Libr-critique

27 juin 2018

[Chronique – news] Mathieu Larnaudie, Les Jeunes Gens, par Fabrice Thumerel

Mathieu Larnaudie, Les Jeunes Gens. Enquête sur la promotion Senghor de l’ENA, Grasset, avril 2018, 208 pages, 18 €, ISBN : 978-2-246-81509-9. On ne manquera pas la Rencontre de demain soir (19H30 !) à l’extraordinaire Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris).

"De la même façon qu’il faut, en art, en littérature, en musique,
une connaissance parfaite de l’histoire des formes, des canons académiques,
pour vouloir les subvertir et les briser, il faut se doter d’un savoir rigoureux
des usages sociaux pour s’en servir librement et les retourner à son profit" (p. 197).

Balzac évoquait "un début dans la vie" ; Larnaudie, "les jeunes gens", purement et simplement – c’est-à-dire radicalement : les Jeunes-Gens, la quintessence de la jeunesse, l’excellence de la jeunesse, l’avenir de la France. Plus précisément, des jeunes gens pressés, héritiers qui pensent toujours à la phase et à la phrase d’après, énarques d’une promo Senghor plus tournée vers les hautes sphères de la finance que celles de la politique, moins rentables et plus risquées. Un cru exceptionnel qui a su s’imposer plus rapidement que les autres.

Le politique est omniprésent dans les romans de Mathieu Larnaudie. Acharnement (2012), ce drame en cinq actes qui oscille entre la première et la troisième personne, le polar métaphysique et la satire politique, constituait bel et bien le pendant des Effondrés (2010) : après la chute des croyances ultra-libérales, celle des croyances dans le système de représentation politico-médiatique. En particulier, le romancier critique y décryptait l’homo politicus : "on a tendance à considérer, le plus souvent, que la temporalité propre à l’homme politique est celle de l’urgence, de la suractivité, de la crise perpétuelle, des arrangements immédiats et paniques avec l’opinion, avec l’actualité, avec le rush permanent du monde, mais on oublie qu’elle est également, en même temps, celle d’une stratégie – d’un pari – à très long terme, patiente et obstinée, dont les coups se jouent très longtemps à l’avance" (p. 151). Qu’est-ce qu’un homme politique, au fond ? Un histrion cynique dont l’"éloquence toute faite" charrie des mensonges et des "âneries populistes" (58), "cette quincaillerie culturelle qu’il est bon de citer à tout propos" (88)… Que vaut cette parole politique qui "n’est jamais, sauf en de très rares exceptions, l’expression d’une singularité autonome" (160) ? Un exemple du politiquement correct pratiqué par ceux qui veulent à tout prix occuper le terrain médiatique : il faut agir et penser d’une manière nouvelleil faut renouer avec notre identité et nos valeurs

Laissant momentanément de côté la fiction, le romancier se lance sur le terrain avec les armes dont il dispose. Dès le prologue, qui examine scrupuleusement la symbolique mise en œuvre lors de la cérémonie du Louvre, nous retrouvons la posture de l’analyste sociopolitique : "Lorsqu’il s’agit du spectacle politique, une sorte de déformation professionnelle me porte à interpréter les signes, la mise en scène, les mots et les gestes, à la recherche des intentions qui ont présidé à leur choix" (15). Et de mettre en exergue les atouts qui ont fait triompher Emmanuel Macron : un storytelling et une "novlangue managériale et technologique" ont imposé l’image de l’homme nouveau et différent, "alors qu’il était, de tous les candidats, celui qui présentait objectivement le plus de traits de continuité avec la politique menée lors du précédent quinquennat" (85-86)…

Bien évidemment, le lecteur avisé reste sur sa faim : si l’écrivain braconne sur les terres des sciences sociales, il ne s’agit pas pour autant de leur faire une concurrence sauvage – surtout chez un éditeur non spécialisé. Un exemple : dans un chapitre savamment sous-titré "Psychogéographie du pouvoir français", quelques lignes sur Les Règles de l’art de Bourdieu et une évocation en trois lignes des "grands romans d’apprentissage du XIXe" constituent le seul viatique théorique. Mais nous apprenons beaucoup des entretiens menés avec des personnages de premier plan : sur leurs trajectoires, le parler spécifique des énarques, leur façon d’être, leur culture du consensus… sur l’ENA même, dispensatrice des capitaux nécessaires (sur les plans social et symbolique) – surtout pour les transfuges de classe. Sur les dispositions sociales d’un groupe homogène : "Chez eux, la sélection naturelle est un processus intégré ; la compétition, une valeur positive, assumée" (61).

26 juin 2018

[Chronique] Les Misérables : nouvelle édition en Pléiade, par Matthieu Gosztola

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:55

Victor Hugo, Les Misérables, édition d’Henri Scepi avec la collaboration de Dominique Moncond’huy, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, n° 85, 1824 pages, 22 février 2018, 65 € (prix de lancement jusqu’au 30 juin 2018).

 

En octobre 1839, Hugo visite le bagne de Toulon et note peu de temps après cette phrase parmi d’autres qui seront prêtées à Mgr Myriel : « Je suis en ce monde non pour garder ma vie mais pour garder les âmes. » [1] En février 1846, alors qu’il se rend à la Chambre des pairs, l’auteur de Claude Gueux croise un homme « pâle, maigre, hagard », accusé d’avoir volé un pain, et accompagné en conséquence de deux soldats. Aussitôt, la scène se fait image, et le profil de l’homme accablé « se dote d’une lisibilité inédite », pour reprendre la formulation d’Henri Scepi dans sa passionnante préface. « Cet homme n’était plus pour moi un homme, écrit Hugo, c’était le spectre de la misère, c’était l’apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. » (Choses vues, souvenirs, journaux, cahiers[2])

Dans « Ateliers nationaux », discours recueilli in Actes et paroles I. Avant l’exil en 1875, Hugo se fait encore plus disert : « la question […] est dans les détresses du peuple, dans les détresses des campagnes qui n’ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans l’ouvrier qui n’a qu’une chambre où il manque d’air, et une industrie où il manque de travail, dans l’enfant qui va pieds nus, dans la malheureuse jeune fille que la misère ronge et que la prostitution dévore, dans le vieillard sans asile, à qui l’absence de providence sociale fait nier la providence divine ; la question est dans ceux qui souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. » Ces « pauvres êtres », confie Hugo dans Les Misérables, « la meule de l’ordre social les rencontre et les broie ». 

L’auteur de La Légende des siècles s’intéresse, dans les années qui le voient résolument se tourner vers les questions humanitaires, à la façon dont les sociétés modernes favorisent – éperdument – l’éclosion de la misère, en faisant naître, « d’un même geste pour ainsi dire, la faute et l’expiation, le crime et le châtiment ». Il le dira dans un autre discours, celui sur la misère prononcé à l’Assemblée le 9 juillet 1849, résumé ainsi par Henri Scepi : « tout est affaire de conditions, la plongée dans l’abîme du mal résulte d’une conjoncture qui s’est raidie en mécanisme inexorable et convertie en loi inflexible. » L’écriture hugolienne se met à l’écoute de cette irrespirable scansion du néant ; elle scrute les instillations programmées du pire dans la vie et la conscience des hommes. 

Dans L’Atelier des « Misérables », volet documentaire apparaissant comme un complément nécessaire à la lecture des Misérables et regroupant des textes de la main de Victor Hugo (qu’ils soient achevés ou non) occupant un orbe proche du centre générateur du roman, l’on peut lire ceci : « J’ai tâché de raconter l’histoire d’une de ces fourmis que la loi sociale écrase sans le vouloir et sans le savoir. On ne s’en doute pas et l’on va toujours. Pour les uns ce livre sera une faute, pour les autres ce sera une bonne action. Ce n’est ni une bonne action, ni une faute ; c’est un devoir accompli. […] Souvent le peuple tout entier se personnifie dans ces êtres imperceptibles et augustes sur lesquels on marche. Souvent, ce qui est fourmi dans le monde matériel est géant dans le monde moral. » Et Hugo précise – ailleurs – sa visée : « Montrer l’ascension d’une âme, et à cette occasion peindre dans leur réalité tragique les bas-fonds d’où elle sort, afin que les sociétés humaines se rendent compte de l’enfer qu’elles ont à leur base, et qu’elles songent enfin à faire lever une aube de ces ténèbres ; avertir, ce qui est la façon la plus directe de conseiller ; tel est le but de ce livre. » 

Avertir, c’est-à-dire enseigner. C’était déjà le sous-texte de Claude Gueux : « Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres d’école. »

Avant Les MisérablesClaude Gueux (1834), Le Dernier Jour d’un condamné (1829), sans omettre Notre-Dame de Paris (1831), forment le templum où se projette l’empreinte angoissée de l’humanité. Ces récits attestent, ainsi que le souligne Henri Scepi, « que l’œuvre romanesque entreprend, sur des modes divers, de faire jouer les facettes diffractées d’un même prisme anthropologique et politique : y domine la peinture de l’homme dans la cité, non pas l’homme abstrait, chimère des philosophes et des moralistes, mais l’individu assujetti aux lois et aux dogmes, soumis à l’injustice institutionnelle, livré à l’indifférence publique, condamné enfin par la rigueur impitoyable de la machine juridique à la peine capitale. »

Heureusement, il est des présences providentielles, veillant sur les enfants et les pauvres, sur les faibles et les déshérités, tel Jean Valjean, qui sauve aussi bien Cosette que Marius, de sa même poigne vigoureuse. Nous pouvons identifier, dans le massif touffu et ramifié des Misérables, cette silhouette parente dont il conviendrait d’épouser le profil progressivement révélé en un acte de reconnaissance irrécusable. 

Sorti comme un fantôme de l’épaisseur des bois, au moment même où Cosette, « harassée de fatigue » et désespérée par tant d’ombre, s’écrie « Ô mon Dieu, mon Dieu », Jean Valjean intervient : « En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d’elle dans l’obscurité. »

Et, beaucoup plus tard dans le roman : « Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la clavicule ; il sentit qu’il s’évanouissait et qu’il tombait. En ce moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d’une main vigoureuse qui le saisissait [c’était celle de Jean Valjean], et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui laissa à peine le temps d’[une] pensée mêlée au suprême souvenir de Cosette […]. »

D’autres exemples pourraient être convoqués, arrachés à cette somme, à ce livre-monde qu’est Les Misérables. Si Les Misérables est une somme, il ne faut pas oublier que sa publication fut, pour son auteur, l’aboutissement qui couronna plus de deux années d’un travail intense et assidu, si l’on s’en tient à la seule période de reprise et d’achèvement de l’œuvre pendant l’exil. Mais c’est en réalité une temporalité beaucoup plus vaste qui doit être prise en compte. Elle est déterminée par trois moments décisifs : 1845-1848 (amorce de la rédaction des Misères, interrompue « pour cause de révolution »), décembre 1851 (coup d’État et début de la période de l’exil) et 1860 (reprise des Misérables), ainsi que le résume Henri Scepi. Néanmoins, la période qui court de février 1848 à avril 1860 ne doit pas être considérée comme exempte de toute préoccupation ou de toute réflexion directement rattachée à l’œuvre interrompue, ajoute l’exégète. Maints indices démontrent en effet que dans l’effervescence créatrice des années 1850, qui verra émerger des recueils tels que Les Contemplationsou La Légende des siècles (Iresérie), à aucun moment Hugo ne renonce : le roman passe au second plan mais ne s’efface pas ; il hante sourdement l’esprit d’un écrivain qui, en mai 1856, inclura dans la liste des ouvrages nouveaux susceptibles d’être publiés par son éditeur d’alors, Hetzel, « Les Misérables, roman en six volumes ».

 

[1] Voir René Journet et Guy Robert, Le Manuscrit des « Misérables », Presses Universitaires de Franche-Comté, collection Annales littéraires, 1963.

 

[2] Édition d’Hubert Juin, Gallimard, collection Quarto, 2002. 

24 juin 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi avec récidive (Psychodiagnostic / 6)

Terminons dans une guérite avec ce dernier post : ça ne se guérit pas… [Lire Psychodiagnostic / 5]

Psychodiagnostic / 6

Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 6

Ça me fait penser spontanément à une guérite devant un palais présidentiel, ou une caserne. Il y a un type dans cette guérite, un pauvre bougre. Il n’a pas choisi d’être là mais il y est. Il monte la garde. On lui a dit de se tenir là, et d’ouvrir l’œil. Il n’a pas pu se défiler. Il aurait préféré aller au cinéma, au bistrot, à la piscine, ou se faire masser chez Madame Thong ; eh bien il ira une autre fois, s’il y en a une. Bon Dieu, qui commande ici ! C’est pas lui ; donc il est en faction dans cette guérite ; seul, immobile et raide comme piquet, il surveille les alentours. Il n’y a rien ni personne dans les environs, c’est un nulle part, et pourtant il surveille, il guette : on ne sait jamais. Un de ses supérieurs (supérieur, il faut le dire vite) lui a dit Tu sais quoi mec ? Ben, on sait jamais ! et lui il l’a cru ! Il a pris au pied de la lettre cet aveu bidon d’éternelle ignorance (pitoyable plaisanterie), et le voilà piégé, qui attend la suite, peur au ventre, sans savoir quoi : attentat suicide oriental, attaque de drones carabinée, raid éclair américain ou coup bas de Jarnac ? Il sait pas. Et l’attente peut durer un bail sans garantie de relève. Pauvre planton ! Pas ça, la vie. J’aimerais pas être à sa place. S’il a une fiancée le type (ce gland), va falloir qu’il arrête d’y penser avec sa main. C’est plus la peine. La belle voudra pas poireauter indéfiniment ; elle ira voir ailleurs et verra un soupirant supérieur. 

22 juin 2018

[Chronique] TXT n° 32 : le retour, par Christophe Stolowicki

TXT, n° 32: "Le retour", éditions Nous, Caen, juin 2018, 96 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-57-8.

Occasion ou jamais où jauger une performance à l’aune de la lecture reposée. Pour ce numéro du retour après vingt-cinq ans sous les mers d’une revue rivalisant jadis avec Tel quel et Change (créée en 1969 dans le sillage

de mai, par un groupe d’amis estimant à l’instar de Denis Roche que la poésie est inadmissible – d’autres ne comprenant pas qu’on puisse encore être poète – elle poursuit le combat sur le long cours d’un quart de siècle jusqu’à se tauper en 1993), les mêmes blanchis sous le harnais, passibles de la hart nés, de la camarde au moins, thème récurrent tout en gaîté sans qu’explicitement ils se soient donné le mot. Ce soir (8 juin) à la librairie parisienne À Balzac à Rodin, revue en poche juste feuilletée, j’assiste à plusieurs exploits de trapézistes de hauts fonds, le plus performant en sautes de timbres et de registres et de noms de capricante définition Jean-Pierre Bobillot, de chanteur après poète réaffirmant dans ses chutes Tzara. Le grand absent Jean-François Bory, appelé héroïque sous le drap ô de la guerre d’Algérie avouant « On m’a cru brave parce que j’avais peur de me sauver ». De prestation de pur fond à fond l’accès sans effet cabotin, à étiage de foison d’or, d’ « intégrAal » à tenir les promesses de l’oral, Pierre Le Pillouër.

 

À l’écrit, huit jours après, la faucheuse revient en force, bravement niée (La mort existe pas, d’Éric Clémens, grimacier dru, celle qui est dans la vie (Jean-Pierre Bobillot), celle sur qui Le Père Lachaise s’assied (Jean-Pierre Verheggen), en lettres de la fin (Jacques Barbaut), celle qui gesticulait tout en tessons se défaussant à présent en ricanements. À l’exception de Typhaine Garnier cooptée pour ce numéro, rien que des hommes – non que je veuille me faire le chantre de la parité, de l’anima peut-être. La pornographie quintessenciée de Christian Prigent dont l’écholalie hale tout l’internet, que le jubilatoire bile en « bye/Bye : it’s time to die ! » Valère Novarina en son théâtre du pieux mensonge renouvelé, ici la cathédrale Notre-Dame le 18 mars 2018 dans une conférence de Carême, apologétique de la Croix (« In hoc signo vinces, Par ce signe tu vaincras »), celle offerte à Constantin dans un rêve auquel je préfère celui d’Alexandre rapporté par Freud d’un satyre dansant sur un bouclier (σαΤυρος, Tyr est à toi). Roboratif dans la foulée Éric Clemens (« sortir des ombres haut la caverne []génuflexion pose à couillons »). Fermant le numéro les variations logiques dé-mentes de Charles Pennequin, ontologie de la poussière d’être, du poussier d’être été, syllogismes en quête d’auteur, vanité des vanités que vent coulisse d’étire lyre. Creusés plus avant dans la glèbe, « gale de Galerie et venin de mygale », ressortent l’onirique brut net de tout onirisme de Pierre Le Pillouër, son heurté du poème vertical (« st / / AJT // St / Agité ») alternant avec « l’allonge » tant de la boxe que du divan, dans une écriture où coexistent et se dépistent la superficialité rase de la paronomase et le travail en profondeur sur la langue de la faux-lie où « tout est bille, tout s’habille », de poésie guérisseuse.

 

20 juin 2018

[Livre] L’usage des mots (à propos de F. Andoka et L. Dorfner, American Love Story), par Jean-Paul Gavard-Perret

Florence Andoka et Léo Dorfner, American Love Story, Littérature mineure, Rouen, 2018. Deux feuilles de papier cream 150 gr pliées l’une sur l’autre, l’une dans l’autre. Impression noire et pliage à la main. Dimensions : 15,2 x 19 cm environ.

Rien ne fait que le réel s’épuise dans le mot, il n’est qu’une question ouvrant à l’ignorance. C’est pourquoi tant d’  « auteurs » y renoncent préférant la nostalgie à l’hors de portée où le mot est  toujours débordé par ce qu’il dit. Croyant atteindre son but il le repousse un peu plus loin dans une misérable grandeur de l’écriture, sa tension, son effet de claque (à tous les sens du terme).

A l’inverse – et en s’appuyant sur une planche d’aquarelles « mémorielles » d’une star décédée de Léo Dorfner – Florence Andoka propose un « cinéma du cinéma », un processus d’évocation d’un corps iconique d’où il ne reste bientôt qu’une bouche sans lèvres, des lèvres sans bouche là où soudain les mots ne sont plus dedans mais devant.

La poésie ne signifie plus la maison de dieu ni celle du réel mais celui d’un imaginaire qui « réimage » une star qui rendait le réel dépassable, mais qui fut rattrapée par lui. D’où l’aspect « fragment amoureux » d’un tel livre qui ne cerne pas ce qu’il pensait capter mais dit mieux là où le dessin montre – et volontairement – « mal ».

Le texte devient un mouvement et une attente enfermant leur contraire. Il fait et défait avec une beauté qui entraîne la reprise de la circulation du désir dans  l’errance des images. L’écriture reste proche de la disparition  Il y a en elle ce qui n’est pas. Il n’y aura jamais de même, même par le mot « même » car le texte incise une image sensiblement inexistante. 

Mais c’est porter atteinte au vide après l’avoir rempli pour qu’un autre abîme naisse. Le livre engage donc toujours le mouvement vers le plus juste que l’image en quelque sorte « rate ». Cherchant l’apparition il crée la distance nouvelle en se jetant dans le trou dont l’image est abîme. Et si le verbe n’est pas chair il n’en est pas le contraire la sensualité qu’une telle écriture émet superbement.

17 juin 2018

[Texte] Daniel Pozner, Pour un premier jour

Extrait d’un travail en cours, voici un drôle d’inventaire pour un premier jour : prêt à prendre une toupie sur le nez ? [Dernier texte de Daniel Pozner sur le site : ici]

Poule picore

La biffe

Comme sterne pique

J’avais déjà

Et le grenier décevant

Fantômes de laine de verre

Souffles esprits délavés

Graviers

Tessons

Parenthèses

Sacs troués

Comptines

Poussières

Caresses

Liste des oublis

Ascenseurs

Escaliers mécaniques

Portes automatiques

Chiffons pris dans des grilles rouillées

Tête dans le jour

Bétonnière

Un moteur tourne

Mannequin

Béquillard

Poulet rôti

Pigeons

Tendu le chapeau

Levé le poing

Mordu la main qui

Baisé lèvre muette

Ramassé

Déplacé

Inventé

Retourné

Détourné

Égaré

Et les affiches

Pour la poésie il y a

Je me souviens

Pas tellement

Je comprends rien

Trop bien

Une toupie sur le nez

L’œil toujours piaf

Sur un mur

Pas envie de faire le ménage ?

Rejoins l’équipe

Ça va être chaud

À 250 mètres de la plage

Avec modération

Dans les grandes métropoles

Echantillonnage

Sans engagement

Sur roulettes

Cette année le feu d’artifice

Échardes

Dans les

Spirales

Un sens ou l’autre

Lacets défaits

Haut de l’échelle

Planant

Voilà encore

Sous le soleil

On joue on lance les dés

Je fais le tour

Rien à voir

Rien à

Ramasser

Tu as choisi une autre page

Lèche ses griffes

Animal inconnu

Encore endormi

Pas mal pour un premier jour

(…)

14 juin 2018

[Chronique] Jonathan Littell, Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions), par Matthieu Gosztola

Jonathan Littell, Une vieille histoire, Fata Morgana, 2012, 128 pages, 16 €, ISBN : 978-2-85194-831-1 ; nouvelle version, Gallimard, mars 2018, 384 pages, 21 €, ISBN : 978-2-07-277684-7.

Littell écrit dans la première version d’Une vieille histoire (parue chez Fata Morgana en 2012) : « Je dépassai sans ralentir des ouvertures sombres, des embranchements ou juste des alcôves peut-être […]. Ici et là une partie plus sombre semblait ouvrir sur un réduit, voire même un tunnel, je passai mon chemin sans ralentir, suivant la courbe qui se prolongeait, et comme un enfant je tendis la main et laissai mes doigts traîner le long du mur, jusqu’à ce qu’ils heurtent un objet que je n’avais pas aperçu. C’était une poignée, je la poussai et ouvris la porte. Tout de suite, je sus que cet espace me convenait. » 
Et, dans la version publiée chez Gallimard cette année, l’on peut lire (par exemple) :« Déjà je lançais mon cheval au galop à travers les champs, soulevé par un sentiment exaltant de liberté souveraine, l’air froid mordait mes joues et mes poumons et je m’en repaissais, je me sentais grandir sur ma selle, jusqu’à devenir l’égal de la vaste plaine, de la neige, et du ciel au-dessus de moi. En fin d’après-midi nous atteignîmes une gare […]. Au fond de la pièce principale se trouvait une porte, je l’ouvris d’un coup de pied, elle donnait sur une galerie vide que je traversai en défaisant mon manteau et mon ceinturon, au bout il y avait une autre porte, […] rapidement je me défis […] de mes vêtements, ne gardant que le survêtement et enfilant les baskets que j’avais gardées en poche, la porte était ouverte et dès que j’eus franchi le seuil je me mis à courir. […] J’étais désorienté et je me cognai aux murs à plusieurs reprises avant de trouver un semblant d’équilibre qui me permette d’avancer d’une manière régulière, respirant avec aise, au rythme de ma course. Mais le couloir s’incurvait, je ne parvenais pas à rester au centre et de nouveau mon épaule heurta une paroi, je croyais distinguer des taches encore plus foncées, peut-être des bifurcations ou juste une dépression, et j’aurais pu me jeter dans une de ces ouvertures, obliquer ou changer ainsi de corridor, peut-être cela aurait-il servi à quelque chose, mais je me sentais envahi par un vaste sentiment de futilité, peut-être, me disais-je, si j’avais aperçu quelqu’un d’autre, une figure humaine, j’aurais pu la rejoindre, nous aurions cheminé ensemble et cela aurait peut-être un peu allégé nos pas, car même si nous ne nous étions pas parlé, si nous n’avions pas échangé une seule parole, nous aurions entendu nos souffles respectifs et le son de nos foulées, une présence, donc, elle aurait été là à côté de moi et moi à côté d’elle, cela aurait eu quelque chose de vaguement réconfortant, mais il n’y avait rien, même pas une ombre, et ainsi je continuai droit, car de toute façon tourner ou tenter un nouveau passage, dans l’état des choses, n’aurait servi à rien, j’évitai ces ouvertures […] ».
Ainsi, la « nouvelle version » est l’occasion d’un long (semblant parfois démesuré) développement, en suivant les méandres (infinis ?) d’un onirisme qui a, à notre égard, la morsure, la crudité, la cruauté du réel le plus implacable. Un onirisme qui pèse sur notre cœur au point d’éveiller en nous, bien souvent, un sentiment de nausée. De telle sorte que puisse jaillir du sol, fleur vénéneuse mais belle (d’une beauté irréelle), l’inquiétante étrangeté chère à Freud. 
Ou plus exactement cette nouvelle version est l’occasion offerte à Littell d’un accroissement fort louable de sa palette de peintre, de coloriste. Quantité de gris jusque-là inaudibles (les couleurs, dans un texte, on les entend) font chemin jusqu’à notre entendement. Et aident notre imagination à prendre son envol (jusqu’à éveiller cette fois notre vision, depuis notre profond). Bien souvent (si l’on prend en considération l’ensemble du livre) en étant piquetée, – cette imagination que l’on ne reconnaît plus totalement comme étant nôtre –, avec les pointes si nombreuses, effilées de la sauvagerie, au point de s’en trouver endolorie comme un muscle ainsi malmené le serait.

Si Littell cite Blanchot en exergue de la nouvelle (et définitive ?) version d’Une vieille histoire, en réalité, c’est – quelle que soit la version de son histoire– de Bataille qu’il s’inspire le plus. 
Littell (exemple n° 1): « Tout autour régnait une vaste confusion des corps ; en partie ou bien entièrement dévêtus, ils s’enlaçaient sur les divans et la moquette, s’ouvrant les uns aux autres en un joyeux communisme sauvage où les organes, les mains et les bouches avides prenaient le pas sur les individus, les éclatant, les brouillant, les mêlant en une marée de cris et de soupirs rauques, secouée de spasmes irréguliers. » 
Marée de cris et de soupirs rauques… Comment ne pas songer aux spasmes de la mer décrite ci-après par Bataille ? « La mer faisait déjà un bruit énorme, dominé par de longs roulements de tonnerre, et des éclairs permettaient de voir comme en plein jour les deux culs branlés des jeunes filles devenues muettes. […] Ce qui apparaît à travers la fente, c’est le bleu d’un ciel dont la profondeur "impossible" nous appelle et nous refuse aussi vertigineusement que notre vie appelle et refuse la mort. »

Littell (exemple n° 2) : « La jeune femme blonde m’avait précédée et, son image redoublée dans les glaces, dansait presque nue devant la grande couche au tissu vert et doré. […] Arrivée devant la fille blonde, je la pris par les épaules et la couchai sur le ventre, posant sa poitrine menue et son visage dans les longues herbes brodées du tissu. Comme involontairement, elle écarta les jambes, je m’agenouillai derrière elle sur le divan et caressai ses cuisses fines et nerveuses . […] Je glissai une main sous son corps étroit, le long du ventre puis de l’aine, repoussant le tissu mouillé de sa culotte pour rouler entre mes doigts sa petite verge molle et ses bourses recroquevillées. » 
Bataille : « À d’autres, l’univers paraît honnête. Il semble honnête aux honnêtes gens parce qu’ils ont des yeux châtrés. C’est pourquoi ils craignent l’obscénité. Ils n’éprouvent aucune angoisse s’ils entendent le cri du coq ou s’ils découvrent le ciel étoilé. En général, on goûte les "plaisirs de la chair" à la condition qu’ils soient fades. »

Littell (exemple n° 3) : « Dans la pièce au hamac, le jeune homme suspendu se trouvait maintenant seul, affalé la tête en arrière, les jambes ballantes, le corps maculé de sperme et marbré de traces de coups ou de brûlures de cigarettes, vidé, inerte, perdu dans un autre espace. J’aurais pu lui relever les jambes et l’enfiler à mon tour, mais je préférai rester là à le regarder gémir doucement, replié en lui-même et parti très loin, je l’enviais et aurais bien aimé être à sa place, mais il semblait que je ne devais pas maîtriser les règles obscures de ce lieu car nul ne voulait de moi. » 
Bataille : « L’être ouvert – à la mort, au supplice, à la joie – sans réserve, l’être ouvert et mourant, douloureux et heureux, paraît déjà dans sa lumière voilée : cette lumière est divine. Et le cri que, la bouche tordue, cet être tord peut-être mais profère est un immense alléluia, perdu dans le silence sans fin. »

Si Littell fait recours– délicatement et immensément – à l’obscénité (avec une exubérance que son style continûment corsète), c’est uniquement pour suivre le commandement proféré par Bataille dans Le Coupable, c’est uniquement pour « met[tre] l’être en face de lui-même ». 

Et mettant l’être en face de lui-même, il compose, avec Une vieille histoire (ancienne et nouvelle versions) une – intense – œuvre poétique, au sens – exact – où l’entend Marie-Christine Lala (in Georges Bataille, poète du réel) : « [L]’œuvre poétique ouvre un accès renouvelé au symbolique en favorisant la projection d’un espace de possibles, là où le réel impossible qu’elle fait advenir (dans l’outrance du désir […]) libère le mouvement de translation du monde en son exubérance infinie. Ce qui advient comme le monde n’est que la mise à nu de ce qui est dans le rejaillissement de la vie. »

10 juin 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier jour du 36e Marché de la poésie, tout d’abord le Libr-20 des volumes (dont une revue) de/sur la poésie ; suivent quatre Libr-événements : RV autour de Bernard Noël et de Laurent Grisel à Paris, avec Griot/Manon dans la région parisienne, sans oublier Poésie civile #15…

Poésie : en ce dernier semestre, LC a reçu, a lu et recommande

♦ Olivier Penot-Lacassagne dir., Beat Generation. L’Inservitude volontaire, CNRS éditions, 2018, 392 pages, 25 €.

REV(u)E : 17, Un thé chez les fous, 2018, 230 pages, 30 €. [Un superbe collectif, avec pour exergue : "Tous ceux qui manquent d’imagination se réfugient dans la réalité"]

♦ Nikola Akileus, Éreintique, éditions Vermifuge, hiver 2017-2018, 140 pages, 15 €.

♦ Édith Azam, Le Temps si long, éditions Atelier de l’Agneau, Limoges, printemps 2018, 78 pages, 15 €.

♦ Gilles Bonnet, Pour une poétique numérique, Hermann, hiver 2017, 376 pages,  €. [Essai très stimulant !]

♦ Didier Bourda, Galerie montagnaise, Lanskine, 2018, 152 pages, 14 €.

♦ Patrick Bouvet, Trip machine, éditions de l’Attente, automne 2017, 132 pages,14 €.

♦ Sophie Coiffier, Paysage zéro, éditions de l’Attente, automne 2017, 144 pages, 14 €.

♦ Bernard Desportes, Le Cri muet, Al Manar, printemps 2018, 96 pages, 18 €.

♦ Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements, P.O.L, mai 2018, 464 pages, 24 €.

♦ Emmanuel Hocquard, Le Cours de Pise, édition établie par David Lespiau, P.O.L, mars 2018, 624 pages, 23,90 €.

♦ Christine Jeanney, Yono Oko dans le texte, Publie.net, 2018, 176 pages, 16 €.

♦ Christophe Manon (avec Frédéric D. Oberland), Jours redoutables , Les Inaperçus, 2017, 72 pages, 14 €.

♦ Christophe Manon, Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, hiver 2017-2018, 120 pages, 13 €.

♦ Véronique Pittolo, Monomère & maxiplace, éditions de l’Attente, automne 2017, 104 pages, 11 €.

♦ Daniel Pozner, À Lurelure, PROPOS2 éditions, 2017, 114 pages, 13 €.

♦ Dominique Quélen, Revers, Flammarion, 2018, 124 pages, 16 €.

♦ Olivier Quintyn, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €. [Essentiel pour qui veut comprendre la poésie contemporaine]

♦ François Rannou, La Pierre à 3 visages (d’Irlande), Lanskine, printemps 2018, 48 pages, 12 €.

♦ Pierre Vinclair, Terre inculte. Penser dans l’illisible : The Waste Land, Hermann, 2018, 204 pages, 22 €. [Une réflexion fondamentale sur l’illisibilité poétique à partir du célèbre poème de T. S. Eliot]

Libr-événements

â–º Lundi 11 juin 2018, Maison de la poésie Paris, 20H : Carte blanche à Bernard Noël. Avec Bernard Noël, Jean-Luc Bayard, Léonard Novarina-Parant, Jean-Luc Parant, Laurine Rousselet & Esther Tellermann.

Né en 1930, Bernard Noël signe son premier livre Les Yeux chimères, en 1953 et en 1958, Extraits du corps. Ce n’est que dix ans plus tard qu’il publie son troisième ouvrage, La Face de silenc. La publication de ces poèmes lui ouvre alors les portes de l’édition où il travaille comme lecteur, correcteur et traducteur.  À partir de 1971, Bernard Noël prend la décision de se consacrer entièrement à l’écriture. Il compose ainsi une œuvre majeure, (…)

â–º Climats de Laurent Grisel a été écrit sur une proposition de Cécile Wajsbrot, de janvier 2014, bien avant que la future « COP21 » de novembre-décembre fasse parler d’elle, à octobre 2015, et ses lecteurs eurent et ont de quoi déchiffrer le théâtre de cet accord international. Mais ce poème, cette épopée, vient de plus loin et va au-delà, ses  héros sont des ouragans, des peuples en lutte, des arbres, des scientifiques qui brisent les conventions de la décence académique, des montagnes et leurs glaciers, des galaxies, des paysans et des semences libres… 

La comédienne, diseuse, musicienne et chanteuse Anna Desreaux en donne son interprétation, qui est forte et belle, au café-théâtre de La Vieille Grille lundi prochain : le lundi 11 juin à 20h30, 1, rue du Puits de l’ermite 75005 PARIS / Métro Monge [Il est important de réserver au 01 47 07 22 11. Vous trouverez toutes sortes d’informations pratiques sur le site du lieu : https://www.vieillegrille.fr/tiki-view_articles.php?topic=13]

â–º Lundi 18 juin à 19H30, DOC (26, rue du docteur Potain 75019 Paris), Poésie civile #15 : où ça avance…

â–º Vendredi 22 juin à 20H, Parc de Rentilly (1 rue de l’étang 77600 Bussy-Saint-Martin) : Griot/Manon.

8 juin 2018

[Livre – news] Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, par Fabrice Thumerel

Patrick Beurard-Valdoye, Le Vocaluscrit, Lanskine, 2017,104 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-48-9.

â–º On pourra rencontrer l’auteur lors d’une séance de signature au Marché de la poésie à St Sulpice, au stand 610 des éditions Lanskine, ce vendredi de 14 à 15H et demain de 11 à 12H.

"De notre vivant la seule vraie révolte eût été le silence, le refus absolu
de collaborer. Mais le silence, dans ce monde où la masse des êtres ne vit que de bruit,
équivaudrait au néant
" (Pierre Reverdy, cité p. 63).

Ce volume bipartite, un peu à part dans une œuvre importante marquée par le Cycle des exils, constitue une très intéressante contribution à une histoire des arts poétiques sous l’angle de l’oralité. Après avoir rappelé que la poésie scénique ne s’est développée qu’il y a à peine un demi-siècle et que "l’oralisation du texte est affaire complexe, ses modes et sa transmission également" (p. 93), dans une "Volte-face" finale l’auteur lui-même explicite son titre : "Le nom Vocaluscrit s’il pose question, ne plonge pas dans l’inconnu, car il ressemble à ses cousins manuscrit et tapuscrit. Il éclaire le parti que ce que lit l’auteur, quand il ne s’agit pas d’un acte de promotion, n’est pas le texte imprimé destiné au lecteur. Et n’est pas non plus une partition. Le vocaluscrit contient et sécrète cette part d’intimité dont l’auditoire parfois détecte l’énergie" (94).

La première partie, significativement intitulée "Vif de voix sur l’émotif / archive sonore", évoque dans une écriture non pas critique mais poétique (vers libres ou prose rythmique, sans ponctuation ou presque, avec de superbes trouvailles stylistiques) 37 phares de la poésie oralisée, des plus jeunes aux plus anciens (vivants ou morts), des plus connus aux moins connus, écoutés/rencontrés de 1990 à 2016 : Pastior, Heidsieck, Luca, Frontier, Novarina, Montels… Mouton, Beck, Quintane, Mauche, Pittolo… Ce qui l’intéresse est la posture des poètes lecteurs et/ou performeurs : tenue vestimentaire, maintien du corps, mise en voix et en espace, grain de la voix, phrasé/narré, effets sonores et rythmiques, supports… La réception de l’auditoire également. Deux exemples, pour le plaisir : "son art en sonorités bizarres et / criméogothiques / qui raniment les Vénus unilingis" (Oscar Pastior) ; "le phrasé déraille le sens dérape perte de langue maladie-du-narré territoire des sens détérioré seul le sonore du miroir demeure l’écho d’où coule du plaisir" (Séverine Daucourt-Fridriksson)…

La seconde partie ("Le métier de poète") réunit 22 vignettes/instantanés/apocalypses qui ne sont pas sans faire écho au Poète insupportable de Cyrille Martinez : en un temps où s’effondre le poids symbolique du poète et de la poésie, inadaptés à la société de consocommunication, sont dévoilés les malentendus envers celui que l’on (dé)considère comme un animateur culturel parmi d’autres.

7 juin 2018

[Livre – news] Sandra Moussempès, Colloque des télépathes, par Fabrice Thumerel

Sandra Moussempès, Colloque des télépathes & album CD Post-Gradiva, éditions de l’Attente, 2017, 96 pages + CD, 14 €, ISBN : 978-2-36242-067-2. [Écouter

Du côté éditorial…

Un fait divers de l’ère victorienne se dévoile en filigrane, autour des sœurs Fox qui communiquaient avec les esprits. En parallèle à cette ambiance gothique l’auteure convoque celle tout aussi étrange des années 69-71 à Hollywood, temple des sectes hippies, des starlettes en devenir et d’une idéologie inquiétante et joyeuse qui berça aussi son enfance. Comme une auto-fiction poétique caméra au poing, le récit alterne les époques, revient sur ces femmes, héroïnes amplifiées par des états modifiés de conscience.
L’album Post-Gradiva est la bande son du livre. Sandra Moussempès utilise les différentes textures de sa voix chantée qu’elle intègre à l’énonciation du poème en vocalisations narratives. Les atmosphères cinématographiques questionnent la notion de temporalité et les sensations de déjà-vu en provoquant une forme d’hypnose.

â–º On pourra rencontrer Sandra Moussempès lors de sa séance de signature ce dimanche 10 juin : Marché de la poésie à St Sulpice, stand 110-112 des éditions de l’Attente, de 15 à 17H.

Note de lecture : Du spirituel en poésie /FT/

"La nature est une maison hantée,
l’Art, une maison qui essaie de l’être
" (Emily Dickinson, citée en exergue).

"À défaut de supprimer tes pensées, capture celles qui restent
envoûtantes, mêmes placées sur une coupelle" (Colloque…, p. 16).

"Poésie : philosophie, musique partent du même axiome,
elles ne retracent pas, elles soulèvent le pot aux roses
" (p. 47).

Dans Post-Gradiva, œuvre en soi par laquelle on doit commencer, ce sont la voix et le sens qui sont suspendus : par/dans les sussurrements, chuchotements, ricanements, glissandos, vocalisations, effets sonores, boucles rythmiques… Enchantement garanti : quelle puissance hypnotique !
Post-Gradiva : celle d’après la mort du père, qui voulait qu’elle soit "la Gradiva du Château des Carpates" (54)… Gradiva posthume : la fille s’essentialise, se spitualise, éthérise sa voix pour communiquer avec le fantôme du père : "Je suis là pour voir si tu es là dans les cieux" (53)… De la poésie comme spectrographie.

Ce n’est pas un hasard si le point de départ de Sandra Moussempès se situe en un XIXe siècle auquel feront écho d’autres époques vertigineuses : l’intéressent le symbolisme ambiant, « la dimension psychanalytique de l’époque (syndrome de l’hystérie, de la conscientisation des symboles ou "retour du refoulé") », l’"esthétisme cryptique light" qui "permettait de redéfinir la notion d’une transe poétique" (35-36)… Pour l’auteure, le poète se fait spirite : contre les "subconscients plastifiés" (27), son esprit cherche "l’aura de l’ailleurs" (27), à "ouvrir des portes qui donnent sur d’autres portes" (23), à donner "sur une rue surnaturelle" (83)… Il doit viser la mise en crise des signes/signaux sociaux pour favoriser la mise en scène/voix des fantasmes et fantasmagories. D’où la prédilection affichée pour les atmosphères oniriques du cinéma.

4 juin 2018

[News] Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture (Colloque de Cerisy – août 2018)

Du 10 au 17 août 2018 aura lieu le premier Colloque international de Cerisy sur l’œuvre de l’un des écrivains français vivants les plus reconnus : pour participer à cet événement (par chance, le programme rêvé a pu être établi !), c’est le moment de réserver, vu le nombre de places limité…

« Très longtemps il m’a semblé que tout devait atteindre quatre sens : chaque phrase, chaque réplique, chaque scène de l’Écriture – et y compris mon nom (et y compris mes initiales !) »[1], peut-on lire dans le dernier essai de Valère Novarina, Voix négative précisément. Quels sont les quatre sens possibles de VN : Voie Négative, Voix Négative, Via Novarina, Viande Niée ?… Si les pistes ne manquent pas, il convient cependant de s’interroger sur la valeur herméneutique, poétique et critique d’une telle approche : en quoi cette voie onomastique constitue-t-elle un mode opératoire pertinent pour aborder l’œuvre ? Comment saisir la quatressence d’une œuvre particulière ou de l’œuvre dans son intégralité (lecture littérale, allégorique, morale et anagogique[2]) ? Dans quelle mesure l’écriture novarinienne doit-elle être rattachée à la scène de l’Écriture et comment comprendre cette expression dans toutes ses dimensions ? 

 

            Par ailleurs, ces quatre sens de l’écriture renvoient-ils à quatre points cardinaux qui détermineraient un territoire novarinien ? Sont-ils à mettre en relation avec les « quatre langues nourricières »[3]qu’évoque l’écrivain (le hongrois, le dialecte franco-provençal, l’italien valsésian et le latin) ? Avec diverses autres langues / langues autres ? Peut-on les relier à cette quatrième personne du singulier dont se revendique l’auteur[4] ? En quoi cette quatressence scripturale invite-t-elle à explorer les voies poétiques, dramatiques/dramaturgiques, picturales et musicales – mais aussi philosophiques, théologiques ? Faut-il donc excéder le quatre ?

 

            Tels sont quelques-uns des enjeux que se propose d’approfondir ce premier colloque international de Cerisy consacré à l’œuvre d’un écrivain, dramaturge et peintre d’ores et déjà considéré comme un classique de la modernité. Ont répondu présents la plupart des principaux spécialistes et interlocuteurs de Valère Novarina : écrivains, philosophes, traducteurs, universitaires, comédiens et metteurs en scène.

C’est dire que, en présence de l’auteur qui interviendra de diverses façons – notamment par des lectures -, seront développésde multiples domaines : théâtre, poésie, philosophie, dramaturgie, peinture, théorie, traduction, culture et langues de l’antiquité, histoire des idées… Pour le plus grand plaisir des passionnés, qu’ils soient professionnels ou amateurs éclairés.

 

Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture

 

Du vendredi 10 août (19h) au vendredi 17 août (14h) 2018

 

Direction : Marion CHÉNETIER-ALEV, Sandrine LE PORS et Fabrice THUMEREL

 

 

Vendredi 10

Après-midi

ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée

Présentation du Centre, des colloques et des participants

Samedi 11

Matin

Ouverture, par Marion CHÉNETIER-ALEV, Sandrine LE PORS et Fabrice THUMEREL

 

Francis COHEN: Ethnographie du stade d’action dans le théâtre novarinien

Constantin BOBAS: Hypothèses pour une écriture synesthésique d’origine lointaine

Nathalie KOBLE: Jouer avec Adam. L’origine projetée de la parole novarinienne

Après-midi

 

—————–

Soirée

 

Thierry MARÉ: Valère Novarina, avec et sans Japon

Enikö SEPSI: Le rituel kénotique dans les écrits et spectacles de Novarina

————————————————————————–

Projection du Vrai sang, texte et mise en scène de Valère Novarina (2011), captation à l’Odéon par Virgile Novarina et Raphaël O’Byrne

 

 

Dimanche 12

Matin

Annie GAY: Entrée dans l’impossible « avec l’acteur comme objet de désir »

Jean-Luc STEINMETZ: L’antédiluvien

Après-midi

Claude BUCHVALD: Mettre en scène Valère Novarina : L’Opérette imaginaire, accompagnée par l’acteur Claude MERLIN

Table ronde avec Valère NOVARINA et Zsófia RIDEG

 

 

Soirée

Dialogue avec une langue inconnue (soirée musicale à partir d’Une langue inconnue, de Valère Novarina, parue en 2012 aux éditions Zoé) : Mathias Lévy (violon), Valère Novarina (voix)

Lundi 13

Matin

 

—————–

Après-midi

 

—————–

Soirée

Christine RAMAT: Les bouffonneries macabres sur la scène novarinienne : un comique rédempteur

Marie-José MONDZAIN: « Scènes de colère »

Inhye HONG: « Sentiment inconnu » : la porte ouverte sur les catharsis

————————————————————————–

Marie GARRÉ-NICOARÃVoix et dispositifs marionnettiques dans l’écriture de Novarina

Dialogue avec Valère NOVARINA

————————————————————————–

Le Discours aux animaux de Valère Novarina, par André Marcon

Mardi 14

Matin

Isabelle BABIN: L’ « entendementpar le toucher »

Marco BASCHERA: Comment faut-il lire les textes théâtraux de Valère Novarina ?

Laure NÉE: Novarina – L’intranquillité

Après-midi

 

Soirée

« Le Monologue d’Adramélech : homo automaticus », de Valère Novarina, par Leopold von Verschuer

Mercredi 15

Matin

Olivier DUBOUCLEZ: « Un vide est au milieu du langage. » Valère Novarina et le sens de la prière

Robin SEVESTRE: Le palimpseste novarinien

Amador VEGA: Quatre modes de l’esprit. Une lecture hermétique de Novarina 

 

Après-midi

Leopold von VERSCHUER(Allemagne)Traduire les listes

Angela LEITE LOPES (Brésil)Traduire, penser, jouer. Valère Novarina et son vivier des langues 

Table ronde sur la traduction avec Yuriko INOUE (Japon), Enikö SEPSI et ZsófiaRIDEG (Hongrie)

 

 

Jeudi 16

Matin

Éric EIGENMANN: Novarina : les quatre temps du respir

Patrick SUTER: Une écriture frontalière

 

 

 

Après-midi

 

—————–

Soirée

Louis DIEUZAYDE: Faire l’animal. Quelques sorties de route de l’humanité dans le jeu de l’acteur novarinien.

Rafaëlle JOLIVET PIGNON: De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve du bac théâtre

————————————————————————–

« Éloge du réel » : textes de Valère Novarina, Christian Paccoud (accordéon) et Agnès Sourdillon (voix) 

Vendredi 17

Matin

Céline HERSANT: « Espace, es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens

Conclusions, par Marion CHÉNETIER-ALEV, Sandrine LE PORS et Fabrice THUMEREL

 

 

Après-midi

DÉPARTS


[1]Valère Novarina, Voix négative, P.O.L, 2017, p. 40.

[2]Dans cette même page, Novarina nomme « sens à l’arraché » ce sens anagogiquequi est « sursens », passage du sens littéral au sens spirituel.

[3]Cf. ibid., p. 36-47.

[4]Cf. La Quatrième Personne du singulier, P.O.L, 2012.

Powered by WordPress