Libr-critique

16 mars 2021

[Chronique] Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, La tête à l’envers, peinture de couverture de Jérôme Pergolesi, 2021, 84 pages, 16 €, ISBN : 979-10-92858-42-6.

 

« Nous sommes en bonne santé et espérons que vous de même. » « Venez demain, ce sera dimanche. » « Nous profitons qu’il ne fait pas bon travailler pour te donner de nos nouvelles, car ce n’est pas le travail qui manque. » « Vous êtes gentils quand vous m’écrivez une carte ». « C’est tout pour aujourd’hui. » Quelques lignes qui sont les pauses, les respirations d’un dur labeur. Un « je pense à toi, je t’aime ».

De ces lettres et cartes postales de sa famille trouvées dans un carton à chaussures, datées du siècle dernier surtout à ses débuts, écrites par ceux qu’avec la longévité présente elle eût pu côtoyer dans ses premières années, Cécile Guivarch s’est imprégnée longuement. « Je descends les années comme j’irais au jardin. » « Je viens le cœur battant à petits coups. »  On la lit volontiers comme du bon pain, farineux, celui de deux livres des temps durs où tout était bio. Apaisante sur le long cours. Tout un passé d’aimance substantielle amassée, patient de temps retourné comme la terre, et les années, rejaillit ici avec une simplicité trompeuse. Élémentaire de grande culture, cette culture de soi, ce travail de mémoire accompli depuis quinze ans que sont publiés ses recueils, ses ouvrages, la poésie épurée non à l’os mais aux larmes d’émotion.

C’est tout pour aujourd’hui : tout vrai poème, épuisée sa matière, coupe court, précipite sa fin. La parole se retire dès que l’aimance a tout dit, l’écriture n’élève pas la voix.

C’est tout pour aujourd’hui : l’hui bien rempli, de ce trop plein de la vieille carte postale, de la lettre jaunie, l’hui qui ouvre sur du passé à tour de bras, des bras de fille femme, ceux de la grande affection.

Dans un sizain « étable » appelle « lard » appelle « hâte », et décalé d’un saut dans le monostiche final, finit en « marge ». La rime aussi pauvre que les ancêtres paysans, paronomase d’assonance par défaut. D’art pauvre, de grand travail, de grand repos.

Elliptique dans le ravalé : « Les mains [croisées, on imagine] au coin du feu » ; « un ciel où pleuvoir ne retire rien » ; « la vie au travail, à la sueur ».

« Peut-être vais-je vous réveiller si je fais le bruit qu’il faut. / Me rejoindre, respirer de nouveau, invisibles mais bien là » : de syntaxe affective comme la ponctuation peut l’être, une syntaxe qui abrège toute distance entre les générations et les personnes, tout en raccourcis de grand fond qui coupent par la brèche, dans l’abandon de toute préséance grammaticale.

Ainsi que banal, au sens d’indifférencié, nous vient de ban, la proclamation seigneuriale, ces lettres simples ont un pouvoir d’évocation qui résume ici un siècle. La respiration de ces poèmes les épure comme on ne le lit chez aucun. En regard, Le Petit Prince de Saint-Exupéry est sophistiqué.

C’est tout pour aujourd’hui, ou l’envers aimanté de la recherche : priorité donnée à l’affectif sur l’intellect, mais un affectif si vaste qu’il accueille tout l’intellect ; l’écriture en vers qui sont des phrases construites au plus direct, de grand souffle égal, quand la longue phrase proustienne prend rhizome dans un souffle d’asthmatique retenu en gageure.

Ancêtres paysans – si le nom est breton, on sait par d’autres livres de Cécile Guivarch (Vous êtes mes aïeux, 2014, Renée, en elle, 2015) que les ascendants ont voyagé. Mais sur le cours du vingtième siècle, l’évolution est sensible. « Ils recevaient des lettres et surtout leur silence » – un « tout va bien » de détenu d’un camp de la dernière guerre. À un grand chasseur, « Vos foulées dans les bois […] / les ardeurs affairées » : en deux vers résumés plusieurs chapitres de Pagnol d’un âge gras du passé. « Se reposer, écrire à votre mari, des consignes pour la bonne », l’ascenseur social intervenu. « Vu une circonstance particulière, je ne pouvais pas me baigner », authentifiant une pudeur. « Les yeux brillaient vers le même mouvement de cœur / sans mesurer la quantité de bleu de vent de soleil » – d’un si récent paradis perdu nous séparent tant d’années lumière que seule peut les franchir à tire d’elle, de quelques licences la poésie.

En couverture Jérôme Pergolesi fait rouler, sur fond de bandeau noir, une lune cabossée peuplée de forêts, pierre qui roule amassant du non-caduc. Ou un atoll de lune photographié sur fond noir de la bande passante des nuits.

 

 

4 février 2021

[Libr-relecture] Lucien Suel, La Justification de l’abbé Lemire, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Lucien Suel, La justification de l’abbé Lemire, Faï Fioc, 2020, 64 pages, 11 €, ISBN : 978-2-37427-042-5.

 

De trois faux hémistiches en trois répons, brefs tercets égaux, implacablement égaux (de vingt-deux caractères ou blancs) empilés de part et d’autre d’un abîme médian, « allée centrale [de] jardin potager [ou de] nef d’église », sans rime tierce ni quarte pour égayer son cours réglé mais des fleurs à profusion, sans autre ponctuation qu’enjambements géants de trois lieues en trois lieues s’étirant à la lecture en psalmodie rituelle botte à botte, de cavaliers ou de radis – se laisser prendre à cette lancinante poésie de terroir et de sacerdoce où le rude, le brut et la charité sont du Père au Saint-Esprit ce qu’au bon le truand dans un autre folk/lore. D’un tempo ternaire embrassant les siècles.

Sarcler, racler, où est la clef, et de quel sol ?

D’entrée sonne le latin d’Église, non rimbaldien ni en rien analogue aux Franciscae meae laudes. Cela au plat pays de Flandre occidentale, hérissé de ses légendes pieuses. Cette terre sévère imprègne ses natifs à présent aussi fort (relire La descente de l’Escaut, de Frank Venaille) que la Provence les Félibriges, la Normandie Barbey ou Maupassant. En matière de patriotisme régional littéraire, il est un espace-temps.

On imagine le formidable travail de « rouler planter sarcler / râteler arroser bêcher / herser repiquer pincer /// lisser arracher tailler / déduire récolter fumer / damer forcer éclaircir /// déplanter transplanter / brouter carrier couper / marcotter protéger » son texte sous l’égrenée contrainte, signe à signe voué aux méticulosités de l’œil, sans secours prosodique, pour que « du rouge vert du rouge / du rouge noir du rouge / jaune vert rouge /// vert vert vert du vert / du vert gris noir vert / du vert vert vert vert » s’alignent impeccablement en « haricots persil fraise / radis poussière navets / courgette et cornichon /// carottes poireaux pois / de sucre crassier maïs » quand par une poésie formellement, inlassablement litanique la messe est dite.

On imagine la concentration que demande cette besogne, travail de fourmi et discipline de fer, pour qu’elle devienne en peu d’années une mécanique aussi bien huilée que l’alexandrin – l’œil, organe superficiel par définition, tenant lieu de prosodie.

Car la justification de l’abbé Lemire, ce prêtre flamand d’origine paysanne, contemporain de Freud, qui fut député de gauche, maire de Hazebrouck, et connu comme le créateur des Jardins Ouvriers, chassé du sacerdoce et rétabli dans ses fonctions, justification réparant la faute de l’abbé Mouret, est avant tout celle d’une poésie en vers dits justifiés, ou arithmogrammatiques, plus concentrée sur son objet que sur son sujet – celui-ci haïssable comme toujours.

Articles, prépositions deviennent des variables d’ajustement, favorisant le floutage poétique de la pensée. Malgré la devise « la beauté de la vérité / la beauté de la clarté / la beauté de la dureté », la rigueur fait défaut et le diable est dans les détails : Horace et Virgile associés dans une même manne culturelle pour l’ouvrier pour cela seul qu’ils ont mécène commun, et dans une même effusion religieuse l’Aigle de Meaux et le Cygne de Cambrai quand tout oppose le quiétisme de Fénelon à l’éloquence structurée de l’autre.

Sur fond flamand qui pourrait être tel ou autre, à couper le cheveu en quatre ou cent le subdivisant à Dieu viser, une contrainte méticuleuse, millimétrée, donne cette spectaculaire poésie au cordeau qui n’est pas un corps d’eau ni d’ô, ni do d’ouverture pour arpéger une gamme personnelle. Psychanalyse pratiquée par un prêtre, la désolante  hérésie.

Il s’agit ici d’une réédition, le poème publié en 1998 ayant paru à épisodes en revue de 1995 à 1997. Le corps puce des caractères surprend, sans doute nécessaire pour préserver l’effet d’empilement des tercets sans augmenter démesurément le format.

15 janvier 2021

[Chronique] Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, Z4 éditions, novembre 2020, 200 pages, 16 €, ISBN : 978-2-38113-030-9. [Autres chroniques de Christophe Stolowicki sur Henri Abril : Byzance, le sexe de l’utopie ; Intime étymon]

 

Soit quintils bancroches, un cinquième vers non rimé – quand les quatre autres accordent leurs bouts en richissimes, savantes, insolites, improbables paronomases – se baladant capricieusement dans la strophe, y insinuant, réparant le péché originel, « piqûre de rappel » de prose, ver entré dans la pomme, péché rédempteur. Selon sa place introduisant la faute consubstantielle ou la chute – dans la pure pensée, esseulée de sa musique natale. Comble de raffinement d’un serpent au paradis. À lire lentement pour que ses sucs s’imprègnent et subtilités se détachent.

La construction déchiquetée sévèrement suprématiste de Malévitch en couverture, « carré noir abstrait » décliné en aéronef,  évoque bien ce quintil bancal.

Comme « chante » rime avec « changeantes », « trace » avec « défroisse », « se desserre » avec  « bouc émissaire », « amandier » avec « mendier » – « apocalypse » et « éclipse », « consentante » et « ventre » (d’une consonne égarée raclant l’humus), « babillage de l’après-Babel » et « chair rebelle », « traînée de sel » et « se descellent » descellent plus de plaques tectoniques que La critique de la raison pure. Quand « discorde » rime avec « ordre », « rétracte » avec « débâcle », « détresse avec « ite missa est », « est-ce » avec « caresse », « masses » avec « contumace », « le nombre π » avec « expie », « choses » avec « holocauste » – la rime retorse, pot-pourri de phonèmes, d’accord masqué, musqué, voire muscadin, traduction elle-même, de sa flèche empennée traverse notre continent, le remonte en boustrophédon de sa herse ; que « Serments […] sermons […] sarments […] sereinement […] serrements » desserrant l’anaphore en « solo existentiel », un hymne à la poésie en dessille, en célèbre l’hymen – allitérations et approximations brassées à trope que veux-tu, « au réveil il sera toujours midi ».

Quand « siècles tristes » répond à « interminable aoriste », monte le temps du sans frontières temporelles (l’étymologie d’a-oriste) que le français de son passé défini définit si bien.

À quatre strophes par double page, de senestre à dextre s’organisant bientôt entre soi et les autres (titre de Ronald Laing, l’antipsychiatre poète), justifiées à gauche ou droite et centrées rarement, à vers parfois penchés ou montants pour dire l’espace-temps ou le « destin » ou le redresser. Mais comme « après-coup » d’une vie : « l’avant-goût / de tes seins […] / l’avant-souffle des voix vouées aux fournaises / l’avant-demain, l’avant-destin qui après-coup / donne à notre vie son véritable leitmotiv ». Ou l’avant-scène et la coulisse, celle qui coule hisse nos vies à étiage de lire, « entre la mort grave et nos vies suraiguës ».

Teste âme en terre. Si la mort n’existait pas, il faudrait l’inventer : « mourir ainsi que dansent / sur le seuil de la vie les engoulevents » ; « ne sachant de la mort que sa tendre morsure ».

J’ai rarement rien lu d’aussi beau, fêlé à point, d’une splendeur éteinte et ravivée d’âme, de plus pure impure et sophistiquée de hauts fonds poésie. Claudicante et bosselée et plus éclatante que les vers pairs & fils de la dicible nuit. De langue tortue, entortillée et dénouant les liens gordiens, tranchant l’alien en nous. Il heurte que, traducteur connu de poètes russes récents, ce poète soit méconnu.

Rhapsodie caudine, passée sous les fourches et cependant fourchue de joyaux, si fort chue et relevée de tout péché originel. Si riche en langue, si nourrie de langues, dix ou quinze peut-être lues couramment où l’universel sommeille, de traduction consubstantielle. Dans son creuset coulent le plomb fondu et le vermeil ocreux au creux du plein où le plein demeure. Sa magnificence passée par les verges d’un millénaire ou deux. Rebondissant de langue en langue de Babel où le bât blesse jusqu’à la nôtre, de franchise première.

Peut-on traduire la poésie ? Rien n’appelle la traduction comme la poésie.

Dans cette fantasmagorie slave que les labiales enchantent, que les dorsales, les vertébrales tout en esquilles brisent, Homère et l’amer biblique se font écho au travers d’une théorie de poètes, certains contemporains, inconnus ou célèbres, principalement russes, nombreux de génie espagnol, les deux pôles de l’auteur qui se partage entre la Moscovie l’hiver et son antipode ibérique en été.

En contraste de cette sophistication extrême où le sens pressenti se dérobe, disparaît ou clignote, un vers parfois d’un simple souple clarté : « le ciel aujourd’hui stagne comme un étang ».

Car ce ne sont pas jeux gratuits, « la dyspnée des mots [non sans] incidence ». Parlant de soi à toutes les personnes de son singulier débordant au pluriel, voilà que d’un moine méconnu du douzième siècle épris de passé c’est je. Quand il claudique ainsi que Monk, ses grappes de vers raturent d’une métaphysique notre horizon. À « la surface visible […] de l’instant » « jetés aux orties les décalogues », « à mi-chemin entre l’être et l’étant » une subtilité ontologique substantive au micron près.

La poétique prise non au sérieux mais au tragique, la poétique transe en dentales. Oui, la grande poétique, non la philosophie héroïque de Nietzsche. Poétique dont nous saisit l’exorde, dont « au rire vif-argent des fatums non-subis » nous tient en gésine la péroraison. Celle d’un poète juif  qui « ne conna[ît] pas d’autre diaspora / que celle des noms semés dans le sable », « qui de la Kabbale a absorbé miel et fiel » rimant avec « fidèle », « doublement apostat » de tous ses préfixes (« retôt », « revif ») dévoyés de langue en langue ; d’un traducteur viscéral  « tordant les mots élimés comme un linge » ; à l’autre fin d’un espace-temps délassant d’approximations la corde d’emblée tendue à l’extrême en sextines et villanelles.  Rendu l’espace-temps par son mode expiratoire.    

Dans « le vibrato iambique d’un coït » la métaphore étend ses antennes sur les millénaires. À opposer aux légions d’assis « de n’avoir fait l’amour aux mots qu’avec une aile / au lieu de briser l’échine à tous les signifiants ». Leçon du génie slave, non le moi n’est pas haïssable, il est seulement universel, omniprésent – et superflu.

Ode à tous les méconnus, aux deux pôles de son espace lingual, que d’une astérisque sana appel de note Abril dépose en bas d’une page de droite, de « Juana Inès de la Cruz (1644 – 1695), religieuse et poétesse mexicaine » à « Grażyna Chrostowska, morte au camp de R. en 1942 », entre cinquante. Aux deux pendus dépendus célèbres à la tour abolie et tant appelant Noël qu’il vient, à ceux aussi tel Tristan Corbière passés de peu entre les mailles de l’effiloché. Le retour décisif de Sisyphe se répétant de génération en génération.

Une explication : « On l’avait remisé à droite de la gauche / parce qu’il lui manquait la rage solidaire […] / à gauche de la droite […] chaque fois que l’avenir se déboîte » – pur poète, méconnu parce que d’aucun parti.

 

14 novembre 2020

[Texte] Christophe Stolowicki, J’aime le gouleyant de l’intériorité

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , — rédaction @ 20:11

Je suis amoureux de la beauté dont la joliesse est la performance paradoxale. Je tiens le sommeil paradoxal pour la performance dont mon intériorité sortira grandie. J’aime Oscar Wilde, le Prince paradoxe, pour la supériorité intellectuelle dont ses bons mots sont la performance subtilement cinglante. J’aime Ghérasim Luca pour son intériorité rejaillie en performances de fond de langue. J’aime l’intériorité savamment virtuose de Thelonious Monk interprétant les performances swinguées de Duke Ellington (Monk Plays Duke Ellington, 1955). Aux concours de performances que sont les jam-sessions, je préfère le travail en studio, et l’écrit à l’oral. Je pratique l’oral intériorisé.

Parmi mes vins préférés sont les Pomerols qui à l’intériorité à rebonds du bordeaux marient le gouleyant du bourgogne. Je ne bois pas de champagne dont les bulles font plouf.

31 octobre 2020

[Chronique] Cahiers Sade 1, par Christophe Stolowicki

Cahiers Sade 1, éditions Les Cahiers, Meurcourt (70), août 2020, 264 pages, 29 €, ISBN : 979-10-95977-07-7.

 

Accepter de partager son Sade, celui dont on est le lecteur unique – comme en coda de Sodome et Gomorrhe les « solitaires » de Proust découvrent qu’ils sont légion.  Comment s’en dispenser, devant la multiple évidence. « Il y a un fonds de De Sade masqué, mais non point méconnaissable, dans les inspirations de deux ou trois de nos romanciers les plus accrédités », écrit Sainte-Beuve. Yanan Shen traite de l’image de Sade dans les romans noirs de Pétrus Borel (1809 – 1859). Flaubert a des pensées affectueuses pour « le vieux ». Il aura fallu plus d’un siècle d’incubation, de différé, de latence, pour qu’éclate au grand jour le génie si éminemment français de Sade. (« Sade et Céline ne sont pensables qu’en français », dit dans son interview Philippe Sollers, peu gêné d’associer une âme aristocratique à une âme de boue.) – C’est peu de choses quand on pense qu’il a fallu plus de deux millénaires à Héraclite.

Génie si français et génie du français, Sade a infusé un sang neuf à la langue du dix-huitième où tout le monde versifiait et où la poésie était quasiment morte, donnant à l’athéisme tout en traits d’esprit de Voltaire et autres « philosophes » ses lettres de fureur et de noblesse.  Ce qui vaut à ce cahier de s’inscrire en fond sous l’égide de la poésie.

En fond seulement (« j’ai bien aimé quand au départ [avant la partouze] nous étions tous habillés et que je pouvais supposer la chair de chacun et que l’utopie des corps faisait encore partie du paysage », écrit Élodie Petit ; et en contraste marqué, « à mi-hauteur de l’exorable », est reproduit le château-lyre de Gilbert Lely (1904 – 1985), paru en 1961 sous le titre La Coste chez Pauvert et réédité au Mercure de France). Car la plupart des auteurs, sinon quelques poètes et Thibault de Sade, le descendant impliqué, sont des universitaires ou des gens de théâtre. Le maître d’œuvre, Sylvain Martin, est metteur en scène, comédien et professeur d’art dramatique. Le poème-manifeste central, tout en capitales, de Virginie di Ricci et Jean-Marc Musial (« la vitesse et le ralenti comme opposition au mouvement naturel de l’acteur / La surimpression en direct : accumuler plusieurs cadres de plusieurs scènes et les superposer en une concentration de plans / […] l’infinie délicatesse du marquis de Sade ») est une performance cinématographique de « théâtre mental ».

Paradoxe, certes, car l’œuvre théâtrale du marquis (son faire valoir d’homme de lettres contraint de renier Justine ou les malheurs de la vertu, grand succès d’édition, et interné néanmoins) n’est pas ce qui l’a fait passer à la postérité ; de même tonneau que le théâtre de Chamfort qui a fait sa gloire et dont il ne reste rien. Mais, outre la grande culture sadienne de Sylvain Martin, cela vaut à ce cahier d’être lui-même une performance se démultipliant à plusieurs registres, du parfum de Sade, d’Isabelle Concalves, qui est non le foutre mais le ciste, à la gériatrie contemporaine qu’illustre le marquis vieilli précocement par l’incarcération, de Benjamin Efrati ; en passant de  l’ennemi littéraire Restif de la Bretonne, qui pourtant ici cité ne dit pas de mal de Sade, à Jules Janin qui se déchaîne contre lui ; des gravures sur bois en compact sexe d’ étreinte totale de Thomas Perino aux photographies d’éclatement orgastique de Yohan Blanco.

Alors que nous entrons dans une ère glaciaire où entre le puritanisme #MeToo (« Allez donc prêcher Sade aux Etats-Unis d’Amérique, vous verrez le temps que vous resterez en liberté », dit Sollers) et la barbarie islamiste, la France est pour les civilisés sadiens plus que jamais une terre d’asile, il faut la foi chevillée au corps de la pratique du jeu de rôle pour continuer de développer entre soi une sadologie.

Clovis Trouille (1889 – 1975), présenté par l’historienne d’art Clémentine D. Calcutta (apparemment pas un pseudonyme) comme « un décadent […] à l’heure des avant-gardes, produisant sciemment une peinture kitsch, un art pompier, narratif et clinquant, […] en inadéquation stylistique avec son temps », saute d’emblée aux yeux comme le peintre sadien emblématique, célébrant avec Oh Calcutta (1946) « le plus beau cul du monde », somptueusement drapé sinon fleurdelysé, parmi d’autres œuvres sulfureuses reproduites à plaisir dans leurs couleurs naïves.     

La question centrale reste l’actualité de Sade, proclamée ici, que les cahiers suivants pourraient développer davantage. Actualité : Sylvain Martin relatant avec humour, en rebondissant de commentaire en comment taire de gens d’Église, l’incendie de Notre-Dame de Paris comme un événement sadien, ou plaisantant de la pédérastie qui sévit chez les prêtres. Mais la vraie actualité de Sade, selon moi, est ailleurs, et non anecdotique. La vision d’une nature aussi destructrice que créatrice, et l’apologie de toutes les « passions » qui vont à l’encontre de la famille reproductrice à outrance, celle d’Hitler et d’Erdogan, sont un heureux antidote à la surpopulation qui sévit, qu’on n’ose même plus dénoncer comme dans les années soixante-dix et qui risque de précipiter l’homme à sa perte – disparition dont Sade, en théoricien de l’extrême, prétend ne pas s’émouvoir.

Autre thème, qui pourrait émerger dans les cahiers suivants : le romanesque de fantasme qui, produit la tête contre les murs, brille chez Sade de ses derniers feux, ce fantasme que Winnicott voit comme le point mort entre le rêve et le réel, et qui situe bien Sade dans son époque, aux côtés de Rousseau. Le basculement au second degré du théâtre, le jeu de rôle répare-t-il le fantasme, est-il son point d’orgue ?

Tout cela dans l’écrin d’une couverture noire imprimée argent sable, à larges rabats, qui rappelle l’édition des œuvres complètes en huit volumes par Jean-Jacques Pauvert en 1973, celle que ne remplace pas à mon goût le papier bible de La Pléiade pour la récupération tardive, sur proposition de Sollers à Antoine Gallimard, qu’il faut cependant saluer.

8 septembre 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Tâtons rompus

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:53

Les caractères acquis ne se transmettent pas est l’imbécile gageure théorique, contre toute évidence, que je devais affronter en sortant de mes études, dans les années soixante-dix. L’éthologie, qui s’était développée sous l’impulsion de Konrad Lorenz, était encore raciste. La génétique n’avait pas encore mouillé son vin, fractionné ses gènes. J’ai abandonné la partie, ayant mieux à vivre.

D’ordinaire l’inné et l’acquis font bon ménage, cela acquis par l’animal bien avant que l’homme n’ait germé. Mais dans le cas d’une naissance adultérine à l’encontre des mÅ“urs, ou pis d’un enfant né d’un viol – les distinguer n’est pas moins impossible, tant ils abondent à se contrecarrer.

Autodidacte comme tout artiste authentique, je me suis formé moi-même, dit Héraclite, et se garde de former quiconque. Après lui tous les philosophes enseignent, y compris Nietzsche − plusieurs crans ont lâché.

« Lord Caversham, smiling at the pertness » (celle de Mabel Chiltern, dans An Ideal Husband d’Oscar Wilde). J’ai toujours traduit sans vérifier : « souriant à l’impertinence », et je n’avais pas tort, encore que le Harrap’s parle surtout de mutinerie, pert mutin côtoyant pertinent sans soulever d’obstacle ni de rapprochement – bref une symbiose allitérée de sens en le francophile écrivain aboutissant à cette délicieuse impertinence – laquelle ? lisez donc le théâtre d’Oscar Wilde, c’est ce qu’il a fait de meilleur.

À la fable rabbinique (L’an prochain à Jérusalem) qui s’est incroyablement avérée comme le berceau du sionisme et de la (re)naissance d’Israël – a succédé la fable freudienne dotant l’humain d’une hypersexualité théorique. Derrière ces théories, qui gardent quelque chose de la procession et ne sont pas des fêtes de la pensée, il faut entendre la rumeur sourde d’une asexualité (se marier tard, limiter les contacts à la seule reproduction) sur des siècles.

Le latin, expulsé de la langue administrative par François 1er (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), continue longtemps de servir et de sévir : dans les prêches catholiques traditionnels, c’est-à-dire antisémites, jusqu’à nos jours ; mais surtout comme langue des « Â philosophes « Â : Descartes, Spinoza, Leibnitz, jusqu’à ce que l’allemand de Kant et de Hegel prenne le relais. Il serait fastidieux d’entreprendre l’étude linguistique des théoriciens de la connaissance (qui rarement, suivant l’étymologie de « philosophe » pratiquent la sagesse, sinon la folie) pour le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge.

Le ou la poète n’est plus précoce, si surdouée soit-elle. Souvent la quarantaine suscite les premiers émois aboutis.

Le temps n’est pas loin où sévissaient des porte-parole, modèle Paul Bourget, fins connaisseurs de l’âme féminine, qui tiraient du je leur épingle, leur canne, leur jonc d’or.

Don Juan finit par faire une fin, Maupassant n’a pas vécu assez vieux pour savoir cela. L’homme éléphant de mer, grand maître de harem, aux épouses et concubines de plusieurs catégories, est une voie de garage, non le chemin de crêtes qui fait le sapiens sapiens.

L’enfance a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre. Français, encore un effort si vous voulez être Armoricains.

Le français classique simplifiait l’expression par la langue. Le franglais d’internet la simplifie par l’image, clin d’Å“il à deuil d’une culture.

Tâtonnements, trébuchements de Monk, poussière de prolégomènes, d’une politesse exquise que le jazz rock a piétinée.

Bribe après bribe se détachent mieux que ne tombe goutte sur goutte de la trompette d’or de Miles Davis (Concerto de Aranjuez, 1959), qui dans le cornet m’instille son alliance de métaux rares dont le corps naît d’une jeunesse acquise.

J’aime, pour rendre le rêve, la naïveté du Douanier Rousseau, le trompe-l’Å“il de Dali. Moins l’onirisme échevelé qui sévit, du 19e au vingt-et-unième siècle. Mais le seul peintre qui ait vraiment dit le rêve est Balthus (La Rue, 1933, La Montagne, 1937, Le Passage du Commerce-Saint-André, 1952-1954), par son art de la décontextualisation. En un même tableau plusieurs scènes s’ignorent, reliées par un fil invisible, espacées par un temps inconnu.

D’une moule mal fermée du Jardin des délices dépasse une jambe de l’entre-deux sexes, nue si peu nue.

Très nus ceux de Balthus, de la roseur aux joues du plaisir vierge aux quelques tableaux de membres déjetés. Ce qui domine sont les méplats de bras et jambes, chair jeune lue au plus charnel. En bascule au surréalisme, son œuvre équivaut (en l’excédant de loin) au parti pris des choses de Ponge. Paysages, natures mortes, centrage sur le sujet délaissant obsolète toute perspective. Comme Matisse, il se dispense de commentaires de poète sur sa peinture. La transgression se suffit.

Rêve : comment peut-on nommer rêve ce qui chaque fois s’annonce et s’énonce comme plus réel que le réel, surréel indiscutablement même s’il se dérobe – non comme un voile d’illusions mais comme le sol sous nos pieds.

22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

17 juillet 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Le Parfait Honnête Homme

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:27

« L’extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes doit nous faire craindre de n’en donner guère à ceux qui nous écoutent. » S’il n’était aussi poli – d’éducation aristocratique et comme une galerie des glaces – La Rochefoucauld eût fait un excellent psychanalyste, bien taiseux.

Poli et repoli, tourné et retourné sur la grille de décodage d’une vie, aussi intérieure qu’illustre – hors métier, hors ouvrage incompatibles avec la noblesse.

« Les personnes foibles ne peuvent être sincères. » Sur une aussi brève évidence, œuf d’oiseau roc plutôt que pavé dans la mare contemporaine, que de gloses superflues signées Nietzsche.

Hormis les coups redoublés dont il accable à plaisir l’amour-propre et dont la redondance peut déplaire, il est parfait, autant grand seigneur d’esprit que de naissance et de fortune, une douceur acquise et son grand classicisme le gardant d’abuser de la concision et le préservant de tournures abruptes. Il est ce vrai grand seigneur que n’est pas Saint-Simon dont la prétention ducale, le projet de sa vie d’étudier les rangs me détournent de m’enducailler. 

« Louer les princes de la vertu qu’ils n’ont pas, c’est leur dire impunément des injures. » Où le frondeur qui a défié Mazarin et y a perdu un château, rasé de fond en comble (il l’a fait reconstruire), balance de son arbre à lettres un trait vengeur. On comprend mieux que Sade préfère le second rang au premier.

Maximes, réflexions, sentences peu sentencieuses, nulle aporie ni paradoxe, rien qui n’aiguise ni n’épointe la pensée, mais un âge d’or de la mesure, où l’υβρις est une inconvenance de fond plutôt que ce que dénonce le proverbe quos vult Jupiter perdere dementat. Brèves, d’expérience assourdie. – La plupart des contemporains qui s’essaient à l’aphorisme sont ridicules ou exaspérants de suffisance.

« Il arrive quelquefois des accidents dans la vie d’où il faut être un peu fou pour se bien tirer » – la notion d’inconscient soufflée par Freud en enjambant les siècles.

« Il y a des gens destinés à être sots qui ne font pas seulement des sottises par leur choix mais que la fortune contraint d’en faire. » A-t-il de la chance ? demandait d’un officier Napoléon.

« Presque tout le monde prend plaisir à s’acquitter de petites obligations, beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres [moyennes], mais il n’y a quasi personne qui n’ait de l’ingratitude pour les grandes. » Sade n’a rien inventé, qui fait de l’ingratitude vertu.

« Il est aussi honnête d’être glorieux avec soi-même qu’il est ridicule de l’être avec les autres » : une éthique lui tenant avantageusement lieu de morale et dispensant de se tenir prétentieusement par delà le bien et le mal ; celle de Montaigne, de Marc-Aurèle, ce que l’on se doit à soi-même d’abord.

« C’est être véritablement honnête que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. » Marc-Aurèle lui aussi prenait soin de ne pas se dérober à ses obligations sociales.  Mais La Rochefoucauld a fini seul, jouant aux cartes avec son valet.

Ou la maison de verre d’André Breton, mais aristocratique.

Oui, le parfait honnête homme, par qui tout est dit en si peu de mots, tous d’intelligibilité facile, de vocabulaire plus succinct que Racine. Transparaît dans son honnêteté le goût de la conversation avec des femmes d’esprit. Pascal qui pourrait lui en disputer la palme, Pascal qui n’a rien vécu mais dont l’intelligence plus universelle embrasse les chiffres et les lettres – comparé à La Rochefoucauld se pique trop de bien écrire.

Quel dommage que dans sa débauche d’antiphrases d’un romantisme flamboyant déchevelé, Isidore Ducasse, ne lui empruntant que trois petits coups de griffe, lui ait préféré Vauvenargues et Pascal.

29 juin 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Galland ou Mardrus ?

Filed under: chroniques,Non classé,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 20:27

Les rivages sont ceux à tout jamais de l’Arabie heureuse. Il est peu de livres qui happent, absorbent autant que Les Mille et Une Nuits dont on ne peut se détacher, non tant comme le sultan Schahriar pour connaître la suite du feuilleton emboîté en poupées russes, que pour le charme, qui ne se laisse pas lever. On ne retrouve pas la flèche enchantée, tant elle a de loin outrepassé sa cible.

Soit un corps de récits comme il est des corps de légendes, d’antiquité persane et arabe comme il en est une hindoue ou grecque, Homère décidément multiple – elle a en Galland et Mardrus son Sophocle et son Euripide français, après cinq à sept siècles. Littérale, conforme aux textes premiers la version de Mardrus, tel Euripide mettant en scène la prostitution de Silène au Cyclope, qui n’omet pas un détail des copulations (Mardrus restant toutefois discret dans le conte le plus pédérastique où l’amoureux accomplissant les destins perce par malchance, au quarantième et dernier jour, le cœur du garçon de quinze ans enfermé dans un caveau pour le préserver de lui) ; elle conserve les parties lyriques en vers arabes agréables aux auditeurs d’origine mais que nous recevons comme des longueurs cassant la poésie des rêves, ceux rendus avec un taquin plaisir, temps et distance abolis, dix ans en une nuit (histoire de Noureddin Ali) ; toutefois plus riche en couleurs (« notre histoire, si elle était écrite avec des aiguilles sur le coin intérieur de l’œil », ou « à cette vue le monde noircit sur son visage » ou djinn ou efrit que Galland a traduits en génie, calife resté khalifat).

En ces temps bénis où le b a bah de l’enrichissement était encore de commencer par dissiper ses biens, l’histoire de Sindbad le marin nous est contée comme le paradigme de l’esprit d’entreprise, à inscrire en lettres d’or au fronton du medef, de celles qui ne parlaient pas encore la langue de bois. Hindbad le portefaix et Sindbad le capitaliste du quitte ou décuple, ne diffèrent que d’une consonne, comme on a peine à le faire entendre à ceux qui peinent à aspirer le h.  

Récits de tiers état, d’un comique moins populaire que n’est Molière, où plus encore que dans les tragédies de Racine, adressées à un roi-soleil, la puissance souveraine est évoquée au travers de personnages princiers, mais où le quotidien, tant des conteurs que du public, est de richesse marchande, de bonne foi mercantile, de bonnes manières dont la matière est le commerce, des gens, des denrées, des étoffes, des joyaux, où joailler tutoie vizir, où seul l’amour d’Allah tricote le lien social avec les rustres et les rois, mais où la condition normale, normative, est celle d’entrepreneur en bagatelles, en bagues à telle enseigne que les massacres y sont occultés, que chrétien et juif, davantage que juif en chrétienté, y sont tolérés, que tôt les rais et les rayons de chalandise l’emportent sur les rêves, gâchent du rêve mais en structurent comme élément premier des contes l’immarcescible empreinte.

Si Versailles m’était contée comme le sont ici Bagdad et Damas, Mossoul, Le Caire, bien avant le romantisme et tous nos ismes en cascade, et l’invitation au voyage, de Châteaubriand et Byron à Mérimée sans l’intériorité baudelairienne – jamais Galland n’eût fait sensation, obtenu succès de Cour et de librairie (celui-ci relatif faute seulement de tirages et d’alphabétisation) avec son bienséant orientalisme. Ce qu’il traduit, et que traduisent ses lecteurs en Comment peut-on être persan, sont de politesse à politesse avec un à deux siècles d’avance (le premier volume de ses contes paraît en 1704), les degrés de l’Histoire. Et quand Mardrus y reviendra, avec des affectations dignes de Bloch du Temps perdu, un érotisme de pacotille à la Pierre Louÿs, un lyrisme de Nourritures terrestres, tant de philologues ayant martelé de leur exigence le drap d’or des lettres, les mille et une nuits dans leur version première auront si fort imprégné notre littérature, de Stendhal à Proust, que malgré son lancement à grands éclats par La revue blanche, son tour sera passé.

Poésie. Sous le pinceau de Delvaux l’esplanade de la Défense semée de palais de marbre en guise de tours, au coin de la rue entre deux collines à quelques années lumière, des poissons de quatre couleurs nageant dans un vaste bassin, est une cité figée dont est banni le végétal irrégulier, tous ses habitants statufiés à l’exception du roi, lui seulement à mi-corps – je condense deux trois contes.

La plupart, alternant comique et tragique, marqués par un climat d’enfance (Histoire des amours de Camaralzaman), sont datés du douzième siècle, soit des rayons bas d’un âge d’or, d’un paradis perdu de l’Islam, époque des philosophes Averroès et Maïmonide, avant qu’il ne décline sous l’assaut des Croisés et de Gengis khan également barbares, et ne se radicalise bien avant les fanatismes contemporains.     

9 juin 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Baudelaire critique

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:42

On ne relit pas Les Fleurs du mal ni Le Spleen de Paris, on les compulse seulement, et souvent, pour vérifier à la virgule près si ce qui s’est inscrit en nous et remonte à la moindre capillarité n’a pas été déformé par les ans et l’usage, et l’appropriation. Mais on peut relire d’affilée Les Paradis artificiels, ou Mon Cœur mis à nu, Pauvre Belgique, des Fuséesoubliées, et picorer dans les textes critiques d’un qui, et pour cause, « tutoyait le génie », comme a le modeste courage de l’écrire Hervé Falcou, son présentateur d’une édition de poche intitulée L’art romantique (1964).

Qui tutoyait d’un plain-pied de politesse de moindres génies, avec cette simple familiarité que n’a pas Nietzsche qui les surplombe de plus haut, toujours plus haut, de grotte en pic s’élevant avec ses seuls animaux héraldiques.

Il suffisait à Baudelaire de frotter la lampe pour qu’ils apparaissent – animaux de blason plutôt que djinns.

Avec une bonne pensée pour l’un de ses confrères en journalisme dont « le piétisme n’avait pas encore rogné les griffes [ni] les feuilles bigotes ouvert leurs bienheureux éteignoirs », parfait, en tout parfait, jusque dans les plus brèves notules, et l’insolence trempée dans le lait d’airain d’acier (Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques, / Et des parcelles d’or ainsi qu’un sable fin / Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques).

Ou échotier rapportant Comment on paie ses dettes quand on a du génie – « l’anecdote [lui] a été contée avec prières de n’en parler à personne ; c’est pour cela [qu’il veut] la raconter à tout le monde ». À « sa large bouche moins distendue et moins lippue qu’à l’ordinaire » ornant « la plus forte tête commerciale et littéraire du XIXè siècle », on reconnaît aussitôt le commissaire Maigret de ce temps de duchesses et de crocheteurs sublimes se vautrant dans le Rubempré, « gros enfant bouffi de génie et de vanité ». Honorant cet honoré bourgeois des lettres, comme par nous autres un quelconque Houellebecq, de l’épithète épitaphe de « grand poète ».

On lit sourdre in petto plus d’esprit qu’il n’est déployé en répliques de table d’artistes de la langue festoyant de bons mots, de discours en dit court, entre les bouquets d’écrevisses et le rôt, toujours oiseuses pour le lecteur contemporain parce que les pointes s’en sont émoussées – par Balzac le susnommé poète ou l’antipoète Flaubert.

Ou prodigue de railleurs conseils aux jeunes littérateurs pour lesquels je donnerais toutes les prétentieuses niaiseries rilkiennes : « un succès est, dans une proportion arithmétique ou géométrique, suivant la force de l’écrivain, le résultat des succès antérieurs, souvent invisibles à l’œil nu. Il y a lente agrégation de succès moléculaires ; mais de générations miraculeuses et spontanées, jamais. / Ceux qui disent : J’ai du guignon, sont ceux qui n’ont pas encore eu assez de succès et qui l’ignorent ». Écrit fraternellement par « une Warens au cœur intelligent et bon », avec une verve de contrepoint de son propre guignon (Pour soulever un poids si lourd, / Sisyphe, il faudrait ton courage ! / Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, / L’Art est long et le Temps est court. […] // – Maint joyau dort enseveli / Dans les ténèbres et l’oubli, / Bien loin des pioches et des sondes ; // Mainte fleur épanche à regret / Son parfum doux comme un secret / Dans les solitudes profondes).

28 mai 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, L’enfer des bibliothèques

Depuis longtemps Sade, adopté comme le Vieux par Maupassant, pendant de Rousseau dans la généalogie d’André Breton, apprivoisé en bloc d’abyme poétiquement correct par Annie Lebrun, a cessé de remplir son office d’épouvantail à moinillons. « Attaquer le soleil » ? Au mieux, retarder d’un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire.

Il a ses dévots qui ont achevé de le tirer d’enfer, Maurice Heine son premier éditeur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d’une monumentale Vie de Sade, mais d’un lyrisme parfois désuet (« le chant zénithal de Sade » ou « La Coste, ô naissance, ô ruines ! poussières qui m’avez fait prince. Dans la vallée du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous êtes là, Sade. Je sens s’infléchir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire », Ma civilisation, 1961). Il a ses séides médiocres tel Hugues Rebell (Le fouet à Londres, 1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur célèbre, Roland Barthes relevant sa parenté avec Proust, de composition rhapsodique plutôt que suivie, et sa délicatesse toujours pensée et transgressive ; un autre disert, discursif, asséché par la prise de distance obligée, Maurice Blanchot lisant La nouvelle Justine comme le scandale absolu alors que cette dernière mouture, systématique, excessive, ne communique pas l’émotion des simples infortunes de la vertu ni surtout de Justine ou les malheurs de la vertu, la version centrale, plusieurs fois rééditée du vivant de l’auteur ; le « son » d’une cloche, celle de l’église de « Sainte-Marie-des-bois » où l’héroïne sera prise au piège de sa piété, résonne davantage en moi que les « mugissements » d’une voix de victime déformée par un casque.

(Qu’Agnès Rouzier, de lyrisme exact, au plus près de « regarder le soleil ou la tache aveugle », qui a réinventé en genre le « nul part », d’écriture chauffée à blanc comme on tire à blanc à ballets rouges, ait pu se méconnaître jusqu’à envier la continuité de Barthes et Blanchot.)

Deux siècles ont passé. Désormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est perçu tout en re dont danse, bien ivre sur l’escarpement de langue. Celle du siècle des Lumières qui culmine en lui rassure – déliée, alerte, gargantuesque en érotisme. De donjon en bastille une œuvre accomplie la tête contre les murs et le vit à la main, lais vite à l’âme, l’évite-alarme pour l’insatiable libertin, n’effraie plus et son idiome occulte  ce qu’en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. « Ce n’est pas ma façon de penser qui fait mon malheur, écrit-il de prison à sa femme, c’est celle des autres. »

Vivre à hauteur de pensée, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre ? En vrille ascensionnelle de désir transmué en art obsidional ?

Comme tout grand poète ou presque, Sade est inégal. La charge érotique et langagière des cent vingt journées de Sodome, de Justine ou les malheurs de la vertu, de l’Histoire de Juliette, sa sœur ou les prospérités du vice, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son œuvre pourtant considérable. Rimbaud retour d’Abyssinie s’installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au début d’Aline et Valcour, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des Crimes de l’amour ou esquisses des Historiettes, contes et fabliaux, l’autofiction fleurit avec une fraîcheur aussi naturelle que frelatée de nos jours, et en plusieurs versions l’on retrouve les aventures embellies d’un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout Augustine de Villeblanche (figurant on ne sait pourquoi dans les Historiettes) où impertinent d’un sexe en trompe-l’œil, pour une double séduction paradoxale Sade préfigure Wilde, et Eugénie de Franval dont l’héroïne éponyme, éduquée à dessein, est l’objet d’un amour plus total qu’incestueux où s’exprime toute la délicatesse relevée par Barthes.

Théâtre de la cruauté, impossible si les victimes ne tiennent pas leur rôle de composition en gémissant au moment opportun. Dans les prospérités du vice Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le dévaster, y loge une famille qu’il a déjà persécutée pour de lubriques retrouvailles.

La couleur, la charge. Ce mauve, ce trébuchement de Thelonious Monk. Ce susurrement à pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l’épaule de Justine une fleur de lys est celui même à mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de grâce perverse qu’exhale l’embastillé.

Sade l’homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et à Laure chantée par Pétrarque, membre de la Section des Piques aux côtés de Robespierre (« Français, encore un effort si vous voulez être républicains ») ; son œuvre cardinale secouant l’aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par delà Nietzsche, la psychanalyse et le surréalisme.

Tous à poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon.

Dans l’enfer des bibliothèques, un autre lui a succédé. La nouvelle ère glaciaire qui l’épargne et néglige les dits « scandales littéraires », telle Histoire à l’O de rose, telle lettre ouverte au colin froid, fusées d’artifice mouillées, qui préserve Céline et autres collabos de plume, y a précipité son descendant de moindre envergure, encore plus poète que lui, Tony Duvert.

Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d’abandonner le Nouveau Roman à son mauvais sort pour le cinéma, où il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. Dès Portrait d’homme couteau (1969), Tony Duvert  fissure cet univers implacable sous la poussée d’un désir de l’enfant qui répare l’enfant soi. Alternés, indissociablement fusionnels imparfait et présent toujours indicatifs, première et troisième personne, troisième et tierce d’un singulier singulier vitrifient au scalpel, délassent en poésie la prose la plus sèche. Le descriptif sans mode d’emploi déploie un mode d’envoi. Cette liberté a un prix : le récit est le meurtre, tout en reprises et variations, d’un garçonnet de dix ans attiré dans une vaste maison isolée, parfois en ruines, qui rédime la blessure de l’enfant soi dont barrant le ventre est tapie l’inamovible cicatrice dès les premiers paragraphes – bientôt tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. La violence sourd, n’éclate pas, le descriptif clinique s’embue : « Un courant d’air passe sur son corps ; la peau frissonnante se granule puis s’apaise » ; « Je me suis penché, mes mains fouillent sous les chiffons souillés de crasse qui me cachent sa peau, son ventre, ses cuisses blanches. Je ne veux pas l’apprivoiser, mais lui faire mal » ; « Une image belle comme une vie à refaire passe dans la rue. »

Dans Paysage de fantaisie (1973), une loupe concentre ses rayons sur « le dessous du gland l’échancrure en fer de lance que le frein partage filet mince étiré par les vagues de peau qu’il retient et qui roulent sous les deux volutes de ce cœur à l’envers ». Indiqué comme roman, le livre est un pur poème où la pornographie enfantine, fixée à un âge que l’auteur n’a pas quitté, parle avec la musicalité de comptines d’Arrabal la langue que nous avons perdue à tout jamais, échouée sur la grève où s’entrecroisent guerre des boutons et retour à Roissy : « ils me tuent vraiment et je ne verrai jamais les poils de zizi que j’aurais eu sauf au paradis si ça y pousse » ; « il a des bras pleins de biceps il les arrondit un peu à la costaud » ; « il se tripote avec nous et sa mère crème fouettée monte entre ses cuisses ». Sur fond d’un pensionnat de prostitution garçonnière, deux voix principales alternent, de vieillard et de garçonnet, également torturés, récits frappés à la demi-volée de l’entre-deux songes. D’enfant qui « usine contre [des murs] d’urine », les « yeux de menthe gris ». Par antiphrase enfants tortionnaires, vieillards victimes dont le vice versicolore vers ça rampa.

Las, Tony Duvert (1945 – 2008) ne s’est pas contenté d’être ce prosateur poète parmi les plus grands, il lui manquait d’être reconnu comme moraliste – d’un moralisme à rebours dénonçant « l’ordre hétérosexuel […] un système de mÅ“urs fondé sur l’exclusion de presque tout plaisir amoureux et sur l’instauration d’inégalités, de falsifications, de mutilations corporelles et mentales chez les hommes, les femmes, les enfants » (Journal d’un innocent, 1976). À prétendre nous normaliser se dénonçant comme pathologique, sombré dans le militantisme pédo-pornographique, il est mort complètement délaissé depuis longtemps.      

7 avril 2020

[Libr-relecture] Jean Anouilh, Pièces costumées et Pièces secrètes (rééditions poche), par Christophe Stolowicki

Jean Anouilh, Pièces costumées, Pièces secrètes, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », mars 2020, 8,90 € chaque volume (successivement 352 et 320 pages).

 

Lire Anouilh, réédité ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le même bonheur, qu’une douleur sourde traverse : les dents du scorpion dans l’éden.

Le génie du théâtre l’a touché de son aile, celui qui dans les temps modernes a élu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau – cette aile dentelée me blesse encore quand la dernière guerre est finie depuis trois quarts de siècle. Dans la France du chagrin et de la pitié il fallait prendre parti et Anouilh a tergiversé mortellement.

Antigone, 1942, représenté en 1944 sous occupation allemande, évoque un Pétain sympathique qu’illustre Créon, la Résistance et la collaboration renvoyées implicitement dos à dos. Pauvre Bitos, 1956, repris dans un recueil de Pièces grinçantes, ridiculise, engoncé dans le costume de Robespierre, un procureur de l’épuration qui n’a pas eu pitié d’un « petit milicien », ancien camarade de classe, que « deux mères à genoux », dont la sienne, le conjuraient d’épargner. Onze ans après Anouilh, qui a cependant aidé la femme juive d’un ami, lève le masque de son tropisme.

Génie d’un théâtre du théâtre, mis en abyme à une puissance qu’aucune table de logarithmes ne saurait suggérer. Dans Le rendez-vous de Senlis, 1937, des comédiens professionnels sont engagés pour assister un séducteur redevenu un simple jeune homme amoureux. Dans Léocadia, 1939, qui fait suite dans le recueil des Pièces roses, tout le décor d’une rencontre

Le jeune Michel Bouquet dans le rôle de Bitos (coll. A.R.T.)

idéalisée est reconstitué dans un parc de château, y compris un taxi que dévore le lierre. Pauvre Bitos met en scène un « dîner de têtes » de personnages grimés en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accepté par snobisme de jouer le rôle. Dans L’alouette, 1953, la première des Pièces costumées, descendue une marche aux Marches du Temps et à ses margelles, desserré un cran de sa ceinture d’éternelle vierge, Jeanne d’Arc et les personnages historiques de sa vie et de son procès portent sur scène leurs propres rôles, mais avec une telle intensité que ce qui paraît joué d’avance déjoue la fatalité de l’Histoire. Cauchon le collabo (« godons » employé par Jeanne pour désigner les Anglais préfigurant « boches ») représenté en vieil évêque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de cautèle de verve sourde les pratiques judiciaires de l’époque, sa théologique inquisition, épargne à Jeanne contre toute attente le bûcher. Au fait, on a oublié de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle ?), avorton couronné sinon bâtard, c’est réparé sur-le-champ.    

Dans Becket ou l’honneur de Dieu, 1958, la deuxième des Pièces costumées, où par machinerie et jeux d’éclairage les décors les plus disparates se succèdent en un paroxysme du théâtre rappelant les fêtes données par un séducteur dans La double épreuve, une nouvelle de Sade – d’entrée une indication scénique (« Leur ton d’abord lointain comme celui d’un souvenir changera aussi et deviendra plus réaliste ») éclaire qu’est emprunté au cinéma son flashback. En costumes d’un temps où l’Angleterre était encore catholique, planté d’emblée le dénouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d’armes et de débauche qui, nommé chancelier, se dépouillant de ses biens devient primat d’Angleterre – alternent des propos cyniques (« Charmants bambins ! Graine d’homme. Déjà sournoise et obtuse. Dire qu’il faut s’attendrir là-dessus, sous prétexte que ce n’est pas encore assez gros pour être haï et méprisé ») et des paradoxes rappelant le théâtre d’Oscar Wilde (« Vous êtes aussi le Dieu du riche et de l’homme heureux, Seigneur […] et c’est peut-être lui votre brebis perdue ») sans son génie.

Anouilh, suite et fin. Malgré quelques retours en grâce, le délicieusement suranné tourne à l’odieusement suranné. Dépouillé de sa grâce, le cynisme est nu.

Dans La foire d’empoigne, 1962, la dernière des Pièces costumées, le cabotinage s’empare de l’Histoire : Napoléon, « un acteur pareil », revenu de l’île d’Elbe alors qu’il sait « qu’il est perdu […] pour se faire une sortie ». Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouché : « – Votre Majesté compte faire une épuration ? Napoléon, frappé. – Épurer ! Voilà un mot auquel je n’aurais pas pensé. Fouché, l’ancien révolutionnaire qui a survécu à tous les régimes, adopté par Louis XVIII – érigé en modèle. Tu étais si gentil quand tu étais petit, 1969, la première des Pièces secrètes, rejoue Les Choéphores d’Eschyle, agrémenté des commentaires ignobles, réducteurs, racoleurs  (« Une fille de l’Assistance placée en ferme à treize ans, ça les bat de loin, les Tragiques ») des quatre musiciens de l’orchestre. L’Histoire ne suffisant plus, Anouilh s’en prend à la légende, Égisthe devient un bon père pour la petite Électre. On ne récrit pas deux fois Les Choéphores ; où Shakespeare a fait Hamlet, Anouilh ressasse sa haine de l’épuration : « lorsqu’enfin est passée la justice – la justice que tout le monde appelait à grands cris – l’éclairage change […] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d’assassins. »)

Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de décors les effets de montage du cinéma, L’arrestation, 1971, superpose deux temps, deux âges d’une vie d’homme, un Arsène Lupin meurtrier, non de son humble père qu’il révère mais de son pervers géniteur – se révèle être le film d’une vie déroulant sa bobine au dernier instant de vie, d’une durée passant toute espérance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu’il lutte pied à pied avec le cinéma, plus apte que le théâtre à rendre le temps vécu, Anouilh l’attaque de front avec Le scénario, 1974, situé en août 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d’une vulgarité que tout oppose aux deux aristocrates qu’il paye généreusement, l’un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l’autre d’Anthac, français décavé, les patronymes bien choisis – agace d’antisémitisme bon enfant, voire compréhensif. Le scénario choisi sera celui d’Hitler.

4 mars 2020

[Chronique] Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, par Christophe Stolowicki

Filed under: Non classé — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:45

Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, dessin de couverture de Florence Manlik, Lanskine, automne 2019, 80 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-006-0.

 

Deux siècles et demi séparent l’Éthique de Spinoza du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein dont les angles aigus malmènent la rondeur de l’opticien poète. Le siècle qu’y rajoute Virginie Poitrasson, à hoquets conceptuels résolutoires (Une position qui est une position qui en est une autre), ouvre large des perspectives autotéliques, totologiques, aporétiques où abstrait d’abstrait le suprématisme pique en vrille – installe une soutenable légèreté de l’être sur les margelles de la nuit, à fleur de rêve ou de trottoir. Entre corollaires et scolies, les propositions se passent de démonstration quand l’autrice, entre « répartition autre », « unité autre » et « temps autre », décline le « Désir » aux trois temps du syllogisme et que les protagonistes a priori d’une Critique de la raison pure « s’éclatent » en tessons de lemme, « positions » came à soutras, tempête transcendentale.

« Le parcours aller-retour oscille du boisé ténébreux à l’ombre flottante jusqu’aux rayons lumineux et inversement »  – au « bout du chemin, l’accroche au bitume […] fait signe et désigne. Les cailloux ne sont que des présages. » Autre rêve : « Avec agilité, elle s’est entourée du peu de silence nécessaire […] installe sa sauvagerie […] restée lovée bien profondément en moi, jusqu’à se rendre invisible et être oubliée pendant longtemps. Elle est de ces colères formées par un choc sourd et imprévisible […] Une sorte d’arrêt sur image, tranchant, et l’énigmatique en guise d’arrivée. » Décrits avec une sobre méticulosité des limbes, articulés avec justesse au plus labile, nets de tout onirisme. Laissant aux oubliettes ceux d’André Breton.

Des calligrammes se tête-bêchent à angle droit, à qui perd pend. Un col y maçonne deux decrescendos. Soit « un éclaircissement rond entouré / si gigantesques, les rayons / du soleil illuminant le sol à / s’asseoir dans la lumière / barre chocolatée encore / une fois comment / chaque seconde / je sentais / le chemin / du soleil ». Une intensité s’y devine. Une, intense, y tait si devine. Le sens s’y perd, la forme un peu.

Poésie opérative, implacablement désubstantiée en « protocole[s] ». Immersion en poésie américaine, dont Virginie Poitrasson est traductrice. Dada a pris un coup dans l’aile, ne crie plus, ne profère plus, émet. « Être tout contre » : à bout touchant, de tir à blanc. Modes d’emploi, évacué Georges Perec. Une nouvelle ère glaciaire succède au réchauffement climatique. Toutefois « On peut choisir d’emprunter (alias Dürer) la voie sans issue de la mélancolie. Une mélancolie qui prend la forme la plus élevée de gourmandise. » On respire à l’ébauche de canular. « Le fragmentaire domine », voire le vermiculé. Mais « C’est là à venir. Là. Encore un peu plus là. Au plus près. De plus en plus prêt. Ça s’apprête. Alors je m’apprête. Ce n’est pas le moment que ça s’arrête. Tout net. » Ça se précipite et l’on respire enfin l’air conditionné à pleins poumons.

« À regret presque le déroulement de l’histoire / et ses décors peints ».

Où l’on sait « s’adonner à la collection de scrupules. Comme on collectionne des scarabées » jusqu’à ce qu’Ernst Jünger y reconnaisse son travail ; quand « Sans démangeaison, les indices sont bons à jeter » ; où, quand « la matière à s’étonner se fait sans nous » – tout en « diversions emmaillotée » désencalaminant le poétiquement correct, abondant, se rétractant toujours un cran en deçà, au-delà, à son dévers, Virginie Poitrasson fraye dans le paysage de la poésie contemporaine, d’Alphaville en continent perdu, une uchronique voie de crêtes.

9 février 2020

[Libr-relecture] Boris Wolowiec, Nuages, par Christophe Stolowicki

Boris Wolowiec, Nuages, Le Cadran ligné, 48 pages, 10 €, 2014, ISBN : 978-2-9543696-1-7.

 

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? – Ni père ni mère, ni amis ni patrie, ni beauté ni or mais les nuages … les nuages qui passent … là-bas … là-bas … les merveilleux nuages !

Soit, après un siècle et demi : « Nuages, géants, gisants, métamorphose, joie, vulnérabilité, extase, candeur, lenteur […] envol, silence, vent, insinuation, aisance, inouï, inconnu, imminence, sac, cinéma, âge, jusqu’à, somnambule […] beaucoup, beaucoup blanc […] gris blanc, trampoline […] orgie, aura, orgie d’auras […] coma, immortalité, aujourd’hui, coma de l’immortalité […] embrasser, boire embrasser, nager, nager le ciel, nager le silence du ciel […] démesure de la clandestinité, neiger, neiger la démesure de la clandestinité […] azurage […] innocence du gris […] nimbes, béance, nimbes béants […] transposer reposer, transposer reposer l’espace jusqu’à la blancheur du temps. »

Où le poète citadin appose en fluide prose son baiser de chat sur la langue saisie au vif d’un genre radicalement nouveau ou presque, l’antipoète ermite musse, mousse, masse, amasse et met en place une hoquetante combinatoire qui d’anaphore en épistrophe happe tout ce qu’un test de Rorschach, au « vide anthropomorphe des apparences », décape et estampille, escarpolette de bénignité. Jouant de deux trois instruments sur une note unique, un maximalisme de nimbes, parfois de limbes, dévoie la syntaxe en parataxe, transitif et labile.

Quand « les nuages entassent des tourbillons de tendresse à blanc, de tendresse à gris blanc », on entre dans l’ouate de la nébulosité comme on traverse en avion l’épaisseur d’une mer de nuages. L’ « étrange lenteur des nuages […] de leur existence jusqu’à leur apparition » se double d’une vélocité de vif-argent mercuriel sur talents ailés, une dialectique viscérale croise décroise des genoux d’ange. « Les nuages contemplent le ciel à illisible et sauve voix », à claire-voie, en passe à gué d’une impasse plus pensée que sonore dont s’honore le lecteur volontiers abusé. Une cosmologie, une ontologie malmènent démènent l’espace-temps du « destin à tu » à toi.

« Les nuages dénudent la transhumance du ciel. » Les décrire ? Oui mais comme de son corps une courbe, celle de l’espace-temps.

À « bousculades bues », une récurrente commode « amnésie » espace, ajoure une économie tenace de la gravitation, en plus de souvenirs que si j’avais mille ans. La position des nuages sur la planisphère de lit du délit favorise une culture de l’oubli sur fond d’ « immanence », seule astronomie à portée de poète. « Les nuages bégaient les nuances. Les nuages bégaient la démesure. Les nuages bégaient les nuances de la démesure. » La réversibilité exhaustive du lanceur de dés tire pêle-mêle de l’abysse quinte flush et carré d’as, soulier crevé et poissons morts. Paroli de perles en nage huîtrière.

Sur le dos satiné des molles avalanches, une lune triste se livre aux longues pâmoisons. En un siècle et demi, les « avalanches » se sont étoffées d’une dialectique.

30 janvier 2020

[Chronique] Les ritournelles de Daniel Pozner, par Christophe Stolowicki

Daniel Pozner, Chuchoté au petit matin, Fidel Anthelme X, « La Motesta », octobre 2019, 42 pages, 7 €, ISBN : 978-2-490300-06-8.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

 

Taire en flammes les départs de feu et leur cent de fumées. Garder arable le champ de vision, ne s’approprier rien. Des chuchotées au petit matin phrases de réveil, reste imprégné leur mouvement, ce qu’elles ont entrelacé, délaissé de sens.

« Les parallèles se / rejoignent de loin en loin » – en double page grand ouverte sur le fini. De circulaire, répétitif horizon.

Saisis où ils prospèrent de ne pas se démonétiser, les mots : ceux, même épluchures, que d’impatience une neuve défense et illustration de la langue française imprime sur vélin. Les émet, les émiette une poésie verticale, en bribes, éclats, du disparate non de l’éclaté, en loques non du disloqué, ni avant-scène ni fond de rumeur – swing peut-être, chorus non choral, je reconnais plutôt Sonny Rollins que Coltrane, l’improvisation s’appesantit railleuse plutôt que ne se démène se démantèle. D’apophatique dérobade, mots en retrait telle une citation courent la prétentaine.

En plaquette qui énumère ce que l’autre ajoure, énuclée.

De page en page du chuchoté, des pans de phrases ont sauté, le sas du petit matin ajoure la provende de nuit. Par exception un quatrain, un quintil ne rimant qu’à moitié, au final la mise en abyme d’un sonnet, d’envoi central tel un trou noir (« Qu’avons-nous fait des années ? / Qu’avons-nous fait aux années ?) – comme remplis de couturière réépaississent ce qui se trame se démaille en une généreuse débauche de pages presque blanches,  jaunies par les années. À « pizzicati aigres » les violons.

Où « coup de force » répond à « cure de désintox ».

On a monté le son. Des informations en rafale, à mitraille, à grands sauts de registres,  n’émanent pas toutes, arrière toute, d’un même organe. « Dispute émaillée de horions »,  « La reproduction servile ou quasi servile », en avant ce peu, rompent la litanie, le brouillamini des « En marge du protocole », « Un souffle inouï il suffit de ». Introduit le coin d’une Renaissance dans la masse d’ordures et d’épluchures de l’actualité, le recul d’un demi-millénaire coupe court de souffle long à notre impatience, réitère dans son plus grand besoin, le sabir franglais plus dissolvant que le latin, à la langue française une défense, illustration.

Fragmenté et touffu. Épandu blanc de blancs. Le rarissime et le surabondant composent un « gratte-ciel horizontal ».

De courtes à longues tout en iambes trochaïques et jeu de jambes sur le ring des rings, la poésie. Au beat des beats, quand pour recharge deux vers consécutifs ont syntaxique partie liée. Que cymbales se dévoient la balle. À blanc au bal du réel. « Tac au tac / Tac / Tac » mais « Lentement les foirades et l’incompréhension ». Quand les media sont le latin d’église. À lire vite et se suspendre en chemin sur ce que de l’autre plaquette il émane très lentement. Le vers t’y cale.

Frangées d’écume des jours, les vaguelettes happées déferlent pour un précis de dégagement.

18 janvier 2020

[Libr-relecture] Michaël Glück, … commence une phrase, par Christophe Stolowicki

Michaël Glück, …commence une phrase, Lanskine, 2019, 64 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-98-4.

 

Quand « commence une phrase arrachée / à l’encre du sommeil », une phrase de réveil dont « quelques points de réticence / sont reliques de la nuit » – bientôt de vif-argent, d’esprit alerte –, ce qui vous prend au plexus est une voix profonde, grave, creusant son sillon de nuit dans l’ajour, de jour en jour faisant remonter de l’âme, celle qui a avantageusement remplacé le psychisme.

En résidence à la Maison de la Poésie de Rennes, Michaël Glück a vue de sa chambre sur « le canal », le canal Saint-Martin appelant la Vilaine qui coule non loin de là et rappelle la Seine, « autant qu’il m’en souvienne » dit-il. D’autres refrains s’y emmêlent, au bon Guillaume « Nezval / Vitězslav qui ne fut Gérard », poète tchèque surréaliste, donne la réplique, il s’en compose « un air unique […] une complainte / dont je n’ai jamais su l’auteur […] un air que me chantait ma mère […] un air aux doigts de pluie / un air de verres de cristal […] // qui tient à distance / la litanie des morts et les noms des absents / dont les lèvres jamais / n’ont effleuré mon front ». Ne disent « le bon jour […] dobrý den / ni rives du Saint-Laurent / ni bord du canal Saint-Martin / […] dobrý den good morning / guten tag buon giorno », son gosier de métis parle toutes les langues.

Quand « le jour ne s’est pas levé / la nuit ne s’est pas / enroulée dans le store // quelles écritures / dorment encore / dans la torah de la lumière » : à même le paysage de nuit urbaine étirant des « lignes de réverbères », l’identité juive émerge de ses siècles obscurs, quelques bribes restées accrochées aux buissons nocturnes, aux frissons de l’urne. À corbeaux accords beaux qui lèvent un pan de nuit, une poésie éminemment masculine – sobre, peu d’enjambements, ni majuscules ni autre ponctuation que celle de la poésie – de proche en proche rapproche le dissemblable pour que commence une phrase. Omniprésente l’Histoire récente où culminent les gammées « rouelles de Saint-Louis », et quand derechef « une croix à l’endroit / une croix à l’envers / la parole tricote / […] l’évangile des reniements ». Oui, « l’Histoire la grande histoire / peuple mes nuits […] on ne sait quel corbeau / a dépeuplé la nuit » sur la plaine quand s’élève le chant des partisans. 

Résidence d’écriture vaut mieux que villégiature où « le cèdre des derniers jours / n’a pas laissé sur les paupières / son tatouage d’aiguilles bleues », où « dans la chambre d’hôtel / sur l’oreiller / des questions sont restées sans réponse », où « derrière les rideaux / la vue est arrêtée », où barré le regard intérieur, d’isthme en isthme rien ne desserre ne dénoue le lancinant tourisme.

Remonte ce quelque chose de viscéralement juif athée, d’un athéisme où le vers a la rigueur de la prose, que je ne saurais nommer : judaïsme trop religieux, juiverie péjoratif, c’est peut-être ce sans nom oblitéré par les siècles qui s’exprime ici.

Ici « (…) // les mots du rêve sont buée / salive sans sel sur les lèvres / du dormeur qui s’éveille ». Un doux rêveur ? Non, un fort, lucide, inspiré rêveur. Dans un monde où l’action est bien la sœur du rêve.

Older Posts »

Powered by WordPress