Libr-critique

24 octobre 2005

[chronique] Le tunnel de Jean-Luc Moulène

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Lorsqu’il écrit sur les graffitis, Gilbert Lascault (1) met en évidence une double intentionnalité, car si la présence du graffiti pose la question d’une écriture toujours déjà anonymée, ou bien signée furtivement, avec le graffiti montré, dévoilé, est supposé aussi le geste de capture de la photographie, à savoir d’un regard qui se serait penché en direction de cette écriture abandonnée aux yeux de tous. « Le photographe oblige à voir ce qui n’était caché pour personne, mais que tout le monde oubliait ». Le graffiti s’il pose la question de son intention, met en évidence aussi la question de son support.

Alors qu’Al Dante nous a habitué à publier d’une manière générale de la littérature ou de la poésie (2), questionnant la définition des genres, montrant les porosités entre les arts plastiques, le politique, ou le sociologique, est publié avec Le Tunnel, d’après les photographies de Jean-Luc Moulène, un livre qui questionne autrement l’écriture. Ce qui est mis en question par le graffiti tient surtout à son support d’apparition et à l’intentionnalité qui est motrice dans ces griffures de mur, dans ces murmures qui s’agriffent aux surfaces urbaines [faire oeuvre anonymement sur la surface sans nom de l’urbanité]. Le mur, n’est pas n’importe quel support, il est à la fois le visible, la surface qui opère les répartitions géographiques en zone urbaine, et par sa visibilité, son opacité, il est signe d’invisibilité, l’indice d’un domus potentiel où se nouent les secrets, les drames à chaque fois singulier d’individus inconnus. Par delà le mur, seule l’imagination est un recours pour le regard. Le mur est tout à la fois lieu de passage et fermeture, direction obligée, notamment et surtout quand il s’agit d’un tunnel.[trouée dans la ville, dans laquelle on disparaît du regard] Le graffiti pour sa part est ce passage de l’intériorité voilée des pensées, de ce qui se joue toujours dans des espaces intimes, et qui là, déborde la logique de l’espace privé/publique, pour venir s’incarner aux yeux de tous, dans le jet soudain, souvent irréfléchi, plutôt pulsionnel, d’une écriture. Tel que le dit encore Gilbert Lascault, « l’inconscient de la cité se dissimule (sans le vouloir) en se livrant à tous les regards ». Le graffiti en ce sens a une parenté avec la carte postale, même si sa diffusion touche moins de personnes. La carte postale est une écriture qui se destinant pourtant peut être vue par tous, le facteur en premier, sans que pour autant ce qui est écrit puisse être compris. Toutefois, se dessine une limite à cette parenté, si en effet le graffiti vise certains destinataires, reste que ce n’est que potentiellement, selon la croyance, l’illusion, ou le savoir de la possible intersection du regard visé et de ces mots griffonnés plus ou moins vite. La carte postale, au contraire, s’adresse explicitement à autrui, le destinataire est pensé comme celui qui a les clés symboliques de la compréhension de ce qui est écrit. Cette différence implique une deuxième remarque, qui par rapport aux photographies de Moulène trouve toute sa consistance : alors qu’il y a bien un destinataire potentiel, se crée un dédoublement de la destination, tout le monde pouvant percevoir. Le destinateur le sait, et peut tramer une stratégie de l’adresse dans cette double dimension du destinataire. Montrer à l’autre que l’on dit un secret, qu’on l’évente. Il sait que s’adressant virtuellement à quelqu’un, ce qu’il écrit sera surtout lu par d’autres. Ce qui implique alors une sorte d’ambiguïté dans de nombreux graffitis : tout à la fois pour quelques-uns et pour tous, leurs formules lient souvent deux dimensions d’adresse, entre slogan et parole directe, entre mots d’ordre et compréhension intime. C’est ce qu’ont remarqué Aude Vincent et Fabrice Hervieu dans leur livre Pupitres de la nation, livre présentant les graffitis laissés sur les tables. Alors qu’est-ce qui se cache dans le fourmillement des graffitis ? Qu’est-ce qui pourrait être interrogé par ce livre de Moulène ? Face à un mur graffité, des questions se posent : est-ce que les graffitis ne renvoient qu’à une suite sans cohérence d’écritures diverses, déversées à même ces aplats ? Ou bien, se pourrait-il, qu’en contre-bande de l’apparent décousu des différents graffitis, une narrativité puisse se tisser ? Et si tel était le cas, en quel sens pourrait-on s’en saisir ? la mettre en question ?

Jean-Luc Moulène, réunissant sous le titre Le tunnel, des graffitis marqués par une seule main ou plusieurs, paraît poser cette question (3). Ses photographies, tel que cela est précisé en dernière page, ont été prises à quatre périodes différentes : « 1996, puis les 8 septembbre 1998, 31 mai 1999, 4 mai 2000 et 3 mars 2001 ». Tous ces graffitis témoignent d’une violence exacerbée à l’encontre, soit de l’humanité en général, soit des arabes, soit d’une femme en particulier : Solange Cavagna. Là, se dévoile certainement ce qui anime tout graffiti solitaire, l’impossibilité de tenir pour soi un dire, le dire qui déborde et déroge aux bruits retenus de la pensée, exigeant de se graver au vu et au su de tous, en quelque sorte dans le marbre de la cité. Le graffiti, s’il peut être le signe d’un inconscient sexuel qui se dit dans l’abandon de soi (par exemple dans les wc publiques) cependant il est aussi la marque d’une hargne, d’une violence en soi, d’une pulsion de mort. Il est comme la lettre d’un corbeau (un des graffitis s’adresse à un inspecteur et joue le jeu de la délation), mais non pas adressé personnellement, mais diffusé à une collectivité anonyme, à un sujet sans sujet, un regard qui la plupart du temps reste aveugle à ce qui a été écrit en direction de lui. Tel que Brassaï l’écrivait dans la revue Minotaure, en 1933, dans son article « Du mur des cavernes au mur des usines », le graffiti est le signe d’une angoisse profonde. Il n’a pas de genre, n’est ni poétique, ni anecdotique, car « s’élever à la poésie ou s’engouffrer dans la trivialité n’a plus de sens en cette région où les lois de la gravitation ne sont plus vigueur ». Le graffiti, face au ciel, n’est plus que le signe d’une lourdeur existentielle, impossible à réfréner dans le crâne, impossible à articuler autrement que dans cette déposition pour l’autre de la tumeur en soi. Le mur se présente donc comme le lieu d’un transfert, d’une inscription consciente de la pensée, de sa nécessité à sortir les mots de soi. A s’en débarrasser anonymement, comme un secret que l’on écrirait sur un papier que l’on jetterait, afin de l’oublier. Les photographies de Moulène, dans l’édition, ne sont pas datées, elles sont juxtaposées, sans autre précision qu’une retranscription de leur propos. Alors que l’ensemble apparaît décousu, cependant se trame inconsciemment une sorte de narration. Certes, celle-ci provient bien de la construction de l’enchaînement des photographies, et de notre parcours en tant que lecteur. Une histoire se tisse lentement, dans ce suivi de l’anonyme.

Ce jeu de construction est d’autant plus intéressant, que les pans de murs photographiés en détail, cependant laissent apparaître des parties d’autres plans photographiés. En réunissant les photographies en une seule surface, on peut reconstruire en partie le mur, même si restent des zones aveugles, ou bien encore peuvent être aperçus différents moments d’un même pan, mais avec des écritures distinctes. Un mur recouvert de graffitis quand nous l’observons est toujours une surface synchronique, où le temps semble avoir été synthétisé en un seul instant : celui de notre vue. Le procédé de juxtaposition qu’emploie Moulène permet de retrouver — mais sous le signe de la fiction photo-graphique — une diachronie de l’écriture, une temporalité de l’écriture. Et c’est là que se joue le drame de ces graffitis anonymes : l’amplification continue de la persécution et du désir de meurtre. Une première série semble tourner autour du racisme : « BUTÉ lES BIQUE / MERçI / EnculÉ / RacE OrDURE / Enculé Salo / NIQUÉ Race MERDE BIQUE », puis apparaît une polarisation sur une Solange Cavagna, comme une dénonciation, devant être lue par tous : « SOLANGE / CAVAGNA / LA / tRipLE / PUTAIN / LA / CRIMINELLE / LA / tueuse », et enfin cela s’achève dans un appel au meurtre généralisé de la race homme : « IL FAUt tué / Cette RACE / de chien / HOMME ». Chaque écriture est précipitée, à l’orthographe en décomposition, traduit une compulsion rapide : signe la nécessité d’une hargne et d’une violence ressentie dans le sujet. Par l’ordre composé, nous percevons une ascension de ce drame intérieur. Une sorte de chronologie de l’angoisse et de la paranoïa de l’anonyme se dessine, destin d’une écriture qui mène à une misanthropoie absolue.

Dès lors, ce livre de Moulène, certes n’appartient pas précisément au domaine de la littérature, mais il permet de se questionner sur la question de la narrativité et de sa construction. En nous donnant à voir seulement des gestes fragmentés (du fait de la discontinuité des dates), et en réimposant un ordre à cette captation, il nous immisce dans le schème d’une narration, d’une histoire, que nous-même nous reconstruisons. D’un coup, l’espace urbain, les murs, deviennent lieu d’écriture, pages où insiste une histoire qui nous est donnée, et que souvent nous ne voyons pas. La ville, loin de n’être que cette surface froide et illuminée par la seule logique commerciale selon la volonté d’un ordre sécuritaire, se redécouvre espace de marges pour l’écriture de soi, lieu où l’écriture à la fois personnelle et publique vient clamer aussi bien les appétits irréfrénables que les désespoirs les plus profonds.

(1) Dessines moi l’amour, Graffitis amoureux à travers le monde, photographies Dogançay, textes de Gilbert Lascault et Denys Riout, Paris, Syros-Alternatives, 1992.(2) Il faut cependant remarquer que s’intéressant aux documents, à leur source, à leur transmission et à leurs contenus, Al Dante ne s’est pas seulement contenté de la littérature (elle-même pensée comme document, ou dans une mise en forme documentaire), ainsi Al Dante a pu faire paraître L’album d’Auschwitz.

(3) Le titre est au singulier [Anonyme] et non pas au pluriel, comme s’il s’agissait d’une seule et unique personne. Une chose est certaine c’est que les différentes graphies témoignent de perturbations graphologiques liées à des troubles, même s’il est vrai que certaines lettres sont récurrentes quant à leur inscription, et marque une unité numérique du destinateur.

23 octobre 2005

[Livre] Crevard [baises-sollers]

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Editions Cameras Animales

190 pages , ISBN : 2-9520493-4-3, 16 €

commander par internet

ou par chèque : Caméras Animales / 4 rue Victor Grossein / 37000 Tours (chèque à l’oordre de Caméras Animales)

Voir l’émission vidéopodcastée consacrée à THTH : [la littérature au réveil]

4ème de couverture :

crevard.jpg“REVARDS VS CREVURES : LA BOMBE TH
Soudain il y eut un trou noir qui s’est connecté et ce trou noir, c’était le web.
Un Intrus à l’intérieur de moi me lance des messages en morse… Il me dit : “Casse-les tous…”
Ma dernière échappatoire… Créer le site des casseurs2hype et enrôler les meilleurs casseurs…
Nous sommes le premier groupe punk sans instruments.
En juillet 2002, Thierry Théolier fonde le Syndicat du Hype, dont l’objectif est d’infiltrer les soirées « hype » et les open bars (« O.B. »), et parfois d’y produire un certain bordel, cherchant à court-circuiter par une méga-cuite générale un système basé sur l’envie, la séparation, la rétention et l’exclusion.
THTH porte son action sur deux terrains : le territoire de P.A.R.I.S., où il multiplie les incrustes et apparitions, et la toile de l’Internet où il crée une nébuleuse tentaculaire de sites, blogs et mailing listes (dont le site des Casseurs2hype et le Blackblog). Programme de hack culturel intuitif et libérateur, le SDH prend tout son sens dans cette interaction entre le Web et la topographie parisienne, qu’il appelle à se réapproprier.
Plus qu’un mouvement festif, au-delà de son aile open-bariste, le SDH est un mouvement poétique, à la jonction de l’imaginaire et du communautaire, une œuvre collective interactive proliférante d’écritures et d’images, rendue possible par la technologie Internet. Et il a l’immense avantage sur ceux qui l’ont précédé d’être immédiatement opératoire.
Transfert contre-nature du Web vers le papier, écrit au jour le jour depuis la création du SDH, CREVARD est le manifeste de cette langue chaotique et vivante issue de la liberté que donne la Toile, et c’est, surtout, une bombe d’énergie mentale, un retour du refoulé rock’n’roll, le miroir dignement monstrueux donné à une époque monstrueuse par son Frankenstein cyberpunkpostmondain : THTH.
Egocentrique partageur, « hyperlien humain » (reliant les personnes les plus improbables), mystique de la hype, des jeux vidéo et des O.B., pirate mondain et pirate médiatique (s’incrustant tant dans les soirées sélect que sur les pages de journaux en tout genre), casseur ultime mélancolique et roi fainéant nu des crevards de la hype, harangueur péteur de plombs s’abîmant en cascades d’accusations virales, toujours dans l’indécision casseur/sucker, dehors/dedans (en être ou ne pas en être), prophète de l’hypocalypse, THTH est, peut-être, « le pire de l’époque », l’aliéné-même (Internet pour Interné et la HyPe pour Hôpital Psychiatrique), mais c’est un aliéné qui se tape la tête contre les murs.
Somme fracassée d’invectives à la syntaxe précipitée (voire hasardeuse), d’aphorismes, de plagiats, de lexiques inventés, de cut-ups, de règlements de compte, crises de nerf et reports de soirées, de poèmes de merde en novlangue de nerd, d’imprécations en abré(dé)viations SMS, l’écriture de Théolier, jetée sur le Net sans un regard en arrière (discipline du « spamouraï »), semble répondre à cet appel de Foucault :
« Quand est-ce que je me mettrai à écrire sans qu’écrire soit « de l’écriture » ? Sans cette espèce de solennité qui sent l’huile. Je voudrais échapper à cette activité enfermée, solennelle, repliée sur soi qui est pour moi l’activité de mettre des mots sur le papier. J’aimerais que l’écriture soit un truc qui passe, qu’on jette comme ça, qu’on écrit sur un coin de table, qu’on donne, qui circule, qui aurait pu être un tract, une affiche, un fragment de film, un discours public, n’importe quoi… Je rêve d’une écriture discontinue, qui ne s’apercevrait pas qu’elle est une écriture, qui se servirait du papier blanc, ou de la machine, ou du porte-plume, ou du clavier, comme ça, au milieu de tas d’autres choses qui pourraient être le pinceau ou la caméra. Tout ça passant très rapidement de l’un à l’autre, une sorte de fébrilité et de chaos. »
De l’obsession du refus du littéraire naît, malgré tout, quelque chose, un style, un langage personnel, un amas de vitesses et d’intensités surgies du chaos, une musique lunatique qui est un appel à l’expérience immédiate et à la communauté.
CREVARD [baise-sollers], ou quand la haine de la littérature mène à la littérature la plus brute, la plus urgente, la plus nécessaire.”

Richard Mathias

Premières impressions : Nous avons vu THTH lors de l’une de ses premières lectures (22 octobre Les voûtes, 10 ans de La Femelle du Requin). Texte dynamique, rythmr endiablé, même si persistait un jeu de trop pour une lecture, et des pauses qui ressemblaient plus à des hésitations que des tensions. Mais on ne refait pas les K$$eurs de HYPE. Au-delà du phénomène médiatique qui accompagne la sortie de ce livre et d’autre part les éloges convenues que tous les hypeux associent à cette écriture, nous interrogerons dans notre future chronique la question de l’émergence de cette écriture. Car assurément, comme cela a été souligné lors du colloque sur la littérature et internet au CIPM (1er octobre 2005), il y a bien l’émergence de nouvelles littéralités, qui sont liées à la technologie et ses procédures de diffusion.

21 octobre 2005

[chronique] Pan-Europa de Fabrice Bothereau

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 8:16

“Lorsque nous voulons saisir l’être, c’est toujours comme si nous refermions la main sur le vide”
Heidegger, Introduction à la métaphysique


Nos mains se referment sur le vide, happent le rien de l’être. En vain, à poursuivre sa présence, l’homme se confronte à son absence, son indéracinable retrait de toute présentification en tant que telle. C’est pour cela que la main humaine, celle qui manoeuvre, qui manie, s’est alors résolue, au lieu de la quête de l’être, à l’industrie, à une industrieuse manipulation du monde, qui plonge l’homme et le monde dans le désert, dans sa désolation aux horizons plus sombres sans doute que toute destruction.


« Nous sommes en plein désert
Quelle est la matière même du désert ? C’est le sable
Et quelle est la couleur du sable ? C’est le noir
» (p. 49)


Nietzsche donc. Oui, dans ce nihil de l’absent, de l’abcès de cette disparition de tout signe de l’être, le désert croît, de l’au-décès, au-delà de la mort du temps (1), « de l’atome de car / bone / aux clones morts di-Lum » (p.95).
Tout semblerait partir dans ce dernier livre de Fabrice Bothereau, de la nuit faustienne qui a recouvert le monde.
« L’irrésistible nuit établit son empire.
Noire, humide de frissons,
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage

(…) au bord du marécage » (p.38)
Cette nuit faustienne, nous le savons est celle d’un abandon du sens. De sa forclusion dans l’enfermement de l’homme dans son propre monde. Et encore là, rappelons-le, comme gage de cette endurance qui dure depuis déjà plus de deux siècles, Hölderlin et sa prise en vue, la première, signe avant coureur de ce que percevra Nietzsche, du tragique :
« Je poursuis en vain un Dieu qui se retire » (Botherau) .
Tragique moderne de l’existence humaine, dans l’horizon de la mort de Dieu. Non pas mort heureuse, mais mort qui signe l’errance de l’homme dans l’univers copernicien, à savoir à la seule mesure d’être un corps parmi les corps. L’homme seulement épris du calcul, de l’épargne, de la conformité des choses et des êtres à lui-même.
« Ici l’Empire au centre du monde. La terre
ouverte au labeur des vivants, le conti
nent milieu des Quatre mers. La vie
enclose, propice au juste, au bonheur, à
la conformité
» (p.120)


Mais serait-ce là tout… non… Car autrement nous n’aurions là, que la énième plainte qui s’apitoie sur le tragique de ce monde, guère nouveau et pourtant tellement à la mode….
Pour Bothereau, dans l’horizon moderne où il se situe, il s’agit de réveiller « le nerf ». Non pas le nerf d’un corps libidinal, comme un certain nombre d’entreprises tente de s’y évertuer, en vain. Artaud déjà, déjà depuis longtemps, a marqué l’échec d’un tel élan, ayant montré avec rigueur le jeu des apories qui encadre toute littérature s’engageant en entier dans la question de la présence du corps.
Non ! réveiller le nerf, ce n’est pas le corps qui est visé, mais la question de la fiction. Réveiller le nerf de la fiction de l’être et ceci dans une référence, qui est à la fois étrange et pertinente à Husserl (2).
Car s’il y a un nihil qui est à l’oeuvre dans l’époque, il n’est pas celui des valeurs, qui ne sont que corrélatives de la représentation, mais c’est celui de la représentation elle-même, de sa force de se tenir face au retrait de l’être. Au lieu d’habiter ce retrait, comme on pourrait le dire de montrer qu’il y a dorénavant de l’a-montrable (cf. La modernité telle qu’elle est définie par Lyotard entre autres), la représentation s’est empressée de combler le vide qui la creuse, d’effacer son impuissance. En bref, de faire comme s’il n’y avait rien eu. De toute façon y-a-t-il eu quelque chose ? vraiment ?
Au début du XXème siècle, nous dit Bothereau, « La représentation canonique du réel n’appartenait plus aux arts, mais aux appareils intimes du pouvoir en ses moyens de reproduction dans la rationalisation de la phantasmatique et de la catharsis » (p.76).
Face à cette capture, délibérément moderne avec des accents parfois brissetistes, Fabrice Bothereau se tient dans le jeu serré mais aussi distendu, de la langue qui se rattache à une ontopoïétique du sens de l’homme à travers la langue qui s’étire vers le retrait de l’être.
Pan-Europa : ouverture à l’origine, non pas seulement de la langue mais de l’existence humaine déposée dans l’écriture. Car, dans son oubli de l’origine et du sens, l’homme a effacé son lieu de survenue, qui n’est autre que l’écriture :
« L’ordre anthropique et cosmique n’est qu’une longue séquence d’écriture » (p.13)
Pan-Europa (re)joue donc la naissance et le trait de cette écriture, en un temps où Zeus a déposé son sceptre, où l’homme a perdu sans doute la langue qui lui permettrait de tenir le jeu (de langue) de son existence, de ses mots.
Déployant ainsi cette scène d’écriture, il ne s’agit pas pour Fabrice Bothereau, d’énoncer la vérité ontologique de notre être ou de l’être en général, mais de comprendre comment notre être n’est que le jeu d’écriture de lui-même. Tautologie affirmative d’un sens qui trouve sa réalité dans la fiction qu’il (s’)élabore.
« Nous écrivons
De cette écriture dont nous sommes
» (p.24)
Outrageuse vérité, par rapport à la prétention de domination sans limite et sans pensée de l’homme sur l’être, par l’amplification constante des mots, Bothereau brise toute croyance en la vérité de l’être pour et par l’homme, et le replace dès son origine dans la solitude de la fiction de son dire, de son dire de l’être comme fiction de soi. Limites indépassables de la circularité anthropologique de la signification.
Mais c’est en assumant cette circularité de la signification, sa limite, que justement l’homme retrouve sa vocation : avouer que son dire n’est que fiction de l’être, qu’il est ondulation du M-onde, de ce qui M-onde le monde dans la danse du dire.

(1) Cf . Planète Mars, CIPM/Spectres Familiers, p.32, Bothereau, déjà en 1999, pointait cette érosion de l’occident dans le nihil d’un temps perdu, d’une dimension métaphysique de l’être s’étant absenté : « le temps n’existe plus. / Il n’y a plus de Temps. / Le temps est tombé./ (…) Le temps universel (métaphysique) / est tombé. Le Temps référent / du temps n’est plus ». Dans Planète Mars cependant, il y avait une quête des origines, qui malgré l’opacité de la présence vécue et de son éloignement de la source agissait comme possibilité de retour de la langue. Là, dans Pan-Europa, la dimension tragique du nihil ne laisse plus rien d’autre en présence que l’endurance d’une fiction de l’être, qui en mal de langage s’élabore dans la vigilance de ce qui peut-être pourrait survenir en tant que signes.

(2) Oui, étrange, car ce livre de Bothereau contrairement à un certains nombres de textes que j’ai pu chroniquer, apparaît comme de la poésie, versification, travail de l’idiome. Certes poésie moderne, absolument non lyrique, mais poésie quand même. Or l’une des rares références, qui est convoquée, n’est autre qu’Husserl, le rationaliste de la phénoménologie. Il est certain qu’ici Bothereau a ressenti un ordre de connection des plus intéressants quant à la question de la présentification du monde et de l’être. Pour Husserl, comme il a pu l’étudier dans Ideen, il est impossible de tenir un discours ontologique réel. Ce qui le distingue des enjeux de Heidegger qui a tenté de 1925 à la conférence Temps et être de créer une ontologie fondamentale, et non pas seulement régionale (à savoir de cet être-là, Dasein). Husserl annotant Sein und Zeit, marque en marge à plusieurs reprises : « anthropologie », car cette vérité transcendante de l’être (au sens de vérité transcendantale pour Heidegger) est prise d’abord pour lui dans l’immanence de la constitution du cogito transcendantal. Ainsi Bothereau met en évidence que tout effort de constituer cet horizon de l’être en vérité, n’est autre que la vérité de la fiction de l’être qui se constitue dans l’immanence du dire de l’homme.

20 octobre 2005

[Livre] Wpsyché Carvalho et Morgaine (Al dante)

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Editions al-dante

130 pages , ISBN : 2-847661-097-9, 16 €

lire la chronique de P. Boisnard

site al dante

4ème de couverture :Wpsyché donne à lire des fragments de mélancolie parlée. Ces bribes de souffrance, inaccessibles, enfermées dans le secret des dossiers médicaux, sont aujourd’hui mises au jour, anonymes, dans toute la nudité de l’écrit.

William de Carvalho est médecin psychiatre. Manuela Morgaine est écrivain et artiste. À deux ils esquissent, dans Wpsyché, « la langue des idées noires et des angles morts »

Premières impressions : Nous reviendrons sur ce livre lors d’une chronique. Ce qui est évident, et qui ici nous intéresse, c’est d’une part la nature du document (montage de morceaux des dossiers de Carvalho), mais bien sûr aussi ce qui est porté par ce document : la parole en souffrance d’individus. Alors que la littérature contemporaine, emprunte pour une part la tentation de la folie, de la pathologie (répétition, rumination, altération du rapport à l’autre, idiotie), avec Wpsyché est présenté non pas le jeu de la folie, mais la retranscription de sa présentation, présentation souvent en conflit avec sa possibilité elle-même.

19 octobre 2005

[chronique] Les cahiers de la 5ème feuille de Julien Blaine

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Traces de langage
Brisset est l’un de ceux qui a poussé la recherche de l’origine humaine dans le langage vers ses plus profonds paroxysmes linguistiques. Ainsi, lorsque l’on considère Les origines humaines, immédiatement, il nous prend à parti, dans le parti pris de la langue, indiquant que son horizon n’est autre que de donner une science permettant de sonder l’émergence de l’homme-animal ou de l’homme esprit. C’est par la recherche des archi-traces dans le langage qu’il sonde la composition des mots, qu’il les détache de ce que l’on croit connaître et que l’on découvre une autre histoire que celle de notre origine : « Les cris de la grenouille sont l’origine du langage humain. Lorsqu’elles chantent en réunion, c’est de loin un brouhaha de foule humaine. Leur langage actuel ne peut d’ailleurs que donner une idée imparfaite de ce qu’il était, alors que l’esprit qui anime toute l’humanité se mouvait sur la surface des eaux et était concentré sur ces animaux » (Jean-Pierre Brisset, Les origines humaines, p.123). Certes, comme le note à juste titre Christian Prigent dans sa préface, c’est dans l’arbitraire des signes et des analogies, dans le recours hyperbolique au calembour « qui est une méthode, une ressource savante, l’outil philologique par excellence, (…) la divine puissance génético-linguistique » , que Brisset accomplit ce retour. Toutefois, s’installant dans l’ordre généalogique, il exprime là la manière dont le jeu des mots, le jeu des associations se construit, parce qu’un vide s’est installé dans la connaissance, celui de l’énigme de l’architrace. Et c’est sans doute ici l’un des secrets de la poïésie du langage, que les agencements se nouent autour d’un trou, du creux de son origine toujours absente et désirée, imprésentable et tout à la fois entêtante, comme vérité ontologique de l’homme. L’origine du langage, certes, est l’œuvre même d’une illusion transcendantale, toutefois, elle n’en est pas moins prégnante au niveau intentionnel, du fait de l’impossibilité d’en effacer la force questionnante. Cette absence de l’origine, consubstantielle au langage lui-même, à sa mise en question (du Cratyle platonicien à la Différence heideggerienne), non seulement s’est constituée comme thème poétique (la question de l’inspiration, des origines des mots), mais a poussé à une scientificité poétique.
Dans ses différentes compositions verbivisuelles, Julien Blaine semble n’avoir de cesse de poursuivre, selon une scientificité poétique, cette question de la trace. Trace de quoi ? Trace de monde, des choses, de leur inscription dans le tissu du monde, trace de la formulation des mots, formant strates, renvois, jonctions, échos, parfois distorsions. Trace d’une origine de la langue mais pas en dehors d’un texte, ou d’un livre, mais dans le livre du monde, dans sa chair matérielle. La trace pour Julien Blaine n’est pas ainsi d’abord et avant tout dans l’ordre linguistique mais, au sens aristotélicien, dans la poïésis fondamentale de la nature et de l’inscription humaine au cœur de celle-ci.
Il n’est pas alors étonnant que peu à peu ses déambulations, tout au long du monde et des langages humains, l’aient placé dans l’horizon d’une origine de la langue, de la recherche d’une archi-trace de sa survenue : « ces cahiers sont le reflet, les textes et les images, les signes, les =E9tudes, les recherches d’un travail que j’ai commenc=E9 il y a longtemps sur l’=E9criture originelle ». Les cahiers de la 5ème feuille, ainsi prennent leur consistance dans la perspective d’une mise à nue de la langue et de son inscription originaire (1). Mise à nu pour qu’à même les agglomérats de signes, vienne se signer sa proto-empreinte, sa source, qui fut d’abord pour Blaine inscrite dans des moulages aurignaciens de vulve (2).
C’est à partir de la forme de la feuille : œil, plume, surface, que s’établit Les cahiers de la 5ème feuille : trouver à même les choses, le punctum caelum autour duquel la langue s’est faite. La feuille se présentant comme ce point aveugle, ce à partir de quoi et pour quoi les mots se marquent.
Toutefois, alors que Ponge par exemple rejette toutes les choses dans une dichotomie totale des mots et des choses comme il l’indique dans La rage de l’expression, là pas du tout : empiètement, tissage, composition, entrelacs matériel. Blaine se pose au lieu de porosité entre les signes du langage et les signes du monde. Et cela comme un seul et unique lieu. Pour Ponge, « Les choses et les poèmes sont inconciliables » , toute chose ne pouvant être exposée que dans l’enchevêtrement même du logos, car face au monde, le poète doit les refaire « dans le logos à partir des matériaux du logos, c’est-à-dire de la parole » (p.10). Au contraire pour Blaine, il semblerait que le logos ne soit qu’une strate particulière de signes, strate parmi d’autres strates. C’est pourquoi rencontrant la feuille, ce n’est pas un mot qu’il tente de cerner, ce n’est pas selon une scientificité de son épuisement définitionnel logologique ou seulement phonologique (ce qui serait le cas si on réduisait ce poète à n’être qu’un poète sonore, malentendu trop courant malheureusement), mais il suit, poursuit, traque et expose son motif, son empreinte à partir d’un autre tissu, celui des œuvres humaines et des œuvres naturelles entremêlées.
Les cahiers de la 5ème feuille n°3, se présentent ainsi comme les traces d’une enquête. Ils rassemblent non des preuves mais des témoignages. Comme pour Brisset, ou Ponge, la scientificité poïétique est celle de la généalogie, de la structuration singulière d’une descendance à la mesure d’une interprétation, et non pas l’élaboration objective et neutralisante d’une volonté de vérité. La scientificité poétique, comme chez ces deux-là, n’est pas établie en parallèle ou à côté de la pratique poétique, mais en son cœur, la théorie ou le métapoétique ne pouvant être détaché du travail poétique en acte (3). Toutefois, alors que chez Brisset comme chez Ponge le souci théorique qui se tisse dans le travail poétique porte notamment et surtout sur la langue, chez Blaine, ce souci oscille de la langue à son propre parcours de chercheur. Le métapoétique tient à l’ensemble des indications qui constitue son enquête à travers le monde et les choses. Corps à corps entre langues et choses, sa poéticité tisse un réseau de signifiances entre des signes appartenant à des dimensions hétérogènes, et non a priori linguistiques. Sa poésie ne s’échappe pas de l’impureté du monde, mais elle s’en emplit, elle en compile les échos, suivant le regard du poète, elle se donne relative, littéralement chose parmi les choses, ou signe parmi les signes : chaque texte, chaque recueil est toujours relatif aux éléments qui sont rencontrés, aux événements qui se dressent tout au long de la déambulation physique de Blaine tout autour du monde (que cela soit des œuvres, des événements historiques, des pistes généalogiques, etc…) (4).
Tout commence à Medelin, dans ce cahier de la 5ème feuille, par un trajet-témoignage et se boucle autour d’autres témoignages : lettres d’amis qui lui sont écrites et qui expriment cette origine ou obsession de la feuille/vulve.
Mais si la feuille est bien le signe qui fait un clin d’œil, qui est bouche horizontale (lèvre/œil) et bouche verticale (vulve), c’est qu’elle n’est pas que surface, mais qu’elle est fondamentalement aussi profondeur, appel, lieu retiré de l’inscription. Car écrire exige que le lieu qui s’ouvre à l’écriture (la feuille) soit aussi retrait, afin qu’il permette l’inscription. Or, la feuille, allongée, est corrélativement aussi pour l’homme, non pas seulement œil, mais vulve gonflée, à la fente qui vient découper en deux les deux lobes de chair (les paupières closes, l’œil est dans l’obscurité de la vulve). Courbet ne s’y serait pas trompé. Lacan non plus recouvrant cette Origine du monde d’un paysage peint par Masson. Vulve mystérieuse, origine du monde, la vulve a la forme de la feuille, elle en est l’incarnation, l’incantation, elle est la trace concrète de sa profondeur. Et pour cela appelle l’œil. Et pour cela appelle le stylet de l’écriture, l’amorce phallique de la pénétration de ses profondeurs, comme on peut le voir avec les photographies pp.56-60. Ces cahiers de la 5ème feuille déterminent le lieu où langages et choses se donnent en tant qu’étant de même nature. Il y a donc des niveaux ontologiques à voir et à agencer. Certes, il y a la scène de notre langage (et de ses déclinaisons), mais cette scène est originellement issue d’une scène moins perceptible, qui d’aucune manière n’est en-deçà, ou au-delà, mais bien plus à côté de ce que nous avons coutume d’observer. Cette scène qui est toujours déjà là, qui s’efface pour que les signes se dispensent, est celle du monde. C’est pour cette raison, que selon Blaine, s’il y a bien l’écriture de la main (signes et pictogramme qu’il utilise souvent depuis quelques années, aussi bien dans ses textes ou préface) il y a aussi les signes d’autres écritures. Celles des branches, des coquillages, des photographies, des arbres, pour exemple : « Ecriture et ecfruiture » (5).
Or pour témoigner de cela, il est évident, que Blaine poursuit l’horizon ouvert aussi bien par les premières expériences de spatialisation des futuristes que les approches concrètes de la langue chose des concrétistes. Même s’il en poursuit et en rompt certains paradigmes. En effet l’écriture verbale ou mathématique, au lieu justement de postuler un topos autonome, se laisse investir, à foison, par les autres signes (photographie, empreintes, photocopies, etc…). Il ne s’agit aucunement là d’une illustration, mais d’une polymatérialité de l’écriture. Faire surgir l’archi-trace pour Blaine, c’est alors en revenir à un archaïsmes des signes.
« A propos
De la viande
Des muqueuses
Des fossiles et par conséquent
De la photographie
Ou de la photogravure » (6)

Néanmoins, loin de convier à un retour aux origines, qui appellerait à rompre avec notre époque et ses potentialités techniques, comme certains poètes peuvent l’énoncer, Blaine se lie d’autant plus à la technologie. Nous retrouvons là l’une des composantes majeures des recherches littéraires au XXème siècle. Loin de rejeter l’apport de la prothèse technique, comme illégitime, altération, falsification du travail de scripturalité, tout à l’inverse la technique peut ouvrir certaines des possibilités de l’écriture. « A chaque impression correspond une forme. 1/ la lettre gravée 2/ tracée 3/écrite 4/ imprimée. (…) Pour l’offset et le papier humide ce serait par le calligramme et la poésie dite visuelle ou visive (la poésie concrète appartient encore à la typographie). Hui pour les programmes informatiques, j’avance avec ça ». « Nous avons enfin avec ces nouvelles machines, trouvé les résidus qui mêlent sans distinction l’image et le texte. Ce résidu n’est ni vers ni icône il est verssicône » . Recherchez l’écriture originaire n’implique pas alors de renoncer aux techniques. Ces dernières étant aussi inscrites dans la ligne généalogique de cette origine, en tant qu’elles sont les sites possibles de son actualisation en tant que trace en retrait dans les traces qui nous sont présentées. L’origine n’est pas ailleurs que dans la trace qui se forme, elle en est l’épicentre en creux, le recto nécessaire à toute donation de signes. La technique est alors un des lieux de l’ouverture à cette origine. Déjà, les 13427 poèmes métaphysiques exprimaient cela. La métaphysique n’est pas un au-delà, arrière monde d’écriture, mais c’est l’ouverture à une autre logique que celle de la physique de la science. Un autre cosmos, avec d’autres lignes de cohérence. Méta, comme en deçà de la séparation dont témoigne Foucault, dans Les mots et les choses, entre le langage et le site du monde. Mais cet en deçà n’est pas ailleurs, il est toujours déjà présent. A l’œuvre, mais voilé par la surdétermination du regard. Comme étaient voilés pour celui qui ne savait pas voir les réseaux de renvoi entre les choses et les mots (7).
Ainsi, Blaine ne parle pas du monde, il ne vient pas le représenter, mais il se laisse en être la présentification, il recueille dans le livre ses signes, ses traces, celles insignes de cette écriture originelle dérobée.
C’est pour cela qu’il y a toujours de l’effacement dans l’écriture. L’effacement commence par celui de la feuille. Et dès lors écrire demande de faire ressurgir l’effacé de toute écriture, le livre en tant que lieu même de l’événement du signe, son impression, constitutif de l’effacement de l’archi-trace. Le livre qui nous fait face — celui de Blaine — n’est plus ainsi neutralisé par le sens, mais il est volume où doivent se sédimenter les traces qui surgissent sur un autre livre, celui du monde. Tout à la fois, il démêle les niveaux d’inscription de l’écriture et les réagence, leur redonne l’ordre de leu enchevêtrement ontologique. Celui qui écrit n’est plus sujet, mais il est membrane qui est impactée, modifiée, modelée par le monde, par ses déplacements en ses flux et courants. « Tandis que je bouge ma pensée se modifie, se démode, se modèle L’autre qui bouge me fait remuer et mon jugement s’adapte ». L’écriture se découvre être les traces singulières de leur impact sur un être. Sur sa peau. « la peau c’est le parchemin » et comme il l’écrit : « je livre le livre c’est ma peau » .
Cette inscription est celle singulière, d’une trajectoire à la fois dans l’espace et dans le temps. La poésie de Blaine se dresse dans l’immanence d’une existence et de ses déambulations. Elle est déambulatoire, sans cesse relancée par ce qu’elle rencontre en tant que signes. Et c’est là toute la difficulté pour le lecteur d’appréhender ce geste, de comprendre ce qu’il met en jeu, ce qu’il immisce en nous, pouvant très vite — comme bon nombre — être classé comme poésie-bibelot, comme creuset de tout et de n’importe quoi. Or c’est là que l’on passe à côté non seulement de la force de construction du livre, mais en plus à côté justement de cette volonté de poésie totale en horizon de l’archi-trace du langage du monde. Nous-mêmes devons, à l’inverse, rencontrer ce livre comme signe du monde que nous nous réapproprions. Julien Blaine non seulement sait comment sa peau, par la transmission, va être transformée, mais en plus il invite à cette transformation. Il invite à ce que nous-mêmes nous découvrions notre être-livre, « Livrez-vous / Ce livre est vous » : « Que votre maison n’affiche sur ses murs que des pages de livre agrandies : les pages de votre choix celles qui vous ont marqué. Ainsi le texte imprimé (marqué) sur la page du livre vous a marqué (imprimé), vous aussi, et vous êtes devenu, vous aussi, livre, ce livre, l’un de vos livres, ces livres, ce fragment de livre, ces fragments de livre » (p.48)

(1) Cette recherche dénote le fait que Blaine éprouve une résistance quant à cette saisie de la langue originaire. Toutefois cette résistance, n’est pas de l’ordre du retrait et du trou pensé par Prigent. Chez Blaine, schématiquement, il faut distinguer : l’origine originante qui s’origine dans chaque moment de notre humanité et de l’autre côté la donation originaire (chez les aurignaciens) de cette origine, la première origination qui passe par la représentation de la vulve, et la question du voir

(2) Cahier de la 5ème feuille n°1 : « ce travail des années que j’en rêvais / je rêvais de m’y mettre, depuis que j’avais vu dans les vitrines du musée de Périgueux les moulages (Ô ! le mot adéquat) de quelques vulves aurignaciennes de l’abri Blanchard » (p .14)

(3) C’est là, comme Jean-Marie Gleize l’a parfaitement indiqué, une des constantes des poésies modernes. Nous retrouvons cette imbrication nécessaire chez plusieurs autres auteurs : de ceux qui sont impliqués dans la modernité à ceux qui sont sur le seuil de la postmodernité. Prétexte, Hors-série, n°9, 1998 :« la poésie dit ce qu’elle dit en le disant, ne dit riend ‘autre, le dit littéralement : non paraphrasable, voire, c’est encore pire, non interprétable (…) la poésie dit ce qu’elle dit en se disant (fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait)). Réflexivité et littéralité ont quelque chose à voir. Littéralement, c’est-à-dire explicitement ».

(4) C’est ce que dit Blaine dès les première pages du Sorcier de V.a : « continue mon travail,le récit de ce travail… accaparé par lui, c’est ce que je croise dans mes voyages, ce qui survient (qui n’arrête pas de venir…) qui continue, qui pour-suit (du verbe suivre et du verbe être) ce récit et fabrique ce travail » p.19. mis en insert dans le Cahier de la 5ème feuile n°1.

(5) Ici cela entre en écho avec ses recherches sur la magie et les sorciers, notamment ce qu’il peut énoncer à partir de la Pythie du temple de Delphes, dans Du sorcier de V.a : « Les signes sont toujours / là. / Tous. / Tu verras ceux dont tu as besoin, si tu es attentif / en fonction de ce que tu es » (p.98). Ces signes sont ceux déposés dans la nature et qui sont langage. C’est pourquoi quelques pages plus loin, définissant son écriture, il peut dire : « Que ma langue soit agile et docile / comme l’écureuil familier / comme la fouine de Vendée / comme l’outre femelle / comme le poulpe de Bestouans », ici ces deux qualités relient divers régimes de signes : celui de la langue de Blaine, mais aussi celui de chacun des animaux. Leur existence est signe, articulation de sens : « Rien de surnaturel dans tout ça / bien au contraire / de la nature à l’état brut / de la nature enfin dévoilée » (p.100)

(6) Cahier de la 5ème feuille n°3, pp.54-sq. De ce fait, il est possible de dire que les signes/le langage donné par les hommes est la manière naturelle pour l’homme de laisser des traces. Nul privilège ontologique du langage par rapport aux autres signes..

(7) Julien Blaine pose avec ses poèmes métaphysiques les bases de la poésie élémentaire : « Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Vous verrez des Poèmes Métaphysiques / – au quotidien _ partout : / dans les trains, les aéroports, dans les hôpitaux, dans les forêts, sur les routes… dans les notices, les modes d’emploi, les posologies, les plans, les lexiques, les cartes, les guides… » Apparaît de toute évidence, que cette énumération ouverte, brise toutes les dichotomies entre les mots et les choses, les choses comme les mots, les lieux comme les textes devenant source de poèmes métaphysiques. Les lettres elles-mêmes. « Tout fait poésie car tout fait langue » (Frontier).

18 octobre 2005

[chronique] Tokyo de Eric Sadin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:05

La société japonaise est l’un des laboratoires les plus développé de la mutation sociale liée aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après l’intégration du télévisuel via les publicités, le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle, c’est depuis quelques années la dimension numérique et les connections wire-less qui se sont répandues, de l’i-mode développé par DOCOMO qui a généré une toute nouvelle approche de l’espace et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières avancées qui concernent la construction d’un espace totalement cybernétique grâce aux u-tags (étiquette électronique), à savoir la construction intégrée à la géographie matérielle, d’une deuxième dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS, que cela soit à travers internet ou des bulles privées, dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk, et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo, le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité, de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.

Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas, discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer. C’est en ce sens que la littérature et le cinéma se sont attachés à penser la question de cette mutation. Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou (Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge cette obsession de la dégénérescence cancéreuse liée à la mutation du corps n’est autre que le cinéma et l’animation. De Akira de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central, peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo. Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique, qui vient au final, du deuxième volet (body armor), pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager, de décharger une violence incontrôlable. Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces Å“uvres, plus que d’être celui de la viralité qui imprègne nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement des métastases. Toutefois, ces Å“uvres mettant en avant la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à partir de la monstruosité singulière, et d’autre part selon une logique matérielle de la prolifération : à savoir toute dégénérescence cellulaire est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une catastrophe qui transforme l’espace, le détruit. Or, les dernières évolutions technologiques de la société japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent en grande partie à l’extérieur du champ problématique posé par les Å“uvres liées à la dégénérescence cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles déployées grâce aux numériques et aux réseaux. L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable matériellement d’abord, mais selon les implications numériques de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent que par les médiations technologiques qui nous permettent de nous y relier. Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant depuis la fin des années 90, notamment à travers ses recherches théoriques publiées dans Ec/art_S, mais aussi dans son livre 72(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique, Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées (signalétique urbaine, webcam, …). Dans Tokyo, Sadin, à travers une suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la réappropriation du haiku (1), à travers une métamorphose de la dimension naturelle d’appartenance de l’homme, met en évidence comment s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles, notamment avec l’une des dernières de ce siècle, celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme en son événement technologique, ne serait plus en rapport avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel, voire même dans la seule dimension immatérielle permise par l’ère numérique. Dans Tokyo, peu à peu, le réel est absorbé par la dimension des écrans, le réel est en surimpression sur la dimension de l’écran qui devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit l’homme n’est plus alors privilégiée, mais c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient première, espace sans épaisseur où l’on s’oriente, où l’on crée son existence, où l’on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où « on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée de l’autoroute à mille cinq cent mètres » (pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain ne se détermine sans être signification, signification inter-reliée à un magma de significations imaginaires sociales, alors il est évident que l’espace géographique de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo » (p.31).
De même les relations à l’autre se font par le double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison : « dans la salle de cours ou la cour de récré de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone on s’invite à dîner / On expédie aussitôt par fax le plan d’accès à la maison (…) On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans l’une de ses Lettres à Milena insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication à distance (2), Sadin montre que tout dans cette société s’est dématérialisé, a glissé du côté de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité qui imprègne et digère la dimension première de l’expérience, c’est pour mieux souligner la mutation comportementale de l’homme à son environnement. Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage, où l’agent est dirigé par un certain nombre de routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction, et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité. L’espace Tokyo décrit par Sadin, est un espace cybernétique, où de part en part, la masse humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques, des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace géographique est déterminée. « Au réveil on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) « au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried Chiecken » (p.15) « on hésite devant la télé-achat sur l’écran de sa Sony » (p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation du Cameroun sur un écran géant Hitachi » (p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club » (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie d’écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé et structuré autour de la consommation et de sa réalité numérique. En conséquence, le comportement des hommes va se définir par rapport à ce tissu saturé des significations qui constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées, et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne relevant que de types de contextes (3), mais se réduisent à un clicking incessant, clicking de la connexion. Forme de stéréotypie comportementale face à toute contextualisation de l’action. Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2 d’éc/art_S : « la dissémination technologique impose de tout autres structures, que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime de la successivité à celui de la prolifération ininterrompue de pulsations événementielles qui font circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques de l’identification, de la nomination, de la classification ».

Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement pensé en tant que phénomène matériel organique, qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique. Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues listes de marques, de repères, dans lesquels « on » agit, « on » se déplace, « on » interagit, « on » achète, c’est que la prolifération n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première. Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime part de cette réalité, tout est là virtuellement présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété, martelé, du point de vue numérique, par l’espace virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4). Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux) et non pas matériellement. Dès lors, face à cette prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à tout instant est traversé par ces métastases, totalement happé dans ces réseaux. Le livre d’Eric Sadin traduit bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible que derrière cette description se déroule une forme de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville, mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité synthétique d’un « on » qui se duplique, se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement dans lequel cette société s’est enfoncée au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que plus rien ne puisse être discerné véritablement : « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques foulards rouges ou jaunes » (p.171) De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source de destruction, Tokyo nous livre un corps tramé, imprégné de cette dimension virtuelle, corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse. Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à la fois selon les passages : particulier ou général. Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale, mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération de cette dimension numérique de l’espace.

Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme. S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques précédents ou bien encore 72, il y a un recul qui s’est créé, un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo est un laboratoire en temps réel et taille réelle de l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle, cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence peut coïncider avec des effets de désubjectivation et de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il a été thématisé en occident.

(1) Dans Tokyo, Eric Sadin se réapproprie la forme courte du haiku : 3 vers (5 / 7 / 5), à part qu’au lieu de donner à lire des images liées à la nature, comme cela s’est déterminé à partir du XVIIème siècle à la suite du renga avec entre autres Baho Matsuo, l’ensemble des images sont issues de l’univers technologique de la technopole Tokyo. Alors que le haiku était lié à une forme raisonnée de morale, ou de réflexion sur la destinée humaine, les haikus de Sadin ne sont que circonstanciels et descriptifs : « Halls daéroport / Pas ininterrompus on / Tarmac enneigé » (p.103).

(2) Lettres à Milena, Kafka, Imaginaire-Gallimard, pp.266-267.

(3) Cf. Les Gestes, Vilem Flusser, Hors-Commerce, 1999, où Vilem Flusser décrit le rapport entre gestualité et monde, selon deux hyppothèses : « Primo, l’être dans le monde (l’existence) se manifeste par des gestes, et secundo, on peut observer aujourd’hui des gestes jamais observés jusqu’ici » (p.185). Or, force est de constater que les gestes, par l’immersion dans des espaces-écrans, dans des sites, se réduisent de plus en plus au clicking. De même que le mouvement de corps-physique se réduit à l’immobilité face à l’écran, alors que l’avatar du corps pour sa part est en mouvement de plus en plus rapide (cf. les paradigmes descriptifs du web : autoroutes de l’information, tube, etc…). Dès lors, alors que pour Flusser l’observation des gestes implique « une série de mouvements significatifs, c’est-à-dire dont le but est déchiffrable pour ceux qui en connaissent le code » (pp.187-188), apparaît que par le clicking, la gestualité n’indique plus rien : que fait devant son écran (celui plasma de son laptop, celui de son téléphone i-mode ou u-mode) la personne ? Quelle est son activité ?

(4) Sur la critique du paradigme de la viralité du point de vue de la littérature contemporaine, on peut se reporter à mon article paru dans DOC(K)S numéro sur l’Action.

17 octobre 2005

[ Livre] Scène de la vie occidentale, Ludovic Bablon (Le Quartanier)

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173 pages, ISBN : 2-914919-03-4, 15€

éditions Le Quartanier & Hogarth Press

4ème de couverture : « Ici radio pare-brise avec dedans le ciel nocturne qui défile puis qui gît. Il est temps de descendre. Nous ne savons pas si nous allons monter. L’ascenceur gravit l’espace ; l’influx nerveux provoque le mouvement du muscle. J’essaie de compter jusqu’à trois et je vois ce qui arrive. Nous avons une course à faire et personne ne franchit jamais la ligne ; il est maintenant quasi certain que nous monterons ; je ne reste pas, on m’attend. Arrivé à quarante, je débraye puis j’embraye. Vive détruire« 

  Premières impressions : Découvert lors d’une lecture de ce texte à la soirée des 10 ans de la revue La femelle du Requin.(extraits + début du livre). Texte vif, le rythme de la lecture de LDM donnant à la prose de Bablon une incisivité qui entre en écho avec la critique du monde occidental qu’opère le texte, même si la lecture fut trop jouée. 

15 octobre 2005

[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

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Avec Héroïnes, il est certain que Christohe Fiat se place dans l’horizon qui fut ouvert avec Ladies in the dark et les ritournelles constituant les vies de Louise Brooks, Lady Diana Spencer et Tracy Lord. Héroïnes, livre sombre, qui tourne autour de destins qui se sont tracés en ligne de résistance, qui trace les trajectoires de femmes, qui en chacun de leur temps ont du lutter pour être, pour tout simplement être femme dans des temps où les hommes dominent et marquent de leur emprunte la mémoire.

Comme on le voit avec Wanda, après avoir pensé que « le temps est loin pour elle où elle voulait devenir écrivain comme un homme » et qui après sa séparation de Léopold de Sacher-Masoch, « réalise son rêve d’être écrivain comme les hommes et comme Léopold et d’avoir de l’expérience comme les hommes et comme Léopold et ne plus avoir peur de la vie comme les hommes et comme Léopold » (p.169). Mais, si une tonalité ressort de ce livre, il me semble qu’il faudrait se référer au texte qu’il consacra à björk dans JAVA n°21-22. Inaugurant son texte par une déclaration de björk sous forme indirecte: « björk dit qu’elle aime l’imprévu », peu à peu il déconstruit la mythologie de la chanteuse pour montrer que cet imprévu, ce qui échappe à toute anticipation, n’est autre pourtant que ce qui appelle par essence l’existence : la mort et les structures qui en tissent la démesure pour l’existence, le temps et sa juxtaposition de circonstances. « björk dit que l’avenir est un combat imprévisible contre la mort et contre l’ennui et contre le pouvoir et contre le démon ». Au lieu d’un discours sur sa musique : un nom (1) qui déréalise — en étant plongé dans l’univers pragmatique d’une existence — les mythes qui y sont associés. « La plus grande crainte de björk c’est l’ennui qui est un ennui qui est lié à l’avenir qui est un combat imprévisible contre l’ennui ».

Cet imprévisible aurait pu être l’exergue de cette lecture de Héroïnes. Tout semble s’y condenser : la mort tout d’abord, parmi les 5 femmes suivies, le destin de Sissi s’achève le 10 septembre 1898 à 14h40, victime d’une agression. Isadorra Duncan meurt d’un accident de voiture au début des années 20, prise dans la furie d’un combat existentiel contre Sergueï Essénine. Madame Mao, dans la lutte pour sa reconnaissance de femme face à une société dévouée à Monsieur Mao, finit son existence en se suicidant. Quant aux deux autres, non pas mortes tragiquement, mais hantées par la mort, pour Courtney Love par celle de Kurt Cobain, pour Wanda de Sacher-Masoch, par celle de Leopold de Sacher-Masoch, son ex-mari, dont elle retracera une vie 11 ans après son décès : Meine Lebensbeichte. Mais aussi, les démons, le pouvoir et l’ennui.
Christophe Fiat, comme il l’a entrepris depuis quelques années, notamment l’an dernier avec Qui veut la peau de Harry ? (inventaire-invention) en vient à une écriture des plus intimes autour de l’humanité, même si celle-ci, comme je vais le montrer ne tient aucunement à une teneur psychologique ou encore à l’ « incarnation » réelle de personnage ou bien encore à de beaux sentiments. Cette écriture plus intime est celle qui, à travers ces 5 femmes, montre à quel point une existence se place dans cet abîme de l’à-venir, abîme où se rencontrent toutes les structures bâties par l’homme pour construire son ego : la politique, la starisation, la dimension économique, les luttes d’intérêt réelles ou imaginaires, etc…
Avec björk, il montrait, à travers ses ritournelles, à quel point derrière le nom et son système de diffusion, qui correspond à une valeur imaginaire sociale, se cache au
ssi un dispositif de fragilité humaine faisant l’épreuve de son ennui à partir de sa réussite économico-médiatique. Avec Héroïnes, selon une même logique, il montre comment des noms se construisent, des noms, ceux des héroïnes. Sa volonté tient ainsi à décomposer les machines événementielles qui ont construit la norminalité de ces noms, leur force de connotation, leur puissance symbolique.
Dans La ritournelle, Christophe Fiat explique qu’il écrit une poésie au galop, qui joue avec la répétition comprise au sens deleuzien. La répétition se construit au sens poétique du galop dans la langue poétique par « la forme du « et » suivant une logique du ET ». Ecrivant, ses phrases ne sont pas prédicatives ( « est ») mais cumulatives, connectives, sans jamais entrer dans la volonté de poser une identité d’être aux choses. Dans Héroïnes, non seulement le présent de narration de l’épopée ressort pleinement (2), mais en plus il est posé dans deux ritournelles qui ont pour stratégie le montage linguistique et le rythme : … « dit que« , et « on voit que« .
Travail d’écriture avant toute sorte d’incarnation de la langue : narration schématique. Mais attention ce serait se tromper de penser qu’il s’agit là d’un sacrifice de la langue. Bien au contraire, en la dépouillant et la provoquant à n’être qu’un ensemble de connecteurs propositionnels, circonstenciels, temporels, une longue suite de juxtapositions de scènes, Fiat retrouve ici la matrice première qui est celle de la composition de la narrativité.
Chaque phrase devient comme un connecteur de détermination du nom, de ce qui va l’impliquer et de ce qu’il implique. La densité d’une trajectoire d’existence se compose . Chacun des textes articule et désarticule le temps de ces femmes, le met en dispositif en réagençant les causalités qui l’ont déterminées [chaque récit de femme s’articule selon une stratégie temporelle particulière] .
Chacune des vies, à travers cette langue apparaît comme le courant d’une énergie, au sens bergsonien, qui se débat contre les nécessités, les résistances physiques qui les détournent. La nature des événements détermine les bifurcations des trajectoires. En multipliant à outrance les micro-événements (dates, lieux, circonstances, protagonistes [autres noms qui viennent rythmer les séquences juxtaposées] = liaison entre des éléments avérés, des ouïes-dire, des légendes), nous sommes pris dans le vertige de séries causales qui, en définitive, ne trouvent leur sens que dans ce qui a échappé au nom. Assez rapidement dans la première partie sur Courtney Love, il pose la limite même de cette représentation biographique qu’il donne. Certes, il met en évidence les différents événements qui la concernent, mais quand à ce que Courtney Love expérimente elle-même en elle-même, son vécu de sens, il expose l’impossibilité de la saisie. « A-t-elle fait à l’âge de quatre ans un mauvais trip ? Ou a-t-elle puisé dans quelque conscience originelle à laquelle aucun adulte ne peut aspirer ? (…) Alors peut-être que Love, à quatre ans, n’a vu que des jolies lumières et des jolies couleurs et peut-être que ça a été pour elle une belle échappée dans la confusion de sa vie quotidienne. S’en est-elle rendue compte ? Personne peut le savoir à part Courtney Love » (p.17).
Cette mise en évidence de son écriture n’est pas négative, mais déplace plutôt les enjeux de la biographie. Non pas saisir le vécu psychologique d’un personnage, romancer et personnifier ses états d’âme, ou encore les essentialiser pour en définir la morale, mais davantage montrer en quel sens une personne qui obtient un nom à partir duquel se focalise une attention, en vient à transformer son champ d’appartenance par la puissance associée à la nommination. Chacun de ces destins n’illustre que lui-même, des séries événementielles dans lesquelles se sont constituées des identités nominales pour celui qui leur est extérieur, étranger, postérieur : vous, moi, Christophe Fiat et tant d’autres encore. Ce qui est en jeu dans la bio-graphie, c’est en quel sens cette vie s’est inscrite, gravée dans la mémoire par le moyen de la représentation (La scène et la musique pour Isadora Duncan et Courtney Love, Le pouvoir politique pour Sissi et Madame Mao, la littérature pour Wanda),
C’est pour quoi, avec Sissi nous retrouvons les enjeux qu’il a posé dernièrement avec Batman dans Une épopée, où il indique en quel sens l’épopée et les tournants de l’histoire de Batman s’inscrivent dans sa représentation (3). Avec Sissi, Sissi à la fois impératrice réelle, et incarnation d’une certaine image de l’amour et de la femme grâce à Romy Schneider, Christophe Fiat explicite certains enjeux de cette écriture : mettre en question des représentations. Sissi est à la fois photogénique en photographie au XIXème siècle, et dans sa représentation incarnée par Romy Schneider, qui elle aussi aura un impact au niveau de certaines valeurs collectives (4). Donc, rien à rechercher du point de vue de ces femmes, tout à comprendre dans la relation entre espace monde et existences de ces femmes. [Poésie de l’action et de l’événement].
Car c’est bien là que se joue l’ensemble de ce texte : la narration non pas de personnes (pesanteur psychologique, variation littéraire autour des circonstances) mais d’une remise en situation de la subjectivité déposée dans le nom, dans un schème historique. Aucune emphase, donc, aucune harmonie stylistique, mais le haché de juxtapositions événementielles, souvent hyper-référentialisées [date, lieu, circonstances, situations économiques], les trajectoires à bout de souffle de ces femmes.
Et c’est là, je crois toute la force de ces 5 montages que nous offre Héroïnes, la lecture est prise par la suite de chacun des récits, dans l’excès de ce qui se passe au présent pour ces femmes ; la lecture fait face à des étapes qui se succèdent, où la tension qui se joue, se détermine non par l’illusionnisme de la représentation, mais par l’excitation cognitive que créent les phrases juxtaposées vis-à-vis du nom qui les traverse. La juxtaposition est une accumulation de présupposés circonstanciels pour saisir la nature de la résistance et de la lutte de chacune de ces femme : ce que fut pragmatiquement leur liberté .
Ainsi nous suivons la création de ces femmes, ces femmes qui, toutes, sans le savoir pour certaines, en le sachant pour d’autres, se sont construites leur nom comme des héroïnes, par jeu, pour se masquer, pour endosser un destin à la mesure des hommes. Dans l’épopée, depuis Homère, c’est par le nom du père que l’on désigne les personnages centraux. C’est par jeu, dans le jeu de la pseudonymie, que celles-ci ont recherché à s’enfanter elle-même, s’enfanter historiquement parlant. Mais c’est Wanda qui représente la figure la plus explicite de ce jeu, Wanda qui, prenant des pseudonymes pour signer ses lettres adressées à Léopold Sacher-Masoch, et ayant « pris beaucoup de pseudonymes dans ses lettres comme Emilie, Santalla, prend le nom de Hero, comme héros ou héroïne » (p.149).

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(1) Il est indéniable que la force du nom, en tant qu’il est inscrit et répétable, identifiable comme densité affective et cognitive particulier, est important chez Christophe Fiat. Celui-ci analyse depuis ses premiers textes, la force du nom propre. Ainsi dans björk, à la dernière page de son texte, juste avant de passer à la valeur d’échange liée au nom de björk, il écrit : « björk = björk© », à savoir la représentation copy-rightée du nom synthétise l’ensemble des plans qui la constituent (sensible, musical, époqual, économique, etc…). Cf. mon article dans Fusées n°7 : poésie au galop. (2)L’un des exemples marquant de ce processus de présentification et d’aplanissement temporel, apparaît au début de la partie sur Madame Mao : « L’action de cette histoire se passe dans une ville de Chine du Nord au début du XXème siècle. La ville s’appelle Zucheng dans la province du Shandong. C’est une amie qui fait la sage femme. Le père n’est pas là. Il se saoule. » (p.175) Par ce présent permanent, toute mise en tension dramatique est déchargée.Ce présent constant vient renforcer le travail qui est opéré par les ritournelles, et même peut venir s’y substituer, en assumer leur stratégie. L’idée d’une poésie excessive que se fait Christophe Fiat, tient dans « l’excès de langue poétique qui jeette la poésie dans un acte poétique qui fait jouer le montage linguistique contre la description mondaine et la manière stylistique contre les essences et la flexion/torsion des énoncés contre l’inflexion de la langue et le rythme qui fracture contre la mélodie qui harmonise » (La ritournelle, p.39). Dans Héroïnes le présent permanent indiqué par la récurrence des deux formules … dit que et on voit que, se joue ainsi dans la boucle d’une ritournelle.(3) Cf. mon article sur Une épopée, une aventure de batman.Pour l’exprimer rapidement, Christophe Fiat construit avec Batman une double dimension de constitution du personnage : 1/ plan fictif de ses aventures; 2/ plan économique de sa fabrication commerciale.(4)Se joue ici le croisement entre la stratégie liée à l’image photographique pour Sisi et de l’autre l’impact cinématographique des films où Romy Scheider lui a donné ses traits. Fiat insiste avec ce croisement sur le fait que l’image que nous nous faisons à partir d’un nom, et donc que le corps qui est supposé être sous ce nom, sont d’abord le résultat d’une représentation. En l’occurrence pour Sissi, celui de la photographie car « le cinéma n’est pas encore inventé et la photogénie irradie sa lumière partout » (p.56). Et cette représentation peut avoir de l’impact, au point que l’on puisse se demander « comment les gens tiennent du cinéma toutes leurs idées sur la vie romantique »

11 octobre 2005

Derviche/Le Robert de Bernard Heidsieck, par Gaëlle Theval

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Difficile de présenter le dernier ouvrage de Bernard Heidsieck publié par Al Dante (faisant suite à La Poinçonneuse dans le programme de réédition des Å“uvres du poète), Derviche/Le Robert. Première difficulté : quel rapport peut-il diable y avoir entre un derviche et le Grand Robert de la langue française ? Cet “ abécédaire malgré lui ” est présenté par Heidsieck dans les précieuses “ notes à posteriori ” qui retracent la genèse des poèmes comme résultant de deux souhaits : “ Le premier consistait à tenter de réaliser une suite de poèmes sonores qui, enregistrés, eussent dû donner l’impression de tourner sur eux-mêmes, dans l’espace. D’osciller entre un nombrilisme circulaire et une lévitation extatique : de là cette référence aux derviches tourneurs dans le titre. ” Et le second souhait consistait à “ réaliser un abécédaire à partir des dix premiers mots de chacune des lettres de l’alphabet de Grand Dictionnaire Le Robert, et dont le sens m’était totalement inconnu. ME DEVAIT L’ETRE. ” Mais, deuxième difficulté, on se rend vite compte que cet abécédaire ne contient pas, à de rares exceptions près, de définition de ces mots : ni “ glossaire j’y serre mes gloses ” à la Leiris, ni hommage à l’esprit de système du dictionnaire (Michèle Métail, à laquelle le poète fait d’ailleurs référence pour montrer que son travail se situe précisément à l’opposé du sien), c’est justement là que se situe toute la singularité de la démarche heidsieckienne. Il s’agit de faire Å“uvre à partir de ces “ trous noirs ” que deviennent les mots inconnus, de tourner autour de ces trous pour rendre son ignorance créatrice : dénués de toute signification, ces mots sont de l’ordre de l’abstraction pure, ils ne renvoient qu’à leur propre occurrence. Cependant il n’y a pas pour autant d’abandon aux prestiges du Verbe ou de jeu sur l’impression sensible, sonore de ces mots (comme chez Leiris ou dans les jeux de mots de Rrose Selavy), comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un poète sonore (ce qui montre cela dit en passant qu’en aucun cas la poésie sonore ne saurait être assimilée à un culte de l’oralité fondé sur la “ musique des mots ”..). En fait, comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck, poésie action, ed. J.M Place, 1995), ce qui intéresse le poète ici, c’est non tant la relation du signifiant au signifié, d’ordre sémantique, “ que celle, qu’il faut bien qualifier de sémiotique et de pragmatique à la fois, du sujet parlant aux termes qu’il utilise. ”. C’est bien le sujet qui est en jeu ici : “ Personnellement questionné par ces mots inconnus – inconnus de moi, et, à la limite, de moi seul, peut-être – apostrophé par eux – et ce fut le jeu même de mon travail – , s’imposaient des réponses personnalisées, subjectives donc. ”. Un “ précipice de subjectivité ” s’ouvre ici, contrairement à ce qui se passait dans les “ biopsies ” et “ passe-partout ” par exemple, dans la mesure où ces mots inconnus sont “ spécifiques aux voies suivant lesquelles je me suis approprié cette langue, je m’y suis constitué comme sujet parlant. ”(Bobillot).
Le “ je ” se voit donc mis au premier plan, mais aussi mis en danger par l’aveu même de son ignorance. En effet, dans les “ notes à posteriori ” et dans un certain nombre de poèmes on retrouve tout un lexique du danger, de l’accusation, de l’aveu qui va jusqu’à être mis en scène dans des “ mini-psychodrames ” (lettre S). Le sujet est provoqué, “ fatalement impliqué, malgré lui, dans le cadre de dialogues et empoignades sur chacun de ces rings de combat ”. Et effectivement le poème prend souvent l’allure d’un ring, le “ je ” se voyant alors poussé dans ses derniers retranchements par une instance autoritaire, une voix inquisitrice (qui n’est autre que celle du poète pourtant, comme si cette autorité était interne), comme c’est par exemple le cas dans la lettre “ C ” : “ CABUS…vous connaissez ?/ OOOHHhhh ! vous insistez !…vous insistez !…C’est odieux ! (…) JE-NE-LE-SAIS-PAS ! NON !… ”, ou encore dans la lettre “ S ” qui met en scène de dix façons différentes une situation d’aveu. Ou bien le sujet se voit littéralement, physiquement agressé par ces mots inconnus, dans la lettre “ E ” il est proprement menacé d’étouffement, enrubanné par les mots qui lui tournent autour, et dans “ N ” les mots-bourdons tournent autour de sa tête (on retrouve nettement, ici comme dans le reste de l’œuvre, le motif initial de la giration). Dans le même ordre d’idées, les mots inconnus sont souvent présentés, personnifiés, comme “ hautains, snobs ” ils “ toisent ” le poète de toute leur splendeur au point que dans “ L ” le locuteur en vient à “ tourner, tourner autour des mots dressés pour rendre hommage à leur mystère ”. Totems, ces mots deviennent figures de pouvoir et dans une certaine mesure c’est bien la question du pouvoir de la langue qui est posée de façon sous-jacente, ou plutôt de la maîtrise de la langue comme source théorique de pouvoir, ce que souligne entre autres la présence, à la lettre “ K ”, de Joseph K, figure par excellence de l’individu persécuté par un pouvoir arbitraire. Le poète ne va pas jusqu’à s’identifier à Joseph K, loin de là, mais sa présence fonctionne malgré tout comme un signe qui oriente vers cette question de l’autorité. Et, finalement, le fantasme de maîtrise totale de la langue est critiqué et mis à mal, Bobillot parle de “ deuil de la maîtrise ”, deuil qui passe avant tout par l’humour, très présent dans ces poèmes et souvent désopilant, ainsi que par la référence constante au quotidien, qui constitue un axe majeur dans la lecture/audition de ces poèmes.
Ces mots abstraits apparaissent en effet comme autant de trous dans le quotidien qui est omniprésent, comme matériau sonore, verbal, ou comme situation de dialogue. Ce quotidien apparaît en effet d’abord comme un matériau sonore, non pas simple “ ambiance ”, mais élément a part entière du poème : on retrouve les bruits de métro de La Poinçonneuse dans la lettre “ B ”, mais on entend aussi les cliquetis des machines à écrire et des ordinateurs de la banque (“ U ”), le bruit d’un marteau-piqueur, d’une soufflerie etc.…C’est aussi un matériau verbal, notamment à travers l’emploi du lexique bancaire (qui faisait partie du quotidien de Heidsieck, celui-ci étant banquier) et de nombreux clichés, (par exemple dans “ Q ”, composé entièrement à partir de dix clichés auxquels s’opposent les mots inconnus : “ Veuillez alors croire, cher Monsieur, à l’expression de mes sentiments très distingués – Quibus ”). Enfin, c’est une situation de dialogue (le quidam qui entre dans une banque de la lettre “ U ”, la consultation bancaire lettre “ I ” etc.). Ainsi, comme le dit Heidsieck, “ bien qu’abstraits, ces mots inconnus ont fini par devenir les crampons concrets d’une descente dans le banal et le quotidien ”. Comme si au fond il y avait exorcisme réciproque, comme si le quotidien dans lequel faisaient irruption ces mots agressifs de par leur étrangeté en permettaient l’exorcisme (“ B ” : “ Et tout cela…alors même (…) que ces dix mots (…) me ramèneraient bien plutôt…et cela sans coquetterie ! bien plutôt…à mon trajet quotidien “ Pont-Marie ”/ “ Chaussée d’Antin ” (Aller/Retour), accompli… ”), et vice-versa. La lettre “ I ” est très significative à cet égard : cette séquence met en scène un banquier en train de prodiguer des conseils à un client, mais des mots inconnus surgissent dans la bouche du banquier en train de manier la langue de bois et tout le “ prêchi-prêcha ” habituel…l’inconnu, le non maîtrisable surgit au sein même du langage policé du pouvoir, et en cela ce poème fonctionne un peu à la manière d’un autre poème de Heidsieck “ B2/B3 ”, dans lequel un énoncé de type purement bancaire, tout ce qu’il y a de plus aride, se voyait contrebalancé puis parasité par des cris de plus en plus fort sur la piste de droite, cris inarticulés, langage non policé du corps qui venait perturber le discours premier pour finalement l’exorciser. “ B2/B3 ” est d’ailleurs diffusé en sourdine dans “ M ”, poème dans lequel le verbe “ se contredire ” est conjugué à toutes les personnes et à tous les temps…car il y a ici une contradiction réelle, les mots inconnus revêtant tour à tour le visage de l’autorité, de la maîtrise du langage, et le visage opposé de l’inconnu comme moyen d’exorcisme. Et la contradiction est une figure majeure, structurante de la poésie de Heidsieck : être poète et banquier, telle est la difficulté principale que l’on retrouve dans son Å“uvre et plus particulièrement ici comme moteur. Ainsi le poète désignait-il “ B2/B3 ” comme “ une tentative de résolution de trajectoires inversées, d’un exorcisme réciproque d’activités apparemment contradictoires ”, ce qui peut s’appliquer non seulement à “ I ” et “ M ”, mais aussi à l’ensemble de Derviche/Le Robert.
“ SWIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIITCH ” , voilà selon Heidsieck le bruit que fait cette transition quotidienne, difficile entre la banque et la poésie, “ switch mental ”, bond d’un monde à l’autre qui est relaté dans “ D ”, où se côtoient, sur la piste de gauche le langage quotidien de la banque, sur la piste de droite des extraits d’autres poèmes-partitions (“ Vaduz ”, “ Tu viens chéri(e) ”, “ Canal street ”, “ D2 ” etc…), mais qui infuse l’ensemble, tant les références à la banque et les citations d’autres poèmes s’y croisent. L’œuvre acquiert plus que jamais une dimension métapoétique, peut-être celle d’un bilan, d’un bouclage, tant la circularité y est importante, la giration du derviche permet in fine de boucler la boucle, l’exorcisme réciproque opère, et comme toujours nous y trouvons notre compte.

9 octobre 2005

À propos de Charles Pennequin, par Thierry Rat

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A propos de Charles Pennequin

Thierry Rat


Sa poésie sort par sa parole, sa parole est dans la poésie, elle ne fait pas poésie, elle ne dit pas la poésie, elle est dans la poésie et sort de la poésie par sa parole, ce n’est pas un flux tendu, c’est une parole qui revient qui ne cesse de revenir à l’infini, sa poésie est le lieu même du fini qui n’en finit pas de finir, elle est l’expansion à l’intérieur de sa propre finitude, et n’en finit pas de s’expanser ou de s’ex-penser, c’est une poésie pensée du dedans qui s’ouvre au dehors par et dans la parole, par l’interstice qui peut être la bouche mais aussi le corps, un corps entre-fendu par où passe et repasse la parole, la parole qui est l’ouverture par où la poésie s’ex-porte, se présente, elle est le présent du moment où elle se donne, elle ne donne pas à entendre, elle se donne, parce qu’elle est à cet instant hors de lui, elle n’est plus le poète disant, elle est le dit qui s’ouvre et en s’ouvrant ce dit, se donne à l’autre, elle est désir de la parole concédée à l’autre.

7 octobre 2005

Lissez les couleurs de Joël Hubaut, par Philippe Boisnard [2]

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Trouée Sonore

Christian Prigent, dans Ceux qui merdRent disséquant la question de la « crise de la poésie », exprime le fait que loin de penser à une crise selon le sens consensuel des crises qui touchent et mettent en péril des institutions, la crise est l’état positif de la langue poétique, c’est-à-dire qu’elle n’est qu’autant qu’elle crisse, se creuse, croît et se brise dans l’abîme d’une langue qui s’ébruite en creux au-delà du trou de la bouche. « L’enjeu est toujours de faire résonner dans la langue quelque chose de vivant, quelque chose où l’époque et les sujets qui la vivent s’expriment hors des codes appris et fondent avec cela, à chaque coup renouvelé, la poésie », « c’est comme s’il fallait à chaque fois déblayer le terrain et mettre la poésie en crise, pour que ressurgisse, nue et crue dans le trou ouvert, la question de la poésie ».
Crise de la poésie alors qui serait consubstantielle de sa survenue, phénoménalement inscrite dans ses mots, chaque mot devenant l’abcès crevé de sa langue, la crevasse créée de la langue tenue, moulée selon le plan communicationnel moyen de la mondanéité. Mettant ainsi en évidence l’expérience linguale de la poésie, Prigent, bien évidemment, s’il insiste pour une part sur le travail opéré par les avant-gardes qui ont fait TXT, cependant indiquait déjà une généalogie de langues se filant de Rabelais à Rimbaud, de Artaud à Pennequin. Car de fait, et jamais de droit, la poésie ne pouvant se figer dans une loi et un cadre, ce qu’il énonce touche ou encore provient de chaque expérience singulière faite de la langue, de chaque expérience qui ne s’arrête pas seulement au sens, mais prend avec soi la totalité matérielle de la phonè.
C’est dans cette ligne généalogique que s’inscrit Lissez les couleurs ! à ras l’fanion de Joël Hubaut.
De Joël Hubaut, on sait depuis maintenant belle lurette — 10 ans ? 20 ans ? 30 ? — qu’il est grossiste en art, grossiste boucher, celui qui coupe dans la réalité, dans les collections-étiquetées du monde ossifié, pour construire ses architextures épidémiK, cancérales. Le travail de Hubaut, comme le soulignait encore Michel Giroud (Joël Hubaut, l’excentrique, 2001), « organise la désorganisation du pseudo-ordre ossifié-gelé pour inventer un organique de la surprise, de l’imprévisible dynamique de la coïncidence non-calculable. (…) Espaces où s’affrontent les diverses cultures, Hubaut construit un espace à plusieurs dimensions non réductibles à des éléments simples ; ça devient toujours de plus en plus obscur, de plus en plus imbriqué, de plus en plus tissé, de plus en plus dense, de plus en plus vivant, de plus en plus fictif, de plus en plus foisonnant ». De Hubaut, on connaît les rassemblements hétéroclites d’objets du quotidien taxinomiés à foison par rite ou rythme de couleurs (le rose, le jaune, etc…), on connaît les amoncellements décharges qui sculptent un réel précédemment aboli par la réalité sociale du consumérisme. Mais on connaît moins sa langue tortueuse, torturée, sa langue qui elle-même du trou comblé par la novlangue sociale surgit et s’invente labyrinthe vivant d’une épidémiK démangeaison du souffle, du corps. Tel que le demande alors Giroud : « et si le père Hubaut », bubutant de sa boucle le blablattement de la langue, « était un nouveau romancier d’une espèce encore inconnue nous déroulant les rhapsodies idiotes de son récit sans queue ni tête, notre épopée terrestre si terriblement stupide » ? Oui, et si ? Si, en effet, oui, tel semblerait être le cas, avec ce Lissez les couleurs, sorte de longue mono-rhapsodie en faveur d’une langue qui à l’instar de ce que disait Prigent brise le carcan réducteur des syntaxes conventionnelles.
Dans ce texte, Hubaut, s’il manifeste une autre origine linguale de l’articulation, cependant reprend à son compte cette crise, ce creux qui démolit la langue figée de la grammaire de Dieu ou des Nations. Et c’est bien cela, tout d’abord qu’il faut remarquer. Texte qui n’est pas la trace d’une présence idiolectale d’une extériorité, mais qui prend à sa charge la critique de la fossilisation/réduction de la phénoménalité de la langue par la société et ses repères castrateurs.
Le fanion, ce fanion, qui apparaît au titre du livre, est celui aussi bien de la nationalité linguistique que celui de la religion, que celui du territoire drapé sous le drapeau bandé. Ce drapeau se découvre ainsi linceul de toute enfance idiolectale : il vient recouvrir la prolifération épidémique de l’expression organique du dire, il vient l’étouffer comme la saucisse vient dans la gorge s’enfoncer et réduire le cri ou le rire à n’être plus que gargouillis dépouillé de sa sonation. « La langue de l’origine de la morale contagieuse est comme une saucisse molle dans le trou de la masse infectée par Dieu avec le drapeau pour la pureté de la pensée unique et la langue est comme une saucisse molle qui colle le drapeau dans les poils de la pensée unique » . La langue cadenassée, la langue moulée des territoires gelés, gainés, est mise en évidence par Hubaut selon un principe viral ou cancéreux, une propagation elle-même épidémique qui est venue s’inculquer et s’incuber dans les bouches ouvertes de ceux qui veulent parler.
Ici, il faut souligner l’ontologie de la novlangue, de la langue communicationnelle. Elle met en évidence que la morale de la langue n’est pas naturelle, mais est maladive, est cancéreuse, sorte de dégénérescence cellulaire du dire qui s’invagine des syntaxes purifiées et putréfiées des interdits aussi bien politiques que religieux (pouvons-nous éviter de penser à Nietzsche ?). Ainsi l’homme ne serait pas par essence ce « zoon logon echon » dont nous parlait originellement Aristote, pouvant ainsi le réduire à être un vivant politique (bios politikos), mais en écho à Nietzsche et à sa Généalogie de la morale, il indique que la langue sociale, la langue contrôlée politiquement est établie par une maladie du corps, une déficience de sa possibilité à être puissante, provenant de son impossibilité à incarner sa volonté. Geste de guerre, contre le clonage des mots dans la bouche, le texte selon cette première lecture est un pointage, une mise en lumière de la réduction des articulations. « Chaque langue est la copie de la langue du moule de la masse de la série du trou moulé dans la bouche et chaque homme appartient au moule commun du moulage de l’homme et nous sommes tous des hommes bouchés dans la masse du moule d’uniformisation et nous sommes tous des hommes mous dans ce moulage » .
Le trou de la bouche selon ce moulage est ainsi réduit à être bouché, empêtré, dans « la loi du moule », qu’elle soit politique ou religieuse. Car c’est bien là l’angle d’attaque et d’approche que suit depuis des années Hubaut, cette question du cloisonnement de l’homme dans l’idéologie, cloisonnement dont il témoigne par les couleurs tel qu’il l’explique à Thierry Heynen en 2001 pour la Galerie Marcel Duchamp – Yvetôt. « Les couleurs me semblent déterminantes dans les relations de territoires, qu’on soit conquérant ou seulement possesseur. Toute forme de propriété implique une protection qui peut virer à l’étanchéité et au blindage totalement belliqueux ! (…) Je pense à toutes les formes réactionnaires d’ultra-ethnisme, d’ultra-nationalisme, d’esprit sectaire et buté avec ce choix catégorique d’une couleur qu’on brandit comme un drapeau ». Du trou de la bouche, bouchée, langue moulée à la louche de ce qui la bouche, ne reste plus que les mots uniformisés, inculqués, et capitalisés sous l’égide des grands principes signifiants. Car parler la mass-langue bouchée ce n’est que puiser dans le fatras mono-tone de la banque centrale de la langue anémiée, du nomos des mot mis aux pas.
Face à cela, pour Hubaut : la possibilité de la ligne rhizomique, se référant indirectement à Deleuze et Guattari. Face à cela une ligne de fuite de l’idiolecte, d’un idiome non-contaminé par les couleurs des drapeaux, non capitalisés par l’industrie anale, ahanante du ventre des syntaxes officielles qui créent les étrons étouffants des langues-morts. C’est ainsi que Lissez les couleurs peu à peu glisse dans l’hubris d’une langue qui devient prolifique, épidémiK par sa décomposition en boucle de la logique des séquences phonétiques. La ligne de fuite n’est pas par une abstraction ou un retranchement des mots, mais par leur foisonnement, leur multiplication par un étouffement de contre-investissement. La langue prolifique se compose/décompose à l’image de la fractale, séquence qui se démultiplie, et entre alors en résonance avec les travaux CLOMIX (CLOM signifiant : Contre L’Ordre Moral) , fractale épidémiK, à partir de même unité phonique, démultiplier les profondeurs, les espaces soniques, les aléas perturbés des syntagmes. Langue qui se fait miroir des travaux des monochromes, où le but n’est pas de seulement montrer le système concentrationnaire, même si c’est l’un de ses enjeux, mais de montrer que la multiplication conduit à la perturbation, aux dysfonctionnements, aux aléatoires d’une densité matérielle qui brise justement le système concentrationnaire. « La couleur, c’est juste un outil, une machinerie pour déclencher une dérive d’expériences parce que j’aime la vie. Je parle de la couleur discriminante bien sûr, mais ça doit dépasser largement cette problématique. Tout est fuyant, la cohérence interne n’est qu’apparence, évidemment, je travaille cette histoire de territoire de la pensée unique mais en même temps je me débine ailleurs et je ne sais trop où !!! » (entretien avec Thierry Heynen).
Glissement, enlisement, empâtement des mots dans la bouche qui, peu à peu, lentement perdent leur moule, perdent les syntaxes conciliantes, se délient de la grammaire et de la phonation intelligible, pour se réaliser dans une autre langue, non moulée, mais démoulée, non collée au drapeau et à leurs couleurs. Ceci apparaît aux alentours des pages 60-61. Langue qui s’exvagine du creuset où elle est digérée et empêtrée, ou encore s’expérimente en marge de l’intelligibilité : « on beurre le tule de l’yau à frond dans sa bouche et toute la rale gouline les mouches et toute la rale gougou du rfana et toute la rale tiquele l’dra dans la drouette » « é gloupe lé glo du releu o brou la vliche o kolo o brou la briche é jecgue la rouche routs dénédu » . Langue de la déchéance dirait le parlant-régulier, arrêté à la communication maîtrisée, langue d’aliéné voire de dégénéré. Mais non, et c’est là de ce trou, trou de la bouche qui se risque à cracher les étrons qui lui ont été enfoncés, que sort une autre phonè, celle-là idiolectale, qui alors articule autrement les mots.
Dans l’horizon d’Artaud, Hubaut pose la possibilité de se reconstruire un corps neuf, un corps nouveau qui de sa bouche parle une langue qui n’est pas étouffée. Cette langue-corps est neuve non pas en tant qu’elle invente, non pas parce que ses mots lui seraient propres, mais parce qu’elle se construit autrement à partir des mots qui lui ont été enfoncés. L’idiolectal n’est pas une langue de l’origine, c’est la régénération des articulations du langage-étron fiché dans la gorge : « Tu peux arriver à modifier chaque mot-saucisse avec la colle de la charcuterie et plus tu colles ta langue et plus tu te décolles de ta bouche collée à la bouche bourrée de saucisses » .
L’ idiolectal ainsi n’est pas pureté, car la pureté tient toujours à la morale, à l’épuration voulue au nom de Dieu et de la nation. La pureté, c’est ce qui refuse l’obscurité, les zones d’ombre du trou de la bouche et qui veut emplir ce trou des mots-saucisses de la mass-langue. Non, tout au contraire, l’idiolectal est l’impur, « nouvelle langue impure, (…) une vraie langue impure qui jaillit hors du moule de la purification de la merde » . Déboucher le trou, c’est alors accueillir une digestion épidémiK qui ne vient plus d’un totalitarisme linguistique, mais des accidentalités possibles de cette démultiplication de la langue dans un corps singulier.
Car « ta langue est une nouvelle parole d’amour pour l’impureté de la vie dans l’énergie du monde et ta parole est une énergie pour l’amour du monde ».

4 octobre 2005

[livre] Pan-Europa de Fabrice Bothereau (éd. Le Quartanier)

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éditions Quartanier, poésie, 136 pages, ISBN 2-923400-00-3, 14 €.

Texte de 4e de couverture
«Pan-Europa essaie de donner à lire de la poésie. à donner à lire et à penser de la poésie. persuadé que la poésie se pense au moment où elle s’écrit, et se donne à lire. cependant, pensée et moments s’étirent dans le temps. ainsi, la première idée du livre remonte à 1995, me semble-t-il. un certain temps pour écrire quelque chose. comme une histoire. commune histoire. une tentative de restitution d’une histoire. les questions auxquelles tente de répondre Pan-Europa sont celles-ci: comment construit-on une histoire? quelle histoire nous est-il permis? Pan-Europa est une tentative poétique de répondre à cette impulsion narrative, là où, il faut bien le dire, la fiction du monde a échappé à la poésie – le fait journalistique a triomphé de son ancienne rivale haïe, la littérature. tandis que rien, du même coup, ne peut échapper de la littérature – il suffit de lire.
lisez donc une histoire dans Pan-Europa qui raconte comme une chronologie du poétique. et une chronique de certains faits. où tout est merveilleusement poétique, pendant que deux ou trois catastrophes; au sens propre: cata-strophe si étymologiquement – kata-strephein signifierait bouleversement, ce qui tourne en dessous. il arrive alors que, tandis que nous coulons des jours heureux consuméristes, des tourbillons infernaux tournent sans cesse sous nos pieds. et c’est de ceux-là dont on parle. dans le même temps, des tourbillons aériens – hertziens, électromagnétiques, ne cessent de propager la destruction parousiaque du langage. dont acte. je dis que la poésie a en charge cela, d’un double point de vue/mire: critique, et créatif. il faut être plus beau que la bête, et ne pas se complaire dans le fumier qu’elle ratisse sans cesse pour nous. mais ce qui est beau est rare autant que difficile, a dit Baruch. c’est pour cela que la fin du recueil cite la destruction du langage, son appauvrissement inéluctable – une autre victoire du totaotalitarisme – et, en quelque sorte, son ornement, son archaïsme, qui fait retour sur la scansion. fabrice bothereau. à Byssale.

3 octobre 2005

Fenêtre, porte et façade de Jérôme Mauche, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 22:00

Cadrages/décadrages
Tout a lieu dans Fenêtre, porte et façade, longue prosodie, selon la question du regard, d’un regard qui établit le livre comme une vision synthétique de lui-même, comme ce qu’il aurait vu et dont il devrait se séparer pour poursuivre sa propre vue. Ainsi, ce livre, de Jérôme Mauche apparaît immédiatement comme une sorte d’accumulation de détails du visible, redonnés d’un point de vue général parcellisé : « le panorama compile, vus de si loin, des faits et des gestes regardables » , nous explique-t-il. En effet, par les portes, les fenêtres, ou caché par les façades, dans les tiroirs ou les placards, ce qu’il donne à voir n’est pas tant le remarquable, que le regardable, ce qui peut s’inscrire dans la vue et qui parfois s’échappe d’elle si elle recherche trop le remarquable, à savoir ce qui sort de l’ordinaire, car « la porte est perforée de toute part pour ouverture et renfermement facile » .
Ce livre, serait donc un recueil du regardable regardé, le recel des remarques sur le vu de la vue, qui accueilli pourtant s’échappe du simple constat pour s’exprimer à hauteur de langue.
En effet, Jérôme Mauche nous prévient d’emblée, sans en avoir l’air, au cours d’un premier texte qui est une lettre qu’il adresse à son livre. Une lettre, où il explique qu’il y aura bien eu jeu de la langue, jeu de cette langue qui s’est joué de ce qui a été vu au cours d’un voyage en Allemagne, créant par sa matérialité des « pièces montées contentieuses et des joint-ventures préparées à la va-vite ». Ainsi le regardable ne sera pas seulement un regardé passif, mais l’acte d’appropriation linguistique d’une nouvelle prise en garde de ce qui n’est pas le remarquable. Le livre se déploie comme un ensemble de notes, disjointes et distantes, qui renvoient à un anodin transfiguré par la langue, rejointé, déjointé, voire déjanté parfois dans les tours et détours de celle-ci.
Donc : fenêtre, porte et façade, se présente comme le lieu de torsions et de pivot entre la perception visuelle et le perçu articulé, entre le sensible dans sa donation et le sensible redonné dans le témoignage de celui qui le reçut.
L’ensemble du texte se constitue alors comme un flux dense de notes, qui se succèdent sans logique, comme si l’œil avait été pris d’un clignotement intempestif face au regardable, sautant de plan en plan, les recomposant sans chercher à les enchaîner, à les lier, à les constituer comme un tissu homogène. Ce qui est recherché, semble-t-il, c’est la conservation de séquences éphémères qui se dissolvent dans le magma immanent du monde, et que seul la perception et sa remise en jeu dans la langue peut conserver. Car si le remarquable, c’est ce qui tient, survit, marque la mémoire au point qu’elle ne puisse s’en jouer, mais n’en être que la surface passive de réception bien souvent, ce n’est pas du tout le cas face aux « séquences hilarantes positivement dotées d’une espérance de survie moindre » qui constituent l’inapparent du réel, car elles pourraient disparaître dans l’anonymat du flux qui amnésique paraît tout renvoyer dans l’imperceptible du bain amniotique urbain. C’est pour cela que ce qui a lieu là, comme forme de témoignage littéraire, est bien plus qu’un flux sans ordre, aux formulations parfois, voire souvent absconds : « un soupçon de vérité frôle le témoignage qui croqua le morceau » .
Dès lors, le titre semble prendre toute sa mesure : il n’y aurait qu’à compter dans le livre le nombre d’occurrences de chacun des termes qui le constitue, mais aussi de percevoir leur porosité avec les autres points de vue possible : le balcon, le tiroir, le seuil, la boîte, le panier, la toiture, etc… Ainsi, si « une définition un peu stricte de la fenêtre ne permet de s’y accouder que d’un seul côté » , le regardable permet d’en dépasser cet aspect et de la faire devenir lieu de croisements entre intériorité et extériorité, le regardable se croisant dans la réversibilité de la vue possible : regard de l’extérieur vers l’intérieur, regard de l’intérieur vers l’extérieur. De même pour chaque cadre de vue, n’impliquant aucune unilatéralité du sens, mais toujours ouvert dans le double sens de la perception. Ces pivots de la vue sont les lieux de la distorsion de la langue, ses spectres au sens photographique, lieu où le regardé se déplie et se recompose selon l’œuvre de la langue, qui ne se veut aucunement administratrice de cela qu’elle reçoit, mais seulement le lieu d’un dépôt sensible du vu par sa transfiguration imagée, car « l’administration est accusée de décerner des actes frauduleusement vieillis avant l’heure » .
Par ce travail de prose poétique ce qui ressort du livre de Jérôme Mauche tient alors à la mise en évidence du sujet littéraire comme lieu de reprise du sensible par sa transformation, déflagration linguistique. En quelque sorte, il rejoint ce que pouvait exprimer Christian Prigent dans La langue et ses monstres lorsqu’il parlait de la « littérature moderne » : une volonté de retarder toute éclosion du visuel par le jeu de la langue, « espacer l’apparition des associations visuelles, c’est-à-dire les enchaînements de figures, d’images, de blocs de significations, de représentations fantasmatiques, de scènes, dont l’exploitation esthétique caractérise les formes artistiques plus ou moins liées à la tradition surréaliste » ou post-surréaliste. Le jeu linguistique ne se découvre pas comme association ou reformulation de significations sensibles devant créer un onirisme du monde, mais comme des mélanges de qualités (pragmatiques, sensibles, conceptuelles, sociologiques, cliniques ou thérapeutiques), mélanges qui repoussent justement le visuel au profit de la matérialité linguistique donnant le regardable dans la nécessité de la dialectique de cette autre vue de la pensée, comme pouvait l’expliquer Lyotard dans Discours, Figures.
Par conséquent, le regardable-source n’est plus de la même nature que le regardable donné par le livre, plus de la même qualité, au sens où justement, ce qui tient du regardable vu par l’auteur est issu de ce tissage entre ce donné perceptible qu’il a vu et ces données intellectives dont sa pensée est striée.
« Le renversement qualitatif de la proposition profita du clair de lune pour résoudre son vrai-faux problème entêtant »

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