Libr-critique

30 novembre 2014

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de novembre, avant nos Libr-événements (soirée Sade à la Maison de la Poésie Paris ; mercredi Montévidéo avec Mathias Richard ; 4 ans de MaelstrÖm ; soirée DATABAZ), notre première sélection (Libr-3) des livres reçus dont nous n’avons pas encore parlé mais qui vont faire l’objet d’un article complet – livres à ne pas manquer de lire/offrir en cette fin d’année (Doppelt, Doubrovsky et Volodine).

 

Libr-3 /FT/

â–º Suzanne DOPPELT, Amusements mécaniques, P.O.L, novembre 2014, 80 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-8180-2133-0.

"La réalité serait-elle, dans son essence, obsessionnelle ?" (Witold Gombrowicz)

Libido mechanica : "un petit ballet mécanique sauve de la mélancolie, par des gestes et des pas assortis, un amusant vertige".

Avec Suzanne Doppelt, la poésie est affaire de mécanique : opérant un perpétuel va-et-vient entre micro- et macrocosme, sa poétique chaosmique rend compte de la mécanique cosmique avec un brio qui vous ravit. Combinant texte et image, elle nous offre de subtils mobiles poétiques. De la caldérisation de la poésie : perpetuum mobile

Avec Suzanne Doppelt, le poète ne nous met pas tant la puce à l’oreille que la mouche à l’œil – et cette vision panoramique/kaléidoscopique nous plonge dans le vertige. Mieux, la poésie est ici perçue comme "chemin sonore où l’œil rivalise avec l’oreille". Comme mimèsis tympanisée, donc.

 

â–º Serge DOUBROVSKY, Le Monstre, tapuscrit originel inédit, introduction et entretien par Isabelle Grell, Grasset, automne 2014, 1696 pages, 36 €, ISBN : 978-2-246-85168-4.

C’est le genre de livre dont on ne peut parler tout de suite, du moins si l’on veut souscrire à la déontologie critique : pensez donc, la Recherche de Serge Doubrovsky, le livre d’une vie, un tapuscrit originel qui comptait 2599 feuillets avant de devenir Fils (1977) par la force des choses, Gallimard ayant refusé ce monstre-là. Écrit entre 1969 et 1976, ce flux de conscience dédié à celle qui est sa substance – sa mère – est régi par le martèlement de la machine – dactylométré, en somme.

Cette somme monstrueuse est en fait la première autofiction : "Fiction d’événements et de faits strictement réels ; si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau". Ce qui intéresse les chercheurs de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), Isabelle Grell en tête : "un autofictionneur rédige-t-il ses textes autrement qu’un autobiographe ?" Mais surtout, allons à la question essentielle : pourquoi lire Le Monstre en plus de Fils ? Laissons la généticienne conclure : "Relu à la lumière des avant-textes, Fils refuse encore plus qu’avant d’être institué en une configuration de sens fini".

 

â–º Antoine VOLODINE, Terminus radieux, Seuil, coll. "Fiction & Cie", été 2014, 624 pages, 22 €, ISBN : 978-2-02-113904-4.

Excellente nouvelle que ce prix Médicis attribué à celui qui, depuis une trentaine d’années, nous imprègne de sa "pâte onirique" (p. 300).

Cette somme quadripartite dont l’anti-titre est évidemment révélateur s’inscrit dans la lignée des dystopies qui ont pour toile de fond le totalitarisme soviétique. Et bien entendu, cette polyphonie à la typographie singulière cligne malicieusement du côté du post-exotisme : "Si un écrivain post-exotique avait assisté à la scène, il l’aurait certainement décrite selon les techniques du réalisme socialiste magique, avec les envolées lyriques, les gouttes de sueur et l’exaltation prolétarienne qui font partie du genre. On aurait eu droit à de l’épopée propagandiste et à des réflexions sur l’endurance de l’individu au service du collectif" (382)…

 

Libr-événements

â–º Mardi 2 décembre à 19H, Maison de la Poésie Paris : Lettres à Sade – Réunies et présentées par Catriona Seth (Lettres de Jean Allouch, Antoni Casas Ros, René de Ceccatty, Noëlle Châtelet, Anne Coudreuse, Catherine Cusset, Sébastien Doubinsky, Alain Fleischer, Nathalie Heinich, Pierre Jourde, Leslie Kaplan, Hadrien Laroche, Hervé Loichemol, François Ost, Christian Prigent, François Priser, Lydia Vazquez).

 

â–º Mercredi 3 décembre à 20H30, soirée Montévidéo (3, impasse Montévidéo 13006 Marseille) : Nicolas Debade & Mathias Richard PERFORMANCE (musique & texte) – 20h30

Ce Mercredi de Montévidéo propose une rencontre entre le poéte-performeur Mathias Richard et le musicien Nicolas Debade. Chacun présente un solo de son travail, puis les deux se rejoignent pour un duo autour du texte « Kairos ».

INFOS PRATIQUES :
Tarif unique : 3€
Ouverture du bar et restauration sur place dès 19h30.
www.montevideo-marseille.com
Réservations : 04.91.37.97.35

â–º 4e anniversaire de la boutique librairie maelstrÖm 4 1 4 (364, chemin de Wavre à Etterbeek – Belgique) : les 6 et 7 décembre 2014.

Deux jours de rencontres, lectures, musiques, performances en pleine convivialité.

AU PROGRAMME :

SAMEDI 6 DÉCEMBRE à partir de 18H30
Performance d’ouverture de Vincent Tholomé avec David Giannoni et un texte écrit par Laurence Vielle pour l’anniversaire de la Boutique.
Vernissage de l’exposition « Œil pour Œil » de photos de Milady Renoir (Expo visible jusqu’au 18.01.15)
Présentation des nouvelles parutions des éditions maelstrÖm en présence des auteurs :
« Poche de noir », roman de Gérard Mans ; « Le Cavalier » de Martin Ryelandt ; « Nous nous ressemblons tant », récit de Jean-Pierre Orban ; « Bombe voyage, Bombe voyage », poésies de CeeJay ; « Dernières nouvelles de la mort », nouvelles de Nicolas Marchant ; « Je suis un héros », poésie de Fabien Dariel…
Micro-Ouvert

DIMANCHE 7 DÉCEMBRE à partir de 16H30
Présentation et lectures de la Maison de la poésie de Tinqueux (Reims, France) et de sa nouvelle collection de poésie pour enfants par Mateja Bizjak Petit et Pierre Soletti…
Thé avec les auteurs des nouveautés de la collection Bruxelles se Conte des éditions maelstrÖm : « Le bal des décapités » de Dominique Brynaert ; « Trip Tram » de Kate Milie ; « L’étrange estaminet » de Dominique Leruth ; « Nouvelles pour nouveaux-nés » de Célestin de Meeûs…
Remise du Prix Gros Sel 2014

Entrée gratuite et vin chaud à volonté.

Contact et infos : 02/230.40.07
maelstrom414@maelstromreevolution.org

 

â–º Soirée DATABAZ (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier : 100, rue du Gond à Angoulême) : Performance [La Violoniste]

Samedi 13 décembre _ 20h30 _ entrée : 3 euros

| Cyborg post-porn | BDSM body noise | Gender hacking |

Dans un mélange de surréalisme cyberpunk et de pratiques sexuelles non-conventionnelles, les personnages de cette performance transforment leurs corps en instruments sexo-sonores par le biais de prothèses électroniques connectées à leur chair avec des techniques BDSM. L’ensemble du son de cette pièce est généré en direct par le contact entre les corps.

https://vimeo.com/89096909

Body Noise | Gender Bending | Cyborg Synesthesia

Dimanche 14 décembre _ Workshop [Le corps comme instrument sonore post-gender]

Ce workshop est basé sur la construction d’un dispositif électronique nommé [BodyNoise Amp]. Ce dispositif permet de transformer l’activité électrique corporelle en son par le contact entre plusieurs corps. Après la construction du dispositif, nous élaborerons une petite prothèse destinée à fixer le dispositif au corps. Et finalement, nous jouerons et expérimenterons avec les possibilités de synesthésie tact/son que permet le [BN A], et la déconstruction perceptive et identitaire qu’elle génère.

le 14 décembre _ 11h _ 18h

_ Ouvert à tous _ inscription : centre.databaz@gmail.com

27 novembre 2014

[Chronique] David Lespiau, l’écriture poétique comme expérimentation pure, par Emmanuèle Jawad

Emmanuèle Jawad nous propose une passionnante découverte : l’univers de David Lespiau à partir de la parution cette année de ses deux derniers livres. [Arrière-plan : © Vija Celmins ; bandeau : © photo de Isabelle Rozembaum, dans un entretien intéressant paru sur D-fiction]

David Lespiau, Nous avions, Argol, 2014, 128 pages, 18 €, ISBN : 978-2-915978-94-0 / Notes pour rien, éditions Contrat maint, 2014, ISBN : 978-2-914906-70-8.

 

« L’écriture poétique permet de l’expérimentation pure », affirme David Lespiau dans son entretien avec Claude Chambard (CCP, n° 28, 2014). Dans sa mise en œuvre, sur le motif de la suspension, explorant les sensations, dans les airs et dans l’écriture, Nous avions se compose de neuf sections, dans un assemblage de plusieurs textes inédits et de séquences ayant paru, pour certaines, dans des formats courts (aux éditions Contrat maint, dans la revue Espace(s)). Notes pour rien, dans un ensemble bref, poursuit les recherches formelles de l’auteur dans un travail de montage d’éléments hétérogènes.

 

Les procédures mises en place, dans l’agencement de chacune des sections de Nous avions, s’opèrent le plus souvent à partir d’un matériau préexistant (articles de journaux, livre, document iconographique, pictural) sur lequel les prélèvements, le montage, dans la découpe et l’assemblage, la compression, le détournement, les télescopages et les liens, s’établissent dans le travail de composition textuelle. Ainsi, Réduction de la révolution la nuit se construit en lien avec un article paru dans un dossier Guy Debord (CCP, n° 9) où la référence aux Œuvres cinématographiques complètes de Guy Debord est explicite dans la première version du texte, proposant ainsi, selon l’auteur, « comme une espèce de vérification de l’approche théorique par une expérimentation poétique… » Opération Lindbergh et Spirit II se réfèrent à des articles de presse (journaux Libération et Le Monde datés dans la page de notes) où l’on retrouve l’événement du crash du Boeing 737 à Charm El-Cheikh en 2004.

 

Une autobiographie de l’aviateur Charles August Lindbergh fait l’objet, dans une troisième section, d’une compression, alors que le travail d’écriture, dans une superbe dernière séquence, Supplément Celmins, s’agence en lien avec l’œuvre plastique de Vija Celmins et de documents iconographiques (dessins de l’artiste américaine, catalogue de la rétrospective de ses dessins, à l’occasion d’une exposition monographique en 2006, au centre Beaubourg, l’Œuvre dessiné). Le travail d’écriture de David Lespiau, déjà en lien avec des œuvres plastiques, dans Aluminium (Rauschenberg), à partir de photographies, pour Ouija board, L’intérieur du jour, « ne fabrique pas d’équivalent textuel des images ; au contraire, il les efface, les transforme en une continuité autre qui a sa propre logique (…) » (cf. entretien cité). Supplément Celmins se compose en lien avec les reproductions des œuvres du catalogue de l’exposition Beaubourg consacrée à l’artiste. A chaque image correspond un texte. Le travail de Vija Celmins s’élabore d’après des photographies et des coupures de presse (source des premiers dessins de l’artiste), travail sériel sur des motifs, déserts, ciels étoilés, toiles d’araignées, série des starfieds, ciels de nuit. L’agencement des textes de David Lespiau s’ordonne en fonction des reproductions des dessins de Vija Celmins, dans le catalogue d’exposition mais aussi, dans la circulation de ce catalogue, dans son feuilletage, la numérotation désordonnée des textes de David Lespiau pouvant renvoyer aussi, notamment au début, à une lecture procédant par allers et retours dans le catalogue des œuvres de Vija Celmins. Pour cette dernière séquence, on notera la pluralité et la mise en abyme des matériaux/supports à partir desquels la plasticienne puis l’auteur travaillent.

 

Les différentes sections de Nous avions forment un ensemble étroitement lié dont la cohérence thématique développe un lexique y afférant : suspension et mouvement dans l’espace (déplacements, rotations), lieux et engins en lien avec l’espace (zones aéroportuaires, avions et fusées, champignon atomique, Terre mais aussi Mars, Lune), sensations dans cet espace, événements s’y rapportant (vols, crashs).

 

Plusieurs formes sont expérimentées au fil des sections, assemblage de vers et de récits, agencement de blocs textuels, coupes d’un récit et cut-up, lien avec le cinéma dans une écriture scénaristique (phrases brèves comportant peu de verbes dans Réduction de la révolution la nuit), expérimentation sur une ponctuation absente ou extrêmement réduite (Prolégomènes aux hélices), amorces d’un récit, énoncés à caractère technique, inventaire (section 3), texte de plusieurs pages en une seule phrase (L’homme suspendu).

 

A l’examen des sensations et l’exploration des sens (en particulier dans la synesthésie vue/ouïe dans la première séquence), une écriture en prise avec un réel où son décryptage permet la mise en adéquation des espaces aérien/aquatique « ailes lisses multicoques aux chevilles à marcher sur l’eau ou voler très techniques », la simultanéité des lieux (piscine/sur Mars/ à la télévision dans Spirit II). L’espace dans ce qu’il permet (sensations, suspension, mouvements) exploré avec des notations précises, pouvant aller jusqu’à s’inscrire dans l’énumération descriptive, dans un champ lexical relevant de la technicité.

Si la notion de suspension a trait également à l’écriture elle-même – « être en l’air, dans l’air, suspendu ; cette sorte de geste reflexe mental là, devant le texte à écrire » (cf. entretien cité), le mouvement dans l’espace est rotation entraînant le langage

« la parole–hélice entraînée

au désir de faire tourner la langue ».

L’espace de la page lui-même en mouvement, chute de mots dans une phrase à la verticale, renversement d’un format pour une lecture passant au format paysage (Spirit II).

 

L’écriture syncopée, par fragments, dans une notation précise, alterne avec des éléments narratifs (section 1), bribes télescopées, énumération, liste (section 3), amorces d’un scénario avec effets de boucles, réitération de motifs, poème en vers, mise en place d’éléments hétéroclites prélevés dans des fragments en amont, associés à la clôture d’un texte, production de signes, à l’appui du texte (entre crochets/agrafe section 6). Les expérimentations mises en place multiplient les procédés de composition formelle, dans des énoncés denses et très élaborés, renouvelant les pratiques et systèmes d’écriture mis en place, créant sans cesse des liens avec d’autres matériaux, divers supports.

 

Poursuivant cette démarche d’ « engagement dans la forme » (cf. entretien cité), Notes pour rien, dans un ensemble court comportant 8 séquences (selon le principe des éditions contrat maint), s’apparente à une collecte de fragments, notes aux origines diverses, prélevées dans différents matériaux dont la composition révèle certains axes de travail propres à l’auteur : liens avec le cinéma, matériau autobiographique, intrusion du récit, textes en échos à d’autres, cycles de travail.

 

Une photographie de Goria ouvre ces suites de notes de David Lespiau, proposant en couverture, dans une zone contrastée moitié ombre /lumière, un objet verre renversé sur un autre, faisant ainsi couvercle, ou ce qui pourrait être le dédoublement d’un même verre symétrique vu simultanément en positif et négatif, renfermant eau et air, motif qui peut faire songer également à des photographies de Suzanne Doppelt.

 

Le premier texte de Notes pour rien, intitulé De la poudre, s’intègre dans un travail de David Lespiau sur le motif du sucre et de ses états (dissémination, dilution, solidification) rejoignant l’écriture elle-même, projet concernant plusieurs livres, et dont les notes, ici, s’agencent en amont d’un film que réalise Isabelle Rozembaum à partir d’un extrait de l’auteur.

Ce lien avec le cinéma est présent également dans la référence au film de Philippe Grandrieux, La vie nouvelle.

 

L’articulation des huit séquences de l’ensemble s’opère avec l’insertion de titres notamment ou avec d’autres éléments de marquage (mots-clés, en-têtes entre crochets).

Le texte composé ainsi dans l’agencement des télescopages: bribes de récit (fin de récit, texte 4), récit sans marque d’introduction ni de clôture (texte 2), fragments de phrases soulignés, matériau autobiographique (référence au monde de l’enfance « les animaux sauvages »), intrusion d’un personnage, Jason Volniek, dans un lieu qui serait Beyrouth, ainsi que des notes pour les livres à venir (Djinn jaune 3), des notes de travail. Dans un registre de l’éclatement, multipliant les références et les axes d’écriture, David Lespiau s’attelle dans ces Notes pour rien au travail d’une mise en réseau d’énoncés. Dans la récurrence de la lumière et du mouvement (texte 3), cet ensemble fait écho à Nous avions.

 

Le travail de David Lespiau, qu’il y ait intention programmatique ou non, se déploie dans des constructions denses et rigoureuses, à la jonction du formel et de la sensation, un espace où l’intime ne s’absente jamais de la forme.

26 novembre 2014

[Texte] Romain le GéoGrave, Du X…

Du X… pas du sonnet en X, en tout cas… De la critique sociale dans le monde du travail. Signé par un habitué en la matière : Romain le GéoGrave ! [Lire le dernier texte de Romain le GéoGrave]

 

x1 est un chef

x² un sous-chef, ou chef-adjoint

xetc. sont les chargés de tout ce qu’on veut

réunion des pipes. on en est arrivés là. comment. à raconter l’inutile, le vide, le creux. le flicage de x1 qui veut savoir ce qu’on a fait la semaine d’avant qu’on va faire la semaine d’après. triste tournez-manège. un après l’autre. à vos ordres j’ai eu un rendez-vous avec je vais voir celle-là. on s’en fout plus ou moins. on est installé devant un café. quoique le thé arrive en force. avec les bobos et les stagiaires arrive le thé. sûrement moins agressif pour les dents l’estomac meilleure haleine moins sale gueule de caféiné. le début de la réunion est immuable. 9.30 et toujours le même jour. c’est l’institution de la règle qui rassure. pour une impression d’équipe assez vague d’ailleurs. l’heure d’avant est. elle est consacrée à. du vide. de l’ordi de la cafetière aller chercher de l’eau dans les chiottes. de la bise aux collègues. ça pour on c’est difficile de se bécoter dès le matin. un incompris du système. on ne les connaît pas. on n’aime pas ça. le contact physique avec des gens qu’on n’aime pas peu ou pas trop. c’est électrisant crispant. et si on se touchait la bite et les nichons plutôt. pas pire. l’heure passée on revient au café. gueule devant la tasse derrière la tasse. tout dépend de l’état du jour. tout dépend de ce qu’on n’a pas à dire. au début on se sent important puis de moins en moins. l’intérêt pour la réunion décline. au commencement était le vif intérêt. on va apprendre quelque chose. un mois six mois deux ans. et puis finalement on apprend que les anciens qui paraissaient spécialistes disent toujours la même chose. spécialisés dans le recyclage de leurs anciennes connaissances. la reconnaissance décline. les paroles se diluent dans la tasse de café ou s’échappent on ne sait pas trop où. tiens à la réflexion où vont ses paroles. et les paroles de on. on essayait de dire quelque chose au début. un petit quelque chose qui tienne la route. un rien qui éveille l’équipe des x. on s’entend. on s’écoute. parler fait du bien à on. on se croit bien intelligent un moment. et en fait on dit toujours la même chose. création nulle zéro pointé. sur vingt allez on met quand même la moyenne parce qu’on essaie de faire de l’humour. humour moisi de réunion. l’humour de quand on est fatigué voilà. fatigue d’entendre x1 qui a toujours quelque chose à dire. comme xetc le nouveau venu qui était déjà venu. ce qu’ils sont longs à expliquer. ce qu’ils sont tragiques dans leurs explications incompréhensibles. on met toujours dix minutes à décoder leur langue. des sigles des gens inconnus des oublis des confusions du flou. oh que oui la réunion est floue. on ajoute du flou au flou un peu par petites touches et ça fait du bien. sauf qu’on ne pige rien. mais qui s’en fout. on compte les tours. en fait un par séance. 52 semaines. 47 de travail. moins quelques unes loupées. ça fait un 45 tours par an. une belle chanson à la fin de l’année. un refrain monotone. et le chargé de pévé. parce qu’on garde une trace du rien. toujours. au cas où on ou les autres se mettent à vouloir se remémorer cette grande expérience de poésie orale. rendez-vous réunion j’ai vu je pense que on devrait ou pas le site les congés. un magma de vie de bureau. même regarder dehors est désespérant. l’espoir faut pas y penser. on y pense pas faut être sérieux faut pas penser du tout ou pas trop. la salle elle est presque devenue trop petite pour toutes ces têtes bien pendantes. de quatre à douze x l’équipe grandit le tour d’horizon est de plus en plus long. au bout du xème on décroche on lâche tout on saute sans parachute. tellement c’est long long mais long. ferme ta gueule c’est tout ce qui vient à l’esprit au bout d’une heure de chute verbale. la décroissance des activités ne devrait pas être seulement économique. il faut réduire l’activité parlante. l’activité de bavardage pour tout et rien. faisons des économies de signes verbaux. une question. pas de réponse. on n’a rien à dire. ne disons rien. quelle belle économie pour tous. si même une réunion pouvait se passer debout sans rien dire. un signe de tête. un clin d’œil. un mouvement d’épaule. pas plus. quelques mots pour terminer. quel pied. quel repos. on éviterait les fautes de goût. les fautes de français. les fautes de frappe. les fautifs et les faussaires. on s’éviterait une gastrite rien qu’en ne les entendant plus. on s’éviterait l’envie d’une baffe dans la gueule pour faire taire l’autre avec son accent d’on ne sait pas où. qui ne comprend rien n’a rien à dire et parle tant. on serait bien en fait. on serait sur un ton juste. une bonne longueur d’onde avec soi-même. un peu avec les autres aussi. et avec le pigeon qui est dans son nid à la fenêtre. et qui nous regarde avec son air con de pigeon. et qui se dit qu’ils sont cons ces humanoïX.

22 novembre 2014

[Chronique] Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, par Bruno Fern

Avec celui de Pierre Ménard, ce poster clôt une série démarrée en 2009 par les éditions Contre-mur. Alain Cressan – qui dirige la très discrète collection Ink – y présente la « version cartographiée » d’un texte paru initialement dans le n° 1 de la revue ligne 13 – qu’on aura intérêt à lire en parallèle.  

Alain Cressan, Du jeu dans la lecture, version cartographiée, éditions Contre-mur, Marseille, octobre 2014, 2 €, ISBN : 978-2-9547306-0-8.

 

Sur l’affiche couleur ivoire de format A1, ce texte est distribué en différents fragments diversement espacés qui ne permettent pas toujours des raccords syntaxiquement habituels et vont même parfois jusqu’à se chevaucher. Leur longueur et leur typographie sont variables et certains d’entre eux sont reliés par des lignes fléchées dans un sens ou aux deux extrémités. De plus, en haut à droite, figure une rose des vents où seuls deux points cardinaux sont désignés par une lettre : le nord par un H et l’ouest par un W, ces lettres étant très probablement les initiales des noms des écrivains dont les citations sont à peine lisibles en haut à gauche, Emmanuel Hocquard (« User des mêmes mots sera notre manière / de nous taire sans avoir l’air de laisser mourir / la conversation. ») et Ludwig Wittgenstein (la fameuse phrase « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »). Citations que l’on suppose servir tout autant à orienter le texte qu’à créer entre elles un intervalle où il puisse se déplier, à mi-distance du silence et d’un usage singulier de la langue. Enfin, l’ensemble renvoie explicitement à une carte au trésor puisque, dès son origine (si l’on choisit de lire de haut en bas, malgré cette disposition éclatée qui tend avec raison à signifier qu’il ne saurait y avoir de terme à la lecture), est évoqué le célèbre roman de Stevenson, L’île au trésor.

Il faut donc trouver son chemin parmi ces ramifications, règle qui est d’ailleurs clairement précisée : « Les énoncés, comme la carte, constituent cet espace d’indécision dans lequel le lecteur doit tracer sa propre carte. » Entremêlant les citations d’auteurs (outre les deux mentionnés ci-dessus, on croisera aussi celles de Jacques Roubaud, Lewis Carroll et Éric Audinet) et les réflexions sur les rapports du texte et de l’image, Alain Cressan offre ici une forme qui correspond adéquatement à la complexité de ces mêmes rapports. Bien loin de certaines logorrhées à la mode, il y établit avec précision de multiples liens (essentiellement entre tout ce qui touche à la photographie, à la lecture et à la mémoire) qui reposent finalement sur deux sens du mot jeu, d’une part à travers sa dimension ludique (cette chasse au trésor que constituerait l’acte de lire), d’autre part dans la création d’une marge de manœuvre accordée au lecteur, « une tache blanche ou un trou noir : une distance, du jeu dans le processus » où, en perdant ses habitudes, il doit s’efforcer de voir autrement pour pouvoir jouer sa partie.

 

15 novembre 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Michel Gendarme [Dreamdrum – 17]

 C’est avec plaisir que nous poursuivons cette série originale initiée par Thomas Déjeammes : cette fois la photo grattée de Thomas Déjeammes dialogue avec l’écriture télescopée de Michel Gendarme. [Livre/voir Dreamdrum 16]

 

 

Il est entré dans le Noir-Seul à 18h35

je guettais ton fil de haine

il a lapé trois fois dans mon bol

c’est alors que la machine est sortie de

son pantalon et s’est mise à turbiner

tu orgasmais dans les frontières du mal

j’ai éjaculé sur un rêve

et je suis sorti

pension subite

«Vie bigrement organique.»

 

le poème est paru dans « Les mots invisibles » en 2000 (édition du Non Verbal)

j’ai changé d’avis j’ai acheté des pantoufles

j’écris du théâtre je ne suis pas loin de penser

mais sans cesse elles se retournent ça me darde la cervelle leur accoutumance

ça me darde ça me darde

et hop! un passage encore un autre ça elles savent le faire

moi je ne vois rien à force de trop mais je m’écaille je m’héberge

elles ont la langue trop de rien et ne finissent jamais

elles se bourdent et je me gronde ça prend l’après-midi

tout comme oui c’est ça tu as vu juste tout comme toi c’est drôle

non je ne narre rien j’occupe ce sont des poissons des poissons je dis

sourcillantes au club elles s’occultent de peu oh! pour le bien je me dis

la sécurité l’accent aigre de leurs dents je veux ça

le mordillage mâchonnage des mains

la peur ça je dis toc toc toc et ça ne serait pas fini je leur marche le

côté pour que l’ombre

ce qui se revient c’est une victoire de savoir il n’y a plus de temps c’est là dans

un instant

mais qui berce

n’entendre plus

ouais’L comme toi tu vas bien si bien non

parce que à cause car ton

je ne mange point le rythme

je n’en mets pas du soin trois petits points

j’ai dansé oui ça j’ai dansé

avec elles toutes les nuits chats oui

13 novembre 2014

[Chronique – news] Autour de DOC(K)S/Al dante

C’est ce soir que débute "Poésie action en Avignon", une série de rencontres autour de l’anthologie DOC(K)S que Al dante vient de publier : les dates des RV précèdent la présentation du gros volume.

 

Rencontres autour de l’anthologie Al dante

POÉSIE ACTION EN AVIGNON (autour de Doc(k)s morceaux choisis, 1976-1989) : novembre 13 @ 18 h décembre 20 @ 19 h

9782847617726Expositions / rencontres / performances /lectures

Jeudi 13 novembre
• 18h > La poésie à outrance
une introduction à la poésie élémentaire de Julien Blaine avec Jean-Charles Agboton-Jumeau
• 19h > L’ambiguïté est belle
Exposition de Julien Blaine
vernissage + Déclara©tion de Julien Blaine
• 20h > Interventions performatives de
Laura Vazquez
A.c. Hello
+ performance sonore de Sylvain Courtoux
• de 18h à minuit > « Temps/travail »
performance de Fabienne Letang

Vendredi 14 novembre
• 19h > Lectures de
Yannick Torlini
Liliane Giraudon 
Amandine André

Jeudi 20 novembre :
• 19h > Avava-ovava*
Rencontre avec le collectif La Voix des Rroms
sur le thème Violences contre les Rroms : résistances d’hier et d’aujourd’hui,
autour du livre Avava-ovava, (Al Dante 2014) en présence des auteurs Saïmir MileAnina CiuciuPierre Chopinaud, Lise Foisneau et Valentin Merlin.
+ Débat suivi d’un apéro festif au son
de DJ Rrom & Roll.

Jeudi 4 décembre
• 19h > Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau
Un conte documentaire de Till Roeskens.
« Nous mettrons quelques chaises en cercle, et je vous raconterai ce que j’ai vu et entendu là-bas, dans ce petit coin du grand nord de Marseille. Je prendrai un bout de craie et tracerai sur le sol une carte des espaces fragmentés que j’ai parcourus deux années durant, du port jusqu’au sommet de la colline. Je vous dirai les êtres que j’ai croisés là et ce qu’ils m’ont confié de leurs vies mouvementées ».
+ Présentation de son livre À propos de quelques points dans l’espace (Al Dante, 2014)

Vendredi 5 décembre
• 19h > La peau sur la table, lecture de Jérôme Bertin
suivi de lectures performées de
Stéphane Nowak Papantoniou
Anne Kawala

Détails

Début :
13 novembre 2014 18 h 00 min
Fin :
20 décembre 2014 19 h 00 min

Lieu

Centre européen de poésie
Téléphone :
04 90 82 90 66
4-6 rue Figuière, Avignon, 84000 France

Site Web :
http://www.poesieavignon.eu/

L’anthologie Al dante

 

DOC(K)S, morceaux choisis (1976-1989) : vers un langage de l’action, choix de Laurent Cauwet, préambule de Julien Blaine, postface de Stéphanie Éligert, Al dante, été 2014, 1008 pages, 30 €, ISBN : 978-2-84761-776-2. [Lire l’entretien avec Philippe Castellin en 2011]

 

"Chaque numéro de Doc(k(s est un recueil de poèmes,
  est un reportage
est un roman" (Julien Blaine, p. 432).

 

DOC(K)S est la quatrième revue de Julien Blaine, celle-là même qui, selon les propos de son fondateur dans son paradoxal préambule (placé en fin de volume !), lui sert de planche de salut après l’échec de 68. Fondé en 1976 et orchestré depuis 1990 par AKENATON (Philippe Castellin et Jean Torregrosa), DOC(K)S est, selon un autre créateur fondamental dans son histoire, un lieu de transit et de stockage de matières premières, de choses poétiques à l’état brut, « un chantier permanent et collectif », un « objet-sans-queue-ni-tête, qui impose recto-verso la richesse du stock inventorié, exprime par sa pléthore la hâte infinie à combler le retard pris et, par sa brutalité brouillonne, sa vandale rage face à la "culture" des métropoles nanties sur la table desquelles il déverse, muettement, ses "preuves", ses "documents" ». Ce qui fait dire à Philippe Castellin que DOC(K)S « n’invente pas mais inventorie » (cf. DOC(K)S : mode d’emploi, Al dante, 2002, pp. 449, 155 et 326). Se profile ici une suite d’antinomies sociologiquement intéressante : inventaire versus invention, entreprise collective vs mythe du créateur, culture provinciale vs culture métropolitaine, culture underground vs culture dominante, art populaire vs art élitiste, littérature périphérique vs littérature officielle, objet vulgaire (pauvre) vs objet sophistiqué (riche)… Si l’on suit Philippe Castellin dans son DOC(K)S : mode d’emploi, DOC(K)S se distingue dans l’espace des revues contemporaines par ses innovations conceptuelle, fonctionnelle, formelle et matérique. Sa structure rhizomatique – sa dimension fédérative et internationale – favorise la transgression des frontières artistiques ; s’inscrivant dans la mouvance de la postpoésie et de la sortie du livre, DOC(K)S est une revue multimédia qui défend les poésies expérimentales (poésie visuelle et sonore, poésie concrète, mail art, performance comme poésie action, écritures multimédia) et veille à l’autonomie de l’objet. Dans sa postface qui s’appuie sur le contenu de la revue pour filer la métaphore de la balistique, S. Éligert se réfère d’ailleurs à cet ouvrage clé afin de mieux cerner ce drôle d’objet : « la poétique de Doc(k)s consiste à "désécrire", puis à "icôniciser" » ; "la couverture (…) est déjà un poème"… Comme autres caractéristiques, elle ajoute le débordement, l’obscénité, l’explosivité

Cette anthologie qui offre des "morceaux choisis" extraits des deux premières séries (I. 1976-1986 ; II. 1986-1989) permet de retrouver ces principales lignes de force : prédominance de la poésie visuelle (montages divers, poésie spatiale, post cards), art de la performance… Parmi les curiosités : "poème signalistico-visuel", "poème laser", "art ouvert", "poésie signalétique", "poèmes à convictions"… L’avant-garde doc(k)sienne est avant tout poésie action, comme le souligne Bernard Heidsieck dès le début : "La poésie s’anémiait… Nous lui avons fait du bouche-à-bouche. Elle se confidentialisait… Nous l’avons restituée au cœur de la place publique" (p. 764). L’avant-garde doc(k)sienne est avant tout subversion, donc. Éclatante dans le "sans titre" (1979) de Sarmiento, qui affiche le slogan "ARgenT" ; dans le "poème-tueur" de Miccini et Sarenco ("La poésie tue le poète") ; dans l’anti-manifeste de Blaine, "Manifeste pour l’occupation des stèles et socles abandonnés" ; dans ces vers du Chinois Ma Desheng : "Toutes les prostituées du monde entier / s’unissent en s’embrassant / la république est née / la Constitution de la République ne comporte qu’un seul article / liberté du va et vient" (833)…

♦♦♦♦♦

Sur le projet Al dante autour de Doc(k)s, Laurent Cauwet a bien voulu nous donner précisions.

« Pour moi la lecture des anciens numéros de Doc(k)s provoque toujours une sorte de joie furieuse. Ce remuement, ce bruit à la fois typographique et visuel est riche de son nombre, mais surtout des singularités qui forme le nombre. Cela forme une langue "doc(k)s", unique, inégalée, qui n’efface pas ces singularités, celles-ci au contraire s’amplifiant au contact les unes des autres. Lorsque j’ai découvert "doc(k)s" (début des années 80), je ne savais pas grand chose de la poésie contemporaine, rien de la performance, rien de l’art contemporain… Ces espaces, je les ressentais comme réservés, voire interdits. De là où j’étais alors, je pensais que se tricotait "là-bas" des aventures qui se vivaient ailleurs, en dehors d’une population écartée dont je faisais partie – dont je fais toujours partie, sauf que ce sentiment d’illégitimité, s’il ne m’a jamais quitté, loin d’être un frein, un blocage, est devenu au contraire un moteur pour intervenir quand je veux là où je veux… Je m’étais plongé dans Doc(k)s, sans presque jamais chercher le nom des auteurs (à quoi bon). J’étais fasciné par cette émeute de papier aux voix multiples, toutes différentes, toutes riches différemment. Fasciné par cette colère grouillante qui exprimait aussi la joie d’être dans une énergie de vivant. Fasciné par cette façon, toute nouvelle pour moi, d’affirmer, de manifester son être au monde, et de lire qu’à chaque page se réinventaient les paroles de cette manifestation. Dans cet univers hors des slogans, des directives, des cloisonnements idéologiques j’apprenais d’autres possibles subversifs, d’autres formes de radicalité qui tenaient de la poésie mais aussi de la rue, de la philosophie mais aussi du rock… je découvrais des gestes poétiques où l’on sentait la puissance des corps, qui prétendaient être de la pensée en action, qui raccourcissaient l’espace entre l’hypothèse d’un futur et la crudité vive d’un présent. C’était il y a 30/35 ans.

Aujourd’hui encore, même si je comprends mieux comment fonctionnent ces dispositifs poétiques, je ressens toujours cette même joie insurrectionnelle. Ma conviction est que Doc(k)s dégage toujours cette énergie créative, cette puissance vitale qui s’affirme du côté de la vie ; je dirais même qu’à l’épreuve des expérimentations qui ont suivi, Doc(k)s n’a cessé de prouver dans sa modernité. Doc(k)s reste d’actualité quant à sa pertinence politique et sa propension à produire les outils pour mieux penser notre présent – d’autant plus aujourd’hui, où l’espace poétique s’est muté en "milieu" poétique, qui de plus en plus développe des règles et des réflexes de docilité fonctionnariale. C’est ce qui m’a décidé à me lancer dans cette aventure éditoriale : le but n’était pas de faire une anthologie de type "archive", qui renverrait Doc(k)s au passé, ni un outil analytique (qui existe déjà, brillamment réalisé par Philippe Castellin), mais plutôt un nouveau Doc(k)s fabriqué avec les anciens, en recueillant au fil de la lecture les gestes qui me paraissaient encore riches de cette pertinence citée plus haut, en jouant de nouvelles confrontations, en réinterprétant parfois typographiquement certains gestes (essayant ainsi d’imaginer quels codes visuels aujourd’hui seraient les plus proches, les plus justes en regard de ce que le poète a voulu signifier en utilisant les codes en vigueur à son époque – "jeu", manipulation que souvent les doc(k)ers espèrent chez les lecteurs, raccourcissant au maximum l’espace entre poète et récepteur), en prélevant parfois une page, une citation d’un ensemble, etc. Ce "Doc(k)s morceaux choisis" est en fait et "avant tout" l’aventure d’un lecteur de Doc(k)s, et d’un lecteur qui avait le recul nécessaire pour faire ce travail (2014 – 1989 = 25 ans !). Le lien avec Julien a été minimal : après acceptation – et joie semble-t-il – de ce projet, il n’a voulu participer ni au choix des interventions, ni aux réflexions qui ont donné naissance à l’objet. Fidèle en cela à son fonctionnement habituel : "Fais ce que tu veux, mais ensuite nous parlerons, car lecteur tu es autant responsable de ta lecture que moi poète de ce que j’ai donné à lire". Sa seule intervention a été d’écrire, en guise de postface… un préambule – ce dérèglement spatial déjà est une jolie façon de se situer : ni derrière, ni devant… mais en compagnonnage attentif, fidèle mais insubordonné. Le lien avec Stéphanie Éligert a été singulier : si elle connaissait bien entendu cette revue, elle n’en était pas une "spécialiste", ne l’ayant abordée jusqu’ici que par fragments, au hasard des rencontres et des lectures. Ma proposition était simple : je lui ai envoyé un jeu d’épreuves, en lui demandant si elle pensait que l’édition d’un tel ouvrage pouvait être opportun aujourd’hui, si en regard de notre actualité ce "Doc(k)s morceaux choisis" gardait sa pertinence… et son impertinence. Et, si tel était le cas, je lui demandais d’écrire sur ce qui, pour elle, rendait ce livre toujours "opérant" – ce qu’elle a fait, à ma plus grande joie, avec une approche de la lecture de Doc(k)s par le biais des sciences de la balistique. Le lien avec l’actuel Doc(k)s n’a pas existé. Car ce n’était pas le sujet. Si Philippe Castellin et Jean Torregrossa, doc(k)ers de la première heure, sont présents dans l’ouvrage ; si l’existence de la troisième série de Doc(k)s dirigée par eux, est bien entendu citée (par Julien Blaine, par Stéphanie Éligert et par moi-même) ; et si le travail théorique mené par Philippe Castellin a certainement participé à enrichir ma lecture de Doc(k)s (et par la même, incidemment, influer sur mon choix), Doc(k)s troisième vie, tout en s’inscrivant dans une continuation, signe aussi une positive rupture (positive en ce que Doc(k)s changeant de main, n’essaie pas de répéter mais propose autre chose) avec de nouvelles stratégies, de nouvelles collaborations, la prospection de nouveaux espaces, etc. Et ce n’était pas mon propos de parler de cela. De plus, comment intégrer ici une histoire qui est en train de s’écrire? Pour finir, et non sans avoir longuement hésité, j’ai préféré ne pas faire appel à aucun Doc(k)er de la première heure pour commenter l’aventure doc(k)sienne, de peur qu’ils ne pèsent et n’atténuent la vivacité des gestes poétiques, et pensant que ce n’était pas le lieu…

9 novembre 2014

[News] News du dimanche

Avant que de revenir en début de semaine sur l’événement autour de DOC(K)S, ce soir nos Libr-brèves : Poésie action en Avignon, l’Autre Salon, NEXT Festival, Citéphilo, RV avec les éditions Contre-mur…

 

 â–º Véronique Bergen est nominée pour le prix Rossel 2014, suite à la publication de sa biofiction Marilyn, naissance année zéro (Al dante) – que nous venons de saluer cette semaine.

â–º Jusqu’au 26 novembre à Lille et environs, Citéphilo : "De quel droit ?" (programme : ici).

â–º Du 14 au 29 novembre 2014, sur la métropole lilloise : Next Festival.

â–º POÉSIE ACTION EN AVIGNON avec Al dante (autour de Doc(k)s morceaux choisis, 1976-1989)

novembre 13 @ 18 h 00 mindécembre 20 @ 19 h 00 min

Navigation de l’événement

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9782847617726Expositions / rencontres / performances /lectures

— Jeudi 13 novembre
• 18h > La poésie à outrance
une introduction à la poésie élémentaire de Julien Blaine avec Jean-Charles Agboton-Jumeau
• 19h > L’ambiguïté est belle
Exposition de Julien Blaine
vernissage + Déclara©tion de Julien Blaine
• 20h > Interventions performatives de
Laura Vazquez
A.c. Hello
+ performance sonore de Sylvain Courtoux
• de 18h à minuit > « Temps/travail »
performance de Fabienne Letang

— Vendredi 14 novembre
• 19h > Lectures de
Yannick Torlini
Liliane Giraudon 
Amandine André

— Jeudi 20 novembre :
• 19h > Avava-ovava*
Rencontre avec le collectif La Voix des Rroms
sur le thème Violences contre les Rroms : résistances d’hier et d’aujourd’hui,
autour du livre Avava-ovava, (Al Dante 2014) en présence des auteurs Saïmir MileAnina CiuciuPierre Chopinaud, Lise Foisneau et Valentin Merlin.
+ Débat suivi d’un apéro festif au son
de DJ Rrom & Roll.

— Jeudi 4 décembre
• 19h > Plan de situation #7 : Consolat-Mirabeau
Un conte documentaire de Till Roeskens.
« Nous mettrons quelques chaises en cercle, et je vous raconterai ce que j’ai vu et entendu là-bas, dans ce petit coin du grand nord de Marseille. Je prendrai un bout de craie et tracerai sur le sol une carte des espaces fragmentés que j’ai parcourus deux années durant, du port jusqu’au sommet de la colline. Je vous dirai les êtres que j’ai croisés là et ce qu’ils m’ont confié de leurs vies mouvementées ».
+ Présentation de son livre À propos de quelques points dans l’espace (Al Dante, 2014)

— Vendredi 5 décembre
• 19h > La peau sur la table, lecture de Jérôme Bertin
suivi de lectures performées de
Stéphane Nowak Papantoniou
Anne Kawala

Détails

Début :
13 novembre 2014 18 h 00 min
Fin :
20 décembre 2014 19 h 00 min

Lieu

Centre européen de poésie
Téléphone :
04 90 82 90 66
4-6 rue Figuière, Avignon, 84000 France
Site Web : http://www.poesieavignon.eu/

 

â–º L’Association L’Autre Livre vous offre, du 14 au 16 novembre 2014 à l’Espace Blancs Manteaux (48, rue Vieille du Temple 75014), la possibilité de découvrir plus de 2000 livres, qui font rarement les têtes de gondole, quelque 400 auteurs de 160 maisons d’édition dont de nombreux éditeurs de province, mais aussi belges, suisses ou canadiens (entre autres, vous y retrouverez les éditions Al dante).

 

â–º Samedi 15 novembre 2014, 19H-21H, soirée proposée par les éditions Contre-mur, Librairie Le Lièvre de mars (21, rue des trois mages à Marseille) : lancement des inventifs posters signés Alain Cressan, Du jeu dans la lecture (version cartographiée) et Pierre Ménard, Les Accolades.

6 novembre 2014

[Livres – news] Spéciale Al dante

Samedi à La Ciotat, RV avec deux écrivains originaux (Bergen, Bertin) qui attestent, s’il en était encore besoin, de la richesse du catalogue Al dante ; on découvrira leurs derniers livres parus : Marilyn, année zéro ; La Peau sur la table / Autoportrait. [Attention, la rencontre de ce soir au Monte-en-l’air est annulée]

 Le rendez-vous

 â–º Samedi 8 novembre à 18H, La Boutique à La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard) : rencontres avec les auteur-e-s Véronique Bergen et Jérôme Bertin, qui liront des extraits de leurs derniers ouvrages, parus aux éditions Al Dante.

La peau sur la table de Jérôme Bertin
http://al-dante.org/shop-4/jerome-bertin/la-peau-sur-la-table-suivi-de-autoportrait/

Marilyn, naissance année zéro de Véronique Bergen.
http://al-dante.org/shop-4/veronique-bergen/marilyn-naissance-annee-zero/

 

 

Présentation des livres

â–º  Véronique Bergen, Marilyn, naissance année zéro, Al dante, automne 2014, 296 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-763-4.

"La vie n’est qu’une question de portes à franchir" (p. 9).

MM… comme Marilyn au Miroir – où elle se construit en "bimbo sexy"… MM, comme Martin Mortensen, le mari-de-sa-mère-qui-n’est-pas-son-père… MM, comme Maladie Mentale… Diagnostrique de la célèbre Anna Freud : grossesse extra-utérine d’une mère psychotique associée à la mort et à l’analité / "fille de personne" en perpétuelle quête du père… « "Nymphomane, exhibitionniste, besoin pathologique de séduire" » (80) / « "Faux self, ego à renforcer, compulsion sexuelle consécutive à des abus précoces, à des viols" » (81)… Qui es-tu Marilyn ? Une "femme-enfant troublée", "un poids mort qui danse au bord du gouffre" (105)… une "star de plastique et de vomi" (123)… "je suis une fente qui s’ouvre à tous vents car je suis fissurée de naissance" (171)…

Après Edie. La Danse d’Icare, épopée trash consacrée à Edie Sedgwick (1943-1971), l’actrice et mannequin qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture", celle dont l’"état naturel, c’est le manque", voici une autre biofiction pour constituer un diptyque. (Rappelons l’enjeu de ce type de texte : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre"). Edie/Marilyn ombre et lumière, Eros et Thanatos…

En sept temps forts ("L’Enfance", "Le Temps Marilyn", "Daddy", "Blondeur", "Les Chiffres", "MM", "Le Gouffre"), ce récit caractérisé par sa polyphonie et son éclatement spatio-temporel évoque avec brio le destin tragique de la Blonde mythique : dans les nombreuses sections – datées de 1933 à 1975 -, sur fond de star system et d’intrigues politico-mafieuses (Century Fox, Cosa Nostra, clan Kennedy, FBI…), s’entremêlent de multiples voix (avec un dialogue intérieur poignant entre la star et la fille bègue qu’elle est toujours au fond d’elle-même – Norma Jeane) qu’orchestre un phrasé vertigineux que l’on pourrait appeler érotopoétique.

 

â–º Jérôme Bertin, La Peau sur la table, suivi de Autoportrait, Al dante, septembre 2014, 80 pages, 11 €, ISBN : 978-2-84761-762-7.

Georges Hyvernaud n’avait plus que la peau et les os… Jérôme Bertin, lui, pour dresser son autoportrait, met la peau sur la table, façon pèse-nerfs. Et il est vrai qu’il est fort énervé, celui qui entend "réaffirmer le lien entre littérature et politique" (p. 37), et qui "a un faible pour les fables par balles" (50) : après avoir confié qu’il "rêve d’un livre arme" (36), il lui faut "écrire avec du sang" (55), une "tempête de mots 16 mm", "mettre le poème à feu et à sang" (57)… Et il est vrai que d’emblée plane l’ombre d’Artaud le Momo : "ARTAUD AVAIT RAISON. C’est le monde qui est devenu un anormal. Le ricanement bébête comme éthique. Le cynisme c’est le rire du fort".

Face à ce monde devenu fou, l’écrivain recycle et détourne lieux communs et clichés, mots cultes et mots cuculs, les grands mots et démons de la littérature : ainsi avons-nous affaire, avec La Peau sur la table et Autoportrait, à "une espèce de cut up d’un monologue intérieur" (44). L’écriture sismographique de Jérôme Bertin propose un phrasé qui multiplie les télescopages et dérapages phoniques/sémantiques : Les chefs de sévices les présidents fromage… L’enfer du cac la sodomie talc… Les trafics d’orgasmes rapportent gros… La polio médite… Un dernier pour la déroute… Silicone balai dans le cul…

 

 

4 novembre 2014

[Livre-chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, L’image primitive (à propos de Bertrand Schefer, La Photo au-dessus du lit)

 Qu’est-ce que l’écriture, sinon l’art de convoquer les fantômes ? Ce que fait ici habilement Bertrand Schefer, en interrogeant le voir au fil d’une écriture qui allie Eros et Thanatos, parole et silence.

 

Bertrand Schefer, La photo au-dessus du lit, P.O.L éditeur, novembre 2014, 72 pages, 7,50 €, ISBN : 978-2-8180-2150-7.

A huit ans, le narrateur est emmené dans une chambre inconnue. Son regard est soumis à une image fascinante qui sublime un processus de terreur et de plaisir. Trop forte, cette image est remisée dans l’inconscient de l’enfant avant de faire retour. Il s’agit désormais de l’appréhender. Dans ce but, Schefer doit mettre des mots « dedans ». Mais au nom du traumatisme premier, leur « frégolisme » (Barthes) ne peut en venir à bout. Une stratégie plus efficiente est nécessaire. Il faut une opération – entendons ouverture – capable de provoquer une révélation et un aboutissement bien en amont de la résilience.

La remontée se fait par étapes en arpentant fantasmatiquement le couloir et le labyrinthe qui menèrent l’enfant à la chambre, l’image, la sidération inter-dite. Conduit par sa mère chez son amant, l’enfant est soumis à un « voyage » où se mêlent l’incompréhension, la catastrophe et la jouissance. Le tout au nom de l’incompossible de ce que Schefer nomme « Une histoire d’amour qui sans cesse recommence ». Par la soierie de ce voyage, il secoue nos nuits fragiles. Nous y dormons soudain tout habillés comme des nomades. L’image devient notre peuple intérieur, elle chevauche monts et merveilles entre la douleur et les astres.

L’auteur nous guérit-il de l’extase du vide et de la maladie du temps ? Pas sûr. Tel un ange noir, il nous tire par les pieds, agite nos bas fonds. La littérature est plus exaltée que le feu car elle a la poésie dans le sang. Les yeux s’entrouvrent sous le fil de la vie d’un fils confronté à l’invisible et l’impensable. Le texte débarque jusque dans notre inconscient, sans doute pour porter la lumière dans l’ombre de caves où veille un dragon. L’auteur lui plante le stylet de l’écriture, car il sait que, cet assoiffé, rien ne le désaltère, sinon des rêves qui le broient dans un grand luxe de rigueur. Reste donc cette langue de feu autour des cris d’une bien étrange « fée ».

2 novembre 2014

[News] News du dimanche

En ce deuxième dimanche très critique (semaine dernière : réflexion sur art et argent, création et fondations ; cet après-midi : Libr-humeur de Bernard Desportes sur l’exception inculturelle française), juste après notre rubrique "Autour de Christian Prigent", voici notre sélections de RV incontournables, nos Libr-événements de la semaine : soirée Al dante au Monte-en-l’air ; 11e festival Poésie Marseille ; Bergen et Bertin (Al dante) à La Ciotat.

 

Autour de Christian Prigent

 Sur l’actualité de Christian Prigent, documents et travaux divers : RV sur le blog Autour de Christian Prigent.

Christian Prigent à Berlin. Le samedi 27 Novembre 2014, 20h. A propos de la traduction en allemand de L’Âme (POL, 2000), lecture et discussion. A «lettretage», Mehringdamm 61, D-10965-BERLIN. Contact : Katharina Deloglu, 0151-59 17 26 50. Voir http://comment.lettretage.de/category/christian-prigent

 
Christian Prigent à Nantes. Le mardi 16 Décembre, 20 h 30.  Grand-mère Quéquette, Demain je meurs, Les Enfances Chino. Lecture-rencontre organisée par le CAP (Culture, Art, Psychanalyse). Salle Vasse, 18 rue Colbert, 44000-Nantes. Contact : CAP Nantes, 06 10 28 64 88. 
 

* La mise en ligne de la collection intégrale des TXT est entreprise par José Lesueur sur son blog Cantos Propaganda : vous pouvez déjà découvrir les cinq premiers numéros dans leur intégralité.

* À paraître le 14 novembre : Christian Prigent, La Langue et ses monstres (nouvelle édition, P.O.L : 11 textes relus + 9 textes en plus).

 

Libr-événements

 â–º Le jeudi 6 novembre, 18H30 à la librairie du Monte-en-l’air (2, rue de la Mare Paris 20e ; tél. : 01 40 33 04 54), rencontre avec Véronique Bergen, Jérôme Bertin et Yannick Torlini.
Ils liront des extraits de leurs derniers ouvrages parus aux Editions Al Dante :
– "Marilyn, naissance année zéro" (Véronique Bergen) ;
– "La peau sur la table" (Jérôme Bertin) ;
– "Nous avons marché" (Yannick Torlini).
… mais également des extraits de travaux en cours…

 

â–º POÉSIE MARSEILLE 2014, 11e Festival de poésie et de performances

6 AU 9 NOVEMBRE 2014

[mac] Musée d’Art Contemporain, Galerie Jean-François Meyer, Librairie Histoire de l’Œil, Librairie l’Odeur du Temps

Entrée libre

LES INTERVENANTS

Internationaux

Antoine Boute (Belgique), J.M Calleja (Catalogne), Uri Hollander (Israël), Rita Marhaug (Norvège), Carpanin Marimotou (Réunion)

Nationaux

Julien d’Abrigeon, Jean-Marie Gleize, Pierre Tilman, Sarah Trouche, Louise Vanardois

Marseillais

Nadine Agostini, Julien Blaine, Michèle Métail, Florence Pazzottu, Pierre le Pillouër

 

PROGRAMME

JEUDI 6 NOVEMBRE 19h

Librairie L’Odeur du Temps

Jean-Marie Gleize / Pierre le Pillouër / Louise Vanardois

 

VENDREDI 7 NOVEMBRE 19h

Librairie Histoire de l’Œil

Antoine Boute / Uri Hollander / Rita Marhaug / Carpanin Marimotou

 

SAMEDI 8 NOVEMBRE 19h

[MAC] Musée d’Art Contemporain

Julien d’Abrigeon / Julien Blaine / J.M Calleja / Sarah Trouche

 

DIMANCHE 9 NOVEMBRE 19h

Galerie Jean-François Meyer

Exposition : « Les mots sont » par Pierre Tilman.

Nadine Agostini / Michèle Métail / Florence Pazzottu / Pierre Tilman

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Plus d’infos

www.poesie-marseille.net

04 91 33 95 01

â–º Samedi 8 novembre à 18H, La Boutique à La Ciotat (8, rue des Frères Blanchard) : rencontres avec les auteur-e-s Véronique Bergen et Jérôme Bertin, qui liront des extraits de leurs derniers ouvrages, parus aux éditions Al Dante.


La peau sur la table de Jérôme Bertin
http://al-dante.org/shop-4/jerome-bertin/la-peau-sur-la-table-suivi-de-autoportrait/

Marilyn, naissance année zéro de Véronique Bergen.
http://al-dante.org/shop-4/veronique-bergen/marilyn-naissance-annee-zero/

 

[Texte] Bernard Desportes, Chère petite Fleur [Libr-humeur]

Dans sa lettre ouverte de Libr-humeur, Bernard Desportes nous emmène cette fois au pays des Merveilles – qui, comme chacun sait, se trouve en Béotie -, là où tout n’est que luxe, ordre et naïveté. [Dessin en arrière-plan : "Fleur Pellerin et son pot-au-lait" – © ZOMBI]

 

En octobre 2014, au Pays des merveilles

 

Chère petite Fleur,

 

Vous fîtes de brillantes études politiques et vous réussîtes le concours de l’ENA, vous y devîntes élève de la promo Averroès – sûtes-vous qui était Averroès, chère petite Fleur ? ou l’ignorâtes-vous ? Puis vous fûtes conseillère à la cour des Comptes (qui n’est pas comme chacun sait la cour des Cons), et bientôt ministre des PME, secrétaire d’Etat au commerce extérieur… Enfin vint le jour où vous reçûtes de l’Elysée ce coup de fil fatal :

– Fleur, c’est François…

Quelle émotion fut la vôtre !

– Ouiiii, François… Que dîtes-vous : le ministère de l’agriculture, oh oui ! quelle joie !

– Non-non, Fleur, le ministère de la culture…

– Ah bon… c’est quoi, ça, François ?

– Eh ben, j’en sais trop rien, Fleur… Je crois, je crois que la culture… c’est maintenant ! Et puis tu sais, Fleur, ça sert à rien la culture, mais vois-tu ça fait partie d’un gouvernement normal…

 

Et c’est ainsi, chère petite Fleur, que, pimpante comme une fleur de printemps, vous arrivâtes rue de Valois. Mais, las, que la vie est donc ingrate, vous vous prîtes les pieds dans le tapis : Modiano, c’est quoi, ça ? Puis vous vous enroulâtes dans le même tapis : jamais lu un livre de ce type, moi… d’ailleurs ça fait plus de deux ans et demi que je ne lis aucun livre… Chère petite Fleur, ça fait pas 2 ans 1/2 mais 46 ans que Modiano publie des livres… 5 ans avant votre naissance…

Ah, chère petite Fleur, ça sert à quoi tout ça, hein, toute cette histoire, toute cette littérature, à l’âge du numérique ? Et voilà que vous vous justifiez, vous vous dîtes prête à faire des “fiches techniques” sur vos lectures comme preuve de vos connaissances… C’est un peu lamentable, non ? Vous vous noyez dans l’eau usée du vase, chère petite Fleur, imaginez-vous Malraux utilisant des fiches techniques pour parler de Gide, de Mauriac ou de Camus ? Vous vous enlisez, chère petite Fleur… Petite fleur obscure des sous-bois de l’Administration, personne ne vous connaissait… et soudain, hop ! on parle de vous sur la planète entière ! pour quoi ? pour votre inculture ! quel scoop… on reconnaît bien là la ministre de la communication…

 

Allons, rien de grave… Si vous ne savez rien de Modiano, chère petite Fleur, qui connaissez-vous donc comme écrivain français vivant ? Zadig & Voltaire ? Pensez-vous comme M. Sarkozy, un autre brillant politique, homme de culture, ami de Jean-Marie Bigard (que vous connaissez sans doute ?), pensez-vous donc comme lui qu’il faut être “un sadique ou un imbécile” pour s’intéresser à La Princesse de Clèves ? Connaissez-vous Madame de La Fayette, chère petite Fleur ? Saviez-vous pas qu’à bord de L’Hermione elle est allée rejoindre Washington et a libéré la Virginie ? Quelle bouillie…

Tout se complique, pauvre petite Fleur, tous ces écrivains, tous ces romans c’est pas pour vous… Proust, au fait, n’est-ce pas une marque de madeleine ? Lâchez tout ! Oubliez ce mauvais rêve, la culture c’est pas pour vous, la littérature c’est pas pour vous, car vous ne rêvez pas, vous : le rêve c’est pas connecté, c’est pas numérique… Pauvre petite Fleur soudain pensive, retournez donc vous occuper de commerce extérieur ou d’ENA… ça vous évitera peut-être de dire d’autres âneries…

Mille baisers, chère petite Fleur.

Bernard Desportes

 

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