Libr-critique

31 août 2014

[News] Libr-vacance (2/2)

Et si l’on prolongeait un peu ce temps de Libr-vacance, pour mieux résister au tsunami de la "rentrée littéraire" ? Prenez donc le temps de vous (re)plonger dans Esther Tellermann, Serge Pey, Philippe Guénin, Corinne Lovera Vitali ; les revues L’Étrangère et Place de la Sorbonne. [voir Libr-vacance 1/2]

 

â–º Esther TELLERMANN, Bruxelles, éditions La lettre volée, printemps 2014 : Nous ne sommes jamais assez poète, 208 pages, 22 €, ISBN : 978-2-87317-426-2 ; Carnets à bruire, 104 pages, 16 €, ISBN : 978-2-87317-425-5.

Qui ne crie / marche     rêve /      au front ?

Sensible à "la spatialité sonore du poème" (essai, p. 23), Esther Tellermann tire de ces répertoires de formes que constituent les carnets d’André du Bouchet (1924-2001) des poèmes "à ciel ouvert" (Carnets, 84) qui confrontent langue, matière et espace, conformément au principe esthétique exposé : "le poème comme la marche du vivant est passage où le sensible métamorphosé dans le prisme de la langue se complexifie dans un jeu de superpositions et de correspondances qui tout à la fois le réduisent à une épure, lui font perdre sa spatialité perceptive" (24).

Dans la lignée des Modernes, Esther Tellermann prend acte de l’inadéquation du langage au monde et, aussi proche de Rimbaud et de Bataille que de son ami Bernard Desportes, se concentre sur la quête de l’impossible. Pourquoi nous faut-il toujours être davantage poète ? Précisément, pour explorer notre part du feu, de l’inhumain, de l’extrême. D’où l’attention qu’elle porte, dans des textes plus ou moins concis qui attestent l’acuité de son regard critique, aux poètes de la modernité négative – à la poésie blanche ou surréflexive (Du Bouchet, Dupin, Royet-Journoud, Grandmont, Daive) -, mais aussi à Baudelaire, Mallarmé, Artaud, Glissant… On y retrouve par ailleurs avec plaisir ses articles sur Christian Prigent ("Tuer la mère") et Bernard Desportes ("La Langue de Vlad").

 

â–º Serge PEY, Agenda rouge de la résistance chilienne, Al dante, 2e trimestre 2014, 424 pages, 27 €, ISBN : 978-2-84761-774-0.

Aux propos d’Esther Tellermann dans son essai semble faire écho cette phrase extraite du "Journal de Miguel Enriquez", l’un des dirigeants du MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire), assassiné le 5 octobre 1974 : "La poésie est la caractéristique de tout ce qui est humain et aussi non humain" (p. 21). Autres fulgurations : "La propriété est une maladie incurable. Le seul médicament possible contre cette maladie reste la poésie" ; "nous sommes des pohèmiens et non des militants" ; "La poésie dépasse la poésie des livres"…

Avec ce volume qui allie textes très divers écrits entre 1974 et 1986 (y compr, fais manuscrits), images et dessins (montages irrésistibles !), Serge Pey, ancien militant du MIR et partisan de l’art-action, nous livre un polyptyque poétique-politique qu’on laisse à portée de main pour savourer peu à peu.

 

â–º Philippe GUÉNIN, Anatomies du néant, éditions Dumerchez, printemps 2014, 110 pages, 15 €, ISBN : 978-2-84791-182-4.

Ressortissant à une poésie de négation, une cancérisation lyrique, Anatomies du néant s’érige à l’encontre du réelisme et du littéralisme, l’objectif étant de retrouver/renouveler le métaphorisme sans pour autant viser l’inatteignable réel ("la vie en soi"). Dialogue, polyphonie, cut-up, poésie spatiale, écriture sismographique s’alternent pour cancériser un monde sursaturé d’images et de discours – pour nous donner à voir/entendre de curieuses anatomies du néant… Voyez un peu : "OS DE CHAOS PERLE DERRIÈRE LES PORTES BATTANTES À Paris le bottin des courtisanes du gratin était plus épais qu’un annuaire de téléphone. 220 diamants dans l’estomac d’un homme interpellé à l’aéroport" (p. 15).

 

â–º Corinne LOVERA VITALI, Tout ce que je veux, les éditions précipitées (83), 2011, 28 pages + CD, 10 €, ISBN : 978-2-915971-18-7.

Retour sur un fascicule-cd de Corinne Lovera Vitali qui met en perspective les dernières créations que nous avons mises en ligne : avec en exergue une citation de Virginia Woolf ("Il me vient une idée délicieuse : / j’écrirai tout ce que je veux écrire") qui explique le titre, cet agencement répétitif-réflexif est mis en valeur par une fascinante diction naïve.

 

â–º L’Étrangère, éditions La Lettre volée, Bruxelles, n° 35-36 : "Théorie et poétique du fragment", été 2014, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-87317-441-5.

"Indispensable si on ne veut pas tomber dans la représentation" (Bresson), la fragmentation est le propre de la (post)modernité : contre la pensée continuiste, la conception de l’œuvre et du monde comme totalité close et cohérente, elle permet de rendre compte de l’étrangeté du réel, fil rouge de cette revue majeure. Est ainsi examinée l’écriture fragmentaire des romantiques (Novalis, Schlegel, Baudelaire) à Deleuze et au cinéma expérimental contemporain, en passant par Nietzsche, Valéry, Benjamin, ou encore Cage.

Parce qu’elle est le lieu de l’intensité et de la fulgurance (cf. Pierre-Yves Soucy), la poésie est privilégié dans ce dossier indispensable : "le poème, seul, accepte les incohérences, les failles, les intègre en tant que telles, sans les résoudre parce que son mouvement fait sens au-delà et contre les sens donnés établis, il crée son sens, multiple, ouvert" (François Rannou, p. 88).

 

â–º Place de la Sorbonne, éditions du relief, n° 3, printemps 2013, 264 pages, 15 €, ISBN : 978-2-35904-049-4.

Saluons la troisième livraison de cette revue riche et élégante qui, sous l’impulsion de Laurent Fourcaut, se distingue surtout par sa rubrique "Poésie contemporaine de langue française" : pensez donc, l’éventail de textes d’auteurs très divers est accompagné de notices analytiques sans équivalent dans l’espace des revues français.

 

 

23 août 2014

[Libr-relecture] Sandra Moussempès, Beauty Sitcom/Acrobaties dessinées, par Emmanuèle Jawad

En addendum à la chronique de François Crosnier sur Acrobaties dessinées de Sandra Moussempès (éditions de l’Attente, 2012) et à l’extrait proposé par LC du CD Beauty sitcom ("Récipient de métal vert", avec Kristin Prevallet), voici une libr-relecture du CD Beauty sitcom qui accompagnait le livre Acrobaties dessinées.

 

Neuf audio-poèmes comme autant de pistes d’une véritable bande-son, sous le titre Beauty Sitcom, sont proposés à l’écoute dans un CD accompagnant les Acrobaties dessinées de Sandra Moussempès. L’enregistrement ne semble requérir l’appui du texte dans sa lecture, se suffisant à lui-même, les éléments qui se déploient dans l’espace sonore captant entièrement l’attention de l’auditeur.

 

Dans la performance, la voix live de Sandra Moussempès s’inscrit dans le tissu des voix enregistrées et de l’électro-acoustique. Le traitement des sons, dans leur agencement et montage, combine voix récitantes (parlées),voix chantées (mélodies) et sons électro-acoustiques, provoquant des images mentales qui pourraient être cinématographiques.

 

Les voix, dans le tissu sonore constitué, se fondent, superposées comme autant de fondus enchaînés visuels, et se détachent alternativement, lorsque l’une d’elles prend le dessus en une voix unique murmurée ou une voix narrative, récitante (exclusive alors, laissant s’effacer les autres constituants sonores).

 

Les voix de Sandra Moussempès se mêlent le plus souvent (chants empreints de sensualité, récits, bruitages vocaux, sons) formant les différentes couches sonores d’une bande-son dans laquelle l’écho et la répétition ou les effets de boucle participent à l’étrangeté, concourant à l’envoûtement progressif de l’auditeur. Ainsi, à l’écoute de la piste 1 de Beauty sitcom, la réitération du motif « Scarlett Scarifiée Sacre Simulacre Stupre », leitmotiv avec réitération homophonique au sein même du motif, avant d’être délaissé, dans sa clôture, pour le chant, la mélodie.

 

Certains titres des audio-poèmes ainsi que différents textes enregistrés se réfèrent à un lexique cinématographique (Remake, piste 6, ainsi que la piste 2 dont le texte se trouve en prise avec des préoccupations cinématographiques) remettant en situation des notions visuelles et sonores (titres Résurgences momentanées des sensations visuelles et Partition Haneke).

 

Dans le maillage sonore, une voix est prélevée, dominante un temps, le fond sonore interrompu, laissant clairement entendre la voix de narration, dans des coupes soudaines ou des légers décalages de bribes différées, répétées. Voix multiples : le chant, que l’on pourrait imaginer surgir d’un continent lointain (Asie ?) ou encore, voix chantées, souvent en langue anglaise, enfin une voix pouvant être celle de l’engagement, énumérant, dénonçant (« le capitalisme, l’obsession, la domination patriarcale etc… »).

 

Avec la voix de Sandra Moussempès alterne, se répondant et s’imbriquant, la voix américaine d’un récit de Kristin Prevallet (piste 4).

Le son convoque l’image dans son absence, « l’écran noir »(piste 5).

Le texte énoncé dit « la fonction de l’obscurité ».

 

La mise en abyme est ici celle conjointe des images et des sons « un homme regarde un film se sachant filmé ». Le récit entendu est celui évoquant une suite d’images (filmiques).

Les voix du récit, d’un réel, appellent les registres de l’imaginaire.

Echos et vibrations viennent altérer la clarté de la voix récitante soumise à des modulations de volume articulées sur la « rythmique répétitive » du texte.

 

Davantage que la partie sonore d’un texte, Beauty Sitcom s’apparente au travail d’une bande-son dans l’élaboration méticuleuse des strates sonores, la production de niveaux et décalages des éléments constitutifs, bande sonore appelant une bande-image autant filmique que mentale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21 août 2014

[Livre – chronique] Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, par Jean-Paul Gavard-Perret

Ça ressemble à une thèse, mais ça n’est pas une thèse… un grimoire, un Verbier… LE Livre ? /FT/

Philippe Jaffeux, Alphabet de A à M, Passage d’encres / Trace(s), été 2014, 30 €, ISBN : 978-2-35855-103-8.

 

Aux mots Jaffeux préfère les lettres. A cela une raison d’évidence : nul besoin pour les seconds de respecter leur orthographe… Mais il y a plus : la lettre se rapproche du cri et du silence qu’à sa manière l’ordinateur revigore. Bref, la lettre est le premier bond, celui d’avant le verbe – juste avant.  D’une lettre à l’autre se mesure selon Jaffeux la distance du vide à l’enfance et de l’homme à la bête. Là où tout ne semble pas encore énoncé le signe ne fait pas encore le singe comme Prigent avant l’auteur l’avait déjà souligné. Et l’auteur de souligner que « le silence précéda la parole afin que les lettres puissent aussi être vues sans être lues » (p. 52) – ce qui dans sa tête n’est pas qu’une argutie.

Philippe Jaffeux propose ici pour la première fois la compilation de son « désastre très langue + très langue + très langue + très langue » qui demeure une des plus grandes entreprises littéraires du temps avec à la fois tous les  effacements possibles du simple logos pour une autre dignité du verbe. Les mots avancent ou sont en retard par effet d’alphabet. Non seulement « l’alfa bée » mais la syntaxe se démultiplie en coupures, comptines pour – sous prétexte de classements – désorganiser avec gourmandise et goinfrerie le monde et ses ordres. Face à la cupidité libérale, la littérature offre un retour  d’ombre en prouvant combien tout logos peut s’enrayer lorsque les cotes du non-sens montent inopinément.

 

Une nouvelle énergie alimente ce qui devient le théâtre d’une nouvelle poétique. Jaffeux la découpe en lames et carrés pour faire de son alphabet une « Terre Sentinelle »  gouvernée non seulement par de simples sentiments ou désirs mais par une voix et une déconstruction matérielle du texte par ordinateur. La poésie touche à la matière même de l’écriture dont le rapport secret emprunte le moins possible aux accidents du biographique. Elle est autant une science de la nature que l’expérimentation du langage  qui prend une signification non seulement conceptuelle mais perceptuelle aiguë. La page devient une table de dissection. Les objets (les mots) n’y sont jamais obscurs et inertes. Le langage agit dans sa graphie, ses polices, sa couleur, il joue de ses charades, de ses syntaxes et sémantiques, de ses fables, et entraîne le sens vers une extase matérielle. Loin de l’ordre discursif, Jaffeux offre par une démarche libre la capacité d’atteindre la tendre indifférence du monde. Elle secoue ce dernier jusqu’à se demander qui de lui ou de l’être inventa l’autre. Mais avec l’espoir secret d’assurer l’avenir des deux.

18 août 2014

[Texte] Claude Favre, Dernières pages de Cheval peint

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 17:24

Claude Favre, à qui nous avons rendu hommage dans un récent dossier, recourt cette fois à une sorte de simultanéisme pour rendre compte de toute la misère de notre monde. [© Daniel Joux, La Misère du monde]

 

tenant lieu de cheval réel, les mots qu’on ne veut entendre

 

Irak, 1500 manuscrits d’une très vieille civilisation, brûlés

 

de longue sinistre mémoire, auto-dafés

 

les livres, puis les hommes

 

Yézidis, et les Shabaks aussi, kurdophones

 

[j’écris Yézidis, comme Touaregs, en pluriel français, parce que je ne parle ni le kurde ni le tamasheq, malheureusement]

 

des hommes, de haines attaqués, sans possibilités d’avenirs, privés, sans, ni

 

6 août, Rroms expulsés, camps fermés       [camps, de quelle mémoire]      repoussés, méprisés, conspués ici maintenant en bretagne ( . ça . gêne les voisins)

 

7 août, silence sur Gaza, la trêve n’est pas la paix     .   4/6 milliards de dégâts directs, infrastructures à terre, 1900 morts dont une majorité de civils, odeurs des corps en décomposition, combien de blessés, têtes folles .

 

Irak, 1737 morts en juillet, dont 1186 civils, pour l’instant

 

Ukraine, nombre de morts sous le sceau du secret, corps atrocement mutilés      . videos sur internet .

 

Ukraine, 1200 morts, pour l’instant

 

ne peux que, conter/compter, dire qu’il y a eu un mort

 

l’EI s’empare du barrage de Mossoul

 

l’EI décide de massacrer les Yézidis, seraient polythéistes, abattre/bétail

 

fureurs, enlèvements, tortures, viols de masse

 

exode de 200 000 personnes dans le nord irakien, quelques voitures, dans la colonne de Peshmergas battant en retraite, à pied, à pied sous 45°

 

des centaines réfugiés à Erbil, quelques uns, à plusieurs familles/chambre dans les hôtels, la majorité dans les églises, dedans, dehors, sales, réclamant des passeports, des avions, Ciel feuille d’annonce

 

c’est où Erbil

 

tandis qu’on monte des centaines de tentes

 

40 000 Yezidis, enfants, vieillards sous 50°, encerclés dans le Sinjar, ne peuvent recevoir aucune aide humanitaire

 

40 enfants morts déshydratés, et leurs mères, une naissance

 

sans eau, sans nourriture, sans toit, sans médicaments, sans soin

 

sans lien avec le monde, batteries de leur téléphones épuisées, quel silence

 

plus démunis que tout, sales

[Yézidis, kurdophones, de religion pré-islamique, d’avant, du qui remet l’origine en question, toujours, même pour soi]

 

Yémen, 8 août, 15 soldats exécutés par un commando d’Al-Qaida, les attaques se sont multipliées ces derniers jours au Hadramout, c’est où

 

8 août, Gaza, 70 roquettes tirées par le Hamas, rompant la trêve

 

pressions, menaces

 

hôpitaux sans électricité, pris au piège

 

et aussi réactions légitimes, qui font peur

 

à la paix mondiale, déferlantes

 

lever du blocus (Israël/Égypte)       . d’exigence, imposer .

 

avant que

 

contre/Hamas/Fatah/détruire Israël/Palestine

 

et

 

Donetsk, 20 000 soldats russes massés à la frontière, que sera demain

 

des centaines de milliers de civils refusent de quitter Donetsk, pris au piège

 

9 août, du ciel, lâcher d’eau et de nourriture pour les Yézidis, qu’ils vivent

 

mais où vont les larmes les torrents de larmes

 

où sont les hommes, âme qui vive

 

il faut tisser de nos mains une chemise blanche

 

un réfugié sunnite dit ne pas comprendre ce que les djihadistes, sunnites, veulent/ furie viols, égorgements décapitations, crucifixions de chrétiens

 

je pense au divers, je pense à Ségalen, comment ne pas aimer, ça pulse, les autres façons de vivre, autres langues autres habitudes, qui ouvrent des mondes, nous fait respirer

 

pour l’EI : chrétiens/croisés, Yézidis/prémusulmans donc adorateurs de Satan, sunnites résistant/traîtres : tous à exterminer/bétail

 

chrétiens, quelques protestants, catholiques orthodoxes [chaldéens, de vieille culture, de langue araméenne] en majorité (ne seraient que 350 000, 2 fois moins qu’il y a 10 ans)

 

(persécutés depuis 30ans/silence)

 

Kurdes irakiens, et leurs peshmergas armés, offrent refuge aux minorités, depuis 10 ans

 

quel mélange, cela serait beau

 

vœu que les peshmergas puissent

 

et de ton lit blessé, Darius

cheval peint, serait-ce un vœu

 

pas très bien, je dis

 

août ici, tout le monde en vacances, et tout recommence

 

enterrer les cadavres, retrouver les morceaux, il dit

 

nous nous réveillons à ne pas entendre, dos rond des années que ça dure (précautions, angélisme, hésitations, rétractations, etc etc

 

entendre les intellectuels irakiens nous supplier d’intervenir/que cessent les tortures, le régime de mort de Saddam Hussein (qu’arme et finance la France)

 

entendre les voix des Juifs chassés d’Iran, d’Irak, etc etc

 

entendre les exactions, persécutions, crimes du gouvernement israélien contre les Palestiniens

 

entendre les voix des populations chrétiennes en Syrie, Irak, etc etc (ce qui dérange)

 

leurs nuits peurs bleues

 

on a des mots, puissance de feu, tirs d’obus, explosions, massacres, représailles

 

des approximations de mots

 

nous nous réveillons, très tard, brusquement

 

après que

 

(EI proclamé en octobre 2006, pour projet d’un Califat à l’ensemble du monde musulman, esprit de conquête, esprit de mort, vieilles histoires)

 

calife plus fort que tous les califes, supplanter Ousama Ben Laden, l’orgueil la vanité, aucun souci de, le goût de la mort : l’autre le tuer/bétail

 

islam qui mot ne veut plus rien dire : couvrir les pis des vaches qui seraient indécents

 

ce qu’ils font des corps des morts

 

machine de guerre

 

tenir, nous marchions comme des enfants

 

un jour nouveau

 

9 août, Cambodge, condamnation des deux principaux responsables (Pol Pot mort dans son lit) de l’Angkar, l’Organisation khmère rouge, condamnés à la prison à vie, qu’est-ce/2 millions de personnes exterminées entre 1974-79 (avec l’impunité de l’Occident)

 

nous fermons les yeux pour ne pas voir le monstre dans l’homme, nous l’homme, l’homme serait bon, ainsi le monde ira comme il ne va pas

 

on compte, décompte tandis que שלום est de même étymologie que سلام

 

qu’est-ce que

 

frappe aux fenêtres, frappe aux fenêtres, tant que, l’alerte météorologique, se poursuit, ce poème ne s’achève pas

 

après que, comment souffle le vent aujourd’hui en Syrie

 

à Alep, où les enfants grandissent trop vite ou tombent

 

à Gaza, où les enfants grandissent trop vite, tombent

 

à Bagdad, Qaraqosh, où les enfants grandissent trop vite, tombent

 

etc etc

 

aujourd’hui j’apprends belle nouvelle belle découverte archéologique d’une inscription/5e siècle de notre ère, peut-être la plus ancienne trace de l’alphabet arabe, dans l’extrême s.o de l’Arabie Séoudite

 

le texte est écrit dans une graphie intermédiaire entre le nabatéen (même groupe linguistique que l’hébreu) et l’arabe (groupe linguistique apparenté) premier stade de l’écriture arabe dit "nabatéo-arabe", c’est dire les échanges, les partages, les passages, les histoires, métamorphoses, etc etc

 

 

 

 

13 août 2014

[Libr-retour] Cinq mises à jour / Libr-critique dans l’espace littéraire numérique

 Après huit ans et quelque 1650 posts, il est crucial de mettre à jour des publications anciennes que les diverses refontes du site ont rendu inaccessibles ou qui nécessitaient une relecture/remise en forme : c’est ainsi que vous pouvez (re)découvrir ci-dessous – par ordre chronologique – cinq articles fondamentaux dont la première mise en ligne remonte à 2006-2007. C’est aussi l’occasion de refaire le point sur le projet de LIBR-CRITIQUE ("LC dans l’espace littéraire numérique").

 

Cinq articles mis à jour

â–º Fabrice THUMEREL, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006) : long travail qui, centré sur la confrontation Sartre/Bourdieu, n’en livre pas moins une réflexion sur le rôle critique de l’intellectuel aujourd’hui.

â–º Philippe CASTELLIN, "La Guerre des préfixes : encore un effort pour penser la modernité" (26/01/2006 : avant-garde, modernité et post-modernité).

â–º Fabrice THUMEREL, longue chronique datée du 3 janvier 2007 sur un récit autobiographique que son auteur, Jacques Roubaud, nomme "multiroman" (Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne. 12 (+ 1) autobiographies, Fayard, 2006).

â–º Philippe FOREST, « Le "retour au réel" : un lieu commun critique, ses limites, ses usages » ("Manières de critiquer", 08/10/2007 : un point de vue important sur l’histoire de notre modernité).

â–º Isabelle ROUSSEL-GILLET, "L’Usage de la photo, de Annie Ernaux et Marc Marie. Échos et écarts avec Sophie Calle : quand il n’y a pas photo… au montage" (dossier "Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux", 23/11/2007).

 

LIBR-CRITIQUE dans l’espace littéraire numérique

1. Revenons tout d’abord sur la mutation qu’introduit dans le champ pratique des internautes la collusion au sein du label choisi entre les champs sémantiques de "libr(e)" et de "critique".
Pour décrire synthétiquement les pratiques des internautes, y compris dans la sphère culturelle, on peut s’appuyer sur la trilogie conceptuelle : libertéimmédiatetégratuité. Sur internet, le sentiment de liberté explique la prédominance d’un discours spontané qui prend la forme d’écritures-exutoires (journal intime – que cette invention technologique permet d’illustrer facilement -, poésie sentimentale et naïve – pour reprendre la terminologie de Jean-Claude Pinson -, divanitations diverses…) ou de réactions épidermiques (commentaires "à chaud", polémiques, etc.). Quant à l’immédiateté, elle a souvent pour corollaire la facilité. Car la migration vers internet s’effectue avant tout au plan pragmatique, qu’il s’agisse de mettre en ligne des informations, de courtes chroniques, des documents écrits, sonores ou visuels (à consulter et/ou à télécharger). Il n’est évidemment pas question ici de nier l’intérêt de la libre circulation des savoirs (fonction didactique), mais plutôt de constater que, dans les domaines intellectuels et artistiques priment les fonctions de divertissement et de thérapie (expressions spontanées) ou les seules fonctions informative et documentaire. Cette relation immédiate à un medium de l’immédiateté s’accompagne en outre d’un sentiment de gratuité, au sens économique, certes, mais aussi philosophique : le flux numérique nuit à la densité doxique, au poids éthique et ontologique des prises de position ; autrement dit, sur internet, la quantité et la célérité des échanges favorisent la superficialité, le désengagement, voire l’irresponsabilité. Cette logique des flux permet de comprendre pourquoi l’espace des blogs répertoriés comme "littéraires" – labellisation qui, à elle seule, est un complexe objet d’étude sociogénétique – est en fin de compte régi par une puissance homogénéisante.

Le postulat en germe dans le label "Libr-critique" : il ne saurait y avoir de liberté sans médiation réflexive (sans réflexion ni réflexivité, donc) ; de projet créatif sans négativité critique. De sorte que les principales rubriques sont consacrées à des travaux très élaborés, qu’ils relèvent de la critique, de la recherche (universitaire ou non), ou encore de la création textuelle ou numérique ; qu’est requis l’engagement pleinement assumé de tous les auteurs ; que les membres de la rédaction sont censés prendre la distance critique nécessaire à toutes leurs prises de position, y compris dans les espaces réservés aux commentaires.

Comment prétendre offrir des "critiques libres" et être dans le Marché ? et donner dans la spontanéité irréfléchie ?

2. LIBR-CRITIQUE affirme sa résistance face aux trois lignes dérivantes qui nuisent à l’autonomie du champ littéraire, et en particulier à la spécificité de son espace de circulation restreinte (celui des écritures exigeantes et/ou expérimentales). Concentrons-nous sur la traduction dans cet espace-là  du consumérisme ambiant. La première forme spécieuse est une espèce de laisser-aller marchéiste  qui s’est développé à grande vitesse : mettons sur le Marché les produits labellisés "littéraires" les plus variés, et le Marché rendra son verdict, c’est-à-dire fera le tri. La deuxième ressortit à un fonctionnalisme esthétique primaire qui a pour corollaire un aquoibonisme critique : à quoi bon les élucubrations critiques, seul vaut ce constat = ça marche ou ça ne marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta ! La troisième n’est que l’accentuation de la précédente : le défaitisme critique, ou, pire, sa capitulation (que peut-on ajouter au simple plaisir de lecture ? aux propos de l’auteur, qui, n’est-ce pas, est le mieux placé ? à la quatrième de couverture et au dossier de presse, qui, non seulement sont produits par des personnels de plus en plus qualifiés, mais en outre arborent les recommandations les plus diverses ?)…

Le point commun entre ces trois positions – en partie favorisées par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs (auteurs, commentateurs, attachés de presse, etc.) en phase avec la logique libérale et quasiment dépourvue de culture théorique – est le fantasme d’une communication directe entre auteurs/textes et lecteurs dont l’origine est à rechercher du côté de la pensée dominante. En ces temps de culture-pour-tous, non seulement le lecteur est un consommateur comme un autre, mais en outre sa modélisation est conforme à ce parangon que constitue l’homo economicus : doté de toutes les compétences et dispositions requises, il est autonome… en théorie, bien sûr.

Si, bien évidemment, la théorie ne génère pas forcément de la "bonne littérature", si la lecture n’est pas l’apanage de la critique et si, par ailleurs, le critique ne saurait être le détenteur patenté du sens de l’œuvre – ou de sa vérité, comme on voudra –, il n’en reste pas moins vrai que toute œuvre d’importance présuppose une nouvelle relation pratique et théorique aussi bien au monde sensible qu’au monde social et à la sphère littéraire, et qu’il est d’autant moins aisé d’en rendre compte qu’elle est le plus souvent complètement implicite et que l’auteur ne peut nous servir de recours puisque n’en ayant pas lui-même une conscience claire. Qui plus est, qu’appelle-t-on littérature si ce n’est l’ensemble des pratiques et des théories ? Qu’est-ce que la littérature sans une théorie poétique ou une théorie de l’histoire littéraire ?

LIBR-CRITIQUE n’est pas un simple inventaire de textes et de créations diverses ; son objectif n’est pas de mettre à disposition et de présenter des produits qui correspondent à l’éventail des goûts actuels – n’est ni d’être éclectique, ni de prétendre à l’exhaustivité.

3. Libr-critique a donc été créé contre les dérives liées à ce nouveau medium qu’est internet et aussi, comme toute véritable entreprise, pour combler un manque : celui d’un no man’s land libre & critique qui, en tant que lieu d’édition et de réception, défende les pensées atypiques et les écritures exigeantes ; d’un lieu alternatif interdisciplinaire qui soit ouvert, indépendamment de toute chapelle et de toute mode, à toute contribution inédite aux plans formel et thématique. C’est dire que, même si nous sommes sensibles à la modernité carnavalesque et nous optons pour une certaine conception du postmoderne (en particulier dans les domaines des créations sonores, visuelles et multimédia), nous n’avons pas d’a priori, et que notre seul refus concerne les formes usées, qu’elles soient "traditionnelles" ou "modernes", voire "postmodernes". Cette restriction n’est pas sans conséquence, puisque, de fait, elle élimine la majeure partie des œuvres produites – publiées ou à publier. Elle présuppose bien évidemment de notre part un jugement motivé : c’est en fonction de notre expérience, de nos savoirs et compétences que nous estimons caduques certaines formes-sens (je reviendrai ci-après sur le problème de la valeur). Mais le plus important c’est que Libr-critique, récusant systématisme, univocité et unidimentionnalité, crée un espace dont le mode de fonctionnement est décentralisé : non seulement les membres de la rédaction sont libres de leurs contributions, mais encore et surtout le chantier collectif qu’offre le site suit les lignes de fuite que constituent les projets et propositions d’intervenants extérieurs, les diverses manifestations auxquelles nous sommes invités, les works in progress… Aussi peut-on parler d’espace dialogique ou d’espace communicationnel (Habermas).

→ Contre les flux entropiques, Libr-critique est ainsi un lieu multipolaire – et non pas groupusculaire comme à l’époque des dernières avant-gardes – dont l’objectif est, tout en se gardant de l’éclectisme et en veillant à l’équilibre entre endogène et exogène, de faire circuler des objets formels et conceptuels, de produire des réactions polynucléaires, des interactions épiphaniques… On le voit, au moyen d’un mode de libre circulation, il s’agit d’éviter l’institutionnalisation qui guette toute revue, du moins à un moment donné : sa périodicité, sa reconnaissance, le fonctionnement de son comité de rédaction, ou encore le poids symbolique de ses membres, sont autant de facteurs qui la font souvent tomber dans une logique d’appareil, la transformant en machine factuelle et hégémonique (une fois réifiée sa finalité – esthétique, philosophique, etc. -, elle devient un objet sans objectif, objet commercial donc).
À une époque de restauration littéraire, dans le prolongement de toutes les initiatives qui, depuis la Belle Époque, proposent des alternatives au circuit de production commercial – des revues artisanales aux revues en ligne, en passant par le Mail Art -, Libr-critique résulte de la volonté d’opposer des machines désirantes et pensantes à la machinerie consumériste qui cancérise tous les mondes habitables, y compris l’univers culturel, la forte énergie dissolvante à la force d’inertie pétrifiante (le moléculaire au molaire, pour le dire à la façon de Deleuze et Guattari), les résistances vivisonnantes et centrifuges aux puissances homogénéisantes et centripètes.

4. Libr-critique doit encore sa raison d’être au vide laissé par la critique journalistique comme par la critique universitaire. Annexée par la logique et la logistique commerciales, la première se borne le plus souvent au seul faire-vendre, ignorant les productions du pôle de circulation restreinte, pratiquant l’amalgame ou défendant des produits interlopes, et devenant de plus en plus insignifiante, ne serait-ce que par la réduction de l’espace attribué dans un état du champ où la littérature est une valeur en chute libre. Quant à la seconde, bien qu’elle se soit considérablement développée et transformée, elle relève encore d’une temporalité différée, fait encore globalement prévaloir le savoir sur le savoir-faire et se révèle encore en partie affectée par cette double postulation : soit elle peine à opérer le passage des valeurs sûres de la littérature classique et moderne aux contemporains qui s’efforcent de s’extraire du système normatif pour construire l’horizon à venir, se réfugiant alors dans l’indifférence ou des postures conservatrices ; soit, pour s’être convertie trop rapidement à la littérature en train de se faire, elle tombe dans ces travers de prosélytes que sont l’enthousiasme naïf et le ralliement spontané aux valeurs dominantes, ou retombe dans un conservatisme endémique tendant à privilégier les œuvres lisibles.

→ Dans ces conditions, Libr-critique a pour vocation de mettre au service de la littérature actuelle, non seulement les savoirs les plus variés possibles (universitaires ou non), mais encore de véritables "manières de critiquer" (formule de Francis Marcoin avec qui j’ai lancé en 2001 la collection du même nom aux Presses de l’Artois). Ce qui revient à combler le déficit propre au double système critique en place par le fait même de combiner savoir et savoir-faire, actuel (chroniques approfondies sur les nouvelles parutions) et inactuel (dossiers et articles de recherche sur des problématiques plus générales, transhistoriques).
Ici encore, il faut se prémunir contre toute simplification abusive. C’est justement parce que nous nous inscrivons dans l’économie des biens symboliques que, dans un état du champ où, d’une part, la saturation du réseau entraîne l’invisibilité et l’éphémérité des œuvres non formatées, et d’autre part, la culture de la gratuité est devenue majoritaire, faire connaître (dimension économique) et reconnaître (dimension symbolique) une œuvre sont les deux aspects indissociables d’une même lutte en faveur d’une conception de la littérature fondée sur la valeur.
Avant que de revenir sur cette fameuse question de la valeur, précisons que, si nous sommes l’un des rares lieux à recenser de nombreux ouvrages publiés par ceux que l’on nomme les "petits éditeurs" – conformément au postulat selon lequel la valeur des œuvres n’est en rien proportionnelle à la surface médiaticommerciale de son lieu d’édition -, inversement, nous ne nous interdisons pas d’écrire sur des textes lancés par des lieux économiquement importants (filiales de grands groupes, "grands éditeurs").

5. Dans un monde anomique, en quoi peut bien consister la valeur littéraire ? Par valeur littéraire, j’entends, non pas la totalisation des qualités intrinsèques de l’œuvre, mais le jugement qualitatif que portent légitimement sur les productions et les positions les seuls acteurs spécifiques du champ (critiques et écrivains principalement), qui, en mettant à distance la doxa, en fonction de leurs seules dispositions et compétences, examinent dans quelle mesure telle ou telle posture modifie l’espace littéraire contemporain – c’est-à-dire la production auctoriale et éditoriale, la réception critique et publique -, voire se prononcent sur l’innovation formelle, éthologique ou conceptuelle de telle ou telle œuvre.
Reste qu’il nous faudra de plus en plus rendre compte d’objets non identifiés, car le processus de sortie de l’"œuvre" comme du label "littéraire" a tendance à s’accélérer depuis la fin du siècle dernier : s’ils échappent à la "valeur littéraire", ils n’en relèvent pas moins d’une description immanente, d’une évaluation sociogénétique, voire d’un premier jugement sur leur portée/originalité.

Powered by WordPress