Libr-critique

31 mai 2014

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils [Libr-Java 9]

Dans un champ poétique caractérisé par une lutte des classements d’autant plus âpre que l’espace est symboliquement et économiquement restreint, le succès et donc la réédition de Caisse à outils – juste après l’anthologie Pièces détachées – signifient à quel point Jean-Michel Espitallier a réussi sa gageure d’offrir à chaque curieux "des plans et des modèles pour construire son propre engin d’exploration". C’est dire à quel point il nous faut (re)lire ce trois-en-un (essai-manuel-panorama). Cette réédition n’apportant qu’une réactualisation des références – très utile au demeurant -, on commencera par la version relue de la chronique publiée en 2006 par Philippe Boisnard ; et on terminera par le dialogue critique que propose Fabrice Thumerel à son auteur. [Lire Libr-Java 8]

Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils. Un panorama de la poésie française aujourd’hui, Pocket, 2006 ; édition revue par l’auteur, Pocket, coll. "Agora", printemps 2014, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-266-25041-2.

 

Un manifeste postmoderne (Philippe Boisnard)

Jean-Michel Espitallier publiant Caisse à outils aux éditions Pocket, prenait un risque certain : témoigner de la création de la poésie française contemporaine, dans une édition grand public, à savoir accessible à tous, alors que les enjeux de cette poésie semblent demander une certaine connaissance de l’histoire de la poésie du XXème siècle et des questions qui s’y sont tissées. Risque dont lui-même n’était pas dupe, tel qu’il en témoigne dans sa première partie Ouvre-boîte : « Le pari n’était pas facile étant donné la grande diversité des gestes artistiques, la complexité des questions, la multiplicité des formes et des pratiques (…) Si j’emprunte parfois la casquette de l’historien, c’est qu’il me paraît difficile de prendre la mesure des formes contemporaines sans les replacer dans la continuité et les ruptures qui les ont produites, les légitiment, en expliquent les mécanismes et les apports. »
Lire cet essai, car il s’agit davantage d’un essai que d’un panorama, nécessite alors de tenir compte de ce grand écart, de ne pas voiler cette tension sous les prétextes, soit de spécialistes, soit de chapelles, qui discréditeraient par avance son effort de clarté, voire de clarification de certaines questions.
Alors, quel est l’enjeu précis de cette caisse ? Tient-il seulement à rendre visible les compartiments de la poésie contemporaine, les différents outils mis à disposition par les pratiques et les créations ? Cela pourrait être le cas, si nous nous référions seulement à la table des matières, si nous prenions cet essai seulement comme une taxinomie des différentes expériences contemporaines.
Mais ce serait aussi se détourner certainement de ce qui le creuse, venant indiquer non plus la simple description neutre de poésies, mais témoigner de lignes qui se construisent, s’affrontent, viennent se contredire, selon un rapport au temps, à l’histoire, à la société. C’est de cela que je voudrai parler ici.
Alors que le champ poétique au niveau des essais est dominé sans nul doute possible, depuis plus de quinze ans, par les thèses de Christian Prigent, ce qu’accomplit ici Jean-Michel Espitallier, sans le dire explicitement, c’est une réévaluation critique de la modernité prigentienne, et l’ouverture à de nouveaux horizons, dont témoigne fort peu Christian Prigent.
Que cela soit dans Ce qui fait tenir, ou encore dans ses articles, comme celui publié dans Fusées n°8 sous le nom Encore un effort, Prigent n’a de cesse : 1/ de défendre la pensée d’une modernité poétique qui se structure sur la négativité des grandes irrégularités du langage, sur l’illisibilité (cf. ce qu’il écrit encore à propos de Scarron : « Écrire, c’est alors faire injure aux écrits droits (…) inoculer là-dedans épouventable peste gangrenne » (p.52), 2/ de mettre en critique les pensées post-modernes, qui ne s’affrontent plus à cette logique, 3/ ceci en tentant de rabattre certains des auteurs de ce tournant post-moderne dans le champ de la modernité (cf. Fusées °8 : « Tout cela est bien intéressant [il parle de Fiat et Hanna]. Un peu tartarin, sans doute, dans le genre ultra-avant-gardiste. Derrière insistent lourdement, l’ombre de Burroughs, le spectre de Gertrude Stein (…) Côté théorie cela fait beaucoup de scolarité »).
Jean-Michel Espitallier pose la possibilité de sortir de cette logique, il la met en critique en se positionnant en rapport à un tournant post-moderne, que l’on retrouve aussi bien chez Christophe Hanna que dans ce que je tente de même de mettre en place au plan de la réflexion [cf. "Hackt° theory(Z)" dans Doc(K)S]. Mais en quel sens établit-il cette réévaluation post-moderne ?
Il accomplit son analyse dans la partie centrale de son essai : « Chronomètre, horloge, agenda », à partir de la mise en évidence de ce que c’est qu’être contemporain : « C’est parce que je suis contemporain que je vis mon temps et non le contraire » (p.137). Les questions de la poésie se polarisent sur l’époque où elle apparaît à partir dès lors, ni de la recherche d’une langue propre (idiolectale), ni de la volonté de faire surgir une propriété extra-époquale (le corps, le singulier, la pulsion, le ça, la négativité) qui serait voilée par l’époque. Bien au contraire, être contemporain selon Jean-Michel Espitallier, c’est saisir un certain nombre de questions « qui se posent mais ne me sont pas posées » (rupture de l’obnubilation du sujet), c’est intensifier des rapports logiques, politiques, sociaux, non pas en vue de trouver une part maudite, une sorte d’ipséité que la modernité rationnelle aurait voilée, mais selon le projet de les décrypter, de les mettre à jour du point de vue de leurs stratégies de domination, de diffusion, d’imprégnation. C’est pourquoi cette contemporanéité se définit en tant que tournant post-moderne. La post-modernité, comme j’y reviendrai par ailleurs, ne définit pas d’abord et avant tout une réalité époquale (même si cela peut être le cas), mais surtout la réévaluation critique des héritages qui ont défini l’histoire, selon une logique de mise à distance des méta-vérités qui l’ont structurée. Alors que la modernité poétique a opposé à la téléologie de la raison issue du XIXème siècle (Hegel, puis Husserl) une téléologie du sujet compris comme singularité et tout à la fois vérité d’une possible communauté politique (d’où la récurrence du thème de la révolution), la post-modernité ne revendique plus aucune forme de vérité/communauté, mais situe son travail comme déchiffrement des mécanismes politiques, économiques ou communicationnels qui définissent chacune des micro-segmentarités de vérité relative qui constitue la réalité parcellisée du monde occidental. Contre la performation moderne, le post-moderne tendrait à un travail critique. Contre l’idiolectal lié à l’assomption du singulier, la post-modernité poserait des langages conventionnels, issus des pôles hégémoniques de la représentation, mais cela à partir de la remédiation de leurs logiques ou de leurs contenus, selon des déplacements circonstanciels ou événementiels, selon des stratégies de déterritorialisation, sans réelle reterritorialisation dans une dimension de vérité. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier peut écrire : « Faisant le deuil du clivage historique entre passé et présent, le post-moderne s’inscrit en faux contre tout messianisme. L’écrivain post-moderne retourne contre eux les phantasmes d’une inspiration créatrice, raille l’esprit de sérieux et les supposés vertus politico-thérapeutiques de son travail. » (p.126)
Il était nécessaire qu’une telle entreprise puisse enfin voir le jour. Non pas qu’il faille en finir avec la modernité, mais au sens où elle permet enfin d’avoir accès à des pratiques qui, hétérogènes à l’intention moderne, ne pouvaient apparaître au vu de la focalisation moderne qui caractérise encore les pratiques expérimentales. Ainsi, même si Espitallier a tendance à tomber dans le name-dropping, et par moment à citer des noms qui sont peu pertinents par rapport à ce qu’il développe, il réussit à rendre visible, si ce n’est lisible, les nouvelles intentionalités poétiques qui s’élaborent. Il ne reste plus qu’à attendre maintenant des essais qui réfléchissent et approfondissent ces nouveaux horizons, qui ne seront plus de l’ordre de la caisse à outils, mais plus certainement tiendront du mécano.

 

Bricolage et vagabondage (Fabrice Thumerel)

Nul point de vue de Sirius ici, nul voyage olympien ni parnassien : c’est en bricoleur que Jean-Michel Espitallier propose ses découvertes et expériences, tout comme ses réflexions sur le renouvellement de l’objet poétique, les mutations de l’espace poétique, ou encore les pratiques transartistiques et transgénériques. Et parce que le bricolage ressortit à la "pensée sauvage" (Lévi-Strauss), cette caisse à outils s’avère aussi pratique qu’originale. Indispensable par sa riche diversité et la clarté de ses synthèses. Indispensable pour ses prises de position vives ou mesurées, ses mises en garde salutaires : assurément, on pourrait très bien se passer de ce "téléthon annuel" que constitue le Printemps des poètes, tout comme de l’incontournable "transversalité", "nouveau sésame de la cuistrerie branchée"… Le poétisme ne frappe pas que la poésie "traditionnelle", pouvant "se manifester dans la pompe lyrique ou le stylisme boursouflé comme dans la littéralité ou l’avant-garde" ; il importe donc de "se méfier des hâtives sacralisations du nouveau" – tant "il ne suffit pas de piloter de gros logiciels et d’articuler images, sons, textes, hologrammes, etc., pour faire la révolution poétique" (p. 50-51)… Quant au fameux cut-up, pour être "devenu l’une des marques de fabrique de l’époque", il n’en est pas moins discutable : il a "tendance parfois à se faire un peu rouleur de mécaniques postmoderne, besogneux à force de se vouloir démonstratif, démonétisé comme valeur d’échange en ateliers d’écriture, conformiste à se croire naïvement visa de toutes les modernités" (198)…

Reste que l’on se serait attendu à une plus grande révision : si le paysage ne s’est pas métamorphosé en huit ans, il s’est tout de même enrichi de nouvelles formes et teintes. Par exemple, concernant les poésies du dispositif, comment ne pas rendre compte précisément des apports théoriques de Franck Leibovici, Olivier Quintyn, ou encore Christophe Hanna ? Comment traiter les "écritures à contraintes" sans évoquer les expériences actuelles de Philippe Jaffeux ou de Bruno Fern ? Comment réduire les poésies numérique et multimedia à deux seules pages ? Comment ignorer cette nouvelle ligne de force que représentent les objets poétiques en français fautif (OPFF), de Claude Favre à Corinne Lovera Vitali en passant par Alexander Dickow ? le renouveau multiforme du lyrisme : le lyrisme objectif, dramatique ou spirituel, de Suzanne Doppelt, Sandra Moussempès ou Jean-Luc Caizergues ; le lyrisme spiritualiste de Mathieu Brosseau ; le lyrisme poéthique de Jean-Claude Pinson ; le lyrisme utopique  de Christophe Manon ou héroï-comique de Vincent Tholomé ; les litanies de Laura Vazquez ? Mais sans doute ne doit-on pas confondre le libre vagabondage de Jean-Michel Espitallier avec une exploration scientifique exhaustive.
To be continued ?

Reste que l’on est dubitatif quand, à la page 151 exactement, l’auteur reprend à son compte sans nullement l’interroger le label "extrême contemporain", qui le conduit loin de sa base poétique… Juste pour titiller un peu le poète essayiste, on rappellera brièvement la généalogie de cette appellation. En 1986, au cours d’un colloque auquel participent également Dominique Fourcade, Michel Deguy et Jacques Roubaud, Michel Chaillou forge le concept d’"extrême contemporain", c’est-à-dire d’un contemporain englobant les extrêmes. L’opération symbolique vise à rien moins que labelliser une plateforme d’écritures exigeantes conçue comme une alternative au modèle avant-gardiste agonisant. Peu après la publication des Actes de ce colloque (1987) dans la revue Po&sie dirigée par Michel Deguy depuis 1977, naît chez le même éditeur Belin la collection du même nom, riche aujourd’hui de quelque soixante-quinze titres. Depuis, l’appellation est entrée dans l’usage courant en matière de littérature, employée dans des colloques de spécialistes comme dans divers panoramas et articles de presse. Arrêtons-nous sur le premier colloque international consacré à cette notion aussi vague que vaste, qui a eu lieu en mai 2007 à Toronto : trois jours durant, des chercheurs du monde entier ont débattu sur les "enjeux du roman de l’extrême contemporain : écritures, engagements, énonciations". La première remarque qui s’impose est l’extrême extension du "concept", puisqu’il recouvre aussi bien l’écriture de soi que "l’écriture du jeu, l’écriture des idées et l’écriture du réel". Quant à la liste des auteurs dont il est principalement question, elle laisse pour le moins perplexe : Angot, Chawaf, Darrieussecq, Duras, Germain, Grainville, Houellebecq, Laurens, Toussaint… Quels rapports établir objectivement entre ces écrivains dont les pratiques comme les capitaux symboliques sont aussi différents ? Le succès de ce label s’explique par son "utilité pratique". Mais la difficulté de penser ou d’objectiver le contemporain justifie-t-elle la réduction de l’"extrême contemporain" au seul genre narratif ou à la seule "esthétique du fragment" ? le recours à l’amalgame, courant dans les milieux médiatiques, au sein d’une liste alphabétique d’auteurs des plus hétéroclites (de Abécassis à Wajsbrot, en passant par Adely, Angot, Apperry, Assouline, Beigbeder, Bon, Despentes, Echenoz, Ernaux, Germain, Houellebecq, Laurens, Michon, Pennac, Quignard ou Volodine) ? Pourquoi publier dans une encyclopédie un objet qui ne saurait relever d’aucun savoir car non construit, si ce n’est pour tenter, grâce à un fallacieux bricolage pseudo-théorique, de légitimer des "valeurs littéraires" défendues par telle ou telle chapelle, voire par le Marché même ? Car, à l’évidence, le label "extrême contemporain" possède deux atouts majeurs : c’est un terme neuf pour désigner des valeurs proches de celles contenues dans "avant-garde" : appartenir à "l’extrême contemporain", c’est être en effet à la pointe du nouveau. Est-ce à dire que, vigilant quand il s’agit du concept d’"avant-garde", Jean-Michel Espitallier a baissé la garde devant ce label en vogue ?
To be continued

29 mai 2014

[News] SPÉCIALE Libr-événements

Pour terminer mai en beauté, plusieurs Libr-événements vous attendent demain à Marseille (Little Big Books Artist ; Nowak Papantoniou), Paris (autour d’Antoine Boute : Azam, Hubaut, Montessuis…) et Angoulême (Espitallier, Jallon, Pireyre…) : des manifestations et des écrivains de premier plan !

 

â–º Vendredi 30 mai – 17h00 / Présentation des Little Big Books Artist, Le Monde des Villes – Marseille

André Jolivet, Nadine Agostini, François Bladier, Julien Blaine, Frédérique Guetat-Liviani, Laura Vazquez.

Atelier Vis-à-vis
41 rue Clovis Hugues
13003 Marseille

â–º Vendredi 30 mai à 19H, MANIFESTEN (59, rue Thiers à Marseille) : lecture-performance de Stéphane NOWAK PAPANTONIOU, qui vient de publier GLÔÔSSE aux éditions Al dante (88 pages, 13 €), suivie d’une discussion avec Katerina Zisimou qui témoignera de la situation en Grèce.

Quand les puissances d’argent viennent ruiner plus qu’un pays, une civilisation,
quand l’hostilité vient remplacer l’hospitalité,
quand le discours dominant vient contaminer la langue maternelle,
tout est-il perdu ? Que reste-t-il au poète ? La poésie comme puissance de déconditionnement, libération de la langue… Contre la glose économo-politico-médiatique, "la glossolalie langue coupante", une "langue dégelant la gelée", le coup de glotte de la résistance…

Mêlant narratif et discursif, visualité et oralité, document objectif et inventivité verbale, cette glôôsse qui cligne aussi bien du côté de Prigent que de Rabelais est une hurmouvante descente dans le labyrinthe grec et mondial qu’il faut découvrir de toute nécessité. /FT/

â–º Vendredi 30 mai, GRANDE FÊTE DU POTENTIEL RIGOLO DE LA MORT pour la sortie du livre, LES MORTS RIGOLOS par Antoine, Victor & Lucas Boute (éd. Les Petits Matins) au MONTE-EN-L’AIR (2, rue de la mare, 75020 Paris) à partir de 18h30

avec

– ATELIER SUICIDE AU TRAMPOLINE, par Victor & Lucas Boute

– CONNEXION-TRANSE AVEC NOS AMIS LES MORTS, par Joachim Montessuis

– ALLO LES MARTIENS ? ICI L’INSPECTEUR PENNEQUIN, par Charles Pennequin

– ANDY FIERENS AIME LES ENFANTS, par Andy Fierens

– CONNANSKI CONNEXION, par Loïc Connanski

– EDITH AZAM VOUS PARLE, par Edith Azam

– COURTE PERFORMANCE POST-MORTEM, par Joël Hubaut

– EXAMEN DE PÂQUES, par Martine Doyen & Antoine Boute

– POTAGER EXPERIMENTAL VERSUS FECONDATION IN VITRO, par Ann De Gheest

– IL FAUT FAIRE DES ENFANTS !, par Ariane Bart

– EN AVANT POUR LA REVOLUTION DES ENTERREMENTS, par Antoine Boute

Dans Les Morts rigolos, on ne doute de rien : un type y raconte sa vie à partir d’une blague tout en révolutionnant les enterrements, tout en écrivant un thriller familial avec ses enfants (Victor, 7 ans, et Lucas, 5 ans), tout en se faisant plein de copines et copains clochards, pornolettristes, kamikazes, grossistes en pétrole, éco-féministes, cavaliers anarcho-autonomes, aviatrices, tout en théorisant l’écriture qui tue et en re-fécondant les rapports entre vie, farce, mort et enfance…

â–º SUPERSONIQUE LITTERATURE, performances littéraires et musique : Hughes Jallon & Frédéric D. Oberland / Jean-Michel Espitallier & Kasper T. Toeplitz / Emmanuelle Pireyre & Toog
Vendredi 30 MAI – 20h30 – au Conservatoire Gabriel FAURÉ d’Angoulême

Une soirée organisée par DATABAZ, à l’invitation de la classe d’électro-acoustique du Conservatoire d’Angoulême.

Participation libre mais nécessaire

Venez découvrir trois duos écrivain-musicien qui travaillent dans l’oralité , dans les jeux de langue, les jeux de sonorités en questionnant les conflits contemporains, la mémoire, la violence ou encore les enjeux écologiques selon une approche engagée, mais dans laquelle résonne le rire. Ils feront résonner texte et musique dans une énergie performative, sonique et galopante.
Des écrivains singuliers et des musiciens expérimentaux qui vous feront entendre une parole poétique selon de nouvelles dimensions.

– Kasper T. Toeplitz / Au delà des frontières des musiques contemporaines ou non académiques, Kasper T. Toeplitz compose et interprète une musique électronique puissante faites de drones intenses. Durant son parcours atypique, il est passé du rock-punk à des opéras et des pièces contemporaines ancrées dans le vingtième siècle. Ses références sont alors Scelsi, Ligeti, Penderecki puis Nono, Stockhausen et Xenakis. Il a gagné de nombreux prix et collabore avec des artistes inclassables, les musiciens Eliane Radigue, Zbigniew Karkowski, Phil Niblock, et des chorégraphes, des vidéastes, des photographes.

– Jean-Michel Espitallier est représentatif d’une génération qui opte pour des pratiques poétiques variées, construites, accumulatives et, souvent, drôles, au croisement du texte, du son et de l’image. Poète inclassable, il joue avec des listes, détournements, boucles rythmiques, proses désaxées, faux théorèmes, propositions logico-absurdes, sophismes tordent le cou à la notion si galvaudée de poésie, en inventant des formes neuves pour continuer de faire jouer tout le bizarre de la langue et d’en éprouver les limites.

– Hugues Jallon est directeur des éditions la Découverte depuis 2013. Il est l’auteur de trois fictions politiques originales dont la dernière, Le Début de quelque chose (2012), a été monté par Myriam Marzouki au festival d’Avignon en 2013.

– Frédéric D. Oberland est un artiste de l’image et du son (études de cinéma à la Fémis et de sciences politiques). Il manie la guitare électrique avec intensité autant que la caméra pour des films expérimentaux sélectionnés dans de nombreux festivals. Multi-instrumentiste et expérimentateur dans l’âme, il développe à un projet intitulé FareWell poésie, un collectif composé de musiciens parisiens et du poète / cinéaste Jayne Amara Ross.

– Emmanuelle Pireyre alterne écriture de livres et diverses formes mixtes présentées dans des lectures publiques (textes incorporant des vidéos, schémas, conférence Powerpoint …). Elle donne des cours d’écriture à des danseurs, participe comme comédienne aux films d’Olivier Bosson, aime collaborer à des projets collectifs qui décalent l’écriture vers d’autres domaines, musique, théorie, radio. Elle a reçu le prix Médicis en 2012 pour son livre Féerie générale aux éditions de l’Olivier.

– Gilles Weinzaepflen a publié une demi-douzaine de disques sous le pseudonyme Toog sur des labels américains, japonais, allemand, anglais et français Il a beaucoup tourné aux Etats-Unis principalement et au Japon. Il a mis en musique des textes poétiques pour le théâtre et a réalisé un film sur le champ poétique intitulé La Poésie s’appelle reviens. Son travail de poésie est publié dans des revues comme Nioques, et il fait des lecture avec le musicien David Fenech.

28 mai 2014

[Chronique] Amelia Rosselli, La Libellule, par Jean-Nicolas Clamanges

J’avais rendu compte ici, en juin dernier, des Variations de guerre publiées voici deux ans chez Ypsilon, dans la traduction de Marie Fabre ; voici que celle-ci récidive ce printemps, en nous offrant cette fois La Libellule (La Libellula, Panegirico della Libertà), chez le même éditeur et en version bilingue. C’est un travail splendide sur une œuvre de premier ordre.

Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

 

Agencement

 

Il s’agit là de la première traduction complète de ce vaste poème où Amelia Rosselli, rompant avec le vers libre, expérimente un travail total de la langue en toutes ses composantes, dans le cadre d’une métrique dont le principe est de mesurer chaque vers pour l’œil et pour la voix en tirant parti de la possibilité qu’offre la machine à écrire d’uniformiser la taille des espaces typographiques. Ainsi chaque vers présente à peu près le même nombre d’espaces (blancs et ponctuation compris), superposant une rythmique spatiale à la ligne accentuelle : l’excellente idée d’avoir repris en italien comme en français le caractère typographique utilisé par l’auteur, rend l’effet parfaitement clair. On se dit, du coup, que Rosselli est en somme l’inventrice de la métrique du « vers justifié » notamment pratiquée aujourd’hui en français par Yvan Ch’Vavar (Cf. Travail du poème, éd. des Vanneaux) ou Claude Favre (que précéda d’ailleurs Roger Giroux) :

 

L A P O I T R I N E  j e  E N L ‘ A B S E N

T E D E Q U I  i m p o s s i b l e  S I P

A R L E R  c h u t !  N E F I G U R E L E

C O U T E A U S O L E I L  m a n q u e u

n o s  C E S S E M A I S A U S S I t o m

b a D A N S L E B L A N C t o u j o u r

s C O M M E L I T M A I N T E N A N T t

ê t e E T L E M U R  b a h P U I S T O M

B A C O M M E V E R T E S E N T E N C E

                   R. Giroux, Poème (1969-1972), éd. « Théâtre typographique », 2007

 

 

Rédigé en 1958, La Libellula n’a été publié qu’en 1969 dans le recueil Serie ospedaliera, puis réédité à part en 1985. Rosselli était tout à fait consciente de la charnière décisive qu’il introduit dans son œuvre ; elle en parle comme d’un « délirant cours de pensée occidentale » déroulé comme un immense rouleau chinois que la version définitive condense au quart. Outre la rythmique du vers justifié, l’impétueux flux de langue du poème est constamment relancé par une poétique de la litanie incantatoire, progressant en vastes vagues anaphoriques, cellules syntaxiques répétitives, parallélismes ramifiés, motifs et thèmes récurrents « selon un procédé de répétition-variation, écrit Marie Fabre, qu’elle met ici au point en flux tendu avant de le comprimer dans ses Variations. »

 

Polyphonie

 

On sait qu’Amelia Rosselli est parallèlement investie, depuis sa jeunesse, dans la composition musicale et dans l’ethno-musicologie : Dalla-Picola, l’école de Darmstadt (autour de Stockhausen), le dodécaphonisme, etc. D’où son attention aux dynamiques des langues saisies dans le plan de la lettre, du son, du timbre, du « bruit » qu’elle écoute et travaille comme des « particules rythmiques » où se coagule pour elle une expérience à la fois éblouissante et déboussolante : « je suis une qui/expérimente avec la vie ». Détresse et violence, exaltation et déchirement, noyades aux abysses et envols d’écume à la crête de la vague : c’est une polyphonie cyclonique dont la dynamique errante se lie indissolublement – comme chez Van Gogh – aux assauts terrassants de la folie qu’on enferme :

 

Et le délire me prit à nouveau, me transforma

hébétée et usée en un vaste puits de peur,

m’appela par ses étendards blancs et violents,

me poussa à la porte de la folie. Me ruina

pour cette entière durée et ce jour tout entier.

M’étendit taquine à terre : incapable de bouger,

fatiguée à l’aube, incapable le soir : et l’agonie

toujours plus vive.

 

De basses eaux en hauts-fonds, le flot du poème brasse et rebrasse la langue italienne en sa diversité (les dialectes y demeurent une réalité très vivante, y compris sur le plan littéraire) comme dans son histoire hantée par de très grands Anciens – dont l’empreinte se découvre d’ailleurs à la pointe même de l’invention moderne, puisque si Rosselli affirme refuser de « soupirer après la sénilité des langues toscanes », elle s’étonne aussi de « rime[r] à l’ancienne avec une modernité/que je n’avais pas soupçonnée dans mes combines. » La traduction excelle, selon moi, à suggérer par un vocabulaire et des tournures inventives audacieusement réactualisés depuis les grands fonds de notre langue, les oscillations énergumènes de cet ouragan italien aussi raffiné que vulgaire à ses heures, instruit des racines latines et ouvert aux néologismes contemporains, mêlé d’archaïsmes et de décalques d’autres langues, etc.

Par exemple :

 

Et l’esthétique ne fera plus notre joie nous

yrons vers les vents, la queue entre les jambes

dans une vaste expérimentation.

 

Ou bien :

 

[…]                                donc quelle nouvelle liberté

cherches-tu parmi des mots usés ? Pas la suave tendresse

de qui reste à la maison bien rencardé par ses hauts

murs et pense à lui-même. Pas l’oublivion usée

du géant qui sait ne pouvoir rimer qu’à l’intérieur

du cercle fermé de ses fréquentations désolées […]

 

 

Ainsi lire Rosselli aujourd’hui, dans cette traduction fidèle à l’étrangeté foncière de tout idiome poétique authentique, mais aussi attentive à trouver notre oreille, c’est à la fois se réjouir du réaffleurement moderne d’un très ancien partage des langues romanes, et vérifier les ressources contemporaines du dialogue créatif des langues et des accents.

 

L’autre dimension de cette polyphonie qui « cherche les formes universelles » (Espaces métriques, 1962), c’est la littérature elle-même, et particulièrement la poésie occidentale moderne lue et maîtrisée en trois langues : français, anglais et italien. Dans une note jointe à son livre, Rosselli signale d’ailleurs les embrayeurs que lui ont fournis des vers de différents poètes, utilisés « comme points de départs, puis développés, manipulés dans un sens tout à fait subjectif, sur toute la durée du poème ». Les poètes cités sont Campana, Montale, Scipione et le Rimbaud de « H. » (Illuminations), mais il en est certainement bien d’autres, et dans d’autres langues. En effet, dans les années 1950-1958, elle écrit aussi bien en anglais (My clothes to the wind), en italien, en français (Le Chinois à Paris), que dans les trois langues mêlées (Diario in tre lingue). J’ai été sensible pour ma part à une forte présence de Lautréamont, pour son bestiaire (tarentule, requin, chauve-souris, rats, etc.), certaines images : « Souviens-toi de cette vie mienne attachée/à siroter le distillat ignoré de tes pupilles », certains tours de langue : « Et la voix rhétorique du bellâtre que je/vois sans amertume m’enrôle magiquement/et par luxure dans ses bons bras ouverts ». Je pense aussi possible un large dialogue avec le Rimbaud d’Une saison en enfer, notamment la séquence « Délires I » qui a l’air réécrite ici au point de vue de la « Vierge folle » :

 

Lui pressait pour un nouveau rapport de plaisir,

lui courait à la poitrine de la femme aimée. Je répète

les leçons d’aïeux et de pères vieux comme les cages

d’escaliers ! À  quoi me sert d’être faite de paille

si tu ne viens pas me déplacer avec ta fourche ? Si

tu ne viens pas me déplacer avec des pincettes? Avec

les pincettes de la violence me prier, me déplacer,

m’épouser ? Dans toute la lumière du soleil dans toute

l’oblique lumière du soleil dans toute la charité […]

 

– Ou encore, le désarroi du « compagnon d’enfer » à l’égard de l’ « époux infernal » : « Enfin sa charité est ensorcelée et j’en suis la prisonnière (…) On voit son Ange jamais l’Ange d’un autre », assez accordé avec la vaste litanie désespérée « j’entends les cris des anges … » des p. 29-31, que lance selon la note de l’auteur, un vers de Scipione :

 

[…]                                j’entends les cris anges

qui courent derrière moi, j’entends les stridences

des anges qui veulent mon salut, mais le sang

est doux au péché et il veut mon salut ; les

cris des anges qui veulent mon salut,

qui veulent mon péché ! qui veulent que je

tombe imberbe dans ton sang cri de l’ange.

J’entends les cris des anges qui disent adieu,

je l’ai déniaisé celui-ci, je reviens cet après-midi.

 

Au début du poème, c’est à Apollinaire que je pense : « Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme/L’Européen le plus moderne c’est vous pape Pie X » (Zone) –  évidemment, s’il y a là clin d’œil ou complicité, c’est par l’antiphrase… Car en l’année 1958 où meurt Pie XII, après un règne commencé à l’aube de la seconde guerre mondiale :

 

La sainteté des saints pères était un produit si

changeant que je décidai d’écarter le moindre doute

de ma tête par trop trop claire et de prendre

l’élan pour un adieu plus difficile. Ce fut alors

que le saint siège fit brigue de s’élancer par-desssus

les fossés, comment ne sais, mais j’en restai hallucinée.

 

Apollinaire, encore : « C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs/Il détient le record du monde pour la hauteur []/ Les anges voltigent autour du joli voltigeur/Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane/Flottent autour du premier aéroplane ». Mais qui veut faire l’ange… Le voici parti en vrille et planté en flammes : la libellule, qui « fleuri[t] les vers d’autres altitudes », ne l’envoie pas dire à la sainte alliance démo-chrétienne :

 

Et la tournoyeuse langue des saints tombés avec les

allumettes allait incendier le vrai ciel

tant déchiré de sermons bien administrés à la meilleure

jeunesse.

 

Reste la crucifixion térébrante d’une mystique sauvage, comme un glaive plongé dans les vertèbres, entre les ailes :

 

Ma maladie est différente de la vôtre,

mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il

l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre

mes épaules.

 

Oppugner

 

La décennie 1950, c’est l’époque du fameux « boom » italien d’après-guerre dont l’intelligentsia italienne n’est pas vraiment prête à avaliser les valeurs sociales, morales et politiques, si l’on en juge par les romans passablement noirs et désenchantés des meilleurs écrivains de cette époque : par exemple Ragazzi di vita (Pasolini, 1955), Le Baron perché (Calvino, 1957), ou encore Le Guépard de Lampedusa (1958). Les idéaux de la Libération ont fait long feu, quoique le communisme et le syndicalisme constituent un pôle de résistance dynamique à la domination sans partage de la Démocratie chrétienne : relire ici, de Calvino, La Journée d’un scrutateur (1963). Quant à elle, Amelia Rosselli s’inscrit au parti communiste en 1958 et La Libellule est sous-titré : « Panégyrique pour la Liberté ».

 

On ne pleure pas si la jeunesse est dévoyée,

on ne rit pas si le père est un noble au chômage,

on ne rit pas si la joie est un manège au chômage.

[…]

Ne tombe pas.

Ne gagne pas ! Ne perds pas, – ne fatigue pas. Non

ne déverse pas de rires solennels ; ne te répands pas rebelle!

 

Dans sa note jointe, elle précise l’enjeu de ce panégyrique libertaire, en reliant le nom de l’insecte avec « les mots ‘libelle’ et ‘liberté’ » : « en effet le poème a pour thème central la liberté, et notre manière, et ma manière, de la « libeller ». Avant les Variazioni belliche, la dimension belliqueuse de la liberté poétique en acte est donc affirmée :

 

[…]                            Je ne sais ce que je veux tu ne sais

qui tu es, et nous sommes presque quitte. Mais qu’est-ce

que je recherche si la chanson de la faible pitié n’est

que cette invective inventée par moi, que je ne sais

oppugner dans aucun autre parti qui ne soit le tien,

le mien, nos internes lanternes, et aucune

forte lumière de la vérité, et le monde qui attend

avec ses yeux lumineux, et peut-être pleins de sable.

 

Sur ce plan, Marie Fabre montre très bien, dans sa postface, que c’est dans son agencement énonciatif même que le poème entier « oppugne », en particulier contre le mode d’adresse habituel, en poésie lyrique, du sujet masculin à la femme désirée ; ici le chiasme du je et du tu brouille constamment le jeu, déstabilisant les rapports sujet/objet, désirant/désiré, masculin/féminin. On vient de lire : « Je ne sais ce que je veux tu ne sais / qui tu es, et nous sommes presque quitte ».

Et on lira plus loin :

 

Je ne sais si ton visage sait répéter quelque

fêlure interne ou si mes sens savent mieux

que ma tête virile que c’est vrai, ou s’il est

faux celui qui est beau, beau parce que semblable.

Ou beau parce que bon ? Je cherche et cherche, tu cours et cours.

 

Cela dit, ce libellus-libelle n’a jamais rien de programmé a priori, et encore moins de quoi que ce soit de didactique, y compris pour une supposée bonne cause : il s’invente et se re(dé)compose à tous risques dans les remous et les heurts de ses contradictions sublimement insolubles ; c’est ainsi que le Christ s’y trouve amoureusement paganisé dans une sorte d’anticipation visionnaire de ce que réalisera Pasolini dix ans après, avec Théorème :

 

[…]

mon sanctuaire n’est pas celui du Christ, et il

l’est aussi, peut-être, si trop piègeuse l’épée entre

mes épaules.

 

   Et en me suivant  il sera doux et pur comme les

archanges.

 

   Pour ses yeux si blancs, – pour ses

membres si limpides, je vais cherchant la gloire !

Pour ses membres si doux, pour ses yeux si

rapides, je vais cherchant des gens qui cachent

des armes dans les fourrés. Pour ses yeux si blancs,

pour sa peau si délicate et puis pour ses yeux

si rusés, je vais cherchant des gens qui cachent.

Pour ses yeux si légers et pour sa bouche si

forte, je cherche des gens si forts, qu’ils me nourrissent

moi et lui aussi dans la nuit entre les blanches ailes

des anges si forts si doux si légers.

 

Ainsi s’exalte l’intensité d’un dire qui ne distingue pas l’éros de la charité, ni la pitié de la séduction ; et quant au chiasme des genres, il n’a ici d’autre statut que d’une crise ouverte, d’une tension déchirante à l’échelle de l’ensemble du poème, de telle sorte qu’on lit aussi, vers la fin, une très belle relance de la thématique provençale et dantesque de l’amour de loin en version ‘masculine ‘, qui rejoint la mystique du Néant pour celle qui a écrit : « Je n’ai aucune sorte d’appel/et aucun credo par lequel commencer mon long/appel » :

 

Embrassée je l’avays dans une étreinte

sans amour, dans une nuit sans fond, sans

fond d’amour. Et je t’appelle t’appelle t’appelle

sirène, j’y suis seul. Et tu sonnes et résonnes et

résonnes et résonnes ô chimère. Et alors je t’appelle

et t’appelle et t’appelle chimère. Et je t’appelle

et t’appelle et t’appelle chimère.

 

– Et pour finir en énigme sur une rime dans l’entrelacs des temps, voici une devinette pour mes lecteurs : qui donc écrivit naguère, « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu’hors l’Etre existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas » ?

 

NOTE D’APPOINT

1. On trouvera sur le site de Poezibao une introduction d’Angèle Paoli à la vie et à l’œuvre d’Amelia Rosselli et sur celui de Terres de femmes une notice intéressante de Marie Fabre publiée en 2009 à l’occasion de l’anniversaire de sa disparition. Voir également le site des éditions Ypsilon.

2. La revue Europe n° 1996, avril 2012 a consacré un dossier à Amalia Rosselli, avec des articles de Marie Fabre, Antonella Anedda, Andrea Zanzotto, une anthologie de poèmes et une traduction de l’introduction d’Amelia Rosselli à Espaces métriques.

3. On trouve sur You tube divers enregistrements de lectures données par Amelia Rosselli ; écouter en particulier « Prosavox – Variazioni Belliche », ainsi qu’une interprétation vigoureuse de La Libellula par Consuelo Ciatti.

 

24 mai 2014

[Création] Mathias Richard, Poéscience dans la préhistoire électronique

L’avenir sera assurément mutantiste… Nous remercions Mathias Richard – dont nous avons mis en ligne bon nombre de créations et réflexions – de nous avoir donné à publier en avant-première un extrait du livre collectif à venir, qui fait suite à Mutantisme 1.1 : Mutantisme : PATCH 1.2.

 

Le poète dans la technique

 

Tout comme le transhumanisme, le mutantisme a un fort rapport avec la technologie, avec la science, et leurs prospectives, mais (contrairement au transhumanisme) ce n’est pas du techno-enthousiasme béat, plutôt de la Realpolitik car une grande partie de la vérité de l’époque (du changement d’épistémè qui lui correspond) s’y trouve.

La science est une drogue mentale. L’environnement techno-scientifique agit comme un shoot sur le cerveau et fait rêver, créer, écrire, penser sous d’autres angles.

Un exemple parmi mille autres : la Singularité Technologique, ou la théorie-prédiction de la possibilité de l’avènement d’une intelligence artificielle (IA) s’auto-reproduisant et s’auto-améliorant de plus en plus vite, reléguant en quelques années l’humanité à l’état de seconde intelligence sur la planète. Dans cette perspective, on peut voir l’humanité comme un trait d’union permettant l’avènement d’un autre type d’intelligence la dépassant.

 

(Van Gogh : "être un cheval de fiacre qui traîne voiture de gens qui vont jouir du printemps : anneau dans la chaîne des vivants, utile à des gens qu’on ne connaît pas").

 

En relation avec l’obsession de l’avènement-IA, le premier ensemble de syntextes, Réplicants, propose de décrire les pensées (scriptopsies sous formes syntextuelles) de différents types d’IA robotisées (réplicants), souvent plus humaines que les humains.

Ainsi, concernant cet exemple, la question n’est pas de savoir si la Singularité Technologique est vraie ou fausse, possible ou impossible, mais comment cette information, cette théorie, cette possibilité, nous impacte, modifie notre vision du monde, en quoi elle est fertile pour créer des formes et des idées.

 

Le mutantisme est la machine à penser et fantasmer et créer qui accompagne l’intensification de notre environnement techno-scientifique.

 

 

Religion cargorobo (roboculte)

 

Le machinisme est désormais intégré dans les consciences.

Le sacré a été transféré à la technique. Nous sommes dans le règne de la technique sacralisée. Techno-dépendants, techno-addicts. Aujourd’hui tout s’organise et s’explique par la technique.

 

L’art mutantiste est imprégné de l’imaginaire scientifique et technologique (volontairement ou non).

Il montre et opère des retours des processus technologiques et informatiques dans les comportements, la création, l’humain, le biologique.

On veut imiter avec nos corps et nos pensées les processus informatiques et technologiques, faire de l’informatique sans ordinateur.

 

Le geste mutantiste favorise les techniques "mentales" (le travail sur la pensée, la sensation, le langage) à la maîtrise d’outils software : se fabriquer des logiciels de pensée, des logiciels mentaux, des plugins d’actions et comportements.

 

De leur côté, les machines s’humanimalisent à coup de bugs et glitches.

 

Les virtuoses de la technique sont nombreux. Les mutantistes sont des êtres traversant la technique, traversés par elle, sans forcément chercher à la comprendre ou la maîtriser, sans viser à l’expertise ou à la spécialisation mais à être comme des sauvages de la religion des cargos vénérant les avions et les stations de radio et imitant les militaires et techniciens en construisant des micros en bois et des pistes d’atterrissage sur des chemins. De même nous cherchons par des actions cabalistiques à imiter les robots et les ordinateurs et les appareils et machines (pour échapper à la souffrance, à la faiblesse, conjurer le vide et nous sentir plus forts et performants, tendus entre résistance et adaptation, et nous trouvons de nouvelles idées, grésillants d’électricité).

 

Notre religion des cargos est la religion des ordis et des robots.

Le geste mutantiste utilise les outils à disposition (exemple : technologies de l’information) sans chercher à les maîtriser, mais à les traverser et à être traversé par eux et témoigner de ces frictions et traversées.

 

Entre Homme et ordi : échanges, feedback, circulation (breakdance).

Exemple : le syntexte vocal (diction, processus, sources, modes). Plus largement, la plupart (sinon la totalité) des machines mutantistes.

 

 

La science-poésie, ou poéscience

 

Après la SF ou science-fiction, il faut enrichir la palette des écrits créatifs liés à la science avec la SP, la "science-poésie", ou poéscience (poésie-science).

La mutantiste veut un geste poétique qui n’ait pas pour thème la SF mais qui soit de la SF en lui-même.

 

Poéscience : utiliser (détourner) le vocabulaire, le lexique et les codes de la science à des fins poétiques.

Poéscience : utiliser des matériaux scientifiques (discours, images, sons…) à des fins poétiques (artistiques)

 

La poéscience est la réponse des grands singes que nous sommes à l’environnement techno-scientifique, qui est pris comme sujet d’inspiration, thématiquement et dans les processus créatifs/poétiques/formels eux-mêmes.

 

 

 

20 mai 2014

[Création] Thomas Déjeammes / André Gache [Dreamdrum – 15]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:04

Dans cette quinzième livraison de votre série, l’idiolecte philosyncopé d’André Gache dialogue avec la photo grattée de Thomas Déjeammes. [Lire/voir Dreamdrum 14]

 

18 mai 2014

[News] News du dimanche

Programme très chargé ce soir : après deux livres reçus (On sait l’autre d’Édith AZAM et Du bitume avec une plume de SKALPEL), nos Libr-événements (Polyphonies de Rennes, Théâtre à Toulouse, "Chantier" à Arras, Supersonique Littérature à Angoulême, retour du Général Instin…).

 

Livres reçus (Fabrice Thumerel)

Édith AZAM, On sait l’autre, P.O.L, 160 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-2094-4.

"Toujours la vieille affaire : le langage, le corps : l’autre" (p. 33).

Dehors : trois chevaux, "chevalos-cadavres" qui "se chevalopent" (26-27)… Dedans : la Nausée… On sait l’autre est un agencement répétitif qui s’interroge sur le processus d’identification dans un monde aliénant, sur notre rapport à L’AUTRE… En ce temps de Nausée hypermoderne, l’Autre ce n’est pas l’Enfer, mais l’éboulement, l’effacement, le guêpier

Le texte nous indique lui-même sa propre dynamique scripturale : "Parler le vertige des oiseaux. Écrire des phrases courtes que l’on tourne jusqu’en boucle pour qu’elles nous relèvent ou, pourquoi pas, en inversant les lettres, qu’elles : nous révèlent. Le vertige nous parle des oiseaux" (22). On notera ici le trait idiosyncrasique d’Édith Azam : les deux points servent à rythmer la phrase, à la dramatiser, finissant par provoquer une vision épiphanique. Deux autres exemples : "Toutes les vies nous les volons pour prendre à l’autre son visage : on ne fait pas si vite face : à son absence : d’identité" (37) ; "[…] l’homme est la plus belle nature : morte" (101).

 

SKALPEL, Du bitume avec une plume, Al dante, 40 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-769-6.

Voici un texte-cri salutaire qui entend donner voix aux marginaux. On ne peut s’empêcher de citer quelques saillies d’anthologie : "Le métro ou le RER, ça peut être dangereux. T’as des justiciers qui attendent de passer à l’action" (9) ; "On tape sur le plus faible quand on n’a pas le courage de se révolter contre celui qui nous opprime réellement. Un vieux classique de l’histoire des dominants" (19) ; "[…] cet enfoiré de crasseux réactionnaire de Houellebecq. Un petit écrivain-éditocrate-réactionnaire pour bourgeois hystériques et dissidents frustrés d’extrême-droite" (24) ; "Ne me parlez pas de nature humaine à la con. Rien à foutre de ça" (39)… Dommage, néanmoins, que ce soit trop brut de coffre.

 

Libr-événements

â–º POLYPHONIES Rennes, du 23 au 25 mai à la Maison de la poésie (47, Allée Antoine Rebillon à Rennes / 02 99 51 33 32) : ouverture le vendredi 23 à 18H30, puis inauguration de la fresque poétique ; samedi 24 mai à 20H30, lecture de Christian Prigent au Jardin de la Maison de la Poésie / Péniche spectacle, et dimanche 25 mai à 15H celle de Dominique Quélen… Et aussi : Laure Limongi et Olivier Mellano, Pascal Commère…

â–º En Compagnie des Barbares présente une soirée en deux temps et une exposition au Théâtre du Grand Rond à Toulouse du 20 au 24 mai 2014 à 21h : CRI & CO, d’après le recueil de Christophe Macquet publié par Le Grand Os en 2008, suivi du TAROT DES FÉTICHES (tirage de tarot pour une personne à la fois d’après le jeu de lames de Karine Marco et les poèmes d’Ana Tot).

Retrouvez les livres de Christophe Macquet, Ana Tot et Karine Marco au coin librairie du théâtre

Réservations et infos / Théâtre du Grand Rond : Tél : 05 61 62 14 85

â–º Du 26 mai au 5 juin, "Chantier (œuvre en cours)" >> Workshop de MIET WARLOP / Être lieu (21, Bd Carnot à Arras)


Lundi 26 mai – chantier #1 (Vernissage à 18h)
Mardi 27 mai – chantier #2
Merc. 28 mai – chantier #3

(Chantier ouvert au public à 18h)

>> Lundi 2 juin à 17h
SECRET CHANTIER ( 60 ’)
Un film de Catherine Lefebvre
Film réalisé en 2007 aÌ€ l’occasion de la rénovation du Channel, SceÌ€ne Nationale de Calais. Catherine Lefebvre, la réalisatrice, a obtenu du directeur artistique Francis Peduzzi une carte blanche et un terrain de jeu de tous les possibles, ainsi que l’accord des ouvriers qui travaillaient dans ce grand chantier. MeÌ‚lant documentaire fictif et réalité, elle invite les protagonistes aÌ€ entrer dans sa danse, dans son jeu. Ce film a été projeté lors de l’inauguration du nouveau Channel.

>> Mardi 3 juin à 17h
CHORÉGRAPHIES CONTEMPORAINES : LE DÉSOEUVREMENT AÌ€ L’OEUVRE ( 60 ’)
Conférence de François Frimat
auteur de Qu’est-ce que la danse contemporaine ? Presses universitaires de France

>> Jeudi 5 juin à 20h 30
SPRINGVILLE ( 60 ’)
Une performance chorégraphique et plastique de Miet Warlop entrée 5€
réservations 09 54 68 69 04
billetterie@latitudescontemporaines.com

Dans Springville, nous assistons aÌ€ la métamorphose d’un micro univers dans lequel les personnages mi-hommes, mi-objets tentent de cohabiter et de conjuguer leurs efforts. Obéissant aÌ€ une logique absurde, ces créatures disproportionnées nous émeuvent par leur dysfonctionnement exprimé dans un langage visuel poétique qui respire le chaos, crée le suspense et force l’étonnement. Peu é peu, elles changent de physionomie pour former une série de tableaux vivants, anarchiques mais muets, qui prolifeÌ€rent aÌ€ l’infini. Springville est une performance dans laquelle l’image prime. La scénographie, les costumes, les attributs et les personnages sont inextricablement liés et se confondent.

>> La thématique “ EN CHANTIER “ ouvre aÌ€ d’autres expériences (pédagogiques et artistiques) qui seront présentées dans les espaces arts plastiques annexes :

LES BERGERS DE HEILPALEN ( 16 ’)
Film réalisé en 2006, “ Les bergers de Heilpalen “ nous montre l’étrange métier de Jos et Dominique au milieu d’un chantier. Catherine Lefebvre emploie le vocabulaire du documentaire et nous fait découvrir l’intimité de ces deux bergers singuliers.

CHANTIERS DE CREATION : DE LA POSSIBILITE DE RESTITUER UN SPECTACLE THEATRAL
Le spectacle NO US (ouÌ€ vont tous ces gens qui marchent sans regarder) de la compagnie québécoise “Les productions Alfred avait raison“ fut présenté le 3 avril aÌ€ la suite d’une courte résidence aÌ€ L’eÌ‚tre lieu en partenariat avec l’université d’Artois et le festival ARSEÌ€NE 2014. Photos, vidéo, témoignages… proposeront la restitution aÌ€ distance
de ce chantier de création.

CHANTIER MATERNELLE : FACE A SPRINGVILLE
ApreÌ€s avoir visionné le spectacle “ SPRINGVILLE “ de Miet Warlop, les enfants de l’école maternelle Florent Delattre aÌ€ Anzin-Saint-Aubin ont inventé leur propre chantier. Diffusion de la vidéo qui relate cette expérience pédagogique.

Dans le cadre des Ch’mins de Traverse, d’autres événements sont aÌ€ découvrir :

LA PART DU RITE ( 40 ’)
Une performance chorégraphique et plastique de Latifa Laâbissi
Jeudi 5 JUIN à 19h 00
MUSEE DES BEAUX-ARTS D’ARRAS, 22 rue Paul Doumer 62000 ARRAS Entrée 5€
réservations 09 54 68 69 04
billetterie@latitudescontemporaines.com

BIG BAD COLD ( 40 ’)
Une performance de Miet Warlop et 8 performeurs
Dimanche 1er JUIN à 15h 00
ACCEÌ€S LIBRE ET GRATUIT
LA BRASSERIE d’art, 5 rue Basse 62111 Foncquevillers – www.artbrasserie.com Navette gratuite au départ de l’eÌ‚tre lieu aÌ€ Arras, 21 Bd Carnot aÌ€ 14h 00 réservation obligatoire : 09 54 68 69 04

Programme détaillé : http://fr.calameo.com/read/0001067128afe3e768676

â–º SUPERSONIQUE LITTERATURE, performances littéraires et musique : Hughes Jallon & Frédéric D. Oberland / Jean-Michel Espitallier & Kasper T. Toeplitz / Emmanuelle Pireyre & Toog
Vendredi 30 MAI – 20h30 – au Conservatoire Gabriel FAURÉ d’Angoulême

Une soirée organisée par DATABAZ, à l’invitation de la classe d’électro-acoustique du Conservatoire d’Angoulême.

Participation libre mais nécessaire

Venez découvrir trois duos écrivain-musicien qui travaillent dans l’oralité , dans les jeux de langue, les jeux de sonorités en questionnant les conflits contemporains, la mémoire, la violence ou encore les enjeux écologiques selon une approche engagée, mais dans laquelle résonne le rire. Ils feront résonner texte et musique dans une énergie performative, sonique et galopante.
Des écrivains singuliers et des musiciens expérimentaux qui vous feront entendre une parole poétique selon de nouvelles dimensions.

– Kasper T. Toeplitz / Au delà des frontières des musiques contemporaines ou non académiques, Kasper T. Toeplitz compose et interprète une musique électronique puissante faites de drones intenses. Durant son parcours atypique, il est passé du rock-punk à des opéras et des pièces contemporaines ancrées dans le vingtième siècle. Ses références sont alors Scelsi, Ligeti, Penderecki puis Nono, Stockhausen et Xenakis. Il a gagné de nombreux prix et collabore avec des artistes inclassables, les musiciens Eliane Radigue, Zbigniew Karkowski, Phil Niblock, et des chorégraphes, des vidéastes, des photographes.

– Jean-Michel Espitallier est représentatif d’une génération qui opte pour des pratiques poétiques variées, construites, accumulatives et, souvent, drôles, au croisement du texte, du son et de l’image. Poète inclassable, il joue avec des listes, détournements, boucles rythmiques, proses désaxées, faux théorèmes, propositions logico-absurdes, sophismes tordent le cou à la notion si galvaudée de poésie, en inventant des formes neuves pour continuer de faire jouer tout le bizarre de la langue et d’en éprouver les limites.

– Hugues Jallon est directeur des éditions la Découverte depuis 2013. Il est l’auteur de trois fictions politiques originales dont la dernière, Le Début de quelque chose (2012), a été monté par Myriam Marzouki au festival d’Avignon en 2013.

– Frédéric D. Oberland est un artiste de l’image et du son (études de cinéma à la Fémis et de sciences politiques). Il manie la guitare électrique avec intensité autant que la caméra pour des films expérimentaux sélectionnés dans de nombreux festivals. Multi-instrumentiste et expérimentateur dans l’âme, il développe à un projet intitulé FareWell poésie, un collectif composé de musiciens parisiens et du poète / cinéaste Jayne Amara Ross.

– Emmanuelle Pireyre alterne écriture de livres et diverses formes mixtes présentées dans des lectures publiques (textes incorporant des vidéos, schémas, conférence Powerpoint …). Elle donne des cours d’écriture à des danseurs, participe comme comédienne aux films d’Olivier Bosson, aime collaborer à des projets collectifs qui décalent l’écriture vers d’autres domaines, musique, théorie, radio. Elle a reçu le prix Médicis en 2012 pour son livre Féerie générale aux éditions de l’Olivier.

– Gilles Weinzaepflen a publié une demi-douzaine de disques sous le pseudonyme Toog sur des labels américains, japonais, allemand, anglais et français Il a beaucoup tourné aux Etats-Unis principalement et au Japon. Il a mis en musique des textes poétiques pour le théâtre et a réalisé un film sur le champ poétique intitulé La Poésie s’appelle reviens. Son travail de poésie est publié dans des revues comme Nioques, et il fait des lecture avec le musicien David Fenech.

 

â–º Du 30 mai au 8 juin 2014, exposition et performances – littérature, street-art, sons… performances vendredi 30, samedi 31 mai, jeudi 5, vendredi 6, samedi 7 juin à 20 h ; vernissage samedi 31 mai à 19 h / galerie ouverte tous les jours sauf lundi de 15 h à 19 h (22 bis rue Dénoyez 75020 Paris, métro Belleville) : avec + de 30 artistes, et la participation d’élèves du lycée Albert-Camus de Bois-Colombes

Général Instin (GI) revient prendre d’assaut la rue Dénoyez et son mur dévolu au street-art à Belleville.

Point de départ de l’événement : une œuvre de Vincent Tholomé et Maja Jantar présentée dans la galerie, Conquête du pays Ugogo, carte dessinée retraçant l’exploration d’un pays exotique imaginaire par une bande de soldats qui remontent un fleuve vers sa source pour y disparaître.
Pour cette deuxieÌ€me édition d’Instin Belleville, écrivains et street-artistes collaborent à la création d’une fresque monumentale sur le mur de la rue Dénoyez, reprise en écho dans la galerie du 22 Bis. Performances, lectures, musiques ponctuent ce joyeux cérémonial. Au total, une trentaine d’artistes sont mobilisés pour fêter la déroute légendaire de leur Général.

Programme

Exposition et performances, galerie et mur rue Dénoyez, 30 mai au 8 juin
Delphine Bretesché, Mathieu Brosseau, Marie Decraene, Alexis Forestier, Maja Jantar, Sunny Jim, Itto Mehdaoui, Jérôme Mesnager, Pedrô !, SP 38, Vincent Tholomé
journal de Benoît Virot
et travaux d’élèves de 1re du lycée Albert-Camus de Bois-Colombes, classe de Sébastien Rongier

Lectures / performances / musique etc. à 20 h
vendredi 30 mai Philippe Aigrain, Olivier Apert, Marlène Jean, Cécile Portier, Lucie Taïeb, David Tuil
samedi 31 mai Philippe Aigrain, Olivier Apert, Maël Guesdon, Marlène Jean, Anthony Poiraudeau, Marie de Quatrebarbes, David Tuil
jeudi 5 juin Séverine Batier, Christophe Caillé, Sylvain Granon, Alice Letumier, Anne Savelli, Joachim Séné
vendredi 6 juin Jean-Philippe Gagnon, Maja Jantar, Christophe Manon, Vincent Tholomé
samedi 7 juin Delphine Bretesché, Juliette Mézenc, Mathilde Roux, Benoît Vincent

festival proposé par Patrick Chatelier et SP 38, avec Nadege Derderian
photographies Thierry Lainé

Général Instin,

projet artistique ouvert, initié par l’écrivain Patrick Chatelier et inspiré du vitrail tombal du général Hinstin (1831-1905) au cimetière Montparnasse, existe depuis 1997 et compte près de 150 participants, en majorité écrivains mais aussi plasticiens, street-artistes, musiciens, vidéastes, comédiens…
Général Instin est une suite de gestes artistiques qui se répondent et se complètent, toujours en devenir.
C’est aussi un soldat fantôme, spectre du véritable général Hinstin (par ailleurs totalement oublié).
C’est le personnage en train d’apparaître (ou disparaître) d’une fiction collective.
C’est une réplique du processus de création avec ses incertitudes, ses tâtonnements, ses impasses.
C’est une prolifération formant comme un paysage géologique qui grandit de ses dépôts successifs.
Quoi d’autre ? Chacun a son Général.

La quête de l’Aïeule universelle

En filigrane, avec la mémoire et la guerre comme lignes thématiques, le projet Instin fait référence aux tragédies passées dont nous sommes les héritiers : conflits mondiaux ou génocides, par exemple. La Conquête du pays Ugogo (ugogo signifie « aïeule » en zoulou), progressant vers le cœur des ténèbres, pourrait ainsi évoquer la colonisation. Cet arrière-plan de la folie humaine, soumis à la distance artistique, est détourné selon des voies parfois graves, parfois loufoques. Le soldat Miguel de Cervantès avec son Don Quichotte ne faisait pas autre chose.

Exploration de formules nouvelles, utilisation de nombreux supports réels ou virtuels, fabrique multidimensionnelle de déplacements, associations inédites entre matières, entre formes, entre disciplines, entre populations, entre artistes et non-artistes, sont des leitmotivs du GI.
De l’épars, du fragment, du diffracté, du paradoxe, composons une force : composons un réseau, une nébuleuse, une mouvance. Pour conquérir les moyens de combat et de résistance du XXIe siècle.

15 mai 2014

[Entretien] Espitallier : libr-Java (1/2) [Libr-Java 8]

Nous sommes très heureux de reprendre ce work in progress que constitue le dossier consacré à un écrivain majeur d’aujourd’hui, Jean-Michel Espitallier : la chronique sur la réédition de Caisse à outils séparera les deux parties de ce long entretien exclusif/explosif. [Lire Libr-Java 7]

 

FT. Jean-Michel, qu’est-ce qui fait courir Espitallier ? Pas vraiment l’amour du sport, ça on l’a compris…

 

JME. Pas vraiment l’amour du sport, mais au fond, le sujet de mes livres, ça n’est pas le sujet. Je souscris pleinement à ce qu’écrit Valéry à propos de l’intention : « C’est l’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit. » Le sujet, ce serait l’intention. Ce désir de faire. Voire de faire quelque chose. Après seulement vient la question du sens et le travail sur la matière qui fait partir le livre, et le fait toujours partir un peu ailleurs. L’Invention de la course à pied fut d’abord une commande de Laurent Cauwet pour la collection d’architecture que dirigeait Rudy Ricciotti chez Al Dante. Il s’agissait d’écrire sur un stade de foot… Un stade de foot ? Bigre ! Bon, allons-y ! Écrire avec un motif mais contre toute empathie naturelle, pour éviter d’égarer l’intensité de l’écriture, de l’émietter. Et aussi parce qu’un sujet imposé, par soi ou par d’autres, donne la liberté de procéder plus explicitement à des figures telles que le hors sujet, la digression, le quiproquo, la parodie, le détournement, etc., de jouer avec les poncifs, les jargons, les approximations, les paresses qui font sens en ratant la cible, en tournant autour du pot, en tournant à contre-sens. Alors j’ai écrit cette histoire de la course à pied avec une sorte de désinvolture pilotée par un certain nombre de figures qui constituent mon écriture : énumérations, syllogismes, prose énergumène, etc. La contrainte, voilà le sujet, le point d’appui de l’écriture. Un peu comme au saut à la perche ! Elle permet de se débarrasser de ce quelque chose à dire et libère l’intention. Il ne reste plus qu’à ajuster l’écriture et, du coup, le sujet de l’écriture devient l’écriture elle-même, dans ce cadre préétabli qu’est le sujet. On y gagne en liberté. Finalement, quand on tient le sujet à distance, lorsqu’il importe peu, on se sent très libre et on peut s’attaquer au vrai, au seul sujet qui compte pour un écrivain et qui est la question de la langue, de sa position par rapport à la langue. Faire parler la langue, l’explorer, l’exploser et lui rentrer dans le lard. Dans cette liberté gagnée par la contrainte, il s’agit alors de resserrer les boulons pour créer ses propres règles et faire voler l’engin. « Il faut chercher la discipline dans la liberté », nous dit le Monsieur Croche de Claude Debussy.

Je n’écris pas pour donner du sens ni faire sauter des points de résistance, je cherche à installer des conditions de langue propices à activer cette énergie signifiante. Voilà pourquoi, en ce qui me concerne, j’essaie de créer ce que Ponge appelle des « clefs de tension ». Parce qu’il faut tenter de s’approcher au plus près de ce que l’on veut dire, ou de cette intention de dire, tout en restant à distance. La distance est le territoire du désir mais aussi de la crainte. Elle génère donc une tension. J’ai aussi beaucoup observé les dispositifs logiques et déductifs chez Wittgenstein, et j’en ai importé parfois dans mon écriture cette rigueur dure que je surchauffe – et pas seulement dans une intention parodique –, pour aller autre part dans mon expérience de la langue, la recharger et monter le voltage.

Deleuze dit que « le créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin ». De quoi ai-je absolument besoin ? D’y voir plus clair, de me retrouver, d’atteindre quelque chose, d’ordonner un peu mon chaos, de me mettre en travers des discours dominants-décérébrants, de réenchanter la langue, au besoin avec du désenchanté, de donner corps à mes révoltes, et en même temps d’obscurcir la ligne d’horizon pour réactiver le champ des possibles. Partir « trafiquer dans l’inconnu », comme écrivait Rimbaud au Harar. De quoi ai-je absolument besoin ? D’avoir besoin. D’avoir besoin de ce besoin. Voilà mon moteur !

Ce qui me fait courir, c’est ce moment de grâce quand, au cours du travail, quelque chose tout à coup se met à marcher. Se met à parler. À montrer quelque chose qui n’était pas montrable, que l’on ne pouvait montrer, que l’on ne savait pas que l’on pouvait montrer. Ce qui rend universel, c’est-à-dire nécessaire, une œuvre, c’est quand cette chose enfin montrée s’impose, naturellement, et devient instantanément irremplaçable. Appelons ça le syndrome inspecteur Bourrel : « Mais c’est bien sûr ! » Louis Zukofsky définit la poésie comme cet instant où, « soudain, on voit quelque chose ». Une épiphanie. Ce moment de grâce est toujours le fruit d’assemblages et d’agencements. L’écriture, le style, c’est du montage, un jeu de permutations, de logique, de construction. Je me définis volontiers comme un bricoleur. J’assemble, j’essaie des trucs, je dispose, je récupère des bouts de choses, je fais sonner, je me fabrique un nouvel outil, je tente des techniques maison en gardant quand même un œil sur le mode d’emploi, etc. Et soudain, quelque chose se dit qui était précisément ce que je cherchais à dire sans le savoir. « L’intention de faire qui a voulu ce que j’ai dit. »

C’est très comparable à la composition musicale. En plus de jouer de la batterie, j’adore jouer du piano, j’ai fait un peu de piano quand j’étais jeune mais disons plutôt que je pianote. J’aime bien essayer des trucs, harmonies, disharmonies, accords dissonants, variations tonales / atonales, jeux sur les intervalles, arythmies, etc. Et voilà que, tout à coup, deux accords s’imposent dans leur majesté ou au contraire leur dissonance agressive. Prenons la quarte augmentée (do-fa#, do#-sol, ré-sol#, etc.), le fameux triton, qui donne une couleur si particulière, l’intervalle dissonant par excellence. Je vais opérer diverses manipulations sur cet intervalle, essayer de l’aggraver, de l’exagérer, chercher à comprendre pourquoi il est si peu agréable à l’oreille, en quoi d’ailleurs est-il désagréable, l’est-il vraiment (le triton, autrement appelé diabolus in musica, était proscrit par l’Église dans la composition musicale jusqu’à l’âge baroque ! Pour dire aussi ce que les formes peuvent mettre en jeu), etc. Ou bien je plaque un accord parfait que je tente de fêler en ajoutant un demi-ton par-ci, une ou deux notes dissonantes par-là, et j’écoute ce que ça produit. Ça raconte toujours quelque chose. Ces manipulations peuvent produire des effets très inattendus. Parfois c’est nul et non avenu, parfois c’est très puissant. On tombe sur quelque chose qui paraît tout à fait neuf à l’oreille, très juste dans sa proposition harmonique, avec des effets très divers : étranges, dramatiques, comiques, ridicules, etc. Eh bien, c’est tout à fait comparable à l’écriture. Soudain, un énoncé se met à sonner avec une grande singularité, uniquement parce que j’ai fait permuter un nom et un adjectif, ou ajouté un adverbe, ou changé la position d’un mot, ou coupé une phrase en deux, etc. C’est du montage. Du cadrage. Et voilà qu’une simple permutation se met à raconter quelque chose différemment, parfois avec une grande précision, une grande finesse, et à raconter quelque chose qui ne pouvait se raconter autrement. Ce « mathématiquement exact[e] » dont parle Baudelaire. On a l’impression que l’énoncé, dans sa singularité, son timbre, vient de rencontrer ce pourquoi il était fait. Ou plutôt qu’une chose était en attente de son énoncé pour la formuler. Céline dit qu’écrire c’est simplement nettoyer une médaille cachée enfouie dans la glaise. Comme du sens préexistant à toute intention de le dévoiler. Chercher dans le fouillis des langues les pièces d’une sorte de maquette à construire soi-même. Aller à la pêche ! En réalité, c’est la langue qui donne du sens au réel. Je veux dire que c’est une situation grammaticale donnée qui produit une situation sémantique inédite et donc un petit territoire inédit du réel. Même s’il faut parfois garder le silence pour lui donner tout son sens. Histoire sans parole. En tout cas, cette attention au style comme vecteur de sens ou d’effets de sens est peut-être l’autre nom de la poésie, qui réinvestit alors son vieux sens d’un faire. Il ne s’agit pas de faire du style pour faire du style. Il s’agit de faire parler la langue. Trouver son style c’est s’ajouter à la langue, mettre son grain de sel, ou de sable, dans la machine. La détraquer pour la revitaliser et y tatouer sa propre langue. C’est très ambitieux ce désir de vouloir se transformer en langue, de s’ajouter au monde ou plutôt à ce qui le constitue. Écrire ce serait énoncer quelque chose d’une « certaine façon ». Et donc, de mon point de vue, le travail de l’écrivain doit d’abord consister en cette « certaine façon », à trouver cette « certaine façon », à rentrer en contact avec soi-même et avec le monde en passant par cette « certaine façon ». C’est assez magique, et je crois que, pour revenir à ta question, ce qui me fait courir ce sont ces manipulations physiques sur la langue, ce bonheur très personnel de se trouver subitement sur l’accord parfait, fût-il absolument disharmonique. L’expression parfaite de quelque chose. De quelque chose de la langue. De quelque chose qui n’existait pas jusque-là. Constater que l’opération de montage fait surgir des effets de sens et, très égoïstement, des explications personnelles du monde (au passage, ces explications personnelles du monde me transforment et, comme j’appartiens au monde, elles transforment le monde) et des explications qui ne s’expliquent pas. Il est arrivé à tout le monde au cours d’une lecture d’être percuté par une phrase, quelques mots, etc., et d’en tirer un sentiment de plénitude, un bonheur absolu, quelque chose de complet. Comme avec la musique. Ce sentiment survient de la même manière quand on écrit. Soudain, on est sur la note juste ! Et donc, le sujet importe peu – d’où l’inanité des 3/4 des romans contemporains qui ne sont le plus souvent écrits que pour raconter une histoire en instrumentalisant la langue avec, de-ci de-là, quelques aimables effets de style. Ça tombe des mains. Ce n’est souvent que du reportage sociopsychologique écrit par des Bac + 3.

Ce qui remet encore une fois le couvert sur la question des genres et de leurs frontières arbitraires. Il y a des romans qui sont fabriqués dans cette attention à la langue, primordiale, qui sonnent, travaillent la langue, où le récit vient comme un motif, s’entrelace au style, un subtil tressage de ce que ça raconte et de comment ça raconte. Eric Vuillard, François Bon, Annie Ernaux, Jean Echenoz, Eric Chevillard, Céline Minard, pour rester chez les Français, sont de ce côté-là, du côté de ce que l’on peut appeler le style, le phrasé, des constructions narratives singulières ; on peut quasiment les fredonner ! Inversement, il existe aussi une poésie qui ne décolle pas du petit exercice de style, de la petite démonstration formelle, assez vaniteuse, en plus, mais sans intérêt, sans muscle, sans nerf, sans proposition, sans vertige, sans rien ! C’est encore pire avec la lecture-performance, terme d’ailleurs un tantinet tautologique. Sauf exception, la lecture-performance est aujourd’hui un peu bloquée dans des postures post-post-ce-que-vous-voudrez (Dada, Beat, Heidsieck, Tarkos, etc.), une pratique d’actionnistes en viennoiseries ou de conceptuels coolos. Un lieu devenu démonstration de force et de supposée audace artistique, de pose qualifiante et d’inscription dans le champ. Chacun y va de son petit truc, c’est généralement très ennuyeux, bouffi de prétention, et le public, qui n’en pense pas moins, écoute sans ciller, un doigt sur la couture mais jure, en douce, et c’est là le problème, qu’on ne l’y prendra plus. La prochaine fois qu’il entendra parler de performance, il s’enfermera chez lui à double tour et il aura peut-être raté Antoine Boute ou Natacha Muslera ! On s’habitue un peu trop aux choses tiédasses, surjouées, dans ce milieu. On ne fait pas de l’expérimental parce qu’on lirait ses textes en gardant une jambe en l’air. Moi j’ai besoin qu’une œuvre me malmène, m’émerveille, me contrarie, me rende profondément heureux, violemment triste ou archidéboussolé. Il n’est que de voir les grands performeurs dont les actions nous sont immédiatement nécessaires, je pense au grand Joël Hubaut, aux pièces sonores d’Anne-James Chaton, aux performances de Charles Pennequin ou de Jérôme Game, aux lectures discrètement chorégraphiées de Gwenaëlle Stubbe qui font exploser dès les premiers tours de roue les petites mises en scène indigentes-indigestes qui pullulent dans cet univers. Bref, aucun genre, aucun geste artistique n’est automatiquement qualifiant. Ce serait trop simple ! Pour redire que cette question des genres et des catégories ne marche jamais ! En tout cas telle qu’on la pose généralement.

Qu’est-ce qui me fait courir ? Ce serait de tenter de m’expliquer pourquoi je cours ! J’écris aussi pour tuer le temps, comme tout le monde ! Inventer des stratégies pour ça, pour me faire croire que j’en aurais la possibilité ! Écrire pour fixer une inquiétude, l’identifier pour la mettre à distance en lui donnant langue. Et aussi, la court-circuiter, la purger, lui coller un nez rouge.

Qu’est-ce qui me fait courir ? Ce serait, j’y reviens, de chercher et de chercher l’objet perdu, comme le fétichiste ou le collectionneur, chercher à rechercher, d’où, sans doute, mon goût pour les listes. Cet objet perdu l’est à jamais – c’est ce qui compte ! – mais c’est là aussi un motif pour mettre en route l’intention de la foreuse, du détecteur et du radar.

 

FT. Eh, dis donc, tu viens de me faire une réponse de marathonien – un peu guerrier, tout de même, vu les quelques flèches dans ton carquois !

Entre ton Invention de la course à pied et ton précédent livre, beaucoup plus volumineux, De la célébrité, il y a un lien évident…

 

JME. Le lien évident serait, pardon pour ce truisme, qu’ils ont le même auteur, en même temps que ces deux livres n’ont pas été écrits, réalisés, pensés, conçus, désirés au même moment. De livre en livre, on retrouve les mêmes outils, les mêmes préoccupations formelles mais aussi éthiques, thématiques, politiques, et les mêmes fascinations, et les mêmes peurs, et les mêmes doutes. En réalité, écrire un nouveau livre, m’embarquer dans cette aventure est toujours pour moi un moyen d’expérimenter quelque chose de nouveau. Chaque livre génère son mode de fabrication. Je suis toujours très excité de savoir que, à l’orée d’un nouveau livre, quelque chose d’inédit va se jouer, un espace vierge s’offre à l’exploration, une nouvelle boîte à outils est en train de s’ouvrir dans laquelle je vais devoir choisir. Tout est possible, on rebat les cartes. Et en même temps, quel que soit le motif du livre, mes obsessions, mon univers, mes techniques finissent toujours par me rattraper. On n’échappe pas à qui on est. De la célébrité rejoue et réinvente mes régimes d’écriture ; il est aussi une sorte de prolongement théorique de mon Syd Barrett qui abordait déjà les questions du star system, de la fascination qu’engendrent les rock stars et les idoles, du statut du fan, personnage éminemment postmoderne, et bien sûr de la disparition, de l’effacement. Cette question de l’effacement qui semble me travailler a été une découverte. Je me suis rendu compte que ça revenait sous différentes formes, de livre en livre. Pour dire qu’écrire est aussi un outil de connaissance de soi.

Il y a autre chose. J’ai souvent l’impression que mes livres font diversion au livre disons essentiel et tellement essentiel que trop grand pour moi, au grand livre que je rêve d’écrire. Comme si tous mes livres n’en étaient que les phases préparatoires. Je continuerais donc d’écrire des livres qui diffèrent chaque fois l’instant où je me mettrais (conditionnel !) au livre essentiel qui serait le livre, le seul livre que je devrais écrire et que je n’écrirai pas… Un travail d’approche pour rester à distance ! Comme si je tournais autour du pot. Comme si certaines zones du réel résistaient à se faire attaquer par ma langue, par intimidation, peut-être. Finalement, ne pas écrire ce livre-là est peut-être un moyen de ne pas avoir à faire le triste constat d’une impossibilité de dire. Alors, j’écris peut-être ceci pour ne pas avoir à écrire cela. J’écris peut-être pour ne pas avoir à ne pas écrire.

Je n’ai pas envie d’écrire des livres qui se ressemblent, ça n’est pas programmatique, ça vient naturellement, même si je me retrouve, dans tous mes livres. Il me semble que je n’écris qu’un seul livre, jamais le même mais toujours une suite du livre précédent. Parce qu’il arrive un moment où il faut bien l’arrêter. Chaque livre est donc toujours un livre inachevé. « Tout au plus fait-il semblant » d’avoir un début et une fin, comme dit Mallarmé. J’essaie peut-être de poursuivre, de corriger et d’achever ce livre-ci en commençant un autre livre qui restera lui-même inachevé, etc. C’est un moyen d’éprouver le temps. C’est peut-être aussi une façon d’éprouver l’expérience de la mort, de la différer en se faisant croire que rien n’est jamais fini. L’inachevé donne rendez-vous, alors que la fin donne congé. C’est mon analyse, elle vaut ce qu’elle vaut ! Comme les Détails d’Opalka, cette suite numérique qui ne s’arrêta qu’à la mort d’Opalka. Mais en définitive, revanche sur la mort puisque c’est la mort d’Opalka qui continue son œuvre en l’achevant sans fin et la constitue en objet fini, infiniment fini !

 

FT. Le monde défile derrière une mire / et dans les graduations de ta lunette de tir… Ce clin d’œil à Army nous fournit assurément un outil pour définir ton travail : variant les angles de tir, tu réussis à faire entrer progressivement dans ton champ différentes cibles sociales (poétique, musicale, militaire, médiatique, et plus largement spectaculaire)…

 

JME. Je m’ennuie assez vite. En même temps, je suis têtu comme une mule, obsessionnel. Voilà pourquoi je suis toujours sur plusieurs chantiers à la fois. Je passe de l’un à l’autre. Question d’énergie. Je n’aurais pu écrire plusieurs livres avec un même mode opératoire. Je suis assez admiratif des auteurs qui écrivent toujours dans le même univers linguistique, je pense à Valère Novarina, par exemple, ou à Jacques Sivan. Moi je ne peux pas faire ça, je ne sais pas faire ça, même si, bien sûr, je suis pris dans mon propre univers, mon propre style, etc. Je suis plutôt un écrivain à traçabilité aléatoire… Je suis comme ça dans ma vie aussi ! Une foule de choses me passionnent et j’ai souvent le désir d’écrire avec ces passions. En tout cas, elles me percutent, me stimulent, m’électrisent. Dès Pont de frappes, mon premier livre, on trouve des listes, des énumérations, une rêverie sur le langage, une inquiétude, de l’autodérision, des effets parodiques, comiques, mélancoliques, etc. Et mon dernier livre à ce jour, Un rivet à Tanger, formellement très différent puisqu’il s’agit de cut-up, fait apparaître à peu près ces mêmes préoccupations. J’ai besoin de faire varier les plaisirs et, pour reprendre ton terme, de changer les cibles. Mais au fond, comme je disais tout à l’heure, on est toujours rattrapé par soi-même. En ce moment, je travaille sur l’histoire de mon grand-père qui était cow-boy en Californie. Je ne sais pas où ça ira. C’est assez loin, formellement, de mes autres livres et pourtant je vois remonter sur la page tout ce qui constitue mon univers stylistique. C’est encore un motif pour travailler la langue, pour me fondre dans cette chose-là. On écrit d’abord pour soi. Or, si, écrivant pour soi, on donne à lire quelque chose qui peut parler aux autres, alors on fait de la littérature.

 

FT. Ce travail de déconstruction s’explique par ton horizon premier : littéraire et musical…

 

JME. En fait j’ai toujours voulu être écrivain ou musicien (ou conducteur de locomotives !), pour moi, il n’y avait pas d’autres choix. Quand j’étais petit, j’avais besoin de passer par la fiction pour m’approprier le réel, il me fallait la reproduction pour m’intéresser à l’original. Par exemple, pour m’intéresser aux montagnes de ma région, lesquelles ne me faisaient pas du tout rêver, j’avais besoin d’aller d’abord regarder des cartes IGN et je rêvassais sur les toponymes et les étranges dessins des courbes de niveau. Il y a là-bas des noms absolument merveilleux, très étranges : Chaude-Oreille, Cornille, Soleil-Bœuf, la Malune, etc. Ensuite seulement je trouvais de l’intérêt à aller voir sur place – pour vérifier quoi ? si le langage tenait ses promesses ? Si le rêve valait la peine d’être réalisé ? – et ça rendait le monde magnifique. C’est un peu du même ordre que l’« artialisation » chère à Alain Roger, cette perception du paysage déterminée par les reproductions qu’on en a. La chose à évaluer devenant la chose qui évalue. Bref, j’ai toujours eu ce rapport linguistique et fictionnel au réel.

Pour la musique, je cherchais depuis longtemps comment connecter la batterie avec la littérature mais je ne trouvais pas, je ne sentais pas de nécessité fondamentale et je n’avais pas envie de faire pour faire. Et puis j’ai eu une commande d’une pièce sonore, à Marseille, en 2006, dans le cadre du projet Vox Hôtel initié par Jean-Paul Curnier (nous étions une petite dizaine d’écrivains poètes, Sivan, Maestri, Quintane, Fiat, etc.). J’ai alors demandé à disposer d’une batterie et j’ai essayé des trucs, sur place, en studio, avec des bouts de textes, etc. Je n’avais pas vraiment d’idée mais beaucoup de désirs – c’est mieux ! –, et tout à coup, quelque chose s’est mis à marcher. Ce sont deux énergies très différentes, et à un moment, elles se sont rencontrées, parfois pour se contrarier, se contredire, s’écrire l’une sur l’autre et emmener le tout ailleurs. Ça a donné Autobiographie. Et puis, la batterie m’a permis aussi de m’éloigner un peu de la poésie en remontant sur scène pour faire du rock, pendant quatre ans, avec le groupe Prexley. Ce fut une expérience exaltante qui m’a beaucoup apporté aussi dans mon rapport à l’écriture et à la scène. Je n’ai plus lâché les baguettes depuis, pièces sonores et collaborations diverses, avec le bassiste Kasper Toeplitz, par exemple, ou le poète Jérôme Game.

J’avoue que j’ai été infiniment partie prenante de cette histoire de poésie contemporaine dans les années 1990 et 2000, notamment avec Java et Pièces détachées, un peu malgré moi, d’ailleurs, mais je m’en suis éloigné après la parution de Caisse à outils en 2006, année qui correspond à mon retour au rock. Caisse à outils a liquidé cette histoire personnelle, ce moment de ma vie. Pour moi, la poésie est d’abord une position politique. Je dis ça sans trémolo dans la voix. Je le vis ainsi surtout depuis que j’ai quitté mon emploi pour me consacrer exclusivement à l’écriture, au printemps 2002, et donc refuser un certain mode de vie, ce confort un peu anesthésiant en même temps que cette brutalité du monde du travail – et aussi pour ne plus avoir à me taper les récits de vacances radicalement ennuyeux des voisins de bureau, ce qui pompe beaucoup d’énergie ! Je ne dis pas qu’il faille quitter son travail pour écrire, mais pour moi c’était ce qui me convenait. Deleuze dit qu’être de gauche, c’est être minoritaire. Eh bien, écrire, et écrire des choses qui s’apparentent à de la poésie, c’est d’abord être minoritaire, se placer dans une minorité. C’est donc une position éminemment politique. Je crois qu’on ne peut pas comprendre la poésie, comme champ, mais aussi comme engagement éthique et esthétique, si l’on ne comprend pas ça.

13 mai 2014

[Chronique] Véronique Pittolo, Une jeune fille dans tout le royaume, par Emmanuèle Jawad

"À quoi bon écrire des livres à l’heure du mariage pour tous ?" De la poésie comme conte cruel…

Véronique Pittolo, Une jeune fille dans tout le royaume, éditions de l’Attente, printemps 2014, 158 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-36242-047-4.

 

Une jeune fille dans tout le royaume recyclant remarquablement dans un texte acerbe les stéréotypes et les figures du féminin, Véronique Pittolo ancre nos représentations dans une mémoire collective.

 

Trois parties structurent un ensemble dont les deux dernières reprennent explicitement des références communes (personnages de film, de conte) : Schrek et Chaperon loup farci. Dans La jeune fille et les utopies, première partie particulièrement réussie, la jeune fille d’aujourd’hui est perçue au regard de celle d’avant 1968 dont l’éducation traditionnelle, religieuse et rigide, se déploie dans toutes ses opérations d’entrave à l’émancipation : « dans certaines familles, la République des filles fut le catéchisme ». L’éducation d’alors, saisie dans le détail juste et tranchant, percutant, est rapportée sous forme de paragraphes concis et rythmés dont le déroulement dresse une description impitoyable d’un système de pensée éducative. Ainsi, « dans les jupes du catéchisme, chacune ressent son infériorité (…) ».

 

Si « la religion et les contes fabriquent des familles toxiques (…) », les personnages de contes présents dans ce texte d’ouverture La jeune fille et les utopies, notamment sous les traits de l’ogre et sous l’angle de la critique (Blanche Neige), s’inscrivent dans le réel contemporain, actualisés. Certains éléments caractéristiques du conte repris (notamment par le biais de personnages types : rois, reines, cavaliers…) se déplacent dans un environnement où les marquages et les débats (internet, Facebook, mariage pour tous…) sont ceux d’une contemporanéité. L’avancée du texte procède par accumulation de traits caractéristiques, détails qui campent une époque, un type d’éducation, une condition féminine, et font écho à une histoire individuelle dans une mémoire des représentations et de l’intime, mettant en situation, provoquant l’éveil de « souvenirs collectifs ». Cela appuyé par différentes interpellations, regards-caméra, adresses au lecteur (et en particulier à la lectrice) sous forme d’interrogations-retours instaurant un véritable lien entre l’auteure et son lecteur.

 

Les figures du féminin sont reprises de façon distanciée par Véronique Pittolo, qui, avec un humour certain, procède dans ses énoncés à des catégorisations (à plusieurs reprises, substantivation des qualificatifs : « la petite sage », « la pulpeuse », « les gentilles »…). Les figures du féminin sont déployées dans leur environnement historique, social (codes et décryptage d’une apparence physique, vestimentaire…), familial (figure de la mère). L’auteure, dans un travail d’épuisement et de recyclage des stéréotypes, les déplace sous l’angle de la critique, de l’ironie, et cela, à travers le prisme d’une période historique (actuelle et avant 1968). Les jalons d’un questionnement critique sont posés, mettant en situation des modèles, rôles d’identification ainsi que des catégorisations sociales.

 

Les motifs d’un patrimoine abondent sous l’énonciation de personnages de contes traditionnels et de cinéma (dans une moindre mesure, évocation emblématique de stars associées à un « mythe féminin »), passés au crible du questionnement critique. « La lutte des classes est détournée au profit d’un enjeu sentimental, mais une fois la princesse délivrée, que reste-t-il au peuple ? ». Sous forme de fragments, sont rapportés dans Schrek, des références aux contes (la Belle au Bois Dormant, la Belle et la Bête..), objets rituels décontextualisés (le miroir, le fuseau), des éléments de morale, préceptes, formules, expressions toutes faites (« beau comme le jour »). Dans le travail d’actualisation critique des personnages, l’aspect formel et graphique sert le discours (mots clés, éléments emblématiques d’une phrase rapportés en caractères gras).

 

Véronique Pittolo revisitant les contes, les signes d’une modernité ponctuent Chaperon loup farci (une « chevillette électronique », la télévision etc.) et marquent ce déplacement du récit traditionnel dans une période historique donnée (contemporaine). Dans cette actualisation, pour le Chaperon rouge, « la promenade devient une FUGUE », la forêt, une banlieue, tandis que les dents de Mère-Grand se permutent en dentier et les lunettes de celle-ci ne servent plus qu’à voir la télévision.

 

« Qui croira à une épopée miniature qui n’est pas un conte ni un poème, mais tout cela à la fois et rien de particulier qui accroche la mémoire, l’émotion, l’identification ? »

En retournant ainsi à la préface de Véronique Pittolo et en replaçant ces derniers termes sous un signe affirmatif, une définition juste d’Une jeune fille dans tout le royaume nous est donnée.

10 mai 2014

[Texte] Jean-Louis Kuffer, Ceux qui sont accros [Libr-@ction – 20]

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Dans cette deuxième livraison de Jean-Louis Kuffer, la libr-@ction passe par la critique du langage et des us. [Lire Libr-@ction 19]

 

Celui qui ne jure que par les mangas / Celle qui est scotchée à son ordi même déconnecté et à vrai dire bon pour la casse / Ceux  qui ont appris par cœur toutes les  pubs de la firme apéritive Martini et par exemple : avec Martini, Martini,Martini, le monde entier chante et sourit / Celui qui prise tant les soutifs verts qu’il en offre à ses amie laboureuses dans le besoin / Celle qui est obsédée par la pureté de la race et ne met donc au monde que de jeune blonds bons à rien  / Ceux qui vont à Assouan chaque année via Louxor où il retrouvent les Pelletier également addicts / Celui qui est tellement absent de Facebook qu’on l’appelle le poisson girafe / Celle que son frère appelait sirène au cours de leurs déambulations au fond de l’étang où il se noya finalement de son plein gré / Ceux qui font partie d’une secte si secrète qu’ils n’en savent rien / Celui qui invoque Dieu comme un produit de nettoyage spécialement performant / Celle qui collectionne les clous tachés de sang / Ceux qui pèchent par cumul de mandales / Celui qui a laissé tomber la sèche pour se concentrer sur les zones humides / Celle qui est tellement attachée à ses domestiques que ça lui fait des marques / Ceux qui se surveillent mutuellement et se dénoncent quand ils dérogent au ramadan / Celui qui trouve inappropriée toute histoire dont il n’est pas le sujet principal et c’est à prendre ou à laisser Madame Cruchon / Celle qu’on dit obsédée alors qu’elle ne prend son pied qu’en cousant des glands aux rideaux / Ceux qui sont si inquiets de l’avenir qu’ils placent toute leur espérance dans l’invention d’un estomac artificiel qui digérera tous les soucis et autres couleuvres avalées au bureau / Celui qui est avide de savoir ce que pensent les filles de lui sur Facebook où il a posté une photo de minaret pour leur donner une idée / Celle qui affirme qu’elle a lu tous les romantiques allemands « à l’époque » /  Ceux qui ont lu jusqu’au bout la double page imbécile de La Tribune de Genève consacrée à l’apport littéraire des tweets / Celui qui dit qu’il fait le vide en lui au point qu’on lui voit le fond / Celle qui dit ses quatre vérités à la hotline et se fait vider en quatrième vitesse dans les cinq minutes qui suivent / Ceux qui sont hot sur toute la ligne / Celui qui revient sans cesse à son livre culte consacré aux Animaux et autres plantes du pourtour méditerranéen / Celle qui a pleuré en lisant Les douces années genre manga sentimental / Celui qui t’anvoit une cheminée qui fume pour te dire qu’y pense à toit / Celle qui change les objets de place dans le boudoir de Madame pour se faire remarquer enfin quoi / Ceux qui respectent le Vatican en tant que fisc de Dieu / Celui qui se présente à l’usine de fusils en conformité avec sa passion pour les romans de cow-boys / Celle qui ressemble à une vierge de pierre et ne répond donc rien à Paul quand il lui dit qu’il n’est pas de bois / Ceux qui donnent congé aux nuages genre le soleil revient les gars, etc.

8 mai 2014

[Création] Sandra Moussempès/ Kristin Prevallet, Récipient de métal vert

Nous sommes heureux de vous donner à entendre Récipient de métal vert, duo Sandra Moussempès/Kristin Prevallet – audio-poème recueilli dans le CD Beauty Sitcom qui accompagnait en 2012 le livre Acrobaties dessinées.

 

Récipient de métal vert is an audio-poem in collaboration with the American and hypnoterapiste poet Kristin Prevallet (whose middle name is also Sandra) who suggested that we write a poem in two voices. During a trance poetic experiment of telepathy (Paris to New York) we tried simultaneously to write down by intuition what the other dictated, while we were writing ourselves. To this I added my singing. The “metal green recipient” is, so to speak, the invisible object which could transfer and collect our reciprocal thoughts.

This vocal piece is included in the book & CD Acrobaties dessinées & CD Beauty Sitcom, Editions de l’Attente.



Récipient de métal vert est un audio-poème avec Kristin Prevallet, poétesse et hypnothérapeute américaine ; l’idée venait de K.P. (dont le second prénom est également Sandra) qui souhaitait écrire un poème à deux voix, lors d’une expérience transe poétique de télépathie (Paris, New York) : nous devions alors écrire au même moment ce que notre intuition nous dictait de l’autre en train d’écrire au même moment. J’ai ensuite rajouté ma voix chantée. En quelque sorte le “récipient de métal vert” est cet objet invisible qui a pu transférer puis collecter nos pensées réciproques.

Récipient de métal vert est inclus dans le CD 9 titres Beauty Sitcom lui-même inclus dans le livre Acrobaties dessinées, aux éditions de l’Attente.

7 mai 2014

[Livres] Libr-kaléidoscope (3)

Périne Pichon (PP) et Jean-Nicolas Clamanges (JNC) vous présentent une troisième sélection 2014 de livres choisis : Amelia Rosselli, La Libellule ; René Belleto, Le Livre ; Aiat Fayez, Un autre ; Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur.

 

â–º Amelia Rosselli, La Libellule, traduction Marie Fabre, Ypsilon éditeur, 2014, 19 €, ISBN : 978-2-35654-035-5.

Après les Variations de guerre, c’est en version bilingue que nous est offert ce grand poème qui marque une mutation décisive dans l’art de la grande poétesse italienne. Comme l’écrit Marie Fabre : « La Libellula, poème clef dans l’œuvre d’Amelia Rosselli, daté de 1958, marque le départ d’une poétique exposée pour la première fois dans Variations de guerre. Rosselli y compose son « délirant flux de pensée occidentale » en une métrique inédite, tissé de citations empruntées aux poètes qui l’ont formée et dont elle se dégage autant qu’elle leur rend hommage. Le poème avance en un mouvement rotatoire semblable à celui des ailes de la libellule et ce mouvement même est celui d’une libération (…). Liberté qui s’exerce et se partage tout au long de ce « libello », diminutif de liber, selon l’étymologie latine qu’elle associe au titre : un petit livre-détonateur. » /JNC/

 

â–º René Belletto, Le Livre, POL, printemps 2014, 224 pages, 18 €, ISBN : 978-2-8180-2020-3.

Le narrateur, marqué par la mort récente de sa sœur, reçoit une lettre d’un inconnu ; trouve, perd, retrouve et reperd une bague étrange, et rencontre une femme merveilleuse – LA femme merveilleuse présente dans tout film noir qui se respecte.

Sans être un polar, Le Livre semble avoir subi l’influence de ce genre cinématographique. En effet, la narration entretient une tension entre le fantastique et le policier, sans oublier ni faire oublier le livre.

« […]comme si quelqu’un m’avait secouru, quelqu’un d’aimant – véritable maître du jeu – qui eût écrit d’autres mots que ceux qui venaient à mes lèvres, maléfiques, fatals, pour raconter ce moment de ma vie ! »

Ainsi, quelqu’un, une instance doit bien décider de la suite des actions, et introduire une signification entre les différents événements vécus par le narrateur. Écrire dans un livre revient à chercher cette signification ou à la donner. Mais qui est celui qui écrit, s’il existe ? Plusieurs des personnages manifestent un désir d’écrire, s’ils ne le font pas déjà, entre autres le narrateur. Ce dernier imagine entreprendre le récit des faits pour s’y perdre ; or, ces faits sont déjà écrits dans Le Livre. Et relatés en partie dans le journal d’une jeune infirmière. Et romancés par un écrivain certainement cinglé, anonyme qui en livre une interprétation nouvelle. On cherche, à tort ou à raison, la signification de chaque objet, de chaque événement, dans la diégèse. La mise en récit est interrogée, tout comme le besoin de sens qui l’accompagne généralement. /PP/

 

â–ºAiat Fayez, Un autre, POL, printemps 2014, 176 pages, 14 €, 978-2-8180-1982-5.

Un homme cherche à devenir un autre. Qu’est-ce qui le rendra autre ? Un nouveau nom – qui n’est qu’une déformation de l’ancien –, une teinture pour les cheveux, des lentilles de contact, quelques artifices pour changer d’apparence et séduire une femme, joueuse de tennis célèbre. Dans tout principe de séduction, on se cache, on se masque, mais le narrateur d’Un autre ne veut devenir autre que pour se montrer lui, pour se faire accepter ou « intégrer » dans le langage du politiquement correct.

L’autofiction a l’avantage de permettre de narrativiser une problématique identitaire de l’altérité, en la transposant dans une intrigue fictive. Le fantasme d’une transformation physique y est expérimenté.

« […] je mets les lentilles bleues et ce n’est qu’ensuite que je me regarde dans la glace. J’éclate de rire. C’est tout simplement merveilleux. Je suis métamorphosé. [ …] Je me sens en parfait accord avec cet homme, même si j’ai besoin de le regarder encore. Je m’admire. C’est bien la première fois de ma vie que j’assume ce que je suis, qui est ce que je ne suis pas. »

On attribue au masque la particularité de cacher la personne physique tout en dévoilant une caractéristique de sa personnalité. En se grimant, le narrateur cherche une incorporation à une société qui semble avoir assimilé la discrimination et la xénophobie en lissant bien pour ne plus les avoir sous les yeux. Y vivre sans être jugé en sa qualité « d’autre », oblige donc à devenir un autre à soi-même. /PP/

 

â–º Nicolas Bouyssi, Deux bêtes à l’intérieur, POL, printemps 2014, 224 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-8180-2051-7.

Dans Les Rayons du Soleil, le personnage central de la nouvelle Deuxième Fantôme restait stoïque face au décès d’une parente. Ce même personnage est le narrateur de Deux bêtes à l’intérieur. Il a vieilli, s’est étoffé, mais emprunte toujours au style de Bouyssi son ton froid, méthodique. Une impression de déjà-lu entoure également Sarah, une jeune femme qui ressemble beaucoup à la Sarah de S’autodétruire les enfants, autre roman du même auteur, et quelques personnages secondaires. La distanciation de la narration a pour effet un air d’étrangeté, une sensation de calme avant la tempête.

« Je me lasse de regarder l’avion, moins d’être surplombé d’un ciel très bleu. Sarah et moi, on mange sans bavarder. Le repas est bon. On sort fumer une cigarette. On attend le café. On demeure taiseux. Au loin, passe un tracteur. […] »

Les deux personnages principaux semblent étouffer sous la pression de cette écriture minimaliste, qu’une brève allusion rapproche de L’étranger. À moins que cette sensation d’étouffement ne soit causée par la vie en vase clos que mènent ces deux-là. Chacun se confine de son côté en enfermant l’autre et en s’enfermant avec l’autre. Ainsi, ils partent en vacances sur une île, font des kilomètres dans une voiture, ne sortent que rarement de leur enfermement. La communication avec l’extérieur se fait par SMS, avec des personnages secondaires qui semblent toujours ramener les protagonistes à eux-mêmes et à leur propre claustration. Impossible de s’enfuir, les barreaux se construisent avec des images du passé, des relations avortées avec les femmes pour le narrateur, une famille difficile pour Sarah. La tempête pressentie se compose de ces souvenirs, de plus en plus présents. /PP/

3 mai 2014

[Chronique] Jean-Nicolas Clamanges, De la dissolution programmée des oeuvres par la critique génétique : à propos de la numérisation des brouillons de Flaubert

On lit dans le premier numéro d’avril de la Nouvelle Quinzaine littéraire, un éloge sans retenue des performances de la critique génétique moderne qui a de quoi donner de l’humeur.

– Et fort noire, il faut bien l’avouer, au moins pour qui se soucie encore de ce que peut une œuvre d’art, et particulièrement une œuvre littéraire, pourvu qu’on ne la réduise pas à une simple variante de ce qu’elle aurait virtuellement pu être si l’auteur n’avait pas eu la naïveté de chercher le mot le plus définitivement juste, le phrasé le plus définitivement idoine, la composition de la phrase, du paragraphe, et de toutes les unités textuelles qu’on voudra – la plus définitivement parfaite possible, relativement à l’effet général visé.

C’est donc à propos de l’édition des OC II de Flaubert en Pléiade, et de la numérisation en cours de tous ses manuscrits disponibles, que Michel Pierssens s’extasie :

« Tout change en revanche radicalement dès que ce qui donne lieu à numérisation n’est plus seulement le texte des œuvres mais tout le dossier génétique dont elles finissent par n’être plus qu’une potentialité actualisée. (…) Si telle page a été dix fois réécrite par Flaubert, c’est à ces dix pages que la numérisation pourra donner accès, en version brute ou dans une transcription intégrale. (…) Toute œuvre dont les archives de la création ont été préservées donnera lieu ainsi à la construction d’une entité hybride dont toutes les composantes seront également indispensables : le texte de plaisir (Madame Bovary reste un merveilleux roman) et le texte de savoir (pas une ligne qui n’appelle une exploration encyclopédique démesurée). La version imprimée, si agréable à manier qu’elle soit, ne sera plus que la version physique allégée de la nébuleuse hypertextuelle dont elle n’est qu’une partie, aussi distincte qu’on la voudra. »
(« Flaubert dans le temps », Quinzaine littéraire, n°1002, p. 3-4, je souligne)

De l’œuvre voulue et publiée comme dernier état (regrettablement donné pour terminé par l’artiste, en dépit de son caractère quasi aléatoire aux yeux de la génétique textuelle) d’une nébuleuse hypertextuelle qui sera sa vérité authentique enfin advenue pour les siècles des siècles : ou encore, de la dissolution programmée de la volonté de l’artiste de livrer non pas dix mille esquisses mais un objet achevé, voilà où nous en sommes ! Le travail d’une vie pour trouver le mot et la formule qui seuls convenaient, réduit à une variante des possibles progressivement éliminés.

Il suffit de transposer le raisonnement dans les arts plastiques pour constater la vanité de la démarche : qu’est-ce qu’on obtient en récupérant dans la poubelle de Rodin tous les éclats de son Balzac, sinon le bloc de pierre initial ? Et si l’on n’en récupère qu’une partie, car la quatrième poubelle est déjà partie aux ordures, qu’est-ce qu’on va pouvoir en faire, sinon imaginer sans génie ce que l’artiste n’a vraisemblablement jamais imaginé, parce que l’essentiel se passait dans sa tête et que personne ne peut y aller voir, quand elle est – cette tête-là – en phase de genèse créatrice.

Et puis tout lecteur de, par exemple Baudelaire ou Mallarmé, sait que toute grande œuvre est faite autant de ce qu’elle montre que de ce qu’elle dérobe, autant de ce qu’elle élimine que de ce qu’elle accueille : « La Destruction fut ma Béatrice » écrivit le second ; comme la lettre volée de la nouvelle de Poe, ce qu’on cherche dans la corbeille ou au grenier se trouve dans le texte, il suffit d’apprendre à lire – ce que précisément les œuvres d’art nous apprennent, non comme jeu sémiotique de variantes sur variantes à l’infini, mais comme confrontation à ce qui par excellence est leur quête – le réel même (qui n’est pas la "réalité") :

« Qu’est-ce que dessiner ? Comment y arrive-t-on ? C’est l’action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l’on sent et ce que l’on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert à rien d’y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. » (Van Gogh, lettre à son frère Théo, La Haye, 1882)

Allez donc chercher le sens d’un tel frayage et la portée humaine d’une telle patience dans les rognures laissées par la lime ou les vestiges de repentirs du geste ! À bas la prétention abusive à étouffer l’œuvre achevée par l’artiste sous la prolifération tentaculaire des traces de ses essais et de ses échecs recombinées a posteriori ! Ces « savants » peuvent bien travailler en équipes aussi nombreuses qu’on voudra et avec toutes les technologies présentes et à venir : ils devraient ne jamais oublier que les vrais brouillons de l’écrivain – qui sont mentaux et donc immatériels – leur manqueront toujours pour établir leur fameux « (hyper)texte de savoir » censé rivaliser d’intérêt avec un « texte de plaisir » dont l’achèvement rêvé en perfection fut toujours un calvaire pour tout écrivain digne de ce nom !

Je sais bien que les œuvres ont partie liée au désœuvrement dans leur essence, Blanchot l’a montré, et que cela se traduit parfois par de l’inachèvement ; pas seulement à notre époque, qui cultive l’art de l’esquisse (au moins en France) mais également au XVIIIe siècle par exemple, où certains romans, et non des moindres (La Vie de Marianne, de Marivaux ; Les Égarements, de Crébillon, par exemple) demeurent inachevés (mais aussi parce qu’ils se publiaient en feuilleton) ; en poésie, certaines œuvres demeurent en suspens, comme le Kubla Khan de Coleridge, dont l’inspiration fut à jamais détruite, dit-on, par une visite inopportune. Mais cela ne contredit nullement le fait que, pour les romans, l’horizon des possibles ainsi ouvert ne soit conditionné par la moindre phrase ou le moindre paragraphe des pages publiées, qui participent organiquement de l’œuvre projetée (comme la cellule participe du corps entier) et contiennent en quelque sorte son dess(e)in dans le leur ; et quant au poème de Coleridge, la présence filigranée du Tout disparu dans ce qu’il sauva du poème aperçu en rêve est lisible à mon avis dans ce que Kipling écrit des premiers vers : « De tous les millions de vers possibles, il n’y en a pas plus de cinq — cinq petites lignes — dont on puisse dire : "Ceux-là sont de la magie. Ceux-là sont de la vision" ».

Je sais bien aussi que Ponge a publié La Fabrique du pré, mais cette fabrique n’est pas un artefact : c’est une création intégrant des états du texte sélectionnés et voulus comme composantes de l’œuvre, selon un projet esthétique in progress ; en peinture aussi, on peut regarder certaines œuvres sous cet angle : de Braque à François Rouan, qu’un artiste rebatte autrement son propre jeu, dédouble ou détriple une œuvre pour en déplier les possibles à sa guise, c’est toujours et avant tout un geste esthétique et une prise de risque. Mais ce n’est pas le terrain du critique (ou des équipes) travaillant sur les manuscrits – sauf s’ils se prennent pour l’artiste… !

On sait comment tel fameux peintre de l’Antiquité accepta les remarques d’un cordonnier touchant la représentation d’une sandale sur un de ses tableaux ; mais lorsque le cordonnier voulut se mêler d’apprécier d’autres éléments du tableau, il le congédia d’un Ne sutor ultra crepidam – cordonnier, ne juge pas au-delà de la chaussure. Que la génétique textuelle en reste donc à l’étude des vestiges matériels des états anciens des œuvres et ne prétende pas en inférer l’hypertexte qui nous serait resté dérobé par on ne sait quelle perversité de l’artiste. Qu’on étudie les variantes, les brouillons disponibles, etc. : très bien, à condition de ne pas les poser comme alternatives enfin redécouvertes au texte voulu définitif (ou le moins indéfinitif possible) par l’écrivain ; et pourvu, enfin, qu’on ne se donne pas l’œuvre publiée comme une simple variante parmi toutes les autres, une « potentialité actualisée » parmi x potentialités. Contrairement au mythe, selon Lévi-Strauss, une œuvre d’art n’est pas constituée de l’ensemble de ses variantes, virtuelles ou non.

Pourquoi ? Parce que c’est précisément le fait d’une œuvre créatrice – sa définition pas moins, selon moi – que de nier le hasard des virtualités possibles à l’infini, par l’affirmation d’une décision esthétique qui ajoute au monde quelque chose là où il n’y avait rien. C’est bien ce qu’affirme aujourd’hui Christian Prigent :

Je ne suis crispé sur rien d’autre que ceci : un livre de littérature est un objet d’art (au même titre qu’une peinture, un concerto, un ballet, etc.). Il pose dans le monde une entité formelle jusqu’à lui non-vue. C’est en tant que tel qu’il s’apprécie parce que c’est là tout le sens des opérations qui l’ont fait tel qu’il se donne à lire. Cette appréciation tient à la perception sensorielle d’un phrasé singulier : une certaine vitesse, une certaine allégresse et une certaine violence de la dynamique formelle (ça touche au détail rythmique, à la densité des coagulations lexicales, à la structure composée de l’ensemble). Quelque chose de d’abord sensuellement perceptible (comme la musique, comme la peinture), qui force le monde à se courber, à se former et à s’illuminer autrement — puis qui éveille la pensée à cet autrement : à la découverte d’une toujours possible altérité, d’une exception au lieu commun (au lieu idéologique commun, entre autres). Autant dire que l’intérêt est dans la transformation, l’altérité, l’exception, la différence stylistiquement formées et cinématographiées. Pas dans la conformité, l’adéquation, le rendu du matériau de vie que cela, inévitablement, traite.
(« Christian Prigent, un ôteur réeliste », entretien avec F. Thumerel, italiques de C. Prigent, je souligne)

Beaucoup d’appelés rêvent d’une œuvre potentielle (Barthes a rêvé d’un roman qu’il n’écrivit jamais), peu d’élus la réalisent en acte car cela exige leur vie même (qu’on relise les lettres de Van Gogh à Théo et le Van Gogh d’Artaud), et sans guère d’accueil ni d’écoute authentiques de leur vivant parce que là où cela advient, rien n’était attendu et que quasi personne n’est là pour l’accueillir, même si certains font semblant. Comme l’écrivait Mallarmé : « Des contemporains ne savent pas lire » (Variations sur un sujet) ; Marivaux l’avait déjà dit à sa façon, en pointant une sorte de suicide esthétique programmé par l’impact désastreux sur les auteurs du goût critique dominant : « je crois, (…) qu’en tout siècle, la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d’imaginer, que la pure imitation de certain goût d’esprit que quelques critiques de leurs amis avaient décidé le meilleur ; ainsi, nous avons très rarement le portrait de l’esprit humain dans sa figure naturelle » (Le Spectateur français, 21 août 1722).

Ainsi, l’irruption d’une œuvre digne de ce nom n’est pas l’actualisation d’une potentialité parmi d’autres : elle est choix radical ou n’est pas, elle est coup de foudre indéfiniment durable dans le temps humain ; c’est pourquoi elle est aussi rare que décisive parce qu’en ce domaine, comme en tout ce qui importe vraiment :

Ce qu’on attendait demeure inachevé.
À l’inattendu les dieux livrent passage.

(Euripide, derniers vers des Bacchantes)

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