Libr-critique

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

28 septembre 2014

[News] News du dimanche

Après une UNE consacrée au dernier livre de Jérôme Bertin – qui peut vous donner le vertige -, nos Libr-événements : on y retrouve l’écrivain avec Laura Vazquez à Manifesten ; mais aussi les RV Alphabetville et le Maelström Insurrection Tour.

 

UNE : Jérôme Bertin /FT/

Georges Hyvernaud n’avait plus que la peau et les os… Jérôme Bertin, lui, pour dresser son autoportrait, met la peau sur la table, façon pèse-nerfs. Et il est vrai qu’il est fort énervé, celui qui entend "réaffirmer le lien entre littérature et politique" (p. 37), et qui "a un faible pour les fables par balles" (50) : après avoir confié qu’il "rêve d’un livre arme" (36), il lui faut "écrire avec du sang" (55), une "tempête de mots 16 mm", "mettre le poème à feu et à sang" (57)… Et il est vrai que d’emblée plane l’ombre d’Artaud le Momo : "ARTAUD AVAIT RAISON. C’est le monde qui est devenu un anormal. Le ricanement bébête comme éthique. Le cynisme c’est le rire du fort".

Face à ce monde devenu fou, l’écrivain recycle et détourne lieux communs et clichés, mots cultes et mots cuculs, les grands mots et démons de la littérature : ainsi avons-nous affaire, avec La Peau sur la table et Autoportrait, à "une espèce de cut up d’un monologue intérieur" (44). L’écriture sismographique de Jérôme Bertin propose un phrasé qui multiplie les télescopages et dérapages phoniques/sémantiques : Les chefs de sévices les présidents fromage… L’enfer du cac la sodomie talc… Les trafics d’orgasmes rapportent gros… La polio médite… Un dernier pour la déroute… Silicone balai dans le cul…

Jérôme Bertin, La Peau sur la table, suivi de Autoportrait, Al dante, septembre 2014, 80 pages, 11 €, ISBN : 978-2-84761-762-7.

Libr-événements

â–º Alphabetville est partenaire de What the flok, festival faire et penser, organisé par réso-nance, Zinc et le Lieu de Fabrication Ouverte à la Friche Belle de Mai, Marseille, du 29 septembre au 4 octobre
Informations : http://reso-nance.org/whattheflok/
Participation de Colette Tron à la table ronde « Connaissances libres » le 3 octobre à partir de 20h30, avec réso-nance, Ping, Emmanuel Vergès, Michel Bauwens
Programme complet : http://reso-nance.org/whattheflok/programme
 
 
♦ Résidence :

Micro-résidence de l’écrivain et philosophe Jean-Christophe Bailly, invité par Alphabetville à Marseille
En collaboration avec le cipM, la Friche Belle de Mai, les Bancs Publics et l’ENS photographie d’Arles
Du 1er au 4 octobre
 
Rendez-vous publics :
Lecture de Jean-Christophe Bailly
le mercredi 1er octobre à 18h30 au cipM
Vieille Charité, 2 rue de la Charité, 13002 Marseille
Renseignements : 04 95 04 96 23 / 04 91 91 26 45
 
Projection de vidéos d’artistes : carte blanche à Jean-Christophe Bailly
le samedi 4 octobre à 17h aux Bancs publics
Les Bancs publics, 10 rue Ricard, 13003 Marseille
Renseignements : 04 95 04 96 23 / 04 91 64 60 00

 

â–º Vendredi 3 octobre à 21H30, Maelström Insurrection Tour, Genève (Bains de Pâquis / 30, quai du Mont-Blanc). Poésie en Ville accueille pour la première fois à Genève les Editions Maelström, basées à Bruxelles, et plusieurs de leurs auteurs :

David Giannoni
Théophile de Giraud
Dominique Massaut
Vincent Tholomé

Improvisation musicale : Benjamin Pottel

L’heure est venue pour vous de parler
Vous tous amants de la liberté
Vous tous amants en quête du bonheur
Vous tous amoureux et dormeurs
Enfoncés dans vos rêves intimes
L’heure est venue de vous prononcer
Ô majorité silencieuse
Avant qu’ils viennent vous chercher !

Lawrence Ferlinghetti
Blind Poet



En regard de la publication de la traduction française du livre de Lawrence Ferlinghetti, "Poésie Art de lʼInsurrection" (maelstrÖm, mai 2012), la Troupe Poétique Nomade vous invite à découvrir une poésie vivante, engagée et festive.Les poètes et musiciens se réunissent pour partager lʼunivers et les mots de Ferlinghetti, lʼun des plus grands auteurs de la Beat Generation (ami et éditeur de Ginsberg et Kerouac).

Lectures de textes de Lawrence Ferlinghetti, largement centrées sur le livre “Poésie Art de lʼInsurrection”.
Lectures dʼautres auteurs en résonance avec ce thème de lʼinsurrection poétique (textes engagés, poésie urbaine, etc.)
Lʼensemble est accompagné par des musiques interprétées live par Benjamin Pottel.

 

â–º Jeudi 9 octobre à 19H, MANIFESTEN/Al dante (rue Thiers à Marseille) : poésie-action avec Jérôme Bertin et Laura Vazquez.
 

 

27 septembre 2014

[News] Automnales : deux rendez-vous majeurs

Libr-automnales : deux rendez-vous majeurs, l’un ce soir à Marseille, GRANDES MANOEUVES ; l’autre à Angoulême du 2 au 4 octobre, INTON’ACTION 4.

 

â–º Samedi 27 septembre 2014 à 21H, Asile 404 à Marseille : soirée Lecture performative, musique, projection. Avec : Antoine Boute – Mathias Richard – Stéphane Nowak et le son de Alex Riva.



♦ ANTOINE BOUTE
http://antoineboute.blogspot.fr/

> Lecture/perf poésie contemporaine
> Diffusion du film : EXAMEN DE PÂQUES (Martine Doyen & Antoine Boute, 2012 – 40mn.)

« Antoine Boute est l’un des représentants les plus emblématiques de la poésie expérimentale en Belgique. Son œuvre, plurielle, se caractérise par une singularité forte, une identité tout à la fois propre et hybride, mutante, inquiétante, excitante. Philosophe, écrivain, poète sonore, pornolettriste, prophète conceptuel et naturaliste, il s’adonne également à la poésie graphique, à l’écriture collective, aux pratiques collaboratives, et est organisateur d’évènements.

Spéculateur hors pair, Boute est l’auteur d’un livre dont le concept est d’être "100% tout public, complètement ergonomique à la pensée de toute sorte de gens". L’enjeu est de "donner à fond dans l’accessibilité radicale", de "tout bonnement exploser philosophie, poésie et art conceptuel par le biais de la masse hétérogène de nos amis lecteurs tous publics". Chez lui, les démarcations entre fiction et réalité, musique et langage sont incertaines. Sa poésie s’invente dans la dissolution des frontières, se libérant de la page imprimée. Incarnée, elle aboutit dans certains cas à la productions de véritables "situations", au sein desquelles l’action première (l’intervention, l’amorce) doit avoir valeur de déclencheur ou de foyer autour ou à partir duquel s’organisent idées, actions, gestes, initiatives et histoires. Par là il travaille à l’intrusion subreptice de l’art dans l’espace de l’agir social, donnant corps aux notions de participation, de relationnel, de contextualité, de pragmatisme. Auteur de plusieurs livres, il est un performeur prolifique et collabore à de nombreux projets, tant poétiques que musicaux, multimédias, ou vidéographiques. »

♦ MATHIAS RICHARD
> "Lectures plus ou moins diverses"

♦ STÉPHANE NOWAK
> Lecture d’un extrait de « Nos secrets sont poétiques »

Stéphane Nowak Papantoniou est écrivain, lecteur, chercheur. Son travail d’investigation poétique porte sur l’erreur et l’expiration du sujet.
Dernier livre publié: Glôôsse (al dante, 2014)

MUSIQUE : ALEX RIVA
> Solo expérimental de flûte à bec

â–º INTON’ACTION #4 _ Rencontres internationales de poésie et performances (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier : DATABAZ, 100 rue du Gond à Angoulême)

du 2 au 4 octobre 2014  ///// jeudi 2 octobre _ 20h30 _ DATABAZ Searching for Elias, documentaire sur Elias Pozornsky, artiste polonais présenté par Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel (Cie Androphyne) ///// vendredi 4 octobre _ 20h30 _ DATABAZ

Pour la 4e année, DATABAZ poursuit son exploration au fil de l’expérimentation et de l’intermédia, en vous vous invitant à découvrir selon des angularités multiples les pratiques artistiques contemporaines qui dessinent les contours en mouvement de la performance actuelle.

 

     Performance, cet art de l’éphémère, du temps dans le corps, de la voix dans l’espace, de la voix à travers le corps, du corps à travers les objets, de l’espace du temps, qui ouvre des territoires en mutation et interroge sans cesses les limites.  Performance, cette nécessité du geste et de l’acte, pour « s’en sortir sans sortir », déjouer les catégories et se tenir dans le risque d’une adresse qui défait les / la représentation(s) …

    INTON’ACTION, c’est des artistes et poètes qui ont développé en tout sens et densément depuis de longues années cet art de l’action, mais aussi des performeurs plus jeunes, en recherche, … c’est des artistes venus d’Irak, de Grèce, du Chili, des Pays-Bas qui ont incorporé la France et l’Europe mais aussi des artistes français ayant parcouru l’Afrique, le Japon, l’Amérique du Nord, ….
   INTON’ACTION, c’est des artistes qui ne cesse de s’aventurer hors de leurs frontières, et éclatent les cadres, qui font de la peinture pour interroger la philosophie de l’art, qui attaquent la poésie par le son, qui interrogent la présence à distance, qui épousent les écrans pour créer une parole en trois dimensions, qui donnent chair et vie aux objets, qui marchent comme on danse, qui se travestissent pour mieux se révéler …

 

   INTON’ACTION, c’est une traversée du temps et des espaces, avec une projection du documentaire Searching for Elias, en hommage à l’artiste polonais Elias Pozornsky, et deux soirées performatives à Databaz, mais aussi des actions dans l’espace public, en irruption, en improvisation, avec la participation du public …
 

So go into action !
 

avec

Elias Pozornski / Martin Bakero / Joel Hubaut  / Ali Al-Fatlawi et Abdallah Shmelawi / Marguerite Bobey  Démosthène Agrafiotis / Annie Abrahams / Christine Quoiraud /
 Thierry Lagalla / Pierre-Yohan Suc & Magali Pobel (Androphyne) / Sandrine Rodrigues

 

///// JEUDI 2 OCTOBRE _ 20H30 _ DATABAZ

Searching for Elias, documentaire sur Elias Pozornski, artiste polonais présenté par Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel (Cie Androphyne)

Elias Pozornski, né en 1928 à Varsovie, est un artiste polonais qui a produit de nombreuses performances, happenings et installations, dans un ensemble artistique très engagé politiquement. Proche du mouvement Fluxus, il rêve dans les années 60-70, avec son ami Harald Szeemann, d’une permanente redéfinition du format de l’exposition pour en finir définitivement avec le “chef-d’oeuvre”. Atteint d’une maladie dégénérative des yeux, il cesse son activité artistique à la fin des années 70.

Lorsque Pierre-Johann Suc et Magali Pobel rencontrent son oeuvre en 2008 par hasard à Cracovie, Pozornski est quasiment aveugle, solitaire et secret. Ensemble, en 2013 à Lublin, ils travaillent sur son concept de cécité volontaire. “Ceci n’est pas une performance” est né, mais Pozornski ne verra pas aboutir ce projet chorégraphique commun car il décède le 22 septembre 2013. Pressentant cette éventualité, Elias leur avait transmis un protocole sous forme de notes, afin qu’ils puissent terminer la pièce.

Même s’ il joue de cette forme, le film “Searching for Elias” n’est pas un hommage. C’ est un catalogue raisonné et vivant d’un homme qui a toujours refusé les –ismes, une performance où danse et arts plastiques ne font plus qu’un.

A l’issu de la projection, une rencontre avec Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel vous permettra d’échanger sur cet artiste trop méconnu.

Et le samedi 3 octobre, venez découvrir et participer à l’action dansée dans l’espace public Ceci n’est pas une performance, menée par Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel place du Champ de Mars.

………………………………………………………………………………
ANDROPHYNE // Objet chorégraphique non identifié ( Hossegor – France)

Pierre-Johann SUC et Magali POBEL, formés au Centre National de Danse Contemporaine d’ANGERS, imaginent leurs premières pièces en 2000. Touche-à-tout insatiables, ils se placent rarement à l’endroit où on les attend. Qualifiées de pluridisciplinaire, leurs créations – plus “cadrées” qu’écrites – reposent autant sur la performance, la musique, le théâtre, les arts plastiques, que sur la danse. Ainsi, leur approche est à l’image de leurs pratiques : multiple et ludique.

www.androphyne.com

VIDEO « Ceci n’est pas une performance »  http://www.youtube.com/watch?v=7vGvvInbzcs

Fondation Pozornski   http://www.pozornski-fundacja-sztuki.pl/english/media/

Article « Junkpage »( nov 2013)

///// VENDREDI 3 OCTOBRE _ 20H30 _ DATABAZ

Martin Bakero (Chili / France)

Joel Hubaut  (France)

Ali Al-Fatlawi et Abdallah Shmelawi (Irak / Suisse)

Marguerite Bobey  (France)

///// SAMEDI 3 OCTOBRE

11h-13h _ performances place des Halles et autour de la mairie avec Ali Al-Fatlawi et Abdallah Shmelawi, Marguerite Bobey,  Démosthène Agrafiotis, Annie Abrahams, Thierry Lagalla …

16h _ Ceci n’est pas une performance, action participative menée par Pierre-Yohan Suc & Magali Pobel (Androphyne)

Rdv place du Champ de Mars  // inscription : centre.databaz@gmail.com

20h30 _ DATABAZ

Démosthène Agrafiotis  (Grèce)

Annie Abrahams (France / Pays-Bas)

Christine Quoiraud (France)

Thierry Lagalla (France)

 Entrée : 3/5 euros chaque soirée  // Pass trois soirs 10 euros

26 septembre 2014

[Livres] Rentrée POL : Mathias Megenoz et Christine Montalbetti, par Périne Pichon

Parmi les nouveautés  P.O.L de ce mois de septembre, à découvrir : le premier – et volumineux ! – roman de Mathias Megenoz, Karpathia, et Plus rien que les vagues et le vent, de Christine Montalbetti.

 

â–º Mathias Megenoz, Karpathia, 697 pages, 23,90 €, ISBN: 978-2-8180-2076-0.

 

La Marche de Radetzky, de Joseph Roth, évoque les brisures déjà visibles de l’Empire austro-hongrois avant l’assassinat de François-Ferdinand. Karpathia s’intéresse au même géant, dans la première partie du XIX siècle. Alors que le narrateur de Roth observe le futur démantèlement depuis l’intérieur d’une institution de l’Empire, l’armée, celui de Mathias Megenoz s’attache à un de ses membres finalement peu exploré : la Transylvanie. Terre de forêts et de montagnes, le pays des Carpates est habité par les magyars, valaques et saxons. Ces trois populations ne vivent pas ensemble, elles vivent à côté les unes des autres, à peine conscientes d’appartenir à un Empire. Et certainement pas conscientes de former une unité dans cet Empire.

 

Dans l’Histoire, la Transylvanie a été l’objet de plusieurs convoitises, entre la Hongrie, l’Autriche, et plus récemment la Roumanie. Les personnages de l’histoire de Mathiaz Megenoz sont victimes d’une fascination identique pour cette terre. Alexander Korvanyi, veut ainsi assurer sa domination sur le territoire de ses ancêtres. Le retour à la terre est également le moyen pour lui de sceller son union avec Cara Von Amprecht :

 

C’est alors que la solution lui apparut : il irait retrouver les racines de la familles, la terre-source de sa noblesse, les domaines des Korvanyi. Il se souvenait d’avoir envié le bonheur de Ruprecht von Amprecht apprenant à gérer son futur domaine de Bad Schelm. Le code intérieur que son père lui avait transmis ne pouvait qu’approuver la volonté de redevenir seigneur sur sa terre. La régénération de la noblesse par le retour au fief, cela sonnait bien dans le ton du vieux Korvanyi.

 

Alexander rêve d’une relation de propriétaire avec la terre, superposée à une relation filiale : la « terre-source » étant la terre des ancêtres. Ces deux types de relation sont motivées par l’inaccessibilité de la Transylvanie, qui semble toujours échapper à ceux qui veulent se l’accaparer. Ainsi, à sa barrière géologique (les Carpates), elle ajoute une barrière temporelle, tordant le nez à l’hypothétique linéarité du temps. Même si le récit s’ouvre sur une date, il s’agit d’une temporalité autrichienne, qui ne signifie plus rien une fois passée la frontière de la Transylvanie. L’objectivité du narrateur contribue à cet enfoncement dans le hors-temps. En effet, ses personnages agissent comme soumis à une logique de répétition : ils font ce qui a été fait déjà, ce qui se fera encore… et les mythes d’hommes loups, de vampires les accompagnent, attirant la terre des Carpates vers l’a-temporalité. C’est elle la véritable héroïne du récit, la terre sauvage et merveilleusement belle.

 

â–º Christine Montalbetti, Plus rien que les vagues et le vent, 285 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2115-6.

Un homme s’arrête dans un pub en Californie, face à la mer. Vite, l’habitude est prise de revenir à ce pub chaque soir pour écouter les histoires des habitués ; surtout celle du trio assemblé là face à Moses le barman, chaque soir.

C’est un récit rétrospectif que nous livre le narrateur, construit autour d’un événement considéré comme fatal, à la fois origine et finalité de la narration. Le lecteur est donc maintenu dans un état d’appréhension, d’attente de l’événement. Sauf qu’entre l’annonce faite de celui-ci et sa consécration s’intercalent cette série d’histoires racontées chez Moses. Et en lisant chacune, on cherche un indice pour comprendre celle propre au narrateur. Or, ce dernier mène l’enquête avec nous, lui qui aurait dû « flairer quelque chose », deviner la suite, dans l’air de bagarre persistant.

 

Finalement, le récit du narrateur se dérobe derrière ceux des autres personnages. Ces histoires croisées s’enchaînent à la trame du récit principal, comme Pénélope tissant sa toile. Ce n’est pas un hasard si le bar de Moses, point d’intersection des histoires racontées, s’appelle Le retour d’Ulysse.

 

Le retour d’Ulysse, c’était un retour ensanglanté. C’était Harry qui l’avait dit, que c’était une histoire qui se finissait dans le sang. Que c’était ça dont il croyait se souvenir, à la fin, une scène de massacre. Et cette scène, alors, forcément, s’était mise à planer entre les murs de bois du bar de Moses, avec l’humidité maltée, là-dedans, qui empoissait tout.

 

En racontant ces histoires, le narrateur se place dans la tradition des conteurs à retardement ; ces Shéhérazade cherchant par la parole à la fois à différer et à amener un dénouement attendu. D’où une écriture empreinte d’oralité, qui s’amuse parfois à digresser et qui mêle les voix des différents personnages rencontrés à/dans celle de la narration.

25 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS de dimanche dernier), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

FACES & PROFILS DES POSTES VACANTS

Offres 1 & 2

 

 

 

L’homme de chambre ne sort pas. Il a à faire. Souvent il s’appelle Bullers. Ou Debullers. Parfois Blers, Bouilly, Broux, Bozzi, Deberecks. Il change de nom selon les perspectives, l’humeur. C’est un subtil et un obstiné. Il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il peut jouer sa tête sur son nom. Classique est son art de l’insolence : si on l’appelle il ne répond pas. Simple. Il garde la chambre. Il économise ses forces. Il n’aboie jamais. À son âge on est au-delà de ça ; le temps de la colère est passé. Maintenant l’heure est là, de rester seul dans la chambre, il y a tant de travail. Ranger, réparer, coudre, lessiver l’accaparent. Il doit aussi chauffer, tenir les comptes et répondre au courrier. Mmes Jafar, Zouten, Loupy, Drogo et Barinski lui adressent tous les vendredis des offres d’amour spéciales qu’il ne peut laisser sans réponse, quand bien même il les rejette; l’homme de chambre est célibataire, il doit soigner seul ses rigidités. De même s’il est malade plus sérieusement, il s’automédicamente. Sans ces lettres qu’il doit écrire, l’homme de chambre aurait un peu de temps libre. Il n’en ferait rien, mais il l’aurait. Il pourrait rire ou fumer. Des futilités, dit-il.

 

La femme d’extérieur couche dehors. Schlutchnapfell-Dossery (son nom à rallonge) n’y est pour rien car dans l’usage il s’abrège en Schlut et même en Chlou voire en Loute, Louze, Louloute, Loutie, Loutinette ou Lou-Doss. On reproche à ces diminutifs d’être plus bouffes que le nom qu’ils abrègent. En principe, le complet est exigible. Mais la femme d’extérieur voyage presque tous les jours, souvent sous un faux nom, Daffen, Got ou Bockerspil, et cela simplifie les complications ; les hôtels sont moins regardants. Ah, Mme Got, comment va etc. ? Parfois il y a une chambre libre, et la dispense de coucher dehors. On peut travailler, établir la connexion, téléphoner, faxer. La femme d’extérieur donne de ses nouvelles; elle est libre de circuler mais doit rendre des comptes. Ses rapports sont attendus et lus avec avidité. Elle agit comme agent. Elle renseigne, elle éclaire; elle connaît l’ombre et les non-dits de nos ennemis. On a confiance. Elle sait qui est qui : noms, surnoms et sobriquets. En cas d’attaque, elle rend les coups, donne du bec et de l’ongle, du sabre et du fouet; elle ironise ! Elle s’en sort toujours. Elle a un mental de sentinelle.

 

 Offres 3 & 4

 

 

La danseuse intermittente crée des solos d’appartement. Elle bouge vite et bien, sur des durées variables. Le format Flash est bon (deux minutes maxi), il secoue ; les autres, longs et interminables, sont des danses d’ameublement. Dans tous les cas, il faut plaire sans émouvoir, ni lasser bien sûr. L’artiste se produit ici et là (chambre, salon), tôt ou tard ; donc à pas d’heure. Autrement dit, elle danse quand ça lui chante. Ce privilège s’acquiert au prix de parfois consentir à des duos en coulisses avec des non-danseurs, homme ou femme. Pendant ses intermittences, la danseuse maigrit et perd en flexibilité ; bientôt elle fait une dépression, ou sa crise d’épilepsie. Elle se bave, l’œil lui tourne en rond, la jambe est roide, le dos arqué dangereusement. Ce spectacle n’est pas plaisant. Qu’on la pique au Dépakine ! disent les connaisseurs. Oui, une intraveineuse bien tassée. Et un prompt rétablissement. Car la danseuse est là pour donner corps à l’art, non à la médecine; on aime ses solos, moins ses convulsions. Si elle apporte des joies et fantaisies, elle peut être adoptée par sa famille d’accueil. La voilà casée. Elle n’a plus besoin d’un nom de scène.

 

Le clown en civil n’est pas drôle : ni gai ni triste. Il peut donner le change à l’occasion, et qu’on en vienne à rire de lui, mais au naturel il est neutre. Son nom passe-partout est fréquemment Dubois, Duc ou Durand ; Dugenou n’est pas neutre, Doc est rare. Soyons sérieux. Et soyons clair : Knoche et Krakcy sont des rigolos eux, en costume rayé savates chapeau mou : lui n’est même pas un nain. Il ne jongle pas non plus. Et il ne boit pas. Le clown en civil est un pédagogue ombrageux qui rase les murs et n’élève jamais la voix. Il a les sciences infuses (modèle Pic de la Mirandole) et peut parler quinze langues propres et figurées sans faire de grimace et sans dénaturer les idiotismes. Le nombre de ses élèves enseignés à demeure est peu élevé, une dizaine ; quatre ou cinq externes complètent l’effectif. C’est la belle vie, obscure et sans joie mais belle, malgré le bas salaire (et les élèves agités du bocal). Le clown en civil n’a jamais de vacances ; il doit fournir sans relâche équations, études et analyses. Le soir, pour se distraire, il fréquente des écuyères autodidactes et des dompteurs sadiques. Ça joue au scrabble ou ça fricote ; la nuit est courte.

21 septembre 2014

[News] News du dimanche

Après avoir appris par cœur la chanson circonstanciée de Mathias Richard et pris note de "LC mode d’emploi", vos Libr-événements présentés dans le détail : RV à la Bibliothèque Marguerite Audoux (Paris) avec les revues La Tête et les Cornes et larevue* ; Vincent Tholomé à Bruxelles ; Hors lits 14 à Marseille ; à Paris, Doubrovsky et Quélen/Waldman ; Daniel Cabanis à Ivry sur Seine.

 

UNE : chanson de Mathias Richard à entonner au boulot, dans la rue, dans les administrations, les médias, à l’Élysée…

L’État veut faire des économies,
L’Unédic veut faire des économies
EDF veut faire des économies
Les entreprises veulent faire des économies
Pôle Emploi veut faire des économies
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES

Agence immo veut faire des économies
Ministère veut faire des économies
Quick Assurance veut faire des économies
Optic Center veut faire des économies
GDF, Auchan et la Mairie veulent faire des économies
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES
JE VEUX FAIRE DES ECONOMIES

 

LIBR-CRITIQUE mode d’emploi

â–º Libr-critique.com est un site qui se concentre sur les rapports entre littérature et sciences humaines, sur les écritures expérimentales actuelles ; plusieurs fois par semaine, vous sont proposées par des auteurs exigeants des chroniques et réflexions diverses, des créations et infos. Il n’a donc pas vocation à être éclectique, ni même à être exhaustif. [Notes autoréflexives sur la situation de LC]

â–º Parmi les works in progress en cours : Libr-@ction ; dossier sur la subversion ; "Manières de critiquer : le roman contemporain"…

â–º Chiffres : près de 1700 posts en 9 ans environ ; plus de 20 000 visiteurs uniques/mois ; le nombre de vues affiché par post remonte à septembre 2013, date de la refonte du site par Philippe Boisnard.

â–º Ne pas oublier d’utiliser la barre du haut (rubriques), en plus du moteur de recherche interne (en haut à droite).

 Libr-événements

â–º Jeudi 25 septembre à 19H, Bibliothèque Marguerite Audoux (10, rue Portefoin 75 003 Paris) : lancement de la revue La Tête et les Cornes.

"La parole doit traverser. Pour simplement s’envoler ou advenir. C’est pour cela qu’on la cherche jusqu’au bégaiement" (C. Sagot Duvauroux).

Dans ce numéro, entre autres : un extrait de Marc Perrin, "Spinoza in China", un entretien de poétique avec Caroline Sagot Duvauroux (l’étranger, acédie et lyrisme, etc.), une anthologie de poésie contemporaine coréenne…

La Tête et les Cornes, z : éditions, été 2014, 72 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37128-008-3.

 

â–º C’est la 67ème saison des Midis de la Poésie (Bruxelles) : reprise, mardi 30 septembre, de 12h40 à 13h30, aux Musées royaux des Beaux-Arts, petit auditorium, rue de la régence n°3.

En compagnie du poète et performeur Vincent Tholomé, dans le rôle de conférencier, et Laurence Vielle, dans le rôle de lectrice pour illustrer ses propos.

Cette année, William S. Burroughs aurait eu 100 ans. Occasion rêvée de revenir sur un auteur qui, avec le temps, est devenu culte. Mais qui le lit encore ? Qui ouvre encore, de nos jours, un livre de Burroughs et le lit entièrement ? Il est possible de trouver sur le net un nombre invraisemblable d’anecdotes sur sa vie. Il est possible également d’y consulter de nombreuses vidéos où l’on voit, par exemple, l’auteur dégainer sa célèbre canne-épée, l’auteur fumer comme un pompier, l’auteur manipuler ses armes à feu. Des photos circulent également où on voit l’auteur entouré de personnalités célèbres, ses amis de la Beat Generation, musiciens et chanteurs rock, d’Iggy Pop à Patty Smith, en passant par Tom Waits. On pourrait discourir longtemps sur l’influence de Burroughs. Retracer comment, au fil du temps, il est devenu « quelqu’un qui compte ». Un « people », comme on dit de nos jours. On pourrait, a contrario, s’interroger tout aussi longuement sur le fait de savoir si, oui ou non, Burroughs est un auteur surfait, est un auteur important. Cela n’aurait que peu d’intérêt. Raterait l’essentiel. Ce serait oublier qu’au-delà des anecdotes et des chromos, Burroughs est avant tout un écrivain. C’est-à-dire quelqu’un qui écrit. Cette année, il aurait eu 100 ans. Occasion rêvée d’ouvrir quelques pistes, de replonger dans son écriture. De revenir sur ses enjeux. Sur la logique narrative singulière que ses textes instaurent. Sur la disponibilité d’esprit qu’ils requièrent et les raisons pour lesquelles, un jour, un homme, un écrivain, a décidé d’écrire des textes réputés illisibles plutôt que de se conformer au modèle narratif dominant. Deux ou trois réflexions, donc, pour tracer quelques pistes, pointer quelques balises possibles pour qui veut, aujourd’hui, rentrer dans l’une des oeuvres les plus singulière du XXième siècle.

 

â–º Mercredi 1er et jeudi 2 octobre 2014 : HORS LITS 14 MARSEILLE
"…nous exerçons nos désirs là où nous sommes…"



Depuis 2005, les soirées du réseau "Hors Lits" s’inscrivent dans une démarche sensible de réécrire l’intime en ouvrant des espaces alternatifs entre artistes, habitants et spectateurs. Ces événements, proposés en appartements se développent et s’exportent dans plusieurs villes (Montpellier, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Rennes, Vevey, Barcelone, Beziers, Aix en Provence, Nantes, Nîmes, Paris, Bruxelles..) sous formes de "rhizomes d’artistes" rassemblés autour d’un concept commun : un parcours citadin guidé durant lequel les participants visitent 4 lieux de vies habités chacun par un acte artistique de 20 minutes.

Les 1 & 2 octobre, dans les huit salles, les petits groupes de spectateurs découvriront selon un double parcours proposé : Mathias Richard, Muerto Coco, Lauren Rodz, Vincent Lajus, Leonardo Montecchia, Lolita Morales, Trio Haïku, Elsa Decaudin, Élodie Rougeot, Lisa Reboulleau, Aliette Cosset…

Réservation indispensable et urgente (nombre de places réduit) : horslits.marseille@gmail.com

 

â–º Paris, jeudi 2 octobre à 19H30 : Quélen et Waldman.

â–º Vendredi 3 octobre à 19H30, Bibliothèque Marguerite Audoux (10, rue Portefoin 75003 Paris) : rencontre autour de larevue * 2014.

Dans ce numéro annuel, entre autres : textes de Dominique Quélen, Philippe Boutibonnes ; dessins drolatiques de Petr Herel ; "cases tête" de Typhaine Garnier… Ne manquez pas les curieux télescopages isotopiques de Jean-Patrice Courtois, provoqués par des échanges de propriétés : "Bientôt une population de composés chimiques habitera les glaces non éternelles en résidence principale […]"… "Seuls les atomes peuvent relever d’une politique de l’immortalité"… Pour notre plus grand plaisir, le catastrophisme surmoderne n’empêche pas l’humour d’affleurer : "Longtemps la chimie s’est couchée de bonne heure"… /FT/

larevue*, revue dirigée par Mathieu Nuss et Bruno Fern, été 2014, Julien Nègre éditeur, 140 pages, 15 €, ISSN : 2268-6320.

â–º Samedi 4 octobre à 19H, Maison de la Poésie Paris (Passage Molière : 157, rue Saint-Martin 75003 Paris) : à l’occasion de la parution très attendue du Monstre (Grasset, fin septembre 2014), causerie entre Serge Doubrovsky et Isabelle Grell autour de l’écriture du Je et de l’autre.

Présentation éditoriale. Ce "roman" est , par son contenu, son volume et sa forme, un ouvrage si extravagant, si unique en on genre, qu’il convient d’en rappeler brièvement la généalogie.
 Au début des années 1970,  Serge Doubrovsky commença la rédaction d’un ouvrage monumental qui, selon son auteur, devait jeter les bases théoriques de ce qui sera plus tard défini comme « autofiction ». Une fois achevé, ce manuscrit comptait près de 3000 pages et aucun éditeur ne consentit à le publier en l’état. Une partie, réaménagée, réduite à 450 pages, de ce livre parut néanmoins en 1977, sous le titre de Fils, après quoi son auteur dispersa aux quatre coins du monde le manuscrit non publié.
Isabelle Grell, chercheuse et spécialiste de l’œuvre de Serge Doubrovsky, entreprit de rassembler pieusement ces pages, de recomposer le tapuscrit originel qui, augmenté d’une double préface, est publié ici. L’aspect torrentueux de ce "texte retrouvé" rendait délicate une publication classique: Grasset a donc choisi de reproduire ce manuscrit, tel quel, et ce parti-pris éditorial a semblé d’autant plus légitime qu’il est en affinité avec le projet littéraire de Serge Doubrovsky.
 Voici donc, à l’état brut, un texte craché, originel, véhément –  rigoureusement fidèle aux stratégies de l’autofiction.

â–º Ivry sur Seine, les 4 et 5 octobre : expo Daniel Cabanis.

18 septembre 2014

[Entretien] Slash’ n’ Burn – Poésie-sur-brûlis, entretien avec Sylvain Courtoux

C’est avec plaisir que, suite à la parution de Consume rouge au printemps dernier, nous publions ce deuxième Grand entretien avec Sylvain Courtoux. [Lire le premier : Portrait de Sylvain Courtoux en poète de merde]

Écouter la première performance de S. Courtoux à l’abbaye de l’Ardenne le jeudi 3 juillet 2014):

 

Nobody is original,

we’re all thieves

Ozzy Osbourne

 

 

 

FT. Consume rouge regorge de réflexions critiques sur l’espace poétique actuel ou, du moins, contemporain. Outre qu’il est impossible de se situer soi-même objectivement, n’est-il pas dangereux et illusoire de vouloir décrire un champ poétique auquel on appartient ? Quelle place, quel sens, quelle importance accordes-tu à cette sociologie empirique ? Au reste, le milieu se caractérise par la lutte des classements…

 

SC. Tu as sans doute remarqué que je ne suis pas sociologue, ni même un théoricien conséquent qui écrit des essais réfléchis et ponctuels sur le poétique. Et, cela, même si j’ai été traumatisé par Bourdieu et que le méta-poétique et toutes les questions qui ont trait à l’énonciation, est une grande part de, dans mon travail. Après, je pense que tous les agents qui sont dans un champ, comme le champ poétique, en ont une perspective et en sont une expression. Une perspective qui se traduit en raison pratique (en us et coutumes, et textes, mais aussi en trajectoires) et qui a des effets sur les autres perspectives du champ. Tout cela est interconnecté, nous sommes tous objectivement situés les uns par rapport aux autres, et personne n’a une vision globale et englobante de ce champ. Un sociologue, après un long travail d’enquête sur un échantillon d’écrivains donné, peut se rapprocher le plus possible de cette vision globale, mais sinon, elle est impossible. Donc je revendique mon point de vue particulier, c’est-à-dire la place d’où j’écris. Ma perspective : en gros, poète, ayant une licence (après une scolarité poussive et passable), venant d’un milieu populaire, élevé par un père veuf, vivant avec un RSA, dans une ville moyenne de province, qui défend des positions esthétiques précises liés à l’avant-garde (l’avant-garde, pour moi, ce n’est pas juste une histoire avec son historiographie, c’est un état d’esprit qui existe et qui continue d’exister, une catégorie méta-historique). Il ne s’agit pas de calquer arbitrairement (abstraitement) des théories sur un texte, mais de s’en servir comme des outils pour penser, dans ce monde, ma pratique de poète. C’est sans doute relativement sauvage de ma part. Mais je crois être assez lucide sur ce qui se passe dans le milieu de la poésie. En plus, j’ai une relative position d’extériorité (et aussi de subalternité, bien sûr), à Limoges, chez un éditeur qui n’est pas parisien, œuvrant dans un courant qui n’est pas vraiment dominant, surtout en ce moment (le textualisme), avec un capital social (un carnet d’adresses) qui est sans doute égal à mon capital économique et qui ferait rire n’importe quel héritier. Donc cette pseudo-position d’extériorité (pseudo, car l’extériorité absolue est un mirage), à tous les points de vue, m’est quand même bien utile quand je regarde les prises de position artistiques (esthétiques) et les trajectoires (les stratégies) des uns et des autres. Surtout que les poètes (et les écrivains en général, contre-exemple notable : Annie Ernaux, mais je trouve son écriture trop sage1) oublient ou même cachent (inconsciemment ou pas) les circonstances (notamment) sociales qui leur font écrire des livres (Gleize dirait qu’on ne voit pas ce qu’il y a sous leurs costumes). C’est un point aveugle (mais c’est là le rôle idéologique de la poésie, notamment lyrique), un impensé majeur, car c’est un sujet radical pour moi, radical – c’est-à-dire, qui va à la racine des choses. Et aujourd’hui, comme l’affirmait Pierre Bourdieu, ce n’est plus le sexuel qui est tabou, mais le social. C’est tellement plus facile de faire des textes sur des objets géographiquement éloignés (le Japon était à la mode, chez les poètes, il y a quelques années cf. Roubaud/Sadin & co) que de se coltiner le social que l’on a tout autour de nous, même quand nous ne bougeons pas d’un pouce, les vies ordinaires de plus en plus minées par une précarité ordinaire (y compris chez les auteurs, comme moi).

Pour moi, cette sociologie sauvage, qui s’apparente à une guerre symbolique, a au moins ce mérite : regarder d’où les autres parlent et écrivent et ne pas oublier, moi, d’où je viens et où je peux aller (et ne peux pas aller). Comme cet espace est un espace de luttes, de luttes symboliques entre des courants, des éditeurs, des auteurs, des revues, et que cette lutte porte à la fois sur le pouvoir de consécration et de reconnaissance mais aussi sur la définition des enjeux et des modes de cette légitimation, le front de la lutte se joue constamment entre "conservation" et "hérésie". Conservation des positions et des postes (des acquis institutionnels, par exemple, poste en école d’art ou directeur de publication), conservation dans les textes. Ce qui est intéressant, et qui est l’un des problèmes des écritures modernistes vouées à vouloir l’institutionnalisation : c’est la distance qui peut s’opérer entre une œuvre de poésie qui se réclamerait de l’avant-gardisme et la position de consécration institutionnelle de l’intéressé qui implique des postures et des actes précis entrant en contradiction formelle avec les textes. Là se joue une éthique conséquentialiste qui est au cœur de ce que devrait être une véritable pratique poétique (Wittgenstein ne mettait-il pas un signe d’égalité entre éthique et esthétique ?). Car écrire comme Roubaud (ou d’autres, que je pourrai nommer mais à quoi bon, c’est leur faire trop d’honneur) aujourd’hui, c’est se rattacher à l’exercice du pouvoir et de ses marqueurs. Et certains livres aujourd’hui ne sont que des « outils de communication » à la gloire d’un nom qui est devenu une marque. Et les mirages sont nombreux. Surtout qu’on est dans une époque de restauration lyrique qui est puissamment anti-avant-gardiste, et que les auteurs réellement expérimentaux, qui osent quelque chose hors des sentiers battus et rebattus (en faisant des synthèses inouïes et qui travaillent des « dispositifs »), se comptent sur les doigts de la main gauche de Django Reinhardt. « Il y a tant d’œuvres (…), nous avons commencé à les lire, mais nous avons même fini de les lire dès la première page : programme connu » (disait Derrida). On en est là.

 

FT. Je te suis parfaitement. Cela dit, une telle posture – pour authentique qu’elle soit (anti-imposture) -, ne t’expose pas moins au risque d’être taxé d’ « aigri »… Autrement dit, cette « sociologie sauvage qui s’apparente à une guerre symbolique » peut-elle (doit-elle) s’accompagner d’un romantisme noir qui confine parfois à l’égotisme (je n’ai donc pas dit « égocentrisme ») ?

 

SC. L’aigreur ne peut survenir que si on a des buts précis, liés à des rapports et à des (en)jeux de pouvoir précis. Moi, je n’ai aucun désir de ce type-là, en particulier et en général. Je ne vise pas de postes en école d’art, de collection où je publierais mes potes, ni même de Festival à diriger. Et si jamais on me le demande, pour être tout à fait clair, j’y réfléchirai à deux fois. Je n’ai jamais envoyé un manuscrit à un autre éditeur, depuis que je suis chez Al Dante. Et j’ai même refusé le Seuil en 2007 (dans la collection de François Bon, quand il la mettait en place) parce que je voulais être chez Al Dante. Si j’arrive à continuer à écrire et pouvoir publier mes textes, comme je le veux, ça sera déjà beaucoup (le reste, c’est de l’enthousiasme). En tant que « transfuge de classe », dans un milieu où la violence symbolique fait frontière et territoire, et où les auteurs venant d’un milieu populaire préfèrent s’auto-éliminer, je pense avoir largement intériorisé l’échec sous toutes ses formes, sans espoir de duchés, ni de dotations. Et tout ce qui peut m’arriver de bon, ça sera avec tout l’enthousiasme possible (et imaginable) que je le prendrai.

Quant à cette question de l’égotisme, du « je », ça fait partie de ma "poétique sampliste autofictionaliste" : (résumons) : 1. L’autobiographie étant impossible (car le sujet est multiple, incertain et non-transparent à lui-même, voire « aliéné » – si l’on définit l’« aliéné » par quelqu’un « qui est un sujet étranger à lui-même » – ce qui fait de la « biographie », littéralement, une « fiction »). – 2. Or, toute pensée est forcément autobiographique (Nietzsche2). – 3. Or, si le sujet est incertain, c’est qu’il est troué par du texte, de la structure, de l’autre (là est le travail du sample). – 4. Donc je ne peux qu’utiliser le sample, le discours des autres, pour tenter de renouer avec l’expression de ma propre pensée – ce qui est impossible, et donc interminable. C’est ma façon à moi de ne pas tomber dans le piège du sujet-tout-puissant propre au lyrisme traditionnel, et le piège d’une écriture totalement déterminée idéologiquement ou matériellement (comme la concevaient ou pourraient encore la concevoir les positivistes marxiens). A la fois, donc, les structures + les affects. Ainsi les samples (tels que je les conçois) sont les portes et les fenêtres de la monade/conatus que je suis, et sont des brèches, entre le passé et l’à-venir / entre la structure et l’affect.

 

FT. Pourrais-tu préciser les raisons pour lesquelles tu as choisi comme sous-titre « Post-poèmes de combat » ? Comment te positionnes-tu par rapport à Denis Roche ? Aux Modernes ? À la postmodernité ?

 

SC. Jean-Marie Gleize, dans Sorties, identifie plusieurs points comme étant spécifiques de la post-poésie, telle qu’il la conçoit : 1. les textes excluent tout dimension expressive ; 2. ils ne se réfèrent à aucun système esthétique antérieur ; 3. ils sont liés à leurs modes de production, notamment l’informatique (PAO, MAO, etc.) ; 4. ils sont réflexifs, méta-techniques, méta-discursifs ; 5. ils sont des dispositifs de montage. Sans vouloir discuter un à un tous les points (le point #2, notamment, est vraiment discutable), je me suis rendu compte que mes textes avaient beaucoup de propriétés de la "postpoésie selon Gleize". Sauf, le plus important d’entre eux, le côté expressif, le côté expression d’une subjectivité (la signification). Par rapport à mon travail sur le sample, je trouvais que c’était là un paradoxe tout à fait intéressant : comment se fait-il qu’en travaillant sur le sample, qu’en volant comme ça les énoncés (les discours) des autres, en ne faisant des textes qu‘avec les textes des autres (poèmes, romans, essais), j’arrive, pour ainsi dire, à exprimer quelque chose qui soit encore plus moi ou qui tente à être plus moi que le moi du discours direct – qui arrive donc à exprimer in fine un plus de singularité expressive ? Voilà le pourquoi de ce sous-intitulé, qui condense, en quelque sorte, la grande question qui travaille/sous-tend mes recherches, mes écrits (la multiquité du sujet, l’ubiquité des textes, sa dissémination en sujet d’énonciation et/ou sujet d’énoncé).

Denis Roche n’a pas arrêté lui aussi de picorer les énoncés des autres pour ses Dépôts de savoir et de technique. Seulement, le paradigme photographique l’emporte (chez lui) sur le paradigme littéraire, et seule la forme (visuelle, en bloc cousu/décousu) au fond lui importe (il aime bien citer ses sources aussi, il y prend même un véritable plaisir dans Notre antefixe). Moi je travaille sur le contenu, la signification : je choisis scrupuleusement les samples que je monte et greffe, et je fais tout pour qu’il y ait le moins de discontinu possible (à l’inverse du travail de Vannina Maestri, que j’aime beaucoup, par exemple). Est-ce un travail post-moderne ? Sans doute ; mais si on reprend la définition très claire qu’Umberto Eco donne du post-moderne dans son Apostille au nom de la rose, où il dit que le post-moderne consiste à reconnaître que le passé doit être revisité avec ironie, je me porte en faux contre cette innocence de la littérature qui devrait être perdue. Etre ironique, être toujours de biais, ça permet aux auteurs de tout faire pour éviter de fonder leurs textes sur un méta-discours de dénonciation politique (comme ceux qui fabriquent leurs textes à partir d’usage verbaux médiatiques, qui démasquent les représentations pour les retourner contre elles), ça crée in fine un boulevard politique vers tout ce qu’ils auraient voulu déconstruire, c’est-à-dire, le statu quo social qu’aiment si bien au fond les classes dominantes. Et ce refus (textuel, aussi bien) de toute politique directe va si bien aux auteurs post-modernes, que cela peut leur ouvrir grandes les portes de l’institution, à tous les sens du terme, sans que ça leur pose de problèmes insolubles – puisqu’ils sont dans la « subversion » des signes3. Autant dans mon premier livre travaillé/travaillant avec le sample, Action-Writing (Dernier télégramme, 2006), il m’arrivait d’utiliser des samples dans un contexte d’antiphrase (ironique, donc), autant je n’utilise plus du tout les samples comme cela depuis longtemps. Sans doute suis-je encore trop engoncé dans un paradigme post-romantique (ce mot qui fait frémir tous les post-modernes) de la diction, et sans doute que c’est le tribut à payer du milieu populaire d’où je viens (l’ironie étant plutôt l’apanage des classes dominantes), mais je préfère ça que de me retrouver dans les petits papiers de l’institution à sucer des queues (l’institution qui fait que l’on ne peut plus discuter la figure d’un grand poète – ses prises de position, sa trajectoire – puisque c’est un grand poète / Les institutions poétiques/littéraires reproduisent-elles la distribution du capital social/culturel et ainsi la structure de l’espace social ?). La littérature est un monde peuplé de fayots corruptibles qui s’appliquent parfois des règles mafieuses (Guy Hocquenghem). cf. All About Eve de Joseph Mankiewicz (1950). Et la mafia est le « business plan » modèle de tout Capitalisme (à dominante financière – tel est notre paradigme pour aujourd’hui) qui se respecte.

 

FT. Que t’inspirent les analyses critiques du champ poétique qu’a développées Jean-Michel Espitallier dans le dernier grand entretien de Libr-critique intitulé «  Libr-Java  »  ?

 

SC. A la fin de son entretien, Espitallier demande qu’on n’oublie pas qu’être poète c’est être fondamentalement minoritaire. Et je suis parfaitement d’accord avec ça, et je pense qu’il a bien raison de le marteler. Mais que l’on oublie pas que cette minorité implique nécessairement des « devoirs » politiques (envers ses pairs comme ses lecteurs). C’est-à-dire : une morale, une éthique conséquentialiste sincère qui lie les textes aux gestes et au parcours de l’auteur. Pas seulement dans les textes, donc, mais aussi ce qui va avec les textes, ce qui est à côté des textes et qui ne se lit pas forcément dans ceux-ci. Il ne faudrait pas pouvoir se dire « yeah, je suis minoritaire au sens de Deleuze », je crée donc je résiste, et faire la pute à tire-larigot, hold-up à tout va, sur les tiroir-caisses du show-biz. C’est une éthique, la minorité : contre les agencements de pouvoir (et Deleuze nous a montré que c’est le pouvoir qui est désir – car le pouvoir est rassurant, puisqu’il il séduit). Certains jouissent toujours fort quand il s’agit de récupérer du pouvoir. La poésie est donc un contre-pouvoir, au sens strict, à la fois contre la toute-puissance symbolique du roman (et le désir le plus crucial du romancier, n’est-il pas de tout faire pour « purger » sa fiction de toute écriture, de toute « poésie »), ce que Derrida appellerait le « narratologocentrisme » (le roman comme système d’exploitation monopolistique de toutes les scènes d’écriture – et les poètes en seraient donc pour moi comme les lois anti-trusts), mais, à la fois, aussi, contre les formes putassières de l’in-sincérité poétique : Emmanuel Hocquard parle de la poésie comme d’un « test de sincérité » (et pour moi, c’est une notion centrale), je rajouterai : « non-institutionnalisé » (dans la lignée d’un « agir non-institutionnalisé » de Christophe Hanna). Après, comme le dit bien Michel Foucault, il y a la grosse difficulté tactique de fixer un sujet cohérent du combat politique quand le pouvoir lui-même s’exerce à partir de points innombrables et que la résistance n’est jamais en position d’extériorité par rapport à lui.

 

FT. Quelles différences vois-tu, personnellement, entre cut-up et sampling  ? En quoi Patrick Bouvet et Olivier Cadiot, selon toi, pratiquent-ils plus le cut-up que le sampling  ? En quoi ta propre pratique diffère-t-elle  ?

 

SC. Ce n’est pas parce que Cadiot a pu s’inspirer de livres de grammaire, et je dis bien, s’inspirer, ou même qu’il a pu copier par-ci, par-là des éléments de ces livres (dans L’art poetic’, grand livre) et que Bouvet a pu s’inspirer de l’écriture clinique/cinématographique d’une certaine prose journalistique (ce fameux degré zéro de l’écriture dont parle Barthes, qu’on trouve aussi dans l’Objectivisme U.S.), que je les mets dans la case des poètes-sampleurs. Sans doute, l’époque, les années 90’s, avec son nomadisme techno et le culturel se disséminant dans toutes les pratiques et les formes, a pu faire croire cela (les musiques électroniques étaient à la mode : du label Mille Plateaux aux Raves Parties/ William Burroughs dans un clip de U2/ Moby squattant les charts avec son plunderphonisme grand public, etc.). Et puis, certains théoriciens, comme Emmanuel Hocquard pour son pote Cadiot, ont pu aussi faire croire cela (sans doute y avaient-ils également intérêt ?). Alors qu’il suffit d’ouvrir l’Art poetic’ pour y voir que Cadiot s’est largement inspiré des livres de grammaire, voire qu’il ait pu en piquer quelques figures, mais que son livre est loin d’être uniquement un livre fait de samples, d’échantillonnages. Après, il y a du collage et du montage chez Cadiot. Ce qui explique que Prigent, quand il écrit « morale du cut-up », le met dedans (c’est marrant au fond cette définition plus que floue du cut-up). Mais quelques « échantillons » de textes dans un livre ne font pas un livre samplé. Cadiot, je pense, exemplifie mieux que quiconque la notion d’Intertextualité, mais ça ne va pas plus loin. Alors que le sample est intertextualité multiplié par le dialogisme.

La grande différence entre le cut-up et le sample – qui, dans l’usage commun, sont souvent cités ensemble, voire sont interchangeables – c’est que l’usage du sample n’est dû à aucun hasard. Je n’active pas les samples après les avoir fait tourner dans mon chapeau. Leur greffe vient d’un long moment de montage, où l’assemblage doit être le plus fluide possible, le discours le moins cassé possible. Car, chez moi, tout est sample – à part certains moments très particuliers (comme les « contre-cartes postales poétiques » dans Consume rouge, ou certains éléments de « fixation » des samples ensemble), tout vient de textes que je choisis. Chaque échantillon de textes est scrupuleusement choisi, soit pour ce qu’il dit, soit pour la manière dont il le dit. Et le montage se fait scrupuleusement aussi. Bien sûr, il y a sans doute quelques mots de liaison qu’il me faut rajouter, ou des pronoms ou des articles que je change, mais 90 % du livre vient de ce que j’ai volé, plagié, dans les textes des autres – des textes d’auteurs que j’aime le plus souvent. Car, là aussi, dans le processus de lecture, il n’y a pas de hasard – un processus hautement actif donc, puisqu’à chaque fois que je rencontre une phrase que j’aime, je la note dans un carnet, et je m’en servirai – peut-être ou peut-être pas – pour le montage final. Dernière chose qui distingue un livre comme Consume Rouge de tous les usages samplistes que l’on peut voir fleurir depuis vingt ans, c’est que j’utilise toujours les samples de la façon la plus « innocente » possible, pourrais-je dire, la plus directe, la moins « ironique » ou sémioclastique possible. Alors que la plupart des textes qui s’arrogent le droit d’utiliser le mot sample, le font par détournement négatif général, comme quand on utilise des idiolectes médiatiques pour en montrer l’inanité politique (dans un usage, que je dirais, "naïf"). Il n’y a aucune « subversion » générale des énoncés dans Consume Rouge. La subversion politique est de toute façon un leurre.

 

FT. En ces temps de recyclage poétique, que réponds-tu à ceux qui pensent que la création poétique actuelle est en perte d’inventivité, ne sachant pas se doter d’un regard neuf  ?

 

SC. Les gens qui doivent dire cela, soit 1. ne connaissent rien à la poésie 2. se sont refugiés depuis longtemps dans la morne plaine du roman (comme tous ces types qui viennent de la poésie et qui se tournent vers le roman : sans doute espèrent-ils des gains symboliques et pécuniaires plus importants, et une place parmi la classe dominante ?).

Mais, et il ne faut pas être devin pour le remarquer, il y a une crise de la pratique expérimentaliste avant-gardiste – qui touche aussi le désir de théorie… J’ai l’impression que les jeunes poètes que je rencontre n’ont pas envie de se poser des questions chiantes & théoriques (alors que s’il y a bien une sorte d’essence de la pratique poétique, c’est de se mettre en question : la poésie comme pratique inquiète). Mais ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien d’intéressant. Il se passe sans doute, en terme de textes, moins de choses qu’il y a dix ans – mais ça s’explique aussi par le fait que la « nouvelle poésie française » des années 90’s, d’un point de vue démographique, socio-historique, a fait son temps. Et elle fut à tous les points de vue tellement exceptionnelle (en terme de quantité de publications, travail des revues, vitalité du travail formel, thématiques qui n’avaient jamais été abordées par des poètes, socle de performances nouvelles, etc.) que forcément on a l’impression qu’aujourd’hui il y a un trou (il faut dire aussi que certains poètes de cette génération sont plus dans la gestion de carrière qu’autre chose). Exactement comme les cycles Kondratiev en économie. Et puis, il y a le fait terrible (démographique, aussi) de ces poètes nés dans les années 30 ou 40 (ceux-là mêmes qui ont émergé dans les années 60-70) et qui disparaissent les uns après les autres (comme Anne-Marie Albiach ou Mathieu Bénézet). De toute façon, il y aura toujours des types un peu fous pour continuer ce travail poétique hors des point de repère dominants. Des types un peu barrés qui ne se satisferont jamais, comme dit Prigent, de ce qu’écrivent leurs contemporains, et qui voudront faire un poil merder la langue (la merde : première défense) et recommencer (« Rip it up and start again » comme le chante le groupe post-punk Orange Juice : tout foutre en l’air et recommencer). Pour ça, je ne me fais pas de soucis : il y aura encore de grands livres. Même si la crise économique4 enfonce encore un peu plus le clou, le trou d’où il faut émerger coûte que coûte – ce qui a coûté la vie à des revues, des festivals, des collections (comme celle de Chloé Delaume, celle de François Bon), et peut-être même des livres. Si nous vivons bien dans un monde de pseudo-valeurs, de faux noms et de fausses figures, et que la sphère non marchande de la vie ne cesse de rétrécir, il n’empêche que les actes de représenter et de figurer demeurent pour nous vitaux. Et il faut puiser dans la mémoire de l’héritage avant-gardiste poétique les outils perceptuels, interceptuels pratiques (qui nous attendent5) permettant de contester les limites que cet héritage a imposées – ce que j’appelle « créer des synthèses inouïes ». Comme quand on mixe Denis Roche à William Burroughs par exemple, ou Céline à Vladimir Maïakovsky (comme le fait Jérôme "Bidou" Bertin).

FT. Pour être constitué d’échantillons, Consume rouge n’en est pas pour autant si «  anonyme  » que cela  : le je n’y est pas absent… et nous retrouvons le Courtoux de la fiction noxienne… Au reste, le noxisme n’est-il pas un romantisme noir ?

 

SC. C’est marrant comme tu veux me faire parler de ce « romantisme noir » ! C’est la seconde fois que ça revient dans tes questions et il faut se demander si ce n’est pas plutôt ton phantasme que le mien (rires). Ou alors tu veux absolument me faire dire ce que je n’écris pas. Comme si, à partir du moment où on écrit des choses sombres, on devait nécessairement se lier aux décadents du XIXe et à toute cette généalogie (Maurice Rollinat, qui était d’ailleurs limougeaud, Jean Lorrain, etc.). Et, au moins, tu seras peut-être d’accord avec moi, les « romantiques » n’aiment pas trop se coltiner des problèmes et des questions politiques (hormis sans doute Hugo). Qu’ils soient d’énonciation ou de pratique. La question politique dans Consume Rouge invaliderait seule ton désir de qualificatif. Et, au bout d’un moment, à force d’entendre "Oh c’est glauque ce que tu fais6", tu te dis, ben ouais mon pote, regarde par la fenêtre, et si tu y vois des choses qui toujours t’égaient l’âme, préviens-moi car on ne doit pas vivre dans le même monde ou la même réalité…

Même si on pense un concept de littérature le plus dé-subjectivé possible, où le sujet serait le moins présent possible, comme le veut légitimement Christophe Hanna dans Nos dispositifs poétiques parus en 2010 (« la subjectivation maximale de l’écriture est la condition de la fermeture fonctionnelle du concept de littérature »), fidèle à la tradition d’un mix « non-hypocrite d’énonciations variables » entre l’art et la vie, on n’y arrive véritablement jamais7. Le « je » reste fermement tapi dans les coins, même les plus obscurs d’un texte (une référence, des locutions idiomatiques, des obsessions thématiques, des obsessions formelles, etc.). Autant il y a échec d’une écriture qui serait la moins subjective possible, autant il y a échec d’une écriture vouée à l’autonarration, car le sujet n’est jamais identique à lui-même et transparent (il y a un échec programmé de tout auto-récit – en grande partie parce que 1. nous ne pouvons pas faire confiance à la mémoire et 2. parce que nous sommes des identités multiples, incertaines). Echec pour échec, opacité pour opacité, confusion pour confusion (confidences pour confidences, tra-la la la), ma pratique se trouve là, au milieu, avec tous les paradoxes et toutes les questions (les voies de garage comme les appels d’air) que ça peut impliquer. Et sur ces questions, j’en sais trop ou trop peu. Nous en savons trop ou trop peu. Car toute ma pratique de poète est dans le questionnement et le paradoxe – l’inquiétude (Joë Bousquet : écrire = « permettre à mon destinataire d’assister à toutes les vicissitudes des situations que je cherche à tirer au clair »). Même si je donne peut-être l’impression d’avoir des certitudes – en politique, par ex. – ce n’est en vérité pas du tout le cas. Mes textes sont constamment, constitutivement même, déchirés entre ce qu’ils veulent dire, ce qu’ils disent et comment ils veulent le dire. C’est aussi tout le paradoxe qu’on peut retrouver dans la question politique de l’énonciation : le conflit entre la perspective révolutionnaire transcendante et l’immanence bloquée de la phrase qui prétend l’énoncer. Les procédures complexes de "négociations" entre le poète-sampleur, le poète-des-classes-populaires, le poète-autonarrateur, le poète-qui-n’aime-pas-le-roman, etc. Ce savoir n’est jamais fondé en vérité, il est condamné à la plus parfaite imperfection. Travailler à la fois donc sur un Textualisme conséquent (je ne peux remettre en cause mon "amour" de ce qui s’est joué dans les années 70’s autour de Tel QuelTXTChangeMantéiaDérive), mais ne pas oublier que nous sommes aussi faits d’affects et que des affections peuvent avoir des répercussions très importantes dans les textes, nos théories poétiques et nos trajectoires. Comme l’écrit Frédéric Lordon dans un livre génial et très important pour moi (La société des affects, Seuil, 2013) : prendre et le structuralisme et les affects. Pour ne pas tomber dans le sujet tout-puissant et transparent d’un lyrisme qui se voudrait transcendantal.

 

FT. Comme ta prestation de l’Ardenne en juillet dernier est en rapport avec Consume rouge, et à une époque où la poésie scénique a le vent en poupe, pourrais-tu faire le point sur ta propre conception de la performance ?

 

Oui, la performance, la lecture a le vent en poupe depuis 20 ans, et, aujourd’hui, même les (jeunes) romanciers s’y mettent (c’est dire). Et beaucoup pensent que c’est une partie comme une autre du "job" de l’écrivain. Il y a même des circuits, des bonnes adresses qu’on s’échange, et des spécialistes qui sont invités parce qu’on sait qu’ils feront "bien le job", que le public sera content, un public qui sera sans aucun doute flatté par ce que fait le performeur, un public qui ne sera pas trop bousculé (c’est pour cela que la lecture-verre d’eau est toujours autant à la mode, malgré son ennui), comme dans le Tour de France, avec ses rouleurs, ses sprinters, ses montagnards. Si bien que ça tourne, le circuit est (souvent) toute l’année le même, ça emploie du monde, ça donne de l’argent de poche, ça fait vendre quelques livres, et puis on rentre chez soi, on attend la prochaine ou l’année prochaine. Et tout le monde est content. C’est devenu, bref, disons-le, un business. Une sorte d’équivalent underground de ce qui se passe dans le monde du rock ou du théâtre. Dans ses joies comme dans ses problématiques politiques. Et pourtant, s’exhiber comme ça, devant une salle, ça ne va pas de soi. Il y a une sorte de fonctionnement social, de codage « naturel » qui fonctionne comme n’importe quel champ où il y a des enjeux de pouvoir, qui ne me plaît pas.

Il y en a sans doute pour qui c’est « sincère », pour qui le sonore, que ce soit la langue (la diction) ou la musique, ne peut pas se constituer en un domaine séparé de l’écriture. C’est mon cas. C’est la musique qui m’a poussé vers la littérature, et je ne peux pas ne pas faire les deux en même temps comme dans Consume Rouge, livre et disque (mon amour de l’un est égal à mon amour de l’autre). C’est la même face de mon travail, mais avec deux manières (pas si) différentes de l’envisager.

Là où la musique peut être partagée à un moment M par une quantité finie de gens (même si, dans le cas d’un concert, c’est sans doute mieux de connaître, en amont, les morceaux du groupe en question), le texte, l’écrit, ne s’avale pas de la même façon. C’est pour cela, d’ailleurs, que je fais des "chansons". C’est la façon que j’ai trouvé pour "musicaliser" ma pratique poétique. C’était le cas avec Vie et Mort d’un Poète de Merde et c’est le cas avec les textes de Consume Rouge qui sont peu ou prou remaniés pour pouvoir entrer le mieux possible dans les morceaux de musique [post-punk8] que je crée pour mes nouvelles performances (comme à l’IMEC). Et si on n’entend pas bien le texte, qu’importe, puisque quand on écoute pour la toute première fois un morceau à la radio ou à la télé, on ne comprend jamais directement & entièrement le texte – même s’il est chanté en français. Ce travail, disons-le « autour du rock », ou "rockiste" (puisqu’il a les attributs du langage musical du rock) me permet 1. de ne pas séparer les deux (j’ai été un fan de musique, et je le suis toujours, bien avant d’être un lecteur fanatique – aussi – de poésie) 2. de montrer les rapports qu’il peut y avoir entre travail textuel de sample et travail musical sur le sample – de mettre face à face des échantillons de disques avec des échantillons de livres, 3. de faire coïncider la forme de ces musiques (certes, rock, mais avec dissonances, expérimentations sur le son, bruitisme – à faire donc entrer (modestement) dans la grande tradition du rock expérimental) avec la forme des textes (qui, eux aussi, travaillent à une sorte de saturation du sens et une multiplication de celui-ci9). Un avant-gardisme au carré, donc, si on veut.

 

Écouter la seconde performance renversante de Sylvain Courtoux à l’abbaye de l’Ardenne le jeudi 3 juillet 2014 :

 

 

1 Trop sage, car, sans doute, est-elle, mais cela relève plus de sa trajectoire et de son milieu d’origine, trop engoncée dans une doxa du romanesque narratif. Je crois qu’elle s’est plus ou moins débarrassée de cela après, mais je ne connais pas bien ses livres les plus récents.

2 C’est un postulat, certes, appelons-le « postulat de la passion pure », mais deux mille ans d’écriture (globalement autobiographique) ne me feront pas revenir dessus – surtout que j’ai les meilleurs alliés en ce domaine : « En vérité, il n’est pas de théorie qui ne soit un fragment, soigneusement préparé, de quelque autobiographie » (Paul Valéry, cité par Philippe Lejeune – notamment).

3 Je n’aime pas dire que tel auteur a été ou fut « récupéré » par le « système » – car ça implique que la récupération se fasse d’un mouvement extérieur à l’auteur, alors qu’en général, là où le bât blesse, c’est à l’intérieur des textes mêmes de l’auteur. C’est l’auteur, via ses textes et sa trajectoire, qui va vers des positions de pouvoir. Si Moby Dick est le pouvoir, ce n’est pas Moby Dick qui croque l’auteur, c’est l’auteur qui se croque lui-même et qui va se réfugier chez Moby Dick.

4 Je dis "crise", mais il faudrait se poser la question de savoir si une crise est une crise quand elle dure, comme aujourd’hui, plus de quarante ans.

5 Par exemple, j’ai découvert assez récemment les textes poétiques de Michel Robic publiés dans Tel Quel au milieu des années 60 (notamment le n° 31 de l’automne 1967, texte qui s’intitule Clandestinité/prix) – et je dois dire que ce fut un réel choc de voir combien ces textes préfigurent en beaucoup de points ma manière d’en composer (alors même que je ne les connaissais pas).

6 C’est pareil pour la musique (j’imagine que ça fait partie du « sens commun psy-de-base », l’apparence = l’être) – par ex. dans le remake U.S. de la série danoise Those Who Kill, l’une des victimes écoute de la musique « entraînante » et joyeuse, et le profiler en conclut derechef que la victime aimait la vie. Ridicule. Je dirai que plus de 80% des gens sont dans ce genre de paradigme (ma soeur dit que la couverture est glauque, Lise dit que mes textes sont sombres, etc.) – si bien que pour eux, je ne peux être qu’un post-romantique, glauque et, évidemment, nihiliste. Ce qui est bien sûr une manière d’attaquer mon travail sur des choses extérieures aux textes eux-mêmes.

7 On pourrait se demander aussi si la volonté de Christophe Hanna de créer des dispositifs les plus désubjectivés possibles ne serait pas en fait l’ultime point de passage de la tradition moderniste/avant-gardiste ? Mallarmé ne disait-il pas : « L’œuvre pur implique la disparition élocutoire du poète ». Avec le sample, on y est. Sauf que ça reste problématique.

8 Pourquoi « post-punk » ? Parce que je crée des morceaux "rock" avec, comme base, toujours, des samples de batterie, de basse, et de guitare, qui viennent, tous, tout le temps, des groupes de cette période et de ce genre-là. Période et genre que j’affectionne particulièrement, bien évidemment. Héritage qui vient de Clara Elliott.

9 Plus en phase, donc, avec mon travail textualiste que l’était finalement mon opéra-rock Vie et Mort d’Un Poète de Merde.

 

16 septembre 2014

[Livre-chronique] Laura Vazquez, Le système naturel et simplifié, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aussi envoûtant que les précédents, voici le dernier agencement répétitif de Laura Vazquez – son deuxième livre aux éditions si singulières de Derrière la salle de bains.

Laura Vazquez, Le Système naturel et simplifié, éditions Derrière la salle de bains, septembre 2014, 10 €.

 

Trop de poètes veulent réduire le corps à ne parler que du bout du mental en oubliant ses tuyaux et ses trous. Or, la parole est dedans, invaginée ou phallique (et quel que soit le genre), avant sa sortie par effets de musculature et changement de débit. Seul ce qui se passe dans le corps est intéressant. Cela représente la faim des littératures, leur commencement. En dépit des histoires de caverne made in Platon. Mais il est plus facile de penser ainsi que de faire passer le franc « colimaçonnique » de l’inconnu. Laura Vazquez ose cette postulation poussée à l’obsession et la répétition derrière chaque souffle. La poétesse n’est pas plus une ombre sur une paroi qu’un arbre. Pour preuve, son corps comme elle-même fait beaucoup de choses comme il en refuse d’autres :

« mon ventre ne fait pas de miel, moi

mon ventre ne fait pas de bruit

quand tu viendras, tu pourras voir

je sais rouler les cigarettes

je sais m’endormir en bougeant »

Il est donc facile de comprendre que son romantisme (qui existe bel et bien)  est particulier :

« je m’ennuie quand je pense à tout

je voudrais être un château crevé

je voudrais être un cheval pourri. »

Ce qui ne l’empêche pas dans ses martèlements phrastiques sourds d’appeler l’autre à l’horizon de son espoir :

« viens me parler, viens dans ma chambre

viens par les clés ».

Car – répétons-le d’autant qu’elle ne cesse de le scander – Laura Vazquez n’est pas un arbre. Même si elle a besoin d’être arrosée :

« toi tu es une goutte

et tu tombes sur ta tête

il faut que tu tombes sur le toit

tu dois faire pousser des plantes »

et la plus belle des plantes qui l’appelle :

« viens vite avec tes branches sales

viens parler avec ma bouche

avec ta bouche

viens parler avec ma chambre

avec ma bouche

viens me parler sur les doigts

avec ta bouche » 

afin que l’horizon de l’amour s’annonce dans un parc où les arbres inconnus improvisent leurs croissances. L’auteure n’a pourtant rien d’une femme légère, sans être pour autant collet monté. Les cols Claudine ne sont pas de son fait – et elle peut se laisser séduire par le passage d’un amant. Mais elle n’en fait pas la collection. Sa vie ne rentre pas dans des cartons. Rien n’y est fait pour être empilé. Tout est disponible. Et ses vêtements seront portés par d’autres. Elle garde un sac, des crayons, du papier et de quoi se changer avec brosse à dents, et savon. Elle rend facilement les clés, prend un billet de train. Elle n’est pas de ces filles qui prônent des orgies de vermillon dans leur chevelure de blé noir. Mais dans la sienne s’entend le chant des moineaux plus que celui des Horace et des Curiace. Leur guerre ne démobilise pas son sommeil de paix.

Le lecteur baisse les yeux devant tant de limpidité comme devant les seins des femmes. Ses vers si rapides deviennent des coquillages hantés d’imaginaire  de  nacre. Sans oublier les hommes épaves. L’œuvre creuse la glaise du silence, appelle des lisières qui ouvrent à la pénétration – sans rien d’impudique. La goutte  partagée, son cristal sur les lèvres ne sont pas là pour ressasser  de l’éros basique. Il parle une langue nouvelle : dans le plus empêché, elle pousse en troublant  le chic et le chiqué.  Là où tout est dominé par effet de métaphore active pour réveiller le boucan du corps qu’on « étouffe. Musique alors musique. Non par où ça monte mais où ça descend et tombe. Le corps n’est plus seulement un télégraphe intelligent. La langue l’incarne soufflant très fort en une sorte de piston symphonique en refrains, elle dépasse l’interdit mais sans monstration spectaculaire, séductrice. L’extérieur est à l’intérieur. L’intérieur est à l’extérieur. Les femmes ne sont pas séparées des hommes. La poétesse les fait même  remonter plus haut que l’animal. Et qu’importe si la vue tue.

14 septembre 2014

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche de reprise, après l’invitation à lire Yannick Torlini, Camar(a)de, nos rubriques Libr-Net et Libr-événements (RV Manifesten, Po&fric et En première ligne).

EN UNE /FT/

Yannick TORLINI, Camar(a)de, éditions Isabelle Sauvage (29), été 2014, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-917751-44-2.

Rien d’étonnant à ce que Yannick Torlini soit l’auteur d’un essai intitulé Ghérasim Luca : le poète de la voix. Ce texte en prose poétique dont le titre à double détente associe mort et fraternité, cet agencement répétitif où le poète entend "parler/penser/trouer" fait en effet bégayer le babil des classes laborieuses, désormais plus aliénées que dangereuses : "ce rideau que l’on nomme (vie / salariat / attente / désespoir / dépression / attente). retient le peu d’espace le : que l’on nomme peu de : sans nom. sans jamais. sans rien. camarade, commence par nommer-dévider ce qui – te tue, sans nom. faire l’effort de (dans). la (ma)langue" (p.29)…

 Libr-Net

â–º Podcast France Culture : revoyez/réécoutez Christophe Tarkos (émission "L’Atelier du son", avec vidéos annexes) peu avant le 10e anniversaire de sa disparition (novembre 2004/2014).

â–º L’actualité de David Christoffel sur son site.

â–º Parmi les nouveautés sur nerval.fr, le poème audio de Corinne Lovera Vitali, sont les seuls.

Libr-événements

â–º RV MANIFESTEN (59, rue Thiers à Marseille)

Lundi 15 septembre 2014 à 20H30 : Le corps comme dernier espace de liberté, débat modéré par Claudine Dussolier (Transversalité) avec Marc Mercier (Instants vidéos), Julie Bordenave (journaliste de Stradda et critique des Arts de la rue) et José Rubio (Directeur technique de la grande Halle de la Villette).
Rencontre organisée dans le cadre du festival international de performance "préavis de désordre urbain".

Un moment convivial qui permettra d’activer et d’interroger des actes artistiques dans l’espace public tout au long de la semaine de cette 8ème édition.
Autour d’un apéro, public, artistes et invités sont conviés à des chassés-croisés philosophiques entre transgression des interdits, liberté des corps et poésie urbaine.
La rencontre sera modérée par Claudine Dussollier, géographe et auteure de projets culturels et multimédia, elle cooordonne la plateforme RAMI (Rencontres arts et multimédia internationales). Elle dirige la collection d’ouvrages dédiés à l’art dans l’espace public : Carnets de rue.
Avec la participation de Julie Bordenave, journaliste et critique arts de la rue, de Marc Mercier, Directeur des Instants­vidéo et de José Rubio, Directeur technique du Parc et de la grande Halle de la Villette.
En présence des artistes du Festival Projection des Instants vidéo

­­­­­­­Avant la rencontre:
Soirée de lancement du Festival autour des containers de tri sélectif
Kiosque des Réformés, Square Léon Blum
Zones Rouges: 18H30­20H
Avec Ornic’art et Jérôme Porsperger

Mardi 16 septembre à 19H : Jérôme Rothenberg – né à New York fils de juif polonais immigrés. Il descend du Talmudiste Rabbi Meir of Rothenburg.
Il a fait ses études à l’University du Michigan puis à la Columbia University.
Il vivait à New York jusqu’à son séjour dans la réserve d’Allegany (Seneca) dans l’ouest de l’état de New York puis plus tard à San Diego en Californie, où il vit actuellement.
On lui doit des traductions de poètes allemands, de Paul Celan de Günter Grass, et de tant d’autres…
Fondateur d’Hawk’s Well Press et de la revue "Poems from the Floating World and some/thing", avec David Antin, qui publia de nombreux auteurs américains d’avant-garde. Et une fantastique anthologie "Technicians of the Sacred" : un choix de poèmes venus d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, & d’Océanie (en 1968, puis revue et augmentée en 1985).
C’est aussi un des grands poètes de la performance où il lie dans son écriture, sa parole, sa gestualité les rites amérindiens et la mémoire du ghetto de Varsovie.
Travail d’Ethnopoète : "Technicians of the Sacred" (1968), qui inclue des poèmes visuels et sonores et des évènements rituels.
Il édita alors "Alcheringa", le premier magazine d’ethnopoésie (1970–73, 1975) et nombre d’anthologies : "Shaking the Pumpkin" : poésie traditionnelle des amérindiens de l’Amérique du nord (1972); un gros livre de textes juifs : "Poems & Other Visions of the Jews from Tribal Times to the Present ; Exiled in the Word", 1977 and 1989); "America a Prophecy" : un relecture de la poésie américaine de l’époque précolombienne jusqu’à nos jours (1973) ; et "Symposium of the Whole" : un choix de discours sur l’ethnopoésie (1983), coédite avec sa femme Diane Rothenberg.
Dans les années récentes, on lui doit "Poems for the Millennium, Poetics & Polemics" 1980-2005.
Et l’édition en français de "Technicians of the Sacred" traduit par Yves di Mano, paru en 2008.

Il nous donne à voir ce qui en ces temps de barbarie nous rapproche encore un peu de cette espèce en voie de disparition : l’espèce humaine…

http://www.jose-corti.fr/titresmerveilleux/techniciensSacre.html

 

â–º Vendredi 19 et samedi 20 septembre, Po&fric, Limoges-Eymoutiers : Rencontres, expos, lectures & performances + banquet sur la question de l’art, de l’argent et de la poésie, à Limoges et Eymoutiers, les 19 & 20 septembre prochains.
Invités : arT errOriste, Frédéric Danos, Stéphanie Eligert, Daniel Foucard, Jean Gilbert, Christophe Hanna, Jérôme Mauche, Yao Qingmei
Lieux : Galerie l’oeil écoute, Galerie du CAUE, le marché d’Eymoutiers, librairie Passe-temps, bar le Potron-minet.
Le programme détaillé est là : www.pan-net.fr
En plus tout est déjà expliqué en haut de cette page alors c’est facile !
Entrée libre et gratuite.
Contact : 43210pan@gmail.com

 

â–º Du 19 au 21 septembre, Festival En première ligne, espace Robespierre à Ivry-sur-Seine (en partenariat avec Remue.net).

Samedi 20 septembre
RENCONTRE 1 10h30 – 11h30 salle Maya Angelou

Egalité. Contre l’oubli de l’histoire, la force des mots Egalité. Contre l’oubli de l’histoire, la force des mots – 10h30-11h30
avec Florence Gauthier, historienne, Université Paris 7-Denis Diderot.
Un débat présenté par Daniel Blondet, syndicaliste, militant du livre.
Les mots, les notions, les concepts et leurs pratiques ont une histoire, forcément contradictoire. Celui d’égalité continue d’emporter l’enthousiasme et l’effroi. Il a connu, récemment, diverses tentatives de remplacement par équité, solidarité, égalité des chances, qui convergent vers sa dépolitisation.
Un retour sur la devise de la république des droits naturels : liberté, égalité, fraternité. Ces trois mots que les murs et les institutions ne portent plus qu’à leurs frontons, énoncent pourtant une proposition politique, qui tient ensemble le droit de résistance à l’oppression des individus, celui des peuples et celui de l’humanité tout entière. Mais le battement de leur coeur n’a pas fi ni de résonner…

RENCONTRE 2 10h30 – 11h30 • salle José Saramago

L’œuvre-vie de Jean Malaquais – 10h30-11h30
avec Geneviève Nakach, Ouvrage de référence : Malaquais rebelle aux éditions du Cherche-midi.
Un débat présenté par Hugues Calvet-Lauvin, libraire, militant du livre.
Malacki-Malaquais, le rebelle, le gaffeur, le javanais d’une planète sans visa… Une vie, une oeuvre, qui chantent l’odyssée des parias, des apatrides, et autres damnés cosmopolites d’une Europe aux heures les plus sombres du siècle écoulé. Mais toujours avec l’espoir, la joie, le rire comme boussole d’une humanité partagée. Malaquais, romancier de l’égalité ? Sa biographe, Geneviève Nakach, viendra évoquer avec nous cette fi gure hors-norme qui, non content d’être un écrivain maniant la langue française comme peu d’autres savent le faire, fut aussi un homme qui ne la planquait pas – sa langue – dans sa poche.

RENCONTRE 3 11h – 12h • salle FLORA TRISTAN

Tous les oeillets fanent-ils ? – 11h-12h
avec Charles Reeve et Kamel Djaïder.
Un débat présenté par Jean Lemaitre, journaliste et enseignant à l’IHECS-Bruxelles, militant du livre.
40 ans après, l’écrivain Charles Reeve, qui déserta de l’armée coloniale portugaise, et Kamel Djaïder , la "voix du Moyen-Orient" sur RFI, qui couvrit la révolution des OEillets pour "Algérie-Actualités", évoqueront les acteurs et événements, les espoirs et les désillusions comme l’actualité de cette Révolution aux parfums entêtants.

RENCONTRE 4 11h30 – 12h30 • salle MAHMOUD DARWICH

Rencontre avec Maylis de Kerangal – 11h30-12h30
Un débat présenté par Sébastien Rongier, écrivain et essayiste, membre du comité éditorial de remue.net
Maylis de Kerangal s’est imposée depuis le début des années 2000 comme une voie littéraire forte. Dans ses romans se mêle la circulation des corps et des désirs dans des espaces qui imposent une vision fragmentaire et flottante du réel. De Corniche Kennedy (2008) à Réparer les vivants (2014), par la topographie des corps et du réel, la lecture de Maylis de Kerangal offre une intense expérience du monde contemporain.

RENCONTRE 5 12h – 13h • salle FLORA TRISTAN

Grândola vila morena ! le roman d’une chanson – 12h-13h
avec Francisco Fanhais et Jean Lemaitre
Ouvrage de référence : Grândola vila morena ! : le roman d’une chanson aux éditions Aden
Un débat présenté par Kamel Djaïder, journaliste, militant du livre.
Le jeudi 25 avril 1974. Minuit vingt minutes et dix-neuf secondes. Une chanson retentit sur les ondes de Radio Renascença. C’est le signal de l’insurrection qui renversera le régime fasciste au Portugal. Depuis, cette chanson, que "Zeca" Afonso composa en hommage au peuple d’une cité qui su incarner la résistance au salazarisme, retentit à Madrid comme à Porto et Athènes, partout où le peuple vient troubler les desseins des puissants…
Francisco Fanhais est l’une des grandes voix de la chanson portugaise, il participa à l’enregistrement de "Grândola" ; Jean Lemaitre est journaliste et l’auteur avec Mercedes Guerreiro de "Grândola vila morena ! : le roman d’une chanson" aux éditions Aden.

RENCONTRE 6 14h00-15h30 • salle MAHMOUD DARWICH

L’égalité, une pensée à part entière ? Rencontre avec Jacques Rancière – 14h-15h30
Un débat présenté par Raùl Mora, libraire, militant du livre et Ivan Segré, philosophe, militant du livre.
"Reste que, de temps en temps, les sociétés réapprennent ainsi brusquement deux ou trois choses inouïes : que l’intelligence est la chose du monde la mieux partagée et que l’inégalité elle-même n’existe qu’en raison de l’égalité. Ces choses inouïes sont simplement ce qui fait que la politique à un sens."
Extrait de "La tête et le ventre Janvier 1996" texte paru dans le recueil "Chroniques des temps consensuels" aux éditions du Seuil.

RENCONTRE 7 14h – 15h • Salle JOSE SARAMAGO

Rencontre avec John King – 14h-15h
Ouvrage de référence : White trash aux éditions du Diable Vauvert, 2014
Un débat présenté par Daniel Paris-Clavel, revue Chéribibi, militant du livre et Philippe Villechalane, libraire, militant du livre.
Un écrivain à part dans la littérature anglaise. Il choisit après les terribles années Thatcher et la défaite du mouvement ouvrier britannique de redonner la parole au peuple dans le sillage des "Angry young man", ces "jeunes gars en colère" qui chahutèrent le royaume des lettres britanniques dans les années cinquante. Il décide de raconter des histoires populaires loin du spectacle. Skin, Punk ou hooligans ; fringues, musique, pub, football, baston, tout ça mais pas que…

RENCONTRE 8 14h – 15h • Salle MAYA ANGELOU

1914-1918 : l’uniforme a-t-il effacé les classes sociales dans l’épreuve commune des tranchées ? – 14h-15h
avec Nicolas Mariot, historien. Ouvrage de référence : Tous unis dans les tranchées, 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Seuil, 2013
Un débat présenté par Christine Motte, militante du livre.

L’historien et sociologue Nicolas Mariot propose une lecture différente des célèbres "écrits de guerre" laissés par les intellectuels combattants. En racontant leur expérience du monde des tranchées, ils livrent aussi un témoignage sur les différences sociales maintenues, déplacées et parfois aussi renforcées durant le conflit.

RENCONTRE 9 16h – 17h30 • salle MAHMOUD DARWICH

Rencontre avec Petros Markaris – 16H-17h30
Un débat présenté par Hugues Calvet-Lauvin, libraire, militant du livre.
Des polars bien sentis sur fonds de crise économique et sociale, voilà ce qui fait – à juste titre – la notoriété du romancier Petros Markaris. Ses enquêtes du commissaire Charitos nous plongent dans la réalité d’une Grèce contemporaine en proie aux diktats de la troïka, aux coupes budgétaires sans fin, au démantèlement de l’État "providence" au profit des banques et de la finance. Derrière les meurtres à élucider, se dessine un tableau de la détresse des humbles et de la corruption des élites. Mais le bougre de Petros a plus d’une cartouche dans sa plume, ainsi que nous aurons l’occasion de l’évoquer ensemble*… Histoire de faire mentir ceux qui considèrent un peu vite le polar comme un "genre mineur".
* Comme scénariste, il obtint le Grand Prix lors du Festival de Cannes 1995 pour Le Regard d’Ulysse de Theo Angelopoulos, puis en 1998 la Palme d’or pour L’Éternité et Un Jour du même de Theo Angelopoulos.

RENCONTRE 10 15h30 – 17h • Salle JOSE SARAMAGO

Révolutions africaines, une histoire pour le présent ? – 15h30-17h
Avec Francis Arzalier et Saïd Bouamama
Francis Arzalier est historien et essayiste. Saïd Bouamama est sociologue et militant associatif.
Ouvrages de référence : Figures de la révolution africaine ; De Kenyatta à Sankara, La découverte, 2014 et Expériences socialistes en Afrique : 1960-1990, Le Temps des Cerises, 2010.
Un débat présenté par Fatmata Camara, médiatrice culturelle, militante du livre.
13 ans de guerres coloniales portugaises pour préserver les gains d’entreprises qui ne reversent rien au peuple ; un pays qui stagne dans la pauvreté économique et sociale sous un régime fasciste : les conditions étaient réunies pour la Révolution des oeillets et la décolonisation de l’Afrique lusophone. Pour se débarrasser du joug colonial, les meneurs des guerres d’indépendance africaines (dont les lusophones) ont tenté diverses "expériences socialistes" qui ont souvent laissé un goût amer. Mais elles ne méritent pas d’être jetées aux oubliettes de l’Histoire, car elles visaient à "construire une société au service des (…) peuples".

RENCONTRE 11 18h – 19h30 • salle MAHMOUD DARWICH

Cuba grafica ! Histoire de l’affiche cubaine – 18h-19h30
Rencontre avec Régis Leger et Flor de Lis Lopez
Ouvrage de référence : Cuba grafica, histoire de l’affiche cubaine aux éditions L’échappée
Un débat présenté par le Collectif Formes vives.
Régis Léger alias Dugudus ou bien l’inverse fut pour nous d’abord une rumeur, on causait d’un jeunot qui se passionnait pour l’affiche politique, puis un émerveillement , "Cuba Grafica" , un bouquin, une somme érudite et futée qui n’embaume pas les grandes heures du "cartel" cubain mais veille à questionner filiations et pratiques actuelles. Un fort et beau livre. Et Régis est en compagnie de choix, Flor de Lis Lopez, son ex-enseignante à l’école de design de La Havane, grande historienne du graphisme cubain. Elle met, pour la première fois, à l’occasion de cette rencontre les pieds hors de l’Amérique Latine.

RENCONTRE 12 17h30 – 18h30 • Salle JOSE SARAMAGO

Polar à l’italienne – 17h30-18h30
Avec Alessandro Perissinotto et Gioacchino Criaco
Un débat présenté par Samantha Biolcati, militante du livre.
Au pays de Scerbanenco et de Leonardo Sciascia. Beaucoup de littérature et des frontières de genre bien plus poreuses qu’ailleurs. Le polar à l’Italienne actuel a de quoi se mettre sous la dent ; mafias en tout genre et luttes révolutionnaires armées des années 70 et 80. Scandales politico-financiers sans fin et luttes sociales renaissantes. Et des pans entiers de l’histoire transalpine à revisiter. Pour approcher tout cela nous accueillons deux romanciers italiens de grande classe. Alessandro Perissinotto, de Turin, le titulaire du prestigieux prix Stregga 2013 est enseignant et traducteur. Gioacchino Criaco, de Africo en Aspromonte, il fut avocat à Milan, depuis son retour dans l’Aspromonte, il se consacre exclusivement à l’écriture.

RENCONTRE 13 18h – 19h30 • salle FLORA TRISTAN

L’ immigration et le quartier populaire dans la BD : une écriture de l’intime ? – 18h-19h30
Avec Farid Boudjellal, Kamel Khélif et Pierre Place
Un débat présenté par Naiké Desquesnes, journaliste indépendante, revue Z.
C’est seulement au début des années 1980 que le quotidien des quartiers populaires, des prolos immigrés et français, débarque sur les planches des albums de bande dessinée. Pour la première fois dans l’Hexagone, les lecteurs découvrent la vie des familles partagées entre la France et le bled, les galères de travail, de logement, le racisme, la violence policière. Baru et Boudjellal plutôt que le "beauf" de Cabu et les "bidochons" de Binet. C’est Farid Boudjellal qui dépeint cette vie là, à travers les frasques de la famille Slimani. Un peu plus tard, le bédéiste et peintre Kamel Khélif raconte la mémoire de sa famille ou bien celle des quartiers Nord de Marseille. Les peines et les joies des quartiers populaires : c’est aussi ce que dessine, parfois, et scénarise Pierre Place.

Dimanche 21 septembre


RENCONTRE 14 11h – 12h30 • Salle MAYA ANGELOU

RAP & … – 11h-12h30
Avec Karim Hammou, EJM et Karim Madani
Un débat présenté par Thomas Deconchy, militant du livre.
L’année dernière en 2013 on fêtait les 30 bougies de la Marche pour l’Égalité. 1983, c’était également la première apparition en France d’une culture débarquée des States et qui allait elle aussi bouleverser les codes et permettre la libération d’une parole jusque là confisquée : le Hip-hop. Y-a-t-il un lien entre ces deux anniversaires ? Quelle place au occuper le rap dans les mouvements culturels et/ou politiques issus des quartiers populaires ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Nous vous proposons une rencontre en freestyle, autour du café du dimanche matin, avec trois bonhommes qui chacun à leur manière font avancer la gamberge autour de ces questions. Trois liens avec l’écriture aussi. Une écriture couchée sur instru depuis plus de 20 ans par EJM, ou sur pages blanches sous la forme des fictions aux scénars breakbeats et aux mots noirs de Karim Madani, ou sous la forme d’études plus universitaires comme le travail précis proposé par Karim Hammou.

RENCONTRE 15 11h – 12h • Salle JOSé SARAMAGO

L’identité pour viatique, longévité d’une mystification – 11h-12h
avec Francis Arzalier, historien et essayiste
Il a publié de nombreux ouvrages et articles, notamment sur les rapports coloniaux et postcoloniaux, les questions identitaires et les mouvements de révolte. Il est le responsable de la revue Aujourd’hui l’Afrique.
Ouvrage de référence : Les régions du déshonneur : la dérive fasciste des mouvements identitaires au XXe siècle aux éditions Vuibert, 2014.
Un débat présenté par Nicolas Norrito, éditions Libertalia, militant du livre.
Le Lorrain Hermann Bickler, le Corse Petru Rocca, le Breton Olier Mordrel, le Palestinien Hadj Amin El Husseini, etc. : des hommes au destin étonnant, au coeur des tempêtes de l’histoire du 20è siècle. Ils ont d’abord été des militants, revendiquant envers et contre tout une identité occultée, régionale ou nationale, culturelle, ethnique ou religieuse. Puis ils se sont laissés emporter, fascinés par les "grandes lueurs noires" des "années 30", nazisme et fascismes, qui ont durant une génération, ravagés la France et le monde. Certains de ces "perdants" de 1945, ont retrouvé plus tard leur rôle d’acteur occulte de l’histoire, et une descendance évidente, jusqu’à nos jours. Quatre vingts ans après les "années 30", l’actualité semble revenue des identités exacerbées, manipulées.
Un détour par le passé, indispensable au présent…

RENCONTRE 16 11h – 12h • salle FLORA TRISTAN

Buonarroti, Babeuf, des contemporains ? – 11h-12h
avec Stéphanie Roza et Jean-Numa Ducange
Ouvrage de référence : Conspiration pour l’égalité, dite de Babeuf par Philippe Buonarroti, aux éditions La Ville brûle, 2014.
Un débat présenté par Ivan Segré, philosophe, militant du livre.
La Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf est le premier grand récit de l’époque contemporaine défendant l’égalité sociale radicale. Lorsque paraît la Conspiration pour l’égalité de Filippo Buonarroti, en 1828, l’Europe entière est monarchique. À Paris, le nom de Robespierre est imprononçable et les révolutionnaires sont réduits au silence depuis 1815. Depuis près d’un demi-siècle, ce classique de la littérature révolutionnaire n’avait jamais été réédité. Il bénéficie aujourd’hui d’une édition scientifique complète et qui fera référence. Établie par des spécialistes incontestables, elle permet d’appréhender le texte dans son contexte immédiat comme dans son histoire longue, depuis les "lumières radicales" du XVIIIe siècle jusqu’à la postérité communiste ultérieure.

RENCONTRE 17 13h30 – 15h • salle MAHMOUD DARWICH

Marche pour l’égalité de 83, quels enseignements pour le présent ? – 13h30-15h
avec Mogniss Abdallah, journaliste, fondateur de l’Agence Im’média, militant ; Saïd Bouamama, sociologue et militant associatif et politique ; Toumi Djaidja, co-fondateur de l’association "SOS Avenir Minguettes", il fut l’un
des initiateurs de la Marche.
Un débat présenté par Karim Belabbas, syndicaliste, militant du livre.
L’année dernière, nombre de manifestations, locales et nationales, eurent lieu dans l’Hexagone afin de fêter les trente ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Il y eu à boire et à manger, et pour sûr, du bon et du moins bon ; dont les récupérations politicardes attendues, par ceux qui déjà, en 83, oeuvraient d’arrache-pied afin de désamorcer un événement politique sans précédent : l’irruption de la jeunesse des quartiers populaires et de relégation sociale dans la vie politique d’un pays qui les cantonnait à la rubrique des faits divers. Alors, "En première ligne" va s’employer à rendre la Marche à ceux qui l’ont faite et à ceux pour qui ils marchèrent.

RENCONTRE 18 13h30 – 15h • Salle JOSE SARAMAGO

Rencontre avec Lionel Salaün – 13h30-15h
Un débat présenté par Philippe Villechalane, libraire, militant du livre.
Magasinier, fabricant d’aquariums, photographe, pêcheur de sardines, mais surtout écrivain ; chansons, poèmes, scénarios, pièces de théâtre et romancier. Passionné de musique, jazz, blues, rock, chanson française, classique, mais que du bon. Son premier roman Le retour de Jim Lamar, est le plus français des romans américains, un vrai beau bouquin initiatique, plein d’amitié et de détermination avec une quinzaine de prix à la clé. Le second Bel
air est la chronique d’une époque, d’une classe, d’une génération, d’un lieu, des années 50, de la classe ouvrière, des adolescents pendant la guerre d’Algérie et du bistrot d’un quartier populaire. Chez Liana Levi.

RENCONTRE 19 13h30 – 14h30 • salle FLORA TRISTAN

Égalité marginale – 13h30-14h30
Avec Thierry Pelletier Ouvrage de référence : La petite maison dans la zermi, éditions Libertalia 2007.
Un débat présenté par Daniel Paris-Clavel, revue Chéribibi, militant du livre.
Fruits de séjours dans le "social" (de centres pour toxicos en centrales pour taulards), les récits contondants de Thierry Pelletier racontent des vies fracassées qui méritent mieux qu’un numéro de dossier : pas de commisération, du respect !

RENCONTRE 20 14h – 15h30 • Salle MAYA ANGELOU

Littérature Jeunesse, retour à l’ordre moral où école de l’égalité ? 14H-15h30
Avec Sylvie Vassalo, directrice du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil ; Claire Franek, illustratrice jeunesse ; Abdel Hafed Benotman, auteur et Olivier Belhomme, éditions de l’Atelier du poisson soluble.
Un débat présenté par Samiha Lafif, libraire, militante du livre.
La moralité fait son "come-back" sur le devant de la scène, mais a-t-elle jamais disparu ? Et si celle-ci veut faire main basse sur les lectures des plus jeunes, c’est bien que les enjeux sont plus importants qu’on nous le laisse croire… La rencontre donne la parole à des militants de la littérature jeunesse, ils sont en première ligne afin d’offrir à chaque citoyen de demain les outils nécessaires à leur émancipation.

RENCONTRE 21 14h30 – 16h • salle MAHMOUD DARWICH

Rencontre avec Sorj Chalandon – 14h30-16h
Un débat présenté par Naiké Desquesnes, journaliste indépendante, revue Z.
Journaliste à Libé entre 1973 et 2007 où il a débuté comme dessinateur avant d’y faire son trou comme grand reporter, Sorj Chalandon promène désormais sa plume et son regard averti dans les pages du Canard enchaîné. Respecté pour ses reportages – entre autres sur le conflit nord-irlandais et le procès Barbie pour lesquels il obtient en 1988 le prix Albert-Londres. Il est aujourd’hui reconnu pour ses magnifiques romans, qu’il nourrit de protagonistes plongés dans les tourments des conflits contemporains. Ses deux romans en miroir, Mon traître (2008) et Retour à Killybegs (2011), prennent justement comme théâtre les troubles de l’Irlande du Nord. Le Quatrième Mur (2013, Prix Goncourt des lycéens) raconte l’idée folle de monter l’Antigone de Jean Anouilh dans une Beyrouth en guerre. L’engagement, le combat, la mort, la trahison : autant de questions que Sorj Chalandon déploie dans son oeuvre, qu’il veut dépouillée, sans fioritures ni mots en trop. Peu savent comme lui donner autant de force à des phrases si courtes. De son passé de jeune mao à son départ (politique) de Libération, de son expérience du conflit à ses succès littéraires, le dialogue risque d’être beau et dense…

RENCONTRE 22 16h30 – 18h • salle MAHMOUD DARWICH

Rencontre avec Leonardo Padura – 16h30-18h
Un débat présenté par Raùl Mora, libraire, militant du livre.
Havanais taciturne et malicieux, Leonardo Padura est de ces romanciers inattendus, comme saisis sur le tard par l’écriture, d’abord journaliste il s’impose avec l’apparition de son Mario Conde, détective "hard boiled" tropical, comme l’un de ceux qui contribuent à réinventer le roman noir et ce depuis une ville qui n’est, alors, déjà plus la Mecque des littératures latino-américaines.
Pour Padura, le succès n’est pas une rente. Son Homme qui aimait les chiens a surpris. Il est, sans doute, par delà les polémiques stériles, l’un des très grands romans de ces quinze dernières années. Hérétiques qui paraît en français en septembre, est du même tonneau. Mario Conde y revient, dans une fresque vertigineuse, bien décidé à réconcilier Carpentier et Hammet. Un hommage sans pareil à celles et ceux, qui en tout lieu, de tout temps, s’opposent aux conformismes.

RENCONTRE 23 16h – 17h30 • salle salle FLORA TRISTAN

Trente piteuses ? – 16H-17h30
Avec Céline Pessis, Gérard Delteil et Renaud Bécot
Ouvrages de référence : Une autre histoire des Trente Glorieuses : modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre aux éditions de La Découverte et Les années rouges et noires par Gérard Delteil aux éditions du Seuil.
Un débat présenté par Patrick Bobulesco, libraire, militant du livre.
Et si elles avaient été bien plus piteuses que glorieuses, ces trois décennies ? Guerre froide et napalm, consommation de masse, "l’american way of life" livré sur pellicules et en containers, productivisme dévastateur,
décolonisation planifiée sous les lambris du Quai d’Orsay… Un inventaire à rebours d’une histoire consensuelle de la modernisation, Céline Pessis, Renaud Bécot et Gérard Delteil éclaireront l’autre face, noire, du rouleau compresseur de la "modernité" et du "progrès", qui tout à la fois créa et rendit invisibles ses victimes : les irradié-e-s des essais nucléaires en Algérie et en Polynésie, les ouvrier-ère-s de l’amiante ou des mines d’uranium contaminé-e-s, les rivières irrémédiablement polluées, les cerveaux colonisés par les mots d’ordre de la "croissance" et de la publicité… Utile à l’heure où l’on nous sérine que les années "yéyé" furent un âge d’or.

RENCONTRE 24 18h – 19h • salle MAHMOUD DARWICH

Attica Locke – 18h-19h
Un débat présenté par Jérôme Vidal, producteur de cinéma, militant du livre.
Quel prénom… C’est le nom d’une prison de l’état de New York, celle où George Jackson, militant du Black Panther Party, a été tué par des gardiens en 1971 donnant lieu à une belle et grande mutinerie de 4 jours.
Attica est scénariste pour le cinéma et la télévision. Deux romans sur les inégalités sociales, la ségrégation raciale "made in Usa" et ses suites contemporaines, sur l’exploitation et la lutte. De la mémoire, de la violence, du sang, de l’histoire qui ressurgit. Lauréate du prix J.Ernest Gaines pour l’excellence littéraire et 11 nominations à différents prix littéraires et tout cela en seulement deux romans. Traduits en français Marée noire et Dernière récolte, à la Série Noire chez Gallimard.

RENCONTRE 25 17h – 18h30 • Salle MAYA ANGELOU

Des faubourgs à Biribi, une histoire des bas-fonds – 17h-18h30
avec Dominique Kalifa, spécialiste de l’histoire du crime et de ses représentations au XIXe et au début du XXe siècle. Dominique Kalifa est professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne où il dirige l’École doctorale d’histoire et codirige le Centre d’histoire du XIXe siècle. Ouvrage de référence : Les bas-fonds : histoire d’un imaginaire, aux éditions du Seuil 2013 Biribi, les bagnes coloniaux de l’armée française aux éditions Perrin, 2009
Un débat présenté par Nicolas Norrito, éditions Libertalia, militant du livre.
Dominique Kalifa éclaire les représentations des "bas-fonds" jusqu’à l’orée du "court XXe siecle" cher à Hobsbawm. Cet envers, ce repoussoir, la "part maudite", est aussi l’une des lignes de fuite symbolique et sociale. Car s’ils disent des réalités, la pauvreté, le crime, les transgressions, ces "bas-fonds" constituent aussi un imaginaire qui traduit tout autant nos inquiétudes et nos anxiétés que certains de nos désirs. Ces histoires qui hantent nos consciences ont-elles pris fin aujourd’hui ? Les contextes ont changé, mais les débats sur l’underclass, les images du cinéma contemporain ou la culture steampunk montrent que l’ombre des bas-fonds rôde toujours autour de nous. Mais les bas-fonds ce sont aussi, ces moyens dont l’Etat se dote afin de s’en assurer la maitrise, les punir et les reléguer, et dont Biribi, ces bagnes d’Afrique du nord , furent le paradigme répressif. Dominique Kalifa nous en restitue aussi l’histoire culturelle et sociale. Une histoire qui n’est pas sans rapport avec les débats sécuritaires actuels…

RENCONTRE 26 18h – 19h • salle salle FLORA TRISTAN

Rencontre avec Gérard Delteil – 18h-19h
Ouvrage de référence : Les années rouges et noires par Gérard Delteil aux éditions du Seuil et l’ensemble de son oeuvre.
Un débat présenté par Stéphane Soulard, militant du livre.
Entre conspirations et violences. Comment démystifier ces trente glorieuses sacrément nébuleuses ? Delteil s’y emploie avec brio. Un Delteil qui fera date. Ces années où les forces politiques, issues de la résistance, se construisent. Les droites se cherchent et savent se retrouver en réaction au communisme…

12 septembre 2014

[Création] Matthieu Gosztola, POINT NOIR (Débris de tuer – recherches préliminaires)

C’est avec un grand plaisir que, après Vivre III, nous publions une autre série de toiles-textes signée Matthieu Gosztola.

 

 

 

11 septembre 2014

[Chronique] Pierre Patrolin, L’homme descend de la voiture, par Périne Pichon

La marquise descendit à cinq heures, disait-on… Désormais : L’homme descend de la voiture… Et pourtant : L’homme descend du singe, disait-on… De la mythologie de la voiture (au sens où l’entendait Roland Barthes), de l’étrange familiarité qui caractérise le rapport de l’homme hypermoderne à cet objet culte de la société de consommation, Pierre Patrolin tire un récit obsessionnel dont il a le secret.

Pierre Patrolin, L’Homme descend de la voiture, P.O.L, septembre 2014, 320 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2112-5.

 

Dans ce troisième roman de Pierre Patrolin, une voiture presque neuve est achetée par un couple. Ils habitent sans doute à la campagne, pas loin d’une grande ville, où tous les deux travaillent. Le roman se partage entre ces deux lieux : la ville, avec ses magasins, ses panneaux publicitaires, ses voitures… Et la campagne, avec ses chemins de terre, les arbres et leurs parfums. La voiture fait la jonction entre ces deux lieux, conduite par un narrateur anonyme.

 

Celui-ci est particulièrement attentif aux détails, si bien que chacun d’eux acquiert une importance significative, comme les taches laissées par quelques gouttes de pluie sur la carrosserie de la nouvelle voiture. Nouvelle, mais « presque neuve ». La précision donne déjà au véhicule une aura un peu mystérieuse. De quoi laisser progressivement s’installer l’obsession du narrateur pour sa voiture, la conduite de sa voiture, l’odeur surtout de sa voiture. Celle-ci permet de créer un espace nouveau, entre la ville et la campagne. Elle creuse cet espace à chaque voyage, tout en devenant pour son conducteur un observatoire mobile de l’extérieur. Les descriptions très détaillées se succèdent, comme pour donner son relief à ce monde aperçu de part et d’autre de la voiture.

 

La narration produit cependant une légère inquiétude : malgré les détails perçus et rapportés par le personnage, l’accès à son intériorité est réduite au strict nécessaire. La perception est immédiate, et n’est pas suivi d’une analyse ou réaction psychologique de la part du narrateur. Ainsi, certains actes semblent obscurs, certaines choses sont inexplicables, comme les non-dits du héros à sa femme, Françoise. Alors qu’il lui disait tout, voilà qu’il accumule des petits secrets depuis l’arrivée au foyer de la nouvelle voiture.

 

Le vin et la cuisine, le goût et l’odorat sont au centre de la relation du couple. L’odorat, surtout, intervient dans l’ensemble du récit. Les mots en viennent à posséder les senteurs qu’ils évoquent. Il ne s’agit pas seulement de décrire les parfums présents, mais également d’anticiper les senteurs futures et de se souvenir des odeurs passées. Et parmi le bouquet parfumé – vin, pot-au feu, et rêve de framboisiers – l’odeur de la voiture, persistante au point d’en devenir écœurante éclipse presque les autres : «  […]cet unique parfum, entêtant, de plastique cuivré, de matière synthétique. De faux cuir, et de résine. D’infusion de polyéthylène. De chlorures de vinyles polymérisés. ».

 

Obsession automobile à laquelle il revient toujours, l’homme qui descend de sa voiture. Voici qu’elle acquiert l’aura d’un objet fantastique. Sa présence, son usage et usure progressive ont des conséquences mystérieuses sur la vie et la conduite (humaine incluse) de son propriétaire. L’ambiguïté du langage instaure une fusion de l’homme et de sa voiture :

 

Je roule encore un long moment, sans toucher le volant, quand le soleil descend. Sans accélérer. Sans peser mon pied sur la pédale. Ma vitesse décroît. Mes reins se calent. Mon dos s’appuie su le dossier. Mon corps s’alanguit. Il se détend. Je roule.

 

L’automobile envoûte. Depuis sa naissance, sans doute. Pourtant, le mot « automobile » est déjà assez inquiétant : qu’est-ce qu’un objet capable de se mouvoir seul ? La voiture, fétiche masculin, devient la complice des secrets du narrateur, voire sa gardienne : un fusil, l’appel de la chasse, le retour à la nature primitive de l’homme, qu’une pré-histoire réécrite par Pierre Patrolin fait descendre de la voiture.

Par curiosité, on peut se demander ce qu’il advient si la femme descend de la voiture…

 

 

 

 

 

7 septembre 2014

[News] News du dimanche

Avant de découvrir deux Libr-événements importants en cette reprise (festival Relectures 15 et INTON’ACTION 4), notre programme à venir…

 

À venir en UNE

â–º Spécial Al dante, spécial POL…

â–º Chroniques sur Serge Doubrovsky, Le Monstre ; Jérôme Bertin, La Peau sur la table/Autoportrait ; Véronique Bergen, Marilyn, naissance année zéro ; Jacques Sivan & Charles Pennequin, Alias Jacques Bonhomme ; Yannick Torlini, Camar(a)de ; Elisabeth Filhol, Bois II ; Isabelle Grell, volume "128" Nathan sur l’autofiction…

â–º Grand entretien avec Sylvain COURTOUX…

â–º Créations de Yves Justamante, Matthieu Gosztola, Daniel Cabanis, Gilles Grangier…

Libr-événements

 â–º Du 22 septembre au 5 octobre 2014, RELECTURES 15, c’est 21 manifestations en entrée libre sur 15 jours… rassemblant 22 artistes…

Alexis Fichet, Nicolas Richard, Matthieu Dibelius, Jean-Paul Curnier, Céline Ahond, Maïder Fortuné, Vanessa Place, Frank Smith, Marc Perrin, Luce Goutelle, Charlotte Imbault, Guillaume Désanges, Ives Robert, Fantazio, Till Roeskens, Nathalie Quintane, Violaine Lochu, Gwenola Wagon, Hélène Cœur, Souleymane Mbodj, Emmanuel Adely, David Haddad

dans 7 structures de Seine-Saint-Denis et du Nord-est parisien…
l’Espace Khiasma (93), la Médiathèque Marguerite Duras (Paris 20e), le 116 (93), le Musée Commun (Paris 20e), la Maison des Fougères (Paris 20e), le Pavillon Carré de Baudouin (Paris 20e), Lilas en Scène (93)

une programmation jeunesse…
Jean-Paul Curnier, Souleymane Mbodj, carte blanche à l’association Belleville en Vue(s)

3 tables rondes…

Poétiques du témoignage
avec Frank Smith, Fiona McMahon et Geneviève Cohen-Cheminet

Big Data : construire du sens à l’échelle « n = tous » (politique et esthétique)
avec Frank Smith, Xavier de La Porte (sous réserve), Gwenola Wagon

Documenter la performance / Performer le document
discussion entre Guillaume Désanges et Olivier Marboeuf

et un salon des éditeurs !

Salon de (re)lectures avec les éditions : Les petits matins, Al Dante, Ère, Les inaperçus, Lignes, La Fabrique, Argol, Plaine Page, L’attente, Questions Théoriques, Le Bleu du ciel, Les Prairies ordinaires, Inculte, Amsterdam, Verticales, Argol, Autrement, Galilée, Seuil, La Différence, Bazar, Hapax, Nous, Le Mot et le Reste… — et les revues : Vacarme, NioquesMultitudesLe chant du monstreThéâtre publicCassandreDissonancesLignesLe Passant OrdinaireCe qui SecretArmée NoireLa Femelle du RequinNuméro ZéroBoxonContre-AlléeFrictions

Une manifestation produite par Khiasma
Programmation :
 Olivier Marboeuf et Sébastien Zaegel
Coordination : Sébastien Zaegel / pole.litterature@khiasma.net / 09 80 36 02 03
Contact presse : Amandine André / relectures@khiasma.net

 

â–º INTON’ACTION #4 _ Rencontres internationales de poésie et performances (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier : DATABAZ, 100 rue du Gond à Angoulême)

du 2 au 4 octobre 2014  ///// jeudi 2 octobre _ 20h30 _ DATABAZ Searching for Elias, documentaire sur Elias Pozornsky, artiste polonais présenté par Pierre-Yohan Suc et Magali Pobel (Cie Androphyne) ///// vendredi 4 octobre _ 20h30 _ DATABAZ

Martin Bakero (Chili / France)

Joel Hubaut  (France)

Ali Al-Fatlawi et Abdallah Shmelawi (Irak / Suisse)

Marguerite Bobey  (France)

///// samedi 3 octobre _ 11h-13h _ performances place des Halles et autour de la mairie 16h _ Ceci n’est pas une performance, action participative inscription 20h30 _ DATABAZ

Demosthène Agrafiotis  (Grèce)

Annie Abrahams (France / Pays-Bas)

Christine Quoiraud (France)

Thierry Lagalla (France)

 Entrée : 5 euros chaque soirée  // Pass trois soirs 10 euros

6 septembre 2014

[Chronique] Franck Doyen, Littoral et Champs de lutte, par Emmanuèle Jawad

Franck Doyen, Littoral, Atelier de l’Agneau, coll. "Architextes", automne 2013, 90 pages, 15 €, ISBN : 978-2-930440-69-9 ; Champs de lutte, peintures de Aaron Clarke, éditions Æncrages & Co, été 2014, 72 pages, 18 €, ISBN : 978-2-35-439-066-2.

 

Multipliant les pratiques d’écriture, Franck Doyen développe différentes formes dans ses deux derniers livres, en lien avec l’oralité (Littoral) et le travail d’une langue mise en espace avec des peintures d’Aaron Clarke (Champs de lutte).

 

Dans l’écart, entre la lecture et la performance, se situe sur un axe expérimental, la composition des pièces sonores de Franck Doyen (en collaboration avec Sandrine Gironde, improvisatrice vocale) dont Littoral marque l’entrée textuelle. S’attelant à un travail des écritures sous un mode pluriel, Littoral en appelle à la lecture performée, trouvant avec sa mise en espace et son aspect graphique, visuel, la forme d’un texte qui serait partition.

Si le motif du corps se retrouve dans l’articulation des deux livres (corps démantelé, morcelé dans Littoral, l’érosion des corps dans Champs de lutte) ainsi que, sur le plan formel, la mise en place d’un vouvoiement, également présent dans l’un et l’autre livre, les préoccupations d’écriture s’avèrent différentes d’un livre à l’autre.

 

Dans Littoral, l’avancée du texte procède par boucles, progressions lentes, dans des reprises et des retours de phrases, jusqu’au martèlement parfois des formes syntaxiques.

La réitération de certaines phrases, avec modifications uniquement dans leurs terminaisons, rythme le texte. La répétition peut être celle immédiate de mots, dans une accentuation du propos, ou celle différée de segments de phrases, à intervalles plus ou moins réguliers, dans le corps du texte. Dans un travail phonétique tendant vers l’oralité, plusieurs fragments d’une langue inventée circulent dans certaines sections du texte ainsi que dans les titres donnés aux différentes séquences.

 

Dans Littoral, la composition du texte s’opère en l’absence de ponctuation, trouvant dans la mise en place de traits horizontaux, de diverses longueurs, sinon les signes d’une ponctuation, les marques d’un blanc, dans l’absence de mots portés par endroits, trouant le texte. Les traits, dans leurs allongements ou resserrements, espacent différemment les fragments de phrases. La surface du texte ainsi lignée, pouvant s’apparenter, sur un plan sonore cette fois, à la mise en place d’une respiration plus ou moins longue. Ainsi, « _______à chacun de vos pas vous vous enfoncez un peu plus dans le blanc_______ ». Le texte se partage, trouvant à la moitié de son ensemble, une page entière de traits, ainsi striée et dénuée de mots. La réitération de cette page lignée se produit également, dans l’avancement du texte, à la suite d’une « distance ainsi parcourue l’est dans l’absence ». L’effacement, sous sa forme radicale, se produisant au sein d’une même séquence (maïnawa psss), sur une page blanche recto-verso.

 

Dans Littoral, « la chair comme la chose écrite résiste ». Le corps souvent morcelé ou perçu dans le développement de ses gestes et ses rituels, s’inscrit dans une temporalité de la quotidienneté (lever/ coucher, chaque matin/ chaque soir). Il participe à la description sombre d’un « paysage liquéfié », une fin du monde ou « du reste du monde » jusqu’à l’évocation d’un corps mort, criblé, victime. Dans « l’exténuement même », on assiste à la résistance d’un monde, sous les signes de l’écriture et d’un lieu reclus. On songe alors, dans cette nécessaire retraite, à Cabane d’hiver de Fred Griot.

 

Sur un autre axe d’écriture, Champs de lutte développe un travail sur des formes brèves où l’occupation de la page, partielle cette fois, resserre les bords d’une cinquantaine de poèmes, densifiant les énoncés. Si le corps peut être « révolutionnaire », il apparaît dans sa découpe, « chair-viande », et dans son érosion, sa décomposition. L’énumération de ses parties, « des langues des peaux des os » (prégnance des os dans l’ensemble du livre) s’inscrit, tout comme dans Littoral, dans les marques d’une temporalité (« chaque matin »). Le motif du corps s’articule à celui du langage perçu ainsi « matière-corps », la langue comme structure (« charpente »), rugueuse (« du gravier de la langue »). Ou encore fluide. La réitération de mots, dans un lexique relevant du corps et de la destruction, en prise alors avec une thématique du langage, dans les « épaves du signifiant ».

 

Quatre peintures abstraites d’Aaron Clarke – dont on pourra voir les notes d’atelier sur son site -, dans de superbes trouées vertes émergeant de masses sombres, rythment l’ensemble du texte de Franck Doyen. Deux d’entre elles marquent doublement l’ouverture de Champs de lutte, se laissant voir, pour la première, partielle tout d’abord, sur la couverture du livre, par le truchement d’une perforation ronde s’apparentant à un hublot, et que l’on découvre dans son ensemble, après avoir soulevé la couverture. Puis la seconde peinture, à l’introduction même du texte, entre la page de garde et le premier texte. Tâches lumineuses resserrées qui se développent ensuite en marge d’une surface noire, la bordant d’une coulée tranchante, vive, avant de se réduire à quelques îlots verts, dans les deux dernières peintures, trouant la surface craquelée qui pourrait être celle d’un sol.

4 septembre 2014

[digital] lancement de pictword sur iOS

Filed under: créations,News,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 13:11

De phAUTOmaton à pictword
D’avril à juin était exposée phAUTOmaton de Philippe Boisnard dans 7 musées de Russie et 3 villes françaises (Paris avec la SGDL, Poitiers avec l’Espace Mendes France et Orléans lors des premières transnumériques).
Oeuvre numérique à la fois dans l’espace réel (10 villes de Vladivostock à Poitiers) et sur le web en temps réel :
http://phautomaton.com

Philippe Boisnard vient de lancer pictword, qui reprend le même processus que phAUTOmaton, mais adapté à aux iphones et ipads (version pour android dans un mois).
Pictword permet de créer à partir de ses propres mots ou messages, ses photos. Et donc de participer à l’écriture collective du réel lancée par phAUTOmaton au niveau des visages. Les acquéreurs sont ainsi appelés à donner une image à leurs émotions.
Ce qu’il s’agit, au-delà de la mise en circulation d’une application dans un cadre commercial, c’est de constituer une oeuvre dans l’ouverture aux multitudes.
Le principe de l’oeuvre est délocalisé et d’une certaine manière abandonné aux participant qui téléchargeront pictword sur leur smartphone. L’oeuvre pictword dans son processus sera aussi multiple et grande qu’il y aura de PiWi qui seront pris par les participants.

Il s’agit ainsi de localiser l’oeuvre non plus dans des espaces muséaux, mais de l’ouvrir au lieu de vision actuelle : le smartphone ou bien la tablette. De même qu’il s’agit en ouvrant un tel outil de création, de biffer pour une part la notion de créateur. L’oeuvre ainsi se donne dans l’impossibilité de sa saisie dans sa fragmentation infinie.

vous pouvez accéder à pictword soit par :
http://pictword.com
http://facebook.com/pictword.com
applestore

[Libr-retour] Des modernes et des antimodernes

Dernière mise à jour pour le moment, un article qui, publié en 2006, n’était plus du tout disponible sur Libr-critique : il s’agit d’une réflexion sur l’opposition entre moderne et antimoderne – qui se subdivise entre antimodernisme conservateur et antimodernisme progressiste.

 

Mais comment peut-on encore être moderne ?, telle est la question que ne cessent de marteler depuis un quart de siècle tous ceux qui sont demeurés étrangers aux avant-gardes des années 60-70 ou qui ont pris leurs distances par rapport aux derniers avatars de la modernité. Dès 1981, dans Le Ruban au cou d’Olympia, le déjà classique Michel Leiris stigmatisait la « merdonité », cette dérive spectaculaire qui, suivant l’irrésistible flux capitaliste, tend à confondre modernité et actualité : « Notion stimulante mais caduque […], la modernité […] n’a-t-elle pas, camouflet à son nom même, cessé d’être moderne ? » (Gallimard, p. 248). Débutait une ère souvent qualifiée de « postmoderne », où l’on ne se contentait pas de dénoncer la dégradation de la modernité en modernisme — cette quête effrénée de la nouveauté —, ou encore les excès formalistes (purisme) et idéologiques (activisme révolutionnaire) : l’heure de la revanche sonnait pour tous les naufragés de la vague textualiste, qui s’empressaient de sonner l’hallali des avant-gardes pour claironner le retour à des valeurs sûres.

 

L’antimodernisme conservateur

A l’écart des polémiques qu’au sein de ce qu’on appelle « la vie littéraire » entretiennent les intellectuels médiatiques et des revues comme Esprit ou Le Débat, l’université n’est pas en reste, en la personne d’un de ses plus illustres représentants, Antoine Compagnon, professeur de notoriété internationale qui enseigne et à la toujours prestigieuse Sorbonne (Paris IV) et à l’Université Colombia de New York. Peu après Les Modernes (1984) de Jean-Paul Aron, mais sans tremper sa plume dans la même encre satirique, cet ancien disciple de Barthes entreprend de commencer un bilan qui s’apparente à une liquidation. Les Cinq Paradoxes de la modernité (Seuil, 1990), tout d’abord, mettent en relief les apories d’une modernité avant-gardiste dont l’éthique et l’esthétique de la rupture aboutissent au formalisme stérile et au progressisme illusoire, à la fétichisation du nouveau et de la théorie. « Le démon de la théorie » est précisément celui qui s’empare de ceux que l’on pourrait nommer les « terroriciens » si l’on voulait employer un mot-valise offrant un clin d’œil au Paulhan des Fleurs de Tarbes : dans leur lutte sans merci contre le sens commun, « ils soutiennent des paradoxes, comme la mort de l’auteur, ou l’indifférence de la littérature au réel », de sorte qu’ils échouent à débarrasser les études littéraires de la doxa (Le Démon de la théorie. Littérature et sens commun, Seuil, 1998, pp. 277-278). Avec beaucoup d’érudition et un art subtil de la nuance, l’historien de la littérature procède ainsi à une démythification de la théorie qui le conduit au constat d’échec des « Vingt Glorieuses » avant-gardistes. Pour légitime et salutaire que soit cette démarche, elle doit néanmoins être jugée à l’aune de ses conclusions : une suite d’apories ressortissant à une logique consensuelle de l’entre-deux. La justification qu’en donne l’auteur doit se lire conformément à la ligne directrice de l’ouvrage, à savoir le triomphe du sens commun : « L’aporie qui termine chaque chapitre n’a donc rien d’accablant : ni la solution du sens commun ni celle de la théorie n’est bonne, ou bonne toute seule. On peut les renvoyer dos à dos, mais elles ne s’annulent pas l’une l’autre, car il y a du vrai de chaque côté » (p. 281). Les meilleurs exemples de cette pensée molle se trouvent à la fin du chapitre sur le style, où l’on apprend que « le style existe bel et bien » (p. 208), et de celui sur l’auteur : « la présomption d’intentionnalité reste au principe des études littéraires […], mais la thèse anti-intentionnelle, même si elle est illusoire, met légitimement en garde contre les excès de la contextualisation historique et biographique » (pp. 98-99).

 

En fait, malgré la posture d’épistémologue modéré qu’adopte Antoine Compagnon, corrélative d’une position de surplomb (se différenciant de la théorie littéraire, sa théorie de la littérature se pose comme une critique de la critique, un archidiscours déontologique chargé d’évaluer la recherche littéraire avec scepticisme et relativisme), on peut se demander si, dans sa conclusion générale, il ne nous livre pas lui-même l’explication de son engagement critique : « L’attitude des littéraires devant la théorie rappelle la doctrine de la double vérité dans la théologie catholique. Chez ses adeptes, la théorie est en même temps l’objet d’une foi et d’un désaveu : on y croit, mais on ne va quand même pas faire comme si on y croyait tout à fait » (p. 278). Témoigne sans doute encore de cette projection l’illustration supplémentaire qu’il donne de cette attitude dans Les Antimodernes (Gallimard, 2005), manifestant à cette occasion une incomparable ingéniosité de casuiste : « En théorie, Barthes défend des idées modernes ou même d’avant-garde, mais en pratique il ruse avec ses idées […] » (p. 418). De même, la formule paradoxale de Barthes qu’il cite — « être d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort ; être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore » (p. 433) — n’éclaire-t-elle pas sa propre position ? Se reconnaître dans l’antimodernisme tel qu’il le définit, c’est-à-dire « l’arrière-garde de l’avant-garde », n’est-ce pas se repositionner en fonction de sa situation universitaire ? Sinon, comment comprendre une telle réactualisation de la Querelle entre Anciens et Modernes, ou plutôt cette parade triomphale de néo-Anciens ou Modernes traditionalistes dans un paysage littéraire d’après la bataille — ciel de traîne après la perturbation —, cette tentative pour réhabiliter les «réactionnaires de charme » (p. 448) et faire des antimodernes « les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés » (p. 8), « des modernes en liberté » (p. 14), des consciences critiques qui ont « été les véritables fondateurs de la modernité et ses représentants les plus éminents » (p. 19) ? La parenthèse théoriciste (terroriciste ?) achevée, il s’agit désormais de remettre à l’honneur certaines notions (« l’auteur », « le monde », « le style »…), des figures mises au rebut par les récentes avant-gardes (Benda, Paulhan, Gracq…), des valeurs comme le respect de la tradition, le goût du sublime, ou encore l’amour de la langue, sans oublier la discipline reine de la Sorbonne que constitue l’histoire littéraire — dont l’auteur de La Troisième République des lettres (Seuil, 1983) redore le blason au travers de l’hommage rendu au « grand patron des études littéraires en France » (Lanson)i, et qui, apanage des savants, reste (redevient) pour lui le fondement de la recherche universitaire1. Ainsi la stratégie démonstrative à l’œuvre des Cinq Paradoxes de la modernité aux Antimodernes, en passant par Le Démon de la théorie, peut-elle se condenser en cette formule : dater les Modernes qui ont voulu faire date et exhumer les « inactuels ».

 

Dans cette perspective, Antoine Compagnon dresse un portrait tout en nuance et en profondeur des antimodernes : loin d’être de simples réactionnaires ou conservateurs traditionnels, ce sont des êtres politiquement, éthiquement et esthétiquement ambivalents — « modernes déchirés », « modernes intempestifs » (p. 7), « modernes vus de dos » (p. 441), terriblement sublimes, « à la droite de la gauche comme à l’arrière-garde de l’avant-garde » (p. 445)… Et puisque ces inactuels sont plus actuels et plus modernes que les plus modernes des contemporains, il convient de substituer aux appellations péjoratives celles de Paulhan et de Barthes : mainteneurs, conservatifs ou réactifs, au lieu de conservateurs ou réactionnaires… Cette logique du retournement paradoxal prévaut jusque dans la définition qui inaugure la première partie (« Les Idées ») : « l’antimodernité entendue non comme néo-classicisme, académisme, conservatisme ou traditionalisme, mais comme la résistance et l’ambivalence des véritables modernes » (p. 17). Rien d’étonnant, donc, à ce que la section consacrée à la cinquième composante antimoderne procède à un détournement de Kant, pris en tenaille entre Emerson et Burke, « premier théoricien de la contre-révolution » (p. 111) : ignorant la relecture qu’opère Lyotard de la Critique du jugement esthétique dans Le Postmoderne expliqué aux enfants, à savoir que « c’est dans l’esthétique du sublime que l’art moderne (y compris la littérature) trouve son ressort, et la logique des avant-gardes ses axiomes » (Le Livre de Poche, 1988, p. 20), Antoine Compagnon fait du sublime une caractéristique de l’antimodernisme sous prétexte que, même chez Kant, la terreur — « l’émotion sublime par excellence » pour Burke (p. 111) — fait toujours partie intégrante de cette catégorie. Or, l’esthétique antimoderne se rattache au beau, et non au sublime, dans la mesure où elle se détermine, entre autres traits distinctifs, par le fini, le continu et la terreur, et non par l’infini, le discontinu et l’horrible (qu’on se rappelle l’aphorisme de Jarry au principe d’un art de l’informe : « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté »ii).

 

La tentative d’annexion de ces trois hérauts de la modernité que sont Flaubert, Baudelaire et Barthes n’a rien de surprenant non plus : à ce stade, on ne saurait craindre d’avancer que nous avons bel et bien affaire à une subversion du moderne par amalgame. Comment peut-on en effet ranger sous la même bannière de Maistre ou Bloy et Baudelaire ou Flaubert, dont Bourdieu a montré le rôle prépondérant dans l’invention de la modernité, le premier en imposant un nouveau nomos (l’autonomie artistique) et le second en révolutionnant le roman par la subordination du sujet à la forme ? Comment mêler des écrivains politiquement conservateurs et esthétiquement traditionalistes (Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bourget, Barrès…) à d’autres plus novateurs et progressistes (Breton, Bataille, Barthes… — pour rester dans la liste des noms commençant par la deuxième lettre de l’alphabet) ? Comment mettre sur le même plan Gracq et Barthes : si tous deux ont pratiqué l’écriture fragmentaire et sont philologues, au sens d’amoureux de la langue, est-ce de la même langue qu’il s’agit ? A celui dont l’écriture préférentielle s’ancre dans un XIXe siècle qui s’achève avec Proust, la verve satirique, le beau style, la finitude rhétorique et le purisme linguistique ; au maître du structuralisme, au sémiologue, au fervent défenseur des avant-gardes, à l’écrivain jouisseur du texte, le ludisme, la langue absconse, l’infinitude vertigineuse de l’espace scriptural… A l’évidence, pour réussir à intégrer ces deux figures antithétiques dans la catégorie fourre-tout des antimodernes, il a fallu tirer le plus moderne vers le classicisme et le plus classique vers le surréalisme… Au problème de l’aplanissement — lequel est poussé jusqu’à la provocation dans l’affirmation finale : « L’antimoderne est le neutre où Barthes rejoint de Maistre » (p. 448) — s’ajoute celui de la survalorisation : est-il légitime de réduire au même deux auteurs qui n’ont pas joué un rôle égal dans l’histoire de la littérature contemporaine ? Plus généralement, la notion d’antimodernisme est trop équivoque et trop large, d’autant plus floue que manque une étude contextuelle des conditions dans lesquelles, pour chaque état du champ, s’effectue le rejet d’une modernité particulière. La volonté de réévaluer une vague tendance idéologico-esthétique ne pouvait qu’aboutir à une double erreur de perspective, historique et méthodologique : l’hyperfocalisation (ou effet de zoom) rend à ce point aveugle qu’on en vient à décréter que la quasi-totalité de la littérature post-révolutionnaire est antimoderne… (Et que faire des Stendhal, Hugo, Zola, Jarry, Breton, Bataille, Malraux, Queneau, Sartre, Beckett, Genet, Ionesco, Camus, Simon, Duras, Butor, Perec, Guyotat, Novarina ou Prigent, pour ne citer que quelques représentants majeurs de la modernité ?). Rendons cependant à Antoine Compagnon ce qui lui appartient : une hyperlucidité qui lui fait reconnaître à la première page de sa conclusion que sans doute « trop d’antimoderne tue l’antimoderne » (p. 441).

Se positionnera parmi les Antimodernes que décrit Antoine Compagnon l’auteur de L’Enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature : la postlittérature, c’est la disparition de la littérature dans un univers sans autorité ni valeurs, où triomphent la haine de la langue, le ludisme et le politiquement correct. Et Richard Millet de préférer la civilisation qui favorise la ferveur du sens, le vertical à l’horizontal, le singularisme à l’universalisme et les anti-Lumières au progressisme laïc : fustigeant un Nouvel Ordre Moral qui, pour lui, englobe le « révisionnisme littéraire », les Droits de l’Homme comme les minorités ethniques, religieuses et sexuelles, il se pose comme adepte d’une esthétique normative et d’une langue hypostasiée, se range du côté de la spiritualité chrétienne, de l’aristocratisme, de la vérité auctoriale, de l’œuvre, du style et de la métaphore.

 

L’antimodernisme novateur

 

Si, à la fin de la même année 2005, dans Dada et les arts rebelles (Editions Hazan), Gérard Durozoi se détermine également par rapport à l’idéologie moderniste, il ne propose pas pour autant la même définition de l’antimodernité : selon lui, il s’agit d’une résistance novatrice à la « surenchère formelle » (p. 8) qui a fait dériver les Modernes jusqu’à la « post-modernité ». Non que le critique d’art ne soit pas conscient des questions que l’on peut légitimement se poser face à toutes les avant-gardes : « Quelle portée attribuer à une contestation qui, tout en se prétendant radicale et définitive, doit périodiquement resurgir ? Cette crispation sur la négativité, cette réactivation des démarches agressives contre le goût et l’art tel qu’il continue à être admis, ces indifférences multiplement répétées à l’égard de l’avenir comme du passé, n’indiquent-elles pas amplement leur vanité ? Quelle confiance accorder à des mouvements qui déprécient au lieu d’exalter, et qui semblent piétiner rageusement, mais de manière impuissante ? » (p. 11). Mais, se penchant sur « l’horizon mental » constitutif de notre contemporanéité, il en vient à une conception clivée de l’avant-gardisme pour appréhender un fait artistique et philosophique majeur : la critique des excès esthétiques et idéologiques qu’en un siècle ont perpétrés les avant-gardes modernistes par des « avant-gardes rebelles » qui, de Dada au lettrisme et au situationnisme, en passant par le surréalisme, Cobra, Fluxus ou l’actionnisme viennois, se sont souvent révélées tout aussi virulentes et subversives, mais pas de la même façon.

 

Sans vouloir dresser un parallèle systématique entre deux ouvrages très différents, un essai original et un vade-mecum qui, appartenant à la collection « Guide des arts », contient de courts articles classés par ordre alphabétique dans trois parties (« Techniques et concepts communs », « Mouvements » et « Artistes »), concentrons-nous sur les deux séries d’antinomies qui s’en dégagent. La première confronte à une modernité remontant aux Lumières une antimodernité conservatrice : Contre-Révolution, Anti-Lumières versus Révolution, Lumières ; antidémocratisme, antirationalisme humaniste, voire idéaliste vs rationalisme matérialiste, antihumanisme ; conservatisme (poids du passé et de la tradition) vs progressisme (priorité à l’avenir et à l’innovation) ; « théologie du péché originel » (p. 88), « vérité éternelle de la Chute » (p. 90) vs « métaphysique moderne du progrès », « hubris sacrilège des modernes » (pp. 88 et 90) ; pessimisme individualiste et mélancolique vs optimisme réformiste ; vitupération des « prophètes du passé » vs lyrisme messianique ; imprécation vs ludisme ; philologie, purisme linguistique vs misologie, purisme formel ; scepticisme, indépendance, ambivalence vs arrogance, radicalisme, activisme politique…

 

La seconde oppose « les avant-gardes rebelles » (antimodernité novatrice) aux avant-gardes modernistes : tabula rasa de toutes les valeurs libérales, de toute tradition, de tout goût officiel, « déterminé davantage par la rumeur et la marchandise que par l’expérience des œuvres » (p. 67) vs rationalisme utilitariste, société de consommation et de communication ; exploitation des forces dynamiques actuelles (« utopie inverse de celles des Modernes », p. 10) vs conception téléologique de l’Histoire, foi en l’avenir ; désengagement vs engagement politique ; créations collectives et éphémères, artiste comme « "monteur" ou organisateur de l’expérience sensible » (p. 10) vs mythologie du créateur et de ses œuvres éternelles ; amateurisme vs esprit de sérieux ; activité du public (cf. happenings) vs passivité ; prédilection pour le chaos, l’informe, les forces irrationnelles, l’automatisme vs prédominance de l’ordre rationnel, la maîtrise de la forme ; promotion du « bricolage ludique » (p. 18), de formes « impures » telles que le ready-made, le photomontage et le collage, qui « conteste radicalement l’opposition entre matériau réputé artistique et déchet banal » et qui, « détruisant l’image homogène, […] découvre une esthétique de l’hétérogène et du contradictoire » (p. 34) vs purisme formel, homogénéité, noblesse des matériaux…

 

Malgré leurs profondes divergences, les deux livres ont comme point commun tout à fait significatif d’assimiler la modernité aux modèles canoniques de l’avant-gardisme — qui, selon Jean Clair, n’est pourtant qu’une « idée clivée de la modernité »iii. Or, de Gide à Desportes, en passant par Proust, Céline, Michaux, Sartre, Camus, la surréflexion (Bonnefoy, Du Bouchet, Dupin, Jaccottet…), Ernaux, ou encore Koltès, nombreux sont les mouvements et les écrivains novateurs et progressistes à avoir résisté au terrorisme groupusculaire, à l’éthique et l’esthétique de la tabula rasa, au lyrisme prophétique, au radicalisme théorico-politique et, plus généralement, aux excès en tous genres (hyperformalisme, libération de l’inconscient, exploration de l’informe, expérimentation des formes hétérogènes les plus extrêmes…).

 

Faut-il être absolument moderne ?

 

Les deux concepts les plus marquants depuis un quart de siècle, ceux de « postmoderne » et d’« antimoderne », révèlent la volonté d’échapper à un certain académisme moderniste. Car si la question s’est posée de savoir s’il faut être absolument moderne, c’est que bien évidemment le paradigme moderniste était devenu une norme. Ce que ne manque pas de souligner Henri Meschonnic, dans Célébration de la poésie par exemple : « […] "la tradition des avant-gardes", tradition de la provocation. L’ennui est justement que c’est déjà aussi une tradition » ; « Le comble […], c’est de se croire moderne parce qu’on fait du bruit dans le contemporain » (Verdier, 2001, pp. 93 et 203). D’où certaines tentatives pour émanciper le contemporain du moderne. C’est le cas de Dominique Fourcade, qui, après avoir posé dans Outrance Utterance et autres élégies la « non-identité du contemporain au moderne » (P.O.L, 1990, p. 12), affirme dans un entretien avec Henri Bauer : « Il me semble que le moderne a été réalisé […]. Il n’y a donc surtout pas, surtout plus, à être absolument ni résolument moderne. Mais il serait beau d’être contemporain, il serait beau et juste de l’être, selon une forme à inventer dans la mesure même où le contemporain, qui est une nuit, s’invente » (Java, n° 17, été-automne 1998, pp. 67-68). Le problème est que le contemporain se confond le plus souvent avec l’actuel, c’est-à-dire la totalité éclectique de ce qui est en vue dans le champ, le fourre-tout anomique de la littérature au présent qu’imposent aussi bien l’univers éditorial ou journalistique que les panoramas universitaires. Reste la notion d’« extrême contemporain », forgée par un collectif prestigieux (M. Chaillou, J. Deguy, D. Fourcade et J. Roubaud) lors d’un colloque en 1986 dont les actes furent publiés l’année suivante dans la revue Po&sie, peu avant que naquît la collection du même nom chez le même éditeur (Belin)… Mais elle est déjà datée, du fait qu’elle constitue un label — qui, en outre, recouvre une entreprise essentiellement patrimoniale.

En définitive, toutes ces critiques de la modernité au profit de la contemporanéité, de l’anti- ou de la post-modernité, oublient que le moderne, qu’il soit ou non d’avant-garde, se définit précisément par une posture critique qui implique une constante remise en question, un perpétuel dépassement. A la fin des années cinquante, Ionesco rappelait que le propre de l’avant-garde est de toujours s’opposer aux normes contemporaines : « […] le véritable art dit d’avant-garde ou révolutionnaire, est celui qui, s’opposant audacieusement à son temps, se révèle comme inactuel » (« Toujours sur l’avant-garde », 1958, dans Notes et contre-notes, Folio, 2003, p. 96). Et depuis les années quatre-vingt, Christian Prigent — qui, dans L’Incontenable (2004) par exemple, montre que derrière des apparences de roman à la mode, « branché à l’idéologie d’époque »iv, Le Surmâle de Jarry est un roman moderne au sens où, creusant « l’Autre dans le Je et l’autre jeu (de langue) dans le jeu (de la fiction précodée) », il est habité par le négatif (l’innommable) — ne ménage pas ses efforts pour nous prévenir que « refuser l’idée moderne, la caricaturer dans la crispation avant-gardiste ou la diluer dans le fourre-tout post-moderniste », c’est oublier qu’« écrire produit, contre les idées, de la pensée »4, que le moderne a l’impossible comme horizon et qu’il est un incessant état de crise, une inlassable érosion « des savoirs d’époque »4, « la conscience du négatif, le rappel têtu du malaise, la dénonciation de l’idylle avec la légende du monde (le monde identifié aux représentations que la "culture" en donne) »4, bref, une conception de la langue comme langue étrangère et de la littérature comme question-de-la-littérature.

 

Indépendamment de tout parti pris, il convient de faire obstacle à ce « démon de la théorie » qui pousse universitaires, écrivains et essayistes à subsumer les pratiques particulières sous de trop vastes et vides appellations — à ce travers qui trouve une explication dans une loi plus ou moins implicite du champ littéraire français, selon laquelle il n’est de position visible sans discours généralisant. Plutôt que de tomber dans l’hypostase, il est préférable d’analyser rigoureusement des postures singulières qui, à chaque état du champ, contribuent à enrichir notre appréhension du monde (et) de la littérature et/ou renouvellent des motifs ou des formes spécifiques.

 

 

 

i Cf. Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres, Seuil, 1983, p. 59, et Le Démon de la théorie, Seuil, 1998, p. 20.

ii Alfred Jarry, L’Ymagier, n°2, janvier 1895 ; repris dans Œuvres complètes (édition de Michel Arrivé), Gallimard, « La Pléiade », t. I, 1972, p. 972.

iii Cf. Jean Clair, La Responsabilité de l’artiste. Les avant-gardes entre terreur et raison, Gallimard, 1997. Pour avoir participé depuis un quart de siècle à toutes les polémiques sur « la crise de l’art contemporain » et publié de virulents essais (Considérations sur l’état des Beaux-Arts. Critique de la modernité, Gallimard, 1983 ; De la modernité considérée comme une religion, L’Echoppe, 1988…), le critique d’art reconnu qui a dirigé le Musée Picasso (Paris) de 1989 à 2005 est perçu comme un antimoderne (au sens négatif de contempteur de la modernité).

iv Voir, respectivement, Christian Prigent, L’Incontenable, P.O.L, 2004, pp. 89 et 106 ; Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 28 ; A quoi bon encore des poètes ?, P.O.L, 1996, p. 10 ; Salut les modernes, P.O.L, 2000, p. 29.

2 septembre 2014

[Texte] Edith Msika, L’invention de LUM

Dans cet extrait inédit d’un livre prévu pour 2015, l’histoire n’est pas en marche mais en démarche… C’est le temps de la réversibilité, de la vie dans les fichiers… Toujours aussi remarquable, Edith Msika ! [De la même auteure sur LC, lire "tous ces trains tous ces rails"]

 

De quand date l’invention de LUM ?

Du moment où la réversibilité de toute chose a été constatée. C’est une invention qui a demandé beaucoup de préparation, de préalables, de recherche sur le fichier central. LUM s’en est chargé. Il a fallu chercher dans des cahiers, carnets et autres supports papier, puisque les faits étaient indiqués avant d’avoir été numérisés ; ou plutôt, ils n’avaient jamais été numérisés ; ou plutôt, le mot même n’existait pas.

Ça a été le début de la réversibilité, le moment où toute chose pouvait se conjuguer à l’envers : se passer, puis se dépasser, se penser, puis se dépenser, se faire, puis se défaire.

Alors il a cherché dans les petits détails, les petites différences, où se logeait le sens, où commençait l’histoire ; c’est son invention.

 

Tout d’abord il y a mars, un mois de mars, suivant février, précédant avril. Mars, les "m" de LUM, brouillon de travail, chants liturgiques, atmosphère monacale, précision : narration sur l’indifférence des personnages, ou leur manque d’épaisseur, ou autre chose les concernant. A la fois les identités sont fixées, LUM est très vite fixé là-dessus, mais une fois fixées, c’est comme si elles étaient fixes, comme plantées sur un socle, vissées.

Reprise. Kierkegaard. Ce qui peut exister en bleu. Picasso, son travail acharné, son bâclage de la fin, pris dans la vitesse. Détours. Henry James. Un saut en parachute, un saut proposé, non accepté, un saut comme un défi. LUM ne veut pas sauter, ni même se déplacer sur le lieu du saut. N’a rien à faire avec le parachute. Ne connaît pas le nom (le connaît mais voudrait faire comme s’il ne connaissait pas le mot).

 

La pratique liturgique. Ces voix d’homme portées par les cintres. La légère résonance de l’alleluia. Pluie. Pluie de toujours, pluie dehors. Le phénomène liturgique s’accommode de la pluie, le précède, l’enveloppe, l’aime. Le principe liturgique aime la pluie de l’adoration. Et la réversibilité commence aussi ici, dans le danger des contigüités, il faudra aussi l’expliquer. LUM l’expliquera, aussi longtemps que les alléluia résonneront sous le transept. Il y aura réparation. Toutes les réparations nécessaires auront lieu, en un temps vif, ou bien la ruine se saisira des lieux, et les ronces envahiront les voûtes, donnant au lieu un aspect propice aux rassemblements illicites.

 

Il est encore trop tôt pour définir vraiment la préparation de son œuvre, l’invention de LUM. Son rêve romantique de retraite provinciale n’est pas tout à fait au point. Perec. Il est conditionné par le fichier central, ce qu’il y trouvera, comment il l’abordera. Liturgie de Jérusalem, du 4e siècle, voix de bourdon, bourdon long, bourdon en sous-sol.

 

La réversibilité exclut la vérité, de cela, LUM est certain, comme les coquelicots ont recommencé à border les routes de campagne parce que les pesticides seraient moins employés, et même si c’est trop tard : ce sont des coquelicots différents des siens, de ceux qu’il a vus avec ses yeux il y a longtemps. Structures avec coquelicots. Souvenirs anciens de coquelicots à dessiner, de difficultés de coquelicots, de dessin raté, de dessin réussi, de dessin obligatoire : coquelicots ! – de coquelicot détaillé, de coquelicot au détail, en pétales -. Dessin regardé, obligé, regardé, scruté, défini. Ordre mauvais du dessin. Ordre de la reproduction. Ordre de la représentation. Ordre de la maladresse.

 

Reprise. Du début. Reprise, par le Narcisse du Caravaggio, par Picasso et la toile blanche, par la fiction qui fonctionne, la fonction qui fictionne, par le parachute qui frissonne et lentement à l’arrivée après la chute, se replie en se défaisant gracieusement. Reprise par les encres différentes et les largeurs des pointes qui tracent, hors des fichiers. Elles ont tracé On n’écrit pas avec des idées, avec son intelligence, mais avec son foie, ses yeux, etc. Elles ont tracé L’angoisse peut procéder de la poussière, dans la nausée d’un insu. Les pointes ont tracé avec des encres qui parfois, exagérément prenant le soleil, se sont transformées, de bleues devenues mauves absorbées, mauves conniventes comme un clin d’oeil.

 

 

*

 

 

Les neurosciences évacuent la chose psychique, c’est bien pratique. Lorsqu’il s’attaquera au fichier central, qu’il s’en approchera, LUM devra se souvenir de cela. Rien ne sera tangible, il le pressent. Perec parle sans retenue de sa gêne à écrire, et de sa gêne d’être gêné. Le problème serait d’arriver à la sincérité, dit-il. LUM observe soigneusement, bien que sans aucun ordre, l’ensemble des arguments, il y butine de quoi nourrir son invention, il est bien heureux d’avoir la possibilité de se livrer à une tâche aussi inutile.

Les pères de la littérature, les pères de la littérature européenne, des trois Europe, goethéenne, nietzschéenne, valéryenne, ceux qui sont cités, ceux qui font référence, LUM sait qu’ils vont l’aider dans sa tâche, ils vont amicalement l’aider.

 

LUM se perd parfois dans les indices et les pelures de fiction, mars perdure, avec la mémoire, qui se transforme dès qu’écrite. Il ne cherche plus, se relaxe, se balance dans une chaise à bascule, laisse venir l’anamnèse,

 

[A.− LITURG. PrieÌ€re qui, dans la messe, suit la consécration et rappelle le souvenir de la Rédemption.

Rem. Attesté ds Lar. 20e, Marcel 1938, Lar. encyclop., Quillet 1965.
B.− MÉD. (psychol., psychanal.). Reconstitution de l’histoire pathologique d’un malade, au moyen de ses souvenirs et de ceux de son entourage, en vue d’orienter le diagnostic ; les données de cette reconstitution. Synon. anamnestiques :
Elle [la psychanalyse] a vu la nécessité de relier l’explication aÌ€ l’histoire et aux significations accumulées dans le sujet individuel : l’
anamneÌ€se recherche dans le cours tumultueux des effets les theÌ€mes directeurs et, derrieÌ€re les theÌ€mes, les événements individuels qui, chaque fois, ouvrent le sens d’une situation psychologique donnée. E. Mounier, Traité du caracteÌ€re,1946, p. 45.

 

les idées de poètes américains, il refuse désormais de séparer tous ses cerveaux. Les neurosciences n’auront pas sa peau, ni son corps ni son esprit. Il doit accélérer un peu pour le fichier central, mais les choses avancent. N’a pas encore statué sur l’ordonnancement de l’œuvre, les éventuels intertitres, les grands basculements inhérents, inévitables, pressentis, requis, interrogés, les questions subsidiaires et l’immense honneur de l’adoubement.

 

LUM a décidé de s’occuper tranquillement des travaux intermédiaires, ceux qui lui font plaisir, de manger le dessert avant le plat principal, ce qu’il n’a jamais au grand jamais fait, c’était interdit par le code de l’éducation. Il s’est arraché aux préoccupations ordinaires, à l’attrait maléfique des coquetteries citadines, et s’est, en mars, penché sur ce qui ne fut jamais pensé.

Il s’est d’abord beaucoup fourvoyé ; les erreurs sont nombreuses lorsqu’il s’agit d’une invention, tout le monde sait cela, cela donne lieu à d’ineffables légendes et de juteux profits dans le monde capitaliste des produits. Aujourd’hui que les rayons sont désertés et les produits en déshérence vendus par lots bradés, on commence à y voir plus clair dans l’essentiel, dans le reste. Écrire sur le reste sera son invention, son occupation viagère, debout, sur une table de Trochin, tachant de faire le vide dans les éléments bas de l’environnement, tachant de n’en demeurer qu’à l’espoir, l’élévation, la petite rumeur cristalline de la trace mince.

Pluie. Clarinette, hautbois, clavecin. Invention de Bach.

[c) MUS. Courte pièce polyphonique caractérisée par des effets curieux et nouveaux. Les Inventions de J.S. Bach ; les six inventions du dernier acte de Wozzeck de A. Berg. (Ds Mus. 1976).]

 

Réinscrire la trace inlassablement, dans le silence qu’elle manifeste. La réinscrire lentement, avec son bruit, son propre bruit caractéristique, chaque trace produisant un bruit spécial. La réinscrire comme preuve de son vivant, sans questions. La réinscrire avec sa main : le bruit de la pointe crissant sur le papier (les lignes du papier, le traçage horizontal, la séparation des mots).

Comme objet physique, montagne d’immondices, obstacle, le débarras de l’écriture. Reprendre à zéro. Rien d’autre : le corps est dans la langue.

Répétition, principe de la variation, Bach, Mozart.

 

 

LUM ne réfléchit pas. Par exemple : une curiosité indécise. Charles Juliet. Des pointes plus sèches. Des blancs, bien sûr, sans les blancs, la trace ne se saisit pas, mais aussi des blancs comme suspensions, comme souffle suspendu, balançoire, caprice du temps. Des qualités de blancs différents, comme des phrases suspendues lorsque l’interlocuteur veut laisser en suspens le dialogue. A ne pas souligner.

 

L’invention de LUM comporte de nombreux dialogues, mais il doit les orchestrer depuis l’extérieur ; sans entrer dans le fichier central ; sans toucher au cœur nucléaire ni aux sentiments ; sans voir très précisément les visages, c’est à dire les expressions, sans que les expressions l’influencent, pour qu’il ne sache pas. LUM se crée de nouvelles contraintes, sans cesse, pour que son invention soit valable, reste crédible, tienne la route, s’impose. L’invention de LUM, c’est la grande affaire des cerveaux multiples et de la résistance aux neurosciences. LUM y joue sa survie de mars, avril et mai. Autant dire l’éternité.

 

LUM observe que dès qu’il tente d’entrer dans le fichier central, rien ne va plus, c’est l’ère glaciaire, l’ennui mortel, il devra user de subterfuges, ça lui répugne. En face de lui, la ceinture de l’imper mastic bien ajustée, passée dans les passants, chapeauté, chaussé de marronnes confortablement moches à semelle plastique moulée comme tout ce qui dorénavant avilit, un vieux lui sourit en retour. Ses joues sont aspirées de l’intérieur par l’absence de dentier, son teint, jaune. Il tient un sac en plastique, l’autre marqueur indélébile de l’avilissement contemporain, empli de choses non identifiables, le tient serré contre lui, et quand il rend son sourire, semble deviner celui que LUM a du laisser échapper.

Bruits durables. Bruits ferroviaires. Rails conjugués. Hoquètement des wagons. Freins puissants.

 

Dans l’ordre de la réminiscence et à propos d’une femme qu’il avait connue, femme d’un écrivain ni majeur ni mineur, ni même écrivain, femme qui, suite à sa séparation, aux subsides conjugaux disparus, avait dû s’adonner à des travaux d’analyse subalternes, tentatives de description, comptes rendus pour que des firmes assoient mieux encore leur pouvoir sur les corps, LUM pense que le milieu l’avait récupérée, elle avec d’autres, que le milieu n’aime rien tant que les esprits décalés pour les absorber, les déglutir, les caresser de l’intérieur de leurs organes, les nourrir puis les digérer et les expulser enfin.

 

Mais LUM ne veut pas entendre parler de la sociologie, pas plus que des activités touristiques en expansion. Il veut arriver directement au centre des choses, arriver au vide plein. Seul le vide plein pourra permettre la réinitialisation correcte du fichier central, avec ses accidents, ses aspérités, ses manques, ses trous, bref, son absence définitive de régularité et de symétrie.

Le travail de LUM prend une ampleur qu’il essaye de juguler avec un intérêt pour les variations de la météorologie, intérêt largement partagé depuis le constat de la réversibilité. Il ne peut pas faire comme si ça n’existait pas, comme si l’histoire était toujours en marche, alors qu’elle est en démarche, en oscillation privée de cardinalité.

Il prend appui sur la théorie du changement brusque chez Virginia Woolf : brusquement s’interrompre pour écrire autre chose – et la transpose, s’occuper d’un fichier annexe, mineur, une broutille -.

Dans Molloy, il trouve ce qu’il ne cherche pas, la preuve de la réversibilité naissante, en 1947 : Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. 

 

LUM s’entraîne dans la giration infinie, profitable, productive, effective, efficace et, dans sa giration, suit avec Mallarmé, ce jeu insensé d’écrire, s’arroger, en vertu d’un doute – la goutte d’encre apparentée à la nuit sublime – quelque devoir de tout recréer, avec des réminiscences, pour avérer qu’on est bien là où l’on doit être.

 

LUM se sent distrait, et rêveur. Il voit le printemps arriver sans qu’il arrive, les choses n’arrivent plus, chaque jour apporte son lot bradé de choses qui devraient arriver et n’arrivent plus. Les choses ne tiennent plus, le soleil par exemple, ne tient plus, il faut que des nuages arrivent. Ce qui doit arriver n’arrive pas et vice-versa. Rien de stable dans ce monde. Aujourd’hui au sommet ; demain au bas de la roue. De mauvaises circonstances nous mènent ; et nous mènent fort mal. Le Neveu de Rameau, au Palais-Royal.

 

Dans les nuages, LUM cherche les fichiers adjacents. Il sait que le fichier central ne va pas du tout le détendre, va le tendre, il sera tendu, et ne pourra plus répondre que par monosyllabes, comme ça : mm, ou d’autres du même acabit, des monosyllabes excédées.

Pourtant, le délai se rapproche, mars-avril-mai, c’est vite passé.

Oui, alors, le dialogue de tous temps rêvé, chacun sur ses positions :

  • A quoi rêvez-vous ?

  • Vous ne m’écoutez pas…

  • Que faites-vous ?

  • Rien.

 

Il manque une pièce. L’invention de LUM peut-elle négliger les ensembles ? Le vide plein, le malentendu, sont des voies d’entrée dans le fichier central, il en est sûr. Pour le reste, la nouvelle donne de la réversibilité appuie en continu sur le Messer Gaster, donne l’impulsion, couvre les initiatives, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j’appelle vertu et vertu ce que j’appelle vice. Diderot, la réversibilité ? Déjà ?

 

L’invention de LUM peut continuer. Il doit y aller à petits pas, il le sait, un peu comme on sirote un très bon alcool. Il y a des procédures qui ne suffisent pas, et d’autres qui sont nécessaires. Il se rassure dans sa manière d’aborder le fichier central.

Se déploient les timidités ; il se souviendra plus tard. Plus tard ne veut pas dire jamais, ni même plus tard, il y a plusieurs sortes de plus tard ; il découvre l’art de la nuance, le temps n’a plus de prise, longtemps il l’a mesuré, compté, décompté, appréhendé, estimé, soupesé, comme s’il pouvait avoir un poids, peser. Oui, il pèse, mais pas dans l’invention.

 

C’est à l’invention que LUM doit son changement, par elle que les dimensions se répondent, par elle que les réponses peuvent advenir. La nécessité des réponses comme nécessité vitale, au sens des faits divers, dans le sens que les faits-divers nourrissent les réponses supposément appropriées, permettent au socius de s’ajuster, en permanence, dans l’oscillation infinie des morales provisoires, de réguler les enfermements, de pratiquer l’événement comme les multiples matières sont barattées dans le temps, puis inscrites,

à la manière de, et

de manière à.

Il rêve encore. Satire sociale. Petits principes. Grandes figures.

Pas forcément la bonne voie. Mais remonte le courant.

 

LUM ne se souvient pas. De rien. Sa mémoire le trahit au moment où il veut mettre la main sur le regard, l’expression de la bouche, le détail d’un angle. Mais le véritable inventeur de la mémoire n’a pas besoin d’ajouter de corde à la lyre, ni de lettre à l’alphabet : c’est chacun de nous à l’instant où il retrouve, avec le souvenir qui revient comme un cadavre abandonné, la solitude et l’avarice d’un enfant capable de compter pendant des heures ses gains au jeu, les pages des livres lus, et même les jours qui le séparent de la mort. Gérard Macé, L’invention de la mémoire.

Ne cherche pas, rebrousse chemin. Fin du découpage à l’aveugle. Temps perdu.

Je me tassais déjà dans ma stase de chiffon. Molloy.

 

LUM ne s’attendrit pas, il tente de relever quelque chose qui l’intrigue : la nature-paysage. Comme si toutes les photographies prises du monde ne pourront jamais rien faire à ce qui s’est perdu, définitivement perdu, mais dont la perte, si pleine, reste si présente au paysage comme une grosse fleur rouge gorgée de son orgueil floral : la nature profuse, pratiquement en excès d’odeurs, pratiquement contiguë au corps, pratiquement sonorisée par les crincrins d’oiseaux, et terminée par le trait de la ligne d’horizon, que l’œil saisirait en plusieurs courbes superposées dans la tension du regard porté au lointain.

Mémoire, de Rimbaud :

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge

 

 

L’invention de LUM tiendrait compte des circonstances extérieures, des empêchements, des voix, des bruits, des chants d’oiseaux, des cris d’animaux. Revenir en arrière aussi, pourquoi pas ? Réentendre des bruits récurrents, ressentir des émotions esthétiques sans leurs supports, des prix de beauté, des automatisations, des figurations, des louvoiements, des cadrages, des regards, certains regards particuliers.

 

Tout prend tellement de temps pour l’invention de LUM. Il n’est pas question d’abréger. La tâche doit être menée jusqu’au bout, concernant le fichier central. Ton de la note de service, de la recommandation insistante. La voix, quelle que soit son empreinte, distribue sa cadence à partir de faits anciens, de faits qui ont presque tous eu lieu dans les siècles précédents. Et les suppressions, les coupures, les interruptions, ne changeront rien aux reliquats de la nuit : il faudra les traiter. Lorsque nous rencontrons quelqu’un, c’est toujours au milieu de son existence ; c’est plus tard qu’on aura des renseignements sur lui. Balzac cité par Butor.

 

Les hommages à l’impossible vie se succèdent : la vie elle-même est interrogée, elle se serait réfugiée dans les fichiers. LUM devra vérifier. Viendra-t-il ce temps de la réalité ? Écrits de Laure. Bibliothèques avec pianos, enfants, notes.

Il y a un peu partout des simulacres organisés pour que les gens se croient encore dans la vie, des reconstitutions, des remises de prix, de distinctions, de rosettes, beaucoup d’efforts pour distinguer ce qui devient indistinct. Et des appels de plus en plus poignants aux siècles passés.

Détournements. Influences plus ou moins reconnues, avec efforts de datation. Influences croisées. Influences limitées à la chronologie.

 

A condition de tenir n’importe quel objet pour réel en tant qu’il est dans le langage, tout est possible, et l’invention de LUM et ses cerveaux multiples, légitimée. Avec toujours le plus grand sérieux. La science et son allégeance.

Quelle belle chose, se dit-il, que la science ! voilà que le professeur Selmi de Bologne, découvre dans la putréfaction des cadavres, un alcaloïde, la ptomaïne, qui se présente à l’état d’huile incolore et répand une lente mais tenace odeur d’aubépine, de musc, de seringat, de fleur d’oranger ou de rose.

Ce sont les seules senteurs qu’on ait pu trouver jusqu’ici dans ces jus d’une économie en pourriture (…). 

Neurosciences. LUM se repose dans Huysmans.

 

L’expérience de la discontinuité n’a pas à être surmontée, dépassée : elle en serait appauvrie, asséchée, alors que l’invention de LUM réclame des angles vifs, des matières intraitables, des paroles ciselées.

LUM est soulagé, les neurosciences peuvent aller se rhabiller, sauf à appuyer leur masse doctrinale sur les cerveaux pour exécuter l’espèce humaine. But évident, même pas celé.

 

Finalement, la découverte de l’écart entre l’homme et l’œuvre, rien de lisible, une intégrale de la banalité, un étonnement toujours plus enfantin, une question suspendue aux lèvres des visiteurs, ah bon ?

L’homme et l’œuvre : une perfidie devant consister, faire de l’unique. Tenir le petit marteau droit pour taper sur le clou étroit, voilà l’enjeu. Et c’est rare, extrêmement rare.

Cherchant des citations pour étayer son invention, passablement excité, démultiplié, LUM prend des notes à toute berzingue comme un ancien petit scribe accroupi soucieux, consciencieux.

 

Goethe, Aux Etats-Unis :

 

Tu as plus de chances, Amérique,

Que n’en a le vieux continent,

Tu n’as ni châteaux en ruines

Ni roches basaltiques.

Tu n’es pas gênée en toi-même

Pour vivre la vie de l’époque,

Par des souvenirs inutiles

Et des querelles superflues.

 

 

Puis dans Humain trop humain, il copie les erreurs de Goethe :

Goethe est dans l’histoire des Allemands un intermède sans suite. (…)

Sans les détours de l’erreur, il ne serait pas devenu Goethe, c’est à dire le seul artiste allemand de l’écriture qui n’ait pas encore vieilli aujourd’hui, – parce qu’il ne voulut justement être ni écrivain ni Allemand de métier.

 

Pour son invention, LUM prend trop de notes, il doit se prémunir contre l’excessive prise de notes sur trop d’auteurs, trop de livres, il ne devait pas se laisser aller à prendre autant de notes, sur autant de livres, et de façon aussi désordonnée, dans les siècles, dans les nations, dans les paysages, dans les langues, avec les verbes, les noms, les citations.

LUM cherche des citations de LUM, pour son invention. Il prend toutes ces notes sur des auteurs parce qu’il pense se croiser au détour des livres, dont il extrait des fragments pour les noter. Il le pense sincèrement, il l’hallucine : un jour il tombera sur un livre de lui et copiera une citation de lui, LUM. En attendant, il farfouille dans les siècles, il cherche aussi ceux qui se citent eux-mêmes.

 

Il n’y a pas plus d’ailleurs que d’achèvement. L’invention de LUM se garde de la fébrilité. Plus précisément, l’achèvement, l’inachèvement, le non-achèvement se font d’amicaux saluts au lever du jour, au chant des oiseaux, aux cris braillards des dindons ; le tour que prennent les jours les inachève nécessairement. Quelle que soit la solution, il faut une installation, c’est sur ce constat que s’achève le non-achèvement de l’inachèvement.

A jamais inachevées : une collusion des matières, une collection de fixités, une humilité aussi, une humilité profitable, non coercitive.

 

Dans l’invention de LUM, la question du temps est centrale, mais fuit à peine approchée. Il y faut davantage de patience.

Finalement, grâce à l’oubli, à la patience, au fait de ne plus rien vouloir d’autre qu’être là, à l’apaisante disparition de son corps, l’invention de LUM se faufile dans un réseau serré de contraintes et d’obstacles, un entrelacs de fils et de câbles, un miroitement infini de fichiers, d’appels aux sources de la connaissance, de lectures cannibalisantes, d’images qui hantent, de poussières de souvenirs, d’ententes suraiguës.

Vers avril.

Powered by WordPress