Libr-critique

30 juillet 2019

[Livre] Ménécée, Le Voluptueux inquiet (réponse à Épicure), par Fabrice Thumerel

Ménécée, Le Voluptueux inquiet (réponse à Épicure), présentation et traduction de Frédéric Schiffter, éditions Louise Bottu, coll. « Inactuels/Intempestifs », juin 2019, 50 pages, 8 €, ISBN : 979-10-92723-34-2.

Dès leur première année de philosophie, bon nombre de futurs étudiants ont lu ou entendu parler de la fameuse « Lettre à Ménécée » d’Épicure, mais disons que la réponse de l’intéressé a un peu tardé à être retrouvée. C’est chose faite grâce à Frédéric Schiffter, qui prend soin de republier la Lettre signée par le maître de l’épicurisme savant et d’y emprunter son titre pour la traduction d’un texte grec retrouvé par des archéologues près d’Ankara : c’est précisément contre ces hédonistes que sont les « voluptueux inquiets » que s’érige la sagesse d’Épicure, fondée sur la quête de l’ataraxie (eudémonisme).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le disciple ne s’en laisse pas conter, adoptant le même ton que le maître. Non seulement il lui répond point par point, mais en outre il procède à une remise en question de la pratique philosophique qui pourrait passer pour moderne : avec rigueur, il dévoile l’impensé de philosophes qui ne sont que les ventriloques d’une « nature » qu’ils hypostasient. Et de souligner les paradoxes d’Épicure : comment atteindre l’ataraxie dans un monde cosmique, social et psychologique des plus instables ?

C’est ainsi que se dégagent les limites de l’idéalisme épicurien : « Chacun de nous étant le pantin de mouvements contraires, comment faire de soi, et durablement, un être souverain de lui-même, exempt de troubles ? » ; « de quel éclat rayonnera en lui l’idée du Souverain Bien quand il assistera au délabrement progressif de sa peau, de sa musculature, de son squelette ? » (pp. 31 et 33). Et d’aboutir à une conclusion radicale : une telle philosophie ne fournit-elle pas aux hommes « une nouvelle superstition plus inquiétante que tout autre puisqu’elle les encourage à avoir foi en eux-mêmes ?« 

Désormais, la confrontation de ces deux textes ne pourra que servir à développer la réflexion critique.

25 juillet 2019

[Libr-retour] Patrick Dubost, 13 poèmes taillés dans la pierre, par Christophe Stolowicki

Patrick Dubost,13 poèmes taillés dans la pierre, La Boucherie littéraire, « La Feuille et le Fusil », juillet 2016, réédité en mai 2019, 38 pages, 13 €, ISBN : 978-29551283-5-0.

 

On dit je ; on, dis-je ; on dicible. En treize immatériels triangles rectangles tout en contreforts, failles et soutènements – poèmes, de moins en moins verticaux à mesure que leur fondement se dérobe, que leur base s’embrase en nombre π, en nombre d’or.

Chiffrant le pieux et l’éternel. « On dit “on” » où l’on s’indéfinit de passer à la ligne, celle de flottaison, de désincarnation. On dit je est le salut, l’amalgame, la résurrection. On de nous baigne le je que son pluriel appelle à tire d’ils où elles savonnent sa planche d’or.

Piliers du moi en soi, treize poèmes. En soi oblitérés. En soi pour soi du moi haïssable absous, dissous. Dans le on universel. En fadaises sur la falaise de l’éternel retour. En bémols d’un dièse qui les amplifie.

On se dit qu’en cinquante-neuf secondes ou tierces le temps effritera l’empire quaternaire que dans les yeux d’un enfant chat l’on mire double comme le mage de l’image « unique […] imprimée / même si / de deux manières différentes », en l’une & l’autre ou l’une ou l’autre ourlée d’outre-tombe.

On lit et l’on relit, ce triangle rectangle réitéré est le puits, le contrefort rocheux, la pierre et la ficelle en boucle quand « on se réfugie / au cœur de l’immobile / on apprend à lire / dans les herbes folles. »

La poésie de Patrick Dubost traduisible universellement.

Car cet on pour dire un entre je et nous qui s’indéfinit au cloître, au disparaître, existe-t-il de toute sa portée dans d’autres langues ? Oh que oui. Tel celui inclusif d’auditeurs, parfois simple conjugaison du verbe, tant aux Indes qu’aux Amériques qu’en Océanie. Quand bien même le cloître en son silence n’existe que dans nos pays.

Un est on. One never knows.

Mais l’on sait que l’on atténue le on, ourle de pataphysique celui qui d’entame hiatus dit « On // a fait / de / la lumière / le centre / de toute chose » et « couché sous l’arbre / au centre du préau / jusqu’à la nuit tombée » se suspend « jusqu’à voir / descendre dans une main ouverte et sous un / dernier rayon une / première météorite une / minute de silence un / premier jour sans lendemain. »

Il y a dans la traversée de la matière le même projet que dans celle du sens, du non-sens. Le crayeux, le calcaire, « tout empaqueté de pierres / et d’enduit frais », se défait, s’oblitère. Dans « On // existe / un peu / plus / quand / on existe / un peu moins / dit un insecte / occupé à courir / sur ma main » résonnent les oremus d’une civilisation entre toutes vouée au poème. Terre-plein d’un plain-chant.

Treize poèmes. Onze manque d’ampleur comme nombre premier.

Le bonheur qu’en a fait l’éditeur sur papiers Fedrigoni, brut d’emballage les poèmes, écrin quelques pages d’un pistache lumineux, couverture foulée et refoulée pour une sadienne absorption.

Fallait-il en atelier d’écriture une cellule de chartreux pour clamer à la face du je l’emprise du sens en déprise des sens, la prise de vœux en guise d’aveu initiatique d’humaine impuissance ? Sans doute. Treize est d’ascèse le nombre premier que Patrick Dubost a élu dans sa piété d’athée.

24 juillet 2019

[Livres – News] Libr-vacance (2), par Fabrice Thumerel

Cette deuxième livraison vous invite, dans les Libr-brèves,  à revivre ou préparer des événements passés ou à venir (Massera, Prigent et Novarina) ; à lire en zigzaguant (« De la connerie à l’ère numérique ») ; à découvrir trois livres à méditer (de Sereine Berlottier, Julien Blaine, Elisabeth Filhol)… [Voir premier volet]

Libr-brèves

► Il vous reste jusque ce dimanche 28 juillet pour voir en gare de Montpellier cette installation de Jean-Charles Massera, « Maybe I should just… »

► Un événement à voir/écouter : Chino et les gilets jaunes de Christian Prigent, partie VI du Chino Rabelais lu en février dernier à la Bibliothèque de la Sorbonne.

â–º Valère Novarina, L’Animal imaginaire au Théâtre de la Colline du 20 septembre au 13 octobre (parution chez P.O.L fin septembre).

En lisant, en zigzaguant…

De la connerie à l’ère numérique…

♦ La post-vérité se nourrit donc d’agents individuels dont les croyances et le comportement sont largement mus par un rapport à la connaissance qui repose sur le recours à l’intuition et au ressenti, une forme de connerie qui se caractérise par un auto-aveuglement rendant impossible sa propre remise en question, mais qui s’efforce de ressembler à un souci rationnel, honnête et pertinent pour la vérité. De ce point de vue très général, il ressort que le bullshit, les fake news, les théories du complot, les « faits alternatifs », ainsi que leur « partage » intempestif, sont des manifestations contemporaines et exacerbées de la bonne vieille bêtise éternelle. […]

Étant donné le caractère de tel ou tel assertion ou événement, le con s’arrange immédiatement pour ressentir et manifester sa désapprobation, son rejet, son indignation, sa colère… […] Cette attitude induit un mécanisme d’auto-polarisation, puisque le nombre et les motifs d’une telle indignation exigent une vigilance de tous les instants et favorisent une escalade outrancière visant à se distinguer dans un environnement de plus en plus compétitif dans la connerie. D’où les trolls, les cabales, les rumeurs, les « clashes » et les « buzz » imbéciles qui doivent désormais lutter les uns contre les autres afin d’obtenir les faveurs du « clic » d’un public propulsé dans une course toujours plus absurde visant simplement à promouvoir l’ânerie du jour. »

Sebastian Dieguez, « Connerie et post-vérité », dans Psychologie de la connerie(collectif), Sciences Humaines éditions, 2019, pp. 260-262.

 

♦ Il y a sur Facebook une emprise grandissante de la mort, et j’en veux pour preuve ces avis nécrologiques qui envahissent régulièrement nos murs. Il suffit qu’une rock star des années soixante-dix ou quatre-vingt – David Bowie, Prince ou George Michael – disparaisse pour qu’aussitôt chacun se croie tenu de relayer l’information, contribuant ainsi à la propagation d’un chagrin collectif (comme s’il était possible, à force de partage, de combler le vide qui inexorablement s’installe).

Patrick Varetz, La Malédiction de Barcelone, P.O.L, 2019, p. 109.

 

Libr-3

► BERLOTTIER Sereine et LIRON Jérémy, Habiter, traces & trajets, Les Inaperçus,  juin 2019, 136 pages, 17 €, ISBN : 978-2-9541260-8-1.

Franchissons le seuil de la maison (in)solaire créée par Jérémy Liron…
La maison, bouquet d’impressions : habiter / être habité, passée / pensée / passive / pensive… souvenfance !
« Habiter, intransitif ? » (p. 96).
Et si on habitait entre ?
Maison du passé / du passage / maison de paille / maison de l’avenir
« Maison serait le lieu en moi d’une continuité d’expérience, d’une simple phrase, longue, enracinée, cousue à d’autres plus anciennes, vieillissantes et reprises, le lieu d’un lien éprouvé, d’une mémoire articulée, complexe, où se conserverait l’empreinte des gestes précédents » (116).

Qu’est-ce qu’un « lieu favorable » ? Celui où vous attendent vos pénates ? Dont vous rêvates ? Qui présente « les indices d’un futur possible » (17)… Une « maison où l’on existerait entièrement, où l’écriture pourrait s’accomplir » (51)…
« 144 fragments pour habiter » : sa mémoire, ses rêves, ses lectures…
Un lieu de déambulation poétique et onirique pour le lecteur !

► Julien BLAINE, Le Livre, Les Presses du réel/al dante, mai 2019, 196 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37896-055-1.

Après Hugo et Guyotat, entre beaucoup d’autres, c’est étonnamment autour de Julien Blaine d’être habité par le Livre. De façon inattendue, certes, mais à sa manière, dont l’irrévérence et la provocation tonnent d’entrée : « IL EST TEMPS DE SE DÉCONNECTER des sectes monothéistes juives, chrétiennes et musulmanes. Certes toutes les religions sont mortelles, […] et celle-là, celle de notre Livre, celle du Livre de la ruchée ne fut pas ni n’est ni ne pourra être pire que celle des monothéistes de Jéhovah à Mahomet en passant par Jésus Christ et quelques autres illuminés, […] mais elle fut bien la plus barbare et criminelle. »
Parodie de la Genèse comme de tout récit primitif, cet apologue inventif et drôle regorge d’horreurs et abominations, rivalités claniques, paroles prophétiques, faits épiques et magiques… Un leitmotiv révèle l’instabilité, l’insatiabilité et l’incomplétude des humains : « Nombreux furent au cours des générations ceux qui n’aimaient et languissaient et devenaient morts-vivants » (p. 63).

► Élisabeth FILHOL, Doggerland, P.O.L, janvier 2019, 352 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-8180-4625-8.

De la naissance de Xaver le 5 décembre 2013, « bombe météorologique », côté experts, au tsunami qui engloutit une île en mer de Norvège il y a plus de 8 000 ans (épilogue) : « quelque chose s’est déréglé » (p. 339)… Cette amplitude diachronique qui confère au présent une certaine profondeur n’est pas sans produire un effet de distanciation, une relativisation des mondes et des destinées individuelles, et notamment celles de deux couples (Margaret/Marc et il/elle en – 6150). D’où l’architecture du roman en trois parties : « Margaret », « Marc » et « Storegga ». Les trajectoires de Margaret, géologue, et de Marc, ingénieur chez British Petroleum, se recroisent en effet une vingtaine d’années après leurs études : l’industrie pétrolière a désormais les moyens d’accéder au « Paradis perdu » submergé par les glissements de terrain de Storegga…

21 juillet 2019

[Texte] Fabrice Thumerel, Libr-éclats

Ces Libr-éclats anisotropiques pour que chacun les fasse fuser et infuser à sa guise…

Ces formes brèves sont extraites d’un Libr-Carnet critique. Critique, malgré qu’en aient d’habiles postcritiques hostiles au soi-disant suprématisme rationaliste et aux présupposées dérives rhétoriques de  ceux qui exercent une volonté de puissance source de tous les maux. LIBR-CRITIQUE (1) s’inscrit à l’encontre de ceux qui décrètent la mort de la littérature comme de la critique pour ériger une postlittérature et une postcritique qui poussent sur un terrain anomique laissant libre cours à une littérature de sociétalisation : exit la valeur esthétique, vive les valeurs sociocinétiques… En ce premier quart du XXIe siècle, le « post- » croît sur un piètre compost. (Nous y reviendrons bientôt).

(1) Sur le positionnement de Libr-critique : ici.

 

♦ Délivrés de l’angoisse, du Souci (die Sorge), les Intranquilles peuvent s’occuper du sociétal

♦ Parce qu’ils ont l’habitude d’être aréseaunés, les humoins d’aujourd’hui vivent comme des asticots, mais des asticots de choix : des entre-soi.

♦ Nos démocrazies ressemblent à nos fêtes : quelques drapeaux et ballons, boniments et ricanements, morceaux de musique et de bravoure, des éclats de voix et de lumières, des applaudissements et jacassements du public… et le tour est joué !

♦ Quel bel apologue sur la croyance que le conte d’Andersen intitulé « Les Habits neufs de l’empereur » : il suffit à quelques malins de mettre en scène un empereur paré de ses plus beaux atours pour qu’il en soit ainsi alors même qu’il est aussi nu que le petit-jésus… Aujourd’hui, il suffit de lancer des mots magiques comme « Croissance », « Dette », « Développement durable »… et le tour est joué, tant les « élites » sont atteintes du syndrome des habits de l’empereur !

♦ Aujourd’hui, l’intellectuel n’est plus « engagé » mais « impliqué »… Impliqué, en effet, dans un processus qui le dépasse.

♦ Ne rien lâcher (on, il/elle ne lâche rien) : Mythologie de la Résistance. La bonne conscience des BelleZâmes.
Résultat assuré dans un seul cas : lorsqu’on s’agrippe à son mode de vie consumériste / individualiste.

♦ Ah cette manie de ne voir dans les adultes, y compris les plus mûrs pour utiliser un euphémisme, que des éternels adolescents : « Eh les filles ! Eh les garçons »… Sympathiquement cool… Craquant !

♦ Quel est le comble pour un manifestant ? Assister à son propre meurtre au JT de 20H.

♦ La France-en-Marche… mais vers quoi ? Le Mondial des Winners !
Vite, toujours plus-vite… mais vers quoi ? Plus, toujours-plus… mais pour quoi/qui ? RV à Nulle-Part-sur-Néant…

♦ – Je suis à vous, dit-elle.
– Je ne vous en demandais pas tant… Mais, bon, l’essentiel est d’être dans les temps sans être submergé…

– Je reviens vers vous, dit-elle ?
– Vous étiez partie… où ça ? Vous avez raison, faut bouger… Sinon c’est l’immobilisme ! (Ah non, au secours… tout mais pas ça !).

♦ Comment appelle-t-on une masse que l’on peut prendre à la nasse, pêcher et faire pécher ? Le Grand-Public… Les-Consommateurs… Et comment appelle-t-on une masse en mouvement, insaisissable et incompréhensible ? Le Peuple.

♦ Signe des temps, même une collection se nomme « Back to the roots » (« Retour aux racines », chez Bizzbee) – ah oui, en anglais c’est plus « classe » (nouvelle forme de snobisme, donc)… Générations identitaires : mais où voulez-vous qu’on s’enracine ? Les deux faces d’un monde immondialisé : d’un côté, le bougisme individualiste / consumériste ; de l’autre, l’enracinement solipsiste / nationaliste.

♦ Les récents scandales hexagogonaux (Benalla, Tapie, de Rugy…) me font penser à ce que réaffirme Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu (Fayard, 2015), qui définit le capitalisme comme « ce monde qui est constamment en train de jouer une pièce dont le titre est « La démocratie imaginaire » » (p. 25). Il n’est pas jusqu’au vécu scandaculaire – si l’on ose ce néologisme – qui ne soit biaisé : la mise en scène d’un éclat de réel comme exception ne permet nullement d’atteindre le réel réel, dans la mesure où le scandale tend précisément à cautionner insidieusement l’ersatz de réel (la pseudo-révélation d’une « affaire » n’a de cesse de nous conforter dans notre appréhension rassurante du microcosme politique : l’exception ne saurait être la règle ; la purgation d’une infime partie garantit l’harmonie du corps entier, c’est-à-dire le conduit à la rédemption).
Pour le philosophe néoplatonicien, on ne peut échapper à l’aliénation qu’en réussissant à s’abstraire du monde des simulacres, ce qui est loin d’aller de soi : notre rapport au monde social étant structuré par le discours dominant, nous renonçons de fait à la conception du réel comme expérience sensible ou vision existentielle. Le problème est en effet que nous vivons en un temps où triomphe un « semblant démocratique » qui se présente comme une fin particulière de l’Histoire : l’homme ultramoderne renonce au réel pour se contenter de satisfaire ses envies dans un monde matérialiste caractérisé par la saturation sémiotique et la clôture symbolique.


Jusqu’au moment où le voile du tabernacle se déchirera – et pour cela il faudra au moins qu’un tiers de la population des Pays-Riches connaisse la même misère que celle du tiers- ou du quart-monde, à cause d’une crise systémique renforcée par la crise climatique, sans parler des risques de conflits –, la chose publique, bonne fille, abritera en ses alcôves les suppôts d’un totalitarisme ultra-libéral qui maintient son cap du Toujours-Plus au moyen des « démocratiques » violences étatiques et des multiples manÅ“uvres de ses complexes scientifico-technologico-économico-médiatico-technocratico-militaro-politico-idéologiques / bourreaucratiques.
Ce sont bel et bien les réfractaires à la société du spectacle politique, les néo-iconoclastes – savoir, ceux qui s’attaquent aux icônes de l’Ordre néo-libéral – qui sont « pris en otages » par les zélateurs et conformistes de tous poils : leur « crime » est de jeter l’opprobre sur le système même de la démocratie représentative, et donc de faire-le-jeu-des-extrêmes…  Comment répondre à ces adeptes de la « pensée molle » (Accursi) qui ne font qu’ânonner les ineptes slogans mainstream, sinon par une question :  que penser d’un système qui « laisse le choix » entre la peste et le choléra ? S’il n’y a pas de leçons à retirer de l’Histoire, on peut du moins retenir cet invariant : nul dialogue possible avec un pouvoir totalitaire ! Mettons-nous donc en devenir : contre l’aliénation ultra-libérale, inventons/développons des singularités, agents catalyseurs de véritables collectivités.

19 juillet 2019

[Chronique] Pour qui sonne le glas ? (à propos du Crépuscule des cantatrices), par Jean-Paul Gavard-Perret

Dominique Pagnier, Le crépuscule des cantatrices, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, juin 2019, 88 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37792-048-8.

Le Crépuscule des cantatrices pose – à travers ses quatre nouvelles – les questions majeures de l’écriture de fiction. Qu’ouvre-t-elle quand un écrivain tel que Dominique Pagnier s’en empare, c’est-à-dire l’agrandit, la renverse ? Quelle sidération est proposée ?

Dominique Pagnier opte non pour un dégagement sinon par touches mais un plongeon dans le mystère des temps qui offre un champ bien plus fort que celui dans lequel on les réduit. Et les cantatrices en disparition (entre autres femmes) ressemblent en fait à celles de Botticelli qui sortent de l’eau. Mais ici le flot est plus froid. C’est celui des fleuves qui ne se nomment pas forcément Amour.

Sous feintes d’ »aberrations » historiques, la fiction avance en se refusant autant au déceptif qu’à la faconde. Chassant d’une certaine manière le naturel pour récrire « de » la pensée humaine, l’auteur y revient. Ses nouvelles deviennent des poèmes en prose et qu’importe si son Vienne n’est plus ici.

L’extinction se bloque par moments, ce qui n’exclut pas – au contraire – parfois une sorte de frénétisme, mais toujours sera tu le grand secret des cantatrices. On ne saura rien de ce qui monte de la musique. Elle éclate comme des bulles qui crèvent à la surface. D’où l’apparente disparition des lucioles sonores.

Et c’est comme si toute la musique ne disait qu’un discord – mais dans l’harmonie que Pagnier propose. Il bat la mesure vers laquelle courent les lignes brisées là où il y eut galop.

17 juillet 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (4/6)

Allez, un peu d’humour noir pour cette 4e livraison… [Lire/voir 3/6]

Projet n° 4

UN MUSÉE DU DEUIL VA OUVRIR DANS L’USINE DU KREMLIN-BICÊTRE

Très déplaisant. On n’a pas besoin de ça ici. Dans une ville où la joie de vivre est obligatoire depuis que le conseil municipal (arrêté du 5. II. 2017) en a décidé ainsi, cela semble un contresens. Un parc aquatique, un bowling, un casino, même un musée de la malchance (car la guigne est toujours celle des autres), auraient été plus joyeux, en tout cas plus utiles et assurément dans le droit fil de l’aimable politique de nos élus. Le deuil, je sais bien qu’il se vit différemment selon les cultures etles latitudes (j’ai lu Le grand livre du deuildes anthropologues Choussard et Bray) mais exposer jusqu’à la nausée ces différences dans un musée forcément sinistre oùnul ne mettra jamais les pieds, c’est une hérésie ; et la faillite assurée. On va devoir empêcher ça. Mais comment ? Hier, justement, je dîne chez les Daquin ; il y a là les Jazzi, les Maulher etla veuve Bersuden (Jade, 34 ans) ; le sujet vient sur le tapis. Qu’en pense-t-elle ? je demande. Rien, dit-elle ; hein, de quoi, les soldes ? Bon. Elle ne suit pas. Elle est ailleurs. Dommage. Son mari (Carl, 66 ans) s’étant tué en voiture il y a un mois, elle aurait à dire sur le deuil. Mais elle ne dit rien. Elle s’en fout. Daquin qui, lui, a fossoyé sa mèredepuis déjà trois ans nous en fait tout un plat. Je ne m’en remets pas, etc. Il saoule ; et, disons-le, son sauté de veau à la bière est immangeable. Pour Laura Rey-Maulher, la psy de service, le travail du deuil est de fait un travail au noir, donc toujours mal payé, donc en monnaie de singe. Ah. Je me le tiens pour dit. Les Jazzi s’emmerdent, eux aussi. Il se fait tard. Jade soudain refait surface : Et si on lançait une pétitionen ligne contre ce musée du deuil ? Oui, allons-y ! je dis. Chez toi ? demande la veuve.

15 juillet 2019

[Libr-retour] Olivier Domerg, La Somme de ce que nous sommes, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La somme de ce que nous sommes, Lanskine, avril 2018, 112 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-63-2. [Grand prix de la poésie de la S.G.D.L 2019].

Le livre débute comme une hagiographie de l’enfance heureuse, immergée en nature : dans « une large anfractuosité, une chambre d’échos, un abri de fortune, entre théâtre et grotte, dans (et au-dessus de) laquelle, comme il est dit dans une chanson, “nous vîmes passer notre enfance” » : le repaire de corsaires, la corsetée de bonheur enfance sur laquelle aucun freudisme n’a prise, le jardin d’Éden clos et illimité, aussi peu localisable sur une carte que la bouche des Enfers – sinon sur une colline non loin de la Sainte-Victoire, entre deux restanques dont s’effritent les pans de pierres sèches ; « un espace à la fois réel et imaginaire où prédominent le pin d’Alep, le chêne kermès, la garrigue crochue et fragrante, la caillasse blanche et grise, l’omniprésence du calcaire provençal – un espace dans lequel nous vivions à plein et nous projetons encore ». Enfants des villes, de parents désunis, lisez et enviez, il vous en remontera toujours, nutritive, thérapeutique, quelque bouffée d’enchantement.

Ouvrage en trois parties, la première de souffle égal, tombée de versets réconciliant prose et poème, où le poème reposé de tout lyrisme, déposé labile, s’étoffe en prose jusqu’à disparition complète, ne cligne que par des reprises – vrille au pénultième feuillet, annonçant la frêle, émotive péroraison ; les deux autres tout en blancs, l’une régulièrement à deux distiques par page et formelles astérisques ; la dernière en monostiches tel un amerrissage, le blanc s’étend, son épaisseur varie, délassant, comprimant la Recherche d’un Temps qui ne s’égare, présent omniprésent jamais lâché.

La somme de ce que nous sommes, qui cogitons donc sommes dans l’ergastule de notre mémoire récente, appelle une Recherche tôt ou tard. Ce très beau livre, atypique en gageure dans l’œuvre implacablement visuelle et descriptive (encore que sonore à raison, et nourrie de concepts) d’Olivier Domerg, attente, attempts, plus tentative qu’attentat de gamin « forban » – au sou-venir que gauchit un survenir tenace. « Pour toucher davantage / au réel [dans] la rage d’y parvenir », des vers inversent en escalier un decrescendo : rage, for(ç)age, fors âge. Aux « souvenirs courts, exempts de remords », tout en saccades visuelles ; aux « récifs à fleur d’eau ; de peau » où la mémoire prend ô, en porte-à-faux elle chavire, traquée à fleur de flottaison dans ses œuvres vives – décrué d’espace-temps celui à trois dimensions où l’œil excelle.

Aveu d’un « répertoire de sensations plus que de souvenirs » : dans ce présent perpétuel vif-argent, il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes entre soi et soi – un soi collectif, les souvenirs saisis à la troisième personne du pluriel d’une « ribambelle de gosses guillerets, tout à la joie d’être ensemble », « captifs d’un regard ou saisis par la déflagration d’un sourire. Ce qui s’ouvre alors en eux ! » ; « l’émerveillement que leur procure l’île ». On ne perce pas l’écran des jours en porte-parole d’une fratrie de cousins, de compains. Dans ce jardin d’Éden manquent la pomme et le serpent et Ève n’est jamais évoquée, sinon comme féminin d’« île » ou comme dédicataire.

Mais j’ai mauvaise grâce à relever ces « quelques tulipes dans une forêt d’iris ». D’un tel bonheur d’un seul tenant, merveille d’anachronisme servi par une écriture du grain le plus contemporain, je ne trouve pas d’équivalent dans la littérature française mais dans la russe : Tourgeniev, et surtout Tolstoï : ce « garçon intelligent et bon » postulé dans Enfance, adolescence, jeunesse, que deviendra Pierre à la maturité de Guerre et paix. Je n’ai rencontré ce « très fort sentiment géographique », et un tel génie poétique de l’orientation, que chez Gracq, et sur la fin de sa vie seulement (Les Carnets du grand chemin, 1992), alors qu’il a enseigné la matière. Qui a connu le jardin d’enfance (« générateur d’une longue et vibrante imprégnation », « notre expérience essentielle, celle qui prévaut sur les autres ») en est irrigué, aimanté telle, illuminée dans Zarathoustra par le couchant de Nietzsche, la barque du plus pauvre pêcheur.

11 juillet 2019

[Texte] Romain le GéoGrave, Le toutou numérique

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 20:32

Le toutou numérique – facile à dresser

installez-le

chez vous il trouvera sa place plus

qu’à son tour

et pis c’est vrai qu’on dit il faut

le tout numérique

tout pour le tout

tout grossièrement

vide trop souvent

la carcasse plus

chère que le con

tenu

Ayez la fibre – passke sava plu vit’ –

d’écrire sûrement,

de recevoir des infoniouzes obèses

CHERCHE défibrillateur pour ado. sur-numérique, 16 ans, poids-taille-sexe : tout moyen, cerveau (?) adolescent

GSM. Email ; @ espère belle lurette

Pour perdre définitivement son identité réelle

un seul CONSEIL, poussez le curseur

et vivez INTENSÉMENT(pour) votre identité numérique,

cadavres, cadavres numériques,

eux, bientôt partout,

les exquis cadavres du 22ème siècle

NOUS SOMMES TOUS DES NUMÉRISÉS

[slogan post-apocalyptique]

DÉNUMÉRISER JAMAIS !

NUMÉRIQUE, toi-même

enfants du numérique

numérisez-vous

la lumière

sera

lecteur, cette page numérique

est-elle ou n’est-elle pas ?

être ou ne pas être

numérique

?

(faut-il se poser la question?)

l’Å“il à fleur d’écran, doigts qui tapent trop vite, sens évacué,

du nombre, des bits, des zéros et des uns

des zéros pointés, des uns zé des 0tres

numerus, nombre, le nombre fait loi,

arithmétique, tic tic tic.

9 juillet 2019

[Chronique] Corinne Lovera Vitali, je jette le livre encore un

c’est leonardo padura pourtant il avait l’air pas mal son flic mario conde qui ne fait plus le flic mais qui vend des livres anciens j’avais piqué le gratuit que donne l’éditrice anne-marie métailié mais seulement à ses fidèles lecteurs je ne suis pas une fidèle lecteur aussi j’ai dû le piquer sous la caisse de la super libraire de la fnac qui était partie me chercher un livre que je ne pensais pas trouver à la fnac mais que de préjugés parce que tiens si il y était ce livre je ne sais plus lequel je ne l’ai pas acheté il était trop cher et des mois après j’ai mis le temps mais finalement j’ai lu le gratuit pas mal ce gratuit donc je suis allée acheter un padura-conde à 12 euro malgré la couv attrape-touristes ici-cuba et bon au bout de quelques pages à peine je commençais à sauter des pages oulalaLALA tant d’érudition en tartines alors c’est pour ça que mario conde vend des livres et padura idem mince alors il faut se taper toute la bibliographie des livres rares de la havane et toute la liste des club de jazz d’avant la révolution puis patapatapata ah oui myriam makeba la grande classe elle puis tiens justement le conde a une érection en écoutant la voix d’une chanteuse des temps anciens un temps il pense à se masturber puis non il décide qu’il est grand il dit qu’il a la cinquantaine par-là je ne suis pas à jour en fait padura a dépassé la soixantaine il dit que le conde c’est lui alors je le crois j’ai vu sa photo il a vraiment la soixantaine passée avec gros bide vêtements moulants crâne dégarni et bien sûr mega cigare tout quoi en tout cas quand il vient à paris aux frais de anne-marie métailié donc padura c’est le conde il se branle pas il se parfume et il va voir tamara la femme qu’il fréquente de temps à autre depuis vingt ans ça va être bientôt là que je jette le livre par terre fidèle lectrice fidèle lecteur si padura était seulement espagnol pour ne pas dire européen on laisserait pas passer comme ça on lui passe tout au cubain pourquoi c’est parce que c’est sa culture c’est dans ses gènes c’est pas de sa faute c’est ça c’est dans ses couilles c’est ça ? heureusement je crois qu’il ne s’est pas reproduit leonardo toujours ça parce que ça suffit amplement de lire cette merde dans les salles d’attente des docteurs de merde je vois pas pourquoi je la lirais chez les écrivains de merde écrivain cubain de merde ça va être bientôt là que je te jette ton livre par terre fernand me dit ben il aura pas duré padura c’est ça écoute fernand c’est vrai ici quasi on n’a plus le droit de parler comme ça des cochons voire du jambon on exagère mais bon il est traduit en français le cubain je le lis en français c’est une chance c’est ma langue qu’est-ce qu’elle fait l’éditrice elle parle quelle langue avec son domaine étranger et les lecteurs alors ils font du tourisme sexuel à 12 euro c’est ça ? c’est là que je jette le livre par terre c’est quand au lieu de bouffer du porc ou plutôt au lieu de oui se branler va donc te branler padura il dit “Le Conde la suivit jusque dans la cuisine, se régalant du rythme de la chair de tout premier choix qui se balançait sous la robe d’intérieur, imaginant déjà tout ce qu’il pouvait obtenir de ce corps, exploré tant de fois au cours de tant d’années. Le passage de Tamara le long du dangereux défilé de la quarantaine était harmonieux et agréable car elle savait le faciliter par des flexions, des marches et des crèmes destinées à donner plus de tonus à ses muscles et plus d’éclat à sa peau, et le Conde lui était reconnaissant de cette préoccupation féminine dont il était périodiquement le bénéficiaire direct.”

© Dessin de Fernand Fernandez, Les Salocrates

7 juillet 2019

[News – livres] Libr-vacance (1)

C’est le moment de tourner la page pour mieux ouvrir la plage estivale : nos Libr-brèves vous emmènent à Sète et La Ciotat, mais vous reconduisent aussi vers les posts de 2019 parmi les plus consultés jusqu’à présent… Et notre Libr-3 vous offre une première sélection commentée de livres (très) récents… De quoi vous plonger en Libr-vacance !

Libr-brèves

► Festival Voix vives à Sète : du 19 au 27 juillet 2019.

► Festival Tournez la Plage à La Ciotat, du 2 au 4 août 2019.

â–º Profitez de cette pause estivale pour (re)lire/voir/écouter les posts parmi les plus consultés en 2019 jusqu’à présent :

Hommage à P.O.L

Massera, guide de l’utilisateur (Grand entretien 2/2)

♦ Christophe Manon, Pâture de vent

Libr-News (Libr-10 + Libr-événements)

♦ Patrick Beurard-Valdoye, Flache d’Europe aimants garde-fous

Traces de langage : poésie numérique

News du dimanche (Prigent/TXT, Smith, Libr-10)

♦ Robert Menasse, La Capitale

♦ Laure Gauthier, Transpoems

Libr-3 /FT/

► CHEVILLARD Éric, L’Autofictif et les trois mousquetaires, éditions de L’arbre vengeur, janvier 2019, 216 pages, 15 €.

Éric Chevillard tient la cadence : depuis 2009, c’est le 11e volume de ce journal décalé ! Mais au fait, « Qui lit encore Éric Chevillard de vos jours ? » (p. 13)… Lequel « n’est pas passé loin » de la correctionnelle, c’est-à-dire du Goncourt 2018 : Éric Vuillard / Éric Chevillard… « Ã  quatre lettres près » (38) ! Trêve de plaisanterie, le risque est nul : « Mais si aucun de mes livres en trente ans n’a jamais seulement figuré dans la moindre des sélections préalables des jurys, n’est-ce pas parce que s’y affirme constitutivement leur franche incompatibilité avec ce système ? » (51).

Et donc, à lire pour s’aiguiser le regard sur notre monde (littéraire). Quelques saillies : « La littérature française est morte, répète à l’envi cet écrivain aigri qui doit donc à sa médiocrité d’être toujours vivant » (46) ; « Le rappeur est un général de guerre civile qui gueule ses ordres dans un porte-voix en se grattant le nombril sur la colline » (75) ; « Angot / Moix / l’angoix » (138) ; « Le mannequin n’est jamais qu’un jeune épouvantail » (180) ; « Certain féminisme tout en offuscations et susceptibilités n’est pourtant pas bien différent d’un voile intégral » (205)…

► CHIAMBRETTO Sonia, POLICES !, éditions de l’Arche, coll. « Des écrits pour la parole », février 2019, 96 pages, 15 €.

La bascule de nos démocraties dans des états répressifs est la preuve que nous vivons la phase ultime de nos sociétés ultralibérales : les forces qui détiennent le monopole de la violence légitime en usent de façon illégitime pour servir les intérêts d’une puissante oligarchie. D’où le retour de l’oppression policière, avec bavures, humiliations et rafles au faciès… Fashion list : « MATRAQUE TONFA / FLASH BALL / PISTOLET AUTOMATIQUE / TASER ÉLECTRIQUE / PINCETTES ET BOMBINETTES DE GAZ LACRYMOGÈNE / GRENADES DE DÉCENCERCLEMENT »… Des méfaits de la police aux bienfaits des polices de caractères… Un montage très critique !

► FERRAT Stéphanie, Côté ciel. Notes d’atelier, La Lettre volée, Bruxelles, février 2019, 60 pages, 14 €.

Pour l’auteure comme pour le lecteur, ces Notes, non pas pour aérer le regard – comme disait Mallarmé à la lecture de Maupassant – mais l’aiguiser : « L’atelier est un silence où se posent les yeux. […] Je vais par épuisements successifs : des formes, des gestes, des heures »â€¦ Selon Stéphanie Ferrat, l’artiste doit faire prévaloir l’invisible sur l’intelligible : « De moins en moins je fais confiance à la tête. De plus en plus au regard aveugle. […] Rien qui ne soit verbe, construction visible. Une partie du vrai se cache sous les mots. Dire est déjà perdre l’imprononçable. » De sorte que son métier consiste à « voir derrière les déchirures » : « Tout ce qui m’occupe est vision absente mais palpable. » D’où une écriture qui opère la tension entre dit et non-dit pour nous abîmer « côté ciel ».

5 juillet 2019

[Chronique] Typhaine Garnier, Massacres, par Bruno Fern

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 14:15

Typhaine Garnier, Massacres, postface de Christian Prigent, éditions Lurlure, Caen, en librairie à partir de ce 5 juillet 2019, 112 pages, 15 €, ISBN : 979-10-95997-21-4.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour son premier livre en solo (1) Typhaine Garnier n’y est pas allée de main morte, comme le titre l’indique, même si elle manie plutôt le scalpel que la tronçonneuse en opérant à la syllabe près. En effet, ayant sélectionné trente poèmes qui appartiennent pour la majorité au patrimoine littéraire (ici présentés en regard de leur version « massacrée »), elle tire de chacun d’eux un autre texte en conservant la métrique et, dans la mesure du possible, les sonorités. Bien entendu, cette procédure exige autant de rigueur que d’inventivité car le modèle résiste à la moulinette où il finit malgré tout par passer. Cela dit, loin de ne constituer qu’un simple exercice de virtuosité, cet ouvrage offre de multiples intérêts.

Tout d’abord, d’une « intro d’envergure » à une « coda à s’pendre » (tirée de l’Ode à Cassandre de Ronsard), la massacreuse en chef s’attaque vigoureusement aux poncifs des gendelettres pour lesquels certains auteurs semblent n’avoir écrit que pour fournir en matière première les épreuves du bac de français. À ce désossage radical contribue notamment la partie du livre parodiant les notes et consignes scolaires – on appréciera d’y lire, entre autres perles lagardémichardesques : « la Poésie, qui est le chant de l’âme », « commentez cette belle image », « Loin des servitudes urbaines funestes à la rêverie, les âmes blessées par la vie trouveront dans la Nature un refuge apaisant pour le cÅ“ur et favorable à la poésie » ou « Ce poème, d’une poésie délicate et pleine de rêve, contient un hymne à la Femme qui compte parmi les plus justes et les plus émouvants », de tels propos n’étant guère éloignés, hélas, de ceux tenus dans le cadre du poétiquement correct ayant toujours pignon sur rue ici ou là . (2) Par ailleurs, l’opération que nécessite chacun des nouveaux textes implique des éléments heureusement étrangers à ces clichés, ce dont témoigne le lexique employé, du savant à l’argot avec, en sus, archaïsmes, franglais branché, sigles, néologismes, etc. – bref, tous les mots de la tribu et non pas le résultat d’une prétendue purification. De plus, les contraintes rythmiques et sonores obligent souvent l’auteur à adopter une syntaxe pour le moins atypique ainsi qu’à recourir fréquemment à l’élision et à des coupes acrobatiques : « écor- / Ces, dents… » ; « moi je / Dépliais » ; « Où s’ / met » ; « de su- / Ite ». Un travail aussi minutieux permet de conserver en arrière-plan la soufflerie du poème originel et correspond à une véritable pratique du vers et non au découpage de grammaire fonctionnelle à quoi se réduit pour beaucoup le vers dit libre. Ce déboulonnage en règle des classiques ne s’arrête pas là puisque les thèmes abordés en six parties (« L’amour de l’art », « Les délices de la vie », « La fraîcheur rustique » , « L’ardeur de la passion », « Le transitoire », « Les revers du sort ») le sont effectivement mais sous un angle qui a tendance à virer au grotesque : « J’essuie la très nerveuse meuf au con salé, / La pince (le Captain a l’amour en phobie), / Sa sale étole est moche, et son tutu zélé / Me sort par les naseaux , d’où la belle embolie ! » (3) Quant aux nombreuses références diversement explicites, elles illustrent elles aussi le parti pris d’une hétérogénéité tous azimuts : elles vont d’Homère à Astérix en passant par Villon, Bataille, Sade, Jarry, Cervantès et Prigent – liste non exhaustive. Il ne s’agit donc pas de faire table rase de l’histoire littéraire mais de dénoncer le risque toujours actuel de sa momification, la plupart des textes du corpus massacré faisant indéniablement partie de ceux que Typhaine Garnier admire car pour elle, comme l’affirme Christian Prigent dans sa postface, il y a « derrière ses impiétés : sacre et massacre, indissolublement ».

Enfin, il faut souligner le fait que les poèmes issus de cette entreprise – qui n’est pas que de démolition – ne veulent pas rien dire. Ainsi on y trouve de fréquentes allusions à l’écriture en cours : « Rature, benne le chant des mots, fais ta loi ! », « La viande idiote, décale sons, qu’on s’marre ! », « – Ici, mon bic s’effondr’, jeux de mots broient l’esprit ! / Ovipare lexique, c’est nul : j’élimine. », « Vers défrisants ponds, toqué de bons mots », des allusions similaires étant également présentes dans certains textes de départ comme celui de Jacques Peletier du Mans (« Qui d’un Poëte entend suivre la trace / En traduisant, et proprement rimer »), celui, vrai guide méthodologique, de Tristan Corbière, 1 Sonnet, avec la manière de s’en servir, ou bien encore le titre de celui de Théophile Gautier, Adieux à la poésie. En outre, chaque poème garniérien, malgré les torsions drastiques imposées par la contrainte, parvient à atteindre une cohérence interne : scènes érotiques, évocations du monde littéraire, problèmes de poids, recettes de cuisine, soucis de santé, conseils de jardinage, démarches immobilières, péripéties informatiques, etc., se succèdent et finalement la profusion hétéroclite dont est faite une vie passe à travers ce tamis sophistiqué. Le ton sarcastique qui domine le livre n’exclut pas cette dimension existentielle où affleure parfois une certaine gravité, même si Typhaine Garnier excelle dans l’art de la pirouette : « J’émanais là, le groin dans les moches corvées ; / Mon palotin autiste aviné tudait mal ; / J’ai les sous, le fiel m’use et j’éteins tout vénal / Sot blabla ! Dans ma cour, cent Didon j’ai crevées ! » (4)

(1) Elle a publié en 2015, aux côtés de Christian Prigent et Bibi, un ouvrage constitué de « craductions » du latin, Pages rosses.

(2) Un exemple récent avec le Prix Goncourt de la poésie remis à Yvon Le Men que nous devrions remercier, selon Tahar Ben Jelloun, « d’avoir traduit pour nous le bruit de l’eau et la poésie du vent quand il traverse les branches de l’arbre de vie ».

(3) En écho au début d’ »El Desdichado », de Gérard de Nerval.

(4) Vers tirés du premier quatrain de « Ma Bohème », de Rimbaud – de ce dernier signalons au passage, chez le même éditeur, la parution récente de Vers nouveaux, dans une présentation d’Ivar Ch’Vavar qui vaut d’être lue.

3 juillet 2019

[Chronique] Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, par Christophe Stolowicki

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 19:41

Michèle Métail, Pierres de rêve avec paysage opposé, photographies de l’auteur, Lanskine, été 2019, 56 pages, 14€, ISBN : 978-2-35963-000-8. [Premier volet d’un diptyque sur Michèle Métail]

Voyager en poète, ne pas faire rêver.

Disséminés dans le paysage suburbain, urbain – le premier par exception placé à une intersection en montagne – douze « miroirs convexes », rétroviseurs avec ou sans visière, intensifient ou amortissent la puissance du hors champ. Sur l’île de Taïwan où le touriste est venu, n’a rien vu, ni vécu, Michèle Métail fait advenir du survenir, celui tapi hors cadre dans les mots.

Accessoirement, « ces douze Paysages opposés sont imprimés en Didot en souvenir des typographes qui composaient en miroir. »

Douze séquences d’un poème à quatre temps : l’intitulé du lieu photographié, en caractères chinois et en français ; la photo, détourée de son vis-à-vis, dans son cadre ovale ; et la description du paysage opposé, illisible en miroir dans un premier temps d’inversion rétinienne, puis rétablie à notre lecture suivant le travail de l’œil et du développement argentique. À l’instar des pierres de rêve « extrait[e]s du marbre veiné […] que collectionnaient autrefois les lettrés. Taillées, polies, montées sur socle, elles renvoyaient l’image de montagnes embrumées, de cascades volantes […] selon l’imagination de l’observateur ».

Tel le cavalier scythe de Tacite, Michèle Métail détend l’arc, sinon en fuyant – par le recul de l’écriture qui vient combler le blanc.

Prétérition du non vu plus efficace que du non-dit. Le mode de récit, si acrobatique et accidenté, conspire au réel.

Amuse-bouche banal trompant le regard mieux qu’un trompe l’œil. Ombres cavernicoles de plein soleil. L’inversion propre au rêve antiphrase du réel. Perspective et ligne de fuite réinventées en plans fixes, arrêts sur image d’un cinéma muet. D’anamorphose naturelle, plus encore sur certaines photographies au miroir plus convexe, la ligne légèrement courbe devient la règle, amorçant un mouvement rétrospectif de retour au big bang, un basculement au trou noir. Un immeuble au loin et ce qui ressemble au premier plan à une cabine téléphonique (à l’ère de la 5G) paraissent amorcer un envol. Les objets se suspendent en un début d’apesanteur.

De ces paysages opposés le premier paragraphe est de pure prose introduite par des blancs, les suivants, s’il en est, empruntent à la poésie son entame abrupte. Aux deux tiers de la plaquette, toute illusion perdue la prose reprend ses droits.

La première photographie bute à une paroi rocheuse, tremplin au contrechamp vertigineux où la vue plonge dans le gouffre ; dans tout le blanc qui emplit l’œil se déploie le paysage intense dérobé qui nous sera narré plutôt que décrit – rendu dans sa gestation, son espace-temps. En contrepoint d’une longue rue montant vers l’indéfini qui s’arrondit, le paysage opposé 4 dit qu’ « Alors que le Pacifique devrait ouvrir sur l’horizon, le rideau est tombé. Brume et pollution en effacent la ligne. […] Une longue colonne de porte-conteneurs stationne au large, balises du commerce mondialisé. Ils sont plus de vingt à patienter, immobiles […] plongeant dans l’attente tout un paysage gris acier.»

En regard de la pierre de rêve 5, miroir d’une convexité exceptionnelle déployant en lévitation un intérieur mi-bureautique, mi-muséal, « L’allée qui mène au musée des Beaux-Arts est jalonnée de caméras de vidéosurveillance fixées aux lampadaires […] Chaque salle d’exposition est équipée de détecteurs de fumée incrustés dans le plafond, de thermostats pour la climatisation et d’hygromètres avec bande enregistreuse […] Le visiteur solitaire est suivi, épié, déjà géolocalisé grâce à son téléphone portable. Sa traçabilité ne tolère aucune faille. Il focalise l’attention, bien plus que les œuvres d’art, sur lesquelles personne aujourd’hui ne pose un regard simple, sans médiation. »

Pierre de rêve 8 et son paysage opposé, cette fois-ci en continuité sordide d’objets et cabanons en bord de route asphaltée, développent la mise en abyme d’ « Une affiche grand format reproduisant l’Autoportrait avec collier d’épines et colibri de Frida Kahlo clouée sur une planche. Des sandows la maintiennent contre la porte du congélateur. Ils barrent le visage impassible de la jeune femme. Les épines acérées de son collier lui écorchent le cou, le sang coule. Et sous la pression des sandows, la douleur paraît plus insoutenable. » D’un basculement supplémentaire, pierre de rêve 10 encadre un rétroviseur au centre du rétroviseur photographié, rendant pour la première fois visible pour partie le narré, de « ruelle » en « venelle » en « alvéole » de Taipei l’errance tournant aux errements, en un seul paragraphe de pure prose.

Powered by WordPress