Libr-critique

30 septembre 2020

[Chronique] Fabienne Radi, Email diamant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Fabienne Radi, Émail diamant, Art&fiction, Lausanne, coll. « SushLarry », en librairie ce vendredi 2 octobre 2020, 156 pages, 14 €, ISBN : 978-2-940570-94-2.

 

Fidèle à son genre d’élection Fabienne Radi poursuit l’écriture d’essais très particuliers et programmatifs à la fois spécifiques et spéculaires où celle qui écrit s’interroge sur ce qu’il faut écrire et d’ailleurs s’il faut vraiment écrire eu égard à son attrait pour les images qui deviennent pré-textes et péri-textes.

Ces livres sont des tentatives de détournements et un moyen d’être créatrice à part entière par des voies détournées. Se sentant quasiment « choisie » par des oeuvres, des images et certains cas d’espèce elle propose un champ particulier à la culture comme à l’aventure humaine.

En conséquence, lorsque qu’elle ressort avec une mâchoire paralysée – ce qui est tout de même assez fréquent – de chez son dentiste, puisque, « enfant, je n’ai pas eu droit au fluor dans le sel de table » dit-elle – l’auteure ne manque jamais, à peine la porte du cabinet refermée, de lire à plus ou moins haute voix les textes qui apparaissent alors dans son champ de vision : « OTICH ASCHENCHEUR, PHARMACHIE DE CHERVICHE ou encore DÉFENCHE DE CHTACHIONNER, en produisant un filet de bave par la même occasion ».

Fabienne Radi y trouve un certain plaisir, voire un plaisir certain qu’elle chérit en oubliant sa souffrance : « tout en me confortant dans l’idée que j’ai bien fait de ne pas essayer de me lancer dans la performance » ajoute-t-elle. Et ce en allusion à une de ceux et celles qu’elle évoque dans ce livre et à laquelle elle pense à chaque visite chez le dentiste : Hayley Newman dont elle a perdu la trace mais qui n’eut jamais peu d’aller au charbon.

Mais ne s’arrêtant pas en si bon chemin, et depuis les bords du Léman, elle convoque outre la performeuse anglaise et son dentiste vaudois, une nonne belge, l’Homme des glaces, Shelley Duvall, Peter Pan et Harry Dean Stanton, pour traiter d’une partie singulière du corps mieux qu’en dentiste pour les vivants ou si l’on est mort, pour les servir « aux inspecteurs de police et aux archéologues en indiquant l’âge approximatif du corps. » Adepte des détails quasi documentaires, la créatrice mêle le réel et l’imaginaire pour dénoncer les ombres de la petite histoire et les mythologies de notre époque de manière plus ironique que fractale. S’en suivent des réflexions multiples. Fabienne Radi s’interroge sur le sourire à la fois de la Joconde « sans que l’on sache comment étaient ses dents, ni même si elle en avait vraiment » et sur celui de Julia Roberts qui semble avoir dans la bouche plus de dents que le commun des mortels.

Chez elle, l’évolution des formes peut donc dépendre de la forme des dents et de leur couleur. Elle y découvre une racine métaphysique au monde. Il y aura donc désormais un blanc « Ã©mail diamant » dans l’univers des signes tel que Fabienne Radi le médiatise en des morceaux de bravoure faussement abracadabrants. Ils décrivent un grand bain de bouche individuel et collectif qui ne fait que prolonger ses préoccupations et ses obsessions antérieures.

27 septembre 2020

[Texte] Guillaume Basquin, L’Histoire splendide, extrait du premier chapitre (inédit)

lecture & écriture simultanées — en duplex — dans un espace courbe : roue carrée pour excès de langage — milieu d’échanges renversants & de réversibilités où nous sommes enfin du même côté que notre langage intérieur — je prends toutes les tangentes qui à moi s’offrent
toute œuvre réussie est un carré
tous les plans basculent
now strike a line like Laurence Sterne in his Tristram Shandy—repose you now lecturer
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me revoici ! hommage au lecteur ! révérence !
ce n’est pas une petite affaire mes lecteurs que de s’élancer devant un cercle comme le vôtre — accoutumés à tout ce que les belles lettres produisent de plus fin & de plus délicat comment pourriez-vous supporter le récit informe de la vie & des opinions de Guillaume L. Basquin gentilhomme si je n’y mettais pas le plus grand piquant ?
je prétends ma foi à vos éloges & poursuis en toute humilité :
j’écris ce poème tel un Skardanelli & non dupe je le signe ainsi : Ich heisse Skardanelli
le lendemain je suis l’Aleph : soit l’un des points qui contient tous les points — raison pour laquelle je me passerai dans ce volume de tout point — final ou pas — car le point en se dérobant met le volume textuel en marche vers l’infini : j’ai un faible pour les gros livres qui abondent
le surlendemain je suis un pédagogue de lycée
palimpseste de citations & d’images : ici : 666 Fifth Avenue de Robert Rauschenberg
à partir d’une certaine accumulation la citation devient abstraction — écheveau de strates
plongée séculaire dans les archives littéraires du passé qui n’est même pas passé
lancer céleste
chant inusité
parole saoule
trille du vent
toucher au vol
grain de sénévé
tracés aléatoires
joyeux tropisme
poésie simultanéiste
cantate de mots camés
labyrintoile avec une tarentoile au milieu
delldale
babelivre (tous les mots du dictionnaire s’y trouvent — j’ai multiplié les mots comme le sable de la mer)
tournelivre
globe hiéroglyphique
textevoyage vers la Voie Lactée
texte en expansion comme l’espace lui-même
les lignes commencent à s’agiter — elles sortent de la page

mertexte

scène de naufrage
rouleau du Temps — megalogue

polyhedron of scripture

mandala-texte
charade antiphonique
combinaisons phoniques
poésie parallélogrammatique — multifacétée — rimes des choses & du temps — instant traversé traversant — enjambements métamorphoses & glissements circulaires pour circumnavigation sur l’externet
adages de Guillaume L. fils de Marc :
se hâter de vivre se hâter de sentir & laisser derrière soi toute la littéordure — quoi d’autre ?
vitesse spermatique — ah ! voler dans la poussière des chevaux de poste ! piquer droit dans l’Verbe ! la syllabe ! néoplasticisme !
instant novel!
c’est le reversement des pesanteurs — chaque chose se change aucune ne s’anéantit
ce volume s’adresse à l’intelligence du lecteur qui met les choses en rythme elle-même
j’ai vu une terre nouvelle : dans les années 60-70 le cinéaste allemand Werner Nekes invente la notion de kinème : un kinème — équivalent du phonème en linguistique — est une addition de photogrammes — 3 ou 4 — dont la friction ou l’addition forme un film dont le sens résidera toujours entre cette suite de kinèmes — il illustre superbement cette hypothèse théorique dans son film de 38’ tourné en 16mm couleur de 1974 : Makimono — par ma construction syntaxique en incises j’applique sa méthode pour ce livre à propos de toutrien qui est bien parti pour être un worstseller (j’en distille un sang d’encre)

Guillaume BASQUIN,
extrait du premier chapitre de L’Histoire splendide, « Au commencement »

24 septembre 2020

[News] Poésie et humour d’aujourd’hui à la Maison de la poésie Paris

Maison de la poésie Paris, Poésie et humour d’aujourd’hui, Rencontre & lecture/performance poétique organisée par Remue.net, mercredi 07 octobre à 20H: Rencontre avec Daniel Cabanis & Tristan Felix, animée par Fabrice Thumerel. [Réserver]

Du haut de son piédestal, la Poésie a durant des siècles donné dans le sublime et la célébration. Une fois désacralisée au XXe siècle, place à l’Umour surréaliste et au carnavalesque…

Aujourd’hui, quels poètes pour succéder à Prévert ou Queneau ? Quels types d’humour ? Des noms viennent à l’esprit : Jean-Pierre Bobillot, Jean-Michel Espitallier, Bruno Fern, Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen…

Et aussi ceux qu’on aura le plaisir de voir/écouter en cette soirée : pour ceux qui pourront venir, quelle veine de goûter le bon grain de l’ivresse (Tangor), d’assister à des dérapages incontrôlés et de se laisser emporter par des langues imaginaires !
Allez, quelques indiscrétions pour les Libr-lecteurs : sur scène, l’extraordinaire Tristan Felix effectuera une levée des ombres tragi-farcesques, vous proposera un très singulier rêve sonore et une lecture de contelets d’Ovaine la Saga… Quant à l’incorrigible Daniel CABANIS, il vous invitera au BUREAU 9 / PLAINTES IRRECEVABLES et vous emmènera dans une OPTIQUE DE LA FUITE EN AVANT…


Daniel Cabanis
a publié des textes seuls ou des ensembles images + textes dans de nombreuses revues papier ou en ligne. Et aussi des pense-bêtes idiots et autres bricoles dans divers blogs hospitaliers. Il a également été (hélas) Le Corbo de ventscontrairse.net, la revue du Théâtre du Rond-Point où sa pièce Trente-six nulles de salon a été montée et jouée par Jacques Bonnaffé, avec Olivier Saladin. En dehors de ça, il n’a pas froid aux genoux, mange de ce pain-là, et ne vit pas reclus dans un bled paumé des Cévennes. Enfin, il a été qualifié d’écrivain sterno-swiftien par l’éminent critique Marcel Navas, ce qui n’est pas très sérieux.
On pourra (re)découvrir les nombreuses séries qu’il a proposées à LIBR-CRITIQUE – dont « Essor de la fourmilière d’art », la dernière.

Poète polyphrène et polymorphe, Tristan Felix décline la poésie sur tous les fronts. Elle a publié en vers comme en prose une vingtaine de recueils, chroniques et, pendant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poétiques, laquelle, ensauvagée depuis 2017, renaît en live au Salon de la Revue à Paris sous forme de livres d’artistes. Elle est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le Petit Théâtre des Pendus), conteuse en langues imaginaires et clown trash (Gove de Crustace). Vient de paraître Tangor chez PhB éditions : « Livre à merveille(s) – opéra, verbe de chair –, où chante entre les signes d’une langue, en forme de danse sans fin… » (Dominique Preschez).

23 septembre 2020

[Chronique] Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, par Jalil Bennani

Roland Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances, Les liens qui libèrent, été 2020, 304 pages, 20 €, ISBN : 979-10-209-0864-3.

 

L’effondrement dont il s’agit dans cet ouvrage est celui de nos catégories de pensée et de notre rapport au temps, du lien entre passé, présent et futur. Le psychanalyste Roland Gori, auteur de nombreuses publications et interventions médiatiques, nous revient avec un ouvrage brulant d’actualité en cette période de pandémie de la Covid 19. Il nous montre avec une grande érudition, en s’appuyant sur de nombreux exemples historiques, que les crises résultent d’une rencontre entre un événement et des conditions sociales. Il dénonce avec force l’impréparation de nos sociétés face à un facteur environnemental.

Le drame du Liban, que j’ai appris pendant que je lisais ce livre, justifie pleinement sa thèse. Des milliers de tonnes d’explosifs déposés depuis six ans dans le port de Beyrouth en plein centre de la ville ! Un énorme choc traumatique avec son lot de stupeur, de sidération et d’effroi ! Le contexte particulier de ce pays, tantôt en guerre, tantôt en crise, voisinant avec des combats permanents… Tous les ingrédients de l’effondrement étaient là. L’auteur souligne de façon pertinente que « l’idée de catastrophe, la catégorie de l’effondrement, constituent le retour du refoulé qui se glisse dans le discours d’une civilisation de l’instant, l’irruption d’une temporalité que l’on veut méconnaître à la hauteur de l’oubli de la mort ». Les causes des catastrophes sont bien les inégalités sociales, l’atteinte à la dignité humaine, la dérégulation de la planète, la course à la rentabilité, les exigences toujours plus grandes de productivité et d’utilitarisme.

Parmi les questions qui m’ont fortement interpellé dans ce livre, je retiens celle relative à « l’homme machine ». Tout au long de ses recherches, Roland Gori a été fasciné par le texte de Tausk : « La genèse de la machine à influencer au cours de la schizophrénie ». La construction délirante est la véritable machine qui persécute le schizophrène et elle est isomorphe au corps, plus précisément au fantôme d’une totalité du corps à même de contenir et de donner un sens à ses cénesthopathies. J’avais dans les années quatre-vingt montré dans mon ouvrage Le corps suspect, à quel point l’ouvrier, dont le destin était brisé à la suite d’un accident du travail, s’exprimait comme si son corps était une machine. La subjectivité est cachée et profondément réprimée. Le patient en appelle à une solution technique. Ce corps sans plaisir interroge l’imaginaire du corps médical qui a montré bien des résistances aux notions freudiennes. Un corps auquel il n’a été demandé que d’être corps-machine a accepté ce contrat. En cela, il a rejoint la machine industrielle et la machine médicale. Une machine objectivante et normalisante. Je pense à l’ouvrage L’établi de Robert Linhart. Un livre bouleversant qui raconte ce que représente, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Il montre de manière étincelante le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets, ce que Marx appelait les rapports de production. Robert Linhart a vécu cette expérience en devenant ouvrier spécialisé dans l’usine Citroën de la Porte de Choisy à Paris, en 1968. Il a fait partie des centaines de militants intellectuels qui s’embauchaient dans les usines. Il raconte les rythmes, les méthodes de surveillance et de répression. L’auteur rapporte qu’il n’a jamais autant perçu le sens du mot « économie ». Économie de gestes, de paroles, de désirs. Il faut s’être frotté à cette réalité matérielle pour prendre conscience de sa dureté, des souffrances, des risques et de la mise à disposition du corps au profit de la machine. Roland Gori rappelle bien dans son ouvrage le « spectre » qui hante nos sociétés, la situation des plus pauvres, des plus vulnérables parmi lesquels figurent les migrants. Ils « viennent de notre futur pour hanter notre présent », écrit-il. Sa réflexion sur le temps s’avère ici essentielle : « Penser la catastrophe supposerait que nous puissions changer notre rapport au temps.  Nous sommes aujourd’hui dans un paradoxe : en même temps que l’on nous enjoint de penser à l’avenir, nous nous trouvons contraints par « l’actualisme technique » de la civilisation des machines ». Il dénonce « la religion positiviste » qui vient au service de l’industrie et dont nous sommes les héritiers : « C’est sur les ruines de cette révolution symbolique avec ses exigences de productivité, d’utilitarisme, de positivisme et d’efficacité louant la force et la raison instrumentale que se profilent les risques d’effondrement ».

Roland Gori relève très justement que le sujet de la psychanalyse, a « besoin des normes de son époque pour pouvoir se les réapproprier et les trahir ». Comme l’artiste, le psychanalyste est témoin et acteur de son époque. Je pense à Kader Attia, un artiste de son temps qui a reçu le Prix Marcel Duchamp en 2016. Ses recherches socioculturelles l’ont conduit à la notion de réparation, un concept qu’il a développé philosophiquement dans ses écrits et symboliquement dans son œuvre. Tout système vivant, social ou culturel peut être considéré comme un infini processus de réparation, étroitement lié aux pertes et aux blessures. L’art, comme la vie, est une réparation par les émotions qu’il produit et des juxtapositions des images, des représentations, des installations… Alors que dans les cultures occidentales modernes, la réparation vise à revenir à l’état original, dans les cultures extra-occidentales traditionnelles la réparation procède de l’inverse. Roland Gori écrit très justement : « La vie moderne est une invitation à effacer les traces ». Cacher, masquer la suture d’un objet réparé est une prétention à revenir à l’identique, ce qui est impossible ou pure illusion. Comme la nature, la psyché humaine est constamment l’objet de blessures et de réparations – avec différents concepts et différentes stratégies pour ces réparations, à la fois individuelles et institutionnelles.

Pour l’auteur de Et si l’effondrement avait déjà eu lieu, les notions de progrès liées à une « modernité européenne affirmant sa supériorité intellectuelle » mises en œuvre lors des conquêtes coloniales ne font plus recette dans bien des régions du monde. Il ajoute que si les Lumières ont un côté sombre comme le dénoncent les critiques postcoloniales, cette pensée est hétérogène et « se prête à une lecture qui fait entendre les failles, les tensions et les hésitations » (citation empruntée à Antoine Lilti).

Roland Gori articule avec brio les notions d’individuel et de collectif, en évitant toute confusion entre l’agent social et le sujet de la psychanalyse. Et la référence à Winnicott apporte un étayage essentiel à l’ouvrage : « Le traumatisme a bien eu lieu mais à un moment où, pour une raison ou pour une autre, le patient n’était pas en mesure de l’éprouver… à ce moment de son histoire, il n’avait pas la possibilité d’intégrer le traumatisme qui surgissait », la crainte de l’effondrement devenant alors une tentative de donner au traumatisme une existence psychique et sociale. L’apport de la psychanalyse fut d’apporter un autre éclairage et une autre issue pour sortir du traumatisme. Elle a donné un tournant aux travaux des psychiatres ayant travaillé, décrit, classifié les traumatismes, depuis Charcot, Oppenheim, Kraeplin, Pierre Marie… Avec Freud, un nouveau statut est donné à la notion de trauma : il est psychisé. Il donne un contenu psychologique à la notion de « trauma ». Le traumatique est déjà là, avant qu’un événement ne lui permette de se révéler. Roland Gori s’appuie beaucoup sur Winnicott pour poser cette hypothèse : les effondrements que nous craignons voir advenir dans le futur ou le présent ont déjà eu lieu. Ce qui s’est effondré c’est notre cadre mental, symbolique, psychique pour penser le monde, pour nous penser, ce qui justifie le sous-titre de l’ouvrage L’étrange défaite de nos croyances.

Et si l’effondrement avait déjà eu lieu est un ouvrage fort, psychanalytique, philosophique, sociologique, politique. L’auteur, qui est aussi l’initiateur de l’Appel des appels, un collectif national « pour résister à la destruction volontaire de tout ce qui tisse le lien social »,  nous invite à une réflexion riche et incontournable pour inventer de nouvelles catégories de pensée, repenser notre rapport au temps, le lien entre passé, présent et futur, nos oublis, nos croyances.

18 septembre 2020

[Création] Joël Hubaut, EpidémiK (16)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:48

Pour cet automne 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le quinzième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

Les signaux se répandent par un jeu/geste/travail récitatif, germes inondés qui frappent le blindage horaire, ses parois enduites d’images raisonnables que les signaux vont ensevelir, étouffer – Epidémie de signes – empreintes proliférant par le dessin, le son, l’odeur, etc… petits chromosomes en grains ou en bâtonnets – les plus longs en forme de filaments et fléchettes, croix et cercles marqués sur tous les supports puis redessinés – certaines espèces de mouches ont dans leurs glandes salivaires des cellules à chromosomes géants, ces chromosomes résultent d’un clivage longitudinal répété un grand nombre de fois donnant 4, 8, 16… 256 etc… filaments associés en un faisceau épais dont je reprends le principe d’une façon sonore en utilisant le clairon, la guitare électrique où le tube de caoutchouc et graphique sur tous les supports traditionnels tels que carton – papier – toile – peau – terre – végétaux – minéraux – eau – ciel – etc… les sons où les traces ainsi agglomérés prolifèrent dans l’espace créant une épidémie émotionnelle que favorise l’angoisse et l’obsession. Angoisse de l’uniformité pollutive et de tout le processus envahissant qui chaque jour obscurcit nos possibilités d’individualité. L’épidémie graphique ou sonore peut résulter d’un exorcisme (maladie – mode – pollution – religion – politique) qui strangule par son progrès nos initiatives de connaissances et de créativité – Epidémie picturale par l’ accident – les mouches – la culture, par l’eczéma et par la poésie – pestilence répétitive dont le cerveau vomisseur active le geste perpétuel – les cils vibratiles de notre fontanelle en sont les moteurs essentiels, peindre les teignes sur les toiles déjà couvertes de cellulite puis modeler les menhirs incubés de notre futur jusqu’à l’implosion (épidémie de sens et épidermie)…..
Joël Hubaut 1977… texte paru en 1977 dans la plaquette-catalogue « galerie le fil – Cherbourg »
à l’occasion d’une exposition de groupe ( Audouard- Gwezenneg- Hubaut- Louveau )

Visuel = « EPIDEMIK-BOX » (mission spatiale épidémik) co-production Michel Sohier / Joël Hubaut 1977

17 septembre 2020

[Chronique] Béatrice Douvre, La Passante de l’expérience, par Germain Tramier

« Ce ne peut être que la fin de moi-même, en avançant »
Béatrice Douvre – 20 mars 1994
(Journal de Belfort, édition de La Coopérative, août 2019, 192 pages)

Les éditions de la Coopérative nous offrent la lecture d’un manuscrit inédit de Béatrice Douvre : Journal de Belfort. Ce texte recouvre les 6 derniers mois de la vie de l’autrice disparue en 1994, à 27 ans. Il s’agit d’un texte non-autorisé, c’est à dire n’ayant pas été revu par Douvre en vue d’une publication future. Ce fait est surtout valable pour la première partie intitulée Journal de Belfort, à l’écriture poétique particulièrement riche, matière brute, ressassée, non-remodelée. S’il est certain que ces pages dénotent une recherche profonde sur les images, l’écriture et les métaphores, néanmoins il ne fait aucun doute que Béatrice Douvre les aurait retravaillées.
La troisième partie du livre, Poèmes en proses, montre déjà le réinvestissement du journal, en vue d’en créer une suite poétique plus serrée, plus sûre – un autre exemple se trouve dans la première publication de ses œuvres, aux éditions Voix d’encre en l’an 2000. Journal de Belfort nous plonge donc dans la forge de l’autrice, lieu intime où germe la création et nous laisse lire aussi les fruits tardifs : les Poèmes en prose et les Derniers Poèmes. Si ce journal a fait dire à Juan Asensio : « je crains qu’il ne soit difficile d’en dire quoi que ce soit de juste et d’intelligent qui ne soit pas une explication maladroite et convenue » et si j’agrée à sa deuxième remarque : « la parole poétique est celle qui se suffit le plus amplement à elle-même », il me semble que le Journal de Belfort nécessite une tentative d’interprétation, même risquant la maladresse, au vu des nombreux thèmes qu’il explore.

La Passante du Péril

Une locution a déjà circulé pour qualifier Douvre, expression qui titre la deuxième partie du livre : Passante du péril : journal d’une anorexique. Si cette périphrase cerne la difficulté première (et source première) de son écriture : l’anorexie, le danger de mort, un détour par l’étymon latin permet d’enrichir sa profondeur : « péril » vient de periculum qui signifie « épreuve », « expérience », le mot lui-même dérive du verbe périor « éprouver », « expérimenter ». Béatrice Douvre se serait donc caractérisée comme la passante de l’expérience, ou de l’épreuve. C’est par la souffrance, le rejet, l’échec, la diversification des écritures (les expériences littéraires et corporelles dont témoigne le livre) qu’elle effectuerait sa traversée du monde. Cette locution annonce une écriture expérimentale : Journal de Belfort n’est pas un journal factuel, mais un recueil de proses, les Proses refondent le journal, Journal d’une anorexique présente une simplification de l’écriture, enfin les Derniers Poèmes répondent par l’apaisement (forcé, désiré, performatif ?) de l’ensemble qui les précède. Ce manuscrit décrit donc l’itinéraire douloureux d’une poétesse lors des derniers mois de sa vie, une traversée des ronces (le terme revient souvent et peut être associé au péril), pour arriver à l’aube dernière, nous le verrons.

           

L’anorexique

L’anorexie est un objet littéraire (à défaut de pouvoir en parler de manière médicale) complexe et porteur de sens qui dépasse de loin la seule souffrance psychologique. L’anorexique nie les besoins de son corps, qui éclipsent sa vie psychique et signalent sa part animale (biologique) :

« L’anorexique refuse d’incorporer ce qui lui a été donné avec trop d’amour, un amour qui, ne se préoccupant que du bon fonctionnement de son corps, ne répondait jamais à sa demande d’être. Elle s’acharne alors à détruire ce corps, objet de soins privilégiés aux dépends de son être (Ginette Raimbault, Caroline Eliacheff, Les Indomptables figures de l’anorexie). »

Ce refus peut se comprendre comme le désir de figer la transformation physique, le vieillissement, une forme d’ataraxie non plus émotionnelle mais physique : « J’ai adoré ma maigreur d’enfant, le sein creusé, la fesse absente, j’étais l’anorexique aux faims sauvages, l’animal rampant sur les tapis d’étoiles, l’ange imbécile sur un sol absolu. Mère me rapportait les nourritures du monde et je crachais dessus en pleurant (17 février 1994) ». L’enfance est terre regrettée de Douvre, précédant « l’adolescence hasardeuse », elle est le moment où les proportions du corps sont acceptables. La suite marque l’entrée dans le corps mâture, détesté : « Ses lèvres molles sur mon sexe m’ont fait pleurer, il ignorait mes larmes et se sauvait dans son plaisir (…), Ne me touche pas, je suis d’un autre monde, je suis bénie (11 mars 1994) ». Les images obsessionnelles d’anges et de statues montrent le désir de la cristallisation du corps (et du temps), tout comme un refus de l’acte charnel (qui rencontre l’asexualité) et par extension le don de naissance. Dans Journal de Belfort, les pierres suent, comme le corps qu’on voudrait d’argile, les anges hermaphrodites accompagnent l’acte d’écriture et l’objet de l’amour est inaccessible (Michel, la muse masculine, est homosexuel). Mais l’écriture tend vers le dépassement de ce refus de vivre, de la statufication du corps : « Je suis vierge de peau de roc, une taille sertie de vergers émeraudes, le doigt purulent de beauté et l’œil sec de perfection (25 février 1994) ». Cette lutte entre le pourrissement (signe paradoxal de ce qui vit, qui accepte de vivre) et la froidure des pierres existait déjà dans l’enfance « où les jardins pourrissent (23 février 1994) ». Ici, la putréfaction est belle, comme les yeux desséchés de perfection (l’organique et le minéral), Douvre vise, par l’écriture, à dépasser la simple beauté esthétique, le classicisme, la phrase limée, menteuse, le fixe, l’éternel, pour entrer dans un temps éphémère qui la dégoûte, domaine aqueux, déceptif mais réel. L’écriture s’en ressent : foisonnante, elle échappe dans cette partie aux tendance poétiques de son époque, qui ont parfois pu vouloir rejoindre l’épure et le resserrement. Au contraire, le flot est riche ; les mots ne sont jamais de trop pour décrire ce qu’elle ressent, les métaphores fonctionnent ou non, mais participent toutes à la nuanciation extrême de sa pensée ; elles se complètent, cernent par l’exploration ce que l’écriture concertée ne peut que réduire.

La terre étrangère

Refusant de se nourrir, ou refusant l’acte charnel, c’est aussi sa condition de femme que Douvre cherche à éviter. Le corps féminin, majoritairement décrit par des hommes, est pour elle un pays étranger, confisqué, qu’il faut pourtant habiter, refleurir, nommer : « Foutre de fleurs, herbe irritée, géantes, je nage aux marécages et mon pays n’est pas le vôtre (3 mars 1994) ». Douvre refuse de laisser entrer l’homme, l’autre, celui qui la désire, dans cette terre : « Torrent d’eau gravide, j’ai des sueurs obscènes entre les cuisses, lorsqu’il m’embrasse, je suis femme et je meurs dans des parfums d’égouts (17 févier 1994) », pour elle son corps est « un exil habité parfois par la chair d’autrui (18 mars 1994) ». L’écriture du corps féminin par un regard féminin est apte à revivifier la littérature ; elle est, dans Journal de Belfort, une expérience balbutiante, un péril à tenter : « La verge arrête l’écriture, le vagin l’alimente, l’eau ruisselle dans l’encre et réconcilie les nuages (21 février 1994) ». Dans une formule antithétique, elle dit avoir « veiné le néant (9 mars 1994) », faire du néant un corps vivant, parcouru de vaisseaux sanguins, c’est faire de la statue d’argile de l’écriture, du corps anorexique, une forme d’être vivant, naissant au monde : « Je rêve un enfant pour le sexe ouvert à la vie et pour le placenta sanglant (12 février 1994) ».

La coloriste

La première partie du journal se termine par un rêve, un docteur demande à Béatrice et à sa cousine de dessiner une fleur. La cousine échoie de la fleur balbutiée, Douvre, elle, ne peut tracer les contours de la sienne (bleue) car « c’est en enfant aux doigts immenses qui l’a faite ». L’écriture hors-norme (dans tous les sens) rejoint ici les ailes de l’albatros de Baudelaire. L’expression juste, totale, est rendue impossible par l’exigence personnelle qui dépasse la seule forme, touche à la spiritualité, à la société. Les couleurs évoquées sont primaires ou forment des clairs-obscurs (autre visage de son écriture antithétique), et le soleil est le pôle heureux, lointain, fécondant de sa palette : « C’est mon amour pénombré dans la ville, courageux, l’avez-vous vu passé ? Il a du sel et des chemins sur le visage… un soleil bas tâché autour de la taille. » Dans Poèmes en prose, le thème du dessin d’enfant, naïf, permet de dire à la fois la simplicité vers laquelle tendra l’écriture, mais aussi son inachèvement : « Devant la feuille, l’herbe est des bâtons verts, drus, presque des arbres, sauf que les arbres ont un chapeau rond, incolore ». Après Journal de Belfort, c’est cette justesse nouvelle, plus serrée, qui marque un pas de plus sur son « chemin de ronces ». S’étant défaite du baroque, Douvre parvient à exprimer son déchirement avec des touches de couleur suffisantes, elle se rapproche par là de l’enfance. L’écriture peut alors être mise en rapport avec le dessin ou la peinture (les adjectifs de couleurs dominent souvent), les phrases sont des couches superposées, ajoutées, qui cherchent à exprimer, en les expérimentant, toutes les parties du monde :

         J’avais inventé la flûte, les couleurs
Dans l’eau du fleuve immense

La disparue

Après Journal d’une anorexique, plus factuel, sur les traitements hospitaliers que subissent les anorexiques, Douvre écrit une série de douze poèmes qui dénotent une accalmie de sa recherche poétique : Derniers Poèmes. Ici, elle ne cherche plus le printemps, mais l’hiver, une terre absolue, purifiée, de neige et de « comètes insoupçonnées ». Ces textes répondent à plusieurs poèmes du Journal ou des Proses, en les vidant de leur tension. Si autrefois, les grilles marquaient, au même titre que les pierres ou les ronces, le péril à franchir pour arriver de l’autre côté de l’existence, sur la terre commune de ceux qui ne sont pas effrayés par le réel, Douvre finit par y devenir indifférente :

               Mes mains glacées hier
Galaxies lasses
Maintenant les grilles des jardins m’indiffèrent

Elle va même jusqu’à nier la difficulté que fut le passage à l’adolescence :

                      Nous avons fait le geste
Simple de vieillir

ou :

            Nous avons construit notre logis
sur un escarpement de jours heureux

À quelques jours de sa mort (en juillet 1994), arrivée au bout du parcours, de son chemin de croix, d’épines, elle signifie ici la résolution de sa recherche. L’écriture comme le corps ont poussé l’expérience au dernier degré, jusqu’à des terres au calme dérangeant, ce « sol absolu », qui précède sa disparition.

13 septembre 2020

[News] News du dimanche

En route vers un automne que l’on veut résolument créatif : agenda Prigent, agenda Moussempès, RV à la Librairie Texture…

 

â–º Agenda de Christian Prigent : Avant que de rendre compte des deux derniers livres de l’écrivain désormais reconnu (sa correspondance avec Ponge et ses écrits sur l’art), ces deux RV à ne pas manquer…

« Les hommes   s’approprient le monde par quelques tracés articulés qui l’organisent en langage. Mais, du même coup, ils s’en séparent et le disposent dans la distance du symbolique. L’Å“uvre peinte traduit cette distance dans l’écart optique que jauge le regard. Alors la sensation d’une coupure et d’une perte envahit cette distance.
Mais une peinture est aussi un objet ouvré dont la matérialité suggère la réduction de la distance » (La Peinture me regarde, L’Atelier contemporain, août 2020, p. 26).

Christian Prigent à Saran (Orléans), Théâtre de la Tête Noire.
Le mardi 15 septembre à 19 h. Peep-Show, spectacle de Vanda Benes, d’après le roman en vers de Christian Prigent. Compagnie « La belle Inutile ». Conception et interprétation Vanda Benes. Création sonore Paul Gasnier. Lien : http://www.theatre-tete-noire.com/spectacle/presentation-de-la-saison-peep-show/92
Le vendredi 4 décembre 2020, à 20 h 30. Tra la la !, Spectacle de Vanda Benes sur des textes et poèmes de Christian Prigent. Musique Jean-Christophe Marti. Avec Vanda Benes (voix) et Emmanuel Olivier (piano). Lien : http://www.theatre-tete-noire.com/spectacle/fabienne-pralon-et-tra-la-la-/101
Théâtre de la Tête Noire, 219 rue de la Fontaine 45770-Saran. Tél. : 02 38 73 14 14. Contact : contact@theatre-tete-noire.com.

 

► Vendredi 25 septembre à 19H30, Texture Librairie (94, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris), rencontre avec Laure Gauthier et Pedro Garcia-Velasquez.

 

► Agenda de Sandra Moussempès :

- Lecture au Centre Pompidou dans le cadre du festival Extra !, de sa « lettre à une jeune poétesse » (en compagnie de Liliane Giraudon, Nathalie Quintane, Chloé Delaume, Ryoko Sekiguchi etc..) le 26 septembre à 18 heures forum -1 Infos ICI
– Workshops à l’ESAM de Caen  Cinéma/Poésie/Son (écriture et travail en studio autour de la performance) sessions 2020/2021
- Lecture au Centre Pompidou, de Cinéma de l’affect et d’extraits de son prochain livre (à paraître chez Poésie/Flammarion en janvier 2021), le 3 décembre dans le cadre des Enjeux contemporains de la littérature, petite salle, suivie d’une conférence de Jean-Luc Nancy.

 

En lisant, en zigzaguant dans trois livres à paraître…

 

► Tristan Felix, Tangor, PhB éditions, seconde quinzaine de septembre 2020 :
« La veuve Tango danse avec Chevreuille Ecarlate, cette autre échappée de l’espace du leurre, fiancée sur la scène au conte de la lune qui n’avait qu’un œil pour briller.
Qui l’embrasse soudain se noie dans la houle au miroir où chaque bouche de poisson accroche un tesson de verre impénétrable » (p. 32).

 

â–º Jean-Michel Espitallier, Centre épique, éditions de l’Attente, à paraître le 9 octobre 2020 : 

 

« … Mai 68, nouvel épisode de la tradition française de l’émeute, éternel geste romantique de la barricade, envol de pavés, assauts de la troupe. Feux de camp dans la rue. La France de 68 ne peut se résumer aux émeutes du Quartier latin, même si c’est là que s’est forgée la mythologie soixante-huitarde construite sur l’invention de la jeunesse, centrifugeuse pour tous les désirs d’émancipations à venir, carnaval pop où tout sembla soudain possible parce qu’on mit ses désirs dans la réalité » (p. 72).

 

► Véronique Bergen, Belgiques, Ker éditions, à paraître le 21 octobre :
« Dans mon Monopoly mental, une case sur deux est une maison abandonnée, les autres des terrains vagues. Lolita, tu ne vas pas gauchir le parcours gnostique par tes prurits œdipiens, vomir sur le XVIIIe siècle des glaviota punkoïdes, revival post-hippie ? Décode les signaux éparpillés sur cette place, arrête de rémusromuluser auprès de ta Louve. Lève la tête, Lol. Les quatre cavaliers de l’Apocalypse déposeront leurs derniers messages lors de l’Ommegang et du Tapis de fleurs » (p. 60).

[Texte] Jean-Paul Gavard-Perret, La truite et le méphisto fait d’elle

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Fils – probable – de Gêne au Long et – plus sûrement – d’Emma Parroud, dits Le Foué et la Fouèse des Maisons, je suis vieux frelon ou baudet de Vacheresse. Nègre blanc – du moins jaune pâle – configurant l’impasse des genêts. Pour l’heure je continuue de me faire vieux en terres savoyardes où les torrents rigolent et où mon corps cliquète. Dans le lit des premiers et pour la cuisse légère des petites truites aux écailles filantes je lance ma carcasse en assauts d’accros baths. L’ invente ce phénomène cosmique où se niche l’éther vague et où sévit l’expérience de la vie. Je mêle ma ligne de vie au ventre doux des fuyardes histoire de me faire la main. Mais devenant truite la femme est tout sauf un pantin. Je ronronne en ses écailles adorables. Elle se fait toute ouïe au milieu des remugles impétueux des cascades et parfois jusque dans les marais du lac du Bourget. Je glisse encore je glisse ma main jusqu’à l’euthanasie des vagues du plaisir. Et me voici le e muet de telle truite, le réel en haillon, le Chambérien, Le clandestin, le quai des brunes ou argentées auxquelles je fais danser un tango argent teint. Me voici grand-père OK et ce qu’on a dit de moi ou ce que tout le monde pense. Sorti des restes de lugubres tourments de l’enfance, je suis le dé passé, le Jean Gibet, le Jean Giboyeux, le sans voix parmi les voies sinon celui des rivières. Je suis l’halluciné, le cyclope, Le mille pâtes, le pont de la Balme et celui de l’Abîme, l’absolument pas, le zéro de conduite, le chauve à l’intérieur de la tête, le go élan, le nyctalope, le fennec rieur. Celui que la mère a tout fait pour ne pas l’avoir – tout sauf le nécessaire ? Je suis celui qui finit pas arriver avant les autres à la gouille aux truites tant je prends de l’avance pour les saisir à leur sommeil. Bref je suis le rogaton mais qui ne se contente d’un menu fretin en seuls destins d’ablettes. Et sachez que ma truite je la bichonne. Pour cela il me faut la souquer (ferme), la drapuler, zébrer, composter, philtrer et filter, queurir, plantagener, saliver le point G, H, I, J jusqu’à X. Mais aussi la conjuguer (parfois au conditionnel, au subjectif mais aussi à l’indicatif). Au besoin je l’enfarine, la boulange et l’opercule quitte à la grougir, l’accroupir voire la citronner. Admirez, admirez, Princesse des ruisseaux et mordez encore ma fesse pour savoir si je rêve. Qu’est en effet notre corps si ce n’est une immense réserve aquatique ? On n’est rien, à personne, personne n’est rien sinon à la truite. C’est d’elle d’où l’on vient et vers laquelle on retourne au sein de nos galeries intérieures. Les plis du coeur, les déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs ne sont qu’une rivière sauvage et sans retour où elle demeure tapie. Ses trajets font chemin en nous dans le jeu de nos miroirs. Pour nous en défendre nos avons inventé le religieux. Il est devenu le sens de notre moindre. Mais en dieu l’esprit est aussi aveugle que bestial – preuve qu’il n’est lui-même qu‘invention pour cacher la truite qui nous guide sans faire le moindre bruit. L’écriture se doit de l’exposer. Nos viscères sont autant de canyons qui offrent les fissures où elle se cache. Elle seule différencie le travail du deuil de celui de la mélancolie. Elle permet de reconnaître ce qui a été perdu et là où le sujet se creuse. Elle doit opérer la coagulation non de nos fantasmes mais de nos fantômes. Bref, la truite nous affecte sous le mode de l’incompréhension sidérante. Préférons sa rivière à la caserne de notre prétendue pureté. Au besoin elle monte sur un pont suspendu au dessus de notre vide. Elle renvoie à l’affolement dont elle sort. Bref, tout être humain ne peut compter que sur sa truite et son innommable. Il devient Pierrot d’amour qui se couche dans les hautes herbes de la berge d’un ruisseau pour la cueillir. Mais elle n’a pas besoin de sa pitié, elle veut le manger cru. Car elle n’espère rien des hommes. Elle renvoie à une frontière entre deux chaos : celui des eaux, celui des vastes étendues continentales. Mais grâce à elle nous sommes en territoire – conquis (et non pas en territoire conquis). L’écriture elle-même devient truite. Dans sa matière argentée tout est miroir. Et iI y a aussi tout ce qui ne se voit pas encore : ceci est notre corps dont la langue n’est que le lapsus. Mais la truite en accouche la chimère et montre les mensonges de ses brames amoureux. A l’horizontalité de la terre répond l’affolement dont nous sortons : à savoir des régions aqueuses. Ce n’est peut-être pas beaucoup mais ça suffit largement. On se serait contenté de moins. Pêcheurs ou non, la truite nous rappelle que penser n’apprend pas à vivre et vivre n’apprend pas à penser. On reprochera un jour à l’homme d’avoir sali sa rivière – sans demander à ces dernières où sa charité s’arrêta. Mais nos vraies pensées sont donc poissinnières. La truite parle à travers elles. Même si, comme les indiens, elle se tient en réserve. Et plus le temps passe moins on ne peut la cacher dans des rochers qu’on voudrait translucides. Elle ne cesse de nous aiguillonner pour accentuer notre museau et nos griffes. Et son rat d’eau elle le méduse. Elle reste notre manteau de vision.

11 septembre 2020

[Chronique] Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, par Ahmed Slama

Antoine Hummel, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?, Éric Pesty Éditeur, collection « 8 clos », juillet 2020, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9573340-0-1.

Au cours du confinement avaient essaimé, un peu partout, sur les réseaux dits sociaux, des publications ironiques – voire sarcastiques – d’écrivain·es, poètes ou éditrices s’inquiétant d’une vague à venir de manuscrits et de livres traitant dudit confinement. Ça se comprenait, il y avait alors pléthore de journaux de confinement, multisupports : vidéo, blogs ou presse – pour cette dernière catégorie, mention spéciale aux textes de Leïla Slimani et Marie Darrieussecq qui, chacune à sa manière, ont fait preuve d’un égotisme à toute épreuve ; mention honorable à l’infect Sylvain Tesson pour sa saillie à l’encontre des gilets jaunes. Le confinement achevé, errant du côté de Marseille, voici pour la première fois je crois, un ouvrage – recueil de poésie – traitant de ce qui s’est passé, fait partie d’un certain passé, d’un avenir peut-être, incertain.

Des usages de « (se) passer »

Confinement et poésie. Écrire dans et par le confinement au sujet du confinement, notamment. On l’aura compris, nous avons affaire ici à un exercice périlleux, publié si tôt ou sitôt après la fin du confinement ; ce livre, Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Pour cela, Antoine Hummel recourt à une composition particulière, emboîtement de plusieurs lignes qui se passent (se déroulent) au fil du recueil, de page en page, ça alterne : entre ce flux qui pense ce qui se passe (ou ne se passe pas), l’histoire d’un employé d’EHPAD à qui une pensionnaire, atteinte d’Alzheimer, pose chaque jour, à la même heure, la même question : « Est-ce qu’il se passe quelque chose ? » Le confinement moelleux et petit-bourgeois du narrateur et ses soucis de santé, de posture. Il va consulter un ostéopathe aux opinions validistes [discrimination envers les personnes considérées comme invalides] et fascisantes – les deux allant de pair.

L’alternance de ces flux ponctuée par ce ressac persistant : Est-ce qu’il se passe quelque chose ?

Tout est contenu dans ce verbe, « passer », sa polysémie, ses usages multiples, temporels – le temps qui passe –, la succession – passer de l’un à l’autre – puis la forme pronominale qu’on retrouve donc dans ce titre : non pas dans le sens de « se passer de » – ne pas utiliser – mais en indiquant le moment présent : « il se passe quelque chose » : c’est maintenant, tout de suite, que ça se déroule, quelque chose se déroule et engloutit le temps. Ainsi affleure, de page en page, la question centrale :

 « Est-ce qu’on peut décrire ce qui se passe depuis ce qui se passe – comme voir la lumière dans la lumière ? Et, de là, est-ce qu’on peut en venir à penser que ce qui se passe a un sens, veut dire quelque chose qu’il faudrait comprendre parce que ce qui se passe est le signe que quelque chose produit ou que quelque chose arrive et dit ce que je suis en montrant où j’en suis dans ce qui se passe ? Est-ce que ce qui se passe laisse des traînées, des références pour la pensée, des cailloux pour le retour (à la normal, chez soi, à soi) – comme la lenteur des nuages à se déliter, à se dissiper, à se recomposer, laisse des traces à penser sur la célérité des sphères ?

« Faites ce qu’il y a à faire et tout se passera rien. »

Dans et par ce qu’il se passe

Loin d’être simplement un relevé du déroulement (passage) des événements, de tout ce qui, loin d’être advenu par le coronavirus et le covid 19, n’a été qu’intensifié. Cette chose qui s’est passée, se passe encore, est variable et multiple, c’est avant tout d’un rapport qu’il s’agit, avec nous, avec chaque groupe social, ça résonne avec ce que nous avons dit (écrit) des usages du verbe (se) passer :

« On l’appelle « guerre » quand elle sévit. « Vacances » quand elle s’oublie. « Atmosphère » quand elle s’installe et détermine un orbe, un ordre. « Vie » quand elle dure et fait cesser des vies. « Romance » quand elle dépayse. « Crise » quand elle divise. « Ambiance » quand elle diffuse et plombe et détermine un milieu, un bain. « Ã‰tat » quand elle gère. « Souci » quand elle sollicite. Tous ces noms ne lui reviennent pas à cause d’une pluralité dans son essence mais seulement à cause de la multiplicité de ses effets et de son activité même. »

Le traitement réservé à celles et ceux qui n’ont d’autre choix que de s’employer et travailler pour subsister : « La guerre est déclarée, tout travail devient dévouement, prolongement de la vocation professionnelle dans la vocation nationale. »

Nationalisme et « Darwinisme social »

Cet élan nationaliste qui a affleuré, partout et tout le temps, renforcement de la conception nationaliste du travail, on travaille pour son pays, la croissance qui fait la fortune des mêmes. On se crève pour son pays comme on crève à la guerre. Pas nouveau tout ça, ancien, très ancien, le travail comme concept a aussi son histoire ; pandémie et autres crises venant simplement mettre un coup de projecteur sur cet impensé du travail, de l’emploi – même face d’une même pièce quoi qu’en disent les amateurs de distinctions fades.

En filigrane, tout doucement et patiemment, le lien se trace, sibyllin, cet ostéopathe qui nous vante et nous vend sa vision décliniste de l’être humain, être fait pour chasser et cueillir et qui, depuis, mène une vie désadaptée.

« Que l’anthropopathe se soit fait ostéo – comme un nazi vendeur de piscines – ou que sa pratique de l’ostéopathie lui ait progressivement rendu dégoûtantes les postures de son temps, la réalisation de son programme – positivement (redresser l’espèce en butant les inviables) ou négativement (sauver la race en laissant crouler ceux ne savent plus se tenir) – »

Comment ne pas penser dès lors au renforcement de ce qu’on appelle le « darwinisme social » (expression erronée car il résulte d’une mauvaise interprétation des travaux de Charles Darwin) ; conception du monde social consubstantielle au capitalisme. Que le virus circule ! la sélection reconnaîtra les siens. Le capitalisme s’est toujours construit sur cette donnée ; cette notion de l’exploitable, si tel n’est pas le cas, qu’on crève ! Mais cette question du « darwinisme social » s’est en quelque sorte posée dans ce qui s’est passé et se passe encore avec moins d’atours, plus directe en somme. Avec les sorties d’André Comte-Sponville ou les questions, encore posées, d’une soi-disant immunité collective. Ensemble de questions réflexions qui trouvent pour figure allégorique cet anthropopathe ostéo.

Il y aurait encore tant à dire au sujet de ce recueil singulier, regretter peut-être la comparaison avec les Grandes Pandémies passées, quelques facilités parfois quand Antoine Hummel glisse des références qu’on qualifiera rapidement de politiciennes. Quelques détails auxquels il ne faudrait pas prêter plus d’attention tant le recueil réussit à enjamber ce qui semblait être, au départ, une gageure des plus hasardeuses.

8 septembre 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Tâtons rompus

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Les caractères acquis ne se transmettent pas est l’imbécile gageure théorique, contre toute évidence, que je devais affronter en sortant de mes études, dans les années soixante-dix. L’éthologie, qui s’était développée sous l’impulsion de Konrad Lorenz, était encore raciste. La génétique n’avait pas encore mouillé son vin, fractionné ses gènes. J’ai abandonné la partie, ayant mieux à vivre.

D’ordinaire l’inné et l’acquis font bon ménage, cela acquis par l’animal bien avant que l’homme n’ait germé. Mais dans le cas d’une naissance adultérine à l’encontre des mÅ“urs, ou pis d’un enfant né d’un viol – les distinguer n’est pas moins impossible, tant ils abondent à se contrecarrer.

Autodidacte comme tout artiste authentique, je me suis formé moi-même, dit Héraclite, et se garde de former quiconque. Après lui tous les philosophes enseignent, y compris Nietzsche − plusieurs crans ont lâché.

« Lord Caversham, smiling at the pertness » (celle de Mabel Chiltern, dans An Ideal Husband d’Oscar Wilde). J’ai toujours traduit sans vérifier : « souriant à l’impertinence », et je n’avais pas tort, encore que le Harrap’s parle surtout de mutinerie, pert mutin côtoyant pertinent sans soulever d’obstacle ni de rapprochement – bref une symbiose allitérée de sens en le francophile écrivain aboutissant à cette délicieuse impertinence – laquelle ? lisez donc le théâtre d’Oscar Wilde, c’est ce qu’il a fait de meilleur.

À la fable rabbinique (L’an prochain à Jérusalem) qui s’est incroyablement avérée comme le berceau du sionisme et de la (re)naissance d’Israël – a succédé la fable freudienne dotant l’humain d’une hypersexualité théorique. Derrière ces théories, qui gardent quelque chose de la procession et ne sont pas des fêtes de la pensée, il faut entendre la rumeur sourde d’une asexualité (se marier tard, limiter les contacts à la seule reproduction) sur des siècles.

Le latin, expulsé de la langue administrative par François 1er (ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539), continue longtemps de servir et de sévir : dans les prêches catholiques traditionnels, c’est-à-dire antisémites, jusqu’à nos jours ; mais surtout comme langue des « Â philosophes « Â : Descartes, Spinoza, Leibnitz, jusqu’à ce que l’allemand de Kant et de Hegel prenne le relais. Il serait fastidieux d’entreprendre l’étude linguistique des théoriciens de la connaissance (qui rarement, suivant l’étymologie de « philosophe » pratiquent la sagesse, sinon la folie) pour le moucheron enivré à la pissotière de l’auberge.

Le ou la poète n’est plus précoce, si surdouée soit-elle. Souvent la quarantaine suscite les premiers émois aboutis.

Le temps n’est pas loin où sévissaient des porte-parole, modèle Paul Bourget, fins connaisseurs de l’âme féminine, qui tiraient du je leur épingle, leur canne, leur jonc d’or.

Don Juan finit par faire une fin, Maupassant n’a pas vécu assez vieux pour savoir cela. L’homme éléphant de mer, grand maître de harem, aux épouses et concubines de plusieurs catégories, est une voie de garage, non le chemin de crêtes qui fait le sapiens sapiens.

L’enfance a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre. Français, encore un effort si vous voulez être Armoricains.

Le français classique simplifiait l’expression par la langue. Le franglais d’internet la simplifie par l’image, clin d’Å“il à deuil d’une culture.

Tâtonnements, trébuchements de Monk, poussière de prolégomènes, d’une politesse exquise que le jazz rock a piétinée.

Bribe après bribe se détachent mieux que ne tombe goutte sur goutte de la trompette d’or de Miles Davis (Concerto de Aranjuez, 1959), qui dans le cornet m’instille son alliance de métaux rares dont le corps naît d’une jeunesse acquise.

J’aime, pour rendre le rêve, la naïveté du Douanier Rousseau, le trompe-l’Å“il de Dali. Moins l’onirisme échevelé qui sévit, du 19e au vingt-et-unième siècle. Mais le seul peintre qui ait vraiment dit le rêve est Balthus (La Rue, 1933, La Montagne, 1937, Le Passage du Commerce-Saint-André, 1952-1954), par son art de la décontextualisation. En un même tableau plusieurs scènes s’ignorent, reliées par un fil invisible, espacées par un temps inconnu.

D’une moule mal fermée du Jardin des délices dépasse une jambe de l’entre-deux sexes, nue si peu nue.

Très nus ceux de Balthus, de la roseur aux joues du plaisir vierge aux quelques tableaux de membres déjetés. Ce qui domine sont les méplats de bras et jambes, chair jeune lue au plus charnel. En bascule au surréalisme, son œuvre équivaut (en l’excédant de loin) au parti pris des choses de Ponge. Paysages, natures mortes, centrage sur le sujet délaissant obsolète toute perspective. Comme Matisse, il se dispense de commentaires de poète sur sa peinture. La transgression se suffit.

Rêve : comment peut-on nommer rêve ce qui chaque fois s’annonce et s’énonce comme plus réel que le réel, surréel indiscutablement même s’il se dérobe – non comme un voile d’illusions mais comme le sol sous nos pieds.

6 septembre 2020

[News] News du dimanche

En ces semaines de reprise, osons vivre et faire vivre des moments créatifs intenses : quelques RV à Paris et Marseille pour des événements prometteurs…

 

► Centre international de poésie Marseille (2 rue de la Charité, 13002 Marseille), Exposition du 11 septembre au 20 décembre 2020 : Giovanni Fontana – Epigenetic Poetry

Ouverture publique vendredi 11 septembre à partir de 14h00. Performance inaugurale vendredi 11 et samedi 12 septembre à 17h30.

Dans le cadre des Parallèles du Sud de Manifesta 13.

Exposition coréalisée par la Fondation Bonotto, Alphabetville et le Cipm avec le soutien de l’Italian Council (7e édition 2019), programme de promotion de l’art contemporain italien dans le monde de la Direzione Generale Creatività Contemporanea du Ministero per i Beni e le Attività Culturali e per il Turismo.

Sur une proposition de Julien Blaine. Commissaire : Patrizio Peterlini, directeur de la Fondation Bonotto.

► 

 

► RV à la Librairie Charybde (81, rue du Charolais 75012 Paris) le jeudi 17 septembre à 19H30 :

 

â–º Samedi 19 septembre 2020 de 11h30 à 23h, dans le cadre du festival Extra! – Le festival de la littérature vivante
Découvrez toute la programmation de l’événement ici : http://bit.ly/CP_JohnGiornoPoetryday
► Pour rendre hommage au poète John Giorno (1936-2019) un an après sa disparition, et pour célébrer à travers lui la création poétique sous toutes ses formes, le Centre Pompidou s’associe à d’autres lieux de la scène poétique pour proposer THE JOHN GIORNO POETRY DAY toute la journée du samedi 19 septembre (programme conçu par Anne-James Chaton et Jean-Michel Espitallier).
► Cet hommage aura lieu sous forme de lectures performées dans les lieux (certains retransmis en direct sur Internet), et réunira des artistes, des poètes proches de John Giorno, des historiens d’art et de la littérature, ainsi que d’autres invités issus d’une plus jeune génération marquée par l’œuvre et la vie de John Giorno.

 

â–º Maison de la poésie Paris, Poésie et humour d’aujourd’hui, Rencontre & lecture/performance poétique organisée par Remue.net, mercredi 07 octobre à 20H : Rencontre avec Daniel Cabanis & Tristan Felix, animée par Fabrice Thumerel. [Réserver]

Du haut de son piédestal, la Poésie a durant des siècles donné dans le sublime et la célébration. Une fois désacralisée au XXe siècle, place à l’Umour surréaliste et au carnavalesque…

Aujourd’hui, quels poètes pour succéder à Prévert ou Queneau ? Quels types d’humour ? Des noms viennent à l’esprit : Jean-Pierre Bobillot, Jean-Michel Espitallier, Bruno Fern, Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen…

Et aussi ceux qu’on aura le plaisir de voir/écouter en cette soirée : pour ceux qui pourront venir, quelle veine d’assister à des dérapages incontrôlés et de se laisser emporter par des langues imaginaires !
Allez, quelques indiscrétions pour les Libr-lecteurs : sur scène, l’extraordinaire Tristan Felix effectuera une levée des ombres tragi-farcesques, vous proposera un très singulier rêve sonore et une lecture de contelets d’Ovaine la Saga… Quant à l’incorrigible Daniel CABANIS, il vous invitera au BUREAU 9 / PLAINTES IRRECEVABLES et vous emmènera dans une OPTIQUE DE LA FUITE EN AVANT…


Daniel Cabanis
a publié des textes seuls ou des ensembles images + textes dans de nombreuses revues papier ou en ligne. Et aussi des pense-bêtes idiots et autres bricoles dans divers blogs hospitaliers. Il a également été (hélas) Le Corbo de ventscontrairse.net, la revue du Théâtre du Rond-Point où sa pièce Trente-six nulles de salon a été montée et jouée par Jacques Bonnaffé, avec Olivier Saladin. En dehors de ça, il n’a pas froid aux genoux, mange de ce pain-là, et ne vit pas reclus dans un bled paumé des Cévennes. Enfin, il a été qualifié d’écrivain sterno-swiftien par l’éminent critique Marcel Navas, ce qui n’est pas très

sérieux.

Poète polyphrène et polymorphe, Tristan Felix décline la poésie sur tous les fronts. Elle a publié en vers comme en prose une vingtaine de recueils, chroniques et, pendant douze ans, a codirigé avec Philippe Blondeau La Passe, une revue des langues poétiques, laquelle, ensauvagée depuis 2017, renaît en live au Salon de la Revue à Paris sous forme de livres d’artistes. Elle est aussi dessinatrice, photographe, marionnettiste (Le Petit Théâtre des Pendus), conteuse en langues imaginaires et clown trash (Gove de Crustace).

 

5 septembre 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (15)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 13:04

Pour cet automne 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le quatorzième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

… La moisissure grise se propage par tous les outils moussant, gonflant le long des stylos et des porte-plumes qui crachent les ovules, piquant chaque matière nouvelle, les bulles s’ordonnent par flaque cancérigène altérant les images de l’histoire de l’art par tous les orifices du papier, la langue du pinceau qui lape aussi la toile pleine de membranes grises culturelles tranchées par des flocons épidémiques, ces signes qui vont encore grêler, crépiter à la limite des paupières du cadre, infecter le lobe, s’accoître par toute la mémoire contractant la tumeur qui va exploser comme un blockhaus intérieur répandant les champignons croix, triangles, cercles, flèches, etc… au-delà de l’image, ces signes jaillissent par la lave acrylique, enterrant les clichés d’école, de style, de mouvement, linge en naufrage contenu dans la crampe de l’humanité, l’épidémie à flot éjacule vers l’horizon, ses dents épluchées fixant dans son parcours expansif des traces de syncope, graines, virgules, ongles, signaux languissant dans l’oppressante étendue du temps et du vide, germes valsant au-delà des stations-horaires avec la force de l’obsession puis par tout l’engrenage du besoin de faire, de fabriquer, de vivre, le foutre graphique entre en collision avec d’autres hormones venues des enclos de la tête, des balles ou des tétons mutants qui vont rayer la sciure du cerveau, chaque gouttelette de passion collant aux tentacules, toutes les traces d’épidémie, tous les grumeaux faits à la main dans l’attente de nouveaux symptômes libérateurs qui vont déborder vers la banquise, suinter, fermenter entre les rats et les anges d’un dessin à crever les yeux – dessin d’essaim par la crème d’une écriture-spirite – black and white spirite …
Poème paru dans la plaquette du musée des Beaux arts de Coutances en 1977.

Visuel de la plaquette du Musée des Beaux arts de Coutances dans le cadre de l’expo collective « Audouard, Hubaut, Janladrou, l’Hermitte», Joël Hubaut, 1977.

3 septembre 2020

[Livre] Christophe Esnault, Poète né, par Fabrice Thumerel

Christophe ESNAULT, Poète né, photographie d’Aurélia Bécuwe (« Je te salue vieil océan »), éditions Conspiration, printemps-été 2020, 82 pages, 14 €, ISBN : 979-10-95550-12-9.

 

Présentation éditoriale

Ce texte relève du travail éthologique : s’appuyant sur plusieurs années de recherches et d’études de cas sur les réseaux sociaux où l’auteur (un espion) a pisté des « authentiques » poètes (et à travers eux, lui-même) il restitue ce travail sous la forme d’une fiction fragmentée et un brin obscène. Afin d’ouvrir un espace sensible – et sur la suggestion de son éditeur – l’auteur a saupoudré son texte de courts poèmes travaillant le thème de l’effacement, pendant aux egos monstrueux et aux rêves de « glouare » de millions de poètes connectés en permanence. Afin de restituer les différentes strates de personnalités à l’œuvre dans ce texte, le livre a été travaillé pour être un objet graphique à part entière.

Note de lecture : Je te salue Poète-né !

Avec cet opuscule irrésistible, Christophe Esnault adresse un pied de nez à la corporation pétaradante des poètes vivants – pour reprendre une expression de Christian Prigent dans À quoi bon encore des poètes ? (1996) –, dégonflant les idéalismes et mythologies. À commencer par la prédestination-du-Poète, son sentiment d’élection… S’il est né sous les auspices de l’Astre noir de la mélancolie, il n’en croit pas moins à sa Bonne-Étoile : « On ricane dans son dos, mais le poète mettra un jour son nom dans le dictionnaire, il le sait depuis ses six ans, et il y travaille sans relâche la nuit quand les simples mortels vaquent à des rêves ridiculement petits » (p. 20). N’étant pas à un paradoxe près, le poète-actuel travaille à sa postérité sans pour autant ignorer la Muse vénale, moins vache que ses prédécesseurs : « Un partenariat avec l’industrie agro-alimentaire serait une aubaine pour le poète, le poète peut écrire sur tout, la contrainte thématique le stimule » (19-20). Le poète-actuel conserve bien évidemment la posture romantique : « Le poète n’a pas peur des élans lyriques et souvent il est tellement emporté par son propre texte qu’il est le premier à chialer et il doit s’excuser devant son auditoire d’être trop sensible à la beauté » (34). Ce qui ne l’empêche nullement d' »Ãªtre le VRP de lui-même » (49). C’est dire que Christophe Esnault n’oublie pas de démystifier la vanité pathologique du poète-actuel, qui Å“uvre avant tout à « la promotion de lui-même sur les réseaux sociaux » (55). On n’arrête pas le Progrès-Poétique.

Terminons sur une formule lapidaire, à savoir qui lapide celui qui pratique l’art-à-majuscules pour ériger de son vivant sa propre stèle (en pacotille, bien sûr !) : « Le poète a parfois deux muses : son pilulier et sa psychose » (64). Tout lecteur qui se demande « Mais comment peut-on encore aujourd’hui se prévaloir d’être poète ? » ne peut que convenir, un rien amusé, que ce texte satirique ne manque pas ses cibles.

2 septembre 2020

[Chronique] Arno, Bertina, L’Âge de la première passe, par Jean-Paul Gavard-Perret

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, printemps 2020, 260 pages, 20.00 euros, ISBN : 978-2-07-285160-5.

 

Quittant la fiction pour ce voyage auprès de vraies jeunes filles de joie du Congo, l’écriture reste tout de même pour Arno Bertina un moyen de détruire certains clichés. La misère est là telle quelle mais l’auteur tente de créer son livre comme un lieu pour elle  où elles seront respectés.

Bertina ne les rabaisse pas, ne tombe ni dans le pittoresque ni dans la violence. Il diversifie les points de vue sans chercher à bricoler des personnages. Existe là une forme hybride. En une telle hétérogénéïté en fragments la mémoire rémontée est fascinante.

Là où les mâles détricotent le coeur et le corps des femmes, et l’auteur souverain se rapproche de ces dernières pour faire corps avec un monde violent et dramatique, mais où existe parfois l’attente d’une forme de joie. Le tout sans morale dominante.

Nous sommes dans une vision de la prostitution qui montre l’esclavage et les réseaux qu’il faut combattre, mais aussi ce qui échappe là où l’auteur tente d’accorder une place ouverte à de telles femmes abandonnées et traumatisées quelques années plutôt où elles furent déclarer sorcières pour qu’on n’ait plus à s’en occuper.

Par l’introspection et la mémorialisation Bertina via la voix d’un narrateur propose un voyage au pays des jeunes femmes « habitées ». Elles souffrent de la violence économiques et des hommes, et l’usage du monde prend ici des visions qui refusent l’universalisme des valeurs. Le voyage au Congo évite ici tout pittoresque pour certes souligner la douleur, la victimisation mais pas seulement. Et c’est là où le livre devient un gage de « sur-vivance ».

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