Libr-critique

31 mars 2019

[News] News du dimanche

Après notre sélection Libr-10 du premier trimestre 2019, quelques Libr-événements pour bien commencer avril, où Philippe Boisnard et moi-même aurons le plaisir de vous retrouver à la Maison de la poésie Paris (le 10 !).

Libr-10 (1er trimestre 2019)

â–º Balzac, l’invention de la sociologie, sous la direction d’Andrea Del Lungo et Pierre Glaudes, Garnier, 346 pages, 39 €.

► Pierre-Albert Birot (1876-1967). Un pyrogène des avant-gardes, sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa, Presses Universitaires de Rennes, 252 pages, 24 €.

â–º José Vicente ANAYA, Hikuri, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 10 €.

â–º Anne-James CHATON, L’Affaire La Pérouse, P.O.L, 160 pages, 16,90 €.

► Tristan FÉLIX, Ovaine. La Saga, Tinbad, 228 pages, 23 €.

â–º Michèle MÉTAIL, Portraits robots, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 105 pages, 10 €.

â–º Juliette MÉZENC, Des espèces de dissolution, éditions de l’Attente, 168 pages, 16 €.

â–º Angéline NEVEU, Synthèse Désir, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 224 pages, 17 €.

â–º Stéphane NOWAK PAPANTONIOU, Nos secrets sont poétiques, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 64 pages, 10 €.

► Louise RAMIER, Partition, éditions Louise Bottu, 130 pages, 14 €.

Libr-événements

â–º Mercredi 3 avril, rencontre avec Jean Esponde à L’Autre Livre (13, rue de l’Ecole Polytechnique (75005 Paris) :

â–º Jeudi 4 avril à 19H, Bibliothèque de Bordeaux : en Avant-première de l’Escale du livre 2019, Pâture de Vent à l’auditorium de Meriadeck, avec Christophe Manon et Frédéric D. Oberland.

► Vendredi 5 avril, Patrick VARETZ à Lille :

► Vendredi 5 avril, 19H30 à la Librairie Texture (94, avenue Jean-Jaurès 75 019 Paris) : rencontre avec Cristina de Simone et Michèle Métail.

La rencontre est proposée par Emmanuèle Jawad :
– autour du livre de Cristina de Simone, Proféractions ! Poésie en action à Paris 1946-1969 (Editions Les presses du réel) et d’une lecture-performance de Cristina de Simone et de Sylvain Kassap.
– lecture-performance de Michèle Métail dont les dernières parutions sont : Quelques portraits-robots en pied rehaussés de couleurs véritables et Le cours du Danube : en 2.888 kilomètres, vers l’infini (Editions les presses du réel). Sera aussi présenté le livre Michèle Métail : la poésie en trois dimensions, sous la direction d’Anne-Christine Royère (Editions Les presses du réel).

â–º RV avec Christian PRIGENT le 16 avril :

30 mars 2019

[Chronique] Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, par Guillaume Basquin

Sylvie Aflalo-Haberberg, Ce que tu me vois, avec 139 photographies en noir-et-blanc et des textes de Jean-Paul Gavard-Perret, mars 2019, 180 pages, 29 €, ISBN : 979-10-699-3249-4. [Le livre est en vente à la librairie Tschann, Paris 6e].

Le titre de ce livre, « Ce que tu me vois », est un oxymore du plus bel effet, puisque son auteure, la photographe Sylvie Aflalo-Haberberg, fait tout, dans chacune de ses prises de vue, pour empêcher la vision directe du nu (exclusivement) féminin : la couverture annonce « le programme » : un voile, très « Le Bernin » dans ses plis, empêche la vision directe d’une « moderne Olympia ». Le très grand cinéaste Robert Bresson nous avait enseigné ceci : « Ne vas pas montrer tous les côtés des choses » (in Notes sur le cinématographe, Gallimard, « blanche ») ; Sylvie Aflaloen a retenu la leçon. Sinon, c’est la voie ouverte à la pornographie ou à un hyperréalisme qui ôte tout érotisme aux choses montrées, représentées, mais pas présentées. D’où l’analyse de Jean-Paul Gavard-Perret : « Pour Sylvie Aflalo-Haberberg, le corps n’est jamais quelque chose de donné. Il est une construction. » Le noir-et-blanc crée une distance aux choses, le fameux Verfremdungseffekt que recherchait Bertolt Brecht pour son théâtre : « effet de rendre étrange » ; il présente « la femme, pas toute » (dédicace de l’auteure à moi adressée) ; c’est une offrande : « Ceci est mon corps ; prenez-en [c’est-à-dire, mangez-en] tous » (fig. 1). « Tu me vois » ? Mange-moi ! De l’équivalence entre l’appétit sexuel et l’appétit tout court : « Qu’est-ce qu’un coït ? L’un des deux entre dans l’autre ; l’appétit qui les maintient l’un l’autre dans cette agression. » (L’origine très freudienne de cette citation a été par moi oubliée…). C’est aussi un éloge du secret.

Alain Fleischer pense que la pornographie est « une idée fixe de la photographie » (sous-titre d’un de ses livres publié par La Musardine en 2000) : « L’Origine du monde (selon Courbet) est aussi l’origine des images photographiques en même temps que leur visée ultime. » Telle est certainement l’origine masculine de la photographie (voir ces béances — s’exciter dessus ?) ; avec Sylvie Aflalo, nous avons une déclinaison féminine de cette « idée fixe » : dans chaque photographie, un voile (ou un livre, un masque [fig. 2], un dos tourné, une chevelure, un morceau de tissu, un cadrage, voire un parapluie [fig. 3]) empêche la vue directe du pubis, de la vulve, ou du visage. Dans une revisitation du célèbre cadrage de Courbet évoqué plus haut, la photographe entrave l’accès aux nymphes par un fouet (un serpent ?) malicieux (fig. 4). (Puis ce seront des billets de banque, autre objet de délit prostitutionnel, qui les cacheront, dans une photographie non reproduite ici.) En anthropologie, le fétiche est un objet partiel, symbolique, sur lequel on a reporté l’affectivité d’un sujet réel ; on lui attribue généralement une efficacité d’influence supérieure sur la réalité. En psychologie, le fétiche est une dérivation du désir sexuel sur une partie du tout (un pied, un sein, le creux d’une hanche, une épaule dénudée) ; en un mot c’est une métonymie : « Le découpage métonymique du corps, loin de l’altérer, permet de l’imaginer » (Sylvie Aflalo, « Entretien avec Gavard-Perret »). On regarde les photographies de l’artiste ; on imagine les corps, les visages. « La photographe refuse le piège “descriptif” », confirme Gavard-Perret. On désire, dans ce manque. Le désir ne peut provenir que d’une envie de dévoilement ; c’est une flèche (comme nous l’enseignait d’ailleurs le mythe de Cupidon). De nombreux effets de brouillage, dans l’œuvre, empêchent cette flèche d’atteindre trop vite ses cibles. Ils ouvrent des hiatus. De ce « retard », naît l’érotisme. N’oublions pas qu’une des étymologies de fétiche semble être le terme portugais « feitiço » : charme, sortilège ; le « feiticero » est le sorcier. Ainsi, Sylvie Aflalo : « sorcière », elle ré-enchante l’érotique féminine. C’est une fée. Elle « se venge des miroirs » réalistes trop réalistes (Gavard-Perret).

Concluons sur cette citation du long texte de Gavard-Perret qui accompagne ce livre (et saluons par la même occasion le critique le plus prolixe et généreux de notre temps) : « La vie est dans les plis qu’orchestre la photographe. Elle donne une autre assiette à l’éros et une gravité cérémonielle : la présence devient un renversement du point de vue qui est porté sur la femme lorsque les photographes mâles s’en emparent » (c’est moi qui souligne) : notre dire est complètement vérifié par le premier commentateur de l’artiste ; c’est « gagné » !

28 mars 2019

[News] Traces de langage : poésie numérique (rencontre à la Maison de la poésie Paris)

Mercredi 10 avril 2019 à 20H, Maison de la poésie de Paris : Rencontre avec Philippe Boisnard & Jacques Donguy, animée par Fabrice Thumerel. Soirée Remue.net qui invite Libr-critique [Réserver dès que possible : nombre de places limité]

Lire sur Libr-critique.com :
– De Philippe Boisnard : « Pour un 1er Manifeste de Poésie Action Numérique »
– De Jacques Donguy : « Poésies expérimentales – zones numériques ».

La fin du XXème siècle a vu la rencontre de la poésie avec un nouveau médium d’écriture : le numérique. Si la poésie s’était arrachée de la page comme l’avait proclamé Bernard Heidsieck, avec le numérique, elle va trouver de nouveaux supports d’écriture et de nouvelles façons de s’écrire.

Cette soirée propose deux performances lectures ressortissant à deux générations de la poésie numérique : « Pd-extended 1 » de Jacques Donguy, l’un des pionniers dès les années 1980 des poésies sur support informatique, dont la pratique se base sur l’aléatoire, mais fournit des bibliothèques de textes, d’images et de sons à l’ordinateur, dans l’idée d’un élargissement du langage ; « Poétique de la Posthumanité » de Philippe Boisnard, qui, apparu aux abords des années 2000, est aujourd’hui internationalement reconnu pour ses travaux – et au-delà de son propre travail a collaboré avec de nombreux artistes en tant que poète et programmeur informatique.

À lire – Jacques Donguy, Pd-extended 1 poésie numérique en Pure Data, Presses du réel, 2017.
– Chroniques de poésie numérique, Presses du réel, 2019.

* Philippe Boisnard, Frontières du visage [analogique, numérique], L’Harmattan, 2015.

27 mars 2019

[Chronique] Le roi ni vraiment nu, ni totalement rhabillé (à propos de Marc Pierret, Mademoiselle Lévy), par Jean-Paul Gavard-Perret

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Marc Pierret (1929-2017), Mademoiselle Lévy, editions Tinbad, coll. « Tinbad roman », mars 2019, 168 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-19-9.

 

Le narrateur est contraint par le sujet même de son livre à la nécessité de changer sinon le corps de son héros du moins d’identité. Mais quand on cherche on trouve.

Certes, il émet des doutes sur la validité de sa quête : « Vous avez tout à fait raison de douter de l’intérêt des pages qui vont suivre, puisque, chemin faisant, c’est le mystère de cette rupture radicale entre Moret et Mauret que je vais tenter d’éclaircir ». D’autant que cela ne se fait pas sans mal pour le héros comme pour le narrateur. « C’est à n’y rien comprendre. J’avoue que je me sens moi-même un peu perdu ».

Heureusement, dans les salles lilloises de cinéma une apparition – Mademoiselle Lévy – va sinon mettre de l’ordre du moins orienter le récit du héros dont l’histoire remonte dans le brassage de l’Histoire et les connaissances intellectuelles de celui qui mène la danse : à savoir l’auteur.

Habile, il cautère les deux identités si bien qu’il finit par croire à cette transformation écrite au moment où Mauret est devenu un auteur à succès et se retrouve bien placé sur la pyramide sinon sociale du moins de l’intelligentsia, et ce à un âge où les errements seraient devenus dangereux.

Est-ce à dire que tout est parfait ? Sans doute pas puisque dans le monde il faut jurer de rien – même des demoiselles qui se laissent draguer dans les salles obscures. Mais tel un errant, l’auteur n’a pas trop de temps pour démêler le faux du vrai et retrouver le droit chemin. Néanmoins il ne se prive pas de détails apparemment significatifs.

Acceptant le dilemne des deux identités et des époques passées il n’impose à personne de vivre à genoux. Au nom de celui qui a gagné (semble-t-il) la queue du Mickey dans le jeu de la vie, il en chante les « louanges ». Mais de fait il se chante lui-même – à défaut d’autrui – et en parlant des défauts du héros il dresse ironiquement ses propres louanges.

Il fait donc bon dans l’harmonie intérieur d’un personnnage troublé qui avait juste besoin d’un chef d’orchestre littéraire pour mettre de l’ordre dans « ses » vies. A chasser deux lièvres même s’il n’en font qu’un, il en crée une troisième qui court derrière eux. Ou les devance. Et le livre fait mouche et qu’importe si Moret/Mauret s’est peut-être trompé de cible.

Preuve que si certains romanciers s’accrochent souvent à ce qui ne vaut pas tripette, Pierret réussit une pirouette grâce à sa Demoiselle. Refusant d’envisager son héros de manière négative et sans forcément tirer la couverture à lui il le fait « briller » en dépit même de ses mauvaises manières.

Son roi n’est pas totalement nu, mais il n’est pas pour autant complètement rhabillé. Si bien que dans cette narration ne se voit pas forcément où penche la balance d’une justice immanente et de quels côtés doivent se porter les frémissements qu’une telle fiction – dans sa rudesse, son savoir et son ironie – suggère.

22 mars 2019

[Livre – news] Patrick Beurard-Valdoye, Cycle des exils VII

Patrick Beurard-Valdoye, Flache d’Europe aimants garde-fous, Flammarion, en librairie depuis le 13 mars 2019, 344 pages, 22 €, ISBN : 978-2-0814-6150-5.

Quatrième de couverture

« L’Europe penche. Ses penchants sont irrésistibles. BABORD TRIBORD BABORD TRIBORD. Quoi entre ?
Quoi : entre Albrecht Dürer peignant l’insensé signe d’une chute de météorite, et Joseph Beuys au cœur d’un carnaval, ayant écrit au tableau noir « The Brain of Europe » ? Quoi : entre neuf jours d’Aphrodisies à Paphos, et les neuvaines d’un village où les pèlerins venaient en traitement pour leur folie ?
Les barges tanguent. Les bargeots ne sont pas toujours ceux qu’on croise. Les croisés, ils sont livrés à leurs nefs folles.
Les mythologies du temps présent se conjuguent avec l’histoire des antiques. Le sel y met un peu de piment.
On a localisé le clitoris de l’Europe, pas encore son cerveau. Complètement à l’Ouest ? L’oncle d’Amérique, de retour, pencherait pour.
Qu’est-ce que l’Europe, vue du mur à Chypre, gentiment nommé : ligne verte ?
Qu’est-ce que l’Europe, vue par les écrivains Jean-Paul de Dadelsen et Denis de Rougemont, qui se mouillent au Centre européen de la Culture ? Quand la confédération européenne devient leurre, Dadelsen fait résonner son poème dans le ventre de la baleine, traduit le livre d’un juge américain, frôle la poète Hilda Doolittle, succombe d’une tumeur au cerveau.
La langue c’est de la lave. C’est fou ce qu’on la préfère refroidie, solidifiée, figée. Parfois de l’énergie s’évade encore de l’encre asséchée : celle de l’énigme atteinte. Qu’y peuvent les arts poétiques ? Mais.
Parier sur l’inconnu. Inventer des narrés, avec ligatures et raccords à distance. Bousculer l’ordre causal. Modéliser l’hétérogène. Ne pas nous mener en bateau, ni céder aux vieilles lunes. Syncrétiser. Croiser les doigts.»

Premières impressions /Fabrice Thumerel/

Après Allemandes (MEM / Arte Facts, 1985),
Diaire (Al dante, 2000), Mossa (Léo Scheer/Al dante, 2002), La Fugue inachevée (Léo Scheer/Al dante, 2004), Le Narré des îles Schwitters (Al dante, 2007) et Gadjo-Migrandt (Flammarion, 2014), voici le septième volume du « Cycle des exils », qui se rattache aux précédents livres par un subtil système de reprises et variations : de cahots en chaos, la nef des fous nous emmène du XVIe siècle aux temps modernes, la « folie migratoire » (p. 46) étant consubstantielle aux soubresauts de l’Histoire, avec pour compagnons Joseph Beuys, James Joyce ou encore Antonin Artaud… Cette « Ã©trange nef à contre-courant – la stultifera navis – » (200) emporte également « les insurgés de la langue », « les malades-du-narré » (199)… Dans cette nouvelle épopée des opprimés, Patrick Beurard-Valdoye dépasse les antinomies histoire/modernité, esprit/matière, poésie/prose, etc., dans un phrasé qui ressortit à une poétique disruptive : « faire du poème un laps vertical où la / durée se rompt pour résoudre / la lutte des contraires » (42)… S’y entrechoquent les sons et les sens, les parlers et parlures dans un vertigineux tohu-bohu, un nouvel opéra fabuleux. Regardécoutez ces mots-valises (« démenciels », « livreraison »…), un enchaînement phonique comme celui-ci : « FRAGE FRAGE frage saxifrage » (70)… Regardécoutez cette fulguration verbale, ce carnaval langagier : « plus question de faire du grabuge à l’aka les étudiants défilent démontrent KEIN ERSATZ FÜR BEUYS l’art est un fleuve qui jaillit des dilemmes des maux d’une époque tourbillonnante wirbelante et de sa schizophrénie schlitten luges urschlitten urbuys colonne vertébrale de traineaux chevauchés d’âmes migrantes laissant place aux tableaux noirs DEMOCRATIE IST LUSTIG » (143)…

Spéciale sur le Cycle des exils à la Maison de la poésie de Paris le samedi 23 mars, de 17H30 à 21H30

La soirée à la Maison de la poésie en 2015 était présentée ainsi : « L’oralité est présente et agissante à tout moment dans le “Cycle des exils” de Patrick Beurard-Valdoye : à ses origines (les paroles recueillies auprès d’anciens dans Mossa ou La fugue inachevée, la culture orale des Rromani dans Gadjo-Migrandt…) ; par les recherches sur des figures historiques de l’oralité poétique (Kurt Schwitters, Ghérasim Luca, Charles Olson) et dans la lecture-performance et le récital. Une oralité qui emporte avec elle le « narré » et le narré, une forme poétique longue qui interroge tous les savoirs, qui les contient tous, qui les fait jouer par coïncidences. Et le récital à son tour réagit sur l’écriture, l’informe, la forme. L’expérimentation par la voix est liée à l’expérimentation par l’écriture ».

Cette fois, salle Lautréamont, lors d’une rencontre animée par Gaëlle Théval, on aura la chance d’écouter des trouées dans ce cycle époustouflant :
– Cyrille Bret : « Entre historia poetica de l’art européen et histoire artistique de l’Europe ;
– Elke de Rijcke : « PBV, poésie & méthodologie » ;
– Cyril Vettorato : « Papillonner entre le français : le Cycle des exils, une écriture Schmetterlingue » ;
– Pierre Drogi : « Schwitters l’anonyme ».

20 mars 2019

[News] Daniil Harms, Elisabeth Bam à la Cartoucherie, mise en scène de Claude Merlin

Du 1er au 13 avril à 20H30, un événement à la Cartoucherie : réserver Elisabeth Bam de Daniil Harms, adaptation et Mise en scène Claude Merlin.
Avec Camille Thomas, Marc Buard, Basile – Bernard De Bodt, Bielka,
Guy Cambreleng et Jacques Alwright.
Théâtre de l’Epée de Bois : 22 € plein tarif ; tarif réduit sur demande, 10 €.
Téléphone : 01 48 08 39 74.

POURQUOI ELISABETH BAM ?

Pourquoi Elisabeth Bam ?
Parce que, comme la rose, elle est sans pourquoi.
Une pièce de théâtre, cette narration erratique, impossible à résumer, ces personnages à l’identité indécise et perpétuellement changeante, en prise avec des situations fuyantes, autant tragiques que comiques ?
Mais si, comme l’écrit Eugène Ionesco, « une œuvre définie et classée est morte », alors Elisabeth Bam c’est le jaillissement de la vie.
Ce qu’on croit en saisir, comme le furet de la chanson, a déjà filé. Tel genre, tel style reconnaissables un instant, ou encore telle situation qui fait mine de s’installer, les voilà aussitôt brisés et remplacés par d’autres aussi instables, aussi éphémères.
Et pourtant de cette déroute des repères et des raisonnements monologiques, un monde va surgir, « monde flottant » (le nôtre ?), où toujours l’inattendu arrive. N’est-ce pas là le réel qui se dévoile : multiple, discontinu, chaotique, contradictoire, irréductible – mais recomposant de ce fait un ordre paradoxal, renaissant, enfantin, infernal/paradisiaque, où des harmonies inouïes s’échappent du « heurt des significations » ?
D’ailleurs le nom d’OBERIOU, donné par D. Harms et ses amis à leur mouvement veut dire : Société pour l’art réel.
On est donc assez loin de l’absurde ou du pur non-sens, comme on l’entend dire trop souvent.
On aura beau désarticuler le langage, on ne peut tuer le sens : inépuisable, il rejaillira toujours, se refigurant en de multiples épiphanies.

Ici, on serait du côté de Lewis Carroll, mais qui aurait croisé Jarry.
La scène de théâtre devient le lieu où « sentir le monde », « débarrasser l’objet des cultures putréfiées du passé » (manifeste Obériou).
Lieu du renouvellement permanent, de l’éclosion de vérités secrètes, germinales.
Lieu de l’émerveillement.
Mais aussi, puisque rien n’est simple, secoué par les convulsions de l’Histoire.
D’où l’insistance d’un thème récurrent dans l’œuvre (et dans la vie hélas) de Daniil Harms et que l’on retrouvera ici : celui de l’arrestation arbitraire, qu’un réel pour le coup sinistre allait confisquer tragiquement.

SUR LA MISE EN SCENE

Avec Elisabeth Bam, nous continuons à explorer les liens qui unissent poésie et théâtre (mais en tournant le dos au « poétique » et au « théâtral »).
Poésie et théâtre ont un fond commun, une même origine peut-être : un appel à susciter une présence qui fait venir à nous le monde, nous le fait apparaître comme à la lumière d’une petite lampe, ou déployé à partir d’une vibration première, comme ce son de cloche que l’on entend précisément dans le nom : Bam.

Pour aborder Elisabeth Bam, les acteurs doivent se délester de toute volonté interprétative pour se laisser conduire et envahir par les forces qui, communiquées par la pièce, gravitent sur le plateau : rythmes, pulsations, variations d’intensité, brusques ruptures de ton…
Ils se font explorateurs de la SCENE, cette planète étrange qui, accordée à l’étrangeté du texte, manifeste au spectateur sa propre étrangeté.
Il y a une manière de laisser la pièce s’inventer sous nos yeux, livrer ses secrets et ses surprises, délivrance qu’il s’agit d’accompagner avec beaucoup de tact.

La langue, d’autant qu’elle est poétique ou décalée, doit être restituée à ses dynamiques naturelles, rendue pleinement organique, rythmique, à l’opposé d’un phrasé « naturaliste » souvent inconscient qui contraint la parole et bride le déploiement du sens, des sens.

Un même courant circule entre les acteurs. Quoique fortement individualisés, ils constituent un chœur éclaté, en mille morceaux. Une mouvante et instable constellation.
La scénographie doit favoriser ces éclosions. D’une extrême légèreté elle met en valeur les quelques objets prégnants : une porte, une cloche, un bolet…
Par ses interventions et ses inventions souvent incongrues, l’acteur-musicien, à l’aide de quelques instruments hétéroclites, contribue à ce qui doit apparaître non comme une mécanique de l’absurde, mais comme des opérations surprenant la naissance du sens, un peu à la manière du Cosmos de Gombrowicz.

17 mars 2019

[News] News du dimanche

Allons à l’essentiel en cette semaine de printemps (non, on ne parlera pas du Printemps-de-la-Poésie !) : des Brèves de UNE pour nous faire méditer… Et des Libr-événements de haut vol…

Brèves de UNE

â–º Quelle relation critique mettons-nous encore en place ? Quels parcours critiques sommes-nous encore véritablement capables d’inventer ? Pour cela aussi, Jean Starobinski (1920-2019) et Jean-Pierre Richard (1922-2019) nous manquent – disparus tous deux en ce mois de mars.

â–º Les éditions Prairial viennent de publier Les NouvellesRévélations de l’Être, d’Antonin Artaud, dans la version originale de juillet 1937. Cette plaquette de trente-deux pages, sans nom d’auteur mais signée « Le Révélé », est ici accompagnée d’un choix de lettres contemporaines de sa parution et d’une intéressante préface signée par Olivier Penot-Lacassagne (« Une extrême déchirure »).

Ce texte n’avait jamais été réédité en dehors des Å’uvres complètes. Petite maison audacieuse, les éditions Prairial le rendent donc à nouveau disponible.

Libr-événements

â–º Jeudi 21 mars à 19h15, Studio de danse de La Rotonde à l’INSA (14 avenue des Arts – 69100 Villeurbanne) : Concert en multidiffusion de créations musicales et poétiques. Marc Favre présente à ses étudiants de l’INSA des extraits de :
Dix mille êtres dedans, Béatrice Brérot
Etroits sont les vaisseaux, Xavier Garcia
Le voyage d’Alice, Bernard Fort
Parole, Bruno Capelle
Enkidou, mon frère d’argile, David Bonnefoux
Sous le pont Mirabeau, Marc Favre

Entrée à gauche de La Rotonde en face du bar / Ouvert à tous.

► Exposition du 23/03 au 27/04 : Suite érotique de Sarah V., pièce sonorisée par Béatrice Brérot.
Gérald Bortoluzi, Marjolaine Larrivé, Claire Paugam, Gérard Mathie, Sarah V. Commissaire d’exposition : Gilles Maignaud.
Vernissage vendredi 22 mars à 18h Galerie B+ (1, rue Chalopin – 69007 Lyon).

► Deux RV à ne pas manquer à la Maison de la poésie de Paris :

â–º

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16 mars 2019

[Texte] Romain le GéoGrave, Règlements 1 & 2

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 9:43

Règlement 1, illusions

Ne pas regarder en arrière pour s’empêcher
[emmêler ses pinceaux
essayer de regarder au loin pour décerner le plus tôt possible les
désillusions
La marche arrière, c’est essayer de retrouver la paternité obscure
c’est s’obliger à retrouver des courriers qui n’ont pas existé
et s’épuiser à distinguer les lettres muettes entre les lignes invisibles.
Il n’y a évidemment qu’une seule manière de survivre, fermer les yeux
> pour une invisibilité

plate

certaine

 

fermer tous les pores, orifices en tout genre
afin d’essayer d’exister, durer, malgré la méconnaissance, l’interrogation perpétuelle autour du qui
de qui est-ce en qui est qui en qui pourrait-il être ?

Mais la chose est-elle indécelable qu’on ne peut la saisir

bien entendu, c’est une quête de la faute absolue, elle ou lui,
pour le savoir cherchez les erreurs, fatal error,

erreur constructive, silence destructeur, se taire et respecter son propre sommeil vicieux
qui glisse vers l’invisibilité

plate

certaine

 

 

 

 

Règlement 2, en arrière

on regarde en arrière
on s’installe sur la plage arrière
on marche en arrière toute pour mieux voir le devant
rétrograde celui qui dit c’était mieux avant
pessimiste celui qui dit c’était vieux avant

Elle est morte et je ne me souviens plus de cette date
Comme morte si c’était pour mieux si c’était pour mieux
oublier qu’elle est morte comme morte si c’était mieux
d’oublier comme morte c’était mieux qu’elle soit morte
c’était sans doute bien mieux comme morte et c’est sûr
c’est encore mieux comme morte qu’elle soit morte assez
rapidement vite vite brouillon en somme comme morte elle
n’est finalement pas si mal même si son souvenir de comme
morte personne ne le ravive plus personne comme morte la
commémoration comme morte ça devait pas trop être son truc
à la vivante comme morte assez trop bonne vivante dans l’temps
la comme morte elle a bien entendu bien usé de tout comme si
elle était comme immortelle en somme soit inconscience bienheureuse
je ne me souviens plus de cette date et pourtant elle est bien morte.

14 mars 2019

[Chronique] Gertrude Stein, Tendres boutons (réédition, Nous), par Christophe Stolowicki

Gertrude Stein, Tendres boutons, traduit de l’américain par Jacques Demarcq, postface d’Isabelle Alfandary, éditions Nous, Caen, automne 2018, collection « NOW », nouvelle édition en poche, 128 pages, 14 €, ISBN: 978-2-370840-59-2.

De briques et de broches, pour objets ses mots seuls, ses tendres boutons, en abyme toute, Gertrude Stein. À plusieurs jeux de miroir sans que rien ne distingue les mots « lexicaux et grammaticaux » (Isabelle Alphandary), cannibalesque incestueuse qui transgresse tous tabous syntaxiques, sémantiques, sans italiques ni guillemets. Ou d’un livre roboratif comme il en est peu, écrit (probablement) en 1911, (auto-)publié en 1915, la fracassante feutrée entrée en lice d’une géante de la poésie. Un taquinisme de l’absurde (tease récurrent, « La taquinerie est tendre et pénible et pensive »), une sourde jubilation transmutent la lumière, le mouvement.

Gertrude, précurseur absolu. Des mots parasites s’infiltrent, allègent l’aporie (« Une protection mélangée, très mélangée avec la même inétrangeté intentionnelle et équitation ») ; des registres en grand écart, sous une même rubrique affichent un plain-pied moqueur (« un manque de langueur et davantage de blessures à l’aine »). Un humour d’appoint sans rire comprime compresse à rime qui voudra. Déconstruite, déjantée, écartelée la syntaxe, aplatie dérapant en parataxe, étalée écrasée la phrase au sol, amortie comme par un buvard – de ses miettes recollées le sens se reconstitue à l’encontre de tous les non-sens. L’absurde chancelle, du sens affleure dont la liaison s’est égarée. Sous les encombres sourd une comptine, se suspendent de latentes charades de peintre cubiste, le tout à étiage de ses parties. De « façon tordue » (a bent way), une métonymie fait oxymore, le discours hoquette son essence, décline ses substances molles. Chauffé à la loupe, écrit à la vitesse de l’éclair qui éclaire la lente ingestion d’une neuve culture picturale, le texte se décompose dans l’alentissement caudal. De conviction imperturbable, de drôlerie esquivée, en syncope hoquetée lisse de toute exclamation, lemmes et théorèmes ouvrent l’aporie, démonétisent le paradoxe. Son contemporain Tzara laissé bien en arrière, Breton n’en parlons pas, il faut remonter en France jusqu’à Gherasim Luca, en Amérique à Alice Notley qui insère des statistiques dans le poème, pour trouver de Gertrude un altère écho. Sinon Joyce – à moindre coût.

Précurseur. Davantage que d’aucun écrivain, du jazz à reprises, retouches, biffures en grappes de notes de Thelonious Monk, près d’un demi-siècle après Tendres boutons. De son piano solo (Thelonious Alone In San Francisco, 1959) tout en anacoluthes, syllepses, zeugmes – sans parler des évidentes anaphores et épistrophes (Epistrophy l’un de ses titres). Tout en rétropédalages, hoquets, regrets de peintre qui répondent à pas de chat, à pas de côté à l’interrogation, celle dont Gertrude a aboli le point. A no, a no since, a no since when, a no since when since, a no since when since a no since when since, a no since, a no, a no since a no since, a no since a no since, gonfle roule un jazz que fêlent ses temps faibles.

To be a wall with a damper « un mur avec sourdine » a stream of pounding « un courant de martèlement » éthique, étique & tic encolle engramme la pure poésie mieux que l’association libre ou l’écriture automatique. Brièveté en sauts de puce, salves de monosyllabes pour un élargissement final – on pense au fourmillement de cymbales qui clôt en points de suspension maints morceaux de jazz. Une « harmonie de l’hésitation » surmultiplie dans l’américain la politesse anglaise. De brut alizé Gertrude écrit un américain enchérissant d’américain sur l’anglais, de l’américain exposant mille comme Finnegan’s wake est du concentré sucré salé d’anglo-irlandais pétri d’Europe ; elle est ce blanche nègre qui jaillira bientôt en jazz.

Eating he heat eating he heat it eating, he heat it heat eating. He heat eating excellemment rendu par Demarcq par « Manger en jet manger en jet j’ai mangé. En jet manger. » Ou It is so a noise to be is it a least remain to rest, is it a so old say to be, is it a leading are been. Is it so, is it so, is it so, is it soi s it soi s it so traduit par « C’est un tel bruit d’être, est-ce un moindre reste de reposer, est-ce si vieux disons d’être, est-ce un assenant ont été. Est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si, est-ce un si ainsi ainsi ainsi », le martèlement final transposé avec une géniale hardiesse. Mais ce sont des exceptions. Si les hoquets d’anaphore ou d’épistrophe sont rendus avec inventivité, beaucoup d’allitérations sont perdues par une traduction textuelle. Ne pouvant rendre la rime anglaise facile de terminaisons en ing ou en er, rifs bottant en touche, il fait rimer quelques mots français rajoutés, d’effet moins entêtant. Dans un passage du chapitre Cuisine dont, après alas the wedding butter meat « hélas la viande au beurre du mariage », la chute est alas the back shape of of mussle, il ne rend pas le double sens de mussle entre muscle et mussel (moule), il aurait fallu augmenter le texte. On aimerait, n’aimerait pas être à sa place.

Une poète américaine trace traque fin la fin des fins afin que l’on devine ce qui se cache sous la faim : une soif de voir comme voient les peintres novateurs qu’elle découvre et dont elle collectionne les toiles dans son appartement parisien : Picasso, Matisse, Cézanne, Juan Gris. Aux traducteurs le dilemme : la transposer ou la traduire littéralement ? À lire la lumineuse postface d’Isabelle Alfandary (« La phrase s’auto-engendre s’auto-fertilise de la manière la plus singulière et la plus efficace qui soit. L’anaphore et l’allitération sont séminales à cet égard : les sons essaiment par accumulation ou par déclinaison agrammaticale. […] Par affinités sonores, analogies phoniques et contiguïté allitérative, se composent les pièces d’un puzzle improbable. Le poème est un morceau de pure jubilation orale […] Le son engendre l’image et aiguille le dire »), aucun doute, la transposer. Viendrait-il à l’idée de quiconque de traduire mot à mot Finnegan’s wake ? Or quand on lit, en avant-postface, les propos recueillis le 6 janvier 1946 (l’année de sa mort) à Paris par Robert Barlet Haas, on tombe des nues. Interrogée sur ce qui suscite ses poèmes, Gertrude ne répond que par des choses vues : « Je prenais des objets sur une table, comme un gobelet ou un autre, et je tentais d’en saisir l’image claire et distincte dans mon esprit et de créer une relation verbale entre le mot et les choses vues. […] Je tente de rappeler comment les choses apparaissent, notamment à l’œil d’un peintre. C’est difficile et demande pas mal de travail et de concentration. J’ai tenté de le montrer sans faire appel à rien d’autre. » Ou encore : « Il y a tant de choses à écarter pour garder constante la douceur de la suggestion. » Peut-on, épuisée il est vrai par l’épreuve (elle a vécu la guerre en France, en zone libre), être aussi inconsciente de son propre génie ? – Ou n’est-ce pas plutôt qu’il faut la prendre à la lettre, ici comme dans ses textes ? À ceci près que la traque de ce que voit en mouvement Matisse ou Picasso diffère de l’adéquation au regard d’Ingres ; et que tous les points en suspens que l’absurde creuse et dépareille, tout ce qu’il éveille et déconstruit et circonscrit, provoquent ce martèlement sourd à bout de vision, quand lâche la vision.

« Une banale colline, une qui n’est pas celle qui n’est pas blanche rouge et verte, une simple colline ne fait pas soleil et le montre sans aucune gêne. Donc la forme est là et la couleur et le contour, et le misérable centre. Il n’est pas très sûr qu’il y ait un centre, une colline est une colline et aucune colline n’est contenue dans une descente de lit rose tendre. » C’est une poésie descriptive (shows récurrent), dont les contradictions sont des nuances, dirait Nietzche. Mais descriptive en trompe-l’œil comme une peinture surréaliste expliquée aux grands enfants d’un coup de crayon à mine tendre. Se concentrant à visionner, l’œil feuillette le surréel, ce réel à valeur ajoutée – ce jeu de cartes, cet accordéon, cette pâte à modeler le temps. Isabelle Alphandary, de toute son intelligence n’y a vu que du feu et Jacques Demarcq est justifié, au prix de quelques juteux délices perdus, à avoir traduit pour l’essentiel en direct.

Dans l’anagramme qu’entretient cette amphore l’idée d’anaphore fore son chemin de crêtes et de caroncules à qui traduit Gertrude en pintade, en pivoine, en pavane pour une in-fante de la poésie.

9 mars 2019

[Chronique] Hommage à Antoine Emaz (1955-2019), un écrivain en prise avec la douleur d’être qui sut ne pas être nihiliste, par Matthieu Gosztola

Comme l’écrit Franck Villain dans un article, parmi les topiques présents dans l’écriture d’Emaz, il y a « le corps dans sa fatigue, la solitude, le temps qui s’écoule et nous consomme, les brèves poches d’air et les brusques angoisses suscitées par l’étroitesse du vivre ».

Cette angoisse que fait parler inlassablement Emaz, parce que c’est inlassablement qu’elle paraît, est très proche du sentiment de nausée qui touche chacun de nous et que Sartre a su formuler avec distance : « Ce moment fut extraordinaire. J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître ; je comprenais la nausée, je la possédais. Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. ». Encore la nausée émazienne est-elle plus accentuée que la nausée sartrienne. Car si les « existants […] se laissent [encore] rencontrer » chez Sartre, chez Emaz, chaque être est enfermé « dans son îlot d’être » (Sauf).

Et la solitude ne peut être vécue comme un épanouissement, car l’indéfinissable « îlot » en quoi chaque être se trouve reclus, grignoté de toutes parts par les flots de l’adversité du monde, ne peut être suffisant en lui-même. Pourquoi ? Tout simplement parce que cet « îlot » manque cruellement de réalité. Bien sûr, l’« îlot » présente une réalité qui concerne en propre un être (et n’a de sens et de réalité que par rapport à cet être et cet être seulement, étant contenue en lui). Mais cette réalité fait défaut à l’être concerné par elle, étant donné qu’il est impossible à ce dernier de se connaître lui-même. Chaque fois qu’il le souhaite, ou qu’il le veut ardemment, il ne fait que se heurter à son moi comme à une terra incognita. Emaz note par exemple dans Boue : « l’important n’est pas d’être là / on le saurait / mais d’être encore pourtant / là / sans être sûr ». Et si l’angoisse de Sartre est une angoisse existentielle, l’angoisse d’Emaz vient entièrement du ventre : elle est purement physique. Emaz écrit par exemple dans une note : « Spasme. Ventre noué par une peur […] ». Décharge d’adrénaline et de nodrénaline donnant lieu à une véritable nausée, l’angoisse émazienne est la résultante en l’être de ce qui « jour à jour / [le] broie ». Et elle est la résultante en l’être de son enfermement dans ce qui le broie, car l’homme ne peut choisir, dans « ça » qui le broie, « l’une ou l’autre mâchoire ». À cette angoisse violente mais non continue, il faut ajouter, dans l’œuvre d’Emaz, la persistance d’un sentiment d’abattement diffus, qui peut être nommé « [m]élancolie », ou « spleen », et qui n’a pas « de point de départ visible. C’est brusquement et sans raison sentir le vide de vivre, creuser la mort dans vivre » (Lichen, lichen).

Et si, livre après livre, il s’agit tant de « creuser la mort dans vivre », c’est parce qu’elle est consubstantiellement et visiblement part de la vie, les visages des disparus venant littéralement et viscéralement hanter Emaz. « Les têtes qui me hantent », confie-t-il à Thierry Guichard, « je me demande si ça ne vient pas des libations antiques où l’on versait du vin dans la terre pour faire remonter l’âme des morts. Il y a une présence des morts très forte chez moi. Ce n’est pas forcément marrant. Il y a certaines personnes qu’on n’a pas envie de voir revenir. ». La nausée vient de là aussi. Et Emaz d’écrire dans Lichen, lichen : « Les morts s’éloignent et restent : ils sont comme les arbres, on ne les voit plus que de temps en temps, mais ils prennent toute leur place, grandissent, se développent, avec une discrétion que les vivants devraient leur envier. ». Le sentiment de nausée est incessamment restitué par Emaz dans le poème jusque dans l’utilisation qu’il fait des blancs. Bien sûr, le blanc, omniprésent dans la poésie d’Emaz, est une façon de faire exister le mot dans sa musicalité, de le laisser résonner dans l’espace nu de la page. Mais, parce qu’il dévore véritablement la page, le blanc est également une matérialisation de l’angoisse, du vide, de la perte, mais aussi de l’ennui. D’aucuns, comme Philippe Grosos, ont conclu que la présence diffuse ou percussive de la nausée dans le poème émazien était la marque d’un nihilisme sous-jacent. En réalité, rien n’est moins vrai.

Bien évidemment, pour Emaz, comme du reste pour Reverdy, « c’est l’impression d’échec qui domine nettement » (Pierre Reverdy, étude des recueils de notes). Dénudant la chair de son pessimisme face à Tristan Hordé, Emaz murmure : « [T]rès profondément il y a une impossibilité de vivre ou de se réaliser pleinement qui est fondamentale chez moi. On ne réalisera jamais tout ce qui était à faire, on mourra avant d’avoir fait tout ce que l’on pouvait faire. J’ai une conscience très forte de cela. ». Mais, – et c’est là notamment que son œuvre n’est en rien le fruit du nihilisme galopant qui gangrène nos sociétés et, à des degrés divers, toutes les strates de la culture –, « en même temps » reste « fortement l’idée qu’il faut se tenir en face, résister, ne pas se laisser tomber, écraser ». Le poème devient la marque de cette résistance incessamment répétée, au cœur même de l’existence, face à la vie et à son lot de tracas, plus ou moins épineux, face au désordre, face au fracas, face aux conflits, puisqu’il est l’empreinte de la marche d’un homme dans la vie, n’en finissant jamais de faire face, même quand l’angoisse étreint tout : il est cette façon qu’a un homme de tirer des mots du noir le moins habité par le tressaillement des nuances. Un exemple ? « [O]n va […] dans la nuit / jusqu’à ce plus rien de bleu / qui doucement se ferme / on devient pan de nuit / dans les ardoises du ciel // et tout le reste demeure sans nous / on ne sait pas où / ça brille encore » (Sauf). Et si écrire c’est tenir, parce que l’écriture d’Emaz a les deux pieds dans la vie, dans le plus quotidien de la vie, écrire, c’est rester debout dans ce quotidien, par-delà même ses cahotements, ses brusques changements de direction, son tremblement, son vide. Ainsi qu’il le dit à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, le poème, c’est « [r]eprendre prise sur soi, sur le dehors, autant que faire se peut. Une morale simple, au fond : rester debout ». Mais ne nous y trompons pas : « il faut toute l’énergie / pour simplement rester / ainsi / debout / entre ciel et terre / sans air » (Sauf).

Et, dans le même temps, le poème est résistance lui-même, parce qu’il ne va pas de soi : il est difficile et lente éclosion. S’il ne va pas de soi, c’est en premier lieu parce qu’écrire un poème qui puisse tenir debout sur la page est en soi difficile. « La poésie, c’est d’abord une pratique » : « [i]l y a des choses qui arrivent sur la page et après je regarde si ça tient ou ne tient pas », dit Emaz à Thierry Guichard. Et en second lieu, c’est parce que tout poème, même lorsque la question de sa valeur ne se pose pas, doit, dans son irruption, gagner peu à peu sa place sur le silence, sur le muet. Sur ce qui est étouffé. Et pour cela, le poème doit lutter. Sans discontinuer. Emaz confesse ainsi à Monique Gallarotti-Crivelli : « Je crois que l’écriture est toujours au bord du silence. Elle est toujours au bord de s’arrêter. Ce n’est jamais gagné, un poème. Tenir, oui, ça me semble essentiel. C’est manifester qu’on est encore vivant avec la langue et le dire dans cette société. Dire qu’il y a d’autres espaces possibles et les maintenir. J’aime le verbe “ tenir ” puisque la vie te caillasse plus qu’elle ne t’apporte de belles choses. Alors, écrire comme une forme de maintien. Tenir et se tenir, les deux ! ». Il ajoute face à Tristan Hordé : « Se tenir debout est une nécessité, ancrée en moi […] ». Et il note dans Cambouis : « Dans l’édition Points-Poésie de Renverse du souffle de Celan, je tombe sur ce vers : “ Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien ” […] Brutalité du choc ». Tenir, faire face, résister, rester debout, se redresser… Cette dimension est fondamentale dans l’œuvre et dans la vie d’Emaz. Lorsque celui-ci rend hommage à André du Bouchet dans les pages d’Europe, c’est ainsi pour évoquer avec chaleur la « leçon magnifique d’énergie poétique, de marcher-écrire malgré » que sont ses carnets. Et d’ajouter : « Après des années, ce qui demeure pour moi fascinant dans cette œuvre, et fait que je continue de me sentir proche et en dette vis-à-vis d’elle, c’est l’énergie du négatif : transformer ce qui abat en ce qui permet d’avancer : irrémédiable Baudelaire, “ tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ” ».

En outre, si les poèmes et les notes d’Emaz peuvent être parfois (très) sombres, ce n’est jamais par complaisance, c’est uniquement parce qu’écrire demeure toujours un exercice de lucidité. Il s’agit irrémédiablement de « voir vrai », comme le dit Emaz à Thierry Guichard. Il y a en cela une grande proximité entre Du Bouchet et Emaz, celui-ci évoquant de la façon suivante l’« [é]nergie du négatif » propre à l’auteur de Laisses : « jamais cap au pire, mais conscience aiguë, extraordinairement lucide […] ». Cet « exercice de lucidité » avec lequel écrire se confond tout à fait est cela même pour quoi Emaz a « toujours refusé le nihilisme » (nous soulignons), comme il l’apprend à Tristan Hordé. « Il faut lutter plutôt qu’empirer », ajoute-t-il aussitôt. « Par la lucidité, je rejoins Reverdy et, encore, les moralistes du XVIIe siècle : pas de faux-semblant. C’est comme ça, C’est. » Si dire ce qui est combat autant le nihilisme, c’est parce que dire ce qui est demeure l’inverse d’un abandon, d’une défaite acceptée, d’une résignation. Postures avec lesquelles se confond, à bien des égards, le nihilisme. Ainsi, Emaz confie à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol : « Accepter l’écrasement, en finir, se taire paraît souvent la solution la plus facile pour “ en ” sortir. Mais il y a, assez viscéralement, un refus, une résistance : j’aime bien la phrase de Char, “ Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement. ” Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence. J’écris donc à partir de ce qui reste vivant dans la défaite et le futur comme fermé. ». C’est pour cette raison qu’est présente dans sa poésie, ainsi qu’il le rappelle devant Tristan Hordé, « toute une série d’images [qui] disent l’obstacle ou la destruction ». « En ce sens », ajoute Emaz, « on pourrait dire que ma poésie est très négative. Il y a bien cette idée que tout est train de se défaire, tout s’éparpille. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais c’est en effet obsessionnel. Il y a sûrement à travers l’image quelque chose qui dirait la limite de vivre, le fait qu’il n’y a pas de plénitude possible de vivre, on est toujours dans l’étroit, dans l’exigu, dans ce qui se défait. Finalement, il ne restera rien, c’est sûr… Mais j’aime mieux le savoir, être lucide qu’aveugle… Cela donne une poésie assez sombre, on ne peut pas le nier. ». Et, quand bien même la vision du monde d’Emaz reste sombre, parce qu’intensément lucide, celui-ci croit et en l’unicité de l’être et en l’unité de la vie. Il écrit ainsi dans Cambouis : « Mourir, c’est simplement la fin de ce noyau particulier à chaque être. Pas forcément une chance, un “ règne ” pour reprendre le mot de Char, mais simplement un coup de dés unique dans toute l’humanité. C’est peut-être ce qui interdit le nihilisme, même si l’époque ne peut que générer un pessimisme lucide. ». Et s’il existe une unité possible de la vie, celle-ci l’est « [à] un moment précis », c’est-à-dire au moment de l’irruption du poème, « moment où les butées, les repères habituels, tout le cadre se refait et [où Émaz] retrouve le quotidien normal », comme il le confie dans une note, juste avant de conclure : « L’expérience de la survenue du poème est peut-être vécue comme celle de l’unité possible d’une vie. ».

Et si le pessimisme d’Emaz est lucidité, la conséquence en est qu’il n’est pas recouvert par l’inexactitude – parce que changeant – de la tristesse. Un exemple ? Dans Lichen, encore : « Vieillir, c’est faire de la terre à l’intérieur du corps. Mourir, c’est simplement la peau qui cède et la terre dedans rejoint celle du dehors. Aucune tristesse dans cette façon de voir. ». Ou encore, cette fois face à Tristan Hordé : « Finalement, on vient de rien et l’on va vers rien – mais allons-y tranquillement, avec le sourire et en gênant le moins possible les autres » (nous soulignons). Aussi, on le voit, si la poésie d’Emaz est « lucidement sombre », ainsi qu’il le reconnaît face à Monique Gallarotti-Crivelli, elle n’est « pas désespérée », loin s’en faut. Et il ajoute dans Lichen, lichen : « Je trouve cela réjouissant, un pessimisme qui ne manque pas d’humour ». Les jeux de mots auxquels Emaz donne souvent vie dans son travail témoignent de la persistance jamais agressive de cet humour. Remarquons que si cet auteur fait une place relativement importante à l’humour, c’est certes pour tenir davantage, pour rester avec plus d’aplomb debout, mais c’est également parce que l’humour est sens apporté au sens. Il est cette façon très particulière qu’a le regard de s’aiguiser. En débarrassant le regard des scories du désespoir et de l’habitude, l’humour fait apparaître des évidences, comme celle-ci, notée hâtivement dans un carnet : « S’il n’y a pas d’issue, explorons la cage. Elle deviendra plus vaste. ».

Bien sûr, le mur, si présent, pourrait renvoyer au nihilisme. Il est l’obstacle. Il interdit le passage. En cela, Emaz est proche d’André du Bouchet qui écrit notamment Dans la chaleur vacante : « Ce qui est tangible et noir entre les deux fenêtres, / comme le mur où j’ai fini ». Mais il faut, chez Du Bouchet comme chez Emaz, parvenir à passer outre. C’est en cela que la présence du mur ne répond pas à une présence en ces auteurs du nihilisme. Ainsi, Du Bouchet ajoute aussitôt après : « Tout flambe, tout recommence au-delà ». Mais est-il seulement possible d’atteindre cet au-delà du mur ? Rien n’est moins sûr. Alors, reste la possibilité de se situer au-dessus de lui, ce qui est déjà en soi un dépassement, et ce par l’écriture. Parlant du mur, on ne va pas outre cette présence, mais on la surplombe. On parvient à s’en détacher légèrement, en ne la subissant pas de plein fouet. On s’écarte du mur, mettant entre soi et lui une distance. C’est ainsi qu’il faut comprendre le vers suivant de Du Bouchet, présent dans le même recueil : « Au début de la poitrine froide et blanche où ma phrase / se place, / au-dessus du mur, dans la lumière sauvage ». Et Emaz de confier à la suite de Du Bouchet, au cours d’un entretien : « Alors écrire […] ? Cela ne résout rien, ne guérit pas ; je vois cela plutôt comme une mise à plat, une façon d’y voir un peu plus clair, de respirer un peu mieux. Une sorte de prise d’écart, de distance : je ne suis plus muet, j’essaie de dire pour moi et l’autre ce qui, d’habitude, nous fait taire. ». Ainsi, si le mur interdit le passage, il est en lui-même aussi, et ontologiquement, promesse de dépassement. Puisqu’il est obstacle, il appelle les gestes par quoi il se trouvera être vaincu en tant qu’obstacle. Il est expérience éprouvée douloureusement, écharde sous la peau, et naissance d’un désir de dépassement de cette expérience, au cœur même de celui qui la subit. Et si le dépassement n’a lieu que très légèrement, et ce par une simple distance opérée vis-à-vis du mur qui reste toujours là, présent, et dans le champ de vision et dans celui du ressenti, il s’agit toujours en définitive d’un dépassement. Si écrire était franchir le mur, alors écrire, cela serait ce qui résout, cela serait ce qui guérit ; or, non.

Ainsi, l’expérience du blocage – qui pourrait renvoyer au nihilisme –, si elle est incessante chez Emaz, demeure toujours le point de départ. « Après tout, le mur est une situation de départ », résume l’auteur dans Cuisine (tout est dans le « [a]près tout »). Le poème est l’énergie qui dépasse cette expérience, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, exprimer « ce muet là devant, à la fois évident, bloquant, sans nom », c’est le dépasser, quand bien même il ne s’agirait jamais chez Emaz de sortir par le poème du constat du blocage originel : écrire à partir du blocage, cela demeure toujours dépasser la situation de blocage. Dire ce qui est muet (et non pas seulement écrire pour sortir du silence), autrement dit dire ce qui n’arrivait pas avant à être dit, c’est retirer à ce qui est muet la situation d’empêchement douloureux à laquelle il nous contraignait et avec lequel il se confondait : inutile de gloser plus longuement là-dessus.

Ensuite, le poème dépasse cette expérience du blocage car il en fait quelque chose d’immuable, par la publication. Ainsi, si le poème se construit sur le friable, sur le transitoire, il devient ce qui dure, sans jamais se déliter, grâce au livre. Du moins idéalement, car est rivée au cœur de l’auteur la certitude comme quoi « à plus ou moins long terme » rien ne « restera », « pas même les poèmes ». Et Emaz d’ajouter face à Thierry Guichard : « Même la mémoire familiale ne remonte qu’à deux ou trois générations. Cette conscience de la perte irrémédiable est très ancienne chez moi. ». Et si Emaz dit à Tristan Hordé : « [S]i tu ne gardes pas un peu, ne serait-ce qu’à travers un poème, trace d’un événement, du vécu, il ne restera rien du tout. Même les poèmes, on n’est vraiment pas sûrs qu’ils tiennent longtemps… », il avoue dans Cuisine : « Je dois tenir sur mes livres ; il faut qu’ils tiennent. ».

Et quoi de moins nihiliste que cette attitude… Puisqu’on peut aller jusqu’à dire que le nihiliste, c’est celui qui n’écrit pas, ou qui, écrivant, ne publie pas ou renonce à publier, focalisé sur ce qu’il juge être l’inanité de « tout ceci » – « tout ceci » étant la rencontre avec un lecteur, des lecteurs possibles, dans la configuration du monde qui lui est contemporaine et qu’il refuse du fait de son mécanisme intrinsèque nauséabond et dans l’immuable de la vie qu’il rejette puisqu’elle est cernée par la mort, ce qui la rend absurde au plus haut degré. Du fait de « tout ceci », à quoi bon publier ?, répète le nihiliste. Et qui plus est de la poésie, geste lui semblant absurde par excellence, puisqu’elle n’est quasiment pas lue. Que la poésie soit si peu lue n’est pas une raison pour ne pas publier, nous dit Emaz, car l’écriture est ontologiquement partage. Et de constater face à Monique Gallarotti-Crivelli : « Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d’écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C’est fou ! On n’est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l’espoir pour la poésie, je n’ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s’est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l’économie, du tissu éditorial, du lectorat, pour qu’il ne puisse plus rien lui arriver. Son audience s’est fortement réduite, et elle continue à exister. Des gens continuent à inventer. De nouvelles formes voient le jour. Je pense à la diffusion de poèmes sur internet, par exemple. Donc l’espoir – on va parler d’un espoir raisonnable – existe. La poésie n’est pas un feu d’artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. ». Et de conclure : « Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie, pour renaître dès qu’elles redeviennent acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait. ». Il tombe en léthargie ? En réalité, il persiste. Et Emaz de préciser les choses dans une note inédite : « la poésie-lichen » est « minime et sans gloire, mais résistante et persistante là où plus rien ne pousse » (nous soulignons). Et c’est alors, face cette fois à Pierre Grouix et Yannick Mercoyrol, que resurgit l’image si prégnante du mur, et qu’elle trouve un nouveau sens : « S’il n’est pas facile d’écrire sans illusion, il serait encore moins simple de cesser et supporter en silence. Donc… J’aime à penser la poésie comme un lichen ou un lierre, avec le mince espoir que le lierre aura raison du mur. ».

Le lichen a une autre vertu encore. La confession que nous a laissée Baudelaire, c’est qu’il peut soigner. La recette nous est donnée dans Mon cœur mis à nu : « Faire tremper [125 grammes de] lichen, pendant douze ou quinze heures, dans une quantité d’eau froide suffisante, puis jeter l’eau. Faire bouillir le lichen dans deux litres d’eau sur un feu doux et soutenu, jusqu’à ce que ces deux litres se réduisent à un seul litre, écumer une seule fois ; ajouter alors […] deux cent cinquante grammes de sucre et laisser épaissir jusqu’à la consistance de sirop. Laisser refroidir. Prendre par jour trois très grandes cuillerées à bouche, le matin, à midi et le soir. Ne pas craindre de forcer les doses, si les crises étaient trop fréquentes. ». Emaz a pris la liberté de corriger cette recette, et de remplacer le sucre par la lucidité. « [P]oésie-lichen » et lucidité : la recette émazienne pour « rester debout ».

7 mars 2019

[Chronique] Benoît Casas, Précisions, par Bruno Fern

Benoît Casas, Précisions, éditions NOUS, Caen, collection « Antiphilo-sophique », 2019, 386 pages, 22 €, ISBN : 978-2-370840-63-9.

Une fois encore, cet ouvrage de Benoît Casas est celui d’un dévoreur de livres (1) qui tire la matière même de son écriture des textes qu’il a lus. D’autres que moi, ici ou là (2), ont déjà exposé la méthode utilisée, à savoir le montage de prélèvements uniquement issus de notes de bas de page, méthode qui fut inventée, comme le rappelle l’auteur lui-même, par Gérard Wajcman. Cela dit, au-delà d’une performance textuelle qui pourrait s’inscrire dans le cadre des jeux oulipiques, il s’agit d’une véritable réussite, aussi bien à l’échelle de chacun des textes (qui, tenant sur une seule page, comportent entre deux et douze énoncés) qu’à celle de l’ensemble qu’ils forment indéniablement, ce que la numérotation de chaque fragment vient souligner.

Bien entendu, le titre peut au moins se lire de deux façons : la première tient à la nature des éléments prélevés car en règle générale une note de bas de page sert à fournir des précisions qui, dans le cas présent, se rapportent paradoxalement à un vide puisque le texte de départ est absent et qu’en dehors de quelques exceptions il semble impossible de l’identifier ; la seconde renvoie au travail minutieux de l’auteur grâce auquel chacune de ces 2458 pièces a été insérée dans le mécanisme tout en y ménageant du jeu. De ce fait, le lecteur se retrouve face à une imprécision calculée ou, si l’on préfère, à une suite de calculs aléatoires – et il y a incontestablement plus d’un coup de dés là-dedans, Mallarmé étant présent tout du long, ainsi que Lucrèce, et ce dès les citations liminaires où est affirmée la volonté de (se) lancer pour inventer du neuf.

Sur les deux tiers inférieurs de chaque page – le tiers laissé en blanc correspondant au(x) texte(s) manquant(s) – sont donc disposées des lignes qui constituent un texte, ce dont peuvent témoigner plusieurs indices. Tout d’abord, on distingue souvent un début et une fin : par exemple, on passe de « 1326. Aux jours brefs : en hiver. » à « 1330. Aux jours longs : en été. » ou de « 1989. [« Erotica »] » à « 1996. Il y a du phallus dans l’air. » ; par ailleurs, d’autres textes présentent une forte cohérence thématique : ainsi le Witz pour celui de la p. 131. De plus, au fil du livre, on entrevoit de multiples lignes de force : l’amour, la mort, les questions politiques, la lecture, etc., sans oublier l’écriture mise en œuvre, tant nombreuses sont les allusions au protocole choisi et notamment à la disparition élocutoire de l’auteur qui en résulte, même si cette dernière est relative : « 1608. Le décentrement du sujet implique un « sujet vide », et non une fin (une disparition) du sujet. » En effet, si le corpus requis (où dominent la littérature, la philosophie, l’histoire de l’art et la psychanalyse), la récurrence de certains traits biographiques (par exemple, l’Italie et sa langue) et les partis pris (« 649. En particulier parce que le système hégélien n’a pas laissé d’éthique et, par conséquent, ne sert à rien. / 650. On peut adresser à la philosophie de Heidegger les mêmes reproches. ») évoquent l’individu singulier Benoît Casas, l’objectif d’atteindre, selon la fameuse formule de Gertrude Stein, « l’autobiographie de tout le monde », est régulièrement rappelé : « 621. C’est le va-et-vient incessant entre le particulier et le général. » ou bien encore « 1183. On pourrait étendre cette réflexion au statut mouvant de la personne dans le chœur antique grec, qui transite sans fin du nous au je. »

Cette fluctuation fondamentale est pareillement sensible dans l’intervalle plus ou moins grand entre chacun des fragments qui, pour certains, tendent à l’aphorisme (3) : on relève des suites apparemment logiques, voire syntaxiquement compatibles, comme si une phrase originelle avait été simplement segmentée (« 2419. Les formes pour les larmes. / 2420. Se séparent en une averse. / 2421. Et puis descendent de nouveau. / 2422. Presque comme toute chose »), mais également des enchaînements dont l’étrangeté donne d’autant plus matière à penser : « 801. La linguistique structurale consiste elle aussi à ramener toute propriété à une relation. » / « 802. « Le Néant condensé en Mystère, bulles du rien dans les choses… » / « 803. Elle dut alors traverser son propre manque de réponses. » Ces décalages permettent parfois de faire preuve d’humour : « 508. « Pris dans son tout, le langage est multiforme et hétéroclite. » F. de Saussure, Cours de linguistique générale. » / « 508. Le panettone est une brioche fourrée de raisins secs et de fruits confits. »

De ce livre « labyrinthe », « fourmilière », « poème-puzzle », « toile d’araignée », « fantastique magasin de bric-à-brac », qui ne saurait avoir de fin, le lecteur sait qu’il n’est heureusement pas près de sortir : « 135. La complète intelligence de ce qui suit exige bien sûr qu’on relise ce texte. »

(1) « 995. Quelle nourriture ! Riche en calories et en vitamines mentales ! »
(2) Voir les sites Sitaudis, Poezibao et Diacritik.
(3) Ce dont l’auteur est conscient, Lichtenberg étant cité à plusieurs reprises.

5 mars 2019

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 Premiers Signataires (6/6)

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages… [Lire/voir la 5e livraison]

P É T I T I O N N° 6

Aujourd’hui, il y a des pétitions sur tout et n’importe quoi; c’est lassant à la fin… et contre-productif.

Kazo Lantourney • Sienne Darnal • Monella Pian • Garistiane Marabalosa • Jaumian Hobéro • Gausse Loffrey • Léan Clotin • Ségotine Reille-Sapian • Jonoël Bogue • Bolème Lotrouden • Raphin Jaurest • Lhugues Lepernician • Taffel Loc-Mauzer • Ves Lambernau • Assone Raidier • Théron Bauchel • Brella Leviskian • Wizzen Ghopal • Guénolin Lebrioché • Talienne Lautiss-Manant • Torsteen Bodukk • El-Mector Khed • Shina Mongo • Azweik Jamin • Roussie Vanissian • Estrille Auzart • Babeliette Ponsert • Argelor Gondhi • Falba Majesquière • Bâ Kergé • Azabel Guessau-Duder • Beliew Debels • Godeline Chaussard • Nozette Volinet • Elvaz Guron • Uslav Brosztito • Fradic Lehardouy • Zabel Gobb • Fia Woude • Moseph Sabé • Pégo Lardy-Dochons • Scarfo Sass • Penn-Cilia Rockforty • Elfie Deskon • Digolin Gouillet • Agoss Forpak • Amaillane Mouriess • Lagette Laravanci • Scarpio Bouchesquier • Lud Manizel • Plote Hussi • Folia Falez-Douillon • Agane Herniat • Wilon Lhouque-Almy • Scipia Babouris • Abella Pépinier • Korzi Havassicot • Vira Larouelle • Bustine Chandillon • Kari Lekatangais • Dola Monaissant • Luxane Jandresquin • Twino Samer-Daron • Diouker Egton • Euxin Dhellespont • Tianette Brousselois • Réjus Larcia-Quarcino • Masachir Tadesquey • Dolain Petigot-Paré • Lô-Gwen Lelionnec • Horla Bedasquer • Sanh-Sun Lhoang • Lhutin Coliff • Luron Douigue • Loustin Malacaire • Smyrène Harengo • Phégor Wickann • Maudion Gesquel • Valdo Duc-Lebeurrant • Punias Fidd-Gorman • Uti Vuesz • Yot Bazarian • Sassi-Lunaire Mazalet • Kalam Rez-Daussel • Bel Okrout • Rimel Zanfarone • Gom Tampopino • Poïssa Benmaillouz • Fadel Cuette • Danis-Trom Lehibouyer • Frétine Laroidie • Gogof Pologuen • Guttie Schleiss-Olzein • Mosel Hoviuz • Sassetta Burnas • Mamo Adacam • Dal Parset • Jonalio Fracher • Elgott Persault • Zanie-Thoustra Schnitt • Alizer Mont-Lestaing • Loss Gahi • Farfala Massy-Delponno •

2 mars 2019

[Chronique] Olivier Domerg, La Méthode Vassivière, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, La méthode Vassivière, Dernier Télégramme, Limoges, 2018, 208 pages, 15 €, ISBN : 979-10-97146-09-2.

Décrire, un arc de cercle, sa trajectoire, de sa personne non de son regard, décrire resté transitif dans un halo pronominal, décrire de toute sa personne concentrée dans le regard, corps et âme, âme corps, et cependant décrire le paysage, s’y immerger, s’en transfuser. Anti-Robbe-Grillet, décrire en vers (de prose), décalés, en strophes ajourées pleine page : serait-ce cela la méthode Vassivière ?

À jeux de mots d’enjeu brassé corps accord, Domerg lance ses boutades lettrées qui touchent à présent à l’essentiel. Venu le temps de dresser de sa vue, de sa vie le mode d’emploi ?

De sa vue, de sa vision, ce que visionne en clairvoyance un sens que son contexte abstrait en concrétudes. En contre-ut de tous ses dièses. Entre ce qu’il voit, ce qu’il conçoit et ce qu’il imagine, les lignes de force et de fracture. Tout ce que l’ouïe plutôt en appoint (« hormis les chants d’oiseaux / […] et les rameaux brisés », « le froufrou de leurs ailes / dans les futaies ») l’odorat (presque) passé sous silence, ont infusé dans le regard. Purs poèmes, imprimés sur le blanc immense d’un paysage ouvert – en regard de l’œuvre de George Oppen. En résidence d’écriture au Centre international d’art et du paysage de l’île lacustre de Vassivière, sur le plateau de Millevaches en Limousin – reliée toutefois au rivage par une route, pas le château des cent-vingt journées.

« Dehors, / une telle beauté. » « Un arbre et non rien » – on ne se pose plus avec Leibnitz la question des questions qui réfute la vanité des vanités. Pourquoi quelque chose plutôt que rien tombe sous le sens, sous l’essaim des sens que prodigue le sens premier, la vue. « Platonique du plateau », non tectonique des plaques ni sa mise à plat. Platonicienne de plain-pied aplanissant Socrate.

Où « un paysage s’approfondit / de colline en colline », « la lumière semble sourdre du vert, / de sa diffraction / et de la qualité de ses nuances », du « duvet moelleux de la vêture limousine » – en un hymne à la vivante clarté qui rappelle celui de l’œuvre de Matisse dans une autre géographie. « Les arbres s’écoulent // et l’herbe est comme de l’eau / le long de l’asphalte. » À plein être pénètrent quelques « pépiements tôt le matin ». « Le lac, // réserve du ciel / en condensé ».

À force de se diffuser dans un paysage ouvert sur le moutonnement de collines par delà un lac, de réinventer l’horizon, le regard décrit une ellipse géante dont remontent des phrases denses, non elliptiques, qui déplacent les pions du réel ; décrire devient l’acte même d’écrire ; quelque chose a bougé, il y a poésie, la tautologie se fait suivant l’étymologie.

« Tu lançais ta ligne tels ces pêcheurs / le paysage prenait ou pas ». La relation au réel du poète démiurge s’est inversée, a tourné en caillé généreux, de cailloux de Poucet a semé l’itinéraire des saisons. Dans « les choses vêtues de ciel », « le lac éteint / couleur étain », au « Savoir incrusté / dans les collines massives », à « poèmes précis / comme le ciel bas », « Le mot / limpide comme les bois », « Yeux écarquillés comme les fleurs de cerisier ». En deux décennies d’écriture le paysage, ce vin vieux d’éternelle jeunesse, nectar cul sec dans l’ambroisie frayant son boyau entre deux talus, grand cru classé ou vin de soif qui désaltère l’inaltérable, a infusé en Domerg, pris de la bouteille, robe sépia ambrée de roux dans l’ambre gris du temps vécu, du temps retrouvé.

« Tu ne te perds pas dans la forêt, / c’est la forêt qui te trouve / perdu. » « Les arbres s’écartent ou cessent // et on débouche. » « L’abstraction, / tel un zoom avant. » « Toute cette enfance enviait / la rumeur de la forêt et du lac. » Deux mois d’immersion.

Des nombreuses citations de George Oppen qui parsèment l’ouvrage, peu ressortent (« le vide de voir » rapporté à la plénitude des choses), beaucoup rappellent du déjà lu.

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