Libr-critique

15 janvier 2021

[Chronique] Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, Z4 éditions, novembre 2020, 200 pages, 16 €, ISBN : 978-2-38113-030-9. [Autres chroniques de Christophe Stolowicki sur Henri Abril : Byzance, le sexe de l’utopie ; Intime étymon]

 

Soit quintils bancroches, un cinquième vers non rimé – quand les quatre autres accordent leurs bouts en richissimes, savantes, insolites, improbables paronomases – se baladant capricieusement dans la strophe, y insinuant, réparant le péché originel, « piqûre de rappel » de prose, ver entré dans la pomme, péché rédempteur. Selon sa place introduisant la faute consubstantielle ou la chute – dans la pure pensée, esseulée de sa musique natale. Comble de raffinement d’un serpent au paradis. À lire lentement pour que ses sucs s’imprègnent et subtilités se détachent.

La construction déchiquetée sévèrement suprématiste de Malévitch en couverture, « carré noir abstrait » décliné en aéronef,  évoque bien ce quintil bancal.

Comme « chante » rime avec « changeantes », « trace » avec « défroisse », « se desserre » avec  « bouc émissaire », « amandier » avec « mendier » – « apocalypse » et « éclipse », « consentante » et « ventre » (d’une consonne égarée raclant l’humus), « babillage de l’après-Babel » et « chair rebelle », « traînée de sel » et « se descellent » descellent plus de plaques tectoniques que La critique de la raison pure. Quand « discorde » rime avec « ordre », « rétracte » avec « débâcle », « détresse avec « ite missa est », « est-ce » avec « caresse », « masses » avec « contumace », « le nombre π » avec « expie », « choses » avec « holocauste » – la rime retorse, pot-pourri de phonèmes, d’accord masqué, musqué, voire muscadin, traduction elle-même, de sa flèche empennée traverse notre continent, le remonte en boustrophédon de sa herse ; que « Serments […] sermons […] sarments […] sereinement […] serrements » desserrant l’anaphore en « solo existentiel », un hymne à la poésie en dessille, en célèbre l’hymen – allitérations et approximations brassées à trope que veux-tu, « au réveil il sera toujours midi ».

Quand « siècles tristes » répond à « interminable aoriste », monte le temps du sans frontières temporelles (l’étymologie d’a-oriste) que le français de son passé défini définit si bien.

À quatre strophes par double page, de senestre à dextre s’organisant bientôt entre soi et les autres (titre de Ronald Laing, l’antipsychiatre poète), justifiées à gauche ou droite et centrées rarement, à vers parfois penchés ou montants pour dire l’espace-temps ou le « destin » ou le redresser. Mais comme « après-coup » d’une vie : « l’avant-goût / de tes seins […] / l’avant-souffle des voix vouées aux fournaises / l’avant-demain, l’avant-destin qui après-coup / donne à notre vie son véritable leitmotiv ». Ou l’avant-scène et la coulisse, celle qui coule hisse nos vies à étiage de lire, « entre la mort grave et nos vies suraiguës ».

Teste âme en terre. Si la mort n’existait pas, il faudrait l’inventer : « mourir ainsi que dansent / sur le seuil de la vie les engoulevents » ; « ne sachant de la mort que sa tendre morsure ».

J’ai rarement rien lu d’aussi beau, fêlé à point, d’une splendeur éteinte et ravivée d’âme, de plus pure impure et sophistiquée de hauts fonds poésie. Claudicante et bosselée et plus éclatante que les vers pairs & fils de la dicible nuit. De langue tortue, entortillée et dénouant les liens gordiens, tranchant l’alien en nous. Il heurte que, traducteur connu de poètes russes récents, ce poète soit méconnu.

Rhapsodie caudine, passée sous les fourches et cependant fourchue de joyaux, si fort chue et relevée de tout péché originel. Si riche en langue, si nourrie de langues, dix ou quinze peut-être lues couramment où l’universel sommeille, de traduction consubstantielle. Dans son creuset coulent le plomb fondu et le vermeil ocreux au creux du plein où le plein demeure. Sa magnificence passée par les verges d’un millénaire ou deux. Rebondissant de langue en langue de Babel où le bât blesse jusqu’à la nôtre, de franchise première.

Peut-on traduire la poésie ? Rien n’appelle la traduction comme la poésie.

Dans cette fantasmagorie slave que les labiales enchantent, que les dorsales, les vertébrales tout en esquilles brisent, Homère et l’amer biblique se font écho au travers d’une théorie de poètes, certains contemporains, inconnus ou célèbres, principalement russes, nombreux de génie espagnol, les deux pôles de l’auteur qui se partage entre la Moscovie l’hiver et son antipode ibérique en été.

En contraste de cette sophistication extrême où le sens pressenti se dérobe, disparaît ou clignote, un vers parfois d’un simple souple clarté : « le ciel aujourd’hui stagne comme un étang ».

Car ce ne sont pas jeux gratuits, « la dyspnée des mots [non sans] incidence ». Parlant de soi à toutes les personnes de son singulier débordant au pluriel, voilà que d’un moine méconnu du douzième siècle épris de passé c’est je. Quand il claudique ainsi que Monk, ses grappes de vers raturent d’une métaphysique notre horizon. À « la surface visible […] de l’instant » « jetés aux orties les décalogues », « à mi-chemin entre l’être et l’étant » une subtilité ontologique substantive au micron près.

La poétique prise non au sérieux mais au tragique, la poétique transe en dentales. Oui, la grande poétique, non la philosophie héroïque de Nietzsche. Poétique dont nous saisit l’exorde, dont « au rire vif-argent des fatums non-subis » nous tient en gésine la péroraison. Celle d’un poète juif  qui « ne conna[ît] pas d’autre diaspora / que celle des noms semés dans le sable », « qui de la Kabbale a absorbé miel et fiel » rimant avec « fidèle », « doublement apostat » de tous ses préfixes (« retôt », « revif ») dévoyés de langue en langue ; d’un traducteur viscéral  « tordant les mots élimés comme un linge » ; à l’autre fin d’un espace-temps délassant d’approximations la corde d’emblée tendue à l’extrême en sextines et villanelles.  Rendu l’espace-temps par son mode expiratoire.    

Dans « le vibrato iambique d’un coït » la métaphore étend ses antennes sur les millénaires. À opposer aux légions d’assis « de n’avoir fait l’amour aux mots qu’avec une aile / au lieu de briser l’échine à tous les signifiants ». Leçon du génie slave, non le moi n’est pas haïssable, il est seulement universel, omniprésent – et superflu.

Ode à tous les méconnus, aux deux pôles de son espace lingual, que d’une astérisque sana appel de note Abril dépose en bas d’une page de droite, de « Juana Inès de la Cruz (1644 – 1695), religieuse et poétesse mexicaine » à « Grażyna Chrostowska, morte au camp de R. en 1942 », entre cinquante. Aux deux pendus dépendus célèbres à la tour abolie et tant appelant Noël qu’il vient, à ceux aussi tel Tristan Corbière passés de peu entre les mailles de l’effiloché. Le retour décisif de Sisyphe se répétant de génération en génération.

Une explication : « On l’avait remisé à droite de la gauche / parce qu’il lui manquait la rage solidaire […] / à gauche de la droite […] chaque fois que l’avenir se déboîte » – pur poète, méconnu parce que d’aucun parti.

 

1 décembre 2020

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, par Guillaume Basquin

Jean-Paul Gavard-Perret, Joguet, Joguette, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », 62 pages, 10 €, ISBN : 978-2-38113-013-2.

 

L’exergue du nouveau « petit » livre de Jean-Paul Gavard-Perret donne le ton : ce livre sera beckettien : « Aussi semblables que possible par la stature. Petits et maigres de préférence » (extrait de Quad) : on aura vite compris qu’il s’agit là du portrait physique (d’ailleurs unique), par anticipation, de nos deux héros du livre, Joguet et Joguette. Qui sont-ils ? Aucun biographème n’est donné : ce sont des figures, des archétypes ; ils vivent, ils sont, et puis c’est tout. D’ailleurs, cela commence ainsi : « C’est ainsi que je vis – dit Joguet. » Si on lui laisse le temps, il souhaite « relire Beckett », « regarder des films lents où tout le monde galope, des films rapides où l’on bouge à peine », « ne pas habiter trop loin de chez [lui] », et puis « finalement Foirer » (F majuscule), histoire de rater mieux… Joguette, elle (le livre est d’ailleurs « à Elles » dédié…), est plus dans la vie nue, « naturelle », organique : « Sois le pourcier de ma chair. Je serai ta danseuse du clito, ta Clytemnestre, ta rose de pic hardi. » C’est la grande porcherie pasolinienne… le bordel guyotien : « Oh viande viande ! Que ne ferait-on pas en ton nom ? » Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi les (Joguet et Joguette) avez-Vous abandonnés à la luxure de la chair d’après la Chute ? La viande – scandale ! – est partout : « On la ravagine, on l’opercule, on la bleuit, on Levis serre… »  Dire un corps : « Créatures nous sommes et nous n’avons même plus l’audace [comme un Job autrefois] de nous en scandaliser. » Comment pour en finir avec l’idéal enfin une dernière fois mal dire notre bestialité : « Préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. »

Quand nos deux tourtereaux parlent de concert, cela peut donner ceci : « Au début comme à la fin il y a la bête. Chacune nous fait à son image » ; ou la Genèse détournée… La Bible est d’ailleurs constamment rappelée dans cet opuscule : « Le désert crie partout. » Même quand ce livre semble saturé de matérialisme intégral « à la Guyotat » (l’homme, ce roseau « pensant, reste avide et pourceau »), il y a, par retour du refoulé biblique, « une limite, une croix, qu’on soit croyant comme toi ou pas » (c’est Joguette qui s’adresse à Joguet, son double beckettien) : on ne se dépare pas du livre fondateur si facilement… « Notre obscénité végétale […] n’unit jamais mais sépare » : c’est la grande séparation des sexes, l’abîme de la différence sexuelle, le zip newmanien, le scandale de la nudité sans fards : « Leurs yeux s’ouvrent à tous les deux / ils découvrent qu’ils sont nus. »

Souvent, Georges Bataille n’est pas loin : « Regarde par ma fente c’est là qu’il y a Dieu. » Ce qui nous amène très logiquement à évoquer le très beau dessin de Jacques Cauda qui illustre la couverture, possible variation sur l’Origine du monde, et que décrit Gavard-Perret lui-même : « Qu’à Dieu ne plaise, ne reste pas au bord de ma falaise. » Invitation faite au coït… On y peut « aller plus profond que le mystère de l’âme »… Il s’agit de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Pour conclure, je laisserai la parole à la poétesse Tristan Felix, qui a préfacé, fort bien, l’ouvrage : la vie est une « gigantesque farce qui force à exister », et Joguet, Joguette en sont des « survivants » : cap au langage !

25 octobre 2020

[News] News du dimanche

En UNE, le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN reviennent à leur manière sur l’atteinte obscurantiste à l’Ecole de la République. Vous découvrirez ensuite quelques lectures conseillées (Libr-6) et deux Libr-événements

UNE (CUHEL/HEIRMAN)

 

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
on les Z’aime tellement
qu’on les place carrément en première ligne
Honneur aux hussards de la République !
avec un pognon de dingue plein la carlingue
on les Z’aime tellement
qu’on s’est creusé les méninges pour les ménager et leur aménager des carrières de ouf
des conditions de travail foldingues
et tutti-frutti
quelle Passion !

Faut pas s’mentir
faut être réaliste
Nous au gouverdément
on Z’aime les enseignants
sauf les universolitaires
Trêve de laxisme et de causalisme
foutaises foutaises foutaises
d’anamnèses
Tout ça c’est à cause que
maladroite
l’univercécité
est allée droit à gauche
l’univercécité s’est radicalisée
islamo-gauchisée

À bas les fanatiques
la source de nos hic
Faut pas s’mentir
faut être réaliste
contre nos déboires
nous on se contente chaque soir
de prier la Ste Croissance
qui nous dicte ses exigences
Pour qu’elle croisse
sale engeance
diminuez vos créances !

 

Libr-6 (septembre-octobre 2020)

â–º Antoine DUFEU, Sofia-Abeba, suivi de MZR et « Le Train » de Léon Trotski, éditions MF, coll. « Inventions », 176 pages, 15 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 174 pages, 13 €.

► Jean-Paul GAVARD-PERRET, Joguet, Joguette, préface de Tristan Felix, Z4 éditions, 62 pages, 10 €.

► Iegor GRAN, Ces casseroles qui applaudissent aux fenêtres, P.O.L, 142 pages, 13 €.

► Emmanuel TODD, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, Seuil, 1er trimestre 2020, 376 pages, 22 €.

â–º Revue des revues, n° 64 : « Femmes en revues », 172 pages, 15,50 €. [sur la nouvelle recockpitvue COCKPIT Voice Recorder : p. 181-183]

Libr-événements

► 
â–º Colloque « Musidora, qui êtes-vous ? » coorganisé par Carole Aurouet, Marie-Claude Cherqui et Laurent Véray du 18 au 20 novembre 2020 à la Cinémathèque Robert-Lynen et au CNC.
Participeront à ce colloque : Olivier Assayas, Carole Aurouet, Karol Beffa, Anne Bléger, Didier Blonde, Francesca Bozzano, Lucas Bruneau, Emilie Cauquy, Patrick Cazals, Pierre Edouard Clamour, José-Maurice Cherqui, Marie-Claude Cherqui, Marie-Joëlle Cherqui, Anne-Olga de Pass, Béatrice de Pastre, Marc Durand, Yvon Dupart, Hélène Fleckinger, Annette Förster, Christophe Gauthier, Magali Goimard, Anne-Elisabeth Halpern, Myriam Juan, Laurent Mannoni, Camille Paillet, Paola Palma, Pascal Roques, Sébastien Rongier, Michel Saussol, Laurent Véray, Christophe Viart, Michel Viennot et les élèves du conservatoire de musique Jean-Philippe Rameau du VIe arrondissement de Paris.

11 octobre 2020

[News] News du dimanche

Après notre nouvelle sélection Libr-8 (la première d’automne), quelques RV importants à venir avec Jean-Michel ESPITALLIER, autour de Carlo Ginzburg, avec Sharon Olds et Pierre Vinclair…

 

Libr-8 (automne 2020)

► Bertrand BELIN, Vrac, P.O.L, 160 pages, 14 €.

► Yves CHARNET, Chutes, Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 296 pages, 18 €.

► Tristan FELIX, Faut une faille, Z4 éditions, 164 pages, 13 €.
Laissés pour contes. Journal des douleurs, éditions Tarmac, Nancy, 68 pages, 12 €.

► Jérôme GONTIER, Traité des verticaux, Dernier Télégramme, Limoges, 120 pages, 13,50 €.

► Silvia MAJERSKA, Matin sur le soleil, Le Cadran Ligné, Saint-Clément, 50 pages, 12 €.

â–º Serge Núnez Tolin, L’Exercice du silence, Le Cadran Ligné, 72 pages, 14 €.

► Maud THIRIA, Blockhaus, encres de Jérôme Vinçon, préface de Jean-Michel Maulpoix, éditions Æncrages & CO, Baume-les-Dames, 72 pages, 21 €.

Libr-événements

Agenda de Jean-Michel Espitallier :
• Lundi 12 à vendredi 16. Rencontres, lectures, débats, ateliers dans différents lieux de la ville (festival Les Mercurielles), CHERBOURG.
• Dimanche 18, 16h. Rencontre autour de « Cow-Boy » et de « La Première Année ». Centre culturel de Marchin, LIÈGE.
• Jeudi 21, 20h. À l’occasion de la parution de « Centre épique » (L’Attente/Ciclic), rencontre lecture (avec Laure Limongi et Jérôme Game), Librairie L’Atelier (2bis, rue du Jourdain – XXe), PARIS.
• Mardi 27, 19h30. Lecture de « Centre épique » (soirée CICLIC). Prieuré Saint-Cosme, TOURS.
PARUTIONS OCTOBRE
• « Centre épique », L’Attente (9 octobre)
• « Rock’n Roll! (extraits d’un livre en cours), revue Cockpit n°5
• « À la baguette ! », dans « Plaire », monographie de Stéphane Vigny, Editions amac.
► 
â–º Jeudi 22 octobre à 19H30, Le Monde en l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : soirée poétique avec Sharon Olds et Pierre Vinclair.

24 juin 2020

[Chronique] Dominique Preschez, Parlando, par Guillaume Basquin

Dominique Preschez, Parlando, Z4 éditions, coll. « La diagonale de l’écrivain », juin 2020, 142 pages, 12€, ISBN : 978-2-38113-007-1.

 

Dominique Preschez le prouve une fois de plus avec ce nouvel opus, Parlando, publié dans la collection que dirige Philippe Thireau chez Z4 éditions, il écrit en rhizomes, d’une écriture qu’appelait de ses vœux un Gilles Deleuze : « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre ; et doit l’être. » Rien à voir avec l’écriture en arborescence du type arbre qui procède toujours d’un plan, même caché : il faut développer la story, la généalogie du « crime » plus ou moins commis en commun, etc. Non, chez Preschez, tout peut advenir à chaque fragment, de façon absolument imprévisible. Le fragment (souvent en forme d’aphorisme, mais pas que) permet la fulgurance mais n’interdit pas les correspondances souterraines : telle est la liberté du rhizome : chaque point du réseau peut être raccordé à n’importe quel autre, hors logique argumentative. Voyez (c’est-à-dire, lisez), page 64 : « S’être abandonné en confiance… aux déchaînements imprévisibles de la tempête, aux gravitationnels trous noirs… par atermoiements massifs de la matière engloutie, jusqu’à s’évapore… au rayonnement du phare, en cette nuit de l’Univers… » On sait que les trous noirs constitueraient l’essentiel de la masse de l’Univers : 80% ; de même les réseaux cachés et souterrains — aléatoires — des écritures en rhizome en constituent la plus grande partie, même si non visible : c’est l’antimatière de la mémoire involontaire. Proust est passé par là ; il en fut le créateur premier. Page 62, on trouve un bon aperçu de cette creative method : « À la recherche du mot perdu ; pareille invitation au voyage sans retour… tant il semble bon pour l’homme qui va vers la lumière, de franchir l’espace hors de la Raison ; revenu, les pas dans les pas, au point fixe du baptême… » Dante : « Termine fisso d’eterno consiglio », « terme fixe d’un éternel dessein ». Le motif (très important, chez Preschez, peintre de plein air — d’où son amour des Impressionnistes, et de Monet en particulier) doit être « répété, appuyé, puis contourné »…

Longtemps j’ai traversé le parc du Luxembourg sans soupçonner le moins du monde l’existence d’une secrète numérotation de ses bancs (ah, les chaises du Luxembourg ! qui en dira la poésie ?) ; c’est pourtant sur le banc n°333, près de la roseraie, que Preschez affirme très souvent s’asseoir pour écrire sur de petits carnets — notant les épiphanies du Temps : « Quel oiseau égaré, perdu… pigeon voyageur en mission, entre ciel et terre »… À côté de Preschez, Dominique, écrivain de l’ouvert sur l’Étant, la plupart des gendelettres d’aujourd’hui apparaissent comme des confinés de naissance : ils ont l’air d’écrire depuis leur bureau, comme un André Gide autrefois, bien sagement habillés — et c’est à peu près toute la rentrée littéraire… Ils n’ont pas de carnet ? L’air leur manque ? Ils ratent la notation de la sensation… Le carnet, c’est la cahier d’esquisses, beaucoup plus rapide que le clavier de l’ordinateur. Vous avez une idée ? Une mouette rencontre un cormoran plus lent ? Le temps d’ouvrir votre ordinateur, hop ! la sensation est partie : envolée ! (comme les oiseaux…). On se souvient qu’en matière de pleinairisme, Preschez a eu de nombreux prédécesseurs : Nietzsche, Jean-Jacques Schuhl — mais sa manière n’est le plus souvent qu’à lui, dans un déséquilibre léger (calculé ?) de la syntaxe : « Écrire comme cela… pareil premier matin à l’heure des foins de fille, humés sur la paille encore couchée… » : improbable restitution d’une peinture de l’air, comme chez ses illustres prédécesseurs les « peintres de l’Impression ». Histoire de « s’accorder à la démesure de l’instant », Preschez est perpétuellement à la recherche du kairos, de l’instant formidable. Comme au « jeu de boule de cristal », il faut pointer pour « circonscrire le hasard », qui « relève d’une présomption rationnelle à s’approprier l’art vivant, des figures infinies… ». Là tout n’est plus que « zigzags », « pendules oscillant entre grammaire et syntaxe »… Mais cette chronique n’a que trop duré ; je vous renvoie maintenant vers le livre même de l’écrivain à la recherche de « l’atonalité grammaticale », si le cœur vous en dit…

P.-S. : Outre la très belle préface de Philippe Thireau qui rend justice au Trille du diable, précédent opus de l’auteur, on notera la très belle composition photographique d’Elizabeth Prouvost en couverture de cet ouvrage, qui lui donne un juste air d’Enfer dantesque.

29 septembre 2019

[Chronique] Sicard-san, par Guillaume Basquin

Jacques Sicard, Ozu-san, Z4 éditeur, coll. « La Diagonale de l’écrivain », septembre 2019, 112 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-490595-60-0.

Si les philosophes sont ceux des penseurs qui inventent des nouveaux concepts, ainsi que le disait Gilles Deleuze, « les artistes précieux sont ceux qui inventent de nouveaux mouvements en vue d’un repos insoupçonné », clame Jacques Sicard dès l’amorce de son nouveau livre consacré en partie au cinéma d’Ozu, qui sort chez Z4 dans la collection dirigée par Philippe Thireau : Ozu-san. Sicard étant deleuzien (il a même écrit un Abécédaire (publié par La Barque) en hommage évident au philosophe), ce n’est sûrement par un hasard s’il entame son nouvel opus avec cette incise. En cinématographe, la morale étant (presque) tout entière affaire de travellings, de « nouveaux mouvements » (de caméra, de montage, d’acteurs ?) inventent de nouveaux gestes (à moins que ça ne soit l’inverse ? et que ce ne soient les nouveaux gestes qui inventent de nouveaux mouvements (comme en danse, et exemplairement chez Merce Cunnigham) ?). L’Esthétique (et Dieu aussi, que Sicard n’accepte pas…) gisant dans les détails, le ciné-poète (quel autre mot ? l’auteur, dès la 4ede couverture, soutenant qu’il « écrit une Poésie de Cinéma (de – et non pas du) »), dans ses toujours courts textes très ciselés et explosifs, cherche toujours le punctumdans le mouvement, ou le geste où le plan (ou le montage) pour lui achoppe ou fait saillie ; ainsi à propos du Journal d’un curé de campagnede Bresson : « Sur la route, l’engin mécanique qui file est une flèche qui a refermé les aiguilles du temps, c’est un trait mélodique des plus doux malgré sa raucité froide. » Mécanique d’écriture de haute précision, toujours ! On a à peine le temps de souffler que le passager, hop !, grisé, a déjà oublié « l’ouverture angulaire du fer de la flèche – qui se fiche aussitôt dans l’os du front, rose et frais et tout droit contre le vent ». Mécanique implacable comme les griffes du projecteur…

Ozu-san est, pour moitié, une suite de notes têtues sur le geste nouveau du cinéaste Ozu (au sens de Jean-Claude Biette dans Qu’est-ce qu’un cinéaste ? (P.O.L, coll. « Trafic », 2000), c’est-à-dire pas un metteur en scène ni un réalisateur, mais un artiste d’un nouveau type, qui travaille avec le film et invente de nouveaux gestes artistiques (comme par exemple poser sa caméra à hauteur de tatami) qui n’eurent jamais lieu dans aucun autre art auparavant, ni dans le théâtre ni dans l’opéra ni en littérature) : « Ozu filme ce qui ne passe pas dans ce qui se passe. » Le geste d’Ozu est essentiellement musical ; ce sont des variations sur ce qui se passe dans le plan quand apparemment il ne se passe rien : « une folie de clavecin » : « Il n’y a que des notes tempérées » ! Jacques Sicard a-t-il lu le numéro inaugural de la revue Trafic, autrefois créée par Serge Daney (et plus belle revue de cinéma du monde) ? Ces Notes sur le geste de Giorgio Agamben qui y figuraient le laissent à penser : « Le cinéma a pour élément le geste et non l’image » ; et aussi : « Ayant pour centre le geste et non l’image, le cinéma appartient essentiellement à l’ordre éthique et politique (et non pas simplement à l’ordre esthétique »). Le titre du deuxième volet de ce petit livre, « Poélitique », qui se termine sur un hommage à Pasolini (« Je suis l’abcès. Je suis l’abeille. Je suis le suc. C’est la vie qui est fasciste »), fore sur ce même thème jusqu’à la « terreur » (dans les lettres) : « Il ne sera plus question que de se battre, et se battre encore. Tu seras l’ennemi. »

1 septembre 2019

[News] News du dimanche

« ABOLITION DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE », proclame d’emblée le dernier numéro de TXT… Donc, intéressons-nous à l’autre face de ce mois de septembre, moins visible mais plus inventive : l’agenda de Christian Prigent ; le tonitruant programme des prochaines parutions Al dante/Presses du réel ; les RV du mardi à Marseille ; « En lisant, en zigzaguant » ; et notre sélection Libr-10

Agenda de Christian Prigent

♦ Christian Prigent à Paris. Lecture dans le cadre de l’exposition « De proche en proche » du photographe Marc Pataut. Le mardi 10 septembre 2019, à 18 h 30. Au Musée du Jeu de Paume, 1, Place de la Concorde, Paris 8ème. Contact : martaponsa@jeudepaume.org. T. : 06 75 91 34 41.

♦ Christian Prigent à Paris. Lecture pour le BACON BOOK CLUB, dans le cadre de l’exposition Bacon en toutes lettres au Centre Georges Pompidou. Le jeudi 12 septembre 2019, à 19 h, dans l’exposition Francis Bacon. Contact : dorothee.mireux@centrepompidou.fr. T. : 01 44 78 46 60.

Al Dante aux Presses du réel, parutions à venir :

Septembre :
– Sylvain Courtoux : L’AVANT-GARDE, TÊTE BRÛLÉE, PAVILLON NOIR («c’est à vous de décider de votre niveau d’engagement»), Livre + CD, 21x30cm, 360 pages, 27 euros.
– Jacques Sivan : NOTRE MISSION («Vous aller accomplir ici avec moi la mission la plus important de ma vie»), 14x19cm, 408 pages, 27 euros.
– Louis Roquin : JOURNAUX DE SONS («Image et partition se métamorphosent en un lieu d’entente»), 14x21cm, 544 pages, 30 euros.

Octobre :
– Julien Ladegaillerie : LACRYMOGENÈSE («Nous subissons le sens des coups sans comprendre»), collection « PLI », 12x17cm, 72 pages, 10 euros.
– Daniel Pozner : DÉFENSE, ILLUSTRATION, IMPATIENCE ET ÉPLUCHURE DE LA LANGUE FRANÇAISE («Avis de tempête / Condition humaine / Cheese-cake»), collection « PLI », 12x17cm, 72 pages, 10 euros.

Dits du Mardi (Marseille) : programme

Les dits du Mardi (19H), coorganisé par Philippe Allio et Julien Blaine au café littéraire (25 de la rue de la République à Marseille)

Les principaux auteurs et poètes du 13 et des départements limitrophe + quelques invités plus lointains… présentent leur dernier livre ou le dernier numéro de leur revue ou toute autre manifest’a©tion de leur choix (2 poètes à partir de 19 heures).

03.IX : Mathieu Farizier & Adriano Spatola présenté par Bianca Maria Bonazzi & Julien Blaine.
10.IX : Antoine Simon & Patrick Sirot
17.IX : Véronique Vassiliou & Florence Pazzottu
24.IX : André Robèr & Hélène Sanguinetti
01.X : Nathalie Quintane & Jean-Marie Gleize
08.X : Colette Tron & Pierre Tilman
15.X : Cédric Lerible & Dominique Cerf
22.X : Christian Tarting & Danielle Robert
29.X : Claude Ber & Frédérique Wolf-Michaux
05.XI : Claudie Lenzi & Julien Blaine
12.XI : Adrien Bardi & Marius Loris
19.XI : Nadine Agostini & François Bladier
26.XI : Liliane Giraudon, Frédérique Guétat-Liviani
03.XII : Laura Vazquez & Maxime H. Pascal
10.XII : Stéphane Nowak Papantoniou & Michaël Batalla
17.XII : Carmen Diez Salvatierra et Vaninnna Maestri.

En lisant, en zigzaguant…

♦ « On peut tout répéter, sauf la naissance. […] c’est ce qui fait la valeur des « premières fois » : elles sont comme des naissances, impossible à répéter » (Didier ARNAUDET, Les Jambes sans sommeil, Le Bleu du ciel, Libourne, printemps 2019, p. 52).

♦ Perdons-nous dans ce tourniquet qui, orchestré par divers procédés redoutables (anadiplose, symploque = anaphore + épiphore…), dévoile l’infernale mécanique qui régit notre monde :
« les algorithmes suivent les règles
les règles des algorithmes suivent une séquence d’opérations
les opérations suivent des instructions sommaires
les instructions sommaires suivent les règles
les employés du Ministère ne doivent pas enfreindre les règles
les employés de tous les Ministères ne contrarient pas les règles
les colonies de fourmis n’échappent pas aux règles
le calcul des chemins des colonies de fourmis entre dans la catégorie des algorithmes « 

(Maxime Hortense Pascal, L’Usage de l’imparfait,
Plaine page,  Barjols, été 2019, p. 62).

Libr-10

♦ Collectifs aux Classiques Garnier : Andrea Del Lungo et Pierre Glaudes dir., Balzac, l’invention de la sociologie, 2019, 352 pages, 39 €.
– Aurélie Adler et Anne Coudreuse dir., Romanesques, n° 11 : « Romanesques et écrits personnels : attraction, hybridation, résistance (XVIIe-XXIe siècles) », été 2019, 292 pages, 42 € pour deux numéros annuels.

♦ Théo CASCIANI, Rétine, P.O.L, août 2019, 284 pages, 19,90 €.

♦ Christian DÉSAGLIER, Leçon d’algèbre dans la bergerie, éditions Terracol, coll. « Toute la lire », Mézidon (14), printemps 2019, 848 pages, 25 €.

♦ Le MINOT TIERS, L’Oncle de Vanessa, La Ligne d’erre, Orthez, août 2019, 208 pages, 13 €.

♦ Florian PENNANECH, Poétique de la critique littéraire, Seuil, coll. « Poétique », 620 pages, 34 €.

♦ Emmanuel PINGET, Tulipe blues, Louise Bottu, Mugron (40), 194 pages, 14 €.

♦ Nicolas TARDY, Monde de seconde main, éditions de l’Attente, 112 pages, 13 €.

TXT, éditions Nous, Caen, n° 33, août 2019, 144 pages, 15 €.

♦ Daniel ZIV, Ce n’est rien, Z4 éditions, 200 pages, 14 €.

6 août 2019

[Livres – News] Libr-vacance (3)

Redisons-le pour tous ceux qui nous ont rejoints depuis peu : Libr-vacance ne propose nullement une sélection « cool » de livres-de-vacances : c’est une invitation à méditer-rêver-pester de façon libr&critique… En ce début août, dans nos Libr-brèves, une spéciale BEURARD-VALDOYE et un retour en vidéos sur « Les Écrits numériques #4 » ; après avoir lu en zigzaguant, des Libr-lectures les plus diverses (livres intéressants dont nous n’avons pu rendre compte jusqu’à présent, parus entre le printemps 2018 et l’été 2019)… [Libr-vacance 2]

Libr-brèves

► Patrick Beurard-Valdoye, À travers Le Cycle des exils : Lectures / Rencontres le vendredi 13 septembre à 20h30, au Vélo Théâtre, à Apt / tarif : 5 €
Les cris poétiques (hors série) de Patrick Beurard-Valdoye
Une invitation de Alt(r)a Voce / Florence Pazzottu

Le samedi 14 septembre à 17h, au cipm : Le Cycle des exils : qu’est-ce que c’est que cette histoire ? [tarif : 3€ | soutien : 5 €]

Autour de Patrick Beurard-Valdoye : Jaqueline Merville(écrivain et dramaturge) et Jean de Breyne (écrivain et fondateur des Cris poétiques) qui introduiront la soirée ainsi que Florence Pazzottu (poète et cinéaste) et Michaël Batalla (poète et directeur du Cipm) qui liront quelques extraits des premiers volumes du Cycle. Patrick Beurard-Valdoye donnera ensuite une performance intitulée Artaud chez les Irlandais (extrait du huitième livre, en chantier).

Patrick Beurard-Valdoye donne forme depuis les années 1980 à l’une des œuvres majeures de la poésie contemporaine, que Libr-critique suit depuis sa création (entretien avec Philippe Boisnard). Vaste épopée de la construction européenne, Le Cycle des exils compte aujourd’hui 7 volumes publiés. Le dernier en date, Flache d’Europe aimants garde-fous, a paru en mars 2019 aux éditions Flammarion.

♦ Dans l’attente des projections en festivals, voici le teaser d’un magnifique portrait du poète Patrick Beurard-Valdoye, film d’Isabelle Vorle projeté à la Maison de la poésie le 23 mars dernier : Vibes & Scribes

â–º En ligne, les communications des Écrits du numérique #4 (21 mars 2019), parmi lesquelles : « Arts, littératures et formes numériques du livre » par Lucile Haute, artiste et enseignante-chercheuse.

En lisant, en zigzaguant

â–º « Je cherche au long de mes plages la différence entre l’écrit et le lisible, entre le lisible et le visible. »
« La différence entre le poème et le reste n’est pas une différence linguistique. De prétendus poèmes ne sont pas des poèmes. […] De bons, voire d’excellents poèmes n’ont ni l’allure ni la facture de ce que l’on appelle, faute d’avoir accepté mille réflexions passées et présentes, ou d’avoir opté passionnément pour l’ignorance, un poème » (Dominique Meens, L’ÃŽle lisible, P.O.L, hiver 2018, p. 76).

â–º « Nous voulons du chaud. Que l’on crève de chaud. Qu’il n’y ait plus que ça. La chaleur. […] Plus ça viendra et plus la chaleur nous couvrira de toute part. C’est nous qui le voulons. Nous et nous seuls. Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. […] Nous voulons cuire. Nous voulons la cuisson des corps. Que ça nous brûle au-dehors et aussi en dedans. […] Que l’on ne soit plus que des générations de têtes brûlées » (Charles Pennequin, Gabineau-les-bobines, pp. 200-201 : cf. ci-dessous).

Libr-lectures

► Marianne Simon-Oikawa, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions Place, printemps 2019, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-376280460.

Pour le couple renommé Ilse (née en 1927) et Pierre Garnier (1928-2014), le cinéma constitue « un des possibles de la poésie » (p. 12), dans la mesure où « les mots doivent être vus » (Å’uvres poétiques, éditions des Vanneaux, t. 1, 2008, p. 78) ; d’autre part, ces chefs de file du spatialisme conçoivent la poésie comme une pratique cinétique. D’où l’incursion de Pierre dans les domaines de la vidéo et du dessin animé, et les deux « ciné-poèmes » créés par Ilse en 1996, Voyage cosmique et Poème cinématographique.

♦♦♦♦♦

Dans ses Déplacements, recueil d’énoncés dénonciateurs, Claude Favre rappelle  « l’expérience d’Énée, rêve d’une ville ouverte à tous les étrangers » (p. 35)… Hélas, nous sommes bien loin de l’hospitalité inconditionnelle que préconisait Derrida : nous assistons bien au contraire à l' »accélération des déplacements » (37)… Les chiffres dépassent l’entendement : « fin 2015, on compte 65,3 millions de déracinés » (39) , « déplacés de force ou migrants, 48 millions d’enfants, dans le monde »… La mondialisation produit en séries des millions d’exclus, qu’ils soient « réfugiés, migrants, exilés, demandeurs d’asile » (38)… D’où cette litanie de la misère que propose Claude Favre en 1672 assertions/respirations.

Le monde de la mondialisation est un monde ouvert, disent-ils. Or, peu de temps après la Chute-du-Mur (Berlin, 1989), c’est l’Occident qui fait dans le mur, qui s’emmure : « on finance la sécurisation de la frontière » (Carnets de murs, p. 51).

Que veut-on protéger ? Les Intérêts des dominants.
Que veut-on sécuriser ? Les Propriétés – toutes sortes de propriétés.
Logique : les ex-colonisateurs ne veulent pas être colonisés ; l’impérialisme n’est pas un humanisme.

Quel horizon s’en dégage-t-il ? Aucun autre horizon que celui de l’ostracisme et du différentialisme : « Une frontière, c’est ce qui permet de séparer une chose d’une autre chose, il faut séparer pour pouvoir faire une différence, pour pouvoir dire que l’un est l’un et que l’autre est l’autre », peut-on lire dans Exploration du flux de Marina Skalova, apologue critique qui traite la crise migratoire en télescopant les isotopies pour faire déraper les significations. Voici un exemple de la façon dont elle expose l’implacable logique d’exclusion immondialisée : « Il y a les migrations provoquées par les guerres, on appelle ça des exodes. Et il y a les migrations des barbares, on appelle ça des invasions. Les exodes, c’est quand beaucoup de gens partent en exil, et l’exil, c’est quand on peut demander l’asile. Pour demander l’asile, il faut un papier, une carte de vÅ“ux, une invitation. Sans invitation, on appelle ça une invasion » (16)…
« Bienvenue au Mirador, dernier-né d’une idée d’avenir », tel pourrait être le message délivré aux indésirables – emprunté à la toute récente dystopie de François Bizet, Dans les miradors, parue aux bien nommées Presses du réel.

♦ Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-034-6.
♦ Emmanuèle JAWAD, [carnets de murs], Lanskine, automne 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0. [Sur cette poésie qui fait le mur : ici]
♦ Marina SKALOVA, Exploration du flux, Seuil, printemps 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 978-2-02-139401-6. [Extrait LC]
♦ François BIZET, Dans le mirador, Presses du réel/al dante, hiver 2018, 96 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-033-9.

♦♦♦♦♦

► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, printemps 2019, 544 pages, 27 €, ISBN : 978-2-37896-089-6.

« La poésie est-elle une forme de résistance ? » (p.  127).

« C’est quand on va au tribunal
qu’on sait dans quel pays on vit »
(Jérémy Gravayat, p. 232).

À l’âge de la post- (histoire, vérité, politique, littérature, critique) qui croît sur un compost d’imposture, cette deuxième salve d’Attaques est la bienvenue parce que rare. Tous azimuts, bien entendu : de l’Europe à l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Mexique, Vénézuela), en passant par l’Algérie, le Mozambique, la Palestine ou l’Iran… Et de convoquer tous moyens et tous domaines : textes théoriques/manifestaires, satiriques, polémiques, didactiques ou lyriques, entretiens, photographies et photomontages ; sphères poétique, politique, philosophique, socioculturelle, artistique…

Entre autres et brièvement, sont interrogés / analysés / dénoncés :
– la violence de l’État, au service des dominants ;
– le concept de « nation », dont Rada Ivekovic nous invite à nous méfier (chimérique, elle « fonctionne à coups d’identifications et d’imaginaires commu-nautaires naturalisés ») ;
– le français comme langue de la domination : « Cette langue hautaine, arrogante, aveugle et coloniale qui fabrique une littérature subalterne autochtone au service des instituts français locaux » (Jalal El Haknaoui, p. 16) ;
– l’art de la rue, pas forcément subversif (Clemente Padin) ;
– la situation du Brésil : « nous sommes sortis du cycle du populisme de gauche rien que pour nous installer dans celui, dit « nouveau », du populisme de droite » (Horácio Costa, p. 111) ; au Brésil, « les institutions fonctionnent bien et mieux »Â â€“ mais le texte sérié par André Valias est contaminé par un processus viral…
– l’art de perruquer, c’est-à-dire, en milieu professionnel, de détourner les moyens de production à des fins personnelles (Jan Middelbos)…

Au plan politique, saluons l’article de Laurent Cauwet sur le phénomène des Gilets jaunes, fustigeant la violence étatique comme le mépris de classe, y compris dans les milieux artistique et intellectuel – où, du reste, peu se sont exprimés sur le sujet. On regrettera seulement l’amalgame, courant à gauche, entre totalitarisme et fascisme – lequel correspond à une idéologie et des pratiques bien définies. Sans compter qu’il faut être vigilant et rigoureux dans l’usage d’une certaine terminologie : pour se faire l’auxiliaire d’un totalitarisme ultra-libéral ou propre au capitalisme financier, au plan des institutions politiques l’état français ne saurait encore être taxé de « totalitaire »Â â€“ autoritaire, policier, voire illibéral plutôt. Au plan poétique, signalons le lyrique agencement répétitif de Claude Favre : sa « Caravane » est un chant universel en faveur des exilés et des exclus. Quant à Sylvain Courtoux, c’est le seul poète français à inventer des formes originales à partir de la sociologie critique : nourri des théories de Pierre Bourdieu, Bernard Lahire et de Howard Becker, en suivant les modèles du Jeu de l’oie et du Monopoly, il met à jour de façon ludique et subtile les fondements du Jeu littéraire.

► Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, éditions ONLIT, Bruxelles, automne 2018, 272 pages, 18 €, ISBN : 978-2-87560-102-5.

Toujours différente et toujours la même, avec la verve et l’inventivité verbale qui la caractérisent, cette fois Véronique Bergen nous fait vivre la folle histoire – dite « moderne » – de l’humanité à travers le regard lucidement halluciné de chiens célèbres, de la Révolution Française à l’austérité capitaliste en Grèce, en passant par l’extermination des Indiens, la fin de la Seconde Guerre Mondiale et la conquête spatiale (mémorable Laïka !)… Dans cet univers où l’on s’exprime en canidien standard, le regard porté sur les humains – dont s’avère consternante « la pauvreté spinocortico-connective » (116) – ne peut être que distancié (drôle, ironique, sarcastique, satirique) : « Quelle aberration de sacrifier deux pattes pour bipéder comme des autruches… De toutes les lubies, de toutes les tocades des humains, regarder des heures durant des images qui défilent sur un écran, se tartiner le visage de confit de bananes, courir sur place sur un tapis volant qui ne décolle jamais, manger avec des ustensiles qui blessent les aliments sont celles qui me darwinent à l’envers » (p. 9). Les translations concourent à l’effet d’étrangeté : à « bipéder » et « darwiner », ajoutons que le chien statistique, waf waf, etc. Homoncules, prenons en pour notre grade : « J’ai honte de votre manie narcissique, immature des autoportraits, de vos défécations de selfies » (10) ; « Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication » (35)…

â–º Grégoire CABANNE, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », printemps 2019, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37804-013-0.

Dans sa préface qui multiplie les références au discours savant, l’auteur présente ainsi son projet : « Le pari de Michel, Leïla est de raconter une histoire sans aucune narration, uniquement thématisée par le titre […], et la détermination quasi-arbitraire de deux pronoms » – le pronom étant du reste « la marque de l’homme dans le langage ». Ainsi : Lui, Elle, Toi, qui font parfois Eux : « Et ils se marièrent / et n’eurent qu’autant /   d’enfants » (139). C’est dire qu’il s’agit ici de parodier et détourner les clichés romanesques, de redonner vie aux lieux communs au moyen de dérapages plus ou moins contrôlés : « Il est / capitaine / de désindustrialisation » ; « Il voit la vie / par le bout d’une / sornette » ; « Il a les poings suspensifs »… Et parfois, au passage, des clins d’Å“il appuyés à ce que l’on appelle des références littéraires : « Il a six trous bleus / au côté gauche / de l’arme droite » (Rimbaud) ; « Elle écrit / ton nom / sur des murs de nuages » (Éluard)… Et, bien entendu, les diverses variations de ces micropoèmes demandent à être prolongées ad libitum.

â–º Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €, ISBN : 979-10-96415-13-7.

Une bien belle invitation, même s’il est moins question ici de cul que de culot : l’écrivain invisible qui moud l’essence-ciel – par ailleurs homme-surnuméraire – s’attaque à notre monde lisse : « Comme vous avez besoin de vous rassurer ! Vous vous jetez sur vos rasoirs et votre savon à peine sorti du lit. Ça en dit long… Vous ne supportez pas votre propre odeur. Une femme ne se déshabille jamais devant qui que ce soit sans avoir préalablement gommé sa pilosité » (p. 29). Monde du simulacre et du Tout-à-l’Ego : « Savonne ton ego avec tes propres vomissures » (11)… L’écrivain contemporain n’est pas épargné, vu les actuelles « règles du Je » : « Le Moi s’éparpille s’immisce dégouline sur la tartine de sa création littéraire » (71)… Qu’à cela ne tienne, optimisons notre pouvoir de séduction et prenons soin de notre névrose (fiches pratiques offertes !).

De culot et d’humour, celui qui n’aurait « pas voulu être un écrivain raté ordinaire » (chap. VIII) n’en manque pas. Il en faut pour nous donner à mordre l’essentiel de ses publications les plus diverses en revues entre 2004 et 2018 : ce « livre résolument post-Dada » (4e de couverture) va jusqu’à nous livrer des « quatrièmes d’imposture » et des couvertures fantaisistes (Naître et autres domaines dans lesquels j’aurais dû m’abstenir ; Respirer c’est déjà cautionner un système ; Démantèlement de la structure paradisiaque en vue de satisfaire les actionnaires…).

Mais que cela ne vous empêche pas de répondre à cette question cruciale : « L’homme libre dont personne ne peut prouver scientifiquement l’existence, est-il lui aussi répertorié dans des bases de données informatiques ? » (310).

â–º Alain MARC, Actes d’une recherche. Carnet 1986-2019, Z4 éditions, coll. « La Diagonale de l’écrivain », juin 2019, 306 pages, 14,50 €, ISBN : 978-2-490595-47-1. [Écouter un extrait]

Au fil des décennies, le poète du cri cherche sa voie/voix, la renforce, l’améliore, portant son attention à « l’organisation de la voix intérieure » (p. 139), au rythme, au « jeu phonique et sonique » (149), à la posture… Un exemple : « Lire la tête en bas, ou renversée à l’arrière, gosier écrasé. Et voir comment le corps réagit, comment le geste influe sur la voix, sur la lecture » (179). L’auteur/le noteur s’interroge sur l’articulation entre poétique et politique, développe une poésie existentielle qui doit beaucoup à la poésie spatiale et concrète, et s’oppose au formalisme : « C’est une poésie du dit et non du dire, une poésie du sens et non de la forme. C’est le sens, des mots même, qui fait rythme, et non les syllabes voyelles et consonnes… » (131). L’ensemble est stimulant ; on lui pardonnera juste l’aspect disparate ou redondant de certains passages, tout comme son rapport traditionnel à la langue : « La langue de Christian Prigent est une sorte d’argot anglophonisé » (225).

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, novembre 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-4631-9. [Un extrait]

« l’écrit est  un bruit prolétaire. un bruit prolétaire
est un son qui ne cherche pas à reprendre les discours  »
(Les Exozomes, P.O.L, 2016, p. 71).

Si, à la fin surtout, on retrouve celui qui fait merdRer la langue avec son oralité syncopée et ses Agencements Répétitifs Névralgiques (ARN), toutefois le dépaysement est  grand pour les lecteurs de Charles Pennequin : exit l’emmerdReur que l’on connaît, celui qui fulmine contre les grands-écrivains, les foulosophes et zinzintellectuels, les graveurs de marbre et penseurs à majuscules… Cette fois le discursif a cédé le pas au narratif : la retrempe aux origines permet à celui qui merdRe de laisser émerger avec une certaine tendresse tout un monde populaire, celui des années 70 et 80 − et par là même affleurer un « nous » possible, celui d’une communauté authentique.

Comme un lointain écho à Jésus la Caille de Carco, Gabineau-les-bobines fait ainsi revivre des personnages hauts en couleur aux savoureux sobriquets (Momo, Lulu, Gégène, Peigne-Cul, le Grand- et le Petit-séquin, Nono, la Tchitchette, Avec-plaisir, etc.), avec le parler et les habitudes sociales de ce microcosme du Cambraisis : le « maroilles arrosé de grands Picon » (30), les jardins ouvriers et leurs pigeons, les blagues de Cafougnette, les virées en 4L, le « toubaque à Gégène » (198)…

21 janvier 2018

[Chronique] Les truismes de Jacques Cauda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, OObèse, Z4 éditions, janvier 2018, 112 pages, 14 €.

Jacques Cauda ose la profonde descente dans la nuit du sexe dont les érotiques à la petite semaine ne cherchent qu’à mimer le chemin de jouissance. Ici et dans un roman qui se revendique comme « pornographique », l’auteur ose un sacrilège éminemment parodique où la contre-consécration se superpose de diverses couches de gras et d’insanités farcesques. Cauda conserve écriture et pensées pornographiques qui sont des plagiats inversés des chants religieux.

Tout cela néanmoins au nom de la congélation amoureuse qui tient parfois d’un règlement de compte. Sentir parfois un souffle sur sa nuque et sur là où sa croupe se scinde fait tirer le diable obèse par la queue. Mais au gémissement d’extase fait place le gémir de la violence là où la femme fatale devient objet d’un héros adipeux.

Dès lors l’histoire d’OO n’a plus rien à voir avec celle de Pauline Réage, femme enamourée qui se glisse dans les fantasmes de son amant pour le revigorer. Ici par leurs excès ils deviennent ce qui annonce une perte. Mais elle est toujours jouée dans la verve outrancière, orageuse.

L’auteur ne tient jamais sa langue dans sa bouche, et invente des images hors de l’image. Ce qui s’ouvrait se referme, ce qui s’enrobe se dérobe suivant le vieil adage « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Et il suffit de la flamme d’une chandelle pour réchauffer, voire mettre le feu sur un fleuve noir et fétide, grouillant de démons entre la jouissance et l’horreur.

La dimension transgressive de l’érotisme devient chez Cauda la dynamique de l’inversion de l’inversion. Non seulement des valeurs du noble et de l’ignoble, de l’honnête et de l’obscène, du haut et du bas, mais aussi d’un envisagement beaucoup plus profond. L’auteur ne fait donc pas de la pornographie un hédonisme vulgaire qui caractérise habituellement les romans légers.

L’« écart sexuel » pour parler comme Bataille visite différents points de rupture de la conscience, de l’inconscient, du récit, de la peinture. Les deux dernières deviennent ici fiction de la fiction : l’extase et la transgression, le rire et l’horreur se trouvent directement et intimement associés. Les plaisirs de la chair prennent différents fléchages et la surcharge de lipide du héros au besoin s’en nourrit.

Son OObèse « baise ». Mais il fait plus et pire. Mais ce n’est pas là la débauche pusillanime qui laisse intacte – d’une façon ou de l’autre – quelque chose d’élevé et de parfaitement pur. Cauda ose tout et c’est d’ailleurs l’inverse qui serait surprenant. L’artiste et auteur situe l’expérience pornographique autant aux antipodes de la conception chrétienne de l’Amour que de celle de Bataille. Il n’existe là ni péché, ni rédemption. Mais du gras (au dessein cochon) et du « sangsuel » aux assises meurtrières. Du moins en ce qui demeure une facétie de l’obscène. Les cochons qu’on égorge n’y oublient pas certains « truismes ».

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