Libr-critique

30 novembre 2017

[Texte] Olivier Matuszewski, N’importe où toujours au même endroit (5/8)

Nous remercions Olivier Matuszewski – que l’on retrouvera chez Fissile, Tituli ou Publie.net – de nous avoir donné quelques extraits d’un travail en cours qui se présente comme un objet poétique en français fautif et se distingue par sa fantaisie critique. [Lire le quatrième extrait]

Evite de là, veux-tu ! Evite-toi de là ! Et vite !

Evite les toits et ça ira – ou non dans l’air

Penche-toi et rentre (…) après intro

Penche-toi de là en cas d’intro-glycérine

Et range dedans au cas où veau perdu dans l’affolement de l’abattoir

Les cheveux poussent à travers l’âge

Les cheveux poussent tout debout les autres

Pas besoin d’âge pour se garder de tout

Je me lave le lac comme si chaque jour était un lundi 3 octobre

Je me rince l’œil nu dans une serrure

et quelque part entre mes jambes la science grandit

Ça fait maux, dit comme ça

Ça fait mauvais, un genre maudit de mauvais pli

Ça fait maudit mais pas maussade,

Pas comme mauvaise, pas comme façade

Il s’agit juste de faire la nique à l’infini imprononçable

J’exprime ma masse à grands coups d…

Vous n’iriez pas vous ?

Vous n’riez pas, avec la détente rigolarde

ruiner la première obstruction // scions / scions du bois

tandis que le loup y est pas !

Ainsi soyons !

Restons donc souple pour entrer mieux

dans tous ces vêtements ordinaires

J’ai inventé l’anti-chambranle !

Moi, j’mange de la brioche Vuitton et j’vous emmerde !

Où qu’vous voulez !

En ce moment,

même ou ailleurs ! 

28 novembre 2017

[Chronique] Matthieu Gosztola, La méthode de Thomas Ostermeier (Littérature et théâtre 4/6)

Ce quatrième volet shakespearien revient en détail sur la méthode de Thomas Ostermeier. [Lire/voir le 3e volet]

Interview imaginaire de Thomas Ostermeier, à partir de la conférence qu’il a prononcée le 23 juin 2015 à l’Académie des beaux-arts à Paris*.

 

– Pourquoi être devenu metteur en scène ?

 

[…] Je suis […] un spectateur devenu metteur en scène pour mieux comprendre le théâtre, les grands textes classiques, l’univers du théâtre, mais aussi moi-même, l’être humain. Comprendre – pour reprendre les paroles de Georg Büchner – « Qu’est-ce donc ce qui en nous fornique, ment, vole et tue ? »

Ensuite, une question me taraudait sans cesse : celle de savoir comment l’acteur devient lui-même le créateur de son propre art. Quelles sont les sources créatives dont disposent les comédiens dans leur intérieur ? Comment deviennent-ils les véritables auteurs de leur personnage ? Étudier les différentes méthodes de l’art de l’acteur au XXe siècle m’a passionné depuis les années de ma formation jusqu’à présent. J’ai d’abord commencé par m’intéresser à la biomécanique de Meyerhold. Ensuite, je me suis plongé dans le théâtre épique de Brecht et dans l’art de l’acteur au Berliner Ensemble. Lors de ma formation à la mise en scène auprès de Manfred Karge, je suis moi-même monté sur les planches du Berliner Ensemble, justement sous la direction de cette grande figure du théâtre brechtien en Allemagne. Enfin, j’ai étudié de près l’héritage de Stanislavski. Parallèlement à ces recherches, j’ai monté mon spectacle de fin d’études, Recherche Faust-Artaud, où j’ai tenté de réanimer le legs d’Antonin Artaud dans le théâtre actuel. C’était particulièrement difficile, car – comme vous le savez – Artaud a laissé derrière lui de nombreux textes et discours, poèmes, pièces… mais pas de véritable méthode ! Contrairement à Stanislavski, Meyerhold et Brecht qui, eux, ont écrit des textes méthodologiques sur les questions fondamentales de l’art de l’acteur.

 

– Parlez-nous de la méthode de Stanislavski.

 

 

[…] Le moment fondamental dans le travail avec l’acteur est l’analyse de la situation. Tous ceux qui s’intéressent au système de Stanislavski ont déjà entendu parler de l’importance des circonstances. Prenons comme exemple une scène du quatrième acte de La Mouette d’Anton Tchekhov**, celle où Nina revient voir Treplev. Les circonstances sont nombreuses et complexes pour chacun des deux personnages. Nina revient après avoir perdu son enfant, raté sa carrière d’actrice, avoir été trahie par Trigorine. Ses parents lui ont interdit de revenir sur le terrain familial, elle est à la campagne depuis deux semaines et se promène chaque jour dans la forêt des heures durant, le temps est terrible, il fait froid… voilà quelques circonstances de la situation de Nina. Quant à Treplev, il se sent seul : sa mère et Trigorine sont revenus à la campagne à un moment inhabituel, pendant l’hiver, à cause de l’agonie de Sorine. Il ressent une rivalité réciproque avec Trigorine et fait face à une profonde crise de sa vocation et de sa carrière artistiques. Reste à trouver comment cette somme d’informations peut servir à déclencher le jeu créateur de l’acteur. Bien sûr, Nina a froid, il pleut, Konstantin est tout seul, etc. Mais quel type d’action entre les deux personnages cela implique-t-il ? On touche là à une chose essentielle dans la méthode de Stanislavski, qui n’est pas bien traduite aujourd’hui : il parle de la circonstance majeure, fondamentale, dominante, maîtresse. Toutes ces circonstances ne déclenchent pas forcément un jeu ; pour cela, il faut trouver une situation qui pousse l’un des personnages à agir, c’est-à-dire une situation dramatique. Une situation qui confronte le personnage à quelque chose qui le force à l’action. Et le langage, les paroles sont autant d’actions selon cette méthode. Ce sont des outils dont dispose le personnage pour modifier la situation à laquelle il est confronté. Dans cette scène de La Mouette, ce qui pousse Konstantin à agir est le bruit qu’il entend à la fenêtre : Nina a frappé et a aussitôt couru se cacher. Konstantin, dans un premier temps, ne la reconnaît pas, Nina tremble, elle est trempée par la pluie. Lorsqu’il la reconnaît, il voit qu’elle est complètement déstabilisée, beaucoup plus maigre qu’auparavant, etc. Il est dans une situation qui le force à agir : à la sauver, en l’occurrence.

Le rôle du metteur en scène est de trouver une situation telle que chacun des personnages sur scène soit forcé d’agir, de tenter de répondre à la situation, de la résoudre. On retrouve chez Stanislavski aussi ce que j’appelle « aiguiser les circonstances » (die Umstände verschärfen) : parfois, il peut être utile pour l’acteur d’amener quelques circonstances à leur extrême, de les exacerber. Cela s’avère porteur notamment lors des premières répétitions. On peut alors se concentrer surtout sur les sensations et éviter les concepts cérébraux. Cela permet de rester concret et de garder les deux pieds sur terre. […]

 

– Parlez-nous maintenant de la technique de Stanford Meisner.

 

[…] J’ai découvert sa méthode il y a à peu près trois ans et depuis, je me suis perfectionné auprès de ses élèves de New York qui ont importé sa méthode en Europe. Meisner a imaginé un exercice très simple. Deux acteurs se tiennent face à face et s’observent réciproquement avec attention. L’un d’eux prononce une phrase simple, tirée de l’observation de son partenaire ; par exemple : « Tu es triste. » L’acteur en face répond : « Oui, je suis triste. » Le premier répète alors : « Oui, tu es triste » et le second lui répond de nouveau. Et ainsi de suite, vingt, trente, cinquante fois. Dans une deuxième phase de l’exercice, le second acteur répond par la négative : « Non, je ne suis pas triste. » Et de nouveau, on répète le dialogue quelques dizaines de fois. Ensuite, on enchaîne avec une autre affirmation. C’est tout. Quels sont les objectifs de cet exercice, quels sont ses avantages ? Premièrement, les acteurs sont obligés d’être complètement dans l’instant présent et absolument à l’écoute de leur partenaire, car ils ne savent pas ce qui va se passer deux secondes plus tard. Si les acteurs sur scène ne savent pas ce qui va se passer l’instant d’après, alors le spectateur devient de plus en plus attentif. Ce sont des moments où le spectateur retient son souffle : que va-t-il arriver ? Deuxièmement, le jeu de l’acteur provient tout entier du jeu de son partenaire. La source de la créativité, c’est l’autre, celui en face. Dans le travail d’un acteur sur son rôle, le risque est de très vite devenir obsédé par soi-même. C’est très compréhensible d’une certaine façon : l’instrument de l’acteur, c’est lui-même, et la question de comment faire fonctionner cet outil a déjà été posée par Diderot. La réponse de la technique de Meisner à cette question est : regarde l’autre, écoute-le, il t’ouvrira un royaume de possibilités. Chaque acteur est différent et chaque acteur est différent chaque soir ; il s’agit d’échanger des impulsions et l’énergie du moment. Ainsi l’action de l’acteur devient-elle en réalité de la réaction : à l’autre, à la situation… Et cela correspond d’autant plus à notre vie quotidienne ! Le troisième intérêt de cet exercice est qu’il repose en grande partie sur le rythme et la musicalité. L’acteur ne réagit pas uniquement à ce qu’il voit et entend ou à l’énergie qu’il reçoit, mais aussi aux changements de volume du partenaire, à ses changements de tonalité, de rythme, etc. C’est comme s’ils jouaient d’un instrument à deux. Le jeu ne se situe alors plus du côté de l’un ou de l’autre des acteurs, mais entre eux, au milieu. […]

 

– En quoi le travail sur le rythme est-il primordial ?

 

[…] J’ai été élève d’un acteur qui, lui, avait été formé par un acteur de Meyerhold. Tout le travail de Meyerhold est basé sur des principes musicaux, notamment le rythme. Il était fasciné par l’application de ce mode d’expression au théâtre. Cela peut paraître assez étonnant de nos jours, où les monteurs de clips vidéo ont habitué les spectateurs à suivre des narrations très rapides, tandis que la plupart de ce qu’on voit sur les scènes théâtrales d’aujourd’hui se déploie selon un rythme très lent. On dirait que les metteurs en scène ont perdu le groove ! […] Si le théâtre va mal aujourd’hui, cela a à voir avec cette question des rythmes et des vitesses. Cela ne veut aucunement dire que le théâtre devrait copier les vitesses effrénées que nous impose notre quotidien. Le rythme est une alternance du rapide et du lent, un fragile équilibre entre les deux. Une rapidité permanente va ennuyer le spectateur autant qu’une lenteur constante.

 

– Une question qui vient du public, maintenant. (Se touchant l’oreillette avec l’index de la main gauche.) Que conseilleriez-vous à un apprenti comédien malmené par le trac ?

 

[…] [L]a peur fait partie intégrante du théâtre. Monter sur scène suppose maîtriser son trac. Et c’est pour cela qu’on admire les acteurs, car ils ont le courage d’être vus avec leur fragilité, avec leur peur, avec leur corps et leur âme. Ils sont prêts à montrer cela aux autres. Un bon metteur en scène doit arriver à aider les acteurs à surmonter le trac, à oublier la peur dans la salle de répétition. Il faut créer une ambiance créative malgré le trac, oublier même qu’on est sur scène. L’idée de Meyerhold de la partition musicale tient au fait de trouver pour l’acteur un objet sur lequel il peut se concentrer : il faut que je fasse ceci, puis un pas vers là, puis je m’assois, etc. Lorsqu’il est concentré sur les actions, il oublie la peur. Toutes les méthodes des grands metteurs en scène de l’histoire du théâtre sont au fond des méthodes pour combattre la peur.

 

– Que souhaitez-vous dire en guise de conclusion ?

 

[…] Selon ma vision du théâtre, il n’existe pas une formule unique, universelle, pour trouver la solution d’une scène. L’art et la manière dont les acteurs interpréteront la scène dans la représentation dépendront de la lecture pour laquelle nous nous serons décidés au cours des répétitions. Cette lecture découle de plusieurs choses. D’un côté de la situation de la scène, de l’autre de la personnalité du comédien, c’est-à-dire avant tout de ses expériences : dans les actions des hommes, qu’est-ce qu’il lui semble important de représenter ? Quel est son rapport envers son partenaire, envers le personnage de celui-ci et la manière dont il l’interprète ? La scène prendrait une forme différente avec un autre partenaire, car le comportement devrait aussi être une réaction aux particularités de l’autre. Cela veut dire que, dans le meilleur des cas, l’équipe élabore et construit par le travail un regard commun sur l’univers de la pièce, regard qui découle, de manière causale, des personnalités qui y participent et de leurs expériences. Ainsi le spectacle entier pourrait-il se résumer à une question : est-il vraiment possible que le monde se représente de la manière dont nous le ressentons ? La complexité des différents ingrédients d’une situation dramatique – à savoir la situation de la pièce, le cadre esthétique, les personnages qui y participent – donne naissance à une expression très subjective et personnelle. […]

 

– Il vous reste moins d’une minute.

 

[En définitive], il s’agit de se retrouver soi-même dans l’autre. Parce que la notion de l’autre est menacée actuellement. Ce que j’essaie de construire avec mes acteurs dans la salle de répétition est le fait que le vrai moment de théâtre n’est pas à l’intérieur d’un individu, mais entre un moi et l’autre. Dans le théâtre, mais aussi peut-être dans la société en général, on a oublié de regarder l’autre, de reconnaître son existence. Si on retrouve la différence, elle peut nous faire grandir. Il faut reconnaître cette différence et l’apprécier.

 

* Ostermeier était invité à diriger un atelier pour les étudiants du Conservatoire national d’art dramatique dans le cadre des chaires internationales du Labex Arts-H2H, laboratoire d’excellence des arts et médiations humaines rattaché à l’Université Paris-8 et financé par le programme Investissement d’avenir (ANR-10-LABX-80-01), couplé au projet « Les processus de transmission et d’échanges dans la direction d’acteurs », porté par Jean-François Dusigne avec l’Université Paris-8 et le Conservatoire national supérieur d’art dramatique (cf. l’indispensable ouvrage suivant : Thomas Ostermeier, Le Théâtre et la peur, traduction de Jitka Goriaux Pelechová, préface de Georges Banu, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2016).

 

** Troublante et forte mise en scène (du 20 mai au 25 juin 2016, à l’Odéon), – avec Bénédicte Cerutti, Marine Dillard, Valérie Dréville, Cédric Eeckhout, Jean-Pierre Gos, François Loriquet, Sébastien Pouderoux, Mélodie Richard, Matthieu Sampeur, – qui, du fait et de la vie qui s’en exhale (et qu’elle exalte en catimini), et de la tristesse réelle, en douceur, des acteurs, m’a arraché des larmes.  

 

→ À voir : Professeur Bernhardi de Schnitzler (adaptation : Ostermeier et Florian Borchmeyer), mise en scène d’Ostermeier (Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin) au théâtre Les Gémeaux de Sceaux, du 23 novembre au 3 décembre 2017, avec une scénographie du talentueux Jan Pappelbaum. Avec Jörg Hartmann, Sebastian Schwarz, Thomas Bading, Robert Beyer, Konrad Singer, Johannes Flaschberger, Lukas Turtur, David Ruland, Eva Meckbach, Damir Avdic, Veronika Bachfischer, Moritz Gottwald, Hans-Jochen Wagner, Christoph Gawenda et Laurenz Laufenberg.

27 novembre 2017

[Chronique] Maurice Lemaître, Fin de tournage, par Guillaume Basquin

Guillaume Lemaître, Fin de tournage, éditions Paris expérimental, été 2017, 104 pages/191 illustrations, 35 €, ISBN : 978-2-912539-51-9.

Voici un livre conceptuel. Mais un livre conceptuel qui serait aussi un délice pour l’œil. Souvent, les livres conceptuels manquent de sensualité pour la rétine ; rien de tel, ici. Mais regardez :

Mais pourquoi ce titre, Fin de tournage ? Entre 1985 et 1990, date à laquelle l’artiste termine ce film « suggéré », ou « inachevé », Maurice Lemaître non seulement envisage la fin du cinéma (déjà !), mais en plus considère la fin de sa propre œuvre cinématographique : « J’étais très déprimé… pas très bien… Et je pensais que ce serait mon dernier film. » Cet essai de film, initialement présenté sous le titre de Vies de M. B. (à partir de son vrai nom, Maurice Bismuth) et composé de diapositives principalement tirées de films de la Nouvelle Vague filmées au banc-titre, ne satisfait pas le ciné-artiste ; il décide alors de le reprendre totalement, en intervenant sur les diapositives sous différentes formes : « retouches, maculages, interventions graphiques et plastiques » ; puis il y ajoute, comme bande-son, un entretien humoristique (« — Est-ce que le son aura un rapport avec le film lui-même ? — Voyons Hélène… Vous me voyez faire un son synchronique ? ») et grave (« une invitation à une œuvre ouverte, qui serait alors cette véritable cathédrale de vision en liberté que je rêve encore de faire ») à la fois avec Hélène Richol. L’ambition du cinéaste est de faire une Œuvre Totale, pas à la manière un peu grandiloquente de Wagner, mais « dans laquelle toutes les dimensions pourraient s’exalter indépendamment les unes des autres », y compris ­— pari réussi! — dans ce  livre que vous tiendrez bientôt entre vos mains. Livre qui reprend de façon imprimé ses différents éléments (sa bande-son, et sa bande-image), mais disposés autrement : en variant la taille et la disposition des photogrammes sur le livre apparaît la possibilité de multiplier les images hypergraphiques. Expanded Cinema ! (Le cinéma sort de la salle.) « C’est l’œuvre en marche. » Lemaître précise : « Je suis engagé dans une œuvre écrite, imprimée, dessinée, peinte parfois, dans la poly-notation. » Comme ici :

 

Ou là :

 

Le rêve de Lemaître ? Inviter la salle et les spectateurs à participer au son du film. Que tout le monde participe ! « Soit sur la bande si l’on rajoute des bandes, soit dans la salle lors de la projection, ou même à part la projection du film… » « Tout le monde fait partie de Vies de M. B., le monde entier [en] fait partie. » Il ne vous reste plus, mon lecteur, qu’à surveiller la prochaine projection de Fin de tournage, maintenant que celle au Studio des Ursulines (haut lieu historique des expérimentations cinéphiliques extrêmes !), le mardi 21 novembre à 20h30, dans le cadre d’une « Scratch Projection », est déjà passée.

 

 

24 novembre 2017

[News] Libr-automnales

Jusqu’à demain soir, deux événements recommandés par LIBR-CRITIQUE : Carte blanche aux écritures indociles Al dante ; festival MidiMinuit 2017…

 

â–º CARTE BLANCHE AUX ÉCRITURES INDOCILES
Magma Performing Theatre en partenariat avec les Éditions Al Dante présentent

Lectures – Performances au Théâtre de l’Échangeur à Bagnolet
Du 23 au 25 novembre 2017 à 19h00

DUREE 30 min
Suivi à 20H30 du spectacle ALCOOL de et par Nadège Prugnard.
http://www.lechangeur.org/event/alcool/


À l’occasion de la publication de M.A.M.A.E et autres textes, Nadège Prugnard et les Éditions Al Dante invitent quelques-uns de leurs complices pour une carte blanche.

COMPLICES INVITÉS :
> mardi 21 novembre : Les étudiants de l’École Supérieure d’Art Dramatique Avec la langue de Nadège Prugnard
(extraits et fragments du livre M.A.M.A.E & autres textes)

> jeudi 23 novembre : LAURENT CAUWET à partir de son livre La domestication de l’art, avec le poète Justin Delareux
Laurent Cauwet est responsable de la cellule éditoriale Al Dante (publication de livres, journaux d’interventions poétiques et/ou politiques, organisations de rencontres, festivals et autres manifestations, ouverture de l’espace culturel autonome Manifesten/ Marseille…) depuis 1994.

Né en 1987, Justin Delareux développe une oeuvre polymorphe, contextuelle dans le domaine des écritures, opérant des liens, des collisions, entre la création littéraire, plastique et sonore. Il cherche la justesse dans le geste et dans l’adresse. Directeur de publication et agent de liaison pour la revue PLI.

> vendredi 24 novembre : A.C HELLO à partir de son livre Naissance de la gueule (auteure performeuse)
A.C. Hello pratique la performance et/ou la lecture sur scène. Crée des situations. Elle dessine, peint et écrit. Elle a publié dans de nombreux fanzines et revues (papier ou internet, dont Overwriting, Chimères, Armée Noire…). Expose également. Un passage (rapide mais efficace) dans le collectif L’Armée noire. Elle crée la revue « Frappa » en 2014, revue multimédia visible sur le net, et qui a vocation à exister également en version papier.

> samedi 25 novembre :> AMANDINE ANDRE Impossessions primitives à partir de son livre Quelque chose
Amandine André a créé en 2005 la web radio « À Bout de Souffle » . Elle est co-fondatrice de la web revue « La vie manifeste » (philosophie, politique, littérature, poésie) – un espace d’activisme intellectuel aujourd’hui incontournable sur la toile – qu’elle anime toujours. Elle a écrit de nombreux textes et entretiens sur la danse et publié « Cercle des chiens » (in Attaques, Al Dante, 2012) »
Entrée 6€

â–º Le temps fort de MidiMinuitPoésie #17 aura lieu samedi 25 novembre au lieu unique. Douze heures de lectures, lectures-concerts et performances invitent le public à naviguer dans les univers variés des auteurs, éditeurs et artistes invités.
Entrée libre toute la journée, sauf pour la création inédite réunissant Saul Williams et Mike Ladd à 20h30 samedi 25 novembre.

Avec : Saul Williams & Mike Ladd, Tracie Morris, Les éditions Warm, Stéphane Bouquet, Ply, la revue Nioques et Jean-Marie Gleize, Benoît Toqué, Eva Niollet, Les Fernandez, Nicolas Vargas, Perrine Le Querrec & Ronan Courty, Sophie Loizeau, Thomas Chapelon.

La programmation en détail sur www.midiminuitpoesie.com

23 novembre 2017

[Livre – chronique] Violaine Schwartz, J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte, par Jean-Paul Gavard-Perret

Violaine Schwartz, J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte, P.O.L, novembre 2017, 176 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-4425-4.

Présentation éditoriale

Lola ne sait plus si elle est Lola vraiment, ou Lilou, sa sœur jumelle. Laquelle des deux a été tuée par leur père ? Ou bien empoisonnée par leur mère ? Et ces parents, morts, qui reviennent la martyriser, sont-ils uniquement des créations de son esprit dérangé ? Et cette peur qui envahit tout ? Et ce curieux médecin qui l’enfonce dans sa pathologie ?

« Dis-moi la vérité. Elle est où la vérité ? À l’intérieur ou à l’extérieur de ma tête ? Elle est dedans ou dehors ? Qu’est-ce qui compte le plus ? Le dedans ? Le dehors ? Elle est où, la vie réelle ? Tout est mensonge. Dis-moi que je suis réelle. Dis-moi que mes souvenirs sont réels. Puisque je m’en souviens, c’est qu’ils existent dans le réel de mes pensées. Et comment je m’appelle dans le réel ? Et dans le réel de mes pensées ? » Cette pièce violente, habitée, met en scène un huis-clos familial et mental.

La cage (chronique de Jean-Paul Gavard-Perret)

Une nouvelle fois Violaine Schwartz propose une « opération poupée ».  Selon différentes séances de « poses ». Le vent de mélancolie et de doute souffle. De doute surtout. D’autant que Lola la narratrice, si elle n’est pas tout à fait une autre, n’est pas vraiment elle-même. Il se peut qu’elle ait été tuée par son père ou enfermée par sa mère. Pas de quoi en faire une choucroute, mais un livre : oui.

Toutefois, nous ne sommes pas ici dans le genre « heroic fantasy » en dépit non seulement de revenants mais de leurs fantômes…. Pas question donc de prendre appui sur une telle réalité. Car le sol glisse. Et la pièce est ensemencée de mauvais conseils et de « fake news » comme on dit aujourd’hui. Mais sans savoir d’où ils viennent . Au dedans d’une tête malade ?  Ou de dehors ?

Ce qui est sûr : la narratrice devient de la chair fraîche pour son médecin. Même si de lui ou d’elle qui pourrait dire qui a le plus peur ?  Qui sont les chats et les moineaux ? Bref les « choses » échappent. Et pas seulement elles. Reste un huis-clos où l’enfer n’est pas forcément  les autres. La pièce parle et ne dit rien. Ou l’inverse. Elle berce de chimères dans un babil d’une classe dangereuse et faussement primaire. Il y a un goût de cendre dans la bouche d’une tête qui part en vrille. On peut toujours se rassurer qu’il n’existe là que des blagues. L’auteur en rit sous cap.

19 novembre 2017

[News] News du dimanche

En cet avant-dernier dimanche de novembre, vos RV de la semaine : Emmanuèle Jawad et Tracie Morris à Paris ; Laurent de Sutter à Lille ; autour de Pierre-Yves Soucy à Paris ; Vincent Kaufmann et Gisèle Sapiro à la Maison de la poésie Paris ; le Festival des Non-Alignés à La Générale (Paris 11e)…

â–º A l’occasion de la parution Hard Korè, Poèmes de Tracie Morris aux éditions Joca Seria, et dans le cadre du colloque « Le corps du traducteur », Double Change et la Fondation des Etats-Unis vous invitent à une lecture de Emmanuèle Jawad &Tracie Morris : jeudi 23 novembre à 19h
Grand Salon de la Fondation des Etats-Unis
15 Boulevard Jourdan
75015 Paris
(RER Cité Universitaire / tram cité universitaire)

Entrée libre

Tracie Morris sera traduite en français par Abigail Lang, Vincent Broqua et les étudiants de Master de traduction littéraire de Paris Diderot

Emmanuèle Jawad sera traduite en anglais par Barbara Beck

La lecture est organisée par Double Change (www.doublechange.org) dans le cadre du colloque « Le corps du traducteur » (programme ci-dessous)

Tracie Morris lira également dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie à Nantes, le 25 novembre 2017.

â–º Samedi 25 novembre : rencontres à Paris (15H-17H) et à Lille (17H30)

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â–º Samedi 25 novembre, Maison de la poésie Paris à 17H30 : Vincent Kaufmann et Gisèle Sapiro, Profession écrivain : ce que les médias font à la littérature

« Profession écrivain : ce que les médias font à la littérature »Dans son essai, Vincent Kaufmann développe une approche volontairement corrosive : si l’écrivain veut exister sur la scène littéraire, sommé de se conformer aux impératifs du spectacle, il doit accepter de comparaître devant les médias, d’avouer ce qu’il est, d’attester son authenticité. Or, ce choc culturel intervient au moment même où l’auteur se trouve « déprofessionnalisé » par l’émergence des réseaux sociaux et l’injonction qui lui est faite de se soumettre au jeu de l’interactivité. En contrepoint, la vaste enquête dirigée par Gisèle Sapiro et Cécile Rabot apporte une somme de renseignements sur les conditions d’exercice du métier d’écrivain aujourd’hui en France. Alors même que l’activité d’écrivain tend à se professionnaliser, les auteurs connaissent une précarisation. Pour subvenir à leurs besoins certains exercent un autre métier, d’autres multiplient les activités connexes : lectures, débats, résidences, ateliers… Ces activités impliquent des échanges avec d’autres médias, théâtre, cinéma, musique… Quel est le rôle de ces interactions dans le processus de reconnaissance littéraire ?

À lire – Vincent Kaufmann, Dernières nouvelles du spectacle – (Ce que les médias font à la littérature), Seuil 2017. Profession ? Ecrivain, sous la direction de Gisèle Sapiro et Cécile Rabot, CNRS éditions, 2017.

â–º Samedi 25 et dimanche 26 novembre : salon, discussions, débats, présentations, exposition, happening autour des pratiques artistiques non alignées.

  • La Générale, 14 avenue Parmentier 75011 Paris. A partir de 14h le samedi, jusqu’à 23h. Le dimanche de 10h à 21h.
  • Entrée libre
L’AN 0 du festival non-aligné(e)s [FNA] sous-titré Cellule(s) dormante(s), lève un coin du voile sur une partie immergée ou sous-exposée des pratiques symboliques contemporaines, pour autant qu’en effet, « seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sombre intimité et reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »
Ergo, poursuit Giorgio Agamben, la « voie d’accès au présent a nécessairement la forme d’une archéologie » qui, détourne intempestivement « la lumière, hors de sa fonction d’illumination du présent, vers l’assignation de l’infini, de l’invisible, de l’inatteignable », comme Jean-Luc Marion en convient lui aussi.Le [FNA] prend acte de ce que les institutions (et le marché dont elles dépendent sous peine de mort désormais), sont respectivement l’arbre et son ombre qui cachent la forêt. Le festival inventorie donc, dans un lieu coopératif par excellence, des pratiques artistiques, symboliques ou savantes, minoritaires ou dissidentes qui, inscrites à la limite de la lisibilité institutionnelle et/ou de la solvabilité marchande, s’avèrent indifféremment :
alternatives (an)alphabètes anaparachroniques – autonomes – émancipatrices – expérimentales – (im)personnelles marginales – singulières, &c.Le [FNA] veut ainsi rendre possibles des :
 agencements – complicités – dé(con)structions – perruques – sabotages – rhizomes – solidarités – subversions – &c.
qui, inactuels, inédits & cosmopolites, s’étendent à perte de vue quelque part dans l’inachevé ou dans l’ineffectué…

Une proposition mise en scène
par Jean-Charles Agboton-Jumeau, critique d’art,
& Laurent Marissal, peintre.

Aucun texte alternatif disponible.

avec :

Carla Adra
Amicale franco-chinoise Echanges
et développement (AFCED)
Edith Azam
Alexandre Balcaen
Luc Bénazet
Hervé Binet
Laurent Buffet
Markus Butkereit
Benoit Casas
Laurent Cauwet
Sandrine-Malika Charlemagne
Guillaume Clermont
Melissa Correia
Davyctoire
Pierre Déléage
Alain Deneault
Christian Edziré Déquesnes
Damien Dion
Pierre-Olivier Dittmar
Pierre-Evariste Douaire
Bruno Elble
Anais Enjalbert
Epos257
Et n’est-ce* &/et
Emmanuel Ferrand
Jérome Fino & Antoine Rivière
Free Fermentology Foundation (FFF)
Steve Giasson
Jérôme Gontier
Grosso Modo
AC Hello
Cathy Heyden
Isidore Isou
January 5-31, 2009
Benjamin Jean
Laurent Lacotte
Liu Jin’an
Djamel Kokene
Clara Lecadet
antoine lefebvre éditions
Lefevre Jean Claude

les lemms
Sébastien Levassort
Patrice Loubier
Christophe Manon
Tom Marioni
André Marissal
Carole Marissal & David Foucaud
Richard Martel
Emo de Medeiros
Antoine Moreau
Laura Morsch-Kihn
Muscle
Olivier Nourisson
Aurélie Noury
Joseph Paris
Pierre Phillibert
François Potier
François Poyet
Anne Querrien
Claude Queyrel & Pascale Stauth
Hubert Renard
David Renault
Research and Destroy
Alexandre Rolla
Evan Roth
Roland Sabatier
Aurore Scotet
Zalia Sékai
Marie Sénat
Bagayogo Souleymane
karen elaine spencer
Jean-Marie Straub & Danièle Huillet
Myriam Suchet
Tai-Luc & C°
Tian Hua
Mathieu Tremblin
Vladimir Turner & OndÅ™ej Mladý
David Vasse
Vincent & Feria
Moo-Chew Wong
Benjamin Chaignon Zariel

(liste non exhaustive à ce jour…)

16 novembre 2017

[Chronique] Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort (poésie complète), par Christophe Stolowicki

Mina Loy, Il n’est ni vie ni mort. Poésie complète. Traduit de l’anglais par Olivier Apert. Éditions Nous, Caen, septembre 2017, 320 pages, 24 €, ISBN : 978-2-370840-42-4.

De cérébralité prodigue, stature passionnelle, se jouant des avant-gardes, Mina Loy (1882 – 1966) de son nom d’auteur, née Mina Gertrude Lowy, métissée de juif et d’Anglaise comme le diamant, ballerine de l’intellect, Madame Teste. Féministes, encore un effort, dit-elle. Peintre connu, longue, délicate, spirituelle, retorse, entre futurisme et dadaïsme misant d’atout la carte de sa cristalline beauté, dans le mare nostrum atlantique à trois points cardinaux, Paris, Florence, New York, dédaignant les plus célèbres pour se lier d’amour indissoluble à Arthur Cravan le boxeur insolent, veuve inconsolée – elle se taille à vif, à facettes de poésie verticale ou abrupte un habit, un scalpel, une loupe qui découd, irradie la langue. Dans la traduction magistrale d’Olivier Apert, ainsi qu’un parfum fort en son flacon d’avers éclatant le mur de langue.

 

En hommage au père migré de Hongrie « au paradis    de la livre sterling / où le juif domestique    / au lieu / du knout    est fouetté par les langues », entée d’entame elle fait battre au pas de deux le cœur de son métissage comme seul le poème, par touches de blancs et de vif d’arythmie cardiaque ; de largesse dans la lucidité, les mots dans les yeux. « Ainsi [] la rose / qui fleurit / dans le flot rouge / au flanc du Christ /s’épine-t-elle des calculs / propres à la descendance / de l’antique Jéhovah ». De mère puritaine, « essuyant  / sa rose paralysie / sur l’aube de la raison » (l’apex du traducteur). Nantie de siècles « l’enfant ne trouve aucune nouveauté dans les choses / seulement dans les mots / mystérieux ».

 

Tout en ricochets, plus lierre que volubilis creusant d’encoches le réel ; happant la balle au bond en tessons d’intériorité, jamais peut-être la poésie verticale, lâchant son mot à mots comme d’une fronde, n’a caillouté Poucet d’aussi implacable intelligence ; pierreuse alternée de plages et de criques qui « donne chair / au mot » projectile, « Iris / translucide / qui déplace / son / interstice / irradiant » de blancs en verve, de blanc en neige floculant ; dans sa désinvolte gaîté de haut voltage, voltige à grands écarts de grand escient, sautillant de vers en vers à la marelle de part & d’autre de ses scintillants ruisseaux ; dansante boxeuse à la manière de son amour décochant les railleurs crochets d’un savoir long ; dans les aléas de la modernité frayant sa ligne d’entre-deux ô où « compromis / Entre le perpendiculaire et l’horizontal / quelque vagabond s’adosse ».

 

Quand dans un « filet à papillons de nuit / de métaphores et de miracles [] des ornithologues / observent le vol / d’Éros obsolète », une éthologie du dicible capte des limbes les traits essentiels à retentissements millimétrés, en « essuyant la sueur inflorescente ». Renonçant à retrouver Arthur Cravan vivant, à l’instar d’Hölderlin Scardanelli elle ensevelit dans un silence avare les trente dernières années de sa vie, se repliant dans une méticulosité pointilleuse à tâtons subliminaux. Dans le quartier pauvre de Bowery quelques scènes de la vie new-yorkaise aussi compassionnelles et distanciées que la parisienne de Baudelaire. Quand le « présent troque / un  réel improbable / contre la sur-évidence de l’irréel », le surréalisme mis à nu.   

 

15 novembre 2017

[Chronique] Matthieu Gosztola, Mettre en scène Richard III (Littérature et théâtre 3/6)

Le personnage éponyme de la pièce de Shakespeare Richard III, dernier de tous les Plantagenêts, « s’avance sous les feux », comme un figurant « de la nuit qui dormait en chacun de nous », pour reprendre la formulation de Daniel Mesguich dans Estuaires (Gallimard, collection Hors série Littérature, 2017). « Si l’acteur, sur la scène, s’avance masqué », – et c’est le cas, chez Thomas Ostermeier, de Richard, avant la visite nocturne des spectres –, « c’est pour que mieux se démasque à lui-même, assis dans la salle, le spectateur. »

« Les personnages de théâtre ne sont pas. Ou, s’ils sont, remarque avec justesse Daniel Mesguich – et cela s’applique parfaitement à certains personnages de Shakespeare, parmi lesquels figurent, en bonne place, Hamlet et Richard –, ce n’est que de se faire les révélateurs (comme on dit en photographie) de ces forces mystérieuses que nous sommes, que nous devenons. Sur les théâtres, ces choses (qui ne sont pas des choses) – ces spectres, ces flux d’êtres, ces lignes improbables (et chaque nouvelle mise en scène leur donne, par de nouveaux acteurs, visage nouveau) – s’avancent soudain en pleine lumière devant le spectateur désaveuglé (la lumière s’étant, dans la salle, éteinte sur lui, c’est la condition), et lui montrent enfin – c’est le moment de la re-présentation – telles prises de figure (comme on dirait « de parole ») de l’infigurable en lui… en nous. Car aussi l’opération se fait, au théâtre, en commun. En propre, et en commun. »

La première représentation répertoriée d’un Richard III de Shakespeare date du 16 novembre 1633, par les Comédiens du Roi, à la Cour, devant Charles Ier et la reine française Henriette Marie.

Marqua fortement les esprits David Garrick, qui devint immédiatement célèbre en 1741, dans ce premier rôle, « pour son geste de terreur "sublime" en Richard III hanté sous sa tente, à la veille de Bosworth, qui lui valut d’être immortalisé par William Hogarth dans une toile de 1745 » (Musée de Liverpool).

Plus récemment, il y eut Ian McKellen – Gisèle Venet s’en souvient avec émotion –, « seul en scène dans Acting Shakespeare, en 1977, sur la scène de l’Odéon à Paris, vêtu d’une banale chemise, sans accessoire, sans grimage, on pourrait dire sans grimace […], [qui] incarnait tour à tour Roméo, Hamlet, Antoine, César, Macbeth, puis [qui], soudain, par le simple rehaussement d’une épaule, une torsion légère du cou, un effet de bascule à peine marqué d’une hanche, […] devenait instantanément ce Richard contrefait qui laisse filtrer des mots trop précis d’un texte entre des lèvres soudain mal ajustées, les chargeant d’une cruauté inouïe. »

Beaucoup plus récemment, il y eut, à Chaillot, la vision pétrie d’intelligence d’Ivo van Hove – cela restera l’un de mes hauts souvenirs liés au théâtre –, vision d’une acuité sœur de la plus grande sensibilité (sincérité) qui soit (servie magnifiquement par la scénographie et les lumières de Jan Versweyveld), avec la fin (l’aboutissement) de Kings of War (Chaillot, du 22 au 31 janvier 2016), spectacle né tout à la fois de Henri V, de Henri VI et de Richard III, avec une traduction de Rob Klinkenberg et une adaptation de Bart van den Eynde et Peter van Kraaij (production Toneelgroep Amsterdam, coproduction Barbican à Londres, Théâtre National de Chaillot, Wiener Festwochen à Vienne, BL!NDMAN à Bruxelles, Holland Festival à Amsterdam et Muziektheater Transparant à Anvers).

Pour en revenir à la scène de l’Odéon, il y eut la mise en scène de Thomas Jolly, que j’ai détestée (platement illustrative, gratuitement ludique, dévoyant – en le noyant dans des flots de musique outrée ponctuée par des faisceaux lumineux nés du goût du metteur en scène pour Star Wars – l’intégrité du texte de Shakespeare, alors même qu’il l’a – Ô paradoxe ! – conservé dans son entier…), du 6 janvier au 13 février 2016. Et, du 21 au 29 juin 2017, la reprise (déjà évoquée) du Richard III « de » Thomas Ostermeier, directeur de la prestigieuse Schaubühne de Berlin (voir un aperçu de la saison 2017-2018 ici) – en allemand surtitré –, avec Thomas Bading, Robert Beyer, Lars Eidinger, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Eva Meckbach, David Ruland et le musicien Thomas Witte, – reprise que j’ai adorée (Avignon fut le lieu de sa création, en 2015).

La réussite – extrême – du Richard III « d’ »Ostermeier tenant à l’alliance, si féconde, entre le metteur en scène et « son » comédien Lars Eidinger, qui ne joue pas – à proprement parler – Richard, mais Lars jouant Richard. Ce faisant, il illustre la définition que Daniel Mesguich donne du comédien : « Tout acteur qui entre sur le théâtre n’est plus tout à fait une personne. Il est une indécision, si l’on veut, entre acteur et personnage ».

Combattant, de tout son corps, de toute son âme (mais avec douceur : la douceur qu’incarne une apparition dans sa vérité), le quatrième mur, Lars Eidinger permet à Ostermeier d’affirmer (dans Le Théâtre et la peur, traduction de Jitka Goriaux Pelechová, préface de Georges Banu, Actes Sud, collection Le temps du théâtre, 2016) : « […] la scène sans s’abriter derrière le quatrième mur stanislavskien laisse les courants circuler, permet aux énergies d’éclater au vu et au su de la salle. Nous sommes également impliqués […] ». Lars Eidigner permet à Ostermeier de faire du spectateur « un partenaire et non pas un destinataire », et de faire du théâtre un art du moment.  « Ce qui m’intéresse de plus en plus, confie ainsi le metteur en scène à Georges Banu, c’est l’art du moment, dans le sens où je rêve de retrouver la vérité du moment sur scène. Augenblickskunst : l’art de l’instant. L’utopie, c’est une vraie rencontre sur scène, entre les personnages, avec les acteurs, où, à partir du rythme de la scène, à partir de la situation, à partir de la joie d’être sur scène, il naît un oubli d’être sur scène ; c’est alors que la "vraie" rencontre avec la situation, avec le partenaire, avec le public peut avoir lieu. Cela se déroule au temps présent sur la scène et ne peut pas être calculé auparavant dans la salle de répétition. En même temps, il faut le cadre, l’échafaudage construit pendant les répétitions, pour atteindre cette liberté de l’instant où l’acteur se trouve dans cette situation de l’oubli. »

Interagissant avec les individualités qui composent le public, les poussant à toujours plus de regard, plus d’écoute, offrant – en leur permettant, par ses agissements et ses paroles, de prendre charnellement conscience de l’épiphanie d’un présent qui est présence pleine et pleinement nourrissante – le spectacle d’un homme « prenant le risque d’échouer » (comme il le confie lui-même au micro de France Culture le 23 juin 2017) dans ses – pour le moins – audacieuses improvisations, Lars Eidinger rend toujours justice au texte qu’il sert, puisqu’agissant comme il le fait, dans la façon qu’il a de volontairement abdiquer le surmoi (comme en témoigne son absence – accomplie – de gêne), il rejoint l’essence même des personnages auxquels il semble avoir voué sa vie : Richard et… Hamlet. Je me souviendrai ainsi longtemps, très longtemps de la reprise d’Hamlet (du 19 au 29 janvier 2017) au théâtre Les Gémeaux de Sceaux (magnifique ouverture !), reprise au cours de laquelle Lars Eidinger a interrogé un spectateur, avant de venir se battre avec Laërte : « Avez-vous peur ? », et ayant cueilli cette réponse : « non », il a ajouté : « moi, j’ai peur. On a tous peur. C’est pour ça qu’on est là », répétant : « On a tous peur. C’est pour ça qu’on est là ». Peu de temps avant, il avait fait circuler un micro, puis avait questionné, dans une lenteur et une douceur conquises, telle et telle personnes : « Est-ce Hamlet qui blessa Laërte ? », avant de reprendre : « Est-ce Hamlet qui blessa Laërte ? […] / Si Hamlet pour un temps est absent de lui-même [If Hamlet from himself be tane away], / Et n’étant pas lui-même a des torts pour Laërte, / Hamlet n’y est pour rien. Il répudie cet acte. / Qui l’a fait ? Sa folie. […] » (traduction de Jean Malaplate, José Corti, 1999).

Aucune de ces mises en scène n’a encore pu être découverte par vous ? « Toutes les mises en scène passées de ce texte, [La Tragédie de Richard III] (et celles des autres textes aussi bien, car s’il n’y a, aujourd’hui, à lire que ce texte, et rien hors les mots même qui le constituent, ce texte est un texte, et, à ce titre, un monde entier connecté à tous les autres textes, ces autres mondes entiers), toutes les mises en scène donc – et quand bien même on les croirait "mortes" –, bruissent encore, pour qui tend l’oreille, dans les coulisses, dans les cintres, et sous les planches de la scène. Toute mise en scène, toujours, se souvient » (Daniel Mesguich).

Aller plus loin :

Thomas Ostermeier, entretiens avec Sylvie Chalaye, Actes Sud, collection Mettre en scène, 2016 (Ostermeier revient sur sa formation à Berlin, entre beaux-arts, musique et art dramatique, sur ses expériences à la Baracke, sur ses compagnonnages comme sur ses influences croisées).

Ostermeier backstage, traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen et Frank Weigand, L’Arche, 2015 (passionnant livre d’entretiens, au plus près de l’homme, du créateur).

– Ivo van Hove, la fureur de créer, Les Solitaires Intempestifs, collection Du désavantage du vent, 2016 (avec des contributions d’Ivo van Hove, Georges Banu, Anaïs Bonnier, Christophe Candoni, Simon Hagemann, Christine Hamon-Siréjols, Tiphaine Karsenti, Chloé Lavalette, Florence March, Frédéric Maurin, Edwige Perrot, Romain Piana et Éric Ruf). 

12 novembre 2017

[News] News du dimanche

Vos RV à venir : agenda de Jean-Michel Espitallier ; rencontres à la Maison de la poésie Paris (Allonneau/Vazquez ; Anne Savelli) ; 15e salon des éditeurs indépendants à Paris ; Elsa Dorlin à Manifesten (Marseille)…

â–º Agenda de Jean-Michel Espitallier :
SHE WAS DANCING (avec Valeria Giuga, Lise Daynac, Aniol Busquets, Roméo Agid)
– 4-9 novembre. Résidence de création, CCN Belfort.
– 16 novembre, Nantes (musée d’art)
– 21 novembre, Nantes (Théâtre universitaire)
– 7 décembre, Paris (Carreau du Temple)
♦ En écoute : deux pièces sonores (« Comptes africains » et «l’ibiscus n’est pas un animal ». Festival Feuilles d’automne, Institut français, Tokyo (avec Anne-Laure Chamboissier).

â–º Vendredi 17 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris

â–º L’Autre Livre, 15e salon des éditeurs indépendants : du vendredi 17 au dimanche 19 novembre 2017
Espace des Blancs Manteaux
48 rue Vieille du Temple
Paris 4e — Métro Hôtel de ville

400 auteurs pour 170 éditeurs, parmi lesquels :
– Atelier de l’Agneau (B 04) ;
– Le Cadran ligné (B 07) ;
– Dernier Télégramme (C 16) ;
– Le Grand Os (B 07) ;
– Le Lampadaire (A 01-03) ;
– Lanskine (B 15) ;
– Maelström (B 01) ;
– Nous (A 14) ;
– éditions de l’Ogre (D 22) ;
– Publie.net (stand B 25), avec Anne Savelli, Joachim Séné, G Franck et Lou Sarabadzic.
– Tinbad (A 25)…

 

â–º Jeudi 23 novembre à 20H, Manifesten (59 rue Thiers – 13001 Marseille) : discussion avec Elsa Dorlin, Se défendre.

Se défendre. Une philosophie de la violence est un livre publié chez Zones éditions. Un livre d’Elsa Dorlin. Un livre pour penser et la violence et les techniques d’autodéfense.
Avec cet ouvrage Elsa Dorlin met au jour un dispositif de pouvoir qui légitime la défense pour certain-es et l’interdit pour d’autres. C’est tout une généalogie de ce dispositif qui se déplie dans le livre à partir des thèses de Jon Locke et qui trouve son expression concrète dans la violence raciste des suprémacistes blancs et dans la pratique des justiciers vigilants.
Mais ce livre c’est aussi une histoire des tactiques défensives des corps tenus dans la violence. Une histoire de l’autodéfense. Une histoire de celles et ceux qui n’ont pas légitimité à se défendre. Techniques d’autodéfense des suffragistes anglaises, techniques d’autodéfense du Black Panther Party For Self-Defense, techniques d’autodéfense en Europe de l’Est par les organisations juives contre les pogroms, autodéfense dans le ghetto de Varsovie, patrouilles d’autodéfense queer…
En s’appuyant sur les analyse de Franz Fanon, Elsa Dorlin, s’intéresse à la manière dont le sujet politique fait irruption dans le fait de retourner la violence et de ne plus la subir. Ce livre est donc aussi une histoire politique du déploiement d’un muscle. Ou comment la proie devient sujet.
A écouter sur le site laviemanifeste.com un entretien avec Elsa Dorlin > http://laviemanifeste.com/archives/11584
Elsa Dorlin est professeure de philosophie politique et sociale au département de Science politique de l’université Paris VIII. Elle a notamment publiée en 2006, La Matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française.

â–º Vendredi 24 novembre à 20H, Maison de la poésie Paris : rencontre avec Anne Savelli animée par Sébastien Rongier

Depuis « Fenêtres open space » Anne Savelli arpente les espaces urbains et sa mémoire, liant son intimité aux lieux de la ville. Avec « Décor Daguerre » et « À même la peau » parus en 2017, l’œuvre d’Anne Savelli se poursuit et s’intensifie. Nous parlerons donc de ses livres, de ses projets, de ses collaborations d’écriture et de ses vies numériques qui tissent un vrai monde littéraire contemporain.

Soirée proposée par remue.net

À lire – Anne Savelli, « Décor Daguerre », éd. de l’Attente, 2017 – « À même la peau », publie.net, 2017.

tarif : 5 € / adhérent : 0 €



10 novembre 2017

[Chronique] Libr-critique dans l’espace des revues (work in progress)

Au moment où de nouveaux entrants dans le champ des revues organisent un débat fort intéressant lors de ce 27e salon de la revue (RV demain après-midi), fort de ses douze ans d’expérience, Libr-critique s’interroge et lance quelques lignes de fuite réflexives…
[Pour entrer dans l’univers de LC : Cinq mises à jour ; vidéo-lecture : JAVA is not dead ; dreamdrum 20 (Déjeammes/Lespinasse) ; Autour de Doc(k)s ; FT, « Subversion TM«  ; vidéo Expoésie 2009 (Lespinasse) ; entretien Courtoux ; Annie Ernaux : en soi et hors de soi ; Libr-@ction 10 (Desportes) ; « Ã‰crire après » (Le Pillouër/Thumerel) ; Entretien Prigent/Jugnon ; « La Poésie est ma petite amie » (vidéo Boisnard/Courtoux)… + 2150 posts environ…]

En attendant Nadeau et Diacritik – le magazine qui met l’accent sur la culture –, revues numériques récentes qui regroupent de très bons professionnels pour proposer des dossiers, chroniques et entretiens sérieux et informés, lancent le débat en ces termes : « Pourquoi créer sur internet de nouveaux espaces dédiés à la critique ? Quelles libertés – nouvelles ? retrouvées ? – ces médias numériques offrent-ils au regard des supports papier ? Engagent-ils des formes renouvelées du discours critique ? Reçoivent-ils en partage la légitimité qui s’attache aux journaux papier ? Et en miroir, échappent-ils à la suspicion qui entache parfois ceux-ci ? Entre gage d’indépendance du regard critique et fragilité économique, comment peuvent-ils assurer leur pérennité ? »

Au reste, précisons le projet de Diacritik : « Pour rompre avec la critique « classique », celle que l’on aime détester. Pour prendre les lecteurs, les spectateurs, les visiteurs… pour ce qu’ils sont : des lecteurs, des spectateurs, des visiteurs qui ne nous ont pas attendus pour être eux-mêmes critiques devant un spectacle, un film, une émission, après lecture d’un livre. Faire de la critique autrement, parler de la culture, tout simplement, échanger. Porter un autre regard sur les Å“uvres, changer de point de vue – au sens strict du terme – en faisant un pas de côté. »

Avant que d’en venir à nos cinq points réflexifs, rappelons les questions essentielles que posait Christian Prigent à ses jeunes amis revuistes dans son essai Salut les modernes : « quels héritages révisent aujourd’hui vos revues ? quels effectifs inspectent-elles ? de quel spectacle (satirique) sont-elles la scène improvisée ? quelle est cette actualité à la fois méticuleusement recensée et invinciblement évincée dont elles sont à chaque fois le résumé mouvant, approximatif, décalé ? que font-elles passer, c’est-à-dire circuler et mourir, dans la vie habituée, dans la vie toujours-déjà agonisante du monde artistique et « culturel » ? À quoi servent, chers amis, vos revues ? » (P.O.L, 2000, p. 39). Ces questions sont toujours d’actualité et s’appliquent, bien évidemment, aux revues numériques. Et ces autres, sans ambages : en quoi y aurait-il renouveau de la critique dans les espaces numériques dès lors qu’on se borne à la littérature patrimoniale dans des dossiers bien sagement ficelés ? qu’on verse dans l’éclectisme cuculturel, le confusionnisme du Tout-culturel ? vos revues numériques, que servent-elles ? C’est ici que résonne la mise au point très libre et critique de Laurent Cauwet dans son récent brûlot, La Domestication de l’art. La culture n’est rien d’autre qu’un « instrument de contrôle et de conquête des populations » : « Ce n’est plus le contenu ici qui importe, mais la contribution à un spectacle généralisé où communier ensemble signifie intégrer l’ensemble« … « Alors oui, lorsqu’on entend le mot culture, aujourd’hui, il serait peut-être temps d’apprendre à sortir son revolver » (La Fabrique éditions, octobre 2017, p. 12-13).

1. Revenons tout d’abord sur la mutation qu’introduit dans le champ pratique des internautes la collusion au sein du label choisi entre les champs sémantiques de « libr(e) » et de « critique ».
Pour décrire synthétiquement les pratiques des internautes, y compris dans la sphère culturelle, on peut s’appuyer sur la trilogie conceptuelle : libertéimmédiatetégratuité. Sur internet, le sentiment de liberté explique la prédominance d’un discours spontané qui prend la forme d’écritures-exutoires (journal intime – que cette invention technologique permet d’illustrer facilement -, poésie sentimentale et naïve – pour reprendre la terminologie de Jean-Claude Pinson -, divanitations diverses…) ou de réactions épidermiques (commentaires « Ã  chaud », polémiques, etc.). Quant à l’immédiateté, elle a souvent pour corollaire la facilité. Car la migration vers internet s’effectue avant tout au plan pragmatique, qu’il s’agisse de mettre en ligne des informations, de courtes chroniques, des documents écrits, sonores ou visuels (à consulter et/ou à télécharger). Il n’est évidemment pas question ici de nier l’intérêt de la libre circulation des savoirs (fonction didactique), mais plutôt de constater que, dans les domaines intellectuels et artistiques priment les fonctions de divertissement et de thérapie (expressions spontanées) ou les seules fonctions informative et documentaire. Cette relation immédiate à un medium de l’immédiateté s’accompagne en outre d’un sentiment de gratuité, au sens économique, certes, mais aussi philosophique : le flux numérique nuit à la densité doxique, au poids éthique et ontologique des prises de position ; autrement dit, sur internet, la quantité et la célérité des échanges favorisent la superficialité, le désengagement, voire l’irresponsabilité. Cette logique des flux permet de comprendre pourquoi l’espace des blogs répertoriés comme « littéraires » – labellisation qui, à elle seule, est un complexe objet d’étude sociogénétique – est en fin de compte régi par une puissance homogénéisante.

Le postulat en germe dans le label « Libr-critique » : il ne saurait y avoir de liberté sans médiation réflexive (sans réflexion ni réflexivité, donc) ; de projet créatif sans négativité critique. De sorte que les principales rubriques sont consacrées à des travaux très élaborés, qu’ils relèvent de la critique, de la recherche (universitaire ou non), ou encore de la création textuelle ou numérique ; qu’est requis l’engagement pleinement assumé de tous les auteurs ; que les membres de la rédaction sont censés prendre la distance critique nécessaire à toutes leurs prises de position, y compris dans les espaces réservés aux commentaires.

→ Comment prétendre offrir des « critiques libres » et être dans le Marché ? et donner dans la spontanéité irréfléchie ?

2. LIBR-CRITIQUE affirme sa résistance face aux trois lignes dérivantes qui nuisent à l’autonomie du champ littéraire, et en particulier à la spécificité de son espace de circulation restreinte (celui des écritures exigeantes et/ou expérimentales). Concentrons-nous sur la traduction dans cet espace-là  du consumérisme ambiant. La première forme spécieuse est une espèce de laisser-aller marchéiste  qui s’est développé à grande vitesse : mettons sur le Marché les produits labellisés « littéraires » les plus variés, et le Marché rendra son verdict, c’est-à-dire fera le tri. La deuxième ressortit à un fonctionnalisme esthétique primaire qui a pour corollaire un aquoibonisme critique : à quoi bon les élucubrations critiques, seul vaut ce constat = ça marche ou ça ne marche pas ; ça résiste ou ça ne résiste pas. Et basta ! La troisième n’est que l’accentuation de la précédente : le défaitisme critique, ou, pire, sa capitulation (que peut-on ajouter au simple plaisir de lecture ? aux propos de l’auteur, qui, n’est-ce pas, est le mieux placé ? à la quatrième de couverture et au dossier de presse, qui, non seulement sont produits par des personnels de plus en plus qualifiés, mais en outre arborent les recommandations les plus diverses ?)…

Le point commun entre ces trois positions – en partie favorisées par l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs (auteurs, commentateurs, attachés de presse, etc.) en phase avec la logique libérale et quasiment dépourvue de culture théorique – est le fantasme d’une communication directe entre auteurs/textes et lecteurs dont l’origine est à rechercher du côté de la pensée dominante. En ces temps de culture-pour-tous, non seulement le lecteur est un consommateur comme un autre, mais en outre sa modélisation est conforme à ce parangon que constitue l’homo economicus : doté de toutes les compétences et dispositions requises, il est autonome… en théorie, bien sûr.

Si, bien évidemment, la théorie ne génère pas forcément de la « bonne littérature », si la lecture n’est pas l’apanage de la critique et si, par ailleurs, le critique ne saurait être le détenteur patenté du sens de l’œuvre – ou de sa vérité, comme on voudra –, il n’en reste pas moins vrai que toute Å“uvre d’importance présuppose une nouvelle relation pratique et théorique aussi bien au monde sensible qu’au monde social et à la sphère littéraire, et qu’il est d’autant moins aisé d’en rendre compte qu’elle est le plus souvent complètement implicite et que l’auteur ne peut nous servir de recours puisque n’en ayant pas lui-même une conscience claire. Qui plus est, qu’appelle-t-on littérature si ce n’est l’ensemble des pratiques et des théories ? Qu’est-ce que la littérature sans une théorie poétique ou une théorie de l’histoire littéraire ?

→ LIBR-CRITIQUE n’est pas un simple inventaire de textes et de créations diverses ; son objectif n’est pas de mettre à disposition et de présenter des produits qui correspondent à l’éventail des goûts actuels – n’est ni d’être éclectique, ni de prétendre à l’exhaustivité.

3. Libr-critique a donc été créé contre les dérives liées à ce nouveau medium qu’est internet et aussi, comme toute véritable entreprise, pour combler un manque : celui d’un no man’s land libre & critique qui, en tant que lieu d’édition et de réception, défende les pensées atypiques et les écritures exigeantes ; d’un lieu alternatif interdisciplinaire qui soit ouvert, indépendamment de toute chapelle et de toute mode, à toute contribution inédite aux plans formel et thématique. C’est dire que, même si nous sommes sensibles à la modernité carnavalesque et nous optons pour une certaine conception du postmoderne (en particulier dans les domaines des créations sonores, visuelles et multimédia), nous n’avons pas d’a priori, et que notre seul refus concerne les formes usées, qu’elles soient « traditionnelles » ou « modernes », voire « postmodernes ». Cette restriction n’est pas sans conséquence, puisque, de fait, elle élimine la majeure partie des Å“uvres produites – publiées ou à publier. Elle présuppose bien évidemment de notre part un jugement motivé : c’est en fonction de notre expérience, de nos savoirs et compétences que nous estimons caduques certaines formes-sens (je reviendrai ci-après sur le problème de la valeur). Mais le plus important c’est que Libr-critique, récusant systématisme, univocité et unidimentionnalité, crée un espace dont le mode de fonctionnement est décentralisé : non seulement les membres de la rédaction sont libres de leurs contributions, mais encore et surtout le chantier collectif qu’offre le site suit les lignes de fuite que constituent les projets et propositions d’intervenants extérieurs, les diverses manifestations auxquelles nous sommes invités, les works in progress… Aussi peut-on parler d’espace dialogique ou d’espace communicationnel (Habermas).

→ Contre les flux entropiques, Libr-critique est ainsi un lieu multipolaire – et non pas groupusculaire comme à l’époque des dernières avant-gardes – dont l’objectif est, tout en se gardant de l’éclectisme et en veillant à l’équilibre entre endogène et exogène, de faire circuler des objets formels et conceptuels, de produire des réactions polynucléaires, des interactions épiphaniques… On le voit, au moyen d’un mode de libre circulation, il s’agit d’éviter l’institutionnalisation qui guette toute revue, du moins à un moment donné : sa périodicité, sa reconnaissance, le fonctionnement de son comité de rédaction, ou encore le poids symbolique de ses membres, sont autant de facteurs qui la font souvent tomber dans une logique d’appareil, la transformant en machine factuelle et hégémonique (une fois réifiée sa finalité – esthétique, philosophique, etc. -, elle devient un objet sans objectif, objet commercial donc).
À une époque de restauration littéraire, dans le prolongement de toutes les initiatives qui, depuis la Belle Époque, proposent des alternatives au circuit de production commercial – des revues artisanales aux revues en ligne, en passant par le Mail Art -, Libr-critique résulte de la volonté d’opposer des machines désirantes et pensantes à la machinerie consumériste qui cancérise tous les mondes habitables, y compris l’univers culturel, la forte énergie dissolvante à la force d’inertie pétrifiante (le moléculaire au molaire, pour le dire à la façon de Deleuze et Guattari), les résistances vivisonnantes et centrifuges aux puissances homogénéisantes et centripètes.

4. Libr-critique doit encore sa raison d’être au vide laissé par la critique journalistique comme par la critique universitaire. Annexée par la logique et la logistique commerciales, la première se borne le plus souvent au seul faire-vendre, ignorant les productions du pôle de circulation restreinte, pratiquant l’amalgame ou défendant des produits interlopes, et devenant de plus en plus insignifiante, ne serait-ce que par la réduction de l’espace attribué dans un état du champ où la littérature est une valeur en chute libre. Quant à la seconde, bien qu’elle se soit considérablement développée et transformée, elle relève encore d’une temporalité différée, fait encore globalement prévaloir le savoir sur le savoir-faire et se révèle encore en partie affectée par cette double postulation : soit elle peine à opérer le passage des valeurs sûres de la littérature classique et moderne aux contemporains qui s’efforcent de s’extraire du système normatif pour construire l’horizon à venir, se réfugiant alors dans l’indifférence ou des postures conservatrices ; soit, pour s’être convertie trop rapidement à la littérature en train de se faire, elle tombe dans ces travers de prosélytes que sont l’enthousiasme naïf et le ralliement spontané aux valeurs dominantes, ou retombe dans un conservatisme endémique tendant à privilégier les œuvres lisibles.

→ Dans ces conditions, Libr-critique a pour vocation de mettre au service de la littérature actuelle, non seulement les savoirs les plus variés possibles (universitaires ou non), mais encore de véritables « manières de critiquer » (formule de Francis Marcoin avec qui j’ai lancé en 2001 la collection du même nom aux Presses de l’Artois). Ce qui revient à combler le déficit propre au double système critique en place par le fait même de combiner savoir et savoir-faire, actuel (chroniques approfondies sur les nouvelles parutions) et inactuel (dossiers et articles de recherche sur des problématiques plus générales, transhistoriques).
Ici encore, il faut se prémunir contre toute simplification abusive. C’est justement parce que nous nous inscrivons dans l’économie des biens symboliques que, dans un état du champ où, d’une part, la saturation du réseau entraîne l’invisibilité et l’éphémérité des œuvres non formatées, et d’autre part, la culture de la gratuité est devenue majoritaire, faire connaître (dimension économique) et reconnaître (dimension symbolique) une œuvre sont les deux aspects indissociables d’une même lutte en faveur d’une conception de la littérature fondée sur la valeur.
Avant que de revenir sur cette fameuse question de la valeur, précisons que, si nous sommes l’un des rares lieux à recenser de nombreux ouvrages publiés par ceux que l’on nomme les « petits éditeurs » – conformément au postulat selon lequel la valeur des Å“uvres n’est en rien proportionnelle à la surface médiaticommerciale de son lieu d’édition -, inversement, nous ne nous interdisons pas d’écrire sur des textes lancés par des lieux économiquement importants (filiales de grands groupes, « grands éditeurs »).

5. Dans un monde anomique, en quoi peut bien consister la valeur littéraire ? Par valeur littéraire, j’entends, non pas la totalisation des qualités intrinsèques de l’œuvre, mais le jugement qualitatif que portent légitimement sur les productions et les positions les seuls acteurs spécifiques du champ (critiques et écrivains principalement), qui, en mettant à distance la doxa, en fonction de leurs seules dispositions et compétences, examinent dans quelle mesure telle ou telle posture modifie l’espace littéraire contemporain – c’est-à-dire la production auctoriale et éditoriale, la réception critique et publique -, voire se prononcent sur l’innovation formelle, éthologique ou conceptuelle de telle ou telle œuvre.
Reste qu’il nous faudra de plus en plus rendre compte d’objets non identifiés, car le processus de sortie de l’ »Å“uvre » comme du label « littéraire » a tendance à s’accélérer depuis la fin du siècle dernier : s’ils échappent à la « valeur littéraire », ils n’en relèvent pas moins d’une description immanente, d’une évaluation sociogénétique, voire d’un premier jugement sur leur portée/originalité.

9 novembre 2017

[Double chronique] Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain / la pose de l’écrivain arrivé, par Jean-Paul Gavard-Perret et Fabrice Thumerel

Voici deux lectures contrastées du dernier livre d’Olivier Cadiot : libr-critiquement vôtre, donc…

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 2, P.O.L, octobre 2017, 256 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4173-4. [Sur le tome I]

Olivier Cadiot : l’inter-position de l’écrivain /Jean-Paul Gavard-Perret/

Séduit – voire plus – par le brio et la truculence littéraire du tome I de cette Histoire de la littérature récente, le lecteur s’attend forcément à un coup d’éclat. Mais c’est un peu comme lorsque nous est signifié tout le bien que l’on pense d’un film : sa vision reste toujours en deçà de l’attente espérée. Bref le tome II laisse (un peu) sur notre faim. Le livre reste une sorte « d’imitation » de l’ouvrage antérieur, il en reprend certains chemins.

Certes le propos change quelque peu : il s’agit d’une nouvelle version des conseils à un jeune poète. Mais qu’on se rassure : Cadiot ne fait pas du Rilke. Et il rappelle que devenir écrivain est plutôt vain : « détruisez les livres que vous êtes en train d’écrire », rappelle judicieusement le maître. Et de préciser qu’il ne s’agit de reprendre l’écriture uniquement « la tête vide, sans images, sans souvenirs, sans cartes et sans histoires », en guise et propédeutique au métier d’écrivain. Ce qui fait de l’auteur une sorte de Léautaud post-moderne.

A cette aune judicieuse, Cadiot évacue de facto 90 % de la littérature. Preuve que – malgré tout – le tome II reste « édifiant ». L’auteur y demeure plurimorphe, poète, nouvelliste, essayiste battant la campagne littéraire à hue et à dia dans une uchronie que le temps chérit. Sur ce plan il ne peut être que suivi.  L’auteur apprend à acquérir une méfiance envers la mécanique littéraire. Chez lui jamais de pastel ou de régularité. Aucune sécurité au milieu des flammes. Mais le rire devient moins fréquent et l’émotion plus incisive que dans le volume précédent.

Pas question pour autant de bouder notre plaisir. D’autant que sous sa « morale » (qui n’en est pas une) Cadiot laisse pointer comme disait quelqu’une « une certaine solitude », de même que l’aliénation et la haine induites par une façon de dire qui n’est qu’une instance fictive de la fiction elle-même et où les prétendus auteurs montent en épingle leurs propres souffrances comme si c’était là le nec plus ultra d’une écriture qui « angote » à qui mieux mieux.

L’avantage d’une telle mise en pièce tient au fait qu’elle n’est jamais le fruit d’une quelconque frustration. Le texte à sa manière devient un western complètement à l’ouest. Cela reste rassurant. Certes, dans ce grattage et essorage le plaisir n’est plus du même ordre que dans le premier tome de notre bon oncle moins d’Amérique et de ses cases que d’un Neverland. Mais eu égard à ce que la critique encense journellement et les livres retenus pour les prix littéraires, pénétrer dans cette histoire revient à avancer en ce qui bouillonne sous son couvercle.

Cadiot plante ses spatules à griffes dans le gras de la littérature pour qu’elle suinte son surplus d’extrême-onction, sa surestimation d’elle-même et sa peur de tout ce qui dérange. Bref, l’auteur refuse la littérature Témesta et caramel mou. Il rappelle  que l’écrivain doit d’abord accomplir l’invention de son lecteur plutôt que de l’endormir sous des histoires qui ne tiennent pas debout mais qu’il estime d’équerre avec ce qu’espère un public. Celui-ci peu à peu déserte. Il est de bon ton d’accuser l’état du monde, les médias et les vicissitudes. Est-ce suffisant pour régler un problème récurrent : à mesure que la littérature avance, elle n’est lue que par les ménagères de plus de soixante ans. Cadiot résiste et s’insurge contre l’écriture à varices.

Olivier Cadiot : la pose de l’écrivain arrivé /Fabrice Thumerel/

Le premier volume était un non-événement. Le second, ad nauseam : afféteries, minauderies, coquetteries… Fini les enfantillages, quand on est devenu un Monsieur ; et de plastronner dans les médias, en se gaussant des écritures "expé"… On est trop sérieux quand on a 27 ans (et plus) de carrière : vos ailes-de-géant vous emportent au-dessus de la mêlée…
En voie de consécration, Cadiot se sollersise (1) : à quoi bon les écritures expérimentales ? à quoi bon la lourdeur démonstrative des universitaires ? La légèreté, rien que la légèreté… et la subtilité. Un art de dire des petits riens qui en disent long… C’est plaisant. Dans l’air du temps. C’est court, facile à avaler… ça virevolte, ça scintille… Idéal pour vos conversations culturelles de salon ! Rien de tel pour briller en société ! Rien d’étonnant, donc, à ce que la presse et le demi-monde littéraire en aient fait des gorges chaudes…

Quelle meilleure définition de ce gros et pesant mot, "littérature", que celle-ci : "une reliure entre des feuilles d’êtres – cet écheveau de sensations, qui attire, crochète, soude tout ce qui vous arrive" (p. 224) ? Quant à la poésie : "Un truc de princesse et de dragon, la poésie, si on y réfléchit bien" (21)… Du grand art, on vous dit. Et parfois, on flirte avec le génie : vous voulez écrire ? Rien ne sert de verser dans les techniques habituelles… "Ce qu’il faut faire : brutaliser ses tentatives d’expression, leur faire rendre gorge, les greffer à d’autres de force, les halluciner, les déployer, les piquer, les infiltrer, ou, au contraire, inciser pour libérer leurs humeurs secrètes. Le but c’est qu’elles se vrillent et qu’elles puissent, guéries, changer de phrase en avançant – un lasso, une spirale en l’air" (194). Inspiré, non ?

(1) On ne pourra pas accuser l’auteur de ces lignes de ne pas connaître le parcours littéraire d’Olivier Cadiot : entre autres, on pourra lire "Signé R. Le dossier Robinson d’Olivier Cadiot".

[News] Festival Ritournelles #18

Le Festival Ritournelles (Libourne-Bordeaux) fait partie des lieux qui font découvrir la littérature en train de se faire, sans négliger les écritures exigeantes. La 18e édition se termine ce samedi 11 novembre.

6 lieux : Librairie Mollat / Espace Jeune de Libourne / Librairie Format Livre / Librairie La Machine à Musique / IUT Bordeaux Montaigne / Quartier Libre

Une trentaine d’invités : Didier Arnaudet / Joël Baqué / Eduardo Berti / Frédéric Boyer / Camille Bréchaire / Olivier Cadiot / Claude Chambard / Sophie Chambard / David Christoffel / Thomas Clerc / Patricia Cottron-Daubigné / Souleymane Dimanka / Sophia Domancich / Jean-Michel Espitallier / Manou Farine / Stéphane Gantelet / Bettina Ghio / Catherine Gilloire / John Greaves / Keurspi / Guillaume Laidain / Vincent Lafaille / J-M Martinez-Esnaola / Juliette Mézenc / Catherine Millet / Paul Otchakovsky-Laurens / Marc Pautrel / Valérie Philippin / Dominique Pinon / Anne Savelli / Didier Vergnaud / Antoine Volodine /

2 novembre 2017

[Chronique] Benoit Casas, L’Agenda de l’écrit, par Bruno Fern

Benoît Casas, L’Agenda de l’écrit, éditions Cambourakis, été 2017, 376 pages, 14 €, ISBN : 978-2-36624-286-7.

Ce livre, qui peut être utilisé comme un agenda classique, est fait d’autant de textes qu’une année bissextile compte de jours. Chacun d’eux comprend 140 signes[1] et il est issu du montage de mots prélevés dans l’un des ouvrages de l’auteur dont la date anniversaire de la naissance ou du décès coïncide avec celle du jour. Cela dit, l’intérêt de l’entreprise ne tient évidemment pas à la performance textuelle que constituerait le respect de telles contraintes mais dans la qualité du résultat obtenu, soit une suite de précipités qui m’évoque cette phrase d’Andrea Zanzotto[2] : « Le poème est avant tout ce qui, dans le saturé de la langue, doit s’isoler (idiotie), se défier (ironie), se précipiter (vitesse et concrétion). »[3]

Peu à peu, on découvre le profil d’un passionné de lecture, rappelant qu’un écrivain[4] est censé s’inscrire dans une histoire de la littérature qui, dans le cas présent, court des Anciens aux Contemporains et mêle poètes et prosateurs. Pour ceux qui connaissent déjà l’auteur, on ne sera pas surpris de retrouver bon nombre d’Italiens (outre Zanzotto, on croisera notamment Saba, Pasolini, Calvino, Morante, Levi (Carlo et Primo), Gadda, Cattafi, Svevo, Pavese, Vittorini, Montale et tutti quanti), d’Oulipiens (de Queneau à Roubaud et Jouet en passant forcément par Perec), de philosophes qui lui sont proches (Aspe, Badiou, Castoriadis, Deleuze, Foucault, Lyotard, Spinoza, Wittgenstein, etc.) mais également des artistes plus connus dans d’autres domaines que l’écriture (ainsi John Cage). On notera aussi certaines absences (par exemple, celle d’Arno Schmidt dont B. Casas est pourtant, selon nos sources, un lecteur[5]) et quelques (rares) présences un peu inattendues : Supervielle, Claudel, Bonnefoy ou Éluard, pratiquants de lyrismes qu’on croyait éloignés de l’auteur.

Cela étant, cet ouvrage n’est pas qu’un autoportrait subtilement dessiné grâce aux différentes touches placées quotidiennement car le simple fait d’avoir puisé dans ce corpus accessible à tous manifeste la volonté de B. Casas d’inventer du commun, dimension qui rejoint – ou plutôt qui réalise – son souci politique, souvent exposé ici et que Bertrand Verdier a minutieusement mis en relief sur Sitaudis. Par ailleurs, de nombreux énoncés sont indiscutablement autotéliques :

 

18 JUILLET

Mort de Miklós Szentkuthy

Ce livre est accumulation de détails (détails vitaux), sensualité du réel : chimie systématique des matériaux (gestes) les plus essentiels.

 

ou bien :

 

23 AOÛT

Naissance de Georges Perros

Usine de lecture, dévorante lecture. Le résultat dans la marge : un livre hybride. Je vois où je veux en venir : au lu exact au rendez-vous.

 

Enfin, ces textes présentent encore au moins deux atouts : le premier, c’est d’offrir un concentré de l’auteur dont il est question à chaque page et donc de susciter l’envie d’en lire davantage ; le second, c’est de constituer autant de réussites d’écriture – de ce point de vue, il est intéressant d’observer les rapports entre chacun d’eux et l’événement (naissance ou mort) auquel il correspond. Apparaissent fréquemment des résonances, parfois de façon évidente :

 

25 SEPTEMBRE

Mort de Mina Loy

J’interroge l’énigme existence, celle que je fus avec toi. Je deviens réponse muette. Analphabétisme final : il n’est plus de destinataire.

 

ou, au contraire, des liens qui peuvent paraître plus énigmatiques, voire presque contradictoires :

 

3 SEPTEMBRE

Mort de E.E. Cummings

Marcher, nager, respirer. L’amour – de minute en seconde, avec va-et-vient – est voix force soleil, vérité. Percée dans l’étonnante journée.

 

Contradiction qui se résoudrait en lisant ce texte comme l’affirmation d’une résistance au temps, cet agenda atypique étant lui-même une percée vivifiante dans la masse a priori inerte des mots.

 

 



[1] Signalons que peu de temps auparavant Marc-Émile Thinez avait réussi, en respectant lui aussi une telle contrainte « tweetique », à écrire un roman tout à fait insolite, 140² : https://www.louisebottu.com/

 

[2] Auteur lui-même cité à deux reprises comme, entre autres, Georges Perec, Franz Kafka, Georges Perros, Tristan Tzara et Virginia Woolf.

 

[3] Revue Hi.e .ms, n° 9 / 10, hiver 2002-2003.

 

[4] Benoît Casas est non seulement à ce jour l’auteur de six ouvrages dont le dernier paru, L’ordre du jour, n’est pas sans liens avec celui-ci – voir ce qu’en a écrit avec justesse Pierre Parlant : https://diacritik.com/2016/07/08/benoit-casas-ecrire-le-jour-au-jour-le-jour-140lagenda-de-lecrit/#more-13682

mais il est également éditeur : http://www.editions-nous.com/

 

[5] Peut-être figurera-t-il dans le prochain agenda puisque les jours d’une année n’ont pas suffi à B. Casas pour épuiser sa bibliothèque.

 

 

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