Libr-critique

30 janvier 2020

[Chronique] Les ritournelles de Daniel Pozner, par Christophe Stolowicki

Daniel Pozner, Chuchoté au petit matin, Fidel Anthelme X, « La Motesta », octobre 2019, 42 pages, 7 €, ISBN : 978-2-490300-06-8.

Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, Les presses du réel, coll. « Pli », 4e trimestre 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-110-7.

 

Taire en flammes les départs de feu et leur cent de fumées. Garder arable le champ de vision, ne s’approprier rien. Des chuchotées au petit matin phrases de réveil, reste imprégné leur mouvement, ce qu’elles ont entrelacé, délaissé de sens.

« Les parallèles se / rejoignent de loin en loin » – en double page grand ouverte sur le fini. De circulaire, répétitif horizon.

Saisis où ils prospèrent de ne pas se démonétiser, les mots : ceux, même épluchures, que d’impatience une neuve défense et illustration de la langue française imprime sur vélin. Les émet, les émiette une poésie verticale, en bribes, éclats, du disparate non de l’éclaté, en loques non du disloqué, ni avant-scène ni fond de rumeur – swing peut-être, chorus non choral, je reconnais plutôt Sonny Rollins que Coltrane, l’improvisation s’appesantit railleuse plutôt que ne se démène se démantèle. D’apophatique dérobade, mots en retrait telle une citation courent la prétentaine.

En plaquette qui énumère ce que l’autre ajoure, énuclée.

De page en page du chuchoté, des pans de phrases ont sauté, le sas du petit matin ajoure la provende de nuit. Par exception un quatrain, un quintil ne rimant qu’à moitié, au final la mise en abyme d’un sonnet, d’envoi central tel un trou noir (« Qu’avons-nous fait des années ? / Qu’avons-nous fait aux années ?) – comme remplis de couturière réépaississent ce qui se trame se démaille en une généreuse débauche de pages presque blanches,  jaunies par les années. À « pizzicati aigres » les violons.

Où « coup de force » répond à « cure de désintox ».

On a monté le son. Des informations en rafale, à mitraille, à grands sauts de registres,  n’émanent pas toutes, arrière toute, d’un même organe. « Dispute émaillée de horions »,  « La reproduction servile ou quasi servile », en avant ce peu, rompent la litanie, le brouillamini des « En marge du protocole », « Un souffle inouï il suffit de ». Introduit le coin d’une Renaissance dans la masse d’ordures et d’épluchures de l’actualité, le recul d’un demi-millénaire coupe court de souffle long à notre impatience, réitère dans son plus grand besoin, le sabir franglais plus dissolvant que le latin, à la langue française une défense, illustration.

Fragmenté et touffu. Épandu blanc de blancs. Le rarissime et le surabondant composent un « gratte-ciel horizontal ».

De courtes à longues tout en iambes trochaïques et jeu de jambes sur le ring des rings, la poésie. Au beat des beats, quand pour recharge deux vers consécutifs ont syntaxique partie liée. Que cymbales se dévoient la balle. À blanc au bal du réel. « Tac au tac / Tac / Tac » mais « Lentement les foirades et l’incompréhension ». Quand les media sont le latin d’église. À lire vite et se suspendre en chemin sur ce que de l’autre plaquette il émane très lentement. Le vers t’y cale.

Frangées d’écume des jours, les vaguelettes happées déferlent pour un précis de dégagement.

28 janvier 2020

[Chronique] Sandra Moussempès, Cinéma de l’affect, par François Crosnier

Sandra MOUSSEMPÈS, Cinéma de l’affect. (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, janvier 2020, 104 pages, 13 €, ISBN : 978-2-36242-085-6. [Commander]

« La voix est la conscience »

Derrida, La voix et le phénomène

 

Le dédale que constitue le nouveau livre de Sandra Moussempès est organisé, comme l’indique le sous-titre, en sept « boucles » centrées sur le phénomène de la voix : la forme des mots que nous prononçons est le sujet principal de cette histoire. On sait l’importance du son pour l’auteure, elle-même chanteuse, ayant réalisé de nombreuses performances et dont vient de paraître un album qui convoque un langage purement sonore, sans aucun texte (Vox Museum).

J’ignore si cela sera remarqué, mais pour la première fois, Sandra Moussempès donne ici la clé de son travail d’interprète :

Tout l’aspect corporel de la pensée est ainsi remisé au fond de la glotte, c’est l’attirail des pensées journalières restées en travers de la gorge

Vertigineux de comprendre que le son de la voix est en fait la charge mentale de son environnement intuitif

Cinéma de l’affect prolonge Colloque des télépathes paru à l’Attente en 2017, dont il formerait un nouvel épisode ; on y retrouve les fantômes, le spiritisme, ainsi que la constellation familiale qui s’enrichit d’une nouvelle figure en la personne de l’arrière-grand-tante Angelica Pandolfini, cantatrice décédée en 1959 et dont le portrait orne la couverture du recueil. (…) un jour je découvris sur YouTube sa voix enregistrée en 1903 son timbre ressemblait au mien c’était troublant (…)

Le livre (du moins est-ce ainsi que je me le représente) est conçu comme une voix off qui accompagnerait une performance imaginaire au Museum des pas feutrés ou encore au Museum des tessitures flottantes. En phase pré-somnanbulique, l’auteure invente un univers où les voix ne se dispersent jamais tout à fait, peuplé de gramophones, de hauts-parleurs, de caméras vocales, de dictaphones, de vieilles K7, d’anciens répondeurs téléphoniques, le tout manipulé par des médiums ou des spirites.

On y trouve même une version postmoderne des « paroles gelées » de Rabelais (dans le Quart Livre) :

Si le son est empaillé il survit à de très basses températures, les textures vocales conservées dans du formol sont alors investies de propriétés euphorisantes à rapprocher du poppers ou de l’huile essentielle de menthe poivrée

Tous ces dispositifs, mémoires archivées de ce dont personne ne se souvient, constituent ultimement une machine à remonter le temps.

Le fil conducteur de ce bref mais dense recueil est en effet une histoire d’amour dont on devine qu’elle appartient à un passé récent. Si pour Sandra Moussempès la poésie est un moyen comme un autre de prendre du recul, le lecteur a plutôt le sentiment de se trouver en présence d’un impressionnant exercice cathartique (ou exorcisme ?), lequel, sans renoncer à la rigueur et à l’humour caractéristiques des précédents livres, manifeste la revanche du gramophone, ou la mise à distance de la relation amoureuse par les moyens mécaniques d’enregistrement :

Le micro par lequel j’enregistrais nos voix a fini par se consumer, la prise de son est une filiale de remords

La fonction « auto-envoûtement » de la touche « reverse » du magnétophone ne pouvait en aucun cas recoller les pots cassés constatés, néanmoins les amants bipolaires en clair-audience durent reprendre leurs cliques et leurs claques sans se soucier du noise reduction qui aurait pu sauver la mise (…).

26 janvier 2020

[News] News du dimanche

En cette fin janvier, après l’agenda Lucien Suel, nos Libr-événements et la fin de notre Libr-Rétrospective…

Agenda Lucien SUEL

SAINT-OMER, 1er février 2020, à 17 h, au Foyer du Moulin à Café, Grand-Place, lecture publique de textes connus traduits en picard par mes soins sur une proposition de Guy Fontaine (Les Lettres Européennes), en compagnie de Colette Nys-Mazure, Christian Ghillebaert et Marc Monsigny, une programmation de La Barcarolle (gratuit) :https://www.labarcarolle.org/evenement/rencontre-c-nys-mazure-l-suel-c-ghillebaert/


LA COUTURE
, le dimanche 2 février 2020, présence au 40ème Salon du Livre de 11 h à 18 h 30. Avec notamment mon dernier ouvrage : « Ourson les neiges d’antan ? » aux éditions Pierre Mainard.


CAEN,
à l’IMEC, Institut Mémoires de l’édition contemporaine, Abbaye d’Ardenne, Chemin de Saint-Germain, 14280 Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, du 4 au 7 février 2020, à l’invitation de Thierry Weyd et avec les étudiants de l’Esam Caen-Cherbourg, animation du workshop « SPEED WRITING / FAST PUBLISHING ». Lecture-performée (ouverte au public) le mardi 4 février à 18 h 30.


CLERMONT-FERRAND
, du 13 au 16 mars 2020, invité en tant que parrain de de la 33ème Semaine de la poésie, Festival de mars, à Clermont-Ferrand et dans la région.

Exposition de 60 poèmes express, du 2 au 27 mars, à l’INSPE Clermont-Auvergne (ex-ESPE), 36, avenue Jean-Jaurès, CHAMALIERES.

Le vendredi 13, à 18 h, pendant l’inauguration à l’INSPE, lecture (10 mn) d’extraits de « D’azur et d’acier » éditions La Contre allée.

Le samedi 14 de 11 h à 12 h, à la Médiathèque des Jardins de la Culture de RIOM, « Une heure avec Lucien Suel, poète et jardinier », suivie d’une séance de dédicace.

Le samedi 14, à 20 h, salle Georges-Conchon, « Deviens le poème ! », lecture d’ouverture, performance d’une heure à partir d’extraits de « Je suis debout » et de « Ni bruit ni fureur », mon anthologie en deux volumes publiée à La Table Ronde.

Le dimanche 15, à 11 h, salle Georges-Conchon, conférence-lecture-rencontre : «  Ma vie avec Jack Kerouac et la Beat Generation »

Le dimanche 15 mars à 16 h, au Cinéma Le Rio, quelques-uns de mes poèmes seront lus par deux élèves de la classe théâtre du Conservatoire Emmanuel-Chabrier de Clermont (extraits de Mort d’un jardinier et Visions d’un jardin ordinaire) en amont de la projection du film documentaire Le potager de mon grand-père de Martin Esposito, 2016.
Le lundi 16 dans la matinée, lecture-rencontre au collège Roger Quilliot.

Pour le programme complet : http://lasemainedelapoesie.assoc.univ-bpclermont.fr/


A
RRAS, 1er et 2 mai 2020, invité au Salon du Livre d’expression populaire et de critique sociale organisé par l’association Colères du présent. Programme à préciser… Programme surprise ?


LIMOGES
, 15 et 16 mai 2020 Festival « Ecouter Voir » à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art, Campus de Vanteaux, 19, avenue Martin Luther King, lecture publique le vendredi 15 à l’invitation des éditions du Dernier Télégramme. Horaire à préciser.http://www.derniertelegramme.fr/

Libr-événements

â–º Dimanche 2 février à 16H, L’Achronique, art et philosophie (42, rue du Mont-Cenis 75018 Paris) :

Dans le cadre de la résidence d’écrivain Ile de France (Poésie et faits divers : contre la fait diversification de la langue), Laure Gauthier reçoit à la galerie l’Achronique le poète Christophe Manon qui lira des extraits de Pâture de vent (Verdier, 2019) et de Vie & opinions de Gottfried Gröll (Dernier Télégramme, 2017), avant d’entamer un dialogue avec la poète autour du lien entre poésie et réel, poésie et faits divers.

â–º Les RV de/avec Mustapha Benfodil autour de son Alger, journal intense :

â–º Jeudi 13 février à 19H, Université de la Sorbonne, Amphithéâtre Guizot : la revue Place de la Sorbonne présente le « Système poétique des éléments »

Donner à voir et à entendre les 118 éléments du tableau périodique de Mendeleïev : c’est ce que nous proposent les 118 poètes du Laboratoire Novalis. Présentés par Katia-Sofia Hakim, Hans Limon et Dominique Tourte, quelques-uns des poètes de PLS au sommaire de cette anthologie chimico-poétique liront leur poème : Laure Gauthier, Irène Gayraud, Laurent Grison, Christine Guinard, Cécile Guivarch, Alexis Pelletier, Dominique Quélen et Sanda Voïca. Ces lectures seront ponctuées par les créations sonores du duo Kairos.
Gratuit sur inscription obligatoire avant le jeudi 13 février 2020.
Organisé par l’association Place de la Sorbonne en collaboration avec les Éditions Invenit, et avec le soutien du service culturel de la Faculté des Lettres de Sorbonne Université.

Libr-rétrospective 2019 (2)

â–º NEWS : Libr-News de septembre 2019…

â–º Création : Laure Gauthier, « Transpoems »Â ; F. CUHEL, « Retraitement du travail »

â–º Chroniques : Prévert, détonations poétiques ; Robert Menasse, La Capitale ; TXT n° 33 ; Patrick Beurard-Valdoye, « Flache d’Europe aimants garde fous » ; Mustapha Benfodil, Alger, journal intense ; Christian Prigent, Point d’appui

25 janvier 2020

[Libr-relecture] Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, par Ahmed Slama

Amid Lartane, L’Envol du faucon vert, Métailié, 2007 ; rééd. octobre 2019, 212 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-226-0966-1.

 

Lors de sa sortie initiale, L’Envol du faucon vert a plus intéressé les reporters ou pour être plus précis les reportrices que les chroniqueurs culturels ; l’exception fut Delphine Péras, chroniqueuse littéraire à L’Express. Sa récente publication en poche, datant d’octobre dernier, a suscité peu voire aucune réaction, hormis un article de François Gèze inestimable éditeur et grand connaisseur de l’Algérie.

Place de l’auteur, place du pseudonyme

Comme il est de mise, commençons par l’auteur, Amid Lartane, pas la peine de taper le nom sur les internets, nous nous trouvons en présence d’un nom de plume, assez malicieux comme nous le verrons. Je rassure de suite les lecteurs et lectrices, ce n’est pas celui qui « écrit faux comme une casserole »[1] que l’on appelle plus communément Yasmina Khadra. L’auteur de ce livre est un ancien haut fonctionnaire qui travaille désormais dans une organisation internationale, loin de l’Algérie, et qui, caché sous un malicieux pseudonyme, nous offre ce polar finement ficelé.

J’ai dit malicieux ? Analysons-le, ce pseudo ; Amid, je devrais l’écrire en arabe : عميد, que l’on peut traduire par général d’armée. Quant à Lartane, le nom renvoie à l’artane, un médicament destiné à soigner la maladie de Parkinson et qui, durant la guerre civile a été utilisé par l’armée algérienne (entre autres) comme psychotrope, nous avons à ce sujet plusieurs témoignages dont celui de Habib Souaïdia, un ancien militaire réfugié en France, au travers de son livre : La Sale Guerre[2].

Amid Lartane donc, général de cette armée shootée aux psychotropes. Voilà dès la couverture, nous sommes en plein dans le sujet. Quant au titre, L’Envol du faucon vert, c’est référence à l’affaire Khalifa qui avait fait pas mal de remous en France et en Algérie, pour celles et ceux qui ne s’en rappelleraient pas ; c’était ce type, Rafik Khalifa, que Le Figaro ou encore Le Parisien décrivait comme une sorte de génial entrepreneur parti d’une pharmacie et devenu propriétaire d’un grand groupe industriel qui comptait une banque, une compagnie aérienne et une chaîne de télévision française créée avec la complicité d’Hervé Bourge et du CSA. La compagnie aérienne avait pour emblème un condor en plein envol ressemblant à s’y méprendre à l’aigle figuré sur la couverture. Le groupe sera mis en liquidation judiciaire, quant à Khalifa il finira en prison. Comme pour nombre de ces affaires, elles ne représentent que la partie visible d’un système dont les auteurs sont… certains généraux que l’auteur signale par ce pseudonyme Amid Lartane. Étrange jeu, où l’auteur du livre se confond avec les responsables du système.

Nous voici donc en présence d’une véritable dissection du système politique, économique algérien des années 90 et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Enquête littéraire qui se rapprocherait de l’enquête sociologique mise en Å“uvre par l’usage des codes d’un genre littéraire qui se prête excellemment à ce type d’exercice ; le polar ou pour être plus précis : le néo-polar.

Polar et politique ou l’avènement du néo-polar

Comparer le polar à l’enquête sociologique pourrait de prime abord sembler spécieux ; le rapprochement a pourtant été fait de manière assez fructueuse par Luc Boltanski. S’appuyant sur la distinction qu’il a établie entre le monde d’un côté : tout ce qui arrive ou serait susceptible d’arriver, flux mouvant de la vie et des expériences ; totalité impossible à maîtriser et connaître dans son ensemble. La réalité de l’autre : partie stabilisée du monde au travers de constructions sociales conformes aux formats institutionnels – ordre social institué, doxa, idées reçues…etc. Boltanski définit l’énigme, convention du genre policier, comme « une irruption du monde au sein de la réalité » ou pour le dire autrement, l’énigme c’est l’émergence d’une incertitude, d’une remise en question de la réalité. Au sein du roman policier, l’enquêteur pour trouver le coupable d’un crime va partir d’un soupçon généralisé, même les personnages les plus respectables seront suspects et pas simplement les catégories sociales habituellement discriminées – pauvres ou immigrés. Et cette mise en doute de la réalité, la possibilité de mise en question de la réalité de la réalité, c’est le travail auquel se consacrent les sociologues, du moins une partie, la sociologie recouvrant plusieurs champs et approches.

Pour autant, il ne faut pas voir dans le roman policier canonique un caractère progressiste ou émancipateur, bien au contraire, car si l’on analyse de près les figures de ces personnages de détectives on se rendra vite compte que ces derniers ne bornent à rechercher les auteurs d’un méfait ou d’un crime, voués qu’ils sont à servir la loi qu’ils vont parfois contourner pour mieux l’appliquer, légitimant par là une politique sécuritaire. Et tout cela sans remettre en cause la réalité ou les institutions. Le roman d’espionnage obéit à une autre logique, mais tout aussi contestable, celle de la théorie du complot, qui niant la complexité du jeu social résout les énigmes en les imputant à un groupe, un individu ou un groupe, rétablissant par là l’unité de la réalité institutionnelle.

Il faut attendre le XXème siècle d’abord aux États-Unis (au travers du roman noir) puis en France (avec le néo-polar) pour voir le genre policier questionner de manière tout à fait radicale la réalité des institutions. Jean-Patrick Manchette fut l’un des premiers à déplacer la question récurrente du polar canonique du « qui a tué ?» au pourquoi et au comment, opérant ainsi une véritable rénovation du genre. Et ça justement ça nous ramène à la couverture de L’Envol du faucon vert où l’on pointe le véritable auteur de l’escroquerie de l’affaire Khalifa, non pas simplement la personne Rafik Khalifa, mais le système des généraux au pouvoir.

Néo-polar algérien

On aurait pourtant tort de ne voir dans ce livre qu’une simple chronique de l’affaire Khalifa, il s’agit d’abord et avant tout de l’analyse d’une classe archidominante – l’auteur écrira cercle – et la manière dont cette classe se maintient au pouvoir, défendant ses privilèges contre un peuple qu’elle méprise. Ce ne sont pas tant les personnages – avatars de figures réelles ou d’archétypes – qui importent, mais plutôt les liens qui les unissent, les liens qu’ils établissent avec d’autres soit par la cooptation, la corruption, le chantage, la torture voire le meurtre. La composition du polar en une série de chapitres courts et denses (ne dépassant pas la dizaine de pages) permet de s’affranchir de la linéarité et ainsi de se mouvoir dans le feuilleté des classes sociales et des différents agents (conscients ou non) du pouvoir.

Pour coopter ou corrompre, il faut des lieux où l’on se rencontre où se forment et façonnent ces relations. Et c’est bien l’un de ces espaces qui nous est présenté dès les premières pages, sorte de raout où s’opère ce joyeux mélange de généraux influents, d’oligarques, et d’hommes d’État, sorte de réunion informelle où l’on assiste à « cet équilibre exquis entre conversations mondaines et discussions sérieuses ». On parle de ses enfants, de sa famille et l’on passe, l’air de rien à la critique de la gestion des banques publiques, à la rengaine – bien connue en France – de l’incompétence des fonctionnaires. Conversations où se déploie cette langue néolibérale pratiquée partout dans le monde depuis maintenant les années 80.

Voici qu’une figure de cette classe dominante s’exclame : « toutes nos grandes initiatives stratégiques sont bloquées par l’absence de managers convaincus, des hommes d’action, d’authentiques entrepreneurs modernes »

L’assertion me semble tout à fait fascinante, non par son contenu somme toute banal et que l’on peut entendre dans n’importe quelle chaîne d’information en continu, mais plutôt par l’adjectif « convaincus ». Pour que ce type de systèmes puissent fonctionner et se reproduire, il faut des agents convaincus de leurs actions.

Parmi les habitués de ce cercle va se trouver un nouveau membre : Farouk Smendou – vice-président d’une grande banque publique – qui justement par cette invitation sera en quelque sorte coopté. La manière dont on nous montre et on nous raconte le changement qui s’opère chez ce Farouk est remarquable. Une fois entré dans ce cercle, une fois qu’il y est « socialisé », on voit ce devenir dominant qui point chez lui. Domination qui s’exercera d’abord dans son cercle privé, puis sur celles et ceux qui le côtoient au quotidien dans le cadre de son emploi.

Ce Farouk, maintenant reconnu et accepté, par la cooptation, au sein de cette classe dominante, la moindre des choses qu’il pourra faire ça sera de défendre les intérêts de cette dernière. Mais bien évidemment les choses ne se passent pas toujours de manière aussi douce, car l’une des modalités avec lesquelles le pouvoir maintient sa mainmise est la torture. Contrairement à nombre d’idées reçues, la torture n’a pas pour but de tirer des renseignements, elle permet avant tout de soumettre les corps et les esprits ; de fabriquer des sujets soumis. Et ça sera le parcours d’un personnage Moh Ch’hili.

D’abord hooligan notoire, il suivra le parcours de certains Algériens issus des classes populaires, qui, au début des années 90 avec l’apparition du FIS – Front Islamique du Salut – créé avec la bienveillance du gouvernement algérien, rejoindra les rangs de ceux qui ont choisi cette impasse sanglante pour lutter contre le pouvoir. Il deviendra bien vite un responsable au sein de l’organisation lorsqu’elle celle-ci se militarisera, il sera chargé de désigner les cibles à abattre par les terroristes islamistes. Et c’est à ce moment qu’il sera capturé lors d’une descente policière, torturé puis relâché – pratique courante lors de la guerre civile algérienne – et deviendra dès lors une sorte d’agent qui opérera de l’intérieur de l’organisation terroriste pour les services de renseignements algériens.

Se révèle alors toute la complexité de cette histoire, ou plutôt de l’Histoire algérienne durant la guerre civile où les terroristes islamistes tuaient par idéologie, ils étaient responsables de leurs crimes, mais nombre de cibles étaient désignées par les services de renseignements. Les premiers devenant les idiots utiles des seconds. Voici donc que la réalité qui nous est présentée ici ou là – je vous renvoie à la description que fait Le Figaro de la guerre civile algérienne –, que cette réalité donc est bien plus complexe. Amid Lartane, par la fiction – pas si fictionnelle que ça –, par les moyens du roman, nous permet d’entrevoir une parcelle de ce que fut cette guerre civile, permettant de rendre la réalité inacceptable ! De s’insurger contre cette réalité et c’est ce que font, depuis maintenant un an, les Algériens et les Algériennes scandant ce slogan : مكانش انتخابات مع العصابات [pas d’élections avec la mafia].

[1] Un grand regret que de ne pouvoir m’attribuer cette saillie dont l’auteur est Eric Chevillard : https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/09/01/le-feuilleton-la-rumba-du-tracteur_4990812_3260.html

[2] À voir également ce fascinant reportage de Gri-Gri international : https://algeria-watch.org/?p=23409

22 janvier 2020

[Chronique] Pierre Guyotat et la fonction critique (à propos de Divers), par Guillaume Basquin

Pierre Guyotat, Divers – Textes, interventions, entretiens, 1984-2019, Les Belles Lettres, automne 2019, 502 pages, 27 €, ISBN : 2-251-44930-2.

 

Saluons d’entrée de jeu la beauté de la façon de ce livre : impression en cahiers de 32 pages sur papier bouffant type « Munken », couverture grise avec longs rabats intérieurs très élégants, typographie impeccable. Les éditions Les Belles lettres n’ont pas lésiné pour offrir ce « Tombeau pour Pierre Guyotat », comme l’est fatalement toute anthologie d’entretiens ou d’interventions dans la presse (effet ici renforcé par l’inscription du titre en bleu comme incisé dans le gris-pierre-tombale du papier non pelliculé de couverture). Pour qui s’intéresse à l’un des écrivains dont l’œuvre est la plus radicale du dernier demi-siècle de littérature française, c’est/ce sera un objet-livre indispensable : en plus des textes qu’on a pu lire (avec un peu de chance ; il fallait être là au bon moment) dans la presse papier qui a le plus accompagné son œuvre (il en ressort ces 3 titres : Le Monde, Libération et Artpress), on y trouve des textes quasi-introuvables : un discours à/pour la BNF, un entretien avec Jacques Henric (son interviewer qui revient le plus souvent dans ce volume) pour le Cargo (Maison de la culture de Grenoble), une lettre à quatre mains écrite avec le même Henric et adressée au ministère de la Culture pour présenter un travail auprès des détenus de certains établissements pénitentiaires, etc.

Pierre Guyotat fait partie des rares écrivains à bouleverser totalement ses lecteurs, tant ses partis pris formels (écriture « en langue » (comme il le dit lui-même toujours) absolument personnelle (ablation des « e » muets, apostrophes incessantes, mots inventés, syntaxe bousculée, utilisation du verset dans la prose, etc.)) et ses idées (politiques, mais pas que ; esthétiques aussi) sont à des années-lumière des doxas régnantes. Je me souviens avoir été fort étonné de découvrir chez/grâce à lui, écrivain le plus radical et révolutionnaire de France (je crois qu’on le peut dire sans se tromper…) de l’après-mai-68, que le « plus grand livre de poésie » de tous les temps était sans (presque aucun) doute la Bible… Je n’avais alors jamais lu icelle, coincé dans l’idéologie « progressiste » qui m’avait formé (école laïque, presse, etc.)… La relecture de cette somme de Pierre Guyotat renforce cet effet de « sidération » : il est fort probable qu’il ait raison, ce diable d’écrivain habité par un messianisme révolutionnaire (mais limité à l’Esthétique) !… Lisez avec moi : « La mythologie judéo-chrétienne reste à mes yeux extrêmement puissante. Il s’agit d’une extraordinaire fiction. A-t-on jamais fait mieux ? Tout y est : la splendeur, le néant, la dégradation, le corps crucifié, le corps glorieux… » ; « La Bible, c’est un rêve pour un artiste de l’écrit […]. On n’a jamais rien écrit de plus beau… Dieu […] était un formidable stimulateur », etc. Toujours, je me suis souvenu de cette leçon guyotesque : il faut se méfier des lieux communs (et d’aisance) de la pensée positiviste et « progressiste »… Et Jésus Christ pourrait bien être (ainsi qu’on le voit dans le chef-d’œuvre de Pasolini, L’Évangile selon Matthieu, film aimé entre tous de Guyotat) l’un des plus grands marcheurs-révolutionnaires de toute l’Histoire…

Il va sans dire que l’importance et l’influence de la Guerre d’Algérie (qu’il fit comme appelé du contingent) sur l’écrivain est ici grandement confirmée : dans les années 80, presque pas une intervention dans la presse où il n’y revienne : « Mais c’est l’Algérie qui a déclenché l’audace nécessaire… » ; « c’est une des expériences fondatrices de ma vie » ; « le mépris des morts, le jeu avec les crânes, l’envoi des paquets d’oreilles par les soldats [français] à leur famille, à leur fiancée, ces choses qu’on ne croyait pas quand je le disais à l’époque, maintenant, on le sait que c’était vrai », etc. Là où la violence (coloniale) règne ; là la violence (écrite) régnera : par exemple la grande prose d’Éden, Éden, Éden, qui fit s’évanouir (d’horreur) l’une de ses premières lectrices (fait rappelé dans ce volume)…

Dès rendu à l’année 1985 des « entretiens », toutefois, on commence à être pris d’une certaine « gêne » ; interrogé sur son isolement artistique par Alexandra Tuttle et J. G. Strand pour la revue Paris Exile n° 2 (Fiction, poésie, image et tragédie intime, première traduction ici), le grantécrivain répond ceci : « Je suis isolé, mais c’est parfaitement normal. Pour que mes livres soient publiés et lus, j’avais pas le choix. Je pouvais soit reculer, effacer ce qu’il y avait de “nouveau”, soit m’engager encore plus avant, ajouter encore d’avantage de nouveau. Et c’est ce que j’ai fait. » On sait que c’est ce qu’il a fait, mais seulement jusqu’à Progénitures (éd. Gallimard, 2000), revenant ensuite à une écriture totalement normée et même autobiographique (Formation, Arrière-fond et Coma). Pour avoir questionné (gentiment) ce recul dans mon propre texte « Pierre Guyotat à rebours », dans Les Cahiers de Tinbad n°8, j’ai été « victime » d’une censure (sensure, tout aussi bien, tant toute mon analyse est vérifiée (c’est « comme ça » : les faits semblent s’être penchés sur mon berceau d’écrit-vain…), à rebours, par la lecture de ce volume d’entretiens…)) de la part de Jacques Henric, qui me demanda, pour le compte de sa revue Artpress, un service de presse de ce numéro, avec « promesse » (écrite) d’en rendre compte… La vérité est qu’il n’en fit rien, pour me faire payer (en bouc-émissaire, comme dans la fable biblique) les péchés « d’Israël » : la trahison par l’ensemble des membres du groupe « Tel quel » de l’expérimentation en littérature… Il se trouve que Philippe Sollers, lui, fut au moins très franc, via un texte prononcé à Beaubourg le 12 décembre 1977, « Crise de l’avant-garde ? » (repris in Logique de la fiction, et autres textes, éd. Cécile Defaut, 2006), annonçant son abandon futur (pour des raisons stratégiques) de toute écriture expérimentale après Paradis ; tandis que Guyotat  se faisait le chantre d’une résistance à l’abandon par le même Sollers de toute écriture avant-gardiste après Paradis 2… « On parle d’un retour du “Je” en littérature. Et pourquoi ? À cause de toutes ces autobiographies, du sujet, de son propre passé, de son enfance, de toutes ces sottises. » (Fiction, poésie, image et tragédie intime, art. cit.) (C’est moi qui souligne.) Comment, après ses trois livres complètement autobiographiques cités, Guyotat peut-il encore justifier de ses paroles très dures : « Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait traiter ce sujet [l’enfance] quarante ans plus tard : c’est stupide et ennuyeux » (art. cité) (c’est moi qui souligne) ? Bien sûr, et pas plus que Jacques Henric, il ne le peut… (Il fallait donc me faire payer cette outrecuidance : l’avoir révélé (écrit)… Dire la vérité, ça ne se fait pas, n’est-ce pas !?…).

Cette dernière « dispute » dans mon texte me permet maintenant d’aller à l’essentiel : toute critique ne devrait-elle pas aider le lecteur (potentiel) à se constituer une bonne bibliothèque, s’épargnant les mauvais (ou inutiles) livres ? Pour un lecteur ignorant de son œuvre, c’est ce que j’ai essayé de faire (modestement) avec mon texte « Pierre Guyotat à rebours » ; quand une revue comme Critique (mais aussi Artpress, par pur « copinage » (autre nom, plus juste, de « l’amitié »)), avec son numéro spécial « Pierre Guyotat » (n° 824-825, 2016), ne fut qu’hagiographie et flagornerie (interdisant, du coup, toute « critique », fût-elle très relative et même constructive, de l’œuvre)… Une revue comme Raskar Kaspac, par exemple, en produisant un numéro entier sur Gabriel Matzneff (en mettant de côté toute actualité récente…), sans quitter jamais le genre hagiographique, ne me permit pas de me faire une idée de l’œuvre (en bref : quel livre lire pour commencer ?) ; alors que quand on lit un dossier sur un cinéaste dans une revue comme Trafic (« Revue de cinéma. » (point)), on sort toujours grandi de notre ignorance : on sait en général quels films voir, qui de Dovjenko (« Les tournesols de Dovjenko », Marc-Édouard Nabe, Trafic n° 33), qui de John Ford (numéro spécial entier, « Politique(s) de John Ford », Trafic n°56). À bon entendeur (critique), salut !…

20 janvier 2020

[TEXTE] Philippe Boisnard, La cagoule (3)

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C’est parce que les forces anti-émeutes, les policiers de la BAC sont soumis, qu’ils portent des cagoules BDSM.

Il lui dit : je te mets une cagoule BDSM car je suis la loi et tu es mon esclave, tu n’as pas à voir le visage de la loi.
Il lui dit : une fois que je t’aurai mis la cagoule BDSM, tu suivras un programme, qui est une doctrine, qui est une idée où toute humanité a été effacée.

La cagoule BDSM est comme le collier BDSM, un signe de soumission.
La cagoule BDSM est là pour exacerber les sensations données par le maître, pour que l’esclave ressente au plus profond de lui-même l’humiliation sensible et jouissive de son humanité.

Il lui dit : tu ne verras pas mon visage lorsque je te torturerai, je pourrai jouir anonymement de ton regard voilé par la cagoule BDSM.
Il lui répète : ma torture est l’idée de la doctrine que ton corps va subir et faire subir, ma torture est la cagoule qui te retire l’humilité d’être homme ou femme parmi les hommes et les femmes.

C’est parce que les policiers anti-émeutes obéissent à un maître, que leur cagoule leur permet de décupler les sensations pendant leurs actes.
L’acte des policiers encagoulés tient à la sensation libérée par la cagoule qui leur est donnée par l’idée de la loi à laquelle ils soumettent leur humanité.

Il luit dit encore : la cagoule BDSM sur ton visage est l’idée conjuguée à la fois d’eros et de thanatos, car toute loi autoritaire en est la synthèse, l’union dans le libre jeu de la violence.
Il lui explique : ton visage encagoulé est la main aveugle de la loi qui se fait doctrine des corps.

L’idée d’action pour être éprouvée demande la cagoule BDSM, qui permet de décupler les sensations pendant l’acte BDSM.
La cagoule BDSM permet de devenir le tortionnaire pendant l’acte BDSM.
Le manifestant est le visage soumis au maître BDSM qui a mis sa cagoule pour décupler les sensations des actes BDSM imposés par le port de la doctrine de la cagoule.

18 janvier 2020

[Libr-relecture] Michaël Glück, … commence une phrase, par Christophe Stolowicki

Michaël Glück, …commence une phrase, Lanskine, 2019, 64 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-98-4.

 

Quand « commence une phrase arrachée / à l’encre du sommeil », une phrase de réveil dont « quelques points de réticence / sont reliques de la nuit » – bientôt de vif-argent, d’esprit alerte –, ce qui vous prend au plexus est une voix profonde, grave, creusant son sillon de nuit dans l’ajour, de jour en jour faisant remonter de l’âme, celle qui a avantageusement remplacé le psychisme.

En résidence à la Maison de la Poésie de Rennes, Michaël Glück a vue de sa chambre sur « le canal », le canal Saint-Martin appelant la Vilaine qui coule non loin de là et rappelle la Seine, « autant qu’il m’en souvienne » dit-il. D’autres refrains s’y emmêlent, au bon Guillaume « Nezval / Vitězslav qui ne fut Gérard », poète tchèque surréaliste, donne la réplique, il s’en compose « un air unique […] une complainte / dont je n’ai jamais su l’auteur […] un air que me chantait ma mère […] un air aux doigts de pluie / un air de verres de cristal […] // qui tient à distance / la litanie des morts et les noms des absents / dont les lèvres jamais / n’ont effleuré mon front ». Ne disent « le bon jour […] dobrý den / ni rives du Saint-Laurent / ni bord du canal Saint-Martin / […] dobrý den good morning / guten tag buon giorno », son gosier de métis parle toutes les langues.

Quand « le jour ne s’est pas levé / la nuit ne s’est pas / enroulée dans le store // quelles écritures / dorment encore / dans la torah de la lumière » : à même le paysage de nuit urbaine étirant des « lignes de réverbères », l’identité juive émerge de ses siècles obscurs, quelques bribes restées accrochées aux buissons nocturnes, aux frissons de l’urne. À corbeaux accords beaux qui lèvent un pan de nuit, une poésie éminemment masculine – sobre, peu d’enjambements, ni majuscules ni autre ponctuation que celle de la poésie – de proche en proche rapproche le dissemblable pour que commence une phrase. Omniprésente l’Histoire récente où culminent les gammées « rouelles de Saint-Louis », et quand derechef « une croix à l’endroit / une croix à l’envers / la parole tricote / […] l’évangile des reniements ». Oui, « l’Histoire la grande histoire / peuple mes nuits […] on ne sait quel corbeau / a dépeuplé la nuit » sur la plaine quand s’élève le chant des partisans. 

Résidence d’écriture vaut mieux que villégiature où « le cèdre des derniers jours / n’a pas laissé sur les paupières / son tatouage d’aiguilles bleues », où « dans la chambre d’hôtel / sur l’oreiller / des questions sont restées sans réponse », où « derrière les rideaux / la vue est arrêtée », où barré le regard intérieur, d’isthme en isthme rien ne desserre ne dénoue le lancinant tourisme.

Remonte ce quelque chose de viscéralement juif athée, d’un athéisme où le vers a la rigueur de la prose, que je ne saurais nommer : judaïsme trop religieux, juiverie péjoratif, c’est peut-être ce sans nom oblitéré par les siècles qui s’exprime ici.

Ici « (…) // les mots du rêve sont buée / salive sans sel sur les lèvres / du dormeur qui s’éveille ». Un doux rêveur ? Non, un fort, lucide, inspiré rêveur. Dans un monde où l’action est bien la sœur du rêve.

17 janvier 2020

[Texte] Philippe Boisnard, La cagoule (2)

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C’est parce que Robocop fait partie des représentations mythiques et cinématographiques de l’imaginaire collectif, que nous nommons les policiers anti-émeutes ou les CRS, des robocops.
Être un Robocop, c’est porter un équipement de tortue Ninja avec une démarche de robot. Être un Robocop c’est s’harnacher comme un joueur de hockey sur glace ou bien de football américain, comme s’il s’agissait d’un jeu dont on est le héros.

Mais Robocop a un visage. Robocop ne porte pas de cagoule, il a seulement une visière.
C’est parce que Robocop ne porte pas de cagoule et qu’il a un visage, qu’il a une humanité.
Le visage de Robocop est la question humaine de la possibilité de sa violence.
Le visage de Robocop exprime des sentiments. Le visage de Robocop renverse la disparition du corps en surdéterminant la présence du visage.

Le visage sous la cagoule n’a pas de sentiment, il a l’expression sombre de l’idée d’autorité sans visage. Le visage de l’idée est la réalité masquée de la cagoule pour toute face à regarder. L’idée noire de la cagoule est devenue l’humanité sombre du visage de l’idée d’autorité.
Le visage sous la cagoule masque son humanité dans l’ombre sombre de son effacement.

Robocop, quand on lui demande comment il s’appelle, il ne donne pas son RIO.
Robocop lorsqu’on lui demande comment il se nomme, il répond Murphy, car il ne lui reste que son visage et son nom pour être humain.
La loi de Murphy pose qu’il arrive ce qu’il arrive, sans que cela puisse se produire autrement. Et Murphy même s’il a perdu son corps reste irrémédiablement homme.
Robocop est un humain, car il a accepté sa mutation en cyborg sans pour autant renoncer à son visage et son nom.

Les policiers anti-émeutes ne sont pas des Robocop mais des Stormtroopers. Ils ne sont que des numéros de RIO sans visage.
Georges Lucas en créant les Stormtroopers leur a enlevé leur visage pour qu’ils soient anonymes, sans noms, sans humanité, symboles de l’étoile noire qui est l’idée de l’empire et de sa destruction.

15 janvier 2020

[Texte] Philippe Boisnard, La cagoule (travail en cours 1)

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C’est parce que tu portes une cagoule que tu as perdu ton humanité ?
Ton visage voilé te permet-il de taper tout autre visage homme ou femme qui n’est pas voilé ? Demanda-t-il.
Parce que ton corps n’est plus un corps mais la prothèse d’une idée de l’autorité, en est-il moins homme ou animal que les autres ?
Tes prothèses de protection et de violence font-elles de toi une arme et une carapace sans visage ? Demanda-t-il encore.
C’est parce que tu es caché dans l’idée cagoulée de la prothèse d’une idée que tu as perdu toute sensibilité ?
L’idée est-elle à ce point séparée du corps que tu ne puisses ressentir le frisson de ton corps que dans la violence de l’idée sur les autres corps ? Rajouta-t-il face à l’ombre noire de cet être sans corps le tenant allongé sur le sol.
L’autorité de l’idée d’être sans corps te fait-elle à ce point jouir que tu ne puisses être que violence sur tout autre corps, homme ou animal, qui se présente à toi sans cagoule, le visage dévoilé contrairement à toi ?
Ta cagoule est-elle le voile occultant toute ton humanité dans l’anonymat numéroté de la violence de l’idée ? Réussit-il encore à questionner tandis qu’il se faisait stranguler sans ménagement par une deuxième ombre noire.
Mais il n’avait pas compris que les ombres n’avaient pas d’oreille. Que les ombres n’avaient pas de corps mais n’étaient que des prothèses aveugles de l’idée de l’autorité .
Il n’avait pas compris que sans visage, dédouané de son humanité ces corps-la n’étaient plus des hommes mais des mécaniques sans visages.
En 1925, Eisenstein imaginant cinématographiquement la violence de la répression a pensé la disparition des visages des militaires tsaristes. Il n’avait pas pensé encore qu’il aurait pu leur mettre une cagoule.
En 2018-2020, le film documentaire continu des manifestations filmés en temps réel par les milliers de caméra des manifestants, rendent hommage à l’intuition cinématographique d’Eisenstein en mettant en lumière que l’idée d’autorité masque son visage d’humanité pour exercer sa violence.

12 janvier 2020

[News] News du dimanche

Pleins feux sur les deux livres remarquables qui vont paraître ces jours-ci : Cinéma de l’affect, de S. Moussempès, et Cow-boy de Jean-Michel Espitallier. Puis nos Libr-événements, dont certains sont liés à ces livres.

UNE : les deux livres – remarquables ! – de la semaine

Les deux livres à la UNE cette semaine ont pour points communs d’avoir fait l’objet d’une édition soignée (bravo aux éditions de l’Attente et à Inculte !) et de traiter de fantômes : Sandra Moussempès poursuit sa spectrographie/spectrophonie ; quant à Jean-Michel Espitallier, il se lance au galop à la poursuite de son fantôme de grand-père…

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cinéma de l’affect. (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, à paraître le lundi 13 janvier 2020, 104 pages, 13 €, ISBN : 978-2-36242-085-6. [Commander]

Ce volume qui résume toute l’entreprise de Sandra Moussempès est à lire en écoutant l’album Vox Museum, qui ressortit à « la poétique de l’audio-poème » : la voix est le médium de l’affect et nous plonge de façon hypnotique dans une boîte à fantômes et à fantasmes. D’un entremêlement de notations, de graphiques, de photos et de voix, surgissent aussi bien « l’amoureux errant de ce dédale » qu’une figure familiale, l’impressionnante cantatrice sicilienne Angelica Pandolfilni, maîtresse de Toscanini.

Impossible de s’en tirer, envoûté que l’on est par ce « conte de fée psychique », ce « théâtre mental », ce « Muséum des tessitures flottantes »…

► Jean-Michel ESPITALLIER, Cow-boy, éditions Inculte, à paraître le mercredi 15 janvier 2020, 144 pages, 15,90 €, ISBN : 978-23-60840-22-9. [Commander]

« Les mythologies des familles sont des constructions en équilibre instable,
agencements de petits faits pas vrais, récits au tamis,
tris sélectifs et bricolages pour que l’histoire présente bien.
Il y a les braves types surexposés sur les commodes.
Il y a les drôles de loustics enfouis au fond des tiroirs.
La gloire ou le passage à la trappe. Pour mon grand-père Eugène,
ce fut la seconde destination » (exergue, p. 9).

Comment faire pour saisir un fantôme, c’est-à-dire une figure familiale reléguée aux oubliettes ? Et pourquoi mener l’enquête ? Comment / que raconter quand on ne sait rien ou presque ? C’est là que commence l’écriture, nous suggère Jean-Michel Espitallier : faire parler le silence… non pas combler le vide, mais jouer avec, flirter avec le trou béant, faire affleurer le je d’un jeu avec le temps (et) des origines…

Écrire, pour le poète, c’est traverser la nuit-des-temps, « les filtres de la famille » et « des souvenirs de souvenirs » (115), les représentations scolaires et socioculturelles les plus diverses – parmi lesquelles les univers de Flaubert, Zola, Mallarmé, Proust, Apollinaire, Giono, ou encore les récits d’aventure, les westerns et L’Odyssée de l’espace de Kubrick –, pour évoquer l’absent de tout bouquet familial, « le cow-boy qui se retourne [et] ne tarde pas à se faire flinguer par la sédentarité des familles rurales » (96)… C’est ici réussir une attachante (anti)mythobiographie.

Libr-événements

► Le jeudi 23 janvier à 21 heures, la Cav’Po de Toulouse, 6 € ; RÉSERVER
Sandra Moussempès (poète performeuse) : Dans son nouveau livre, Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme), qui vient de paraître aux éditions de l’Attente, elle accorde une place prépondérante à la voix en tant que dispositif sonore et amoureux via ses propres mémoires vocales archivées et son lien avec son ancêtre, la célèbre cantatrice Angelica Pandolfini. Elle lira des passages de ce nouveau livre et donnera à entendre en miroir sonore des extrais de sa création vocale Vox Museum (Editions Jou).
◊ RV également le 6 février à 19h30 : Lecture-dédicace à la libraire Charybde Ground Control.

► Mercredi 15 janvier à 19H, L’arbre à Lettres Bastille (62, rue du Faubourg Saint-Antoine 75012 Paris) : Lancement de Cow-boy avec Jean-Michel Espitallier.

► Mardi 14 janvier, Les Champs Magnétiques (80, rue du RV 75012 Paris) : « Explorer, avec Benoît Casas – Toutes les distances de langage ». Organisé par Luc Benazet et Benoît Casas.

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9 janvier 2020

[Chronique] Liliane Giraudon, poétesse sismographe (à propos du Travail de la viande), par Michaël Moretti

Liliane Giraudon, le travail de la viande, P.O.L, décembre 2019, 160 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-4796-5.

 

B7, touché-coulé : Lili ne pleure pas, elle observe le monde devenu fou, corps planté dans la terre[1], et crie (« arrêtons de voir / la littérature comme un enclos / protecteur une / réparation du vivre / il faut cracher dans la soupe »[2]). Voilà qui est dit. Après Un peu de viande hachée[3], la bouchère-charcutière a été très correcte : il nous est offert un pied paquet épicé ; les morceaux serviront d’osselets. L’amazone court après plusieurs dadas, d’où les jockeys camouflés[4], une gazette (2013-2014 chez feu Bazar éditions), pour la passeuse et revuiste[5], et un titre (1918) de l’excellent et oublié Reverdy. Ce dernier est l’un des « Pénétrables »[6] de la bustière, avec, pour les vivants, la générosité pour les remerciements[7] ; Hélène Bessette et Vsevolod Meyerhold[8], pour les morts, en « lecture latérale » (Aby Warburg) nourrissant le « lirécrire ». Le théâtre ne parle pas à Lili[9] et pourtant le metteur en scène « biomécanique » est présent tout comme, dans une mise en abyme, Robert (Cantarella) dans Oreste pesticide[10].

Tout gire chez Lili : les genres, les mots. Tout est en mouvement[11]. L’écrit est hybride[12] comme La vie matérielle : essais, récits « homobiographiques », prélèvements, poèmes, poésie visuelle avec calligrammes aux ciseaux entre Mallarmé[13], Apollinaire et Queneau, conte, pièce sans théâtre, où les références se répondent[14], allusions au cinéma[15], insertion d’images[16]. « lili elle exagère »[17] ! Non, toute publication poétique devrait être cet heureux mélange ou zibaldone en écho au monde chaotique : c’est pile l’intemporelle modernité[18], le ça de l’écrit. On the edge, elle y va, la battante, et jamais Lili ne se viande.

Aucune capitale dans le titre car tout est à égalité, c’est logique, puisque dieu est mort depuis longtemps et pas de maître non plus mais beaucoup d’influences. Liliane Giraudon est noire de monde[19]. Faire commun, depuis Heidsieck, devient, malgré tout, encore possible (le on car « (…) quand je lis-écris c’est souvent nous. Ou plutôt on »[20]).

            « Face à ce travail de la viande informations ou distraction. / Des bouts des morceaux raccordés manuellement. / La main sur la page opère des connexions. / Quelque chose de tactile. »[21]. Le travail de la viande[22] : travail de la langue[23] pour la mort au travail[24] alors que sourd un continu appel à la vie[25] où son corps à soi[26] s’exprime. Giraudon est sorcière[27]. Le travail de la viande, un titre à la Artaud[28].

Conte cruel

D’emblée, retour à l’enfance avec La fille aux mains coupées, à partir du conte des frères Grimm, La jeune fille sans mains[29]. Giraudon va à l’os avec cette viande découpée : avec la mort de P.O.L., un soutien à une certaine poésie contemporaine, elle applique à l’insu de son plein gré, pour sa mise en espace, le schéma Z de Lacan[30] à partir de La lettre volée de Poe, à savoir le travail de l’espace[31], du vide[32], conditions de la création[33]. Ecrire dans les trous. Enfance[34], toujours dans l’ombre de l’artiste comme une peinture rupestre, sempiternellement regardée jusqu’à ce que le sens apparaisse enfin ; réappropriation du corps[35] puisque, en « homobiographie », « je m’aperçois que cette fille aux mains coupées et qui a demandé qu’on lui attache les bras dans le dos c’était moi. »[36]. La main, c’est-à-dire l’outil principal de la poétesse qui coud[37], comme petite main, entre formes diverses de textes, à travers le vide révélé par la mort de l’éditeur. Le travail fondamental ? « Page abolition mémoire : un travail à plein temps. »[38]. Ce vide tout beckettien[39], c’est aussi la diagonale, brèche entre passé et futur, interprétée par Hanna Arendt[40], à partir de la parabole de Kafka dans Le procès à partir de « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament »[41] alors que, pour Giraudon, « le passé n’éclaire pas / le présent mais en barre l’accès »[42].

Poésie visuelle

Dans le cornet à dé : « le sang sur les mains s’endort et s’efface ». La fille du conte cruel est rassurée. Comme dans Syllabes précipitées[43] du livre précédent, L’amour est plus froid que le lac (2016), nous retrouvons le même dispositif plastique : à « agir c’est connaître le repos », qui était le titre provisoire du livre le travail de la viande, répond « ceux qui ne se battent pas ont déjà perdu ». Des phrases sans ponctuations sont ponctionnées, comme des Biopsies à la Heidsieck dans la globalité de le travail de la viande. C’est probablement le dernier texte écrit, la trace d’une étape de travail où trous et blancs sont interrogés à même la page. Le travail de la viande : « mouches à viande allez-vous-en ! », « les morts sont terriblement seuls ». Avec le verbi-voco-visuel de Campos à partir de Mallarmé : le hasard ou accident comme liberté et démarche expérimentale. La poésie visuelle échappe tellement à POL qu’aucune mention de cette partie n’apparaît en quatrième de couverture.

« la grammaire en démolition n’arrange pas le drame », cette phrase prélevée chez Bessette revêt un autre sens si nous la rapprochons de …

Quand Oreste peste

Voici l’une des parties les plus importantes, quantitativement et, peut-être qualitativement, de le travail de la viande – le dramaticule ou le « dramolette »[44]. Drôle de drame : « une tragi-comédie » selon Robert [Cantarella], le metteur en scène[45] mais « Elle a insisté sur le fait que ce n’était qu’un déchet de drame. » selon Nicolas [Maury], l’acteur[46]. Dame, une photo du fils, Serra : émerge une enseigne « boucherie » (la viande, toujours la viande[47]) derrière d’atroces palissades de travaux de démolition, grosses comme la Porte d’Aix, au Boulevard des Dames (dames fliquettes ? Sannom ?) inscrit en tag sur du béton. Métaphore de l’écriture accidentée – un laboratoire – de Giraudon ? La viande encore : « sur deux grands écrans silencieux (sorte d’installation) passe en boucle un montage de films d’horreur et pornographiques. »[48], une sorte de porcherie[49] dénoncée à la Pasolini. Sur scène, il y aura donc du multimédia : la pièce sera immersive. Viande encore : « Mais qui vous dit qu’une tumeur n’est pas en train de germer dans vos jolis seins ? »[50] en écho aux éléments « homobiographiques » dans Madame Himself (2013).

« Pour Oreste, remettre en scène les hyènes. » (carnet). Il est vrai que notre époque ne manque pas de faits anxiogènes[51] d’autant que la hyène est en nous[52]. Au reste, pourquoi Oreste ? « Parce que je suis un reste. (…) Et que je reste ici ! »[53]. Oreste, un trans ou travelo matricide[54] entre Genet[55] et Pasolini (« La seule poésie est la poésie à faire. ») laissant songer à Valérie Dréville avec gode-ceinture en Médée-Matériau[56] de Heiner Müller mise en scène par Vassiliev (2002). Oreste, un Docteur Folamour : « deux fauteuils roulants bricolés. Oreste (gants noirs, masque de chien, sur un fauteuil roulant […]) »[57]. L’une des filles d’Oreste est pénétrable comme fille cousue au point de se faire recoudre l’hymen, barbarie actuelle, opération détaillée par le menu, qui concurrence l’excision, sur fond de Daech[58], d’état d’urgence, de reconstruction de quartier à Marseille – alors que l’insalubrité cause l’effondrement éhonté d’immeubles -, de violences conjugales voire de féminicide, de bavure policière par deux lesbiennes. L’histoire avec sa grande hache rejoint la mythologie grecque, somme toute, cruelle comme un conte de Grimm. Une toile de fond – she does Sker – qui justifie tant de mises en scène actuelles d’Orestie[59] ou d’Atrides. Il est vrai que toute civilisation est fondée sur la barbarie, le génocide primordial notamment[60].

L’intérêt supplémentaire est le côté méta en dernière partie, comme Didascalie dans Solilocas ou la vie sexuelle des lamproies dans Le Garçon Cousu (2014). Les lamproies, nous les retrouvons d’ailleurs ici, puisque Freud[61], les étudiait en tant que neurologue, avant d’intégrer le service de Charcot à la Salpetrière dont une citation figurait dans la première version du manuscrit puisque la génétique des textes est ici intégrée ou du moins présentée comme telle : « Pour apprendre comment l’homme et les animaux vivent, il est indispensable d’en voir mourir un grand nombre. »[62]. Sur le fondement d’une réflexion sur la folie[63], comme le « Pénétrable » ou deuxième AA, c’est de « dramolette » de l’intérieur dont il s’agit en écho à un monde fou, comme Hamlet, la véhémente extériorité de la mort d’un mollusque (Amleto, la veemente esteriorità della morte di un mollusco) par Castellucci où les bombes de gaz pètent et le lit en fer est porté au rouge[64]. Les morceaux de la psyché – 7 ans de malheur comme le vase de terre brisé donnant étymologiquement le symbole – sont recollés, la création est dans l’interstice[65], la collure. C’est dans la partie méta que la fin de l’histoire est soudainement révélée – réajustée, même.

Fonction Meyerhold

Voici le texte-pivot du livre : un beau chant désespéré. En « homobiographie », la lectrice braconne le tome 4 du Théâtre des années 20 et tombe sur Meyerhold[66]; le moi, comme l’humain, « vain, divers et ondoyant » (Montaigne) ne se souvient plus de la raison de l’annotation à cet endroit[67]. Si ce n’était pas très gai pour Maïakovski et Mandelstam, la photo anthropométrique du dossier 337 n’augure pas d’un destin plus enviable. A cause de son théâtre d’avant-garde, Meyerhold est arrêté en juin 1939 lors des purges staliniennes, torturé dans les caves de la Loubianka, contraint d’avouer une prétendue culpabilité aux motifs de trotskysme et d’espionnage et exécuté en secret le 2 février 1940. La viande est ici le corps martyrisé[68]. Sa femme, Zinaïda Reich, est assassinée peu après par des policiers. Meyerhold n’est réhabilité juridiquement qu’en 1955. Les circonstances réelles de sa mort ne seront connues officiellement qu’en 1988 pendant la perestroïka. La réhabilitation esthétique sera plus tardive. Voir au festival d’Avignon 1999 Un homme est un homme (Mann ist mann, Brecht) par Ostermeier, alors à la Baracke (Deutsches Theater de Berlin), était un vrai choc : spectacle dynamique avec panneaux de bois coulissants, expressivité des corps, orchestre rock sur scène bi-frontale, sensations assurées. L’acteur, procureur du personnage, joue de sa dynamique corporelle ou « principe biomécanique » : le corps est un mécanisme vivant, fonctionnant par réflexes, qui projette ses moyens expressifs ; le théâtre propose un monde reformé de façon créatrice. Quoi de plus cohérent avec le corps omniprésent chez Giraudon ?

« (…) ici le monde va / mal (…) »[69] ; « dans le match du nouveau siècle / la barbarie / a pris de sérieuses longueurs d’avance »[70] : extinction d’espèces[71], racisme[72], pédophilie[73], management et ses dérives[74], Syrie[75] et Russie de Poutine[76], D’Ormesson en Pléiade[77], les poètes devenant des « enquêteurs sociaux / rêvant d’étreinte / avec le grand capital (et + si affinités) »[78]. Ces rappels sont importants « (…) puisque oublier est plus facile »[79]. Noix, tripes, compote : le siècle passe décidément mal dans l’estomac.

Vive Reverdy ?

Dans le chaos ontologique du monde[80] comme une constante cosmologique, la lucide missive avec adresse et prélèvements[81], a été envoyée laissant songer au dernier livre de Bernard Heidsieck, Respirations et brèves rencontres. Chez les obsédantes nonnes trinitaires d’Avignon[82] : Reverdy, un poète de chevet[83]. Giraudon reprend la formule de Pierrot pas lunaire : « Écrire m’a sauvée. A sauvé mon âme. Je ne peux pas imaginer ma vie si je n’avais pas écrit. »[84].Je marche ou je m’endors, l’un des premiers livres publiés par Giraudon, était directement inspiré de Reverdy[85]. Nous retrouvons les vides et blancs[86] déjà évoqués dans le conte La fille aux mains coupées.

Quelques révélations : l’ouvrier typographique a pratiqué la boxe ; il a sauté à la gorge du musicien borderline Scelsi à cause d’une discussion mondaine autour des limites de l’art ; ami de Max Jacob, poète juif, converti au catholicisme et mort à Drancy, il fut peu amène à son égard ; il ne suçait pas que des glaçons[87] ; début années 1920, il a été l’amant de Coco Chanel à qui il dédicaça de nombreux poèmes[88]. Tout ceci est en effet un peu lourd pour insérer Reverdy dans Les Pénétrables. Chanel fut antisémite comme les Renoir, Degas, Morand, Audiard et, malheureusement, tant et tant, c’est connu. Duras a travaillé pour Vichy pour rédiger un livre sur l’Indochine et la Cochinchine, Merleau-Ponty et Ricoeur ont été, même brièvement, pétainistes, Brasillach, Fernandez et Drieu la Rochelle ont plus que collaboré, Céline exhortait Otto Abetz voire Hitler à massacrer plus de juifs mais j’ignorais que Chanel avait été un actif agent nazi[89]. La France moisie ne date pas d’aujourd’hui alors que les nuages bruns obscurcissent de plus en plus nos horizons sous couvert d’un peuple fantasmé et récupéré[90]. Sous le ciel de Narbonne, des Cévennes, de Solesmes : « La Lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. »[91] écrivait le résistant Char – qui invitait Heidegger à l’Isle-sur-la-Sorgue. Il s’agit donc d’un hommage ambivalent où Reverdy est saisi dans toute sa complexité : le cadavre bouge encore, au nord, au sud, ailleurs.

Recours au poème

L’activité du poème n’est pas incessante … « mais elle peut se faire sans nous. »[92]. Plusieurs fois, Liliane Giraudon affirme, reprenant Reverdy : « Je vis d’abord, j’écris ensuite. »[93]. Et l’écriture, c’est du vol[94]. Du souvenir troué aussi : l’herbe de l’enfance[95] – tout en s’effaçant[96]. L’influence de Walser semble manifeste[97]. Ce modeste texte d’abord paru en 2017 dans la Collection la Motesta Section Les Communs chez Fidel Anthelme X de Frédérique Guétat Liviani peut être perçu comme un manifeste d’écriture sans s’affirmer péremptoirement comme tel : voler ; accueillir l’invisible[98] ; écrire avec, pour, contre ; se déposséder. Ces pistes sont révélées par la différence entre les deux éditions :

– « Une peut-être couleur. »[99] devient, dans un geste évoquant le peintre De Staël qui offrit un magnifique Vieux Port « Comme parfois ici le ciel. / Ce couvercle uni et parfaitement étalé qui derrière des grilles peut vous rendre fou. »[100] ;

– « J’avançais dans le noir et j’ignorais tout. »[101] devient, dans une atmosphère onirique quasi fellinienne, « J’avançais entre deux mondes comme une enfant à demi idiote. / Comme quand on rêve de personnes mortes depuis longtemps et qu’on se demande où elles étaient passées durant tout ce temps. / Sachant pourtant que le rêve est actuel. »[102]

Il s’agit de travailler avec le vide car la mort est dans la vie (apoptose, étymologiquement, la chute des feuilles). L’inconnu est déplié sans être défloré : écrire, noir sur blanc, c’est aussi sculpter les blancs, le silence, se blottir dans les trous, établir péniblement des échafaudages dans le vide – nous rejoignons Reverdy. Pas étonnant que Giraudon ait travaillé avec Ryoko Sekiguchi[103] : cette conception, toute japonaise, se retrouve dans le chinois Yi-King dont s’inspira Cage abondamment cité dans le texte étudié ici. La sagesse de Cage, limpide et évidente, devrait accompagner comme un viatique toute personne sensée : « Notre poésie aujourd’hui c’est de réaliser qu’on ne possède rien. Toute chose est donc une joie puisqu’on ne la possède pas et donc on n’a pas à craindre de la perdre …». L’enfance, c’est aussi une chèvre qui mange l’ABC de la lecture de Pound[104]. En contrepoint, Giraudon dénonce la pornographie textuelle : « Sauf que moi, quand on me dit : ‘ça signifie que’, ça cesse de m’intéresser. / Ça fixe l’intérêt au point où ça tombe. / Ça meurt aussi sec. Ou tout comme. C’est mort.»[105].

La réflexion, à partir de Gertrude Stein[106], sur la distinction entre dupliquer – son rythme, son intentionnalité – et répéter – au sens kierkegaardien – est fondamentale pour l’écriture contemporaine. Dans la métaphore couturière en basse continue[107], il faudrait introduire un troisième terme, utilisé par Robbe-Grillet : la reprise.

B7, cette A7

Après Laure Limongi avec sa collection Laureli chez Scheer, Claudine Hunault et Cédric Jullion ainsi que Le Nouvel Attila, collection Othello poursuivent la publication et l’étude de la trop méconnue Hélène Bessette[108]. Le monologue de Bessette à partir de textes inédits, A cup of tea, Fading, La lettre à Adrienne, Mer calme Voyage heureux est, comme en partie pour « Cadavre Reverdy »[109], composé de prélèvements pour la voix off ou scénario du film, dédié à P.O.L., B7 : un attentat attentif, co-signé avec le fils de Liliane Giraudon, Marc-Antoine Serra. Au XXe siècle, Simone Weil, Anna Seghers, Simone de Beauvoir, Apollinaire, Jean Cocteau, André Breton, Eluard, René Char, Louis Aragon, Blaise Cendrars, Albert Camus, Albert Cohen, Ernst Jünger, Joseph Roth, Heinrich Mann, Walter Benjamin, Joseph Conrad, Albert Londres sont passés à Marseille, c’est connu. Mais Bessette ? « Qui est cette femme ? »[110]. A Phocée, en 1946, Bessette accoucha de son deuxième fils et devint indépendante en se débarrassant de sa carte d’identité et vendit son alliance offerte par son mari pasteur à Nouméa. Libre et errante, elle monta à la Bonne-mère. La photo de l’angelot prend alors tout son sens.

« Bessette aime bien que les mots s’appellent par répétitions de sonorités[111], ce qui lui permet d’inventer une sorte de syntaxe syllabique naturellement inapte au calme plat et à la progression linéaire. Cette écriture n’a souci que d’être rapide, efficace, pratique. Elle ne s’arrête pas, ne développe pas, n’habille pas, mais décharne, tranche, découpe. Elle n’a cessé de se dépouiller (…) »[112]. Point commun avec la dépossession chez Giraudon. Le vide est présent[113]. Des phrases sont répliquées selon la leçon steinienne : « Plus ça change plus c’est la même chose »[114] ; « Qui est derrière moi ? »[115] ; « Ou la souffrance »[116]. La condition de la femme[117], qui venait enfin d’acquérir le droit de vote, est aux prises avec « L’odeur lourde des tragédies rapides ». Le crime ne provient pas du gang du roman poétique.

*

Un dedans extérieur ; dessus, c’est dessous ; tout est réversible avec des plots bien ancrés : l’écriture de Liliane Giraudon est une expérience ; le lecteur, libre d’accéder et de cheminer à l’endroit du livre où il veut, ressort du livre pas pareil que comme il est rentré, pour emprunter un phrasé à la Giraudon évoquant l’oralité à la Céline. Possédée, la sorcière, pleine de sororité, arbore sa dépossession et nous livre un paquet de quartiers de viandes crues et cuites dont nous sommes libres d’en faire ce que nous voulons – la tragédie est sacrifice du bouc. L’écriture, accidentée et intégrant blancs, vide et espace, est en plusieurs strates[118] comme chez le philosophe Bacon ou la poésie de Zanzotto. L’eau de la rivière, dans laquelle on ne se baigne jamais deux fois, polit la pierre en galet. Monter, démonter, remonter ; effacer comme Rauschenberg. L’écriture est un palimpseste infini. Réflexions théoriques sur l’écriture exprimées, grâce à un gai savoir, comme une discussion simple avec un.e ami.e et un désir de transmission non didactique ; saines dénonciations se contrefoutant joyeusement du politiquement correct ; méditations sur la vie, la solitude, la mort ; présence de l’enfance où elle tire la langue après avoir mangé des pets-de-nonne car être radicale, c’est revenir à la racine ; l’histoire intime – soi-même comme un autre[119] – rejoint de façon fluide et continue l’Histoire ; le corps, toujours le corps – et son évolution : rouge, la viande à vif. Liliane Giraudon n’a rien à perdre : toute écriture publiée devrait naître, comme ici, de nécessités profondes. Un titre, le travail de la viande, qui pourrait résumer toute l’œuvre de Liliane Giraudon.

 

 

[1] « et c’est vrai que nous écrivons / avec nos pieds (…) les fragments pour l’entrepôt / passent des pieds / jusqu’à la cervelle », le travail de la viande, p. 72 ; « (…) la chose / se fait sans nous / dans notre dos ou sous nos pieds », ibid., p. 73.

[2] ibid. p. 88.

[3] Madame Himself, 2013.

[4] le travail de la viande, p. 108-109.

[5] Banana split, 1980-1990 avec poèmes, textes, traductions (plus d’une quinzaine de numéros étrangers), entretiens, interventions d’artistes (26 plasticiens) et musiciens ; If, 1992-2012, deux numéros par an, la revue continuant une fois par an sous la direction désormais d’Hubert Colas en lien avec actOral de Montévidéo qu’il co-dirige ; Action poétique. Bref un « poétariat international » (Haroldo de Campos) et un feed-back créatif : « C’est par le travail de ‘revuiste’, (cette ‘pratique’) que j’ai appris à travailler à l’intérieur de ma propre langue comme un étranger. Son et sens. En opposition ouverte à une normalisation mécanique des expériences. » (Liliane Giraudon, Marseille, mars 2015) sur son site internet.

[6] ibid. p. 116 avec un possible Les Pénétrables II avec Sade et Mallarmé.

[7] galaxie LG ou le travail collectif : la fine poétesse bien armée Frédérique Guétat Liviani pour son édition Fidel Anthelme X, Michel Maury, Laurent Cauwet, ancien directeur, engagé, d’Al Dante où Giraudon co-dirigea la collection Les Comptoirs de la Nouvelle B.S., atelier de traduction, Roberto Comini et la galerie Où tenue à Marseille par Axelle Galtier, Christian Tarting, Yves Bical, l’excellente poétesse et chercheuse Isabelle Garron, spécialiste de Reverdy, et Yves Di Manno, chez Serra Serra, Claudine Hunault, Cédric Jullion.

[8] Déjà « ARTAUD et Meyerhold » dans Les Pénétrables, p. 301. Nous les retrouvons réunis dans le travail de la viande, p. 125.

[9] Ibid, p. 59 ; « moi qui suis / en ce qui concerne le théâtre / une infirme véritable », ibid., p. 78 ; « la mise en scène / c’est la spécialisation / la plus large du monde », ibid., p. 98.

[10] Génie des titres au point de proposer ailleurs, comme l’hydropatho-fumiste AA, une « banque des titres ».

[11] Souvenons-nous du générateur de poésie aléatoire ou mots en osselets de Jourdain chez Molière dans Le Bourgeois gentilhomme – inspirant le titre Marquise vos beaux yeux avec Grangaud, Lapeyrère, Portugal (2005) -, à l’origine de la poésie générative de Balpe. « Lire ne se sépare pas d’écrire et du jeu d’osselets. (…) Les osselets s’y distribuent comme des lettres qu’il faut placer selon des figures successives. Aujourd’hui encore je suis intriguée par l’association Jeu d’osselets / Acte d’écrire. (…) Osselets + Poèmes (lus, recopiés, singés). », le travail de la viande, p. 128.

[12] « les mélanges adultères » ; « Les mots flottent, un état de suspension », p. 12 ; les pavés de Farocki en exergue – comme les osselets – remémorent ceux du parterre de la basilique cathédrale Saint-Marc, dans la Sérénissime, évoqués par Proust dans A la Recherche du temps perdu ; « un livre de proses – des mélanges. Du montage en montage. » dans le carnet scanné ; « Ma langue (…) Ecrite par moi seule. Un français accidenté. » Le Garçon Cousu, 2016, p. 34 inspirant la revue Faire Part pour son dossier « Liliane Giraudon. Une creative method accidentée », 2017.

[13] le travail de la viande, p. 114, p. 116.

[14] Reverdy avec « Cadavre Reverdy », ibid., p. 106-121 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 125 ; Oreste dans Oreste pesticide, ibid., p. 27-64 et « Fonction Meyerhold », ibid., p. 82 ; Pound, « Fonction Meyerhold », ibid., p. 86 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 128 ; Maeterlinck, ibid., « Cadavre Reverdy », p. 112 et « L’activité du poème n’est pas incessante », ibid., p. 125 ; le spectre familier P.O.L., ibid., p. 17, p. 108, p. 146.

[15] ibid., p. 69, p. 74, p. 82-83, p. 85, p. 93, p. 97-98, p. 102, p. 109, p. 111 ; film B7 : un attentat attentif, ibid., p. 137.

[16] Illustration d’un vieux livre de classe sur la découverte des contes de la petite enfance ; photo du fiston sur le triste destin de Phocée mais aussi sa beauté avec l’angelot de la Bonne-mère ou l’amour-haine que suscite Marseille ; deux fois la même page arrachée à un des carnets de l’auteur « agir c’est connaître le repos.» ; une photo de Reverdy avec son fameux nœud pape dans une porte entr’ouverte, une photo anthropométrique de Meyerhold.

[17]  ibid., Balestrini, p. 86.

[18] Dans un entretien sur ses diverses revues, Giraudon rappelle cette vérité essentielle de Gertrude Stein : « Chaque auteur contemporain doit trouver son sens intérieur de la contemporanéité. ».

[19] ibid. p. 108-109.

[20] ibid., p. 129.

[21] Madame Himself, p. 47.

[22] « mécanisation du sexe / travail de la viande », le travail de la viande, p. 102.

[23] « mon amour à moi / c’est le langage », p. 74 ; « Les poèmes foutaient du bruit dans la musique, rendaient la musique au bruit. / Défaisaient la langue sans la bouche. / Rendaient l’eau dans le fossé plus eau, les herbes plus herbes. », ibid., p. 127.

[24] « je ne suis pas encore morte / mais il semble que ma vie s’efface », ibid., p. 89 ; « la mort est un processus / pas un état », ibid., p. 96 ; « L’activité du poème n’est pas incessante. (…) / Celle invisible des vers dans le cadavre ? », ibid., p. 127 ; une évolution par rapport à Les Pénétrables, préface p. 10 où « les livres (…) [sont] Des outils pour faire reculer le travail de la mort. ». Cf. Les Pénétrables, p. 143.

[25] Dans B7 : un attentat attentif : « Je suis éberluée de vivre encore / D’être une vieille », ibid., p. 137 ; « Je suis sidérée d’être vieille / Je pensais tant ne l’être jamais », ibid., p. 142 ; « Je suis abasourdie de vivre encore », ibid., p. 143.

[26]  Comme Woolf prônait Une chambre à soi.

[27] Comme rebelle, insoumise, pour notre bonheur, en tant que celle qui sait « Qu’organiser le pessimisme est un acte révolutionnaire. » (W. Benjamin).

[28] le marseillais ou deuxième AA, poète cité p. 125.

[29]  Dont est inspirée la pièce d’Olivier Py, La jeune fille, le diable et le moulin, elle-même à l’origine du superbe film d’animation de Sébastien Laudenbach, La Jeune Fille sans mains (2016), prix du jury à Annecy.

[30] « Seul l’espace du conte et les mots qui s’y trouvent suspendus peuvent nous éclairer. », p. 13.

[31] Le point central du conte est le cercle de craie protecteur tracé par la jeune fille sans mains.

[32] « Sous le vide des mots un monde également vide et mort. » Madame Himself, p. 51. Le vide et les blancs sont évoqués dans « Cadavre Reverdy », le travail de la viande p. 111-112, p. 120.

[33] Ce que n’aurait pas renié le regretté Claude Régy.

[34] En un twist, « l’homobiographie » se distingue de l’autofiction avec l’espace temporel : « Cette enfance, était-elle vraiment la mienne ? », ibid., p. 128.

[35] « (…) du vide entra dans son corps », ibid., p. 14 répond à « Etre une femme, c’est un corps occupé » Le Garçon Cousu, 2014, p. 11.

[36] Le travail de la viande, p. 17. Sur une possible interprétation concernant le dos, cf. ibid., p. 15, p. 73 et Le Garçon Cousu, Postface, « Arrêtez d’applaudir avec vos cuisses », p. 109 : « Les textes qui précèdent celui-là et forment le corps du livre ont été écrits par elle mais sans elle, parfois même dans son dos. / Oui, on pourrait dire dans son dos. / Parce que c’est sur le dos que se portent le plus souvent les coups invisibles, ceux qu’on ne voit pas venir et ceux dont on ne se remet pas. ». Cf. deuxième partie note 1.

[37] N’oublions pas que texte vient étymologiquement de textus, tissu, trame. Cf. le cadavre de la viande, p. 119. Chanel et son attitude envers les « petites mains », la femme de Reverdy qui était couturière. Plus loin : « Je recopie puis je défais. Comme je le vois faire avec de vieux tricots de laine. », ibid., p. 128.

[38] ibid., p. 15

[39] « Je veux mettre de la poésie dans le théâtre, une poésie en suspens dans le vide et qui prenne un nouveau départ dans un nouvel espace. » Les Pénétrables, 2012, Beckett, p. 295.

[40] Dans la préface de La crise de la culture (Between past and future).

[41] Feuillets d’Hypnos, Fureur et mystère, René Char.

[42] le travail de la viande, p. 85. Plus loin, évoquant l’angelus novus de Klee cité par Benjamin, « ‘Car c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle.’ ‘La mémoire marche derrière nous.’ », ibid., p. 116.

[43] p. 67-73

[44] Les Animaux font toujours l’amour de la même manière, 1995.

[45] ibid., p. 59.

[46] ibid. Liliane Giraudon a écrit Le Garçon Cousu (p. 79-99) pour le même acteur, ce qui est réaffirmé ibid., p. 109.

[47] « (Un bruit de mouches envahit la pièce) (…) Flic 1 Ça doit venir de la boucherie d’à côté (…) Oreste La boucherie hallal ! Dites-le au moins puisque c’est ce que vous pensez ! La boucherie hallal ! », le travail de la viande, p. 50.

[48] ibid., p. 44.

[49] « (…) approche du corps d’autrui… (…) violence du voir… » selon « Robert (lisant des notes de l’auteur) », ibid., p. 62.

[50] Oreste, ibid., p. 50 ; cf. “Fonction Meyerhold”, ibid., p. 96.

[51] « (Il [Robert] répète ‘ de la folie de la surveillance’ (…)) », ibid., p. 63.

[52] « Aurons-nous à la place d’Œdipe un Oreste ? » Robert Musil en exergue. Entreprenant de retraduire Sophocle, Hölderlin et Pasolini se sont intéressés à Œdipe, personnage central de La sphinge mange cru, Al Dante, 2013.

[53] ibid., p.  47.

[54] Déjà « L’Omelette rouge » ou Sarah Bernhardt travestie, 2011, et, inspiré de Stein, Pierrette Davignon et M. Daubignan dans Madame Himself, 2013.

[55] le travail de la viande, p. 109, p. 146.

[56] Médée : ibid., p. 82.

[57] ibid., p. 44.

[58] remember : « Les talibans n’aiment pas la fiction », Inventaire / Invention, 2005.

[59] Dans la légende des Atrides : Orestia – una commedia organica ?, Castellucci (1995, 2015), Py (2008), Lavaudant (2019) avec des dieux en drag queen lors du procès final, Jean-Pierre Vincent (2019), Oreste à Mossoul, Milo Rau (2019), Électre/Oreste, Ivo van Hove (2019).

[60] Cf. note 80.

[61] Cité dans le travail de la viande, p. 63.

[62] ibid., p. 61.

[63] « structure fêlée (…) Ces malades se sont détournés de la réalité extérieure c’est pourquoi justement ils en savent plus long que nous sur la réalité intérieure et peuvent nous révéler certaines choses qui sans eux seraient restées impénétrables. »,  ibid., p. 63 à partir de Freud. Gardons-nous toutefois d’une vision romantique de la folie comme, par exemple dans un autre genre, les aveugles qui verraient mieux que les voyants.

[64] A croiser avec Giraudon, Liliane. L’onanisme d’Hamlet, Les cahiers de la Seine, 2004.

[65] « On se néantit pour laisser passer autre chose. Dans le mince. L’inextricable. (…) », ibid., p. 130. De quoi se rapprocher de l’inframince de Duchamp.

[66] ibid., p. 76-77.

[67] ibid., p. 77-78, p. 89.

[68] ibid., p. 77.

[69] ibid., p. 76.

[70] ibid., p. 82.

[71] ibid., p. 75, p. 85-86, p. 100, p. 102.

[72] ibid., p. 90.

[73] ibid., p. 101.

[74] ibid., p. 100.

[75] ibid., p. 79, p. 91.

[76] ibid., p. 92-93.

[77] ibid., p. 70.

[78] ibid., p. 84.

[79] ibid., p. 81. La vérité, alètheia, est le privatif du fleuve de l’oubli, le Léthé, l’un des fleuves de l’Enfer chez les grecs.

[80] « Il y a toujours une mare de sang quelque part, dans laquelle nous marchons sans le savoir. », ibid., p. 116 d’après Straub citant Pavese.

[81] ibid., p. 108-109, 110. « Le véritable poème n’est pas propriété. La création n’est pas possession. Plutôt, peut-être, un étrange exercice de dépossession. », ibid., p. 113. Une technique connue depuis longtemps en littérature, depuis Godard au cinéma.

[82] ibid., p. 107, le travail de la viande ; p. 9, Madame Himself. La conversion catholique de Reverdy est bien connue même si, remarque Giraudon avec malice « le poème lui-même n’en a pas été touché. » (le travail de la viande, p. 113).

[83] ibid.

[84] ibid., p. 108. Duras aurait pu écrire exactement les mêmes phrases.

[85] ibid.

[86] ibid., p. 111, p. 120.

[87] ibid., p. 113.

[88] Encore en 1949 puisqu’il lui a dédicacé un poème de Main d’œuvre, cf. ibid., p. 118.

[89] ibid., p. 119.

[90] ibid., p. 88, p. 110.

[91] Aphorisme 169 des Feuillets d’Hypnos, Fureur et mystère.

[92] ibid., p. 129.

[93] ibid. p. 109. « mon livre est engagé / puisque c’est lui / qui m’engage / à vivre ce que j’écris », ibid., p. 89.

[94] ibid., p. 109, p. 126-127.

[95] ibid., en écho aux p. 78-79.

[96] ibid., p. 130.

[97] « J’écrivais au crayon. Le plus minuscule possible. », ibid., p. 127 remémore les microgrammes de l’interné d’Herisau évoqué dans Les Pénétrables, p. 149-155, not. p. 155. Sans omettre Onze chambres pour Robert Walser, avec J.-J. Ceccarelli, éditions CK, 1988.

[98] L’activité du poème n’est pas incessante. « Elle ne l’a jamais été ou alors d’une manière invisible, c’est-à-dire dans un dedans extérieur. Quand dessus c’est dessous », ibid., p. 125.

[99] p. 3 in L’activité du poème n’est pas incessante. Fidel Anthelme X : Marseille, 2017. Collection la Motesta. Section Les Communs.

[100] le travail de la viande, p. 125. Nous avons l’impression de plonger dans une œuvre totalement bleue de James Turrell comme pour l’exposition La beauté (Avignon, 2000) en écho avec l’école primitive avignonnaise. Je nomme pour ma part ce ciel marseillais, « ciel en fer blanc ». Ce déplacement ou évolution de l’écriture est explicitée dans un entretien, sur un autre sujet, réalisé pour Diacritik par Emmanuèle Jawad, Paris-Marseille, décembre 2016 : « Disons que je ramasse ce qui me traverse, ensuite je l’incruste dans ce sur quoi je travaille. L’agencement se fait de manière assez artisanale, quasi intuitive. Comme on déplace des couleurs sur une page. ».

[101] p. 3 in L’activité du poème n’est pas incessante. Fidel Anthelme X : Marseille, 2017. Collection la Motesta. Section Les Communs.

[102] le travail de la viande, p. 126.

[103] Giraudon, Liliane ; Viton Jean-Jacques ; Bistra ; Sekiguchi, Ryoko. Température du langage. Estepa, 2005. Bilingue japonais.

[104] le travail de la viande, p. 128.

[105] ibid, p. 129.

[106] ibid, p. 129-130. Cf. également Le Garçon Cousu, Postface, « Arrêtez d’applaudir avec les genoux », Ce qui lui vient du dehors, p. 108 : « Stein a raison, c’est extraordinaire comme un vocabulaire ne peut qu’avoir du sens. Et la poésie, contrairement à la prose, a quelque chose à voir avec le vocabulaire. ». 

[107] Cf. note 37.

[108] Bessette était déjà Hélène, un personnage dans Solilocas ou la vie sexuelle des lamproies dans Le Garçon Cousu (2014). La revue If n°30, 2007 est consacrée à Hélène Bessette avec des inédits.

[109] Le travail de la viande, p. 109-110.

[110] ibid., p. 140.

[111] Le titre trouvé par Liliane Giraudon, Un attentat attentif, est un hommage, par les allitérations répétitives, à la technique d’écriture de Bessette.

[112] Noël, Bernard. Postface « Le plus que présent », p. 245 in Bessette, Hélène. Le bonheur de la nuit. Léo Scheer : Paris, 2006. Laureli. 249 p.

[113] ibid., p.139, p. 140.

[114] ibid., p.135-136, p. 141. Et, déjà, Fonction Meyerhold, ibid., p. 83.

[115] ibid., p.136-137.

[116] ibid., p.139-140.

[117] « Ils ont dit : ‘elle a du charme’ ‘elle est frivole’ », ibid., p.135. « ‘C’est une femme qu’il faut éviter’ », ibid., p. 136 ; « J’ai pris un emploi de secrétaire », ibid., « Qui déteste la couleur de mes cheveux ? », ibid. ; « Non, je ne suis pas contagieuse », ibid., p. 141 ; « La prostitution exotique », « ‘ La route noire’ », ibid.

[118] Une translation, comme un des instruments utilisé pour l’écriture accidentée, peut-être héritée de Proust via Claude Simon, qui était, à ses débuts, peintre. Cf. également note 99, 100 pour le passage de « Une peut-être couleur. » vers le bleu non défini comme tel.

[119] Référence à Ricoeur mais aussi à « ce que j’écrivais m’apparaît souvent / comme écrit par une autre », ibid.

8 janvier 2020

[Libr-relecture] Bernard Noël, Une machine à voir, par Guillaume Basquin

Bernard Noël, Une machine à voir, Fata Morgana, avril 2019, 120 pages, 19€, ISBN : 978-2-37792-042-6. [Découvrir le récent site de l’auteur]

C’est par une (excellente) note de lecture de Gérard Cartier dans la revue en ligne En attendant Nadeau  que j’ai entendu parler de cette nouvelle publication de l’écrivain Bernard Noël. Les revues de critique en ligne servent (aussi) à cela : informer les lecteurs potentiels de la publication récente de tel ou tel livre. En cela, ce sont des outils démocratiques (surtout en ces temps d’occupation de la « grande » presse par des intérêts « douteux »). Grâce au « miracle » de la technique d’Internet (qui aurait pu être aussi une machine à penser, c’est-à-dire à rapprocher), nos lecteurs pourront lire cette chronique en plus (ou en parallèle) de la mienne. Nous voilà (presque) au cœur du sujet de ce livre à deux faces (puisqu’il y est question de deux « machines à voir » et de miroirs à deux faces) et deux personnages. De plus, et pour ces mêmes raisons d’ubiquité hypertextuelle, je pourrai même me dispenser de condenser l’histoire que raconte ce récit en forme de parabole, puisque Gérard Cartier l’a déjà largement fait. En essayant de ne rien répéter, j’essaierai tout simplement d’y ajouter mon grain de sel critique, et d’ouvrir quelques nouvelles perspectives. Car ce récit n’en manque pas ; c’est un véritable ouvroir de réflexions potentielles sur les liens entre l’écrit et l’image à travers les âges. « Au commencement était le Verbe », introduisait le premier monothéisme judaïque ; quand le cinéaste Jean-Luc Godard, lui, disait que « les hommes de lettres méprisent toujours un peu les images et les sons ». Bernard Noël tranche : « L’écrit, par exemple, doit énumérer l’une après l’autre les images que forme la machine, tandis que le regard peut les lier l’une à l’autre instantanément. » L’œil, pour lui, est « l’organe mental » par excellence. Et pourtant, il écrit… Écrivant, il invite à réconcilier ces deux outils de la pensée au moyen de l’imagination de deux (comme le nombre de protagoniste : Il et Toujours) machines à voir : une première devant tout au praxinoscope d’Émile Reynaud (« La salle où ils pénètrent est petite et parfaitement ronde, du moins à première vue. Il s’aperçoit ensuite que la surface du mur est faite de pans coupés, mais qui forment entre eux des angles si ouverts que l’impression de circularité persiste. […] L’ensemble de la surface donne l’impression d’une blancheur trouble ou dépolie » (comme le dépoli d’un miroir d’ancien appareil photographique ?)) ; la seconde s’avérant être un mystère qui clôt la parabole toute kafkaïenne…

Par un tour d’écrou retors de sa pensée, Bernard Noël fait de l’Inventeur de sa « machine à voir » un Juif, soit un homme anciennement soumis à l’interdiction des images (considérées comme des idoles dangereuses) ; et c’est même dans une maison close qu’il lui fait entrevoir l’éclair de pensée qui le mettra sur le chemin de son invention : « Sur chaque proue, un miroir tournait, un miroir à double face, qui prenait la lumière de la rue et la projetait sur la fille assise au bord du lit. […] Un éclat de lumière, un éclat d’ombre, mon visage puis un autre, un autre… J’ai senti que tout se précipitait, et moi avec, vers une solution, et j’ai attendu ce qui allait venir… » Dans le nom même de l’Inventeur, Toujours, figure l’idée centrale de l’ontologie du 7e art selon André Bazin : la conservation dans le temps du mouvement à l’aide de minuscules bandelettes de film, dans une grande analogie avec les momies égyptiennes. Mais ce ne serait là encore que des idoles-traces-des-corps-glorieux ; or notre Inventeur veut plus : il veut, après un vénérable prédécesseur vénitien du début du 16esiècle (Delminon), réinventer un Théâtre de Mémoire totale qui deviendrait le 8e art — une sorte de Google avant la lettre, mais beaucoup plus axé sur une prédominance des images (alors que dans le réseau-des-réseaux, le texte est partout, comme l’on sait ; et avant tout dans le codage binaire) : « Je trouvais insupportables que [les livres] me fassent voir ce que jamais je ne verrais réellement. J’aurais voulu retourner mes yeux dans ma tête pour qu’ils fixent là ce que je ne pouvais faire passer à l’extérieur. » Et si Bernard Noel avait fait là le même rêve qu’Aby Warburg avec son Atlas de Mnémosyne ? Le grand penseur allemand avait voulu rassembler sur quelques centaines de planches une « histoire de l’art sans texte » qui procédait par juxtapositions de documents empruntés à tous les champs du savoir en « montages-collisions » ; notre inventeur, lui, imagine sa Machine Visionnaire ainsi : « Un grand damier aux cases noires et blanches, les blanches portant chacune une lettre – de A à Z tout l’alphabet. […] Les cases que vous voyez là ne sont pas des fichiers mais des écrans. Une question posée à l’aide du clavier les illumine, et… vous verrez. » Pour savoir (sa-voir), il faut « ça »-voir : des espèces de « grands idéogrammes » (le rêve de Godard ?) qui « peuvent être parcourus d’un coup d’œil, ce qui multiplie leur effet mental ». Il s’agit de « transformer la mémoire en spectacle en rendant visuelle l’opération mentale ». C’est alors que, parfois, surgit une image animée pas très loin de la seule image-mouvement de La Jetée de Chris Marker : « Il aperçoit d’abord la photographie en très gros plan de deux yeux, puis image après image, il voit se dessiner le visage qui s’agrandit autour de ces yeux-là, et qui, légèrement souriant, est celui d’une jeune personne etc. » : une figure de pathos (Pathosformel dans la terminologie warburgienne) !

Toutefois, à la presque fin du récit, l’Inventeur admet avoir buté devant cette aporie : aurait-il « confondu la capacité d’assembler les divers éléments de la machine et celle de les penser » ? « Penser suppose un saut… un saut vers… » : le saut de tigre dialectique de l’image à l’arrêt selon la pensée benjaminienne. Seul l’utilisateur capable d’articuler le pluriel de toutes ces collisions d’images, d’en multiplier les rapports, en pourra tirer une véritable pensée ; sinon il restera englué dans une sorte de super-dictionnaire des images…
« Et pourtant, il faut voir… »

5 janvier 2020

[Chronique] Je est bien un autre (à propos de Mathieu Lindon, Moi, qui que je sois), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathieu Lindon, Moi, qui que je sois, P. O. L, en librairie depuis le 3 janvier 2020, 400 pages, 21,90 €, ISBN : 978-2-8180-4922-8.

Mathieu Lindon reste fidèle à sa veine « romanesque ». Et ce, même s’il ne cesse ici de changer de « moi » dans une stratégie littéraire où il cultive ses fondamentaux. Le déplacement de ce moi s’enracine dès le début du livre, là où l’écriture n’est ni une autofiction ni une histoire à proprement parler. Mais une sorte de malentendu : « Il était une fois moi, croyez en moi, s’il vous plaît, qui que je sois. » Se ressent non seulement combien l’auteur a envie d’être vu de manière différente, mais nous avec. Preuve que je est bien  un autre.

Certains peuvent n’y rien comprendre, mais c’est une conquête et une traversée. Lindon ne s’était jusque là qu’entrevu et le monde idem. Mais l’amour, le travail, la vie en société, créent des (r)évolutions pendant la nuit sans pour autant dire que Lindon change du tout au tout. Il ne comprend pas pourquoi il ne comprend plus ce qu’il comprenait sans problème, sans blessure. Tout à coup, mû par une force il semble n’y comprendre plus rien. Mais à partir de là tout est possible, la forme se débonde sous divers régimes.

Dans la première partie, « Contes de fées et autres romans d’amour », le lecteur est soumis à une série de situations et de questions pour en estimer ce qu’elles produisent : une odeur nauséabonde, l’annonce de la mort de quelqu’un, l’inutilité récurrente de son sexe. Dans le texte suivant, un prédicateur spécieux nous engage à « Faire de son cul une Å“uvre d’art ». Et il s’agit une nouvelle fois d’en estimer les conséquences. Enfin « L’enquête » crée une mise en pièce d’une enquête policière.

On comprend que, pour se dire, Mathieu Lindon joue de nos attentes, fantasmes, envies, etc. pour renverser l’ordre des choses afin de donner un sens et une logique à ce que, qui ou quoi nous sommes à travers ce que nous imaginons, extrapolons et parfois vivons. Nous sommes donc loin, en dépit du titre, de l’autofiction. Si elle existe c’est en lignes de fuite plutôt envoûtantes entre farce, mélo, rêve ou cauchemar.

L’auteur interroge le sens de nos images, leurs errances, leurs pièges. Il se moque de nos souverains poncifs et les remplace par d’autres figurations du désir. Le ludique n’est jamais oublié au cÅ“ur même de la gravité. Il y a là l’objectivation du factice, la théâtralité d’une société intime « du spectacle » propre à ravir Debord s’il était encore là.

1 janvier 2020

[NEWS] Libr-2020

Libr-critique commence 2020 par un vÅ“u singulier suivi d’un montage de Patrick BEURARD-VALDOYE : façon d’osciller entre comique et tragique… Et les premiers RV de l’année : à lire / voir / écouter…

Patrick BEURARD-VALDOYE : Passage en douce…

Libr-rétrospective 2019 (1)

► Hommages : à P.O.L ; à Emmanuel Hocquard ; à Antoine Émaz.

â–º Entretien : avec Jean-Charles Massera (1 – qui approche des 6 000 vues – et 2/2).

â–º Libr-événement : « Traces de langage : poésie numérique » (avec Philippe Boisnard et Jacques Donguy à la Maison de la poésie Paris).

â–º Création : Daniel Cabanis, « Réhabilitation des usines à gaz ».

► Chroniques : Patrick Beurard-Valdoye, Cycle des exils ; Christophe Manon, Pâture de vent ; Benoît Casas, Prévisions

LC recommande début 2020…

La nouvelle Délie pour que l’année ne se délite : Emmanuel Tugny crée un mélange détonant musique médiévale/rock, avec des textes lus par Christian Prigent, qui rend à sa façon un nouveau Salut aux Anciens [Inouïe diffusion]…

► Pierre CHOPINAUD, Enfant de perdition, P.O.L, à paraître le 3 janvier 2020, 576 pages, 24,90 €.

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 13 janvier 2020, 104 pages, 13 €.

► Jean-Michel ESPITALLIER, Cow-boy, éditions Inculte, en librairie le 15 janvier 2020, 144 pages, 15,90 €.

â–º Jean-Claude PINSON : en février, essai sur Pierre Michon chez Fario ; en mars, Pastoral aux éditions Champ Vallon…

Prochains Libr-événements :

► 

► En résonance au spectacle L’Animal imaginaire de Valère Novarina : EXPOSITION DES OEUVRES DE VALERE NOVARINA, du mardi 14 janvier au dimanche 9 février 2020, la Chapelle du Quartier-Haut, Sète
Entrée libre, du lundi au dimanche, de 11h à 18h

Vernissage le jeudi 16 janvier 2020, 18h30

Mais que font donc les figures qui peuplent par milliers l’oeuvre immense de Valère Novarina ? Dans les livres comme sur les scènes, elles entrent, elles parlent, se nomment les unes les autres, elles pensent, elles sortent. Parfois elles dansent. Dans les dessins, rendues visibles par le geste élémentaire de la main, éclairées par les flashes de l’imagination dont elles proviennent et qui les sort un instant du vide où elles vivent, elles émerveillent par l’exceptionnelle liberté dont elles témoignent.

Représentations de L’Animal imaginaire au Théâtre Molière – Sète : Mardi 14 janvier, 20h30 + Mercredi 15 janvier, 19h

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