Mathieu Larnaudie, Les Jeunes Gens. Enquête sur la promotion Senghor de l’ENA, Grasset, avril 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-246-81509-9. On ne manquera pas la Rencontre de demain soir (19H30 !) à l’extraordinaire Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris).

"De la même façon qu’il faut, en art, en littérature, en musique,
une connaissance parfaite de l’histoire des formes, des canons académiques,
pour vouloir les subvertir et les briser, il faut se doter d’un savoir rigoureux
des usages sociaux pour s’en servir librement et les retourner à son profit" (p. 197).
Balzac évoquait "un début dans la vie" ; Larnaudie, "les jeunes gens", purement et simplement – c’est-à-dire radicalement : les Jeunes-Gens, la quintessence de la jeunesse, l’excellence de la jeunesse, l’avenir de la France. Plus précisément, des jeunes gens pressés, héritiers qui pensent toujours à la phase et à la phrase d’après, énarques d’une promo Senghor plus tournée vers les hautes sphères de la finance que celles de la politique, moins rentables et plus risquées. Un cru exceptionnel qui a su s’imposer plus rapidement que les autres.
Le politique est omniprésent dans les romans de Mathieu Larnaudie. Acharnement (2012), ce drame en cinq actes qui oscille entre la première et la troisième personne, le polar métaphysique et la satire politique, constituait bel et bien le pendant des Effondrés (2010) : après la chute des croyances ultra-libérales, celle des croyances dans le système de représentation politico-médiatique. En particulier, le romancier critique y décryptait l’homo politicus : "on a tendance à considérer, le plus souvent, que la temporalité propre à l’homme politique est celle de l’urgence, de la suractivité, de la crise perpétuelle, des arrangements immédiats et paniques avec l’opinion, avec l’actualité, avec le rush permanent du monde, mais on oublie qu’elle est également, en même temps, celle d’une stratégie – d’un pari – à très long terme, patiente et obstinée, dont les coups se jouent très longtemps à l’avance" (p. 151). Qu’est-ce qu’un homme politique, au fond ? Un histrion cynique dont l’"éloquence toute faite" charrie des mensonges et des "âneries populistes" (58), "cette quincaillerie culturelle qu’il est bon de citer à tout propos" (88)… Que vaut cette parole politique qui "n’est jamais, sauf en de très rares exceptions, l’expression d’une singularité autonome" (160) ? Un exemple du politiquement correct pratiqué par ceux qui veulent à tout prix occuper le terrain médiatique : il faut agir et penser d’une manière nouvelle… il faut renouer avec notre identité et nos valeurs…
Laissant momentanément de côté la fiction, le romancier se lance sur le terrain avec les armes dont il dispose. Dès le prologue, qui examine scrupuleusement la symbolique mise en œuvre lors de la cérémonie du Louvre, nous retrouvons la posture de l’analyste
sociopolitique : "Lorsqu’il s’agit du spectacle politique, une sorte de déformation professionnelle me porte à interpréter les signes, la mise en scène, les mots et les gestes, à la recherche des intentions qui ont présidé à leur choix" (15). Et de mettre en exergue les atouts qui ont fait triompher Emmanuel Macron : un storytelling et une "novlangue managériale et technologique" ont imposé l’image de l’homme nouveau et différent, "alors qu’il était, de tous les candidats, celui qui présentait objectivement le plus de traits de continuité avec la politique menée lors du précédent quinquennat" (85-86)…
Bien évidemment, le lecteur avisé reste sur sa faim : si l’écrivain braconne sur les terres des sciences sociales, il ne s’agit pas pour autant de leur faire une concurrence sauvage – surtout chez un éditeur non spécialisé. Un exemple : dans un chapitre savamment sous-titré "Psychogéographie du pouvoir français", quelques lignes sur Les Règles de l’art de Bourdieu et une évocation en trois lignes des "grands romans d’apprentissage du XIXe" constituent le seul viatique théorique. Mais nous apprenons beaucoup des entretiens menés avec des personnages de premier plan : sur leurs trajectoires, le parler spécifique des énarques, leur façon d’être, leur culture du consensus… sur l’ENA même, dispensatrice des capitaux nécessaires (sur les plans social et symbolique) – surtout pour les transfuges de classe. Sur les dispositions sociales d’un groupe homogène : "Chez eux, la sélection naturelle est un processus intégré ; la compétition, une valeur positive, assumée" (61).
Dans « Ateliers nationaux », discours recueilli in Actes et paroles I. Avant l’exil en 1875, Hugo se fait encore plus disert : « la question […] est dans les détresses du peuple, dans les détresses des campagnes qui n’ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans l’ouvrier qui n’a qu’une chambre où il manque d’air, et une industrie où il manque de travail, dans l’enfant qui va pieds nus, dans la malheureuse jeune fille que la misère ronge et que la prostitution dévore, dans le vieillard sans asile, à qui l’absence de providence sociale fait nier la providence divine ; la question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. » Ces « pauvres êtres », confie Hugo dans Les Misérables, « la meule de l’ordre social les rencontre et les broie ».
pouvons identifier, dans le massif touffu et ramifié des Misérables, cette silhouette parente dont il conviendrait d’épouser le profil progressivement révélé en un acte de reconnaissance irrécusable. 

de mai, par un groupe d’amis estimant à l’instar de Denis Roche que la poésie est inadmissible – d’autres ne comprenant pas qu’on puisse encore être poète – elle poursuit le combat sur le long cours d’un quart de siècle jusqu’à se tauper en 1993), les mêmes blanchis sous le harnais, passibles de la hart nés, de la camarde au moins, thème récurrent tout en gaîté sans qu’explicitement ils se soient donné le mot. Ce soir (8 juin) à la librairie parisienne À Balzac à Rodin, revue en poche juste feuilletée, j’assiste à plusieurs exploits de trapézistes de hauts fonds, le plus performant en sautes de timbres et de registres et de noms de capricante définition Jean-Pierre Bobillot, de chanteur après poète réaffirmant dans ses chutes Tzara. Le grand absent Jean-François Bory, appelé héroïque sous le drap ô de la guerre d’Algérie avouant « On m’a cru brave parce que j’avais peur de me sauver ». De prestation de pur fond à fond l’accès sans effet cabotin, à étiage de foison d’or, d’ « intégrAal » à tenir les promesses de l’oral, Pierre Le Pillouër.
À l’écrit, huit jours après, la faucheuse revient en force, bravement niée (La mort existe pas, d’Éric Clémens, grimacier dru, celle qui est dans la vie (Jean-Pierre Bobillot), celle sur qui Le Père Lachaise s’assied (Jean-Pierre Verheggen), en lettres de la fin (Jacques Barbaut), celle qui gesticulait tout en tessons se défaussant à présent en ricanements. À l’exception de Typhaine Garnier cooptée pour ce numéro, rien que des hommes – non que je veuille me faire le chantre de la parité, de l’anima peut-être. La pornographie quintessenciée de Christian Prigent dont l’écholalie hale tout l’internet, que le jubilatoire bile en « bye/Bye : it’s time to die ! » Valère Novarina en son théâtre du pieux mensonge renouvelé, ici la cathédrale Notre-Dame le 18 mars 2018 dans une conférence de Carême, apologétique de la Croix
A l’inverse – et en s’appuyant sur une planche d’aquarelles « mémorielles » d’une star décédée de Léo Dorfner – Florence Andoka propose un « cinéma du cinéma », un processus d’évocation d’un corps iconique d’où il ne reste bientôt qu’une bouche sans lèvres, des lèvres sans bouche là où soudain les mots ne sont plus dedans mais devant.
je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. » 

quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

Ce volume bipartite, un peu à part dans une œuvre importante marquée par le Cycle des exils, constitue une très intéressante contribution à une histoire des arts poétiques sous l’angle de l’oralité. Après avoir rappelé que la poésie scénique ne s’est développée qu’il y a à peine un demi-siècle et que "l’oralisation du texte est affaire complexe, ses modes et sa transmission également" (p. 93), dans une "Volte-face" finale l’auteur lui-même explicite son titre : "Le nom Vocaluscrit s’il pose question, ne plonge pas dans l’inconnu, car il ressemble à ses cousins manuscrit et tapuscrit. Il éclaire le parti que ce que lit l’auteur, quand il ne s’agit pas d’un acte de promotion, n’est pas le texte imprimé destiné au lecteur. Et n’est pas non plus une partition. Le vocaluscrit contient et sécrète cette part d’intimité dont l’auditoire parfois détecte l’énergie" (94).
trouvailles stylistiques) 37 phares de la poésie oralisée, des plus jeunes aux plus anciens (vivants ou morts), des plus connus aux moins connus, écoutés/rencontrés de 1990 à 2016 : Pastior, Heidsieck, Luca, Frontier, Novarina, Montels… Mouton, Beck, Quintane, Mauche, Pittolo… Ce qui l’intéresse est la posture des poètes lecteurs et/ou performeurs : tenue vestimentaire, maintien du corps, mise en voix et en espace, grain de la voix, phrasé/narré, effets sonores et rythmiques, supports… La réception de l’auditoire également. Deux exemples, pour le plaisir : "son art en sonorités bizarres et / criméogothiques / qui raniment les Vénus unilingis" (Oscar Pastior) ; "le phrasé déraille le sens dérape perte de langue maladie-du-narré territoire des sens détérioré seul le sonore du miroir demeure l’écho d’où coule du plaisir" (Séverine Daucourt-Fridriksson)…
Un fait divers de l’ère victorienne se dévoile en filigrane, autour des sœurs Fox qui communiquaient avec les esprits. En parallèle à cette ambiance gothique l’auteure convoque celle tout aussi étrange des années 69-71 à Hollywood, temple des sectes hippies, des starlettes en devenir et d’une idéologie inquiétante et joyeuse qui berça aussi son enfance. Comme une auto-fiction poétique caméra au poing, le récit alterne les époques, revient sur ces femmes, héroïnes amplifiées par des états modifiés de conscience.
Dans Post-Gradiva, œuvre en soi par laquelle on doit commencer, ce sont la voix et le sens qui sont suspendus : par/dans les sussurrements, chuchotements, ricanements, glissandos, vocalisations, effets sonores, boucles rythmiques… Enchantement garanti : quelle puissance hypnotique !
l’écrivain (le hongrois, le dialecte franco-provençal, l’italien valsésian et le latin) ? Avec diverses autres langues / langues autres ? Peut-on les relier à cette quatrième personne du singulier dont se revendique l’auteur