fourni déjà auparavant de la matière [« et la matière première c’est déjà l’effort d’une autre usine et d’autres hommes enserrés par milliers être feu et rails » TM.p.68]. Il en est de même des souvenirs et de leurs imbrications : ils se tissent dans une temporalité tout à la fois précise et qui par la précision ne permet plus de situer véritablement les périodes, les moments. De même géographiquement, à force de localiser avec minutie chaque moment, de spatialiser très précisément les usines, les dortoirs, les lieux de déplacement, une forme labyrinthique apparaît. La liaison entre les souvenirs est du même ordre analogiquement que celui des usines : et les deux se mêlent, aussi bien dans Temps machine, que dans Mécanique ou Tumultes : les souvenirs personnels sont reliés et impliquent des moments précis de l’histoire des mécaniques : comme avec Citroën et l’histoire des mécaniques auto dans Mécanique.
Dans Temps Machine, le tumulte hante les dates et les lieux. Le tumulte ? Celui d’une pensée, qui avec ses propres processus mécaniques, fait l’expérience du monde. Si comme j’ai pu l’expliquer ailleurs des auteurs comme Bernard Desportes travaillent à l’exploration/explosion imaginaire des lieux conduisant à l’impossible propre à la littérature, là c’est la multiplication des fragments, des dates, des périodes, des rencontres, des souvenirs qui s’entremêlent amenant à une impossible cartographie et chronologie.
Alors que le mouvement de Desportes se produit de l’intérieur, selon le processus d’un dépliement de l’espace/temps, à la mesure de l’intensification du désir. Chez François Bon, à partir d’une forme d’hyper-mémorisation de l’extérieur se produit une implosion qui déstructure toutes les liaisons et donnent par bouts, par fragments, une cartographie et une chronologie dès lors impossible à reconstruire. La reconstitution ayant une mécanique singulière de constitution temporelle, aboutit à une perte d’orientation par rapport à une logique temporelle préexistant.
Tumultes pourrait être l’un des aboutissements de cette recherche : machine mentale, dispositif mécanique d’écriture, rapport à une époque qui se transforme par la technologie, où la langue elle-même se transforme, où la langue, énonce-t-il d’emblée, inquiet, semble avoir disparu, alors que rien n’a changé. Tumultes, tout à la fois comme un journal blogué, mais s’en échappant par les formes temporelles qui sont les siennes.
Tumultes est d’abord à concevoir comme une mécanique temporelle de pensée, d’obligation de penser et d’écrire. Mais ce dispositif il faut l’analyser. F. Bon se donne
comme contrainte d’écrire tous les jours pendant un an sur internet. Certes il y a là de quoi réfléchir, mais ce serait voiler l’ensemble de son oeuvre que de prêter attention seulement à cela, de ne considérer que cette angularité. Ce serait tomber sous la fascination de l’appareillage : et ici F. Bon le sait, il n’est pas le premier, et il ne sera pas le dernier à avoir un tel protocole d’écriture. Ce qui détermine cet acte d’écriture tient justement aux problématiques littéraires qui sont les siennes, et à la forme de temporalité que nous avons vu avec Temps machine. La matrice temporelle d’écriture du web, de la publication immédiate, est le lieu même où la mécanique de la mémoire, des fantômes et des témoignages va pouvoir se mettre en mouvement, s’activer, fonctionner dans son propre tumulte, et ceci selon une logique de fragments, d’éparpillement. « Livre tout entier fait de fragments, chaque fragment portant personnages compacts, pris dans une scène, un instant (…). J’écris sur écran, c’est un cadre pour voir : qui lit devra voir » [T.p.26]. Ces fragments sont le résultat de cette mécanique crânienne énoncée explicitement, de tout ce qui a été « transposé dans la tête », au point que l’ensemble apparaisse comme « un rêve d’architecte » : l’équilibre du tumulte.
C’est parce que F. Bon, comme il l’écrit, a sans cesse réfléchi « sur le rôle des machines et comment elles pouvaient interférer avec notre façon de penser et d’écrire » [T.p.90] que sa pratique internet d’écriture a une spécificité. Mais ce passage à internet est aussi lié à son analyse du monde littéraire, à sa mécanique, à sa manière aussi de se transformer