Libr-critique

30 octobre 2019

[Chronique] Sarrazine, numéro 19 : « N’importe quoi », par Christophe Stolowicki

Sarrazine, A.I.C.L.A., n° 19 : « N’importe quoi », automne 2019, 144 pages, 16 €.

Paul de Brancion

Cap au nord, nord-est – et, « monothème très ouvert », (n’)importe quoi retourné comme onguent de fumées propices dans le chaos. Oui, la poésie importe et dresse ses valeurs en contrefeu, écrit dans l’éditorial Paul de Brancion.

Dès l’abord se détache la révélation (en France, en Pologne il est déjà emblématique) de Tomasz Bąk, né en 1991. Une nouvelle génération de poètes polonais (tels Marcin Świetlicki, au cynisme appuyé, Justyna Bargielska, entrouvrant le gouffre de l’insoutenable au pays très chrétien) concasse dans une centrifugeuse le lyrisme séculaire que raillait Gombrowicz. De crudité neuve Tomasz Bąk improvise son jazz dans les gravats : « big band dans une parapharmacie. Devant le croisement on passe au chill, / – une petite impro sur un trottoir en travaux […] // Je suis nu, jazz botté large […] je plais pas au public, je me casse / la queue entre les jambes ».

Chaos, celui que décline le très décliniste (« chaque fois que quelqu’un exprime son espoir pour l’existant / je me sens mal physiquement ») Theis Ørntoft, danois né en 1984, épelant avec un humour à vif toute la gamme de ses panoplies métaphysiques et triviales, de ses traumatismes (« merci à l’avocat qui a violé ma grand-mère / pour qu’il y ait un peu de droit dans mon ADN »), jusqu’à la chute « dans le revers d’une couleur ».

Chaos très maîtrisé, plus troué qu’ajouré (« des statues de géomètres / partout cachées / dans le paysage »), celui de Dominique Quélen, de poésie efficace plutôt qu’efficiente (« parle micro plié parle / un son très mou te sorte / ni mou ni aucun », sachant distraire (« neige où je boite / boîte où je neige / tube où tu butes »), mallarméen en gageure (« loin et aucun / écart que tenir fait / mien ou à toi / son reflet ») en un précis de grand écart sinon dégagement.

Lente mesure de son amour démenée jusqu’au chaos (« completely sucked out / and the question of my future becomes insistent »), celui d’Elke de Rijcke, chaos, amour nourris de grands blancs jusqu’à ce que le français, sa langue d’écrivain, ne suffise plus, « une fois que [s]on cœur aura encaissé la vérité », et que seuls les bas de pages blanches recueillent ce qui réchappe au désastre.

Au moins « forte houle de soi estampe d’un cœur charcuté / Soigneusement » celle de Paco Friez, né à Paris en 1989 – vivant de maraîchage et d’apiculture. En vers centrés l’ordinateur chahute (« Id : à remplir si l’argument du refus est géographique / transport ») ses amours défuntes « Bérénice Nina […] / de loin en proche Alice Suzanne », lui roulant vers d’autres nébuleuses. Comme un contrepoint d’Elcke de Rijcke.

Retour nord toute avec, insoutenable d’humanité, le récit de rêve d’Ingrid Storholmen, norvégienne, dix ans quand est passé le nuage de Tchernobyl, jouant au jardin avec ses deux sÅ“urs qui ont dû subir une ablation de la tyroïde. Écrit en 2001 et 2002, avant et après son voyage en Ukraine et en Biélorussie, au plus près de la centrale nucléaire encore en décomposition irradiante. « Je ne peux pas voir mes pieds […] ne distingue qu’un gros, un énorme ventre en forme d’ellipse, fougueux, l’enfant pourrait arriver bientôt. Cela fait des jours que je sens ses poings boxer contre ma peau. Ils boxent et boxent, furieux, ou alors l’enfant essaie de me dire quelque chose […] Dans le rêve […] je regarde le plafond de la grotte, les stalactites, ça goutte sur moi à intervalles irréguliers […] un visage surgit entre deux épaules, tourné vers moi […] un regard que je n’ai vu que chez des gens extrêmement âgés […] Peut-on aimer un tel mutant ? […] il respire, ses mains boxent, et c’est là que je vois, entre les épaules, à hauteur du cÅ“ur, un troisième bras, avec des doigts […] Les deux mains normales continuent à frapper, la troisième se tend vers moi, me touche. / Je ne suis pas encore éveillée, je n’ose pas, mais nous avons conclu un pacte, la main tendue et moi, la prochaine fois je l’agripperai, je la tiendrai. »

Livraison illustrée à deux registres de photographies : celles très fondues, estompées, volontiers surexposées, rendant l ‘immatérielle matière du voyage, l’(ir)reconnaissable mêlée de touches mémorielles que démêle un code secret, celui (pour la plupart) de Jean de Breyne ; et les brutes à bout touchant de murs nus décrépits graffités, de Gérard Zlotykamien, le réel dans tous ses états, mémoriel à deux temps, vrai pendant du surréel.

27 octobre 2019

[Chronique] Eugène Guillevic, Ecrits intimes, par Tristan Hordé

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Eugène Guillevic, Écrits intimes, Carnet, cahier, feuillets 1929-1938, édition de Michaël Brophy, L’Atelier contemporain, été 2019, 144 pages, 20 €, 979-10-92444-86-5.

Guillevic a tenu des cahiers de manière discontinue et pendant une période limitée. Il commence le premier le 27 janvier 1929, écrit irrégulièrement à partir de mai et les notes sont rares jusqu’en janvier 1931 ; le second cahier couvre une période très courte, du 9 août au 1er septembre 1935 et le dernier ensemble, sous le titre « Lieux communs », non daté, rassemble des feuillets sans doute rédigés entre 1935 et 1938. Michael Brophy(1), dans sa lecture précise, reconnaît dans ces écrits une « période capitale de germination et d’émergence » : Guillevic doute de lui-même mais, en même temps, se construit par la lecture, en estimant dans la poésie et dans la peinture ce qui lui est proche ou ce qu’il éloigne : il s’agit bien d’un temps de formation.

Les notations sur l’écriture même des Cahiers éclairent sur le rôle essentiel qu’ils avaient pour leur auteur. Elles l’aident à « clarifier sa pensée », à réfléchir à propos de ses lectures et échanges, également à prendre des notes qui trouveront un usage dans sa poésie, enfin elles sont aussi « un certain miroir de [sa] vie. » En effet, Guillevic exprime à plusieurs reprises sa croyance en Dieu et implore son secours (« mon Dieu, ayez pitié de moi (…) de ma misère, de ma sécheresse, de mon vide, de mon vice ») et celui de la Vierge, il écrit des poèmes religieux (« Mon Dieu, si plus tard », « Gloire ») et dit sa foi (« [je] prie beaucoup et je suis pur »).

Il revient aussi souvent sur ses doutes quant à la valeur de sa poésie, qu’il considère de manière négative ; ainsi à propos d’une esquisse de poème, il écrit « Pauvre nullité ! » ou, relisant des pièces et se comparant à Rimbaud : « nuls, nuls. Des mots, mais aucun courant » ; il recopie des vers qu’il juge sans intérêt : « « Alpes » Neige dangereuse / Tu me parles d’aventure / Et je ne suis pas fait pour ça ». Le doute se maintient dans le second cahier et il pense « ne pas pouvoir faire quelque chose de grand ». Dans le même temps il affirme ses qualités. Il se veut « frère » de Rilke et — nous sommes en 1929 — considère qu’il remplacera Rimbaud comme modèle, sûr de lui : « Je crois que mon vers est neuf » et « J’apporte une nouvelle poésie ».

Ce qui ne varie pas, ce sont les modèles qu’il se donne, et d’abord Claudel et Rilke ; il vante la simplicité, la vérité, le caractère vivant du premier, « aussi près que possible de la vraie prononciation », qualités au centre de sa recherche ; l’influence est si forte qu’il en vient à ne pas le lire trop assidûment à cause de « l’emprise de son vers ». Il se sent proche de Rilke, dont il lit et relit les Cahiers de Malte Laurids Brigge, séduit probablement par la forme de journal du livre ; il apprécie Trakl, dont il traduira beaucoup plus tard quelques poèmes. Ce lecteur exigeant rejette Verlaine, pour lui « trop facile » ; il revient sur son refus dans les Lieux communs, qualifiant l’œuvre de « veulerie » et de « bassesse », violence dans le jugement peut-être liée à l’attitude de Verlaine vis-à-vis de la société ; inversement il loue sans réserve Barrès, « grand homme (…) homme inquiet qui cherche ».

Guillevic est lui-même un homme qui cherche sa voie et, s’il n’atteint pas dans les poèmes recopiés dans les carnets le but souhaité, il ne cesse de répéter que seules la poésie et la création l’intéressent. Son souci, dans son écriture, est de parvenir comme ses modèles à traduire une connaissance de l’homme et du monde ; il s’agit toujours de « libérer la matière (…) lourde, compacte, souffrante », les poèmes devant renvoyer à la réalité, « c’est-à-dire à ce qui est extérieur à eux ». Ce renvoi est à ses yeux réussi, ils échappent au temps, et Guillevic développe longuement cette idée en opposant la poésie au roman qui, sauf exception, n’est qu’un document, donc un genre faux ; il cite d’ailleurs des poètes qui, selon lui, sont trop influencés par le roman, comme Patrice de la Tour du Pin et Michaux.

Peu importe que les théorisations de Guillevic ne soient pas toujours convaincantes, ce qui apparaît c’est la conviction qu’il est nécessaire de travailler sans cesse — surtout « dans la solitude » — pour parvenir à créer quelque chose « d’original ». Pour être lui-même aussi : l’écriture des carnets a une fonction thérapeutique en ceci qu’il met sur le papier les éléments d’un projet et c’est là sa « meilleure arme contre la folie menaçante », folie qu’il sent rôder. On lira la trace de l’effort que Guillevic produit pour construire son équilibre dans le fac-similé des deux carnets, reproduits en fin de volume, avant la note biographique de Lucie Albertini-Guillevic.

 

  1. Michael Brophy, professeur à University College (Dublin), est spécialiste de poésie contemporaine ; il a notamment publié Eugène Guillevic (Rodopi, 1993), a dirigé le volume Guillevic : la poésie à la lumière du quotidien (Peter Lang, 2009) et les actes du colloque (2009) de Cerisy, Guillevic maintenant (Champion, 2011).

25 octobre 2019

[Création] Thomas Déjeammes, Au visage

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Voici un nouveau shoot poétique du poète photographe Thomas Déjeammes, qui, dans cet agencement répétitif (ritournelle), fait de notre visage un élément dramatique décomposable à l’envi en particules les plus diverses… [Lire/écouter : « Sous viens »]

Écouter :

23 octobre 2019

[Chronique] Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, par Ahmed Slama

Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, éditions de Minuit, septembre 2019, 192 pages, 17 €, ISBN : 978-2-7073-4559-2.

L’écriture de Jean-Philippe Toussaint, on la connaît sobre et sans effets de manche ; dans La Clé USB, on y perçoit un véritable effet Manchette, Jean-Patrick Manchette. Jouer et se jouer des codes du polar, pousser plus loin la mécanique du polar pour mieux la subvertir ; véritable tradition du côté des éditions de Minuit et qui se perpétue donc avec La Clé USB. Puisqu’il s’agit d’un polar, il me faudrait gloser au sujet de l’intrigue, vous en faire à vous lecteurs le récit, sans en divulguer la clé (USB ?).

Le réel numérique

Ce qui m’a frappé pourtant, ce ne sont pas tant les rebondissements et les énigmes – rondement ficelés –, mais cette singulière métaphore filée qui traverse l’ensemble du roman et qui mêle le pan numérique ou digital de nos existences à celui que je nommerais physique ou palpable. Entremêlement qui survient dès la première page par ce truisme :

« N’est-on pas censé tout connaître de notre propre vie ? Ne doit-on pas être tout le temps joignable, par téléphone, par mail, par Messenger ? N’est-on pas tenu maintenant d’être localisable en permanence ? »

Truisme qui ne cessera d’être affiné, développé, dans l’écriture de Toussaint et par la langue du narrateur, Jean Detrez, employé à la commission européenne qui, approché par quelque éminence grise représentant un lobby obscur, va se trouver « en quelque sorte (…) hameçonné ».

Arrêtons-nous sur ce « hameçonné » qui, nous le savons, au figuré désigne « une apparence trompeuse [un] artifice destiné à attirer et à séduire quelqu’un ». Aujourd’hui, le verbe dans l’usage (et selon les générations, certes) désigne cette technique utilisée dans le domaine informatique ayant pour but d’obtenir des renseignements personnels en vue de perpétrer une usurpation d’identité. Le contexte dans lequel a été utilisé ce terme recouvre, à quelques nuances près, l’acception informatique de « hameçonner ».

Nous voici donc en présence d’une métaphore des plus stimulantes, manière de reporter le sens d’un terme spécifique à l’informatique et de l’appliquer, dans son sens le plus strict, à la langue usuelle. Confondant en acte et par la langue ce que l’on nommait, il y a encore peu, monde réel et monde virtuel.

Loin d’être une occurrence isolée, cette métaphore se prolonge, et permet de réfléchir au sujet d’une langue spécifique, de ces mots qui progressivement investissent la langue courante.

«… je réfléchissais au sens du mot « backdoor », qui voulait dire littéralement « porte de derrière », mais qu’on traduisait parfois en français (quand on n’utilisait pas tout simplement, en français, le mot backdoor) par « porte dérobée ». J’aimais beaucoup cette métaphore d’une porte dérobée, qui évoquait une scène galante (…) Mais, alors que l’expression « porte dérobée » pouvait avoir des connotations poétiques et gracieuses, la réalité qu’elle recouvrait aujourd’hui, en sécurité informatique, était beaucoup plus vénéneuse, qui définissait la backdoor comme un moyen d’accès non autorisé. »

Mot, backdoor, qui donnera à l’une des scènes les plus fascinantes du roman lors de laquelle backdoor, le mot agira dans le réel. Reflet, véritable réflexion du champ numérique sur le champ palpable. La simple formulation du mot permettant de déclencher un élément majeur de l’histoire.

Le numérique politique

Cette métaphore filée qui donc traverse les pages va jusqu’à englober l’ensemble de l’histoire. Ainsi, et c’est là peut-être une interprétation audacieuse, il s’agirait d’une réflexion politique qui se dessinerait dans et par la réflexion d’une langue spécifique informatique sur la langue usuelle. Et pour creuser cela, il nous faut dire quelques mots au sujet du narrateur, spécialisé dans la prospective stratégique, et qui définit son travail de la manière qui suit :

« Nous ne cherchons pas à prédire l’avenir, simplement à le préparer, ce qui nous amène à considérer le futur non pas comme un territoire à explorer, mais comme un territoire à construire. »

Avenir qui dans l’habitus du narrateur est inextricablement lié à la question numérique et ses usages. La clé de cet avenir étant une réappropriation de ce numérique dans et par nos usages face aux pouvoirs en place, qu’il s’agisse de ceux de la Chine, des États-Unis ou encore de l’Europe dont le modèle supposé humaniste se délite.

20 octobre 2019

[News] News du dimanche

Avant vos Lib-événements de fin octobre/début novembre (Cécile Portier, Charles Pennequin, Michel Deguy, Éric Chevillard…), une recette particulière avec le duo satirique Cuhel/Heirman… Puis votre Libr-8 suivi de la rubrique « En lisant, en zigzaguant »…

UNE satirique :
La recette de la semaine : une blanquer-de-veau (CUHEL/HEIRMAN)

N’en déplaise aux blanquer-dévots, voici la recette de la blanquer-de-veau…

Dans un saladier de technopicrate, verser

  • une pincée d’épices
  • une cuillerée de malice
  • une poignée d’injustice
  • une louche d’économie(s)
  • une charretée d’avanies
  • une volée de n’importe quoi
  • une overdose de mauvaise foi
  • un mix / une mixture de neuronique et de numérique…

Et le (vilain) tour est joué !

Libr-événements

► Cécile Portier, dont on connaît l’admirable site Petite Racine, sera en résidence à Marseille du 21 au 25 octobre 2019 dans le cadre des micro-résidences d’Alphabetville.

« Mais je ne parlerai pas de politique. Non. Non. Non. Je parlerai de ce qui nous échappe. De ce qui fait que nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, et que nous glissons inexorablement le long de la réalité. C’est une réalité qu’on ne peut appréhender avec les méthodes ordinaires » (extrait de « Faux plat, cartographie par la fiction de nos espaces politiques », AOC, 2018).

♦ Le jeudi 24 octobre à 18h30, Faits divers avec Cécile Portier, café-librairie la Salle des machines, Friche la Belle de Mai (41 rue Jobin 13003 Marseille).

Dans le cadre de sa résidence, Cécile Portier présentera « Plusieurs », un texte inédit, publié spécialement dans la revue La première chose que je peux vous dire aux éditions de La Marelle, en partenariat avec Alphabetville. Lecture et échange autour du texte. Entrée libre. Revue : 2 €.

► Jusqu’au 30 octobre

► Vendredi 25 octobre à 20H, Poètes en Résonances (75018) :

► À la Maison de la poésie Paris :

Libr-8 (septembre-octobre 2019)

► Jean-Michel CORNU DE LENCLOS, L’Abysinienne de Rimbaud, Caen, éditions Lurlure, 296 pages, 22 €.

► Sylvain COURTOUX, L’Avant-garde, Tête brûlée, Pavillon noir, Les Presses du réel / Al dante, livre de 362 pages + CD, 27 €.

► Alexandre DESRAMEAUX, Saut fixe, Atelier de l’Agneau (33), coll. « Architectes », 78 pages, 16 €.

► Ariane JOUSSE, La Fabrique du rouge, éditions de l’Ogre, 128 pages, 14 €.

► Julien LADEGAILLERIE, Lacrymogenèse, Les Presses du réel, coll. « PLI », 72 pages, 10 €.

► Daniel POZNER, Défense, illustration, impatience et épluchures de la langue française, ibid.

► Sébastien RONGIER, Alma a adoré. Psychose en héritage, Marest éditeur, à paraître le 22 novembre, 176 pages, 19 €.

► Jean-Philippe TOUSSAINT, La Clé USB, Les Éditions de Minuit, 192 pages, 17 €.

En lisant, en zigzaguant…

► « Il faudrait pour connaître la vie et se connaître soi-même être toujours en train d’écrire un récit parallèle (pour disloquer l’ordonnance & et arracher cette pseudo-transparence, la dépouiller – cette opacité qui sonne et trébuche dans le fin fond du moindre mot / chaque mot est une tour pleine de combattants) • de ratures qui laissent lire ce qui peut les oblitérer (un texte qui est à la fois très ressemblant, un texte qui est à la fois tout autre (pratique + événement du ré-agencement – ce jeu qui introduit du possible dans l’impossible) • et tout ceci renvoie, répercute, cite, propage son rythme sans mesure » (Sylvain Courtoux, L’Avant-garde, Tête brûlée, Pavillon noir).

► « Psycho ne produit pas seulement un effet cinéma dans le monde du cinéma. Les bouleversements sont profonds pour de nombreux artistes contemporains qui réfléchissent à la production des images à partir de leur expérience de spectateur. L’enjeu de la notion de « cinématière », développée dans un précédent essai, est de penser le cinématographique comme un matériau qui serait passage et déplacement, une tension qui déborde le champ cinématographique » (Sébastien Rongier, Alma a adoré, en librairie le 22 novembre, p. 137).

► « Des génies, au portail ? Derrière, sérail toi ! La faim, bander. La mort : gargantuesque. Hé oh ! Marcello ! stronzo ! bello !, braguette, ta plaie, pédale, tais, sexe !, mais mort, moteur, marrant, devant ? Démarre ! Démarre ! En tigre, blanchi de glace, rugis, bondis : pile mort, et face : tes non ; et vit, de neige, de nuit, d’été,
Ne plus, baiseras, jamais, tu plus ! » (Alexandre Desrameaux, Saut fixe, p. 15).

19 octobre 2019

[Chronique] Et Macé remet Sade le politique en jeu, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, coll. « Blanche », octobre 2019, 144 pages, 19 €, ISBN : 978-2-07-285447-7.

Il faut toujours revenir à Sade pour comprendre ce que la littérature engage. Gérard Macé le sait et le fait. Il montre que sous le Divin Marquis fascinant, révoltant, se cache le fomenteur d’une oeuvre opaque, inépuisable. L’auteur a répandu des flots de vérités pas bonnes à dire envers et contre tout et tous.  Mais de Sade n’est retenu que le névrotique, le fornicateur, le condamné. S’est perdu en route le révolté, l’athée, le moralisateur (et oui !) qui laisse derrière lui (ou devant) une Å“uvre énorme.

Trop souvent nous avons oublié ou perdu le discours politique, voire ethnographique sans mesure de cette hydre de mots. Macé le rappelle. Comme il signale que le marquis a encore beaucoup à dire. A mesure qu’elle se détache de son époque, l’oeuvre s’autonomise et permet de prendre tout son sens. Car derrière le pouvoir que certains de ses héros font peser sur d’autres, l’Å“uvre elle-même est la plus fantastique machine désirante contre les pouvoirs : ceux de son temps, ceux de toujours..

Si l’écriture sadienne a donné lieu à de nombreuses études (on notera parmi les plus connues celles de Norbert Sclippa, Annie Lebrun, Michel Delon, Philippe Sollers ou encore Roland Barthes bien sûr), il reste beaucoup de zone d’ombres que Macé contribue à éclaircir. Dans Sade, Fourier, Loyola Barthes avait d’ailleurs soulevé un lièvre capital que l’essayiste reprend. Il souligne la théâtralisation que le Marquis a opéré dans l’écriture afin d’illimiter le langage. Macé reprend la balle au bond et montre comment chez Sade « Ã§a » parle comme nulle part ailleurs.

D’autant que c’est au moment même de la période révolutionnaire – aboutissement d’un siècle de démythificationn et de démystification – que le Marquis écrit dans cet esprit qui animait la société mais qui chez lui dépasse la critique habituelle des écrivains « classiques » des Lumières. Le roman considéré jusque là comme frivole et secondaire prend, dans sa version theâtralisée, une manière de désobéir à une organisation rigide et étroite.

Et si la liberté d’écriture de l’auteur ne provient pas directement d’une volonté de renier les codes littéraires, elle constitue un choix délibéré pour transmettre des idées subversives. En optant pour une écriture laissant la part belle au théâtral, Sade cherche non pas une marge mais à donner une compréhension plus profonde des rapports qui « unissent » et régentent les êtres entre eux face aux abîmes des maîtres et le néant qui se cache derrière. Il nous l’a remis sous le nez. A nous d’en faire bon usage.

16 octobre 2019

[Libr-relecture] Brigitte Gyr, Incertitude de la note juste, par Christophe Stolowicki

Brigitte Gyr, Incertitude de la note juste, Lanskine, 2014, 72 pages, 12 €, 979-10-90491-11-3.

Prise la langue par les cheveux d’ange non de comète – un écho du vécu, au plus juste. Quand le chagrin se suspend – à l’incertitude de la note juste. Le recul, la mesure, une maîtrise du deuil, comme s’il était la langue d’entrée de langue, parlée depuis toujours.

Requiem.

À la faveur de l’hommage au père musicien disparu, remontent des souvenirs posés, circonscrits dans l’élan, dans l’écran – de sillage prosaïque que le poème, de sa ponctuation minimale, passant passé de blanc en blanc à petits blancs et décalages, rend mieux que prose. M’en imprégner à loisir, me déprendre moi aussi. Avant de capter d’autres notes écouter, de « musique de / en chambre / secrète / baignée de ciel / [sinon] SchubertSchumann / BachDebussy / RavelMozart », le Piano Quartet opus 44 de Schumann.

« ensevelissement / festif / latino / erreurs de prière / dérapages légers // pas d’apocalypse // hier éternel / casals et kreisler [violonistes connus] qui t’avaient fait […] tu habites à présent / une terre brûlée / semée de grands arbres / un nocturne de Fauré / te tient compagnie / et elle qui le jouait […] un jour / elle t’a rejoint / piano violon piano violon piano viol… ». Le deuil de mère, associé en retrait.

« j’avais été / un bébé rond / un filet à papillons / et / un chien en peluche / me faisaient office de frères / pour le reste / j’imaginais / un avenir / de sucres d’orge » Souvenirs d’enfance heureuse, en bord de lac plus suisse que français, en contrebas des monts. La Suisse innommée, un espace-temps fui, non perdu.

Fui de ville en ville – cependant un deuil heureux, accompli, de juste longitude s’élève diatonique sur sa portée de sols, qui ne se dérobent pas. Un compagnonnage avec le mort, les morts, père et mère, souvenirs de grands-parents, la mort incorporée, ruisselante de vie. Espace-temps plutôt omniprésent que retrouvé, en regard duquel l’actualité (« centrales nucléaires / météo / finances / politique ») grimace : « la magnitude / du désespoir / est désormais sans limite » – s’épand tectonique. La musique d’un temps proustien (Fauré), concerté de symphonie, entre à flots par les croisées : « innocence / d’un supplément / d’âme ».

La nostalgie, par vagues précises et par vaguelettes, dessine ici ce qui échappe à sa lame de fond, à son blues : le déroulé des années glorieuses, trente ou davantage, où « les marges du fleuve / s’écartent / on est / dans l’ouverture / du corps de l’eau […] commander des billets d’avion / par milliers / des billets de train / user la voiture / l’espace / la distance / réhabilités / augmenter / notre stock de villes / Paris / New York / Berlin / Stockholm / Dresde… // une vie insoupçonnée / nous happe / jusqu’au prochain hiver ». Du parent perdu, de son aimance large émane une amplitude de vivre, une promesse tenue, la chaîne d’or de soi.

8 octobre 2019

[Texte] Julien Ladegaillerie, Lacrymogenèse (extrait)

En avant-première, cet extrait d’un livre à paraître bientôt dans la collection « PLI » de Justin Delareux aux éditions Les Presses du réel : c’est bien dans le corps qu’il faut aller chercher la genèse de nos larmes – dans une langue tailladée…

 

stries d’échafaudage / les racines
de contradiction plantées / dans de
la terre de tête tamisée / le ciel / un trou

 

de bouche / pleine / de papier jumeau dont on
nous prive / au mitard

 

tenir / accroupi sous le givre / mâcheur

 

sur six cent kilomètres coma / notre corps le
motif humain / des vêtements qui nous porte
en rampant sans coudières / les tempes
bourdonnantes / le vertige / impression que dans le crâne un frère / appelle à l’aide / et déjà
vivre est ce / balancier permanent ligaturé au
fait de croire qu’on est soi / et seul

 

à cause du verre / pilé dans les jambes

 

il faut qu’on sorte d’ici / des neuf mètres
carrés de larsens / clôtures au niveau du
menton / bouchent les trous / de la maison /
des mains / naissent bandages

 
 

et de tesson / et de glu / visage ôté sans gants /
clinamen de clés dans une serrure pleine de
murs / de gravats / ces haines / arrachées en
partie / reconstituées plus loin

 

impossible d’/ aller / plus loin / une collection<-br />
de blessures / un poing / serré le désossement c’
est la preuve / incarcération

 

à l’intérieur la peur / entre / nous pénètre
perquisitionné par / ne pas le dire

 

en bandoulière du cri de / s’en aller des
couloirs en fonte en refuge de cervelle / les
débris des mains / dans le déplacement des
objets / oubliés dans les tiroirs / du ventre

 

s’arc-boutent / mâchoires les dents du bas
manquent d’espace / on nous a / déboulonné le
corps de l’air on s’est / dilué salement dans la
vie / on ferait mieux de se taire

6 octobre 2019

[News] News du dimanche

Notre nouvelle sélection LIBR-10, après quelques Libr-événements : RV Ivy writers ; avec Maxime H. Pascal ; 29e Salon de la Revue ; Stéphane Bouquet à Lyon ; Soirée des Canulars à Lyon…

Libr-événements

► MARDI 8 OCTOBRE 2019 à 19h30 Ivy Writers vous invite à une soirée de LECTURES BILINGUES avec les poètes Heather Hartley, Pascale Petit et Françoise Favretto : Delaville Café (34 bvd bonne nouvelle 75010 Paris).

â–º Samedi 12 octobre, dans le cadre de la Fête de la science, lecture de Maxime Hortense Pascal à Barjols : L’Usage de l’imparfait (éditions Plaine Page).

â–º Du 11 au 13 octobre, au 29e Salon de la Revue, Espace des Blancs-Manteaux :

â–º Mercredi 16 octobre à 17H, Grand Amphi de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon : Stéphane Bouquet intervient dans le cadre d’une journée d’études de la Station d’arts poétiques, programme d’enseignement, de recherche et de création vers l’écriture poétique.

► Vendredi 18 octobre à 19H30, Lyon :
Libr-10 (automne 2019)
► Jacques BROU, La Histoire du Hommenfant, Tinbad, 144 pages, 18 €.
â–º Jacques CAUDA, Profession de foi, ibidem.
► Virginie GAUTIER & Mathilde ROUX, Paysage augmenté, Publie.net, sans numérotation, 12 €.
► Louis ROQUIN, Journaux de sons : 1998-2016, Les Presses du réel/al dante, 544 pages, 30 €.
► Jacques SIVAN, Notre mission, ibidem, 408 pages, 27 €.
â–º Marina SKALOVA, La Chute des comètes et des cosmonautes, L’Arche, 96 pages, 13 €.
► Christophe TARKOS, Le Petit Bidon et autres textes, préface de Nathalie Quintane, P.O.L, 224 pages, 9,50 €.
â–º Andrew ZAWACKI, Sonnetssonnants, traduit de l’anglais par Anne Portugal, Joca seria, 80 pages, 7,50 €.
► PLI, n° 10, 12 €.
â–º L’Écriture du Je dans la langue de l’exil, sous la direction de Isabelle Grell-Borgomano et Jean-Michel Devesa, EME éditions, Louvain-la-Neuve, 358 pages, 36 €.

[Chronique] Mustapha Benfodil, Alger, journal intense, par Ahmed Slama

Mustapha Benfodil, Alger, journal intense [Version française ; édition originale : Body writing, Barzakh, Alger, avril 2019], éditions Macula, septembre 2019, 256 pages, 22 €, ISBN : 978-2-86589-119-1.

Il y a des instants ainsi où l’on retrouve une écriture connue et goûtée. La redécouvrant, cette écriture, dont on a abandonné le cours, quelques années plus tard, renouant le fil rompu, constatant son évolution, le chemin parcouru. J’y reviens donc, à Mustpaha Benfodil, après combien ? un peu plus de dix ans, je crois, et Archéologie du chaos amoureux ; j’y reviens par l’entremise de cet Alger, journal intense. Remarquable objet, publié aux éditions Macula, que ce livre à la conception soignée, à même de porter la singularité de cette curiosité littéraire. Assumant de manière effective son titre ; d’abord par l’intensité de l’histoire d’une ville, l’intensité d’un journal, celui de Karim Fatimi.

Une vie, un journal

Au fil des pages tournées et des pages exhumées, nous assisterons à la reconstitution du journal de Karim Fatimi, tragiquement disparu lors d’un accident de voiture. Ainsi découvrirons-nous l’histoire, la sienne, par son journal et par le filtre de la subjectivité de celle qui partageait sa vie, Mounia. Dans l’alternance des fragments de ce journal et la mise en scène de sa femme le recherchant, se déploie ce que l’on pourrait nommer l’archéologie du chaos de l’amour propre à cette femme Mounia. Loin de toute linéarité ou de toute convention romanesque, se reconstitue fragment par fragment la figure de ce Karim Fatimi et par capillarité c’est bien l’histoire de toute une ville, Alger. Son quotidien bien sûr, ces phrases lâchées dans les cafés :

« L ’amour provoque des hémorroïdes – لغرام إيجيب لبواس »

Les troubles qui l’ont traversée, depuis trente ans. Défilent, par le fil de ce journal, octobre 1988 bien sûr, et la décennie noire qui a suivi.

À ras l’histoire

Histoire que raconte le journal sur le moment et à ras des évènements. « … les infos défilent avec frénésie, pas toujours sûres, mélange de faits, de fantasmes, d’exagérations, de projections, de souvenirs imprécis, de rumeurs illuminées et de manip’ à outrance. Les récits se complètent ou se contredisent au gré des locuteurs. » Mais ce qui reste sûr, c’est bien l’horreur, celle de cette population prise dans l’étau des militaires et de ceux qui ont pris les armes pour le FIS (Front Islamiste du Salut). Deux figures qui se retrouvent dans leur haine de toute intellectualité, et plus particulièrement de la catégorie des étudiants : « Tout le monde nous prend pour des glandeurs de luxe auxquels l’état alloue une bourse pour lire des revues pornos, batifoler et aller conter fleurettes à des tchamoutate dîplomées de Dar Ennakhla (1)». Et comment et pourquoi écrire dans ce contexte ? Comment continuer à écrire dans le désabusement ?

Réponse : « Plus de roman. Juste ce journal, cette chronique éclatée en mille morceaux comme l’arbre fou de la vie. (…) Je l’ai fait, sans doute, fort maladroitement, d’une façon décousue superficielle et fragmentaire. (…) Collecte et collage des mots que je ramasse sur le trottoir ; poésie concrète ; poésie positive abrasive ; littérature brute [de décoffrage], débarrassée des sophistications des communicants et des finasseries flaubertiennes (2) des orfèvres du style. »

L’inconscient algérien

Parti pris qui se cristallise donc par cette langue expansive, et qui ne vise pas l’efficience ou l’efficacité du verbe, mais plutôt l’enveloppement de ces figures et des événements qu’ils et elles traversent dans leur totalité ; pari périlleux certes, mais qui permet au travers du journal de Karim Fatimi et du monologue intérieur de son épouse le surgissement d’une sorte d’inconscient social algérien, tout empreint de superstitions diverses et de fatalité quant à un avenir qui va et qui ira forcément mal.

Reproduction dans et par le travail de l’écriture, de la recomposition de cet inconscient algérien que des décennies de malheurs, l’établissement de ce système sécuritaire ont persuadé de son impuissance. De son inefficience sur sa destinée, tous et toutes en quête partout de signes, et qui se matérialisent par l’entremise d’un fatum, et de l’ensemble de ces superstitions (rêves, signes avant-coureurs). Inconscient algérien qui comme son histoire traverse et affecte l’ensemble du corps social, sans distinction de classe ou de genre. Inconscient qui pourrait être condensé par cette phrase du journal : « Un Algérien, c’est quelqu’un qui est arrivé jusqu’à  la lune et l’a trouvée fermée. »

 

(1) Nom d’une célèbre maison close.

(2) Le grand admirateur de Flaubert que je suis récuse la manière dont Karim Fatimi désigne l’écriture de Gustave. Manière qui entretient le mythe ou la mythologie du travail de l’écriture considéré simplement comme ornement.

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