Libr-critique

26 juin 2014

[Libr-relecture] Chorus d’enfer : Duprey, Tarnaud, Rodanski, par Jean-Nicolas Clamanges

Patrice Beray, Pour chorus seul, Éditions Les Hauts-Fonds, Brest, automne 2013, 70 pages, 14 €, ISBN : 978-2919171-02-6.

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« Le sang monte quelquefois à la tête, lorsqu’on s’applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d’esprits. »

Lautréamont

 

Dans cet élégant petit livre donné comme un « essai poétique » plus particulièrement dédié aux poètes Jean-Pierre Duprey et Claude Tarnaud, Patrice Beray présente une approche incisive des enjeux dramatiques partagés par la jeune génération surréaliste d’après-guerre, déchirée entre ce que Char appelle « un héritage sans testament » sur le plan de l’Histoire et la difficulté du mouvement surréaliste à accueillir durablement certains météores porteurs d’intensités comme celle-ci : « Notre nuit inhumaine nous a roulés ensemble jusqu’aux profondes profondeurs, et ce qui nous anime s’appelle la joie du gouffre » (Duprey, Derrière son double, rédaction en 1949).

 

Jean-Pierre Duprey

 

Dans ces parages où l’humour est un dieu noir, P. Beray a raison de souligner qu’on rencontre souvent chez Duprey « l’effroyable à lire », au sens de ce qui s’y reflète de la souffrance mentale endurée : « il ne fait pas de la poésie : il essaie de décrire ce qui se passe – ce qui est en train de se passer » (B. Noël) ; mais on peut regretter, à mon sens, que l’essai néglige ce que cet effet de « direct » bouleversant signe d’une poétique : Duprey cherche en effet à formuler une expérience pour laquelle aucune langue ne sera jamais prête, sauf à la forcer en recomposant, dans une sorte de désagrégation (re)créatrice, ce qu’elle a de plus intrinsèque : ses automatismes associatifs, ses locutions figées, ses clichés et ses stéréotypes, ses constructions basiques ; j’avais essayé, naguère, d’en esquisser l’approche ici. Mais pour autant, l’écriture n’est pas son seul mode d’expression : dans les longs intervalles où il s’en absente (deux tiers de son œuvre sont écrits dans l’année 1949, il n’y revient qu’en 1955-59, avant de disparaître), il se consacre à l’élaboration de sculptures de métal et de ciment toutes griffes dedans autour du vide (quatre reproductions photographiques en sont offertes) qu’il faut sans doute regarder comme la face de silence et de nuit de ces envers du corps qu’il hante mentalement : « C’est ici, disait une voix, c’est ici que j’apprends à défaire mon corps… J’ai déchiré mon corps, cette mâchoire autour d’un creux. Et mon geste, c’est l’espace cerné, le moule, en griffes radiées, réversible à l’image d’un gant de nuit cloutée… Et je préfère m’ouvrir les mains. » (« Les États-réunis du métal aux chutes communes du feu », in La Fin et la manière, rédaction en 1959).

 

– Quant à ce qu’il lui fallut affronter d’épouvantable, lisez donc ce rêve :

 

                « C’est ainsi que je descends l’escalier d’une maison inconnue,

     un soir, sans tenir la rampe, car l’escalier

est large et les marches faciles. Et puis tout

                          de même, la rampe, la rampe est si lisse, d’un éclat si soyeux

                             que je suis tenté d’y porter la main. Dès que je

                     l’ai effleurée, je sens en contrepoint le toucher

                 imperceptible d’une présence derrière moi. Avec

                             un peu d’effroi, je continue à descendre et cela descend

                                   avec moi. Je me hâte et cela se hâte derrière moi.

                                       Je me retourne et vois une femme grande et mince

     qui me suit, sans faire le moindre bruit. Son

vague sourire me rassure et je la regarde mieux pour

                 être tout à fait délivré de mon épouvante. C’est

                            alors que son sourire se déforme, tout en douceur

            vers plus de douceur et qu’elle semble descendre,

              toujours sans bruit, imperceptiblement plus vite,

                       gagner sur moi, réduire la distance qui nous sépare.

                           Son sourire, attentif à fixer mon regard se fige

         et c’est alors que je vois ses dents.

 

Durant ces périodes, la sculpture est en sommeil. Je dois attendre, apprivoiser mon rêve, le rendre docile, me familiariser avec Cela qui veut éclater, jusqu’à la nuit où je rêve que je laisse Cela descendre jusqu’à moi malgré son sourire épouvantable, que Cela se fige et devient statue.

 

Alors la statue me tend une pierre blanche, trop blanche, trop lisse et je sais que c’est la matrice du vide » (Extrait de Réincrudations, fin 1958-début 1959).

 

Chorus par temps opaque : la décennie d’après-guerre

 

C’est dans l’aventure de la revue NÉON (1948-1950) et celle des éditions du Soleil noir animées par François Di Dio, que se sont condensées et consumées les puissantes affinités électives qui ont attiré au surréalisme, avec le retour de Breton en France, les trois comètes qui font le sujet de l’essai, auxquelles se lie également, mais plus tard, la grande figure de Ghérasim Luca (Héros-Limite, 1953). C’est Rodanski qui trouve le nom de la revue : « N’être Rien Être tout Ouvrir l’être (Néant Oubli Être)… », quant à Duprey, il participera au dernier numéro en 1950, avec la « Lettre du sieur H qu’il envoya à lui-même », avant que Le Soleil noir ne publie l’édition originale de Derrière son double, tandis que Breton insère un extrait de La forêt sacrilège dans la seconde édition de l’Anthologie de l’humour noir, en présentant ainsi son auteur : « il ne dépend ni de lui ni de moi que dans la composition de l’humour noir, aujourd’hui par rapport à il y a dix ans, il faille forcer la dose du noir pur. Le génie de Duprey est de nous offrir de ce noir un spectre qui ne le cède pas en diversité au spectre solaire ». Au reste, l’opacité dont l’époque était porteuse infiltrait le groupe surréaliste lui-même : lorsque deux ans auparavant, les dissensions de Breton avec le peintre Matta provoquèrent l’exclusion de Tarnaud, Rodanski, Jouffroy et Alexandrian, en compagnie du peintre Victor Brauner, leur situation sera bien résumée par cette phrase de Rodanski : « sortis de là, nous nous trouvons libres – mais seuls éperdument ». S’éclaire ainsi le titre de l’essai, Pour chorus seul : rien moins que d’affronter en solo la liberté grande de l’expérience poétique entendue comme « réel absolu » (Novalis) où l’écriture double comme son ombre l’errance de la quête, quand elle n’est pas l’expérience même.

 

Cela dans un contexte historico-culturel marqué par un « retour au réel » tout autrement entendu on le sait, avec l’hégémonie de la problématique de l’engagement issue de la Résistance, tant sous l’égide d’Aragon et des Lettres françaises, que dans l’aura de la revue Les Temps modernes et du Sartre de Qu’est-ce que la littérature ? (1947-48) ; quant au champ propre de la création poétique, Ponge promeut un Parti pris des choses (1942) qu’on peut lire comme un retour à Lucrèce, et Bonnefoy découvre l’ontologie de la Présence qui sera désormais l’axe de son œuvre (Du Mouvement et de l’immobilité de Douve, 1953), rompant ainsi ses liens avec une mouvance au sein de laquelle il avait créé avec Tarnaud, en 1946, l’éphémère revue La révolution la Nuit. Cela dit, le paysage artistique est plus complexe, et P. Beray fait bien de rappeler, contre la tendance de l’histoire littéraire actuelle à enterrer le surréalisme de l’après-guerre, ce qui persiste de Haut lyrisme en cette « basse époque » (Duprey) de l’imagination fabuleuse, chez des écrivains comme Malcolm de Chazal, Mandiargues, Schéhadé, Gracq, Guy Cabanel chez qui Breton sentait crépiter « la voie d’étincelles » (À l’animal noir, 1958), ou encore  Joyce Mansour (Carré blanc paraît au Soleil noir en 1966); avec surtout la bouleversante présence d’Artaud dont l’œuvre et la personnalité ont tellement influencé Rodanski et Duprey (la conférence du Vieux-Colombier et la lecture radiophonique de Pour en finir avec le jugement de Dieu se déroulent en 1947-1948). Ainsi leurs chorus si radicalement singuliers participent-ils d’une micro-communauté jouant au revers de l’époque une sorte de choral aussi intense que dispersé ; quant à ce qu’ils ont inscrit, en passant, « au tableau noir de ce temps opaque » (Rodanski), il ne nous reste que des textes laissés in extremis (le dernier manuscrit de Duprey, juste avant son suicide à ving-neuf ans, s’intitule La Fin et la Manière), ou des pages abandonnées au fil des dérives en diverses mains et divers lieux (c’est le cas des récits et poèmes de Rodanski datant de 1948-1952, récemment publiés aux éditions Des cendres et chez Gallimard par F.-R. Simon). Sachant enfin, last but not least, que l’un et l’autre vivaient dans la plus grande insécurité matérielle : ce n’est que deux ans avant sa mort que Duprey peut louer un atelier rue du Maine, quand à Rodanski, il alterne l’hospitalité de rares amis avec la solitude des chambres d’hôtel, jusqu’à son enfermement définitif en no man’s land.

 

Pour autant qu’on le sache, et si étrange que cela soit, ces deux passagers de la Nef sans retour ne se sont pas connus.

 

Claude Tarnaud

 

Cette quête de soi au royaume des doubles « où nous étions personne et où l’absent était nous-même au fond de moi » (Duprey, Derrière son double), et ces rendez-vous avec l’invisible où l’on « joue l’existence pour d’autres comme en rêve » (Rodanski, Lancelo et la chimère), P. Beray montre bien qu’ils sous-tendent également l’œuvre de Claude Tarnaud, dont l’alphabet est pour ainsi dire constitué des existences réinventées de tous ceux qui ont croisé son destin, à partir de la certitude (partagée avec Rodanski en amitié indéfectible) « qu’un nouveau méta-romanesque (mythique-vécu) est à venir ». C’est ce qu’il affirme dans sa note liminaire à L’Aventure de la Marie-Jeanne ou Le Journal indien (réédité par les Hauts-Fonds en 2013), en donnant ce récit comme « composé à plusieurs ». Grand amateur de jazz (Miles Davis, Max Roach, Thelonious Monk), lecteur passionné de Lowry (Under the Volcano) et de LeRoi Jones, Tarnaud monte en journal des pages de vie improvisées au long d’une existence aventureuse et fertile en rencontres, dont bonne part se déroule en Somalie, où il s’est envolé en 1953, en y traquant les signes cryptés d’un destin commun – celui d’un naufrage lyriquement épique – déchiffré par delà les catégories de l’espace et du temps, à travers toute une série de coïncidences énigmatiques fomentées par le jeu des apparences, des contacts et des événements :

 

« En présentant cette aventure sous la forme classique du journal, je lance au-dessus de l’abîme que l’on a délibérément creusé entre le « vécu » et l’imaginaire un pont de lianes luxuriantes en aval de ceux qui ont déjà permis à d’autres de passer ».

 

S’y conjuguent amours, haines et amitiés – artistiques ou non, avec y compris les aléas du métier (il est traducteur auprès d’organismes internationaux), de la vie courante, voire de l’histoire politique, dans un entrelacs où tel fait divers rapportant de curieux événements concernant tel navire, tels éléments d’un manuscrit de jeunesse réinterprétés dans l’hallucination du « déjà vu », tel combat sanglant avec une murène noire, tel essai raté de communication poétique à distance avec Luca entre Mogadiscio et Paris, telle grille d’interprétation alchimique ou astrologique, tel poème ou telle lettre, tel objet trouvé, tel tableau de Béatrice de la Sablière, tel rite indigène pour faire tomber la pluie, etc. se répondent comme des rimes disposées par la souveraine logique poétique des coïncidences, ou encore comme une table d’orientation en reconfiguration permanente, dans la quête incessante du lieu et de la formule.

 

P. Beray est ici bien fondé à penser qu’« il ne s’agit d’autre chose que de se donner les moyens (jusqu’aux plus irréalisables) de l’invention de sa propre vie »; c’est d’ailleurs aussi ce qu’a tenté Rodanski dans ses propres récits depuis Substance 13 (rédaction 1950-51), et c’est là ce qui rapproche l’équipée rimbaldienne de Tarnaud, quittant à vingt-huit ans Paris et son petit monde artistico-littéraire pour dériver dans la vie toutes amarres larguées, et le destin nervalien de son ami enfermé à vingt-sept ans avec statut d’égaré définitif, pour avoir incarné « le prix qu’il faut trop souvent payer à la poésie, le détachement absolu » (Tarnaud).

 

 

Extrait de Claude Tarnaud : L’Aventure de la Marie-Jeanne ou Le Journal indien

 

Jeudi 4 septembre

Je reçois de Stromboli une lettre de Ghérasim Luca qui me décrit les moments de terreur-douleur-passion qu’il vient de vivre dans l’île lorsqu’il a essayé de gravir seul une haute falaise de laves noires et friables et que, pris au piège, il n’avait échappé à une mort certaine qu’en se repliant dans un état d’hypnotisme noir, lui aussi. Suspendu entre deux abîmes, à mi-pente de la falaise où chacun de ses pas s’entourait du fracas terrible des pierres qui s’écroulaient sous lui, il n’était parvenu – après avoir franchi à quatre pattes toutes les sédimentations de l’angoisse – à atteindre le sommet que pour se livrer devant une forêt de bambous, à une danse totémique endiablée, motivée par la douleur que lui causaient les épines des chardons séchés et durcis au soleil qui pénétraient la plante de ses pieds nus. Il avait dû abandonner ses sandales pendant l’ascension et il ne lui restait que son sac de plage d’où il parvint à extraire, sans cesser de danser et de hurler, deux serviettes avec lesquelles il s’efforça vainement de se confectionner une paire de chaussures approximatives. S’il put finalement franchir le fleuve aride aux vagues acidulaires, ce fut en construisant une sorte de gué mobile avec des cahiers de notes et une copie du livre Le Gouffre de la Lune, qu’il plaçait devant lui avant d’y poser les pieds.

Le Gouffre de la Lune de A. Merritt, est un assez beau roman d’anticipation scientifique dont Ghérasim Luca m’avait donné un exemplaire lors de notre visite de 1957. L’utiliser comme marche pied ne saurait évidemment être considéré que comme un acte d’humour noir hypnotique !

Quelques instants après avoir pris connaissance de la lettre de Ghérasim Luca, je rencontre Serge S., de retour d’un voyage éclair au Kenya et au Tanganyka à bord de la minuscule Fiat que lui a prêtée Jacques B. L’admirateur du livre de Malcolm Lowry m’explique que la plus belle journée de son périple fut celle qu’il passa dans le cratère immense d’un volcan éteint, le N’gorongoro, cratère empli d’une végétation luxuriante et peuplé d’animaux sauvages – la nuit, les feux de brousse, qui semblaient diriger leur front vers le chalet où il habitait, composèrent pour lui un spectacle inoubliable à grande mise en scène.

(Édition citée, p. 137-138)

 

 

Bibliographies disponibles

 

Jean-Pierre Duprey (1930-1959)

Œuvres complètes, Christian Bourgois, 1990. Derrière son double. Œuvres complètes, « Poésie », Gallimard, 1999. Un bruit de baiser ferme le monde, poèmes inédits, Le Cherche midi, 2001.

 

Claude Tarnaud (1922-1991)

Rééditions récentes de la Tétralogie :

The Whiteclad Gambler (Le Joueur Blancvêtu ou Les Écrits et les gestes de H. de Salignac – poème épique (1952), L’Arachnoïde, 2011. La Forme réfléchie, (Le Soleil noir, 1954), L’Écart absolu, 2000. L’Aventure de la Marie-Jeanne ou le Journal indien (L’Écart absolu, 2000), Les Hauts-Fonds, 2013. De (Le Bout du monde), L’Écart absolu, 2003.

D’autres proses et de nombreux recueils de poèmes ont été (re)publiés entre 1947 et 1974, consulter le site (http://claudetarnaud.com).

 

Stanislas Rodanski (1927-1981)

Écrits, Christian Bourgois, 1999 (deux proses narratives : La Victoire à l’ombre des ailes, Lancelo et la chimère, deux recueils de poèmes : Des proies aux chimères, Le rosaire des voluptés épineuses, deux réponses à des enquêtes : Lettre au soleil noir et Le sanglant symbole). Autres proses narratives : Requiem for me, Des cendres, 2009, Substance 13, Des cendres, 2013 ; poèmes inédits : Je suis parfois cet homme, Gallimard, 2013.

Pour une information complète, se reporter au site de l’Association Stanislas Rodanski (http://stanislas-rodanski.blogspot.fr/)

28 mai 2014

[Chronique] Amelia Rosselli, La Libellule, par Jean-Nicolas Clamanges

J’avais rendu compte ici, en juin dernier, des Variations de guerre publiées voici deux ans chez Ypsilon, dans la traduction de Marie Fabre ; voici que celle-ci récidive ce printemps, en nous offrant cette fois La Libellule (La Libellula, Panegirico della Libertà), chez le même éditeur et en version bilingue. C’est un travail splendide sur une œuvre de premier ordre.

Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

 

Agencement

 

Il s’agit là de la première traduction complète de ce vaste poème où Amelia Rosselli, rompant avec le vers libre, expérimente un travail total de la langue en toutes ses composantes, dans le cadre d’une métrique dont le principe est de mesurer chaque vers pour l’œil et pour la voix en tirant parti de la possibilité qu’offre la machine à écrire d’uniformiser la taille des espaces typographiques. Ainsi chaque vers présente à peu près le même nombre d’espaces (blancs et ponctuation compris), superposant une rythmique spatiale à la ligne accentuelle : l’excellente idée d’avoir repris en italien comme en français le caractère typographique utilisé par l’auteur, rend l’effet parfaitement clair. On se dit, du coup, que Rosselli est en somme l’inventrice de la métrique du « vers justifié » notamment pratiquée aujourd’hui en français par Yvan Ch’Vavar (Cf. Travail du poème, éd. des Vanneaux) ou Claude Favre (que précéda d’ailleurs Roger Giroux) :

 

L A P O I T R I N E  j e  E N L ‘ A B S E N

T E D E Q U I  i m p o s s i b l e  S I P

A R L E R  c h u t !  N E F I G U R E L E

C O U T E A U S O L E I L  m a n q u e u

n o s  C E S S E M A I S A U S S I t o m

b a D A N S L E B L A N C t o u j o u r

s C O M M E L I T M A I N T E N A N T t

ê t e E T L E M U R  b a h P U I S T O M

B A C O M M E V E R T E S E N T E N C E

                   R. Giroux, Poème (1969-1972), éd. « Théâtre typographique », 2007

 

 

Rédigé en 1958, La Libellula n’a été publié qu’en 1969 dans le recueil Serie ospedaliera, puis réédité à part en 1985. Rosselli était tout à fait consciente de la charnière décisive qu’il introduit dans son œuvre ; elle en parle comme d’un « délirant cours de pensée occidentale » déroulé comme un immense rouleau chinois que la version définitive condense au quart. Outre la rythmique du vers justifié, l’impétueux flux de langue du poème est constamment relancé par une poétique de la litanie incantatoire, progressant en vastes vagues anaphoriques, cellules syntaxiques répétitives, parallélismes ramifiés, motifs et thèmes récurrents « selon un procédé de répétition-variation, écrit Marie Fabre, qu’elle met ici au point en flux tendu avant de le comprimer dans ses Variations. »

 

Polyphonie

 

On sait qu’Amelia Rosselli est parallèlement investie, depuis sa jeunesse, dans la composition musicale et dans l’ethno-musicologie : Dalla-Picola, l’école de Darmstadt (autour de Stockhausen), le dodécaphonisme, etc. D’où son attention aux dynamiques des langues saisies dans le plan de la lettre, du son, du timbre, du « bruit » qu’elle écoute et travaille comme des « particules rythmiques » où se coagule pour elle une expérience à la fois éblouissante et déboussolante : « je suis une qui/expérimente avec la vie ». Détresse et violence, exaltation et déchirement, noyades aux abysses et envols d’écume à la crête de la vague : c’est une polyphonie cyclonique dont la dynamique errante se lie indissolublement – comme chez Van Gogh – aux assauts terrassants de la folie qu’on enferme :

 

Et le délire me prit à nouveau, me transforma

hébétée et usée en un vaste puits de peur,

m’appela par ses étendards blancs et violents,

me poussa à la porte de la folie. Me ruina

pour cette entière durée et ce jour tout entier.

M’étendit taquine à terre : incapable de bouger,

fatiguée à l’aube, incapable le soir : et l’agonie

toujours plus vive.

 

De basses eaux en hauts-fonds, le flot du poème brasse et rebrasse la langue italienne en sa diversité (les dialectes y demeurent une réalité très vivante, y compris sur le plan littéraire) comme dans son histoire hantée par de très grands Anciens – dont l’empreinte se découvre d’ailleurs à la pointe même de l’invention moderne, puisque si Rosselli affirme refuser de « soupirer après la sénilité des langues toscanes », elle s’étonne aussi de « rime[r] à l’ancienne avec une modernité/que je n’avais pas soupçonnée dans mes combines. » La traduction excelle, selon moi, à suggérer par un vocabulaire et des tournures inventives audacieusement réactualisés depuis les grands fonds de notre langue, les oscillations énergumènes de cet ouragan italien aussi raffiné que vulgaire à ses heures, instruit des racines latines et ouvert aux néologismes contemporains, mêlé d’archaïsmes et de décalques d’autres langues, etc.

Par exemple :

 

Et l’esthétique ne fera plus notre joie nous

yrons vers les vents, la queue entre les jambes

dans une vaste expérimentation.

 

Ou bien :

 

[…]                                donc quelle nouvelle liberté

cherches-tu parmi des mots usés ? Pas la suave tendresse

de qui reste à la maison bien rencardé par ses hauts

murs et pense à lui-même. Pas l’oublivion usée

du géant qui sait ne pouvoir rimer qu’à l’intérieur

du cercle fermé de ses fréquentations désolées […]

 

 

Ainsi lire Rosselli aujourd’hui, dans cette traduction fidèle à l’étrangeté foncière de tout idiome poétique authentique, mais aussi attentive à trouver notre oreille, c’est à la fois se réjouir du réaffleurement moderne d’un très ancien partage des langues romanes, et vérifier les ressources contemporaines du dialogue créatif des langues et des accents.

 

L’autre dimension de cette polyphonie qui « cherche les formes universelles » (Espaces métriques, 1962), c’est la littérature elle-même, et particulièrement la poésie occidentale moderne lue et maîtrisée en trois langues : français, anglais et italien. Dans une note jointe à son livre, Rosselli signale d’ailleurs les embrayeurs que lui ont fournis des vers de différents poètes, utilisés « comme points de départs, puis développés, manipulés dans un sens tout à fait subjectif, sur toute la durée du poème ». Les poètes cités sont Campana, Montale, Scipione et le Rimbaud de « H. » (Illuminations), mais il en est certainement bien d’autres, et dans d’autres langues. En effet, dans les années 1950-1958, elle écrit aussi bien en anglais (My clothes to the wind), en italien, en français (Le Chinois à Paris), que dans les trois langues mêlées (Diario in tre lingue). J’ai été sensible pour ma part à une forte présence de Lautréamont, pour son bestiaire (tarentule, requin, chauve-souris, rats, etc.), certaines images : « Souviens-toi de cette vie mienne attachée/à siroter le distillat ignoré de tes pupilles », certains tours de langue : « Et la voix rhétorique du bellâtre que je/vois sans amertume m’enrôle magiquement/et par luxure dans ses bons bras ouverts ». Je pense aussi possible un large dialogue avec le Rimbaud d’Une saison en enfer, notamment la séquence « Délires I » qui a l’air réécrite ici au point de vue de la « Vierge folle » :

 

Lui pressait pour un nouveau rapport de plaisir,

lui courait à la poitrine de la femme aimée. Je répète

les leçons d’aïeux et de pères vieux comme les cages

d’escaliers ! À  quoi me sert d’être faite de paille

si tu ne viens pas me déplacer avec ta fourche ? Si

tu ne viens pas me déplacer avec des pincettes? Avec

les pincettes de la violence me prier, me déplacer,

m’épouser ? Dans toute la lumière du soleil dans toute

l’oblique lumière du soleil dans toute la charité […]

 

– Ou encore, le désarroi du « compagnon d’enfer » à l’égard de l’ « époux infernal » : « Enfin sa charité est ensorcelée et j’en suis la prisonnière (…) On voit son Ange jamais l’Ange d’un autre », assez accordé avec la vaste litanie désespérée « j’entends les cris des anges … » des p. 29-31, que lance selon la note de l’auteur, un vers de Scipione :

 

[…]                                j’entends les cris anges

qui courent derrière moi, j’entends les stridences

des anges qui veulent mon salut, mais le sang

est doux au péché et il veut mon salut ; les

cris des anges qui veulent mon salut,

qui veulent mon péché ! qui veulent que je

tombe imberbe dans ton sang cri de l’ange.

J’entends les cris des anges qui disent adieu,

je l’ai déniaisé celui-ci, je reviens cet après-midi.

 

Au début du poème, c’est à Apollinaire que je pense : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme/L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X » (Zone) –  évidemment, s’il y a là clin d’œil ou complicité, c’est par l’antiphrase… Car en l’année 1958 où meurt Pie XII, après un règne commencé à l’aube de la seconde guerre mondiale :

 

La sainteté des saints pères était un produit si

changeant que je décidai d’écarter le moindre doute

de ma tête par trop trop claire et de prendre

l’élan pour un adieu plus difficile. Ce fut alors

que le saint siège fit brigue de s’élancer par-desssus

les fossés, comment ne sais, mais j’en restai hallucinée.

 

Apollinaire, encore : « C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs/Il détient le record du monde pour la hauteur []/ Les anges voltigent autour du joli voltigeur/Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane/Flottent autour du premier aéroplane ». Mais qui veut faire l’ange… Le voici parti en vrille et planté en flammes : la libellule, qui « fleuri[t] les vers d’autres altitudes », ne l’envoie pas dire à la sainte alliance démo-chrétienne :

 

Et la tournoyeuse langue des saints tombés avec les

allumettes allait incendier le vrai ciel

tant déchiré de sermons bien administrés à la meilleure

jeunesse.

 

Reste la crucifixion térébrante d’une mystique sauvage, comme un glaive plongé dans les vertèbres, entre les ailes :

 

Ma maladie est différente de la vôtre,

mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il

l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre

mes épaules.

 

Oppugner

 

La décennie 1950, c’est l’époque du fameux « boom » italien d’après-guerre dont l’intelligentsia italienne n’est pas vraiment prête à avaliser les valeurs sociales, morales et politiques, si l’on en juge par les romans passablement noirs et désenchantés des meilleurs écrivains de cette époque : par exemple Ragazzi di vita (Pasolini, 1955), Le Baron perché (Calvino, 1957), ou encore Le Guépard de Lampedusa (1958). Les idéaux de la Libération ont fait long feu, quoique le communisme et le syndicalisme constituent un pôle de résistance dynamique à la domination sans partage de la Démocratie chrétienne : relire ici, de Calvino, La Journée d’un scrutateur (1963). Quant à elle, Amelia Rosselli s’inscrit au parti communiste en 1958 et La Libellule est sous-titré : « Panégyrique pour la Liberté ».

 

On ne pleure pas si la jeunesse est dévoyée,

on ne rit pas si le père est un noble au chômage,

on ne rit pas si la joie est un manège au chômage.

[…]

Ne tombe pas.

Ne gagne pas ! Ne perds pas, – ne fatigue pas. Non

ne déverse pas de rires solennels ; ne te répands pas rebelle!

 

Dans sa note jointe, elle précise l’enjeu de ce panégyrique libertaire, en reliant le nom de l’insecte avec « les mots ‘libelle’ et ‘liberté’ » : « en effet le poème a pour thème central la liberté, et notre manière, et ma manière, de la « libeller ». Avant les Variazioni belliche, la dimension belliqueuse de la liberté poétique en acte est donc affirmée :

 

[…]                            Je ne sais ce que je veux tu ne sais

qui tu es, et nous sommes presque quitte. Mais qu’est-ce

que je recherche si la chanson de la faible pitié n’est

que cette invective inventée par moi, que je ne sais

oppugner dans aucun autre parti qui ne soit le tien,

le mien, nos internes lanternes, et aucune

forte lumière de la vérité, et le monde qui attend

avec ses yeux lumineux, et peut-être pleins de sable.

 

Sur ce plan, Marie Fabre montre très bien, dans sa postface, que c’est dans son agencement énonciatif même que le poème entier « oppugne », en particulier contre le mode d’adresse habituel, en poésie lyrique, du sujet masculin à la femme désirée ; ici le chiasme du je et du tu brouille constamment le jeu, déstabilisant les rapports sujet/objet, désirant/désiré, masculin/féminin. On vient de lire : « Je ne sais ce que je veux tu ne sais / qui tu es, et nous sommes presque quitte ».

Et on lira plus loin :

 

Je ne sais si ton visage sait répéter quelque

fêlure interne ou si mes sens savent mieux

que ma tête virile que c’est vrai, ou s’il est

faux celui qui est beau, beau parce que semblable.

Ou beau parce que bon ? Je cherche et cherche, tu cours et cours.

 

Cela dit, ce libellus-libelle n’a jamais rien de programmé a priori, et encore moins de quoi que ce soit de didactique, y compris pour une supposée bonne cause : il s’invente et se re(dé)compose à tous risques dans les remous et les heurts de ses contradictions sublimement insolubles ; c’est ainsi que le Christ s’y trouve amoureusement paganisé dans une sorte d’anticipation visionnaire de ce que réalisera Pasolini dix ans après, avec Théorème :

 

[…]

mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il

l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre

mes épaules.

 

   Et en me suivant  il sera doux et pur comme les

archanges.

 

   Pour ses yeux si blancs, – pour ses

membres si limpides, je vais cherchant la gloire !

Pour ses membres si doux, pour ses yeux si

rapides, je vais cherchant des gens qui cachent

des armes dans les fourrés. Pour ses yeux si blancs,

pour sa peau si délicate et puis pour ses yeux

si rusés, je vais cherchant des gens qui cachent.

Pour ses yeux si légers et pour sa bouche si

forte, je cherche des gens si forts, qu’ils me nourrissent

moi et lui aussi dans la nuit entre les blanches ailes

des anges si forts si doux si légers.

 

Ainsi s’exalte l’intensité d’un dire qui ne distingue pas l’éros de la charité, ni la pitié de la séduction ; et quant au chiasme des genres, il n’a ici d’autre statut que d’une crise ouverte, d’une tension déchirante à l’échelle de l’ensemble du poème, de telle sorte qu’on lit aussi, vers la fin, une très belle relance de la thématique provençale et dantesque de l’amour de loin en version ‘masculine ‘, qui rejoint la mystique du Néant pour celle qui a écrit : « Je n’ai aucune sorte d’appel/et aucun credo par lequel commencer mon long/appel » :

 

Embrassée je l’avays dans une étreinte

sans amour, dans une nuit sans fond, sans

fond d’amour. Et je t’appelle t’appelle t’appelle

sirène, j’y suis seul. Et tu sonnes et résonnes et

résonnes et résonnes ô chimère. Et alors je t’appelle

et t’appelle et t’appelle chimère. Et je t’appelle

et t’appelle et t’appelle chimère.

 

– Et pour finir en énigme sur une rime dans l’entrelacs des temps, voici une devinette pour mes lecteurs : qui donc écrivit naguère, « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Etre existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas » ?

 

NOTE D’APPOINT

1. On trouvera sur le site de Poezibao une introduction d’Angèle Paoli à la vie et à l’œuvre d’Amelia Rosselli et sur celui de Terres de femmes une notice intéressante de Marie Fabre publiée en 2009 à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition. Voir également le site des éditions Ypsilon.

2. La revue Europe n° 1996, avril 2012 a consacré un dossier à Amalia Rosselli, avec des articles de Marie Fabre, Antonella Anedda, Andrea Zanzotto, une anthologie de poèmes et une traduction de l’introduction d’Amelia Rosselli à Espaces métriques.

3. On trouve sur You tube divers enregistrements de lectures données par Amelia Rosselli ; écouter en particulier « Prosavox – Variazioni Belliche », ainsi qu’une interprétation vigoureuse de La Libellula par Consuelo Ciatti.

 

7 mai 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

Périne Pichon (PP) et Jean-Nicolas Clamanges (JNC) vous présentent une troisième sélection 2014 de livres choisis : Amelia Rosselli, La Libellule ; René Belleto, Le Livre ; Aiat Fayez, Un autre ; Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur.

 

â–º Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/

 

â–º René Belletto, Le Livre, POL, printemps 2014, 224 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-2020-3.

Le narrateur, marqué par la mort récente de sa sœur, reçoit une lettre d’un inconnu ; trouve, perd, retrouve et reperd une bague étrange, et rencontre une femme merveilleuse – LA femme merveilleuse présente dans tout film noir qui se respecte.

Sans être un polar, Le Livre semble avoir subi l’influence de ce genre cinématographique. En effet, la narration entretient une tension entre le fantastique et le policier, sans oublier ni faire oublier le livre.

« […]comme si quelqu’un m’avait secouru, quelqu’un d’aimant – véritable maître du jeu – qui eût écrit d’autres mots que ceux qui venaient à mes lèvres, maléfiques, fatals, pour raconter ce moment de ma vie ! »

Ainsi, quelqu’un, une instance doit bien décider de la suite des actions, et introduire une signification entre les différents événements vécus par le narrateur. Écrire dans un livre revient à chercher cette signification ou à la donner. Mais qui est celui qui écrit, s’il existe ? Plusieurs des personnages manifestent un désir d’écrire, s’ils ne le font pas déjà, entre autres le narrateur. Ce dernier imagine entreprendre le récit des faits pour s’y perdre ; or, ces faits sont déjà écrits dans Le Livre. Et relatés en partie dans le journal d’une jeune infirmière. Et romancés par un écrivain certainement cinglé, anonyme qui en livre une interprétation nouvelle. On cherche, à tort ou à raison, la signification de chaque objet, de chaque événement, dans la diégèse. La mise en récit est interrogée, tout comme le besoin de sens qui l’accompagne généralement. /PP/

 

â–ºAiat Fayez, Un autre, POL, printemps 2014, 176 pages, 14 €, 978-2-8180-1982-5.

Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’Un autre ne veut devenir autre que pour se montrer lui, pour se faire accepter ou « intégrer » dans le langage du politiquement correct.

L’autofiction a l’avantage de permettre de narrativiser une problématique identitaire de l’altérité, en la transposant dans une intrigue fictive. Le fantasme d’une transformation physique y est expérimenté.

« […] je mets les lentilles bleues et ce n’est qu’ensuite que je me regarde dans la glace. J’éclate de rire. C’est tout simplement merveilleux. Je suis métamorphosé. [ …] Je me sens en parfait accord avec cet homme, même si j’ai besoin de le regarder encore. Je m’admire. C’est bien la première fois de ma vie que j’assume ce que je suis, qui est ce que je ne suis pas. »

On attribue au masque la particularité de cacher la personne physique tout en dévoilant une caractéristique de sa personnalité. En se grimant, le narrateur cherche une incorporation à une société qui semble avoir assimilé la discrimination et la xénophobie en lissant bien pour ne plus les avoir sous les yeux. Y vivre sans être jugé en sa qualité « d’autre », oblige donc à devenir un autre à soi-même. /PP/

 

â–º Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur, POL, printemps 2014, 224 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-2051-7.

Dans Les Rayons du Soleil, le personnage central de la nouvelle Deuxième Fantôme restait stoïque face au décès d’une parente. Ce même personnage est le narrateur de Deux bêtes à l’intérieur. Il a vieilli, s’est étoffé, mais emprunte toujours au style de Bouyssi son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de S’autodétruire les enfants, autre roman du même auteur, et quelques personnages secondaires. La distanciation de la narration a pour effet un air d’étrangeté, une sensation de calme avant la tempête.

« Je me lasse de regarder l’avion, moins d’être surplombé d’un ciel très bleu. Sarah et moi, on mange sans bavarder. Le repas est bon. On sort fumer une cigarette. On attend le café. On demeure taiseux. Au loin, passe un tracteur. […] »

Les deux personnages principaux semblent étouffer sous la pression de cette écriture minimaliste, qu’une brève allusion rapproche de L’étranger. À moins que cette sensation d’étouffement ne soit causée par la vie en vase clos que mènent ces deux-là. Chacun se confine de son côté en enfermant l’autre et en s’enfermant avec l’autre. Ainsi, ils partent en vacances sur une île, font des kilomètres dans une voiture, ne sortent que rarement de leur enfermement. La communication avec l’extérieur se fait par SMS, avec des personnages secondaires qui semblent toujours ramener les protagonistes à eux-mêmes et à leur propre claustration. Impossible de s’enfuir, les barreaux se construisent avec des images du passé, des relations avortées avec les femmes pour le narrateur, une famille difficile pour Sarah. La tempête pressentie se compose de ces souvenirs, de plus en plus présents. /PP/

3 mai 2014

[Chronique] Jean-Nicolas Clamanges, De la dissolution programmée des oeuvres par la critique génétique : à propos de la numérisation des brouillons de Flaubert

On lit dans le premier numéro d’avril de la Nouvelle Quinzaine littéraire, un éloge sans retenue des performances de la critique génétique moderne qui a de quoi donner de l’humeur.

– Et fort noire, il faut bien l’avouer, au moins pour qui se soucie encore de ce que peut une œuvre d’art, et particulièrement une œuvre littéraire, pourvu qu’on ne la réduise pas à une simple variante de ce qu’elle aurait virtuellement pu être si l’auteur n’avait pas eu la naïveté de chercher le mot le plus définitivement juste, le phrasé le plus définitivement idoine, la composition de la phrase, du paragraphe, et de toutes les unités textuelles qu’on voudra – la plus définitivement parfaite possible, relativement à l’effet général visé.

C’est donc à propos de l’édition des OC II de Flaubert en Pléiade, et de la numérisation en cours de tous ses manuscrits disponibles, que Michel Pierssens s’extasie :

« Tout change en revanche radicalement dès que ce qui donne lieu à numérisation n’est plus seulement le texte des œuvres mais tout le dossier génétique dont elles finissent par n’être plus qu’une potentialité actualisée. (…) Si telle page a été dix fois réécrite par Flaubert, c’est à ces dix pages que la numérisation pourra donner accès, en version brute ou dans une transcription intégrale. (…) Toute œuvre dont les archives de la création ont été préservées donnera lieu ainsi à la construction d’une entité hybride dont toutes les composantes seront également indispensables : le texte de plaisir (Madame Bovary reste un merveilleux roman) et le texte de savoir (pas une ligne qui n’appelle une exploration encyclopédique démesurée). La version imprimée, si agréable à manier qu’elle soit, ne sera plus que la version physique allégée de la nébuleuse hypertextuelle dont elle n’est qu’une partie, aussi distincte qu’on la voudra. »
(« Flaubert dans le temps », Quinzaine littéraire, n°1002, p. 3-4, je souligne)

De l’œuvre voulue et publiée comme dernier état (regrettablement donné pour terminé par l’artiste, en dépit de son caractère quasi aléatoire aux yeux de la génétique textuelle) d’une nébuleuse hypertextuelle qui sera sa vérité authentique enfin advenue pour les siècles des siècles : ou encore, de la dissolution programmée de la volonté de l’artiste de livrer non pas dix mille esquisses mais un objet achevé, voilà où nous en sommes ! Le travail d’une vie pour trouver le mot et la formule qui seuls convenaient, réduit à une variante des possibles progressivement éliminés.

Il suffit de transposer le raisonnement dans les arts plastiques pour constater la vanité de la démarche : qu’est-ce qu’on obtient en récupérant dans la poubelle de Rodin tous les éclats de son Balzac, sinon le bloc de pierre initial ? Et si l’on n’en récupère qu’une partie, car la quatrième poubelle est déjà partie aux ordures, qu’est-ce qu’on va pouvoir en faire, sinon imaginer sans génie ce que l’artiste n’a vraisemblablement jamais imaginé, parce que l’essentiel se passait dans sa tête et que personne ne peut y aller voir, quand elle est – cette tête-là – en phase de genèse créatrice.

Et puis tout lecteur de, par exemple Baudelaire ou Mallarmé, sait que toute grande œuvre est faite autant de ce qu’elle montre que de ce qu’elle dérobe, autant de ce qu’elle élimine que de ce qu’elle accueille : « La Destruction fut ma Béatrice » écrivit le second ; comme la lettre volée de la nouvelle de Poe, ce qu’on cherche dans la corbeille ou au grenier se trouve dans le texte, il suffit d’apprendre à lire – ce que précisément les œuvres d’art nous apprennent, non comme jeu sémiotique de variantes sur variantes à l’infini, mais comme confrontation à ce qui par excellence est leur quête – le réel même (qui n’est pas la "réalité") :

« Qu’est-ce que dessiner ? Comment y arrive-t-on ? C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert à rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. » (Van Gogh, lettre à son frère Théo, La Haye, 1882)

Allez donc chercher le sens d’un tel frayage et la portée humaine d’une telle patience dans les rognures laissées par la lime ou les vestiges de repentirs du geste ! À bas la prétention abusive à étouffer l’œuvre achevée par l’artiste sous la prolifération tentaculaire des traces de ses essais et de ses échecs recombinées a posteriori ! Ces « savants » peuvent bien travailler en équipes aussi nombreuses qu’on voudra et avec toutes les technologies présentes et à venir : ils devraient ne jamais oublier que les vrais brouillons de l’écrivain – qui sont mentaux et donc immatériels – leur manqueront toujours pour établir leur fameux « (hyper)texte de savoir » censé rivaliser d’intérêt avec un « texte de plaisir » dont l’achèvement rêvé en perfection fut toujours un calvaire pour tout écrivain digne de ce nom !

Je sais bien que les œuvres ont partie liée au désœuvrement dans leur essence, Blanchot l’a montré, et que cela se traduit parfois par de l’inachèvement ; pas seulement à notre époque, qui cultive l’art de l’esquisse (au moins en France) mais également au XVIIIe siècle par exemple, où certains romans, et non des moindres (La Vie de Marianne, de Marivaux ; Les Égarements, de Crébillon, par exemple) demeurent inachevés (mais aussi parce qu’ils se publiaient en feuilleton) ; en poésie, certaines œuvres demeurent en suspens, comme le Kubla Khan de Coleridge, dont l’inspiration fut à jamais détruite, dit-on, par une visite inopportune. Mais cela ne contredit nullement le fait que, pour les romans, l’horizon des possibles ainsi ouvert ne soit conditionné par la moindre phrase ou le moindre paragraphe des pages publiées, qui participent organiquement de l’œuvre projetée (comme la cellule participe du corps entier) et contiennent en quelque sorte son dess(e)in dans le leur ; et quant au poème de Coleridge, la présence filigranée du Tout disparu dans ce qu’il sauva du poème aperçu en rêve est lisible à mon avis dans ce que Kipling écrit des premiers vers : « De tous les millions de vers possibles, il n’y en a pas plus de cinq — cinq petites lignes — dont on puisse dire : "Ceux-là sont de la magie. Ceux-là sont de la vision" ».

Je sais bien aussi que Ponge a publié La Fabrique du pré, mais cette fabrique n’est pas un artefact : c’est une création intégrant des états du texte sélectionnés et voulus comme composantes de l’œuvre, selon un projet esthétique in progress ; en peinture aussi, on peut regarder certaines œuvres sous cet angle : de Braque à François Rouan, qu’un artiste rebatte autrement son propre jeu, dédouble ou détriple une œuvre pour en déplier les possibles à sa guise, c’est toujours et avant tout un geste esthétique et une prise de risque. Mais ce n’est pas le terrain du critique (ou des équipes) travaillant sur les manuscrits – sauf s’ils se prennent pour l’artiste… !

On sait comment tel fameux peintre de l’Antiquité accepta les remarques d’un cordonnier touchant la représentation d’une sandale sur un de ses tableaux ; mais lorsque le cordonnier voulut se mêler d’apprécier d’autres éléments du tableau, il le congédia d’un Ne sutor ultra crepidam – cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure. Que la génétique textuelle en reste donc à l’étude des vestiges matériels des états anciens des œuvres et ne prétende pas en inférer l’hypertexte qui nous serait resté dérobé par on ne sait quelle perversité de l’artiste. Qu’on étudie les variantes, les brouillons disponibles, etc. : très bien, à condition de ne pas les poser comme alternatives enfin redécouvertes au texte voulu définitif (ou le moins indéfinitif possible) par l’écrivain ; et pourvu, enfin, qu’on ne se donne pas l’œuvre publiée comme une simple variante parmi toutes les autres, une « potentialité actualisée » parmi x potentialités. Contrairement au mythe, selon Lévi-Strauss, une œuvre d’art n’est pas constituée de l’ensemble de ses variantes, virtuelles ou non.

Pourquoi ? Parce que c’est précisément le fait d’une œuvre créatrice – sa définition pas moins, selon moi – que de nier le hasard des virtualités possibles à l’infini, par l’affirmation d’une décision esthétique qui ajoute au monde quelque chose là où il n’y avait rien. C’est bien ce qu’affirme aujourd’hui Christian Prigent :

Je ne suis crispé sur rien d’autre que ceci : un livre de littérature est un objet d’art (au même titre qu’une peinture, un concerto, un ballet, etc.). Il pose dans le monde une entité formelle jusqu’à lui non-vue. C’est en tant que tel qu’il s’apprécie parce que c’est là tout le sens des opérations qui l’ont fait tel qu’il se donne à lire. Cette appréciation tient à la perception sensorielle d’un phrasé singulier : une certaine vitesse, une certaine allégresse et une certaine violence de la dynamique formelle (ça touche au détail rythmique, à la densité des coagulations lexicales, à la structure composée de l’ensemble). Quelque chose de d’abord sensuellement perceptible (comme la musique, comme la peinture), qui force le monde à se courber, à se former et à s’illuminer autrement — puis qui éveille la pensée à cet autrement : à la découverte d’une toujours possible altérité, d’une exception au lieu commun (au lieu idéologique commun, entre autres). Autant dire que l’intérêt est dans la transformation, l’altérité, l’exception, la différence stylistiquement formées et cinématographiées. Pas dans la conformité, l’adéquation, le rendu du matériau de vie que cela, inévitablement, traite.
(« Christian Prigent, un ôteur réeliste », entretien avec F. Thumerel, italiques de C. Prigent, je souligne)

Beaucoup d’appelés rêvent d’une œuvre potentielle (Barthes a rêvé d’un roman qu’il n’écrivit jamais), peu d’élus la réalisent en acte car cela exige leur vie même (qu’on relise les lettres de Van Gogh à Théo et le Van Gogh d’Artaud), et sans guère d’accueil ni d’écoute authentiques de leur vivant parce que là où cela advient, rien n’était attendu et que quasi personne n’est là pour l’accueillir, même si certains font semblant. Comme l’écrivait Mallarmé : « Des contemporains ne savent pas lire » (Variations sur un sujet) ; Marivaux l’avait déjà dit à sa façon, en pointant une sorte de suicide esthétique programmé par l’impact désastreux sur les auteurs du goût critique dominant : « je crois, (…) qu’en tout siècle, la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d’imaginer, que la pure imitation de certain goût d’esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur ; ainsi, nous avons très rarement le portrait de l’esprit humain dans sa figure naturelle » (Le Spectateur français, 21 août 1722).

Ainsi, l’irruption d’une œuvre digne de ce nom n’est pas l’actualisation d’une potentialité parmi d’autres : elle est choix radical ou n’est pas, elle est coup de foudre indéfiniment durable dans le temps humain ; c’est pourquoi elle est aussi rare que décisive parce qu’en ce domaine, comme en tout ce qui importe vraiment :

Ce qu’on attendait demeure inachevé.
À l’inattendu les dieux livrent passage.

(Euripide, derniers vers des Bacchantes)

26 mars 2014

[Chronique] Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique, par Jean-Nicolas Clamanges

Suite à la première présentation du livre, voici la lecture lumineuse de Jean-Nicolas Clamanges – que nos Libr-lecteurs connaissent bien maintenant.

Claude Favre, A.R.N. agencement répétitif névralgique_ voyou, éditions de la Revue des Ressources, février 2014, 146 pages, 10 euros, ISBN : 978-2-919128-07-5.

[Ce volume reprend A.R.N. – que nous avons eu le bonheur de publier dans le dossier Claude Favre en 2013 – et Interdiction absolue de toucher les filles même tombées à terre, développe Comme quoi un mot est un galop et propose Précipités].

 

Certains écrivains sont des sismographes : ils anticipent les désastres en voie de coagulation dans leur époque, et sans doute les précipitent au sens chimique du terme, voire en son sens historique, comme des accélérateurs. Précipités est d’ailleurs le titre de l’un des ensembles du recueil, et quant à l’accélération, un autre titre se passe de commentaire : Comme quoi un mot c’est un galop. À lire Claude Favre, si la langue va mal, c’est qu’elle est fille d’un siècle en ruines (le précédent) et si elle survit, c’est pour rire en pleurs faute d’espoir car c’est devenu « un drôle de mix » ; c’est en effet un précis de décomposition in process que livre son A.R.N. agencement répétitif _ voyou, composé du texte éponyme suivi de trois autres ensembles dont une réédition (Interdiction absolue de toucher les filles même tombées par terre, éd. Cousu main, 2011).

« Zoom la pagaille la langue »

Dans cet accélérateur de particules verbales qu’est l’emportement de son écriture, la langue est soumise à de telles vitesses mentales et à de telles contraintes formelles qu’elle y entre en mutation : les liaisons grammaticales fondamentales se déchirent ou disparaissent, les syntagmes implosent, les mots de liaison se volatilisent ou se regroupent vaille que vaille en chaînes aléatoires. Quant à la ponctuation, soit elle disparaît quasiment, soit elle combat rythmiquement ce qui reste de la syntaxe de l’écrit avec les scansions de l’oralité.

Par exemple :

Elle, dit, d’efforts à je suis de, n’être suis si
je n’ai, tant pis pour moi si la mort est plus
cruelle que la vie, elle dit je n’ai plus la tête à,
trésor en peines, tous les gens dans ma tête
qu’on enlève, l’hôpital en bras-de-fer avec
la charité, la mort est ma vivante elle dit,
parodie elle dit, qu’on me l’enlève, et litres
litres de sang rouge ça vif tort travers belle
nature traduis elle dit, qu’on me l’enlève,
je suis fatiguée
                                                  A.R.N., p. 33

Imaginons la langue comme une nébuleuse autour d’un trou noir qui aspire violemment toute matière verbale attirée dans sa proximité et dans lequel disparaissent en vrac tous les vocabulaires possibles, toutes les façons de dire, du plus trivial de l’expression au plus littérairement sophistiqué, où « elle s’en va jusqu’à trop & tard & tohu plus que diable bohu » (Précipités, p. 86). Supposons votre esprit suffisamment éloigné du trou pour ne pas y passer mais assez bien équipé pour observer ce qui s’y perd en tourbillons affolés, que verriez-vous passer ? Le tohu-bohu, c’est la Genèse ; mais aussi Le Bateau ivre : « Et les péninsules démarrées/N’ont pas subi tohus-bohus plus triomphants » ; et puis la mythologie « parce que des enfers descendus sont revenus Gilgamesh, Dionysos, Orphée et Tirésias et Énée » ; d’ailleurs la voilà l’Énéide, avec le mythe de Palinure, ce pilote d’Énée voué par les dieux à périr sacrifié en échange de la vie de tous, si bien « _que Palinure plouf à la mer s’est fait la belle » ; plongeons, chutes, sauts et vertiges, c’est l’axe de chute dans le champ gravitationnel du temps humain :

_à traverser les bouches précipités d’histoires
quand Kafka dans son journal évoque si
fréquemment le saut par la fenêtre comme
unique solution
                                               Précipités, p. 117

Défilent des lambeaux de récits des atrocités sans précédents du XXe siècle : les meurtres déguisés en suicides par les tortionnaires, les massacres en masse, les dictateurs qui monnaient leurs peuples, et Primo Levi récitant Dante à Auschwitz « pour se dire vivant se dire je suis un être humain ». S’emmêlent à cela les paroles, comme citées de mémoire, de la misère, de la faim, du froid et de l’extrême solitude de la grande pauvreté contemporaine :

Un corps traversé du froid c’est crispes an-
kyloses, est-ce le temps qui se ralentit, ou
est-ce le cœur, sécessions, faims amères et,
relents sens dessus dessous et, esprit lent, elle
dit non, ce n’est à côté rien, loin de, non,
voudrais me taire, taillé cœur, nos réveils
lents, que de plus nous, quand certains
geignent vacances certains dorment sous
des tentes l’hiver dehors, dorment on dit,
café chaud
                                                      A.R.N., p. 41

Et puis tous les lexiques : les mots du besoin, du désir, de la souffrance, ceux du corps, de la mémoire et de l’amour, ceux du déchet et de l’avoir, du cosmos et de la poussière, du silence et des mots, de l’insomnie et de l’extase, de la métaphysique et du quotidien, des humeurs et du sang, des tempêtes et de l’aridité, de l’animalité et de l’angélitude, de l’art et de la barbarie, du dicible et de l’ineffable, de la mort et de la joie et de la farce aussi : comme un abrégé de tous les langages, parlures, styles, tons, niveaux de langue tournant en sorte de maelström dans un creuset sorcier qui aurait l’échelle de l’infini, « un drôle de mix » :

scories des langues, beautiful crânes,
calvaire variante oh les beaux, tempes
hurlent j’entends mes loups chambres
d’échos, alors que finira, beau pas q’un
peu fou bestiaire comme quoi un mot
mâchoires, à langue la pendouille, bien
pendue crocs, mal ma tête, est-ce tête,
plus qu’un plus qu’un, galop fracturé,
contre les tempes du labyrinthe, vous
m’auriez dit vous dites du sang mon
amour votre bouche c’est du sang,
j’aurais dit, sans doute ut pictura poesis,
un peu panache à mal encontre, toujours
un tantinet […]
         Comme quoi un mot c’est un galop, p. 73

Dans le cosmos, un trou noir s’observe par déduction car on ne peut pas le voir, la lumière y étant capturée comme le reste par la densité du champ gravitationnel. Ici, on nous donne l’illusion du direct parce que les textes sont presque tous adressés, que l’infinitif et l’indicatif y tournent à plein régime, nous procurant l’illusion d’assister à la chose (même si aucun des autres modes n’est exclu, en particulier le conditionnel, mode des possibles), que la syntaxe tend à la concaténation, à l’agglutination en chaînes de mots ou au contraire à leur dissémination, comme si nous assistions, le temps d’une lecture, à un abrégé de l’histoire de la langue passée, présente et à venir :

[…] les heures ça tourne, nous arrange
ça débande, aveuglé, pas drôle des
fois, d’envies faire tant pagaille, des
fois boules, ça tourne, matins bonjour,
matins traduire, encore et déjà, qui
noue le corps la langue ça tourne, et
quelquefois pire, qu’il m’en souvienne
          Comme quoi un mot c’est un galop, p. 65.

 

« La grammaire ça échappe »

Parfois, on dirait qu’on nous emmène au cœur de la spirale où tout s’engendre et se défait. Ce n’est pas pour rien que le titre A.R.N. est décalqué de la chimie du vivant où, nous dit l’encyclopédie, l’acide ribonucléique est une copie, une transcription, autant dire une traduction engendrée à partir de l’ADN en double hélice dans le noyau des cellules : « hélice force motrice c’est-à-dire la vie pousse, succombe, implosive, preuve de l’inexistence de dieux » (p. 52). Et puis le verbe traduire qui engage ici une genèse balbutiante, comme d’après déluge, comme un recommencement du désir de dire-vivre, tel un « agencement répétitif névralgique » où les noms sont encore mal différenciés des verbes :

c’est pas dit, de traduire c’est pas dit,
d’extension débandades, d’apercevoir
ce n’est pas rien, et des fois pavanes,
ça surprises des fois, et des fois aussi
gambades, et dépouilles, ça fait toute
une histoire assombrie, ça colle aux
basques, l’effroi, certains soirs sont des
riens, vous comprenez mon amour,
ce qui palpite, de parler, de parler
commencer à, de parler commencer,
on ne sait quoi, on ne sait quoi des
dépouilles, faire quoi, sinon traduire à
l’envers à l’endroit, en dérives […]
            Comme quoi un mot c’est un galop, p. 64.

Écrire procède d’absence : il manque des mots : pas d’adjectif en français « pour dire qui ne pleure pas » ; les dictionnaires se trompent : contrairement à ce qu’ils prétendent, « abominable veut dire qui ne peut pas avoir de nom » ; et puis la mort n’est pas un substantif « mais un verbe malmené, défectif » ; quant au verbe se rendre, il n’est pas classé dans la bonne liste, le bon paradigme, car c’est « un verbe insistant, ça ne peut être qu’après, après le chaos, après apprendre » ; la grammaire n’est pas si morte ou si formelle qu’on croit (Baudelaire l’avait dit et pratiqué), « dire est un verbe qui bouge », il faut inventer une « grammaire vivre ». Et c’est tout un art. En principe, on considère que la poésie s’occupe de ça pour l’essentiel, cependant, méfiance :

Elle dit sables mouvants elle dit poussière de
foin, elle dit blatte dans la soupe, elle dit on
ne peut pas me séparer de la vie elle insiste,
brutale, si, il faut attaquer la poésie […] elle
dit bravo, ne ménagerai mes points de fuite
                                                  A.R.N., texte d’ouverture.

C’est dans la série intitulée Précipités qu’on trouve, à peu près au centre de l’ensemble, des textes qui disent de quoi il retourne, en mode d’ailleurs aussi facétieux qu’énigmatique. Quelques mots ici de la structure de cette série qui exhibe assez ouvertement les paramètres formels dont les variations règlent moins ostensiblement l’agencement des textes de tout le recueil : marquage des frontières par tiret bas ou par crochets ; présence ou défaut de ponctuation ; usage de l’esperluette ou conjonction « et » ; énonciation à l’indéfini ou à l’impersonnel, énonciation en Je explicitement adressée ou non, et leur mélange aussi ; nombre de lignes des textes, disposition en paragraphes ou en versets séparés par un, deux ou trois blancs typographiques selon les cas, etc. Cela donne cinq dispositifs textuels agencés et enchaînés fermement selon différentes combinaisons de ces paramètres, sans négliger les transitions entre les agencements, ni la place réglé de deux citations (l’une de Vitez, l’autre de Quignard) qui annoncent deux thématiques majeures de l’ensemble. Du travail d’orfèvre, ou de fée brodeuse (mais l’énonciation évite absolument le féminin, à la différence des autres ensembles du recueil).

C’est aussi un ensemble très questionneur, voire auto-questionnant, particulièrement à partir de la petite série intitulée « Devinettes », qui débouche sur une réponse en forme d’énigme joueuse qu’on peut lire comme une sorte d’art poétique à l’envers :

[On ne sait quoi ni répondre que cette
question -sous des dehors facétieux s’en
cache- est celle de l’art ; c’est-à-dire
l’œuvre. Ajustement, des histoires d’histoires
& carcasses.
Tendre des cordes sur les murs ?
L’occasion de se faire entendre, rien de plus.
Qu’entendre ?
L’histoire de quoi qu’entendre ?
Suspections ? Inspections ? Beau voir.
Quel œil quand le doigt sur la bouche ?
On se concentre -désir fait décalage- &
voilà on ne sait plus, on se mêle pinceaux
& corbeaux.
On s’enrage trompettes, on fait l’ange.
De quoi que voir saisir ?

Une façon de glisser ?]
                                       Précipités, p. 107

« Le doigt sur la bouche » est la troisième occurrence d’une formule apparue dans les pages précédentes, qui dit muettement le secret, l’exigence intimée de tenir sa langue (c’est aussi une figure classique du dieu Harpocrate, censé signifier le silence des initiés sur les mystères d’Isis dans l’Antiquité). Autrement dit, c’est la nécessité hermétique de l’art qui se trouve à la fois affirmée et questionnée ici : on touche peut-être le fonds mallarméen (ou trobar clus ?) de la poétique de Claude Favre, selon une interrogation sur ce que fait voir le dire, autrement dit sur ce que peint la voix et ce que figure ou représente l’œuvre, comme si l’inusable ut pictura poesis, qu’on avait lu plus haut se trouvait renversé en disjonction – en contre-ut ou en contre-comme, si l’on peut dire : « l’histoire de quoi qu’entendre ?» La réponse est qu’on ne sait plus, sinon que dire-entendre-voir-saisir, etc., tout cela est glissade à la chute.

 

« On préfère renseigner les frontières »

Pourtant, il y a peut-être (ou peut-être eu) une alternative vers le haut, une sorte d’escalade : quand je lis « tendre des cordes sur les murs ? », je pense à cette phrase des Illuminations : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Le mot « cordes » apparaît un peu en amont, lié au mot « ombrage » dans un verset au passé qui semble évoquer une rébellion vitale : « On était prévenu contre. Perdu la tête, on manquait d’air. Par cordes, ombrages, de langues prévenu ». Sur la page d’en face, en revanche, quelqu’un paraît plus calme : « Il existe aussi ce que certains appellent l’oubli, on dépose les cordes on ne prend pas ombrage pour un oui non, on n’est pas loin de la langue, celle des autres ». Pas loin, mais pas dans : une sorte de paix armée en somme, à l’égard de cette langue étouffante : « on cherche des mots » est la phrase suivante, elle conclut la page.

Rimbaud danse sur les cordes de ses métaphores inouïes et se ramasse: « Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! » (« Adieu », Une saison en enfer). Dans Précipités, quelqu’un dit qu’on sait bien ça, qu’ « on regarde la danse des plongeurs tellement/qu’on ne sait plus », sauf que tout tourne à perte, cf. Icare : « _une si petite mer intérieure s’y jeter c’est déjà fait » – car enfin tout défaille :

[On n’est pas toujours bien équipé.
On sait des cœurs lourds le plongeon. On se
trompe dans les mots & plombs.
Un cri nous rappelle. Alors on regarde les
corbeaux mais où ils vont.
On s’emmêle les souvenirs, y a du collage
, contes et défaits. Cela peut coûter cher à
chercher forces quand raison n’est.
On se mêle aux cordeaux & trompettes mais
où elle va la langue on peut se demander
pourquoi on a failli on peut se demander.]
                                                 Précipités, p. 100

Beaucoup serait à étudier de ce côté des contes, des corbeaux-augures, du montage, en lien avec d’autres contemporains (je pense au travail de Philippe Beck sur Grimm dans Chants populaires), mais je fais l’impasse pour m’en tenir au travail du texte avec l’ancien vers et ce qui s’y dissimule ouvertement, si j’ose dire (c’est le côté facétieux de Claude Favre). J’entends ici une citation d’un fameux monostiche d’Apollinaire : le poème « Chantre » d’Alcools :

Et l’unique cordeau des trompettes marines.

On pense au cordeau du maçon ou du jardinier qui dessine la ligne virtuelle d’un mur ou d’un semis. Dans Précipités, Ce thème est inscrit dans une suite de quatre versets dont voici le second et le troisième :

_le doigt sur la bouche bornoyer on peut se
demander et pourquoi se jeter

_pleine tête tempête les vendanges sont
faites qu’est-ce qu’on perd à
                                                 Précipités, p. 104

Bornoyer, c’est cligner de l’œil pour vérifier un alignement, sa rectitude. Traduction : à quoi ça sert encore d’aller à la ligne dans la langue ? Et pour vérifier quoi ? Pour chanter quel air quand « le monde radote en magasin », quand « on se bluffe trompettes on se trompe et blues » ? Circulez, plus rien à voir : est-ce que tout n’a pas été déjà fait dans cet ordre, pourquoi semer au cordeau quand les vendanges ne sont plus à faire ? Et risquer sa tête dans l’affaire ? Traduction encore, pourquoi s’acharner à écrire des ‘blocs justifiés’ (comme dans Des os et de l’oubli ou Pas de titre ni rien et peut-être encore ici) pour faire parler autrement la langue en la comprimant à mort entre les marges, sachant que « poésie c’est crevé », comme l’a écrit Denis Roche au siècle précédent ? « [… Aussi il arrive qu’on ne soit pas loin de dépasser les bornes, même si quelqu’un./Cela arrive mais./C’est trop tard./Pourquoi on ne sait pas. C’est trop & tard & pourtant./On préfère renseigner les frontières.] »

Travailler aux frontières, aux bords, à flanc d’à-pic. Par exemple avec des tirets soulignés, des crochets, des paragraphes aux lignes comptées, des points à la ligne ou pas de point final, et tout le reste ; et puis encore (surtout) en soumettant la prose à la puissance rythmique du vers, c’est-à-dire en effaçant quasiment leurs frontières puisque « rien, rien, rien, limons, rien, rien, sauf la scansion poétique qui défamiliarise, cœur, craque dire, simplement rien, mais cela suffit ».

Ainsi scandez comme on ne scande plus, c’est-à-dire classiquement, et vous trouverez que les deux premières lignes des versets cités de la p. 104 sont des 12 syllabes, idem pour les deux dernières de la p. 100 ; et vous vérifierez aussi en passant que « le doigt sur la bouche » et « pleine tête tempête » sont des segments à césure lyrique (accentuée sur le ‘e’ caduc interconsonantique comme souvent chez Rimbaud : « Périssez! puissance, // justic(e), histoire, à bas! », tandis que « où elle va la langue » et « on peut se le demander » sont des hémistiches réguliers. Ce n’est qu’un fragment minuscule du travail métrique de vaste envergure qui se poursuit – à la syllabe près il semble –, dans l’écriture de Claude Favre, et pas seulement dans tels lignes ou versets mais quasiment partout. Je ne puis qu’en suggérer la réalité car c’est trop technique pour en faire matière de chronique à peu près lisible. Mais essayez un peu d’entendre/voir ce qui se passe là, y compris en comptant sur vos doigts, pourquoi non ? S’y confronter, sera s’assurer de ce que la musicalité proprement unique de sa diction en performance présuppose un art aussi raffiné que trop un petit peu voyou – comme elle dit ; un art qui est aussi, parfois, joie de la langue vive, jouissance du joglar et de son gai savoir, car si « _Palinure ne croit pas savoir ne croit pas/savoir gouverner ne croit pas au retour ni aux/mythes », croyons, puisque Claude Favre nous l’écrit, que :

[…] certains jours à l’endroit de la
langue je me rends, hospitalière, sauvée,
des tempêtes si vous saviez certains jours,
d’un mot à l’envers, la renverse étourdie,
je me brouille bruisse, ça palpite la vie
comme ça et on peut écrire comme
ça, paille, étourdissements, lièvres en
débandade
                       Comme quoi un mot c’est un galop, p. 63

« Et puis… »

Tout de même, après ces enthousiasmes et ces étourdissements, on sait qu’il faut retourner « à la rudesse qui fait la lecture » des lignes bornoyées au cordeau, pour aller voir « les gouttes de pluie sur le fil à linge » – le fil de ligne où ça s’écrit la chute des temps. Cap au fond :

_d’aller en déchié serait-ce progrès &
contestable dans l’ordre de la connaissance
& à grandes plongées s’esquiver léger léger
                                                                    Précipités, p. 83
– Vous avez vu Le Grand Bleu ?

26 février 2014

[Chronique] Au verso ardent de la langue : pour une poétique de Rodanski, par Jean-Nicolas Clamanges

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme, poésie, Gallimard, octobre 2013, 176 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-07-014347-4.

« Puis il s’en alla tranquillement dans l’ombre, et devint une ombre lui-même »
R. Chandler, La Dame du lac, fin du ch. XI (trad. Boris et Michèle Vian, 1949).

 

Je poursuis ici le compte-rendu, entamé lors de ma précédente chronique sur Substance 13 (Des cendres, 2013), des publications inédites de Stanislas Rodanski procurées par François-René Simon à partir des manuscrits de l’écrivain déposés par son ami Jacques Veuillet à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Qui souhaiterait s’informer des éléments généraux du dossier Rodanski, tant sa biographie (1927-1981), désormais beaucoup mieux connue que voici dix ans, que l’histoire de ses écrits, de leurs éditions, et de leur interprétation, trouvera d’excellente provende sur le site de l’association Stanislas Rodanski.

La plupart des commentaires de Je suis parfois cet homme que j’ai parcourus lisent ce recueil au miroir de la vie tourmentée qui fut celle de Rodanski, y compris dans sa relation au surréalisme dont il est le dernier soleil noir. Pour ma part, je voudrais surtout réfléchir à la façon dont son écriture travaille la langue et sur l’impact critique qui peut en résulter pour notre rapport aux clichés du discours dominant, ainsi décrits par Bernard Noël, « il n’y a plus aucune différence entre ce qui est représenté dans votre intériorité et la représentation extérieure que celle-ci devrait en projeter si l’emportement du flux ne l’empêchait de réfléchir. En somme, pas de marge pour la liberté de penser … » (A bas l’utile, Publie.net, 2010,  p. 9).

Pour nous décoller de ce prêt à imaginer poisseux, rien de tel que la lecture de Rodanski qui nous donne « rendez-vous avec l’inconnu ».

 

 À perte de langue

 

« C’est avec une main de rêve que j’écris au tableau noir de ce temps opaque. »
S. Rodanski, À perte de vue, dans Des proies aux chimères, Écrits, Bourgois (1999) p. 218.

 

Afin d’entrer directement dans le vif du sujet, j’ai reporté en post-scriptum la présentation de la disposition formelle du recueil : titre, composition, répartition vers/prose, aspects métriques, etc. Ainsi commençons : comme l’explique F.-R. Simon dans son Avant-Propos, si beaucoup de ces poèmes procèdent de l’automatisme (les manuscrits sont peu raturés), ils relèvent en même temps (ou par là-même) de ce qu’on pourrait appeler la variation auto-plagiante ou l’auto-pillage qui met le lecteur en contact avec l’engendrement aléatoire des possibles qu’est le processus de l’écriture – avec tout ce qui afflue dans ce creuset ou cette baratte mentale des courants profonds de la langue ou de la mémoire littéraire. Une mémoire qui n’est pas celle du premier venu, car si Rodanski affirme, pince-sans-rire : « je ne dépends de personne sauf de Nerval qui lui-même s’est pendu », il a, comme tous ses congénères, beaucoup retenu, y compris (pour signaler jusqu’où cela va) tel sonnet de Jean de Sponde, cité dans son roman Requiem for me de façon exactement contemporaine à la redécouverte récente de ce poète « baroque » du XVIe siècle (Poésies, Genève, 1949). En outre, comme Desnos (L’Aumonyme, Rrose Sélavy, Langage cuit) ou Ernst (décalcomanies et frottages), Rodanski pratique à fins hallucinatoires un dérèglement méthodique de l’agencement des signes en vue de la signification :

       Les mots m’ont toujours mené loin dans la vie, trop loin pour que j’y renonce jamais car je les emploie désormais strictement dans le sens où ils m’échappent […] (Note liminaire du recueil).

« On a retrouvé dans ses papiers, écrit F.-R. Simon, des listes de mots, de phrases, probablement destinés à des poèmes futurs. Il me reste des phrases dont il me fallait faire quelque chose, écrit-il encore à Jacques Hérold en accompagnement de son poème Bérénice » : un long poème courant sur huit pages (c’est le plus long du recueil). Enfin, il travaille la langue à la lettre en émule revendiqué de Raymond Roussel, c’est-à-dire en jouant son va-tout sur des permutations de lettres, de syllabes ou de morphèmes dont le caractère systématique apparaîtra aussitôt à quiconque consacrera un quart d’heure au parcours de ce recueil.

Comme Le surétant non être est exemplaire à cet égard, en voici la première strophe :

Naître. Mais nouveau-né, n’être pas.
N’être rien. Mais mort-né, naître rien.
Naissant en vain. Néant de n’être que né, fils de roi dont le père n’était pas prince, fils unique dont le père n’était pas au monde. N’était pas même lui seul.
Le premier venu, c’est le dernier-né. Le premier-né, c’est le dernier venu.
Je suis le dernier des morts et partout seul à l’instant que je suis. À perte de vue.
Astu.
Je suis allé au lieu d’avoir été.
Au feu.

Et en voici la troisième :

Je tiens vaut un miens que deux tu l’auras
Je tient d’eux. Nu. Tu l’auras de soi.
J’aurai deux tu. Un miens c’est le tiens Nu que tu as vaut Astu
        que
               Statu quo.
Un mien c’est d’eux que tu tiens deux siens. Un
Un tiens c’est deux miens que le sien Nu
Un point c’est tout ou rien Nu
            Un sein Nu

 

Je ne vais pas assommer qui lit éventuellement cette chronique d’un décortiquage en règle des métagrammes, métathèses, anagrammes et autres jeux de permutations ici mis en œuvre ; je ferai simplement remarquer que Rodanski pratique en virtuose le jeu surréaliste des proverbes mis au goût du jour, avec les variations de cette strophe autour du proverbe : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » ; celui du collage (ou du montage) littéraire avec la concaténation de deux idiomatismes : « un point c’est tout » et « c’est tout ou rien » ; celui de l’anagramme : un/nu, Astu que/statu quo, ou de la permutation : sien/sein. La première strophe joue plutôt sur l’homonymie : naître/n’être ; le collage d’idiomatismes de sens contraire : le premier venu/le dernier né/le premier né/le dernier venu ; la parodie de la fameuse phrase d’Hamlet : naître/n’être pas (dont le battement équivoque dans le son et dans le sens – poursuivi tout au long du texte – rejette la fameuse alternative de l’être et du non-être, qui n’est pas seulement le dilemme du prince du Danemark mais la question métaphysique centrale depuis Parménide) – battement renforcé par l’humour noir du jeu sur la locution « être allé/avoir été au feu » qui inscrit autre chose qu’un fantasme purement subjectif en ces années d’après-guerre ! Ici d’ailleurs, il convient d’attirer l’attention sur ce qui se poursuit à cet égard aujourd’hui, dans tel texte de Christophe Tarkos où le vacillement être/n’être pas inscrit la situation proprement intenable du travailleur clandestin: « Ouvrier vivant tu es mort, non, je suis vivant, tu n’es pas né, je suis né, tu es mort et absent, non je suis là et vivant, tu n’existes pas, j’existe, tu n’es pas là, je suis là, tu ne travailles pas, je travaille [] je ne dois pas ne pas être là, je dois montrer que je suis là parce que je ne dois pas être là, je dois me montrer pour prouver que je suis un véritable clandestin irrégulier [] » (2004, http://remue.net/spip.php?article166).

Et pour en revenir à Rodanski, remarquons qu’il s’en prend parallèlement aux piliers de la syntaxe de l’énonciation subjective : outre la conjugaison du Je comme un Il (« Je tient ») – c’est à dire comme un autre, redoublée d’une équivoque (« Je tient d’eux ») qui l’affilie aux autres en le dédoublant, écrire « je suis allé au lieu d’avoir été » ou « partout seul à l’instant que je suis », c’est faire jouer par homonymie le verbe être sur le verbe aller, et doubler être par suivre, en condensant donc la fameuse formule rimbaldienne « Je est un autre » avec celle, moins connue, de Nerval : « Je suis l’autre », entendue en un sens qui n’appartient qu’à Rodanski. En effet, « être seul à l’instant que je suis » ne serait une formule agrammaticale que si l’on n’y écoutait pas le verbe suivre et ce qui s’y dit, ici, d’un certain rapport à soi comme double de soi selon le fil du temps : « Je suis l’autre et je marche dans l’ombre de celui qui vient » écrit-il en effet dans un autre texte, s’assignant ainsi comme ombre portée de son propre devenir pressenti, mais se voyant, aussi comme fantôme d’un passé : « toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre », comme il l’écrit dans La nuit verticale,  (première publication : Néon n°3, 1948, repris dans Des Proies aux chimères, Écrits, Bourgois, p. 224).

Ainsi l’écriture engage le destin, elle interroge les signes, tous les signes, comme des oracles latents ou des échappées belles en attente pour ainsi dire hors du temps. Son ami le poète Claude Tarnaud le disait ainsi :

        J’ai connu Stan Rodanski couvrant les pages d’un grand cahier noir, déchiffrant les voix de l’eau dans les tuyaux de sa chambre d’hôtel, courant le long des absides de Paris, errant dans les        faubourgs, porteur de la lanterne de gueules de l’Hermite, la main à revolver, les manches pleines de nébuleuses (Claude Tarnaud, L’Aventure de la Marie-Jeanne, L’écart absolu éd.).

Qui voudra s’approcher de ce que fut cette quête guidée par le « fanal de Maldoror » (p. 37) qui se dit « à la recherche du mot de passe, entre la lueur et la flamme, l’écorce du jour et l’arbre de la nuit, la voûte et la clé qui la soutient » (p. 101) devra lire aussi les romans de Rodanski, autant Substance 13 que les deux autres : La Victoire à l’ombre des ailes et Requiem for me, et se procurer le récent Stanislas Rodanski, éclats d’une vie, de B. Cadoux, J.-P. Lebesson et F.-R. Simon.

 

La voix des Envers

 

« Et cet endroit est cet envers
Passé à travers cet endroit. »
Jean-Pierre Duprey, Mouvement, in La Fin et la manière (1959), Œuvres complètes, Bourgois, 1990, p. 189.

 

Il y a comme une Kabbale phonétique à l’état sauvage dans le travail de Rodanski avec la langue, pas du tout au sens où il pratiquerait une écriture de tour d’ivoire avec des mots choisis, une sorte d’idiolecte à l’usage d’un petit cercle, mais une façon, au contraire d’écouter les virtualités inouïes de la langue courante, celle de son époque à ses différentes profondeurs : entre mille choses, il lit du roman policier et du roman d’aventure : par exemple La Dame du lac de Chandler dans la traduction Vian (qu’on lit toujours), ou bien Les Ratés de l’aventure de Titaÿna (qui est tombé aux oubliettes), et collectionne dans un cahier Imago (encore inédit) certains faits divers choisis pour leur beauté scandaleuse, et qu’il considère comme de quasi ready made littéraires.

Les hauts et bas fonds de la langue, ce sont sans doute ses « formules toutes faites », ses stéréotypes, automatismes, locutions figées, catachrèses et autres idiomatismes affleurant le proféré de la parole et où se condense toute son histoire et une part essentielle de son usage : mine de rien, ils nous parlent plus que nous ne les parlons lorsque nous échangeons sans y penser ces formules plus ou moins vagues qui suffisent, en gros, à faire les frais de la « communication », sinon de la conversation. En voici quelques-unes : « À qui perd gagne », « tiré au sort », « feu de joie », « à toute épreuve », « le hasard fait bien les choses », « exécution capitale », « l’épreuve du feu », « les saisons passent », « le corps astral », « une cause réglée d’avance », « de cause à effet », « la voix de la providence » ; « pièce à conviction », « intime conviction », « chacun sa place », « un pour tous, tous pour un », « des moyens de fortune », « gagner le large ». Peu d’entre nous se demandent ce que signifient vraiment ce genre de syntagmes figés qui sont pourtant le liant de notre ratatouille discursive : pas le temps ! pas que ça à faire… ! et puis quoi ? ça tombe sous le sens !

Voire … car voici ce qu’en tire Rodanski dans Habeas Corpus :

Qui perd gagne un corps astral, tiré au sort du feu de joie, à toute épreuve du feu d’herbe magique qui consume l’astre malheureux des saisons, passe et remplace l’autre. Sans autre destination que le hasard qui fait bien les choses quand il s’en mêle à leur place, une pour chacune, chacune la même : la place capitale des exécutions du destin.

Je plaide pour une cause à effet réglée d’avance, avec la voix de la providence, je gagnerai le large, avec les moyens de la fortune, une pièce à conviction intime (p. 67).

Dans les dictionnaires comme dans l’usage, ces expressions appartiennent à des séries différenciées : vocabulaire du jeu, de l’astrologie, de la magie, de la justice criminelle, de la rhétorique judiciaire, du déterminisme et du hasard, de la marine et des slogans, de la religion et de la raison ; ce n’est pas avec des mots mais avec des locutions que Rodanski pratique l’analogie surréaliste (ou reverdyenne) qui consiste à rapprocher systématiquement des réalités disparates pour que surgissent de ce tohu-bohu d’éventuelles ressources inspirantes. Si bien qu’une fois son texte lu, surgissent toutes sortes de points communs entre ces séries, suggérant du coup la possibilité d’une réappropriation authentiquement signifiante : mon sentiment (tout personnel) m’évoque par exemple une sorte de procès des déterminismes et/ou des hasards cosmiques qui nous font exister tels à telle place pour telles « exécutions du destin » réglant notre sort à notre insu, le pire et le meilleur tenant à presque rien, et à l’égard desquelles nous aimerions précisément trouver la liberté de changer la donne pour prendre le large ! Le titre du poème inscrit d’ailleurs la révolte contre cet arbitraire de la vie qui fabrique des morts nés de naissance en les dotant d’un « corps perdu d’avance », comme on le lit p. 66.  

Au cours d’une lecture lyonnaise fin janvier, F.-R. Simon nous apprenait que Je suis parfois cet homme est déjà en réimpression chez l’éditeur : ce sont donc mille exemplaires vendus en deux-trois mois ! C’est rarissime dans l’édition de poésie contemporaine. Certes, Rodanski n’est pas un inconnu dans un certain milieu et ce sont tout de même soixante-dix inédits qui surgissent soudain sur la scène : ce n’est pas rien ! Pour autant, je crois que cette flambée d’intérêt tient aussi à ce qu’il parle avec le fond de la langue et que ses textes, aussi déroutants soient-ils, accrochent et fascinent parce qu’ils énoncent cette langue depuis son envers pour ainsi dire. « Je ne suis ni sauvage ni familier » disait Guillaume d’Aquitaine, le premier troubadour, dans son fameux poème Farai un vers de dreit nien (je ferai un vers de pur rien) : en miroir inverse, si l’on veut, la langue de Rodanski est à la fois sauvage et familière ; comme celles de son exact contemporain Jean-Pierre Duprey, auteur d’une « Descente aux envers » (in La Fin et la manière), ou celle encore du grand Ghérasim Luca (« Ma déraison d’être », in Héros limite, Corti), elle nous est d’autant plus fascinante que quasi nôtre en somme, quoique à notre insu jusqu’à ce que nous l’entendions, comme si nous découvrions subitement que le costume ou la robe que nous portons pourraient beaucoup mieux nous aller en les mettant à l’envers. Ainsi, lire Rodanski c’est retourner sa langue plus d’une fois en tête et en bouche, comme y incite d’ailleurs une maxime bien connue :

Il faut le croire pour le voir. J’en suis bien aise et je m’attends à tous les coins de rue. Rendez-vous à l’évidence, je me rends compte, me compte pour le moins. Mais je suis autant que possible l’intéressé (L’Homme de sable, p. 130, premières lignes).

Tous les autres poèmes du recueil, sans exception, parlent ainsi ; j’ai pris principalement l’exemple d’Habeas corpus simplement parce que c’est là qu’est prélevé le titre général du recueil. Pour autant, je n’aurais garde de prétendre que la poétique de Rodanski se résume à l’alchimie des seules locutions courantes ou à la permutation des syllabes et des lettres ; d’une part, cette alchimie inclut toutes sortes d’autres opérations de haute précision sous leur apparence désinvolte et « umoreuse », et d’autre part ou surtout, la racine de toute l’invention est l’intensité d’un désespoir de bête de manque condamnée de naissance à l’enfermement dans tel corps de chair et telle cervelle avant d’être internée dans tel corps de bâtiments asilaires :

Je fais du survoltage sentimental. Pourquoi l’esprit s’effarouche-t-il au spectacle d’une désintégration qui lui est familière. C’est terrible, évidemment, mais on commence à s’apercevoir que le fil de la pensée représente une vie dangereuse. Toujours est-il qu’elle se trouve internée dans une maison de fous. Sous l’uniforme vêtement des pensionnaires de l’établissement, on ne remarque pas sa tristesse, semblable à la mienne. Nous sommes tous habillés d’un corps, nous sommes couchés dans le sens de la longueur. Je m’allonge dans ce texte, tandis que les images passent […] (Sans titre, p. 105).

 

Ce que peut une œuvre

La langue que nous parlons nous accompagne toute notre vie comme le plus intime et le plus étrange ; le plus intime parce qu’elle double notre histoire subjective depuis notre venue au monde et sans doute même avant, le plus étrange parce quelle est par excellence la médiatrice du rapport social, la langue des autres. De cette intime étrangeté, nous héritons tous comme d’un clivage irréductible ou d’un charivari de dissonances au for de soi; la plupart s’en débrouillent vaille que vaille, d’autres en souffrent comme des damnés : à ceux-là, il arrive parfois de décider d’en faire œuvre, opération des plus risquées qui, sans doute, vous choisit plus que vous n’en décidez ; mais enfin, encore faut-il y consentir…! 

Alors, il arrive qu’écrire – mais écrire vraiment – se coagule en destin, révélant ce que peut une œuvre :

J’ai été seul
Je cherchais mon nom sur les murs
Je demandais mon âge aux passants
Je lisais des signes de ma venue au monde
Sur les trottoirs perpétuels de la ville
Mais la foudre féconde le regard des vitres dans le sable
Un grand poème brûle ma main de gloire
Faire acte de présence
Écrire acte de naissance
Miroir fertile où germera mon image
Ma ligne de vie ma ligne d’horizon
Se coupent en moi à l’infini.

Je suis parfois cet homme, p. 123

 

 

Post-scriptum : La disposition du recueil

           

Je suis parfois cet homme est formé à partir de manuscrits inédits dont moins d’un dixième avaient été publiés jusqu’ici. Il ne semble pas que le titre ait été envisagé en tant que tel par Rodanski, bien que la formule « je suis parfois cet homme » apparaisse à l’incipit du poème Habeas corpus : « Je suis parfois cet homme à moitié endormi qui tombe de sommeil  … » (p. 66) et dans un autre poème (sans titre) : « j’écris ces choses qui dépassent la vie d’un homme que je suis parfois, j’écris la vie humaine » (p. 61). Quoique F.-R. Simon ait préféré ne pas dévoiler le principe de la composition du recueil, il existe : pour autant que l’a autorisé l’état des manuscrits, que ce soit en termes de datations improbables, de supports aléatoires ou de « versions » recopiées, l’ordre des textes procède sensiblement des premiers écrits aux ultimes (les poèmes des pages 135-144 se lisent aussi dans Substance 13, et les deux derniers : Requiem for me et Bérénice sont datés par le roman du même titre et par une lettre à J. Hérold) ; en outre, une lecture attentive permet de dégager des groupements thématiques entre ces deux pôles. En tout état de cause, l’unité de voix et d’inspiration demeure constante d’un bout à l’autre.

            Du point de vue formel, les quatre-vingts poèmes de Je suis parfois cet homme se répartissent ainsi : plus de la moitié consistent en vers libres, le reste se partageant en laisses ou versets à la façon de certaines des Illuminations de Rimbaud et de leur postérité surréaliste, et en proses poétiques de quelques alinéas. Parmi les poèmes en vers, Rodanski maintient partout la majuscule à l’initiale et il évite l’enjambement ou le rejet, calant son rythme sur celui de la syntaxe comme le font Breton ou Péret : c’est le vers libre non rimé des surréalistes tel que l’a bien décrit Jacques Roubaud (La vieillesse d’Alexandre, ch. 6 (1978), rééd Ivrea, 2000), qui respecte globalement « la concordance des frontières syntaxiques et métriques ». Ces vers ne sont pas ponctués hormis, parfois, un point en fin de strophe. La longueur des pièces est assez variable : la dominante oscille entre une demi-page et une page et demie, mais la fin du recueil présente des formats allant jusqu’à trois à huit pages. La distribution strophique, quand elle se présente, est en général irrégulière, à l’exception de deux courts poèmes et du dernier connu de Rodanski : « Mont-Dragon » (2 nov. 1952), qui compte seize strophes de trois vers dont le dernier fait refrain du mot « nuit ».

            Les proses sont elles aussi de longueurs variables : d’une dizaine de lignes à deux pages et demie, incluant parfois des passages dialogués, et mêlant le verset ou l’alinéa hermétique à la Rimbaud avec des passages plus narratifs dans la veine des Chants de Maldoror et de leurs imitations modernes, ou encore des fragments de sortes d’auto-fictions oniriques. Rodanski pratique encore le titrage de ses textes, mais pas systématiquement : un peu moins d’un tiers du recueil.

            Rien de renversant donc sur les plans formel et métrique, à une exception près : le long poème intitulé Le surétant non être dont le propos et la disposition évoquent de loin le Coup de dé de Mallarmé (ou encore Igitur) et qui demeure l’un des plus mystérieux de Rodanski. (Il a connu déjà plusieurs publications antérieures). Il se développe sur un peu plus de quatre pages, avec une disposition strophique irrégulière et très aérée par l’ampleur des blancs typographiques, avec des mètres très variés (du verset jusqu’à une syllabe) ; un point clôt presque partout chaque unité métrique (y compris si constituée d’un seul mot), la majuscule à l’initiale est systématique, sauf dans les trois derniers vers avant la conclusion (consistant en un alinéa de prose normalement ponctué). Autres particularités : une strophe entière est écrite en allemand (homogène au jeu formel et sémantique du texte), c’est la seule du recueil ; enfin, à peu près à la moitié du texte, un vers entier apparaît en majuscules : « LE NÉANT EST L’ISSUE DU RIEN NAISSANT », dont la facture phonique comme le caractère oraculaire signent la grande manière de Rodanski.

 

 

 

15 février 2014

[Texte] Jean-Nicolas Clamanges, Fukushima an III, d’après J. Fenoglio et H. Murayama

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Jérôme Fenoglio et Hishasi Murayama : FUKUSHIMA AN III : sur la côte dévastée, la peur et la colère, Le Monde.fr, 20 janvier 2014.

 

ESSAYEZ DONC D’EMPAQUETER LA RADIOACTIVITÉ !

Ce qu’on va lire procède quasiment à la lettre de passages tirés de ce reportage (d’où les guillemets) : ma seule intervention consiste dans leur montage, la disposition versifiée et une ponctuation différente.

Il m’a semblé que ce n’était pas un mauvais moyen d’attirer l’attention sur ce travail absolument bouleversant de Jérôme Fenoglio (pour le texte) et de Hishasi Murayama (pour les images) qui nous rappelle que la catastrophe dure et perdure trois ans après le tsunami et ses suites nucléaires.

– & qu’elle me concerne au premier chef et nous tous, aujourd’hui comme hier & toutes les années qui suivront, par l’air que nous respirons, la pluie, la neige, le brouillard et le vent, les ruisseaux, les rivières, les torrents et les lacs, & la mer & le sable, la terre & la poussière & la cendre & le feu & l’invisible même que nous partageons avec tous les vivants de toutes espèces jusqu’aux plus infimes & au plus ignorées.

– & la nourriture que nous avalons, & l’eau que nous utilisons & la fenêtre que nous ouvrons & la moindre fleur cueillie n’importe où pour son parfum ou sa beauté & n’importe quel bac à jeux de cour d’école par un beau printemps dans n’importe quelle ville à proximité de n’importe quelle vieille centrale nucl&aire française.

 -& ce n’est qu’un aperçu !

© Photo de H. Murayama.

♦♦♦♦♦

 

« Dans le nord du Tohoku
le tsunami
a bouleversé l’espace

Dans le sud
la catastrophe nucléaire
a modifié le temps. »

*

« À Akoogi
comme partout
les déchets des nettoyages
finissent dans une prison de toile

Empaquetée
la radioactivité reste
un problème insoluble. »

*

« C’est absurde, dit Hiroshi Kanno
un fermier évacué
d’un des hameaux les plus contaminés
de la commune voisine de Katsurao :

On m’interdit de dormir chez moi
mais on me demande de passer
des journées entières à ratisser
les feuilles et à couper
les branches irradiées
des arbres du voisinage
. »

*

« Comment faire cuire les sacs de riz fournis
quand on n’a pas assez
d’eau douce ?

Comment stocker le carburant
quand toutes les cuves ont été noyées
ou flottent sur l’océan ?

– Futoshi Toba semblait trouver un moment
pour chaque problème
un mot pour chaque survivant

mais il ne prenait qu’à peine le temps
d’évoquer sa propre maison
rasée par le flot

et sa femme disparue. »

*

« En perdant leur maison
les habitants ont perdu
leur mémoire.

Ils ne sont plus attachés
à rien

ils sont incapables
de se projeter dans l’avenir

dit Masayuki Kimura
le dernier pâtissier en activité
à Rikuzen-Takata. »

*

« Le tsunami lui a enlevé
son mari
et ses trois petites-filles :

Lorsque l’alerte a été donnée
il est allé les chercher à l’école

la vague
les a rattrapés.
 »

*

« Les gens d’ici
sont imprégnés

de cette culture
de ne rien dire
de leurs tourments

de prendre sur eux
et d’aller de l’avant

dit un Américain
qui monte des spectacles de clowns
dans les écoles de la région. »

*

« Quand nous sommes arrivés à Otsuchi
le plus gros de la cité

n’était plus qu’un amas
de cendres et de tôles fondues

une boue noirâtre
dégageait une odeur âcre

Trois ans plus tard l’odeur
s’est dissipée

les débris
ont été déblayés

Le traumatisme reste
intact. »

*

« Dit le moine Shumyo Ohgayu :

Les gens ont vécu
des choses terribles ici

leur peur
ne pourra jamais s’effacer

les familles
ne peuvent pas être apaisées

elles n’ont pas pu
accomplir leurs rites funéraires

elles continuent
de traîner leur angoisse

à Otsuchi. »

*

« Le gaz enflammé
volait encore dans les airs

le paysage
était hallucinant

on aurait cru
à un bombardement atomique

– Comprenant
qu’il ne reverrait pas ses parents

Mitsugi Sasaki a décidé
de ne pas repartir

comme pour veiller
sur ces morts introuvables. »

*

« La grande offensive
de constructions routières
trouble Akiko Iwasaki

dont le ryokan
a servi de refuge
aux survivants des environs :

Le tsunami a montré
combien étaient utiles
les chemins des ancêtres

pendant des jours
ce sont ces passages oubliés
qui ont sauvé les rescapés

les routes côtières
n’ont servi
à rien

on ne peut pas continuer
à construire
contre la nature

l’eau reviendra
on doit apprendre
à mieux vivre avec
. »

*

« Les mers de débris
sont devenues des terrains vagues.
sur la côte du Tohoku

Là où se trouvaient des ports
des quartiers des zones industrielles
ne restent que des friches

envahies d’herbes folles
cernées par des presqu’îles
et des montagnes sublimes. »

*

« À Taro
au nord du Tohoku
une muraille de béton

toujours s’interpose
entre l’océan
et un no man’s land

haute de 10 mètres
vieille de cinquante ans
une digue

reste posée là
au-dessus de ce village
qu’elle n’a pu protéger

vestige des temps
où les hommes pensaient pouvoir
résister aux éléments. »

*

« Aujourd’hui à Taro
on repasse aux visiteurs
les vidéos qui ont fait le tour du monde

ces images du 11 mars 2011
où l’on voit
l’eau s’envoler au-dessus du béton

puis tournoyer à l’intérieur
engloutissant les maisons
dans un bouillon mortel

– Quelques jours après les rescapés
montraient ces vidéos
sur leur téléphone

comme pour se convaincre
que l’inimaginable
avait bien eu lieu

Je savais
que c’était possible
dit un « initié »

mais quand je vois les images
je ne peux toujours pas croire
que ce soit arrivé de cette façon.
 »

*

« On va construire
un nouveau mur
encore plus haut :

Personne
n’a encore vécu
derrière un mur de 14 mètres

alors
personne
ne se rend bien compte

de ce que cela représente
de n’avoir plus accès
à la mer

– et puis même derrière un mur
on sait qu’une vague reviendra
forcément.
 »

*

« Certains pêcheurs
ne peuvent plus
partir en mer

même le bruit
de l’océan
leur fait peur :

Mon fils
parlait de reprendre
mon bateau un jour

aujourd’hui
il ne veut plus
approcher de l’eau
. »

*

« À Fukushima
Pour lutter contre ses peurs

Tomoko cultive des roses
dans un jardin

mais les vies
se désaccordent

les solidarités
se défont

le divorce
grimpe en flèche

on redoute souvent
les évacués

les victimes
se sentent coupables

Merci Tepco
maintenant je goûte aux joies
d’une nouvelle vie

j’ai découvert l’agrément
des habitats temporaires
et je passe ma journée à la machine à sous.
 »

7 février 2014

[Chronique] Patrice Maltaverne, Venge les anges, par Jean-Nicolas Clamanges

Patrice Maltaverne, Venge les anges, Minicrobe # 40, Revue Microbe C/O Launoy 4, B-6230 Pont-à-Celles, Belgique. D/2013/6555/3.

 

Ce petit livre s’intitule Venge les anges, car riment en ange une kyrielle de villes de la vallée de la Fensch en Moselle, haut-lieu – naguère – de la sidérurgie française. Sur ces villes, désormais, « Les corbeaux volent sur le dos pour ne plus voir la misère des travailleurs », aux termes d’un graffiti génial remontant à la grande période des luttes contre les fermetures d’usine, dans les années 80 du siècle précédent.

Aujourd’hui, les dernières convulsions de la lutte des classes dans cette région mettent aux prises, comme chacun sait, les travailleurs de Florange et des environs avec l’industriel ArcelorMittal. Autant dire que ce libellus de Patrick Maltaverne est embrayé au réel. HAVANGE, HERSERANGE, RODANGE, EUTRANGE, RUISSELANGE… Ce sont vingt proses brèves et denses, rageuses et v(a)ngeresses, hallucinées et ultra-précises (c’est la même chose), mystérieuses et ouvertes, aimantes aussi, tendres même.
– Et puis tellement désespérées.

Et écrites aujourd’hui. On y parle dru la langue courante, avec les mots qui d’ordinaire ne disent plus rien, mais ici tellement secoués, chahutés, tournés et retournés que les voilà comme neufs, pour un appel en urgence qui vrille notre surdité. Ici le peuple s’abrutit parfois « sur des visions de limbe du cul », on cuit un œuf « au chalumeau par crainte de la radioactivité », le ciel est « malade d’orage à perpétuité », les portes des wagons sont « dégondées comme le piano du pauvre », « la douleur pousse plus loin que l’hébétude ».
– Et puis quelqu’un pleure, « victime d’un cœur dépressurisé ».

Ici, il y a pas mal de monde : des anges évidemment, les noirs, les blancs, quelquefois cloués aux portes, une drôle de femme en ferraille clignotante, des bébés abandonnés entre des rails ou aspirés par des douves, des Dalton du Nord, des enterrés qui ressuscitent aux heures vagues, des paysans aux champs de bataille, des cueilleurs de champignons irradiés, des sans-le-sou et le crucifié dans la plaine, avec ou sans Kobolds autour, une fillette baguée de partout, des estivants bronzant sur un quai désaffecté, l’auteur en marcheur de fond dans nulle-part, des noyés aux belles teintes de vitraux glauques, des fiancés envolés (ô Chagall !), la femme du boulanger, un jeune pas assez hargneux quoique …, les ancêtres des parchemins qui connaissent les chemins invisibles de derrière l’infini.
– Et puis les gueux qui reviennent.

Ici rôde une sacrée gueule d’atmosphère : « dans ces vallées minières la vêture des arbres et des maisons s’épaissit comme s’ils avaient été plongés trop longtemps dans la boue » : on nage dans le fuel, on roule le long des « bois noirs en absence d’usine », le nuage de Tchernobyl n’arrête pas de stagner à la frontière du Luxembourg, on longe un étang plein de voitures volées où ne se suicide pas (de justesse !) une fille fringuée gothique, on rigole en parpaillot des clochers abonnés à la foudre des orages d’été en maraude.
– Et puis vapeurs, brumes, brouillard en nappes, comme un deuxième pays plus profond que l’original où surgissent des visions de plus jamais : « vos villes de passe seront des leurres ».

Ici, c’est clairement la vallée des anges sinistrés à la frontière du Nord, mais c’est aussi le miroir du monde entier tel qu’il nous arrive aujourd’hui, comme une irradiation dans le spongieux des champignons : « regarde-moi ces chapeaux aux courbes qui préparent leur voie lactée », comme une mémoire de guerre indélébile : « on a beau boire. Il fait froid au fond des trachées » ; c’est que rôde encore à l’horizon des friches industrielles, le temps où « la guerre va sans doute succéder au passage du train ». Quant à l’enfance ici, c’est paradis foutu : « Rien de joli vraiment, c’est comme si une boite à sucres en morceaux avait été pilée : l’enfance en garnit ses poches ».
– Et puis alors ?

Alors ? Rien d’autre que l’incessant de plus rien.

Le no future enragé de Maltaverne s’écrit comme ça :

DUDELANGE

 

Ici où nous faisons tourner les autos pour l’essence il n’y a qu’un seul sens. La circulation ininterrompue des moteurs nous électrise plus que les reflets dans l’eau. Nous n’en finissons pas de passer illico d’un silence à l’autre. La traversée des vallées d’usure devient une preuve de vie. […] Il ne reste plus que l’abandon dans ces parages. Avec une quantité non négligeable de rêves salis.

 

 © Photo en arrière-plan : Alain Pras, haut-fourneau de Hayange.

 

Patrice Maltaverne anime le poézine Traction-brabant (55 numéros papier depuis janvier 2004) : « au fond, une revue, qu’est-ce que c’est ? Sinon un flux d’écritures dont la convergence mériterait de durer aussi longtemps que l’espèce humaine capable de se remettre en cause » (édito du n° 55, 24 janvier 2014 « J’ai dix ans… alors… gare ta gueule à la récré ! »).

Il anime également les microéditions Le Citron Gare.

Publications récentes : Prélude à un enterrement sur la lune (36° Édition, 2012), Faux partir (Le manège du cochon seul, 2009), Souvenirs d’une ville illégitime (Encres vives, 2008), Merci pour la musique (Gros textes, 2008), Sans mariage (Polders-Décharge, 2007).

Contacts et blog

http://traction-brabant.blogspot.fr/

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/

 

 

 

 

14 janvier 2014

[Agenda] Deux incontournables de janvier

En ce premier mois de 2014, on ne manquera pas le lancement du Festival POEMA et le RV autour de l’ œuvre de Stanislas Rodanski.

 

â–º Demain, mercredi 15 janvier 2014, à 19H, aura lieu l’inauguration du Festival POEMA – écritures contemporaines.

À 20H30, conférence d’Isabelle Krzywkowski : "Poésie, première moitié du XXe siècle – Les avant-gardes ou l’irruption du corps".

De janvier à juin 2014, parmi les écrivains invités : Edith Azam, Sebastian Dicenaire, Patrick Dubost, Anne Kawala, Sébastien Lespinasse, Cécile Mainardi, Christophe Manon, Bernard Noël, Charles Pennequin, Christian Prigent (avec Vanda Benes), Valérie Rouzeau, Franck Smith, Lucien Suel…

Programme complet : ici.


â–º STANISLAS RODANSKI FLAMBE LE 29 AU BAL DES ARDENTS !

Après sa chronique sur Substance 13, Jean-Nicolas Clamanges vous recommande ce rendez-vous du mercredi 29 janvier

Librairie « Le Bal des Ardents »

17 rue Neuve à Lyon

à partir de 19h

Rencontre avec François-René Simon

éditeur de Requiem for me et de Substance 13 (Éditions des cendres)

et de Je suis parfois cet homme (Gallimard)

 

« Fanal de Maldoror, brûle toute la nuit pour moi, afin qu’une dévorante ardeur me tienne toujours au bord des flammes, en révolte ! » (S. Rodanski, Je suis parfois cet homme).

28 décembre 2013

[Chronique] Stanislas Rodanski, Substance 13, par Jean-Nicolas Clamanges

Stanislas Rodanski est de retour. J’avais chroniqué ici, l’an passé, la splendide exposition dont cet écrivain avait fait l’objet à la bibliothèque de Lyon Part-Dieu, en révélant l’ampleur et le potentiel d’une œuvre qui pour l’essentiel nous précède, s’il est vrai que « la route est encore longue pour qui est loin devant » (Tomas Tranströmer) : qui se trouve intéressé n’a qu’à cliquer pour y retrouver les éléments bio-bibliographiques utiles, ainsi que le lien vers le site remarquable de l’Association Stanislas Rodanski.

Si Rodanski (1927-1981) a d’emblée été reconnu comme poète, ce qui émerge depuis quelques années c’est l’importance de ses écrits narratifs : La Victoire à l’ombre des ailes, édité au Soleil noir et préfacé par Gracq (1975) puis repris chez Bourgois, a très vite été un roman culte ; mais on connaît maintenant son journal et on découvre ses autres fictions narratives. Ainsi, après avoir édité Requiem for me aux « Éditions des cendres » (en liaison avec la Bibliothèque Jacques Doucet où est conservé le fonds Rodanski), François-René Simon récidive cette année avec ce Substance 13 – dont l’établissement du texte avait une allure de ‘mission impossible’ on va le voir –, en publiant parallèlement, cette fois chez Gallimard, un important volume de poèmes largement inédits : Je suis parfois cet homme.

Stanislas RODANSKI, Substance 13, éditions des cendres, 2013, 187 pages, 24 €, ISBN : 978-2-86742-214-0.

Parcours fléché

C’est de Substance 13 qu’il s’agira ici. Ce sont trois cahiers manuscrits (peut-être un quatrième s’est-il perdu ?), laissés à Julien Gracq par Rodanski en mai 1951, au cours de son internement psychiatrique à Villejuif (1950-1952), et qu’il n’a jamais relus ensuite. Ils sont écrits comme un chemin de ronde qui commencerait à n’importe quelle page pour revenir sans cesse au même, mais ailleurs, en d’autres pages, d’autres cahiers – ce qui a fort compliqué la tâche de leur scrupuleux éditeur, qui présente ainsi le premier cahier :

« La page de garde porte le titre, encadré : substance 13. La suite est un véritable parcours fléché. Le texte principal commence … p. 49, connaît une dizaine de renvois éparpillés dans le cahier et bien indiqués par Rodanski, comme s’il reprenait sa rédaction en ouvrant chaque fois son cahier au hasard : suite page 33, et au milieu de ladite page 33, suite de la page 19 ; au bas de la page 137, suite page 73 ; page 22, suite de la page 46 ; page 138, on est suite de la page 73, mais au milieu on se retrouve suite de la page 87. Ne multiplions pas les exemples : ils donnent des sueurs froides. » (‘Avant propos’, p. 8)

 

En outre, les cahiers intègrent des fragments variés : poèmes, lettres, graphismes… « comme des notes impérieuses » au fil des pages, écrit F.-R. Simon, que l’on trouvera rassemblés en annexe mais dont le texte imprimé ne rend pas le côté proliférant, comme on peut s’en aviser dans le fragment ci-joint : « Le rayon invisible », qu’on retrouvera transcrit ‘en clair’ à la page 179. Avec des œuvres de cette nature, l’édition devient un sport extrême !

Tout se passe comme si Rodanski s’était trouvé à tel point possédé par son film mental qu’il pouvait le reprendre et le poursuivre à son gré dans tous les sens. Il n’est pas le premier écrivain à se trouver dans ce cas : Nabokov ne composait pas autrement (il n’écrivait qu’après avoir tout imaginé dans le plus grand détail), et Thomas d’Aquin pouvait dicter en alternance plusieurs traités à ses secrétaires: ces têtes-là savaient travailler sans les livres en toutes circonstances. Or à l’époque où s’écrit Substance 13, les circonstances externes et internes sont absolument chaotiques pour Rodanski ; mais s’il semble lui aussi avoir su par cœur sa bibliothèque virtuelle, ce fut pour la déranger de fond en comble sous l’exigence d’une esthétique supérieure de composition des faits :

« il est vrai que l’on compare une certaine forme de trouble mental à un livre aux cahiers mêlés comme les cartes d’un jeu, quoiqu’il soit correctement rédigé, que rien ne manque, on a perdu le fil. […] Qu’on se représente un roman qui ne serait pas fait pour

être

mais relier les faits entre eux. »

Requiem for me, (rédaction en 1950-1952) éditions des cendres, 2009, p. 27-28.

 

Écrire par gros temps

Rodanski mène en effet ses tentatives narratives comme des romans d’enquête où il joue sa peau à déchiffrer certaines situations dramatiques où il est impliqué avec d’autres, en les recomposant selon d’autres grilles que celles de la logique ordinaire. Il applique là une méthode ‘analogique’ pratiquée par Breton dans Poisson soluble (1924) et L’Amour fou (1937), mais sur un tout autre matériel puisque les faits en question ressortissent au domaine relevant de la presse criminelle et de ce qu’on appelle à l’époque le « roman-détective ». Subissant, à cette période de sa vie, de violentes crises hallucinatoires (elles sont précisément décrites dans Requiem for me, p. 44-51), il écrit par gros temps dans l’urgence, quand la vitesse de la jeunesse (il n’a pas vingt-cinq ans) prend de court les neuroleptiques, s’aidant des techniques de l’improvisation moderne où il est passé maître (ce grand plagiaire ducassien imite tout ce qu’il veut), sans craindre l’ellipse ni la redite: c’est un peu comme si Nadja avait réécrit Nadja en court-circuitant la prose classique de Breton par les procédés du roman policier, du montage cut et de la surimpression – avec Tandis que j’agonise en arrière-plan pour les transferts d’identité et le monologue intérieur, et peut-être un côté Molly Bloom pour certaines pages au féminin. À quoi s’ajoute l’art du détournement, notamment ces « Textes Tout Prêts » qu’il prélevait dans la presse courante pour leur affreuse beauté.

Rodanski pensait pourtant que son état psychique lui avait fait commettre « quelques erreurs de principe » sur le plan de l’esthétique littéraire, comme il l’écrivit au peintre Jacques Hérold (‘Avant-propos’ de l’éditeur, p. 12). Mais il se jugeait avec les critères de son époque où la fragmentation, le mélange des genres et la composition sérielle sont encore rarissimes dans le roman français. Ce qu’il tente dans Substance 13 (y compris par défaut puisque l’œuvre l’intéresse moins que l’écriture dans l’œil du cyclone), s’inscrirait aujourd’hui assez naturellement dans le champ esthétique des écritures de montage, voire de cut-up à la Burrough (The Naked Lunch sort en 1959). Du coup, une fois révélée par le remarquable travail éditorial de François-René Simon, la construction cyclique et parfois aléatoire du récit n’est finalement pas plus déroutante pour le lecteur actuel qu’une intrigue moderne sciemment déconstruite à la Robbe-Grillet (La Reprise) ou à la Roubaud (Le grand incendie de Londres) ; et si l’on s’y perdait quelquefois (on peut aimer se perdre …), cette braise de lave ranimée par le génie du dépaysement des clichés qu’est la langue de Rodanski ramène de toute façon au vif du sujet : tellement que la brève approche du propos qui suit sera composée à partir de fragments du texte où le récit se présente en abyme, remontés et liés d’une certaine façon pour que l’on entende un peu de quoi il retourne.

 

Un polar narcoleptique

Il s’agit d’une histoire « où se modifient les faits en cours dans l’esprit » et « dont l’auteur n’existe pas » car le scénario en est rédigé par un comité d’inconnus (les Treize) après la projection d’un film éclairant une mentalité de tueur. C’est « une sorte de reportage narcoleptique » refondu en polar par anticipation, qui aurait été filmé par Léos Carax à l’époque où il était encore à naître, et rendant compte de faits égarés entre la Place Blanche, la rue du Dragon, la tour Saint-Jacques et les Halles, Saint-Nazaire, le Vercors de la Résistance et une fameuse station de sports d’hiver; ce qui donne un long métrage en boucles aléatoires sur la sexualité criminelle en milieux mêlés: comme dans M. le Maudit ou Jack l’éventreur, quelqu’un assassine (ou risque de le faire) dans l’absence à soi, par pulsion ou peut-être par impuissance ; et comme dans Les Trois couronnes du matelot de Ruiz, les marins ont des doubles de par le monde, qu’ils doivent tuer ou sinon les fiancer à une dame de pique qui les perdra.

Le premier rôle masculin est joué par Jacques Vaché, alias Stan, un tueur à gages spécialiste du calibre 45 et du cran d’arrêt homologué par l’armée d’Indochine : un déserteur. À son insu, le gang de l’existentialisme l’utilise, dans le cadre d’un chantage aux sentiment troubles de certains hommes pour certaines femmes, afin de rectifier une ou deux pointures d’État ; celui des surréalistes, emmené par un psychiatre sans clientèle, suit l’affaire de près au point de vue de l’humour noir. Il s’agit d’élucider là un « concours de circonstances » qui sonne comme un accord de quarte augmentée (alias triton, alias diabolus in musica) : c’est le ton be-bop des années cinquante et ça finit en sirène d’alarme car « l’époque est démentielle », Lafcadio planque son danger derrière des lunettes noires, les sombres dimanches poussent au suicide et les Tractions épousent les arbres. Si Stan n’était pas l’absent en personne, il serait la synthèse prémonitoire de Bob et Alain (pour ainsi dire fondus au pire) dans Les Tricheurs : voyez les pages sur le jeu de la vérité dans Requiem for me. La blonde Anik « aux yeux de steppe immense » est sa principale partenaire affolante quand il s’appelle Tristan, et les sorcières de la lande sont le septénaire étoilé de ses amantes saphiques, autrement dites Anges des ténèbres et belles liseuses aux jambes gainées Scandale sur les moleskines de Saint-Germain des Prés. Stan mène ce bal à la vitesse d’une 16 mm gonflée au cyanure caché dans le soutien-gorge de Flore – qui en meurt à la place d’un autre.

 

L’énigme des signes

« … quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus étroit les actes de la vie passée. »

Gérard de Nerval, Promenades et souvenirs

 

Comme dans la plupart des fictions de Rodanski, l’attente de Tristan au rochers de Penmarc’h s’inscrit au détour d’une page où une rame abandonnée et une aile sanglante sur une plage bretonne sont saisis comme l’intersigne d’une élection énigmatique, éperdument scrutée en d’autres signes affleurant dans la prose de l’existence commune ; une élection au pire aussi bien, par inversion des signes ; à cet égard, Gracq a bien vu qu’il s’agit là d’ « une des aventures les plus chargées d’enjeu qui aient été poursuivies dans la lumière du surréalisme, une des très rares qui n’aient pas reculé devant la traversée de ses paysages dangereux et qui en aient affronté les derniers risques » (préface à La Victoire à l’ombre des ailes). En effet, si l’amour électif s’exalte comme « explosante fixe » chez Breton, il s’inscrit dans Substance 13 en étoile sanglante sur un drap d’hôtel  : tel est le jeu du destin pour un héros piégé dans un nœud de faits aux allures de manipulation concertée : « quelqu’un s’était silencieusement emparé de son ombre ».

Le récit essaie d’en dénouer les fils, en déchiffrant de mémoire une partition en clef de treize, enroulée sur elle-même comme les cercles de l’enfer, et dont les portées cryptées décalquent celles des Nuits d’octobre et des Chimères  : une rose de boucherie est la rose au cœur violet du sonnet d’Artémis pour signifier peut-être un meurtre sibyllin, la treizième revient en rêve pour la première envolée à l’éther quand le temps est « triste à n’en plus finir », la mort passe pour une morte parfumée Shalimar qui « se voit au passé » dans la rue, et la fin file le recommencement de quelques redites fastueuses indéfiniment modulées. Telle est la spirale éperdue d’une mémoire à perte de vue, dans une chambre sans numéro où un miroir dans un miroir dessine une silhouette mitraillée en surimpression de la Madeleine La Tour, tandis que Stan et Béatrice se rencontrent au square Saint-Jacques pour un rendez-vous du soir « chez Nicolas Flamel ».

Un rendez-vous élégamment subversif : à Paris, alors que la rumeur d’une émeute monte dans l’aube, un type vêtu d’un imperméable de cheval ou d’une veste de marin américain rôde d’un pas de rêve dans les rues, cherchant la bagarre aux bouchers des Halles ou aux dockers, en une sorte de rituel fantastique dont le scénario semble écrit d’avance pour une danse des morts post-moderne : il recherche la treizième syllabe à certain sonnet qui est la clef en double de tout ce qui manque à cette histoire pour être un roman de gare. À proximité, une fillette assez zazou graffite sa dévotion À LULU qui se souvient des oratoires et du temps des amies, sur une passerelle du temps entre Shangri-la et l’Hôtel Terminus où papillonne un sphinx auprès d’une fine sandale de daim. Sur la Place Blanche, qui est le point de fuite de toute l’affaire, quelqu’un téléphone à l’inconnu dans la nuit, alors que la neige tombe de plus en plus belle : « il semble que la durée qui emmène les êtres ait craqué quelque part ». Quant à la jeunesse « qui s’ignore dans les villes », Rodanski lui propose « l’aventure comme une morale hautaine » – tellement qu’elle s’avère à l’évidence impossible ; c’est son côté « annihiliste »:

« Lentement la brume était retombée et le cargo qui avait pour un instant resplendi, avec ses multiples mâts, sa coque basse et trapue, s’était évanoui où la brume s’était refermée. À peine si l’on voyait le numéro d’immatriculation du remorqueur qui se dandinait à l’entrée du port, assombrissant le cafard d’un torrent de fumée noire, il revenait pour rien au quai où Anik et Stan, appuyés à une grue, le regardaient. Le temps s’était un peu levé sur la mer, mais à nouveau la brume avait rebouché le port où de grands oiseaux blancs tombaient des nues trop hautes dessinant le noir des mâts. » (p. 101).

Dans le genre looser, Jarmusch ou Manchette n’ont sans doute jamais fait mieux (Rodanski est aussi l’auteur d’un Club des ratés de l’aventure) ; certains dialogues ont d’ailleurs l’air de sortir d’À bout de souffle ou de Pierrot le fou.

Well. Lectrice ou lecteur, voici un beau ciné-roman d’amour et de mort (ou d’amour à mort ?) pour écran déchiré ; le grand public ne le verra jamais (même si Polanski, Carax ou Lynch voulaient tenter le coup), mais possibilité t’est offerte de le projeter en ta chambre obscure, au risque (ou est-ce ta chance ?) d’y voir ta propre image te tenter au miroir.

 

Extrait

Très loin sur la route du retour, la voiture a percuté le rond-point. Un projecteur braqué sur le ciel n’éclaire rien. Le faisceau d’ambre dans le brouillard se meurt de solitude. La voiture a volé en éclats et s’éparpille sur le gravier qui entoure le faisceau immobile où deux silhouettes paraissent monstrueusement grandir et se confondre en une seule ombre, l’archangélique. Le château tombe en poussière et le faisceau glacé d’un coup se dissout en neige dans la nuit. Les personnages se dispersent. Anik, le cœur serré, suit ses amis. Stan s’éloigne dans l’inquiétude pour attendre l’aube du énième jour. Pâlir. Voir se lever un linge au linteau du malheur. Vider la nuit de sa substance et connaître dans l’absence le pur néant de la douleur où se dissolvent les ombres en un seul rayon : le désir étendu dans le matin hâve où le soleil fond un glaçon pour s’en aller dans la brume. Un linceul. Le temps de s’aimer en dépit du jour grâce à la pluie, décevoir l’aveu du matin en souvenir de l’altitude scintillante où volent les aigles par fragments de génie. Violence libératrice d’un meurtre, une lance au viol de la pensée perce l’angoisse par la grâce du meurtre. La solitude atteinte par le criminel, là où se figent les larmes pour iriser la lance enluminée comme les dix mois de la nuit rouge.

Stanislas Rodanski, Substance 13,  p. 61

 

 

 

 

 

 

 

 

12 novembre 2013

[Chronique] Claude Favre, Vrac conversations, par Jean-Nicolas Clamanges [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois – 2]

Suite au long poème inédit de Claude Favre publié en huit livraisons ("ARN_Agencement Répétitif Névralgique_voyou"), le dossier se poursuit avec ce texte fantasque de Jean-Nicolas Clamanges, qui n’en est pas ici à sa première chronique sur l’auteure.

Claude Favre, Vrac conversations, éditions de l’Attente, 2013, 50 pages, 8 €, ISBN : 978-2-36242-038-2.

 

Déjà vu sur Poezibao, c’est devenu un livre de notes de lecture comme on n’en écrivit jamais tant c’est écrit dans la langue que s’est faite Claude Favre et qui là donc récrit tout le noté du lu pour un livre sans doute pas si vite écrit que c’est dit. Le fil de lire s’enroule en cocon de vent dans les rangées de la bibliothèque vide où résonne le seul nom qui jamais ne manque à l’appel du silence, mais ça vente. Y pourrir dans les lettres tombées du grand livre de l’air, cercueil à l’ébène tranché : oui, la baleine de Melville nage harponnée sur la mer démontée où la lectrice farfouille son libellus en compagnie de Raymond Lulle tandis qu’à l’horizon d’encre flashent et reflashent les foudres claires de la langue. Le jour pourri à l’œuf de cane déballe des pages et des pages de horions à la tête des bambins souffreteux qui peinent dans les abysses du grand foutoir dantesque où danse la rimbambelle des bons amis très bien cultivés : Maurice Alarmé et Stéphane de Scève s’embrassent sur la bouche tandis que sous le laurier de Virgile, en dessous du volcan, coule le peu profond ruisseau de bourbon que tant aima Malcom – mais lequel ? L’homme pour qui jamais ne passe le temps poursuit la femme de la douleur au point de rebroussement de la courbe d’un style – mais quel ?

Voici :

_Alors Rabelais engendre Novarina qui beaucoup et

d’exagères et Melville une baleinière comme quoi toute

structure est archipel faut savoir que toute l’histoire est

réelle le cul à terre chiche

Les circonstances ne sont jamais propices à l’allure Belzébuth des morves contemporaines ou non, c’est du sang partout dans les rues sous un soleil de plomb fondu, et ça se murmure comme ça :

_De bonnes langues geignent qu’il outrepasse tandis

que les massacres se perpétuent en Syrie qui nous font

tant Alice au pays des merveilles Au cœur des ténèbres

La vie est un songe Mômo Le cul de Judas Les

boutiques de canelle Woyzeck à la hauteur des

circonstances du temps et cætera

 

Terrassé le veau tendu façon boucher pendu façon pendu à la maîtresse branche de la potence où oscillent au blizzard les vers de Villon, Maïakovsky, Shakespeare, Loys de Founess, Humpty Dumpty, la moule de Nazim Hikmet et son frère, & Mandelstam la bouche terreuse & Pétrarque, qui a lu Canetti qui avait lu Vaugelas & Pichette avec Rimbaud & Leopardi pour en faire des cuts up découpés en fines lamelles de mou de veau dans un oculus où Erasme abhorrait Villon et tous les fins amis de l’homme aux rats, et même Sainte-Beuve.

& allez ! défilez la Patristique et les vieux langueurs à fière lippe : l’homme de l’Anabase & celui de l’Histoire naturelle & celui des Rubayat et ses visions de mouches & Avistote et Aricenne & Butacchi et Georges-Louis B. & le Délié de Lyon et la Chicotte du Don & le grand William et le cher Nasier & Laine de vers et Beau des reins & coetera, j’en passe & du meilleur.

Mais pas une tête molle à langue de rat, pas un(e) quatorze fois exécrable : rien que de paire à pair(e)s très biens, anciens et modernes plumeux & tapewriteux : rien à redire rien à rejeter & allez ! Bartleby ne sait plus même quoi ne pas préférer dans cette arche de Méduse bourrée de pages en partance pour le Déluge où voici, tiens ! l’homme mort dans la neige qui écrivait comme un oiseau d’humour oblique dans les nuages – colloque sentimental :

_Walser est un homme un peu comme si la définition

n’était qu’une invention pas de quoi mais si répond

Melville c’est beaucoup plus il y va à la vie Melville dit

Duras c’est beaucoup plus que la mort beaucoup plus

convulsion le cœur éclaté et qu’ils se séduisent le jeu

dépasse à la va comme même pas les objectifs initiaux

Narcisse plonge nos rivières dégorgent une baleine le

monde c’est comme ça c’est désarmant dit Marguerite

 

En résumé, le paradigme symptomal de l’inépuisable recueil de lire offre sa goutte ténébreuse à l’arc en ciel du nord pour que la suite advienne de ce qui jamais ne devait avoir de commencement.

Claude Favre qui n’écrit comme personne a aussi d’excellentes lectures.

C’est fou, c’est chic.

7 juin 2013

[Libr-relecture] Amelia Rosselli, Variations de guerre, par Jean-Nicolas Clamanges

En cette semaine où LIBR-CRITIQUE traite des poétiques en marche, Jean-Nicolas Clamanges vous invite avec maestria à redécouvrir Amelia Rosselli (1930-1996) au travers du dernier livre traduit. Musique rossellinienne…

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30 avril 2013

[Chronique] Franck Salaün, Besoin de fiction (nouvelle édition), par Jean-Nicolas Clamanges

Franck Salaün, Besoin de fiction. Sur l’expérience littéraire de la pensée et le concept de fiction pensante. Nouvelle édition revue et augmentée. Hermann, printemps 2013, 117 pages, 15 €; ISBN : 978-2-7056-8702-1.

« Ce qui est bon est deux fois bon s’il est court » écrivait au XVIIe siècle le jésuite Baltasar Gracián, dans son traité de L’Homme de Cour. Conformément à ce principe d’économie discursive, l’essai aussi enlevé que substantiel dont il sera question ici ne compte qu’une centaine de pages. Il y est question de la fiction comme mode de la pensée. Non pas comme relais d’un savoir, instrument d’une pédagogie ou allégorie d’une idée, ni même comme polyphonie d’énoncés plus ou moins philosophiques, mais seulement comme œuvre de l’esprit en tant qu’il conduit avec lui-même ce dialogue intime du penser réfléchissant qui semble bien être le propre de l’homme, pour autant qu’il s’y exerce.

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3 avril 2013

[Texte – chronique] Jean-Nicolas Clamanges, Fukushima sur le Chemin du fond (sur Bashô)

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 15:50

On appréciera la façon dont Jean-Nicolas Clamanges rattache l’actuel à l’intemporel dans un texte qui relève de la réécriture éclairante

À propos de BASHÔ : OKU NO HOSO-MICHI, L’ÉTROIT CHEMIN DU FOND.Texte bilingue. Introduction, traduction, notes et commentaires par Alain Walter. William Blake & Co. Édit., 2007, 30 euros.

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3 janvier 2013

[Chronique-News] Libr-13…

Faisons fi des superstitions et commençons l’année avec 13 notes dissonantes (Libr-réflexions, Libr-retours, Libr-anticipations, Libr-événements)… /FT/

[Où il sera question de Babel, de changement de / de fin du monde, de "crise"… Mais aussi, entre autres, de Samuel Rousseau, Luc Dellisse, Jean-François Amadieu, Frédéric Lordon, Sylvain Lazarus, Nicole Caligaris… Eric Chevillard, Bernard Desportes, Annie Ernaux, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Pierre Jourde, Marc Perrin, Christian Prigent, Mathias Richard, Cole Swensen…]

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2 octobre 2012

[Chronique] Découvrir la poésie coréenne contemporaine, revue PO&SIE, par Jean-Nicolas Clamanges

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 15:55

 PO&SIE, n°139-140 : "Corée 2012", Belin, 2012, 306 pages, 30 €, ISBN : 978-2-7011-5864-8.

Depuis le lointain, on voit une planète toute bleue parce qu’elle a trop d’eau. Sur la planète, il y a cinq blocs de terre flottant à la surface de l’eau. À l’un d’eux, une petite péninsule s’accroche à peine. Cette petite péninsule est divisée en deux par une ligne tracée selon la seule différence des idéologies. Tout en dirigeant la bouche d’un canon vers l’autre côté, les gens des deux côtés ont en commun leur dialecte.

                Kim Hye-soon

 

La culture coréenne moderne nous est désormais plus familière que jadis, à travers son cinéma ou encore sa pop. Mais que savons-nous de la bouillonnante poésie de la Corée du sud dont les tirages feraient pâlir d’envie nos romanciers eux-mêmes ? Pour la découvrir, il faut lire ce numéro spécial de la revue Po&sie qui lui est intégralement consacré (c’est une récidive, un ensemble intitulé « Poésie sud-coréenne » avait été publié en 1999). Cette livraison de plus de trois cents pages, conçue sous la direction de Ju Hyounjin et Claude Mouchard, articule une vaste anthologie rassemblant vingt-sept poètes et une série d’essais et d’entretiens sur la poésie et sur les autres arts, notamment, roman, cinéma, musique, etc.

 

Réalisée par Jeong Myeong-kyo, le critique le plus reconnu en Corée sur la question de la poésie, l’anthologie rassemble en cinq volets thématiques (Libération, Luttes, Vivre, Divergences, Rencontre) les poètes issus de la guerre et de la dictature ; un courant diffus lié à la culture bouddhiste ; une poésie féminine et féministe très bousculante à l’égard des codes et des rituels du vieil art ; et enfin une brochette de jeunes poètes branchés sur les énergies du postmodernisme. La partie « Essais » associe plumes coréennes et françaises à propos, notamment, de l’avant-garde expérimentale, du roman Interdit de folie (Imago) de Yi In-seong, du très beau film Poetry réalisé par Lee Chang-dong, et de l’opéra de Chin Unsuk, Alice in Wonderland. On y trouve également deux études sur le domaine littéraire coréen en langue anglaise, à propos du romancier Chang-rae Lee et de trois poétesses : Theresa Hak Kyung Cha, Myung Mi Kim et Don Mee Choi.

 

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