Libr-critique

29 octobre 2017

[Revues – news] Revues en revue

Double tour d’horizon : du 27e Salon des revues et du dernier numéro de la Revue des revues.

27e salon de la revue

Le 27e Salon de la revue se déroulera du 10 au 12 novembre prochains et retrouvera la Halle des Blancs-Manteaux, au 48 rue Vieille-du-Temple, Paris IVe.

La soirée d’ouverture, le vendredi 10 à 20h30, sera marquée par une intervention de Jean-Christophe Bailly qui explicitera son rapport aux revues dans un entretien avec Jean-Baptiste Para de la revue Europe. Les deux jours suivants seront rythmés par plus d’une trentaine de rencontres aux formes et thématiques variées. Les derniers mots de cette édition seront donnés à Olivier Rolin, invité d’Europe qui lui a consacré une livraison récente.

Cette année, plus de 30 nouveaux exposants – jeunes revues et nouveaux arrivants –parmi les 200 stands présents… LC balise votre déambulation (avec liens actifs renvoyant à des contenus LC) : Alternatives théâtrales, Artichaut, Babel heureuse, Biens symboliques, Diacritik, En attendant Nadeau, L’Étrangère, L’Intranquille, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G., Passages d’encre, Paysages écrits, Place de la Sorbonne, Sarrazine, Secousse

Le programme est à feuilleter et à télécharger ICI

Entre autres, on retiendra deux RV qui nous semblent prometteurs, le samedi 11 novembre : salle Christiane Tricoit,14h30-15h30, « Internet : pour un renouveau de la critique ? » (une proposition de Diacritik et En attendant Nadeau) ; espace Éphémère, 15H-16H, présentation de Babel heureuse.

On pourra orienter sa découverte selon les deux entrées suivantes  :

Liste des exposants (éditeurs, associations…) ;

Liste des revues (par titre).

Revue des revues, n° 58 /FT/

La Revue des revues, Entrevues éditeur, n° 58, automne 2017, 176 pages, 15,50 €, ISBN : 978-2-907702-75-1.

Paru peu avant cette manifestation annuelle, ce numéro se concentre sur un intéressant dossier : "Écrivains et artistes de langue française dans les revues italiennes (1880-1920)". En cette Belle Époque des revues, l’étude statistique révèle que les écrivains les plus présents sont respectivement Zola, Hugo, Verlaine, Mallarmé et Moréas. Y sont ensuite étudiés les interrelations entre l’orphisme d’Apollinaire et le futurisme italien dans la revue d’avant-garde Lacerba, la place que la futuriste Poesia fait à Jules Romains comme à Philippe Soupault, les enjeux franco-italiens du Mercure de France, l’accueil des symbolistes belges dans les revues italiennes…
Le numéro s’ouvre sur le point de vue d’Arno Bertina, pour qui les revues répondent à "un désir de communauté", et se clôt sur la présentation des nouvelles venues : Artichaut, Babel heureuse (titre renvoyant à la formule de Barthes)… Entre ces deux pôles, on lira avec intérêt l’entretien avec Michel Surya pour les trente ans de Lignes et l’article d’Isabelle-Rachel Casta pour les vingt ans de la revue Cahiers Robinson.

28 octobre 2017

[Texte] Mathias Richard, Prenssée H

Suite des "prenssées" de Mathias Richard, l’auteur du Manifeste mutantiste : patch 1.2 et de syn-t. ext [sur LC]. [Lire "prenssée #g"].

Ici le Capitaine. Prends tes médocs. Nous entrons dans un nuage électronique.

Cette ceinture d’astéroïdes cache de la pornographie non humaine.

Sandy Marton , tes fans te réclament. Quel son extraordinaire .C’est de la Balle

(bièrestorming. la sueur joue de la batterie)

Moi, pour rester léger et respecteux, je dis : “Dieu, c’est PAPA. La TERRE c’est MAMAN. D’une ils font ce qu’ils veulent et je suis sûr qu’ils ont beaucoup de travail aussi.(Ils pratiquent tous les deux le Kung Fu Traditionnel.)

Sinon ça va, yes, même si un peu marre de la Semaine de la Santé Mentale.

Les mots sont évolués, efficaces.

A l’intérieur de moi, en continu, il y a des cris en boucle. Les extraterrestres existent mais ils sont morts. J’ai envie de féconder un ovule : me mettre une balle dans la tête alors qu’il fait beau et que les oiseaux chantent. Puis remplacer le cerveau par une méduse. Une sphère creuse composée d’oreilles attentives, une mosaïque de lobes, de replis et d’orifices noir d’encre, articulés comme des écailles de poisson. Comme ça, on ne distingue plus les caractères particuliers : on traverse des forêts, on foule des fleurs, on escalade des pierres. Le visage reste humain mais se continue en mouvements qui ne le sont plus et le changent en griffon, et même en plante,

et dedans ya 4 points cardinaux, le nord le sud l’est l’ouest, tous ont la même intensité

ça pousse de partout et dans tous les sens et il faut se concentrer sur

UNE SEULE CHOSE…

(j’entends ce que je pense et pas ce que je dis)

 

– T’embrasser, j’en avais envie depuis la première fois où je t’ai vue.

– Et moi, j’en avais envie même avant.

 

Maintenant je garde juste la tête baissée.

Je vais au travail, je vais à la maison.

Et je sais que ce n’est pas ma vie.

Un système perfectionné de lumières, tout le temps allumées pour personne, s’éteint seulement quand je passe devant elles.

Une tête sans visage se regarde dans le noir. Accès au contrôle du cerveau-implant refusée. Accès administrateur. Erreur système.

Très bien, continue d’avancer. Tu sais comment ça marche ; tu t’arrêtes, tu meurs.

Ton silence exprime les volumes. La ville prend la forme de fantasmes sexuels. Des culs-de-sac continus, successifs. 16€, une esclave. 20€, un meurtre. En vis-à-vis : 1 hôtel, 1 hôpital, 1 cimetière. Montre-moi ta chambre et mets les films sur ta peau. Vous n’êtes plus qu’à 1 225,00€ de la livraison gratuite. A force de se dire des gentillesses ça va mal tourner. Il faut couper les trous. Nous désirons la révolte pour la révolte. Ce qu’on a fait et ce qu’on n’a pas eu le temps de faire. ddoouubblleerr  lleess  lleettttrreess. J’arrive pas à comprendre si ça me fait bien ou si ça me fait mal. ça me chamboule. C’est comme si on vous demande votre nom et que vous ne savez pas. Ça vous conduit au poste. Conclusion : il vaut mieux savoir qui on est. À la fin on s’arrose tous au jet d’eau, chevaux et humains mélangés ; avec, devinés dans des pantalons audacieux, les sexes les plus beaux de la Marine Royale ; et des pensées, des sentiments comme un tourbillon de pétales, de bouts de papier, de poussières, de papillons.

vivons, vivons, vivons

vivons à travers la vie

vivons à travers tout

vivons, vivons, vivons

je nais je meurs, je nais je meurs, je nais meurs

j’ai 2mn d’autonomie de joie et après ça retombe

Mission relooking, je demande à mon chirurgien esthétique de me transformer en émoticône. Nouveau jour, nouvelles idées, nouveau soi.

Mais finalement les Chinois sont punis de confectionner tous nos objets car ils ne peuvent plus rapporter de souvenirs Made in France à leurs amis car en dessous c’est marqué « Made in China ».

Un flic dans ma tête me distraie et vole mes pensées. Ce texte n’est pas lisible dans votre zone géographique. Ce matériel génétique est sous propriété intellectuelle.

 

Je vous prie de retourner dans vos paradis calmement.

Dans ma conclusion, je serai circoncis :

 

Notre seul futur… est le futur.

 

Nous souhaitons remercier ces planètes

sans lesquelles ce texte n’aurait pas été possible :

LYTHION

JUPITER

VENUS

MARS

URANUS

SATURNE

TERRE

Et beaucoup d’étoiles !

26 octobre 2017

[Chronique] Jean-Philippe Toussaint : HummmmmmMMMM ou les amours de Marie, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Philippe Toussaint, M.M.M.M., coffret, éditions de Minuit, octobre 2017, 704 pages, 29 €, ISBN : 978-2-70734-388-8.

Après avoir quitté provisoirement le roman pour le cinéma et son journal de bord, avec Made in China, récit apparemment anecdotique sur le tournage en Chine du film The Honey Dress ("La robe de miel"), Jean-Philippe Toussaint crée de fait ce qui devient à la fois la prolongation et aussi l’ouverture à la version réunie des quatre tomes du "Cycle sur Marie". En effet ce film reprend une scène du prologue de Nue où sa Marie créait une robe qui attirait les abeilles. Mais le livre dépasse l’objectif premier en devenant une sorte de roman et un essai sur la littérature.

Quant au cycle, il retrouve ici toute sa puissance narrative autour de la question de désir commencé avec  Faire l’amour (2002). Marie y portait un manteau de cuir noir et pleurait copieusement de Paris à Tokyo. On la retrouve en 2005  dans Fuir. Malgré sa réussite sociale et les apparences, elle ne paraissait guère plus reluisante. Dans le troisième temps (La vérité sur Marie), elle traversait encore l’orage, le vent, la pluie, les éclairs, la nuit, le sexe et la mort. Tout commençait  sur une ambiguïté : « Plus tard  en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble ». Ce doute n’est pas forcément levé dans l’ultime retour de Marie : Nue (mais il faut se méfier du titre). Cette retrouvaille entraîne chez le lecteur une double question : est-ce une libération ou un regret ? Toussaint va-t-il enfin revenir à ses fondamentaux ou demeurer dans un fond de commerce sentimental ?

Implicitement la question restera sans réponse : manière au romancier de laisser son œuvre majeure ouverte. Lus trop vite ces quatre tomes peuvent sembler une suite de digressions sommaires  sur les affres et finalités supposées de l’amour. Mais les suites de tableaux et de situations  volcaniques ou larvées, silencieuses ou voluptueuses, chaudes ou platoniques sont insidieuses. Rassemblées dans un ensemble à tous les sens du terme « emboîté », les pièces de la saga multiplient et exacerbent des situations déchaînées ou placides là où la structure romanesque tient de la construction et de la déconstruction. C’est un peu du Claude Simon mais selon une maestria et une dynamique bien différentes. La narration, comme la simonienne, demeure capable d’une violence sourde. Toussaint sait monter la tension dans des scènes parfois tragiques mais parfois d’une mièvrerie assumée et ironique.

Pour Toussaint comme pour Simon, l’événement d’un livre, quel qu’en soit l’objet, est sa langue et la façon dont l’auteur la sculpte. L’auteur de M.M.M.M.  crée un rapport synesthésique et charnel avec le mot pour toucher autant la sensation que l’esprit. Il traque le langage par celle qui en a été d’une certaine manière spoliée au sein de ses dérives et ses exils au milieu de divers pays et langues sans peut-être trouver la sienne et jusqu’à cheminer dans une forme de rêve inconscient : celui d’enfin pourvoir parler. Marie à sa manière devient la métaphore d’une œuvre où l’image colle au langage et où celui-ci s’en décolle.

22 octobre 2017

[Texte] Olivier Matuszevski, N’importe où toujours au même endroit (4/8)

Nous remercions Olivier Matuszewski – que l’on retrouvera chez Fissile, Tituli ou Publie.net – de nous avoir donné quelques extraits d’un travail en cours qui se présente comme un objet poétique en français fautif et se distingue par sa fantaisie critique. [Lire le troisième extrait]

  

C’est ici que j’estime

l’équarrissage, dos appuyé

C’est ici que je hanche / au hasard

sur le (pré)texte dominant

d’une société qui résiste (Ô chair) à sa tendance schizophrénique

A moins que ce ne soit la lune

On dirait qu’il va se mettre à parler, l’animal

« Douceur, mon c… ! Mon cœur est une calamité orgueilleuse ! »

Serrés les uns contre les astres, la réponse a du mal à sortir

hors de ces traces de galaxie que laisse le bus dans les virages

Brouillard dérange, puis contre toute logique, déserte, soudainement

l’entrepôt identique sur le boulevard Mac Donald

Quelqu’un tout près disait « regarde ! » en montrant ce qu’on doit toujours montrer

J’accepterais volontiers d’entendre des choses drôles

sans crainte de me laisser berner par l’argument chic < sans emballage

Avec, c’est / attention choc devant ! > assuré <

dispersant les traces que laisse la queue de la comète

< Qui vivra verra cruz



 

20 octobre 2017

[Chronique] « But, I » : La Tragédie de Richard III, Littérature et théâtre 2/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style. [Lire/voir le premier post]

 

Have mercy, Jesu ! — Soft, I did but dream.
Aie pitié, Jésus ! Doucement, ce n’était qu’un rêve.

O coward conscience, how dost thou afflict me !

Ô lâche conscience, comme tu me tortures !
The lights burn blue. It is now dead midnight.
Les lumières brûlent bleu. C’est à présent la morte minuit.

Cold fearful drops stand on my trembling flesh.

De froides gouttes de peur se figent sur ma tremblante chair.
What ? Do I fear myself ? There’s none else by,

Quoi ? Ai-je peur de moi-même ? Il n’y a personne d’autre ici ;
Richard loves Richard, that is, I am I.

Richard aime Richard, à savoir, je suis moi.
Is there a murderer here ? No. Yes, I am !

Y a-t-il un meurtrier ici ? Non. Si, moi !
Then fly ! What from myself ? Great reason, why ?

Alors, fuyons ! Quoi, me fuir moi-même ? Pour quelle raison,
Lest I revenge. What ? Myself upon myself ?

De peur que je me venge. Quoi, moi-même de moi-même ?
Alack, I love myself. Wherefore ? For any good

Hélas ! j’aime moi-même. Pourquoi ?
That I myself have done unto myself.

Pour m’être fait du bien à moi-même ?

O, no. Aas, I rather hate myself,

Oh ! non. Hélas ! je me déteste plutôt
For hateful deeds committed by myself.

Pour les actes détestables commis par moi-même.
I am a villain ; yet I lie, I am not.

Je suis un scélérat ; non, je mens, je n’en suis pas un.
Fool, of thyself speak well. Fool, do not flatter.

Bouffon, de toi-même parle honnêtement. Bouffon, ne te flatte pas.
My conscience hath a thousand several tongues,

Ma conscience a mille langues différentes,
And every tongue brings in a several tale,

Et chaque langue raconte une histoire différente,
And every tale condemns me for a villain :

Et chaque histoire me condamne comme scélérat :
Perjury, in the high’st degree,

Parjure, au plus haut degré,
Murder, stern murder, in the dir’st degree,

Meurtre, atroce meurtre au plus cruel degré,
All several sins, all us’d in each degree,

Absolument tous les péchés, tous commis au suprême degré,
Throng all to’th’bar, crying all « Guilty, Guilty ».

Se pressent à la barre, et crient tous : « Coupable, coupable ! »
I shall despair. There is no creature loves me ;

C’est à désespérer, pas une créature ne m’aime ;
And if I die, no soul shall pity me.

Et si je meurs, pas une âme n’aura pitié de moi.
Nay, wherefore should they ? Since that I myself

Pourquoi en aurait-on, puisque moi-même
Find in myself no pity to myself.

Je ne trouve en moi-même aucune pitié pour moi-même ?

 

(Acte V, scène III)

 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

S’ouvre de cette manière (fruit déjà pourri) Richard III :

 

Now is the winter of our discontent,
Ores voici l’hiver de notre déplaisir

Made glorious summer by this son of York :
Changé en glorieux été par ce fils d’York ;

And all the clouds that lour’d upon our house
Et tous les nuages qui menaçaient notre maison

In the deep bosom of the ocean buried.
Ensevelis au sein profond de l’océan.

Now are our brows bound with victorious wreaths,
Voici nos fronts parés de couronnes triomphales,

Our bruised arms hung up for monuments,
Nos armes ébréchées suspendues en trophées,

Our stern alarums chang’d to merry meetings,
Nos austères alarmes changées en gaies rencontres,

Our dreadful marches, to delightful measures.
Nos marches redoutables en pavanes exquises.

Grim-visag’d War hath smooth’d his wrinkled front :
Guerre, lugubre masque, a déridé son front :

And now, instead of mounting barded steeds
Et désormais, au lieu de chevaucher des coursiers harnachés

To fright the souls of fearful adversaries,
Pour effrayer les âmes d’ennemis timorés,

He capers nimbly in a lady’s chamber,
Il fait le leste et le cabri dans le boudoir d’une dame,

To the lascivious pleasing of a lute.
Au son lascif et langoureux d’un luth.

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

 

Arrêtons-nous un instant. « Tous les portraits littéraires postérieurs à la mort de Richard et qui servirent de sources pour donner de lui l’image d’un être contrefait, "dénaturé" par la nature même, concordent, remarque Gisèle Venet. Les malformations, réelles ou apocryphes, de son corps sont mises en avant par l’un des premiers "témoins", John Rous (v. 1411 – 1491), mais qui écrit après la mort de Richard. Il l’évoque "retenu dans le ventre de sa mère durant deux ans et naissant avec des dents et les épaules velues", petit, le visage mince, et "les épaules inégales, la droite plus haute que la gauche". More surenchérit pour décrire un Richard "mal formé de ses membres, le dos bossu, son épaule gauche beaucoup plus haute que la droite, un visage aux traits durs, et que l’on pourrait décrire comme guerrier" – "marqué au sceau de la rudesse", dira Richard de lui-même dès les premiers vers de la pièce. » Ces images négatives liées aux malformations de naissance sont héritées de l’Antiquité ou de la tératologie médiévale. Richard est un véritable Cacodémon (pour Platon, le beau, kalon, était si inséparable du bien, agathon, qu’un seul mot les définissait, kalonkagathon ; l’antonyme grec de kalon, le mot kakon, désigne inversement le noir, le laid, le mal, le chaos).

 

But I, that am not shap’d for sportive tricks,

Mais moi, qui ne suis pas formé pour ces folâtres jeux,

Nor made to court an amorous looking-glass ;
Ni fait pour courtiser un amoureux miroir,

I, that am rudely stamp’d, and want love’s majesty,
Moi, qui suis marqué au sceau de la rudesse et n’ai pas la majesté de l’amour,

To strut before a wanton ambling nymph ;
Pour m’aller pavaner devant une impudique nymphe minaudière ;

I, that am curtail’d of this fair proportion,
Moi, qui suis tronqué de nobles proportions,

Cheated of feature by dissembling Nature,
Floué d’attraits par la trompeuse Nature,

Deform’d, unfinish’d, sent before my time
Difforme, inachevé, dépêché avant terme

Into this breathing world scarce half made up,
Dans ce monde haletant à peine à moitié fait,

And that so lamely and unfashionable
Si boiteux et si laid

That dogs bark at me, as I halt by them ;
Que les chiens aboient quand je les croise en claudiquant ;

Why, I, in this weak piping time of peace,
Eh bien, moi, en ce temps de paix alangui à la voix de fausset,

Have no delight to pass away the time,

Je n’ai d’autre plaisir pour passer le temps
Unless to spy my shadow in the sun,

Que d’épier mon ombre au soleil,
And descant on mine own deformity.

Et de fredonner des variations sur ma propre difformité.
And therefore, since I cannot prove a lover,

Et donc, si je ne puis être l’amant
To entertain these fair well spoken days,

Qui charmera ces jours si beaux parleurs,
I am determined to prove a villain,

Je suis déterminé à être un scélérat,
And hate the idle pleasures of these days.

Et à haïr les frivoles plaisirs de ces jours.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet. Traduction par Jean-Michel Déprats.]

 

L’on assiste bien, d’emblée, à la tragédie « personnelle » de Richard III, dernier de tous les Plantagenêts. Et remarquons que Shakespeare l’a déjà montré, dès Henry VI, replié sur un « moi » meurtrier l’isolant du monde : « Je n’ai pas de frère, je n’ai rien d’un frère ; / Et ce mot d’amour, que les barbes grises appellent divin, / Est bon pour les êtres qui possèdent des semblables, / Pas pour moi : je suis moi-même unique. »

Quand Richard affirme, en conclusion de son autoportrait sans concession, « Je suis déterminé à être un scélérat » (I am determined to prove a villain), il joue – ainsi que le remarque avec justesse Gisèle Venet – de la polysémie du langage pour s’affirmer comme individu libre de ses choix, quand bien même il subirait le déterminisme qui veut qu’il transgresse.

 

Aller plus loin :

Looking for Richard, film documentaire américain réalisé par Al Pacino et sorti en 1996, avec Al Pacino (Richard III), Penelope Allen (la reine Elizabeth), Alec Baldwin (Clarence), Kevin Spacey (Buckingham), Winona Ryder (Lady Ann), Estelle Parsons (Margaret), Aidan Quinn (Richmond), Harris Yulin (le roi Edouard).

– William Shakespeare, Histoires, tome I [Œuvres complètes, III], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats et Jean-Pierre Vincent, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet, avec la collaboration de Line Cottegnies, Anny Crunelle-Vanrigh, Marie-Thérèse Jones-Davies, Yves Peyré et Henri Suhamy, édition bilingue, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2008.

18 octobre 2017

[Chronique] Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Dominique Dou, Bagdad sous l’ordure, coll. "Les Écrits du Nord", éditions Henry, Montreui-sur-Mer, 2017, 46 pages, 10 €, ISBN : 978-2-36469-161-2.

Dominique Dou réussit à passer par la force poétique bien au delà d’une simple évocation « paysagère » de Bagdad en proie aux affres des guerres. Le rouge est mis. Mais le corps même de celle qui ici lance son chant à coup d’itérations, offre un point de vue particulier en se défaisant des idéologies médiatiques. Si bien que la poésie n’est pas « engagée » : elle devient celle de l’engagement. Ce qui est bien différent. Il y a là un appel à la lutte et à l’existence.

La voix d’une femme la rend plus viscérale au sein de ce que Faye dans sa post-face nomme avec justesse une nouvelle « Ballade des pendus ». Le poème revisite l’histoire de la ville. Toute la mise non en abîme mais aux abîmes est là au sein de divers épisodes tragiques et collectifs mais offerts loin du registre du pathos. L’éros devient la symétrie de thanatos même si la nuit du monde prend à la gorge au moment où les « chiens jaunes du désert » morts de faim viennent piller ce qui reste.

Dominique Dou offre divers points d’incandescence en un voyage géographique et mental dans l’obscur. Le poème dresse les cris des innocents et il ne s’agit plus simplement d’opposer l’orient à l’occident. L’auteur (en digne successeur de Faye) ne cesse d’écrire de là où souffleurs de mort revendiquent l’oubli afin de dissimuler le passé. Ils n’en finissent pas de descendre les volets de l’oubli. Mais aucun trou de mémoire ne peut effacer le sillage des balles et le cri des corps.

Le système poétique est aux antipodes du brouet bourgeois toujours peu ou prou autofictionnel même s’il avance masqué. Ici entre la femme et la ville s’instruit un dialogue « amoureux » dans lequel la distance joue son rôle et arrache le poème au barbouillage psychologique au profit du décryptage de la ville telle qu’elle fut et de ce qui en perdure.

Tout un jeu d’échos permet de montrer un état du monde où sous les singularités l’histoire n’est plus celle de l’humanité mais des crimes commis envers elle en un état implicite de la mondialisation et tout ce qu’elle rameute. L’histoire du lieu et celle des corps sont parallèles. Ce ne sont en rien du poivre doux mais de la viande dont l’âme elle-même n’a plus l’occasion de s’envoler en une vague majuscule. Pour autant celle qui scande son chant ne fait pas qu’attendre le crépuscule de terribles dieux.

La souffrance procède par touches magnétiques. Des cadavres de la ville l’auteur veut extraire la lumière afin que les diables du passé finissent de rire dans leurs barbes. Pour celle qui scande son avancée, des innocents sont encore en train de vivre. Se contentant de peu. Pour certains ce peu est encore trop. Il faut donc que leurs ombres rebondissent. Et d’une certaine manière Dou nous dit : « venez voir ici ce qu’il en est ». Que faire alors sinon le suivre ? Il faut aller contre les barbelés et les ruines. Ce sont des lapsus, des crachats à la figure. Et les cris du chant font office de semences de vérité.

13 octobre 2017

[Chronique] Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, par Christophe Stolowicki

Jacques Demarcq, Suite Apollinaire, Barjols, Plaine page, coll. "Calepins", été 2017, 32 pages, 10 €, ISBN : 979-10- 96646-09-8.

Suite pour calligrammes et poésie concrète, non comme fugue ni contre-appoint, de verve visuelle panoptique initiée d’Afrique. « Sous le pont dit faidherbe du fleuve sén/égal » Mirabeau a beau mirer « les eaux sal/ées de l’océan [] léchouillant les déjections urbaines », le pastiche s’honore d’un compagnonnage enté plus visuel que sonore. Sur les brisées d’Apollinaire, le découvreur du Douanier Rousseau, l’inventeur de surréalisme dont l’isme reste accolé à la peinture d’abord – d’érudition époustouflante Jacques Demarcq accroche comme wagons ses anneaux de scolopendre, approche au plus serré, plus acéré, de proche en proche décroche d’une époque ou deux. De fétiches africains aux séries biomorphes de Claude Viallat notre contemporain, retenu parce qu’il « vit et travaille à Nîmes », la ville caserne des Poèmes à Lou ; à Jean Arp, Picasso, dépositaires du « tracé dépourvu de modelé » de Guillaume sinon de son détouré à vif ; à Robert Delaunay aux enroulements de couleurs premières, ici ceux d’un mètre de couturière ; à Calder, évidemment, trop, le poétique par excellence fildefériste sculpteur tout en épure de grâce appelant le calligramme – les principaux amis peintres et épigones picturaux du poète nourrissent le travail fusant d’esprit d’un clairvoyant commissaire d’exposition personnelle, galeriste en son privé. Seul absent le génie bon enfant de Guillaume.

12 octobre 2017

[Texte] Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, Littérature et théâtre 1/6, par Matthieu Gosztola

La nouvelle série que nous propose Matthieu Gosztola a trait à la littérature sous toutes ses formes : à la fois méditation philosophique/philologique et exercice de style.

« There are more things in heaven and earth, Horatio, / Than are dreamt of in your philosophy » (Hamlet).

Ce que nous enseigne Shakespeare en catimini, c’est que la vie est cette merveille merveilleuse s’imposant à nous, que toute notre science, notre philosophie ne pourraient ni engendrer, ni ériger, ni même imaginer ; seuls nos rêves, peut-être, le pourraient.

La vie est, dans son essence (dans notre essence), ce qui ne peut que dépasser toute notre espérance.

 

Car Cléopâtre existe. Car Antoine existe. Car Cléopâtre et Antoine existent, existaient. Ensemble.

Cléopâtre le sait lorsqu’affinant sa vision du monde grâce au ciseau de la poésie, elle s’emporte (crue véritable), ainsi :

 

I dreamt there was an Emperor Anthony.

J’ai rêvé d’un empereur du nom d’Antoine.

O, such another sleep, that I might see

Oh ! dormir encore d’un pareil sommeil, pour revoir

But such another man !

Un pareil homme !

[…]
His face was as the heav’ns, and therein stuck
Son visage était comme les cieux, un soleil et une lune y brillaient,

A sun and moon, which kept their course, and lighted

Qui poursuivaient leur course, et éclairaient
The little O, th’earth.

Ce petit O, la terre.

[…]
His legs bestrid the ocean ; his rear’d arm
Son pas enjambait l’océan ; son bras dressait

Crested the world. His voice was propertied

Un cimier sur le monde. Sa voix n’était qu’harmonie
As all the tuned spheres, and that to friends ;

Comme les sphères à l’unisson, quand il parlait à des amis ;
But when he meant to quail and shake the orb,

Mais s’il voulait terrifier et ébranler le globe,
He was as rattling thunder. For his bounty,

Il grondait comme le tonnerre. Sa munificence
There was no winter in’t ; an autumn ‘twas,

Ne connaissait pas d’hiver ; c’était un automne même,
That grew the more by reaping. His delights

Où plus on moissonne, plus la récolte est drue. Ses plaisirs
Were dolphin-like ; they show’d his back above

Étaient autant de dauphins, qui s’ébattaient
The element they liv’d in. In his livery

Au-dessus de l’élément où il vivait. Sous sa livrée
Walk’d crowns and crownets ; realms and islands were

Marchaient couronnes et diadèmes ; îles et royaumes,
As plates dropp’d from his pocket.

Comme pièces d’argent, tombaient de ses poches.

[…] if there be, nor ever were one such,

[S]i un tel homme existe, ou a jamais existé,

It’s past the size of dreaming. Nature wants stuff

Il dépasse tous les rêves, la nature manque d’étoffe

To vie strange forms with fancy ; yet t’imagine

Pour rivaliser de prodiges avec les songes ; pourtant, imaginer

An Anthony were nature’s piece ‘gainst fancy,

Un Antoine serait une prouesse de la nature,

Condemning shadows quite.

Réduisant à néant les chimères des songes.

 

[Texte de Shakespeare établi par Gisèle Venet et Line Cottegnies ; traduction par Jean-Michel Déprats et Gisèle Venet.]

 

Je ne résiste pas – maintenant – au plaisir de vous offrir la traduction du poète Yves Bonnefoy, certes moins fidèle, mais peut-être plus juste dans sa formulation « Ses plaisirs / Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos / L’océan de sa vie. » pour His delights / Were dolphin-like ; they show’d his back above /The element they liv’d in. :

 

J’ai rêvé un empereur : Antoine.

Ah, un autre sommeil, semblable ! Rien que pour voir

Un autre homme semblable ! […]

Son visage, c’était le ciel, il y avait en lui

Un soleil, une lune. Ils suivaient leur cours,

Ils éclairaient ce o minuscule, la terre. […]

Ses jambes chevauchaient l’Océan. Son bras levé,

C’était le cimier du monde. Sa voix, pour ses amis,

C’était la musique même des corps célestes.

Mais quand il entendait terrifier l’univers,

C’était alors le tonnerre qui roule. Sa bonté

Ne connaissait aucun hiver. C’était un automne

Qui donnait d’autant plus qu’on y récoltait. Ses plaisirs

Étaient tels des dauphins, ils trouaient de son dos

L’océan de sa vie. Sous sa livrée

Allaient des princes et des rois. Des royaumes, des îles

Comme pièces d’argent tombaient de ses poches…

 

Aller plus loin : William Shakespeare, Tragédies, tome II [Œuvres complètes, II], trad. de l’anglais par Line Cottegnies, Jean-Michel Déprats, Robert Ellrodt, Richard Marienstras, Yves Peyré, Henri Suhamy et Gisèle Venet, édition publiée sous la direction de Jean-Michel Déprats avec la collaboration de Gisèle Venet, préface d’Anne Barton, édition bilingue, textes établis, présentés et annotés par les traducteurs et traductrices, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2002.

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], à Chaillot, du 29 juin au 5 juillet 2018 (Ivo van Hove / Toneelgroep Amsterdam).

9 octobre 2017

[Livre – chronique] Les corps-circuits de Philip Roth (Romans et nouvelles, Pleiade), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philip Roth, Romans et nouvelles (1959-1977), Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, n° 625. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Georges Magnane, Henri Robillot et Céline Zins et révisé par Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Édition de Brigitte Félix, Aurélie Guillain, Paule Lévy et Ada Savin. Préface de Philippe Jaworski.
En librairie depuis le 5 octobre 2017, 1280 pages, 64 € jusqu’au 30/03/2018, ISBN : 978-2-07019-682-1.

Présentation éditoriale

Vivement controversé à ses débuts, Philip Roth s’est peu à peu imposé aux Etats-Unis comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Les cinq livres réunis ici témoignent déjà de ce qui deviendra sa marque de fabrique : richesse de l’imagination, verdeur, vigueur de l’ironie, selon un alliage très particulier d’oralité et d’élégance, d’exubérance et de délicatesse. C’est à cette époque-là, et avec ces ouvrages, que Roth devient Roth.
Goodbye, Columbus (1959), l’extraordinaire recueil de nouvelles qu’il publie à vingt-six ans, et bien plus encore la très iconoclaste Plainte de Portnoy (Portnoy et son complexe, 1969) ont fait scandale, l’un au sein de la communauté juive, que les décapants récits de Roth se soucient peu de flatter, l’autre bien au-delà : la chronique familiale, psychologique et sociale dessinée au vitriol par Portnoy va de pair avec un langage où rivalisent le loufoque, la gouaille et une outrancière crudité.
Le roman, qualifié de magistrale "orchestration de voix" et d’allègre "festival linguistique", est un véritable jalon culturel des années 1960. Tel un ventriloque, le protagoniste fait dialoguer sur le divan de son analyste les voix contradictoires qui l’habitent. Dans un torrent d’imprécations et de lamentations sont données à entendre la voix de l’enfant, celle de l’adolescent, celle de l’adulte torturé.
Le plus souvent aux prises avec sa yiddishe mame grotesquement castratrice, Portnoy dialogue aussi avec son père humble et soumis, et avec ses maîtresses, de séduisantes shikses (jeunes filles non juives, en principe interdites), en qui il voit les incarnations de l’Amérique qu’il entend conquérir. Multipliant les identités et les masques comme un acteur multiplie les rôles, c’est ensuite David Kepesh que Roth introduit sur la scène de son oeuvre.
Ce professeur de littérature se voit transformé en une gigantesque glande mammaire dans Le Sein (1972), fable kafkaïenne à la fois fantastique et burlesque, tandis que Professeur de désir (1977) retrace son enfance en famille, son exploration effrénée de la liberté sexuelle pendant ses études, puis les expériences féminines contrastées de sa maturité. Malgré l’apparence "sage" de ce schéma biographique, la pratique de la fiction est toujours aussi affranchie et ludique – en témoigne, entre autres, l’épisode désopilant de la visite faite en rêve à la "putain de Kafka".
Enfin apparaît Nathan Zuckerman, qui accompagnera Roth jusqu’en 2007. Dans Ma vie d’homme (1974), il essaie de se libérer d’un mariage désastreux. La structure narrative, emboîtée et miroitante, du récit se complexifie, au point que Milan Kundera qualifia le livre de "chef-d’oeuvre de baroque". On a dit de Nathan qu’il était le travesti littéraire de Philip. Mais comme le souligne Philippe Jaworski dans sa préface, "la présence de "l’auteur" dans ses écrits de fiction ressortira toujours à une réalité de fiction". Au reste, "la réalité de l’écrivain pourrait tout aussi bien dériver de l’existence de son personnage".

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dès Goodbye Columbus, Philip Roth n’en appelle plus, parlant des corps, à leurs silhouettes atmosphériques. Il y a en eux des excès et des trous. Manière de montrer qu’il manque toujours à la viande et son chapiteau une interprétation. Et Roth n’a de cesse de proposer la sienne, provocatrice, dans une langue dont l’éclat trahit la nuit de l’être. A travers celle-là il tente de donner à celui-là sinon une lumière du moins une (vague) tenue, une (aléatoire) résistance au sexe qui sans cesse en "dépasse" en dépit ou à cause des religions et des cultures. Sur ce plan elles restent des barrages de paille sur un océan plus atlantique que pacifique en ses vagues de pulsion.

La sexualité semble l’alter ego de l’angoisse qu’elle génère. Les deux doivent tant que faire se peut – chez Portnoy, le professeur du "sein" et dans la première mouture de Zuckerman – tenter de se tenir et s’écoper. L’éloge de la vie se crée dans cette configuration comme au sein de la moiteur de la chair là où le corps à la fois ne promet rien et donne tout – à moins que ce ne soit l’inverse…

Les premiers textes de Roth dessinent d’emblée les mouvements intempestifs d’un univers où le souffle tente de rentrer, de sortir. Plus que sur nous sommes au coeur du corps qui n’a jamais aussi bien porté les termes de sac d’os et de désir. Le romancier en cherche le fil paradoxal et le point d’union, de gué entre un feu qui écarte les interdits et ces derniers qui font résistances.

Roth a donc renouvelé la comédie humaine là où elle gratte le plus. Il prouve que contrairement à ce que pensait Valéry le plus profond dans l’homme n’est pas sa peau mais ce qui est en dedans. Pour en témoigner, l’auteur aux termes convenus préfère une métrique en chamade et drôle. Lorsque le corps bascule dans les bains du stupre et de la fornication il devient moins bois flotté qu’épave qui prend l’eau.

Décalant tout ce qu’il faut du langage et de son rythme pour que l’air y passe, Roth développe des interrogations farcesques mais implacables sur la fonction du vivant là où l’ennui, la fange, comme la morale inculquée "insuffisent" à épuiser la bête. Envisageant le mental par le corps selon un renversement superbe, Portnoy, Zuckerman et les autres ouvrent un opera majeur : à savoir opération et ouverture pour mettre à nu divers types et strates de réseaux culturels où tout part, où tout revient.

Adepte – pour certains – d’une littérature et d’un imaginaire de la débauche, Roth a compris combien quelque chose de plus grave se jouait dans les visages secrets du corps. Son strip-tease est donc plus mental que physique. De drôles d’oiseaux (ses semblables, ses frères) battent de l’aile en ne cessant de perdre des plumes avant que tout ne prenne un caractère absolu dans La Pastorale Américaine.

5 octobre 2017

[Chronique] Fred Griot, Cabane d’hiver, par Fabrice Thumerel

Avant de retrouver Fred Griot jeudi 26 octobre à 19H, Espace L’Autre Livre (13, rue de l’École Polytechnique 75005 Paris) pour une soirée spéciale consacrée aux voyages, on pourra découvrir la réédition d’un livre paru en 2013 aux éditions de la Revue des Ressources : saluons cette initiative de Publie.net, qui permet de disposer de ce journal existessentiel en format numérique ou papier (avec une superbe couverture de Roxane Lecomte).

Fred Griot, Cabane d’hiver (2013), rééd. Publie.net, coll. "La Machine ronde", septembre 2017, 176 pages, ISBN : 978-2-37177-520-6 ; 15 € pour l’édition papier et 4,99 € pour l’édition numérique.

Écrire nécessite parfois, non pas de se vider (conception tripale/triviale), mais de s’évider : se terrer pour que "ça cause" en soi, pour se recentrer – et par là même mieux se concentrer, se renouveler. (Que l’on songe à Valère Novarina, en sabots dans sa Savoie originelle, terrassant et méditant ; ou encore à Bernard Desportes, déambulant et rêvécrivant dans ses Cévennes, au vent comme au soleil).

Écrire, écouter, méditer, marcher : tel est le programme de Fred Griot dans sa yourte hivernale des Causses. Démarche naturelle, évidente… Et pourtant : "quelque chose me dépasse. tout n’est pas complètement compréhensible dans le fait d’être face à soi"…

Ne rien faire, être simplement, retrouver "le passif des gestes des générations qui ont vécu dehors"… Lire : Antoine Emaz, Jan Fabre, John Kerouac, Marcel Proust, Pierre Bergounioux… Écrire le paysage : "tout le paysage joue à l’estampe japonaise, chinoise. je mitraille, tout est d’un photogénisme outrancier, pour parler classique"… Écrire "en parole claire" – d’une écriture effilée et fluide, sans point qui en contrarie le flux. Une "écriture du décanté".

1 octobre 2017

[News] News du dimanche

On commencera par découvrir deux livres qui vont paraître en ce début octobre : Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 2 (P.O.L) ; Stéphane Vanderhaeghe, À tous les airs (ritournelle) (Quidam). Nos Libr-brèves, ensuite : Gilbert Quélennec ; ActOral à Marseille ; Ivy writers ; Thierry Rat ; soirée Voyage organisée par Publie.net.

Bientôt en librairie… /Fabrice Thumerel/

â–º Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 2, P.O.L, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4173-4.

Présentation éditoriale. Le tome I d’Histoire de la littérature récente tenait tout à la fois de l’essai, de l’enquête, du récit, forme hétérogène dans laquelle se mêlent, sur un mode léger et digressif, anecdotes, petites scènes romanesques et développements plus spéculatifs. Il s’agissait d’explorer l’idée reçue que la littérature disparaîtrait, en prenant, par exemple, au pied de la lettre les propos alarmistes de Philip Roth : Dans trente ans, sinon avant, il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui d’amateurs de poésie en latin.

Le tome II explore un autre lieu commun récent : la littérature doit urgemment devenir un miroir du réel. C’est une injonction que l’on ne peut balayer d’un revers de main. Le narrateur décide de rendre sa tour d’ivoire transparente. Ce livre déchiffre les contradictions autour de cette affaire en utilisant la même méthode d’exploration zigzagante. Il peut aussi se lire comme un traité pratique de lecture et d’écriture, comme il est annoncé au dos du livre : cinq techniques pour réaliser un livre.
  « On veut les démêlés intégralement et dans le détail, une histoire qui nous redonne en relief les malentendus successifs et lumineux par lesquels passe toute personne à des moments X d’une société Y. On veut savoir à quoi ressemblent les idées en chair et en os ; quelle physionomie ont les dates de toutes les histoires, éprouver très vite la densité des sensations de quelqu’un en intégrale – ce qui nous donne à peu près F D (x) = f (x). On aimerait poser un point sur une carte, latitude, longitude ; suivre le cours en zigzag de notre volonté de savoir. On doit donc être à ras de terre et propulsé dans le ciel alternativement. »

Premières impressions. En voie de consécration, Cadiot se sollersise : à quoi bon les écritures expérimentales ? à quoi bon la lourdeur démonstrative des universitaires ? La légèreté, rien que la légèreté… et la subtilité. Un art de dire des petits riens qui en disent long… C’est plaisant. Dans l’air du temps. Gageons qu’une fois encore la presse en fera des gorges chaudes… Quelle meilleure définition de ce gros et pesant mot, "littérature", que celle-ci : "une reliure entre des feuilles d’êtres – cet écheveau de sensations, qui attire, crochète, soude tout ce qui vous arrive" (p. 224) ? Quant à la poésie : "Un truc de princesse et de dragon, la poésie, si on y réfléchit bien" (21)… Du grand art, on vous dit. Et parfois, on flirte avec le génie : vous voulez écrire ? Rien ne sert de verser dans les techniques habituelles… "Ce qu’il faut faire : brutaliser ses tentatives d’expression, leur faire rendre gorge, les greffer à d’autres de force, les halluciner, les déployer, les piquer, les infiltrer, ou, au contraire, inciser pour libérer leurs humeurs secrètes. Le but c’est qu’elles se vrillent et qu’elles puissent, guéries, changer de phrase en avançant – un lasso, une spirale en l’air" (194). Inspiré, non ?

â–º Stéphane Vanderhaeghe, À tous les airs (ritournelle), Quidam éditeur, 216 pages, 20 €, ISBN : 978-2-37491-064-2. [Lire un extrait]

Après ses impressionnants CharØgnards, le jeune écrivain retient la leçon gidienne en ne profitant pas de l’élan acquis : s’il continue de jouer avec les codes, cette fois ce sont ceux du roman policier et de tout personnage de fiction traditionnel… Vous attendent : humour noir de croque-mort, jeux typographiques, usage singulier des tirets… Une écriture jouissive !

Le jour du lancement, ce jeudi 5 octobre à 19H30 – le jour de ses 40 ans ! -, Stéphane Vanderhaeghe sera à la Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : en attendant, on lira la superbe chronique de Charybde deux

Libr-brèves

â–º Découvrez deux improvisations expérimentales de Gilbert Quélennec : ici.

â–º Dans le cadre du festival ActOral, lundi 2 octobre 2017 à 19H30, Cinéma Les Variétés (Marseille) : Florence Pazzottu, TRIVIAL POÈME (20 min)
Réalisation, image, son, montage et texte : Florence Pazzottu
Enregistrement en studio et mixage: Florent Fournier-Sicre (Studio Flopibo, Marseille)
Avec : le poète William Cliff et la voix de Nadine Chehadé

Comment conjoindre geste politique et écriture poétique ? Mieux, trouver forme et espace commun aux deux ? Beyrouth sera le lieu de cette expérience composée ici en film, ce que Florence Pazzottu nomme film-poème. Et d’opérer un mouvement dans la ville même, dont la (re)construction serait le signe de son effacement. Une ville traversée et restituée ici en fragments épars, alors que mots et textes viennent s’y glisser, s’y frotter.
Nicolas Feodoroff (FID Marseille)
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suivi de

Judith Cahen & Masayasu Eguchi
LE COEUR DU CONFLIT

Durée : 1h19

En français & japonais sous-titré
France, Japon, 2017 / Couleur et noir & blanc /Techniques
mixtes / Stéréo
Image : Masayasu Eguchi, Judith Cahen
Montage : Masayasu Eguchi // Son : Mikaël Barre
Avec : Judith Cahen, Masayasu Eguchi, Mélissa Barbaud, Kazuhiko Suzuki

(…) Elle la Française, lui le Japonais, couple et cinéastes, nous mènent dans un va-et-vient entre Paris, Fukushima et Hiroshima.
Sont convoqués, de digressions en rebonds inattendus, Duras aussi bien que parents, enfants, désirs et peurs. Le conflit du titre
se déplie en un mille-feuille, où interfèrent l’Histoire et la question de l’intime vers le politique, se confrontent le désir politique, le désir d’enfant et le désir de film (« faire
un enfant politique » suggère-t-elle), se contaminent les modes et les régimes d’images (journal filmé, documentaire, fiction). Nicolas Feodoroff (FID Marseille)

â–º Mardi 3 octobre Café du Pont Neuf, 19H30 (14, Quai du Louvre 75001 Paris)

WELCOME BACK IVY Writers Paris—Ivy vous invite à une soirée de lectures et de musique en anglais et en français pour vous souhaiter bonne rentrée 2017 avec
BREMNER DUTHIE (chanteur-performeur)
GEORGE VANCE (auteur-performeur)
Et, pour fêter la 4ème édition de la révue littéraire PARIS LIT UP :
JASON STONEKING (auteur et artist)
Et
DONALD TOURNIER (poète qui écrit en anglais et en français)

â–º Du 6 au 8 octobre, exposition Thierry RAT à Calais :

 

â–º Jeudi 26 octobre à 19H, Espace L’Autre Livre (13, rue de l’École Polytechnique 75005 Paris) :

Rendez-vous pour une soirée de voyage et de poésie en compagnie de Jean-Yves Fick, Virginie Gautier et Fred Griot à la librairie L’autre LIVRE (rue de l’école polytechnique, Paris 5ème). Ensemble, autour d’un verre et de lectures dépaysantes nous vivrons un mois dans une cabane d’hiver, nous marcherons dans Londres en suivant le plan du Caire, nous suivrons le chemin. L’entrée est libre et les partages, recommandations, invitations appréciés !

Plus d’informations sur les livres à l’honneur ce soir-là :

https://www.publie.net/livre/il-y-a-le-chemin/
https://www.publie.net/livre/marcher-dans-londres-en-suivant-le-plan-du-caire-virginie-gautier/
https://www.publie.net/livre/cabane-dhiver-fred-griot/



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