Libr-critique

30 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (9 & 10)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 7 & 8]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-IX-

 

Il n’est plus acteur. Il est spectateur. Ou plutôt ce qui est angoissant, il est acteur et il est spectateur. Quelqu’un vient de se taire. Quelqu’un vient de se taire alors qu’il parlait. Quelqu’un parlait. Il vient de se taire. Mais que pouvait-il bien dire ? Que pouvait bien dire celui qui vient de se taire ? Impossible de savoir qui parlait. Impossible de savoir qui vient de se taire. Étrange comme sensation. Savoir que quelqu’un parlait et qu’il vient de se taire. Mais ne pas savoir qui. Il ne vient pas de dormir. Il ne vient pas de se réveiller d’un étrange rêve. Pas ce soir. Pas pendant le repas. Pas pendant ce repas. Pas avec les invités à la maison. Des amis. Nombreux et trop nombreux. Quelqu’un vient de se taire. C’est évident. C’est certain. Lui sans doute. Lui au bout de la table. Lui qui dévide des phrases monotones que personne n’écoute et qui pourrait se taire sans que personne ne le remarque. Il est étrange ce silence. Pourquoi tout le monde fait-il silence ? Il regarde. Il voit tout. Il voit tout dans les moindres détails. Il les connait ces gens. Il les connait tous. Des amis. Des amies. Sa femme. Quelqu’un vient de se taire. Et quelqu’un vient d’allumer la lumière. La clarté de l’extérieur et la clarté jaunâtre des globes électriques se mélangent et ces clartés ne s’additionnent pas, elles se détruisent. Tout devient plus miteux autour de lui. Le papier peint du mur devient d’un brun triste. Il voit les déchirures dues à l’humidité. Le plafond devient sombre. Le plus sinistre c’est cette grande glace, en face de la table. Sa femme la voulait tellement. Ils l’ont achetée six mois après leur mariage. Une immense glace un peu piquée. Une eau troublée dans laquelle se reflètent les invités : une rangée de dos, une rangée de nuques, une rangée de profils. Et puis ce silence. Il se voit dans la glace, de face. Il se voit en train de faire un mouvement. Il saisit un couvert. Il pique dans son assiette un morceau de viande. Il le porte à sa bouche. Il mange. Il mange dans ce silence. Elle est assise à côté de lui. Il sent son bras contre le sien. Sa jambe contre la sienne. Mais c’est là-bas. Là-bas dans la glace. Dans cette eau troublée qu’il la voit. Qu’il voit son sourire. Qu’il la voit jouer la comédie. Et il se voit aussi participer à cette comédie. Il est le spectateur de sa comédie. Il est le spectateur de leur comédie.

 

 

-X-

 

Lui, l’image de la sérénité même. Lui, si neutre, si banal. On pouvait le croiser cent fois sans le remarquer. On pouvait le rencontrer cent fois sans le remarquer. Si neutre, si banal. Un type banal, vraiment banal. Elle, peut-être jolie, il y a longtemps, très longtemps, si longtemps, peut-être jolie, mais trop de temps passé à se battre matin et soir avec le ménage. Peut-être jolie, avant. Elle raconte. Elle dit. Elle répète d’une même voix lamentable, avec ce regard anxieux, de quelqu’un qui a peur d’oublier. Elle répète encore et encore son histoire. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Encore une fois, son histoire, de cette voix lamentable. Une voix qui donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix si plate, si triste, si monotone qu’elle donne des suées à celui qui l’écoute. Une voix lamentable terne. Une voix à rendre lugubre toute la journée. Une voix à rendre même le soleil lugubre. Une voix triste à pleurer. Une voix qui donne envie d’ouvrir les fenêtres, toutes les fenêtres pour respirer. Elle raconte. Elle dit. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… Nous étions dans la chambre. Lui et moi. J’étais au lit. Pas lui. Pas encore. Il a toujours mis plus de temps que moi. À aller au lit. Il parlait. De je ne sais quoi. Il parlait. Je n’écoutais pas. Pas vraiment. Plus vraiment. Il parlait. Comme ça. Tout en pliant son pantalon. Tout en pliant son pantalon qu’il venait d’enlever. Il était en chemise. Blanche. Une belle chemise blanche. Repassée de la veille. Bien repassée. Il s’est assis au bord du lit. Il a retiré ses chaussettes. Il s’est frotté les pieds. Il avait les pieds sensibles. Tous les soirs il frottait ses pieds. Tous les soirs. Il a dit. Merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a dit. Merde. Pas son genre. De dire merde. Comme ça. Soudain. Soudainement. Pas son genre. Son genre c’était de se frotter les pieds. Le soir. Pas de dire merde merde merde. Et il a dit. Merde. Et il a basculé en avant. Comme ça. Soudain. Soudainement. Il a basculé en avant. Je me suis levée. Je lui ai parlé. Il ne disait plus rien. Plus rien. Plus de merde. Plus rien. Il avait le visage sur la carpette. Il avait le visage sur la carpette. Ce sont des choses qui n’arrivent qu’à moi… 

28 avril 2016

[News] Libr-brèves

Avis aux curieux : après notre Libr-carte blanche à Antoine Dufeu (nouvelle rubrique), présentation de Leur patient préféré de Violaine de Montclos, puis RV avec la dernière émission de radio de Sylvain Courtoux, le dernier chantier poétique de Bourges et la soirée marseillaise de Jean-Michel Espitallier et Véronique Vassiliou…

Libr-carte blanche à Antoine Dufeu

La récente parution des Chroniques bretton-woodsiennes chez Mix, qui vient de se relancer cette année avec la parution de six livres, a été l’occasion d’interroger Antoine Dufeu le 14 avril dernier à Paris – écrivain bien connu de nos Libr-lecteurs qui codirige désormais la collection "gris" de Mix avec Fabien Vallos.

Entretien avec Fabrice Thumerel : https://soundcloud.com/fabrice-thumerel/libr-carte-blanche-a-antoine-dufeu

â–º Antoine Dufeu, Chroniques bretton-woodsiennes, Mix, 2016, 136 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90951-08-2.

Présentation éditoriale. Oui, nous avons décidément besoin de penser à nouveau la politique sinon toute rébellion sera destinée à se transformer tôt ou tard, plus vite que l’ombre qu’elle aura projetée sur les premières heures de ses manifestations, en jetons échangeables dans la première caisse du casino du coin dont la monnaie alors sonnante et trébuchante sera destinée à la couverture des frais de gestion des bonnes œuvres du club resort des anciens présidents de la cinquième république française, lequel n’existe pas à ma connaissance.

Extrait. « Arthur s’imagine seul là haut hurler d’une envie intraitable.
"Bonjour les prix. Bonjour l’argent ! Bonjour la finance ! Bonjour les tulipes ! À quoi sert tout l’argent du monde !" Et encore de crier : "bonjour le fer, le cuivre, le souffre, les diamants. Bonjour les chambres de compensation. Bonjour la spéculation et bonjour l’excitation boursière. Bonjour le paroxysme de la vitesse de circulation de l’argent et de son accumulation en bourse. Bonjour exubérance irrationnelle, irrégularité intrinsèque de l’économie réelle" » (p. 19).

â–º Fabien Vallos, Chrématistique & poièsis, Mix, 2016, 302 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90951-05-1.

Ce livre commence avec un problème de nomination de ce que l’on appelle économie et avec la disparition du terme chrématistique. Il pose l’hypothèse qu’il s’agit d’un problème métaphysique d’interprétation du réel et du monde. Le livre continue avec l’hypothèse étrange qui consiste à dire que la disparition du terme chrématistique est en lien avec la transformation substantielle et radicale du terme poièsis. Il pose alors la thèse qu’il y a une source fondamentale pour penser le problème de l’agir et de l’opérativité et pour interpréter ce que l’on nomme une économie de l’œuvre. Enfin ce livre indique des manières de lire l’œuvre moderne et contemporaine en supposant qu’il y a eu, à cet endroit, un irrémédiable tournant : c’est ce que nous appelons critique de la poièsis.
Ce livre pourra être lu de trois manières différentes et conjointes : comme un traité métaphysique de l’opérativité et de la disqualification des agir, comme un traité esthétique pour la lecture moderne du concept de poièsis (autrement dit de l’œuvre et de ses crises) et enfin comme un traité de philosophie politique en vue de faire face à ce qui tient de notre extrême et scandaleux contemporain.

Libr-brèves diverses

â–º Violaine de Montclos, Leur patient préféré, Stock, février 2016, 176 p., 17 €. [17 récits de psychanalystes, parmi lesquels Pierre Streliski, Gérard Bonnet, Michael Larivière, Jean-Pierre Winter.]

À un ogre de livres, antihéros-limite trébuchant à fleur de mots, sur la durée d’une ou l’autre vie épargné l’hôpital. Un assassin en vingt ans de prudente ménagerie extrait de sa cage. Surdoué funambule, qu’un bizutage a tué. Ou « silence contre silence », le circonspect dénouant le taiseux de la fosse à purin où est mort un enfant. Un livre de journaliste, d’écriture inégale, au titre détestablement vendeur. Où cependant dès le premier récit affleure une neuve dramaturgie de longue patience étirant son rhizome, en quelques phrases contractant les années – celle qui a déserté le roman. Alerte centenaire, la psychanalyse investit ses servants chacun d’un « patient-princeps » comme d’un hapax qui le fait roi mendiant. /Christophe Stolowicki/

 

â–º On écoutera avec grand intérêt la deuxième émission radio de Sylvain Courtoux sur Soundcloud : https://soundcloud.com/sylvain-courtoux/les-poetes-vestiaires-poesie-sonore-sarl-emission-du-22-avril-2016

 

â–º Jeudi 28 avril, 18H30, 4e rendez-vous Chantiers poétiques de Bourges : soirée de clôture avec Amandine André, Justin Delareux, A.C. Hello, Yannick Torlini et Laura Vazquez Médiathèque Les Rives d’Auron bd Lamarck BP 18 18001 BOURGES cedex.

â–º Vendredi 29 avril à 19H, RV à Marseille avec Jean-Michel Espitallier et Véronique Vassiliou.

27 avril 2016

[Chronique] Elizabeth Prouvost et Claude Louis-Combet, Les Guenilles, Edwarda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Les Guenilles, Edwarda, 50 photographies de Elizabeth Prouvost accompagnées par "Edwarda", poème de Claude Louis-Combet, et Divine obscène, improvisations sonores de Ex-pi, basse et dispositif électronique, 2016, 34 feuillets + 1 CD, ISBN : 978-2-914791-09-0. [Commander / écouter et voir]

"Tout est couleur dans le monde moderne" rappelait Michelangelo Antonioni. Mais c’est bien justement parce que le monde est en couleurs qu’Elizabeth Prouvost  choisit de  le photographier en noir et blanc. Mais pas n’importe quel monde : celui qui jaillit de Madame Edwarda de  Bataille. L’artiste présente les photographies créées avec le parti-pris du noir et blanc pour affirmer non un retour nostalgique  mais une avancée audacieuse et sidérante. Elizabeth Prouvost offre en outre le fac-simile du carnet écrit et qui préside à la préparation de ses captures. Elles donnent lieu par contre coup  à un texte lui aussi abyssal de Claude Louis-Combet, ponctué d’une œuvre minimaliste de l’électro bruitiste de « ExPi ».

 

Le coffret devient un miroir impressionnant. L’auteur prend la parole en lieu et place de Madame Edwarda dont la chair saturée de solitude telle que la plasticienne la scénarise dans des prises sidérantes et presque suffocantes parfois. Là où Bataille cherchait la déchirure, Prouvost et Louis-Combet inventent moins une reprise qu’une suture sous le sceau de l’emprise sans partage de l’inconnu. Le corps n’appartient plus à personne puisque aborder ses pleins pouvoirs ne contrevient plus à son extinction  sous X (à savoir Eros et Thanatos). Edwarda devient celle qui préfère voir plutôt qu’être regardée. Tout cela reste pourtant un pur aléatoire puisque il n’est pas jusqu’à la vulve à refroidir en dépit du désir sur des terrasses ou des litières surchauffées.  Mais l’auteur devient lui-même prêtresse qui  accepte de se laver dans sa "merde" au nom de sa beauté en psalmodiant : "J’attends encore ce qui me roulera / Dans un néant plus chaud que mon savoir".
 
L’ensemble devient une affaire de peaux limites par le « misérable miracle » de la chair « déifiée » du personnage de fiction pérennisé  en empreintes  intenses et rauques d’émotions. Fuite et fusion, approche et éloignement : en de telles scènes, l’obscur le plus profond d’un inconscient personnel et collectif voit le jour. Louis-Combet et Prouvost montrent le corps  si proche, si étrange et prouve que ce qu’on appelle le présent demeure toujours ce qui nous précède : le personnage d’Edwarda pour la photographe, son créateur pour l’auteur. L’espace inscrit une possibilité et une impossibilité sans indications de lieu ou de temps.  Sans non plus que l’on sache ce que le corps peut prendre ou donner.

 

Dans de telles scènes  plastiques ou poétiques,  la mort revient  hanter les vivants.  Comme les vivants les morts. Par « montrage » et démontage, jouent l’ombre et la clarté moins par des reflets que des éclats nocturnes qui – par delà Bataille – ramène à la « folie du voir. Folie du croire » de Beckett. D’où la valeur fondamentalement héroïque des silhouettes d’Elizabeth Prouvost. Et la force mélancoliquement "pathologique" de l’écriture d’Eros de Louis-Combet. Dans cette création surgit à la fois de l’image dépressive et la vision de l’invisible que Bataille a contribué à ouvrir. L’amour y est sans « merci ». Les créateurs suivent le mouvement de celle qui est couchée, éteinte et douloureuse dans le mauvais désir de l’homme qui se dresse comme un rayon de lune. Demeure en différents jeux de textes, d’images et de sons une symétrie entre ordre et chaos, pathétique et fête, douleur et plaisir.

23 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (7 & 8)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 5 & 6]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-VII-

C’est difficile. C’est même impossible de savoir comment, de savoir quand, les choses ont commencé. Lui, pourtant le sait. Il sait quand et comment ça a commencé. À la minute. À la seconde près. Il y pense constamment. Sombre. Furieux. Comme un homme en pleine forme qui est soudain miné par une maladie sournoise. Il sait comment elle est entrée dans sa tête cette idée. Cette saloperie d’idée. C’est pas un microbe. C’est pas comme un microbe. C’est une idée. Une saloperie d’idée. Ça commence par une petite tache de rien. De rien du tout. On n’y fait pas attention. Puis on la regarde de temps en temps, cette petite tache de rien. De rien du tout. Elle grandit. Cette tache. Cette idée. Cette saloperie d’idée. On essaye de la chasser. On gratte toujours plus vite. Plus fort. Et puis finalement, un jour, il faut bien aller chez le docteur. Et bien c’est la même chose avec cette idée. Cette saloperie d’idée. On a beau gratter. La gratter. Elle est là. Elle reste là. Cette idée. Cette saloperie d’idée.

 

-VIII-

Elle reste étendue sur le lit, dévastée, nue, cuisses écartées. La tache sombre du sexe, un filet de sperme. Vivre la scène à l’état brut sans se poser de questions, vivre la scène ainsi, sans se poser de questions. Est-il heureux ? Oui, sans hésiter. Il ne lui en veut pas de lui avoir mordu la lèvre. C’est un tout. Cela fait partie d’un tout. D’elle et lui. Cet après-midi faire l’amour, se laisser aller, se faire mordre la lèvre. Il tapote sa lèvre avec une serviette de bain humide. Ta femme. Oui. Elle va se poser des questions. Je ne crois pas. Elle t’en pose parfois ? Des mots, encore des mots, mais les mots ont-ils de l’importance quand on vient de faire l’amour, quand on a le corps encore sensible, quand on a la tête un peu vide. Tu m’aimes. Je crois. Il ne sourit pas. Sa lèvre mordue lui fait mal. Il plaisante pourtant. Oui, il l’aime. Bien sûr qu’il l’aime. Tu en doutes ? Mais non.

21 avril 2016

[News] Libr-brèves

Libr-brèves très variées avant même ce week-end : S. Courtoux à la radio ; le site d’E. Msika ; des nouvelles des Vents d’ailleurs ; rencontres à lire de Dax ; soirée "Ici poésie" à Caen ; soirée Gruppen

 

â–º On écoutera la première émission radio de Sylvain Courtoux sur Soundcloud : "Les Poètes-vestiaires"

â–º On découvrira avec beaucoup d’intérêt le site d’Edith Msika.

â–º Des nouvelles des Vents d’ailleurs

♦ On découvrira bientôt le deuxième roman de Khaled Osman, La colombe et le moineau (à paraître le 26 avril), le recueil de poésie Mon nom est aube d’Abdourahman Waberi (10 mai) et les nouvelles Un passe-temps pour l’été de Martin MacIntyre, traduites du gaëlique et de l’anglais par Scadi Kaiser (26 mai).
♦ RV avec Bernardo Kucinski aux dates suivantes :
– Mercredi 27 avril à 20 h chez Tschann Libraire en présence de Jean-Pierre Orban (directeur de collection « Pulsations »), Antoine Chareyre (traducteur) et Leonardo Tonus (université Paris-Sorbonne) : 125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (métro Raspail ou Notre-Dame-des-Champs).

– Dimanche 1er mai au Festival du Premier Roman organisé par Lecture en tête et parrainé par Yahia Belaskri : place de la Tremoille, 53000 Laval.
– Lundi 2 mai à 19 h à l’université Paris-Sorbonne, rencontre animée par Leonardo Tonus en présence de Antoine Chareyre et Jean-Pierre Orban.
En raison du plan Vigipirate et de l’état d’urgence, l’accès à la rencontre est uniquement autorisé aux personnes inscrites. Merci de bien vouloir vous inscrire en cliquant ici info@ventsdailleurs.com
amphithéâtre Chauchy, escalier F, 3e étage, 17 rue de la Sorbonne 75005 Paris
– Mardi 3 mai à 20 h Kathleen Evin reçoit Bernardo Kucinski dans son émission L’humeur vagabonde sur France Inter.

 

â–º Rencontres à lire, Dax : samedi 23 avril au Théâtre de l’Atrium, à 20H30 Jean-Michel Espitallier (poète et batteur) et Claude Barthélémy (guitariste) ; à 21H30, Marc-Alexandre Oho Bambé (poète slameur) et Jésus Aured (accordéoniste). Dimanche 24 à 15H : Frank Smith et Claude Barthélémy (hôtel de ville, salle René Dassé).

 

â–º Samedi 30 avril, à 17 h, à L’Artothèque – Espaces d’art contemporain, Palais Ducal, à Caen, l’association « ici poésie » proposera une lecture-rencontre avec Michaël Batalla, Charles Pennequin et Pascale Petit.

â–º Jeudi 5 mai, soirée organisée par la revue GRUPPEN à Paris.

18 avril 2016

[Chronique] Gilbert Lascaut et Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Lascault & Denis Pouppeville, Les Fumeuses fatales, Editions Fata Morgana, Frontfroide le Haut, 2016, 56 pages, 12 €, ISBN : 978-2-85194-956-1.

Nous voici presque malgré nous ramenés par Lascault et Pouppeville à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de résurrection. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité dans le lit des fées de la légende arthurienne dont il ne reste toutefois plus grand chose… Pareilles au jeune Igitur de Mallarmé descendant dans “ le caveau des siens ” les voici s’introduisant dans la couche où  leur  “ moi pur ” veut se confondre avec celui d’un seul amant. Le trio est donc infernal. Les fées n’ont rien de Princesses au bois dormant. Celui de l’amant brûle de leurs feux.

Inspirée par les caricatures et l’univers de Pouppeville, la fable ne caresse aucune morale. Sinon celle qui consisterait à se demander si pour l’amant celui où il est venu se coucher était le bon. Avec ses bonnes (du moins en apparence) fées il est – devant leurs bijoux – ravi. Mais qui  est présent à l’heure dite ? Qui fausse les cartes ? Car dès la première vision il s’agit d’une question d’ensevelissement sinon de prise. La question de l’être reste celle du mystère, du secret, comme lorsque le phallus s’enfonce et joue dans la crypte ouverte, faisant du vide un plein et de trois amants des gisants de l’apparentement.

A partir de là le voyeur croit voir le jour. Mais les fantasmes espérés ne sont pas au rendez-vous. L’espace  est obscur en sa clarté.  Le voyeur est là où les ombres passent et disparaissent. Comme un animal il cherche une cachette au moment où les fées gémellaires ouvrent un autre tombeau que celui de leur couche pour que le « troisième homme » tombe dedans. Car – comme dans tout conte – il faut que ça saigne : après une partie de six jambons les « grincesses » se muent en charcutières.

16 avril 2016

[Livre] Chevillard dans tous ses états

Les Actes du premier colloque sur l’œuvre d’Eric Chevillard (2013) viennent de paraître. On trouvera ci-dessous, juste avant et juste après la Table des matières, un extrait de l’introduction par O. Bessard-Banquy et P. Jourde et un autre, tiré de mon article.

Eric Chevillard dans tous ses états, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy et de Pierre Jourde, Classiques Garnier, coll. "Rencontres", n° 140, avril 2016, 276 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8124-4920-8.

Introduction (extrait), par O. Bessard-Banquy et P. Jourde

"Chevillard écrit ses livres comme autant de haïkus ou de maximes : le moindre mot pesé, pas de gras, pas de bavardages, un texte tendu à son maximum, vers la trouvaille. C’est cette exigence même qui fait de Chevillard un antiréaliste : il refuse la facilité qui consiste à s’adosser au réel, sa seule garantie est le langage. Mais le langage lui-même abonde en formules toutes faites, en habitudes et en paresses. Il s’agit de les éviter, ou bien de les prendre de front, de les exploiter, de faire de ce langage mort un matériau créatif. L’humour est encore un aspect de cette exigence : perpétuelle distance avec soi-même, perpétuelle remise en cause du texte par lui-même. Chevillard est peut-être, par-dessus tout, un humoriste, un prestidigitateur de l’incongru, capable de faire surgir, à partir des substances les plus banales, des merveilles de poésie cocasse" (p. 8-9).

TABLE DES MATIÈRES

Olivier Bessard-Banquy et Pierre Jourde
Introduction ……………………………….… 7

Éric Chevillard
Le colloque pour tous …………………………… 15

Claro
Chevillard, un traître parmi les traîtres ……………..… 17

Claude Coste
La mauvaise foi d’Éric Chevillard …………………… 23

Alexandre Gefen
La littérature sans la littérature …………………..… 39

Fabrice Thumerel
Portrait de l’écrivain en animal polymorphe ………….… 51

Christine Jérusalem
Éric Chevillard au Mali ……………………….… 63

Marc Daniel
Éric Chevillard et le conte ………………………… 73

Laurent Demanze
Meurtre en bas de page ……………………….… 83

Aurélie Adler
Espaces du renversement et de l’inachèvement …………… 93

Marie-Odile André
Palafox au pays des moralistes ……………………… 107

Béatrice Bloch
La disposition du grognon ……………………….. 121

Jean-Bernard Vray
Virulence de Chevillard …………………………….. 137

Gaspard Turin
« Énumérations dilatoires » …………………………… 151

Lia Kurts-Wöste
La dynamique énonciative dans les récits d’Éric Chevillard ….. 169

Christelle Reggiani
Démolir la phrase ? L’art de la prose d’Éric Chevillard …….. 183

Pascal Riendeau
L’Autofictif observe le monde …………………… 201

Anne Roche
Chevillard lecteur ………………………………… 215

Blanche Cerquiglini
L’auteur en entretien ……………………………… 227

Ekaterina Koulechova
Éric Chevillard par la presse ………………………. 241

Index des œuvres

d’Éric Chevillard citées ……………………………. 259

Présentations des auteurs et résumés ………………. 261

♦♦♦♦♦

Extrait de F. Thumerel : "Portrait de l’écrivain en animal polymorphe" (p. 58).

 

Des tigres et des hommes

En ces temps où « la littérature ne mord plus » (L’Auteur et moi, Minuit, 2012, p. 238) et où « l’heure est au commerce » (L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster, Minuit, 1999, p. 100), selon Albert Moindre, double de l’auteur, il est un autre animal qu’il faut réintroduire, le tigre, car « l’homme n’est vraiment un homme que dans le voisinage du tigre » (« Trois tentatives pour réintroduire le tigre mangeur d’hommes dans nos campagnes », TP, 102). Quelle peut bien être cette espèce sauvage qui vient stimuler une humanité affaiblie par la médiocrité de ses routines et de ses conformismes, comme par la lâcheté de ses renoncements, sinon celle qui incarne la puissance anti-systématique, la capacité de perpétuelle réinvention grâce aux pouvoirs du langage ? Imposant sa griffe1, l’écrivain digne de ce nom n’épargne rien ni personne de ses coups (de griffe, bien sûr) : lâcher ses tigres, c’est combattre l’ordre établi, les systèmes institués. À celui qui a réussi sa sortie de l’humain au contact du tigre, il reste à se garder de tous ceux qui ont les moyens de se faire la peau du tigre, de toutes les forces intégratrices capables de le domestiquer (reterritorialisation). Dans la jungle littéraire, nul avenir pour les félins réduits à l’état de chats…

1« Le style pourrait bien être une forme de monstruosité. Il faut avoir la bouche tordue pour proférer de telles phrases. Seul un être défiguré peut parler ainsi et, s’il ne possédait également un fond de violence, comment aurait-il le cœur d’infliger à sa langue maternelle une pareille correction ? S’il lui imprime sa patte ou sa griffe, c’est bien en pesant un peu. Il s’écarte de la norme, il excède, il perturbe l’ordre au sein duquel il fait irruption » (Le Monde des livres, 18 janvier 2013, nos italiques).

15 avril 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 3 & 4]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-V-

 

C’est un jeu. Un jeu que je crois avoir inventé quand j’étais enfant. Au départ, un jeu de plage. Mais on peut y jouer quand on veut. Mais on peut y jouer où on veut. C’est un jeu de solitaire, pour les solitaires. C’est un jeu personnel, individuel.

 

Voilà.

 

Il fonctionne ainsi ce jeu : bien calé dans un fauteuil pliant, les bords du chapeau de paille rabattus sur les yeux. Il s’agit d’ouvrir plus ou moins les paupières. Les yeux grands ouverts et le volet est ouvert. Les yeux fermés et le volet est fermé. Et entre les deux plus ou moins fermés ou ouverts. Il faut rabattre plus ou moins le volet des yeux et voir le monde différemment, si différemment. Et voir les gens différemment, si différemment.

 

Voilà

 

Quand j’étais enfant, je jouais à ce jeu sur la plage. Je regardais la mer, le ciel, les gens. Surtout les gens. Je rentrais en eux en les regardant. J’étais eux en les regardant. Je devenais avec jeu tellement de personnes. Pendant ces longues journées à la plage, je devenais une femme, une grosse femme aux seins lourds, une jolie femme aux seins pointus, un homme bedonnant, très bedonnant, un bel homme, un sportif. Je devenais tellement de personnes que j’en avais parfois le tournis. Je n’étais plus moi, j’étais eux. Eux. Eux, tous. Je m’imaginais des vies, je n’étais plus moi, j’étais eux, eux, eux tous. Tellement de vies, de ces hommes, de ces femmes, de tous ceux qui passaient devant mon volet. Avec ce jeu de cils, je créais un monde, je créais mon monde. Un imperceptible mouvement des paupières et le monde changeait du tout au tout. Un autre coup de cils et je passais à quelqu’un d’autre. On peut avoir honte de ce que l’on voit, de ce que l’on crée, de ce que l’on imagine. Mais au final, c’est son monde à soi, rien qu’à soi, créé par soi et pour soi.

 

 

Vous n’avez jamais eu envie de changer de peau, vous ?

 

 

-VI-

 

Ça commence comme ça. Comme une veille de révolution. Personne ne sait. Ce qui va arriver au juste. Personne ne sait ce qui va suivre. Personne ne sait parce qu’il ne se passe rien. Tout est calme et tranquille. Aussi calme et tranquille qu’une vache dans un pré. Aussi calme et tranquille que regarder la vache dans le pré. Ça commence comme ça. Comme ça les révolutions. On passe. On ne voit rien. On passe on ne voit rien d’anormal. Tout est calme et tranquille. On passe. On ne voit rien d’anormal. Et pourtant. Comme une angoisse. Comme une angoisse vague. Comme une vague angoisse. Un truc. Un p’tit quelque chose. C’est subtil. C’est tout petit. C’est difficile à préciser. C’est difficile à définir. C’est juste bizarre. Et pourtant. Tout est calme et tranquille. Tout est calme et tranquille. Les voitures circulent dans le même sens. Il fait beau. Comme hier et avant-hier et avant-avant-hier. Et pourtant. Il y a une inquiétude. Un peu irritante. Un peu agaçante. Une inquiétude. Et pourtant. Tout est pareil. Comme hier. Comme avant-hier. Comme avant-avant-hier. On est sur le qui-vive. On se dit que. Peut-être. Peut-être. Il est en train de se passer quelque chose. Qu’aujourd’hui n’est pas hier avant-hier avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui est différent d’hier d’avant-hier d’avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui il y aura quelque chose de différent. Un fracas de vitre sur le passage. Une bombe qui va exploser sur le passage. Des fusillades sur le passage. Qu’aujourd’hui il y aura des bombes des fusillades des vitres brisées. Qu’aujourd’hui ne sera pas comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Qu’il y a aura quelque chose n’importe quoi mais quelque chose et on se dira alors que vite revienne hier avant-hier avant-avant-hier sans bombe sans fusillade sans vitres brisées que demain soit comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Que demain soit un autre jour.

14 avril 2016

[Libr-débat] Laurent Cauwet, « Où sont les armes… » Lettre ouverte autour du CipM

Suite à la publication des textes de Julien Blaine et d’Emmanuel Ponsart, nous remercions Laurent Cauwet (éditions Al dante, Marseille) d’avoir répondu à notre appel pour élargir le débat.

Cher Fabrice

Tu aimerais que Libr-critique s’ouvre au débat qui s’anime autour du CIPM, et tu me demandes mon avis – et sur cette honorable institution, et sur les deux premières interventions que tu as publiées, et sur l’intérêt d’un tel débat. 

Discuter sur le CIPM, c’est, sans doute, une bonne idée.

Par contre, je ne suis pas certain qu’un débat puisse aboutir sur quoi que ce soit d’intéressant, ainsi placé sous l’hospice d’un conflit de personnes, sorte de combat des chefs qui semble, à juste titre, bien dérisoire et tristounet pour beaucoup de gens. Que d’emblée cet espace soit ouvert par la réponse d’Emmanuel Ponsart se cachant derrière ce conflit risque d’occulter de suite les vraies questions (le fonctionnement passé, présent et à venir du CIPM et son rôle – dans sa dimension locale, régionale et internationale, voire internationaliste).

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certaines personnes, pourtant actives et pertinentes dans le débat, hésitent à signer les pétitions actuellement en circulation, parce que méfiantes quant aux réelles intentions de leurs protagonistes ou supposés tels. 

Et c’est bien ce qu’a compris Emmanuel Ponsart : c’est en toute logique qu’il utilise cette inimitié comme fusible, ce qui lui était hier offense délétère s’avère aujourd’hui pain-béni, et sa mise en avant obscène lui permet avec bonheur de couper court à tout débat : « Il n’y a aucun problème, si ce n’est les sursauts monté-christoïdes d’un incontrôlable ». Et hop, le tour est joué. Il est parfait dans son rôle de "directeur", sachant jouer tour à tour de la victimisation, du mépris et de la menace – armes politiques habituelles du patronat refusant de se plier au jeu d’une critique possiblement destituante –, et dans sa volonté de préserver ses privilèges à tout prix. Rien de nouveau donc sous le soleil de la domination.

Et pourtant, oui il y a matière à débat. Surtout aujourd’hui, où des lieux dédiés à l’inventivité poétique et qui fonctionneraient comme des laboratoires d’expérimentation, de rencontres et de confrontation au public sont plus que jamais nécessaires.

Pour ma part, j’ai souvenir des premières années du CIPM, à l’époque où ce n’était pas encore cette vénérable institution, mais un lieu d’effervescence et d’expériences inédites. Où il y avait foule aux manifestations, et où ça discutait ferme, les rencontres provoquant souvent réactions, échanges et disputes passionnées. Je me souviens par exemple d’une rencontre autour de Pasolini, du public échangeant avec les intervenants ; je me souviens que cela se passait en même temps (hasard du calendrier) qu’une fête de quartier, que dehors ça dansait, riait, buvait, et qu’un constant et joyeux va-et-vient s’effectuait entre la place où s’exprimait une joie farouche et explosive, et la pièce où ça colloquait sérieux. Fête des corps et des esprits. Je me souviens de l’émotion ressentie, à l’idée que Pasolini aurait aimé cette proximité fortuite, que toute sa pensée était née de cette fusion, et que nous étions riches  des rires et des chants, et ainsi plus à-vifs, plus ouverts  aux paroles et aux lectures… Je me souviens des multiples rencontres… Je me souviens de ma rencontre avec Tarkos lors d’un repas  – ce genre de repas où l’on n’éprouve pas d’appréhension à s’asseoir, même si ni badgé, ni (re)connu, ni invité – et de notre décision de faire un livre ensemble, alors qu’Al Dante était encore… sans livre. Mais c’était avant que le CIPM ne soit protégé par la puissance écrasante de l’Oeuf de Puget et les grilles épaisses de la Vieille Charité. Aucune nostalgie lorsque j’écris ces lignes. Simplement, ces années-là ont décidé de la naissance d’Al Dante et le CIPM-première époque y est pour quelque chose.

Aujourd’hui le CIPM a perdu cette volonté  et cette énergie vitale de la confrontation au monde. Pire, il se protège du monde. C’est devenu un vieux corps sans désir. 

Aujourd’hui, il fonctionne en huis-clos, et ne tisse des liens qu’avec d’autres lieux qui se définissent ou s’espèrent comme lieux de pouvoir. Tout y est pensé dans l’idée de patrimonialiser la poésie, et non d’en repousser, sans fin, les limites.

Mais si le CIPM a perdu cela, la mémoire de cette période est toujours, me semble-t-il, vivace.

Alors oui, le CIPM est important. Pas seulement par son histoire, mais parce que c’est un outil :

1. qui pourrait offrir des moyens, du temps et des outils à des poètes, auteur-e-s, artistes, chercheur-e-s, transmetteur-e-s, lecteur-e-s… de poursuivre un travail de continuation ou de création de chantiers participant à la réinvention constante de l’espace poétique ;

2. qui pourrait être un lieu de création, d’accueil et d’exportation d’événements et de situations permettant la confrontation de cet espace poétique au monde ;

3. qui renferme dans ses murs un centre d’archives et de documentation extraordinaire, ne demandant qu’à vivre.

Mais pour cela, il faudrait travailler à un changement radical. Car dans le contexte actuel, se battre (se battre = dépense de temps et d’énergie) pour une institution n’a d’intérêt que si on peut espérer la détourner de ce pour quoi elle se construit (bétonnage d’un lieu de pouvoir, renfermement sur soi-même, prolétarisation de la pensée et de la création afin de les domestiquer, participation à l’élaboration de nouveaux produits culturels et de nouvelles armes communicationnelles propres à nourrir et renforcer le discours de la domination) pour la remettre dans le mouvement de la pensée, avec ce que cela signifie de perméabilité aux remuements du monde, de croisements avec ce qui s’invente dans d’autres espaces, d’intranquillité (eh oui, la pensée et la création ne sont pas tranquilles), de mise à l’épreuve constante de ce qui se fabrique dans ses murs avec ce qui se vit dans la rue, avec tous les risques de débordement (risques à espérer !) que cela signifie.

Comme je suis du genre à penser que toujours tout est possible, malgré tout, alors oui, réfléchissons, rencontrons-nous, échangeons, discutons, imaginons, proposons et, pourquoi pas, investissons dès maintenant le CIPM pour une Nuit debout, une vraie, à laquelle tou-te-s seraient convié-e-s, des Aygalades au chemin de Morgiou en passant par La Belle-de-Mai, Sainte-Marthe, la Joliette, la Plaine et Les Crottes, afin d’inventer une aurore sans fin ! Cela serait déjà un premier pas pour lui redonner le souffle qui lui a été ôté ! 

Et si cela n’est pas désiré, alors tant pis. Autant laisser vivre l’institution pour ce qu’elle est (un marqueur permettant de réfléchir comment se fabrique l’espace artistique et culturel, et comment cela influe sur les gens, les pratiques, la consommation de l’art. etc.), en profiter quand c’est possible, l’éviter le reste du temps, et la laisser mourir quand elle s’essouffle ou est menacée par l’une de ses soeurs.

Il y a tant de chose à faire ailleurs ! 

Un grand salut amical,

Laurent Cauwet

 

PS : La manifestation autour de Pasolini à laquelle je faisais allusion tout à l’heure, s’appelait – enfin je crois – Où sont les armes… pertinence, aujourd’hui, à reposer la question.

11 avril 2016

[News] Les RV de Philippe Boisnard et Hortense Gauthier (HP-process)

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Deux RV avec Philippe Boisnard / HP-process (avec Hortense Gauthier) en ce mois d’avril : l’un sur la radio de Dominique Balaÿ, webSYNradio, et l’autre à Paris le 29 avril, organisé par Supernova.

â–º HORTENSE GAUTHIER & PHILIPPE BOISNARD
http://synradio.fr/hortense-gauthier-philippe-boisnard-sur-websynradio/

Rendez-vous du 11 au 21 avril sur webSYNradio pour écouter
la playliste d’Hortense Gauthier & Philippe Boisnard
.



hp_process (recent)

Avec cette session de Websynradio, Hortense Gauthier et Philippe Boisnard (hp_process) donnent à entendre la matière sonore de leur travail artistique commun et récent :
Translation et alpha_lab, deux projets combinant performances, installations, live cinema & poésie sonore.

WebSYNradio : une radio proposée par Dominique Balaÿ.

 

â–º Le 29 avril à l’entrée de l’église Saint-Merri (78, rue de la Verrerie 75004 Paris), 19H30-minuit : Satellite IV / Supernova.

phAUTOmaton est un dispositif poétique et numérique qui pose la question du visage et de la communauté. Cette oeuvre se compose de cabines, installées en plusieurs endroits géographiques. Dans chacune d’elle, le visiteur est invité à créer sa photographie à partir d’un mot ou d’une phrase qu’il aura écrit. En temps réel, la photographie du visage de mots est transférée sur le web, et vient avec les autres portraits créer une communauté de visages constitués de mots.

phAUTOmaton ne se donne pas comme un réseau social, car c’est seulement du fait que le participant est visage/langage, qu’il entre dans cet horizon infini du devenir de la communauté. Il est créé une communauté où c’est le simple fait d’être un visage/langage qui nous relie à l’autre.

A vous de tenter l’expérience !

http://phautomaton.com/

extrait de "Frontières du visage (analogique-numérique)"
Philippe Boisnard, L’Harmattan


10 avril 2016

[Création] Philippe Boisnard, L’enterrement (video-poésie)

Filed under: créations,UNE,videopodcast — Étiquettes : , , — rédaction @ 16:01

L’enterrement from philippe boisnard on Vimeo.

L’enterrement est le premier court-métrage réalisé par Philippe Boisnard. Le texte est issu d’une de ses nouvelles publiées en 2004. Avec Vincent Boisselier : l’homme qui marche.
Il a été diffusé au festival Châlon-tout-court 2016.

site de l’auteur

[News] Poésie & subversion

Dans la perspective de la rencontre qui aura lieu ce jeudi à la Maison de la poésie Paris, et suite au lancement du tuto "SubversionTM", voici quelques éléments d’information et de réflexion.

La rencontre à la Maison de la poésie Paris

Jeudi 14 avril à 20H, Maison de la Poésie Paris, "Poésie & subversion" : Bernard Desportes en conversation avec Fabrice Thumerel. [Vu le nombre de places limité, il est conseillé de réserver au plus vite : 5 €]

dans les chaos d’un monde où la violence est partout
où la barbarie menace
tandis que le réel n’en finit pas de se dissoudre
et que le devenir de l’homme semble toujours plus lui échapper
la poésie peut-elle quelque chose ?
quelle place, quel sens sont-ils les siens ?

Les différentes mouvances de la modernité la voulaient subversive : qu’en est-il
en un temps d’affrontement des conservatismes et des transgressions ?

Soirée proposée par Remue.net, en partenariat avec la Scène du Balcon : conférences, entretien, lectures, débat.

À lire – Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, coll. « Manières de critiquer », Artois Presses Université, 2008. Et aussi, plus récemment : "De l’abîme à l’éternité" (long entretien de B. Desportes avec F. Thumerel, 2014).

 

 Avant-rencontre

« Tous ceux qui cherchent à en remontrer du point de vue prétendu de la subversion
sont forts à soupçonner de jouer le jeu de ceux pour qui celle-ci est tenue
pour absurdement obsolète » (Michel Surya, Portrait de l’intermittent du spectacle en supplétif de la domination, éditions Lignes, 2007).

« Le subversif n’est que dans le présent et dans son impossible satisfaction.
[…] la force subversive d’une écriture réside justement dans sa capacité
à subvertir chez un autre une pensée soumise à la représentation commune,
et donc désingularisée, du monde, du présent » (Bernard Desportes,
Le Présent illégitime, La Lettre volée, 2011).

« La poésie, si elle est prise au sérieux, est dangereuse pour l’ordre,
les règles et les normes non seulement de la grammaire
mais aussi de la société » (Alessandro de Francesco, « La Poésie comme processus cognitif et subversif », décembre 2013).

« Le refus (textuel, aussi bien) de toute politique directe va si bien aux auteurs
post-modernes que cela peut leur ouvrir grandes les portes de l’institution,
à tous les sens du terme, sans que ça leur pose de problèmes insolubles
– puisqu’ils sont dans la "subversion" des signes »
(Sylvain Courtoux, "Slash’ n’ burn – poésie-sur-brûlis" (entretien avec F. Thumerel), 2014).

« Les révoltes aussi ont leurs conformismes :
tout comme il y a des banalités bourgeoises, il y a des banalités révolutionnaires.
La subversion, comme l’industrie textile, fabrique son prêt-à-porter,
ses éléments standard que l’on enfile sans qu’il soit besoin de les retravailler,
tout au plus d’y coudre un revers, d’y ajuster une longueur de la manche
et les effets qu’elle autorise » (Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, Actes Sud, 2015).

« Tremblez salopards, la poésie menace » (Julien d’Abrigeon, "La peste soit du fat", Sitaudis, 2016).

 

Cette rencontre s’inscrit dans le prolongement d’un work in progress que nous avons lancé il y a cinq ans, et dont voici la présentation.

Les avant-gardes, et plus généralement la modernité, nous ont transmis ce mot d’ordre qui nous paraît "naturel" aujourd’hui : il faut absolument être SUBVERSIF !

En ces temps où la fin du paradigme révolutionnaire a eu pour corollaire la dissociation entre subversion éthique/esthétique et subversion politique ;
où l’autorité s’est disséminée dans des formes impersonnelles et fluctuantes de pouvoir ;
où l’ordre symbolique régi par un système axiologique a cédé la place à une société anomique ;
où les frontières entre
mineur et majeur sont devenues poreuses ;
où la machinerie spectaculaire-marchande a annexé ces fondements mêmes de la subversion modernes que sont les notions d’"avant-garde", de "réforme", "changement", "nouveauté"…

En ces temps de ludisme généralisé où "l’art subversif" est subventionné ou sponsorisé, en ces temps de "subdiversion" et de "subdivertissement" où il n’y a rien qui ne soit détourné/retourné/renversé (énoncés, discours, images ou musiques), que peut-il bien rester de la subversion ? Peut-on et doit-on encore subvertir ? Cette notion est-elle totalement galvaudée ? Quelle est désormais sa portée ? Toute posture d’imprecator ou de "poète maudit" est-elle réellement subversive ? Quelles pratiques se révèlent-elles encore subversives aujourd’hui ? Est-il possible de distinguer de nouvelles formes de subversion ?

â–º On pourra (re)lire/voir les 21 posts publiés à ce jour, dont ceux-ci : Bernard Desportes, "Les failles d’un livre ambigu : retour sur Retour à Reims de Didier Eribon" ; Bruno Fern, "Sub" ; Cyril Vettorato, "Les États-Unis et la culture de la subversion – le syndrome Frankenstein" ; Jérôme Bertin, "Le grand amour de Karl Klause" ; Alexander Dickow, "Statut Liberté" ; Sébastien Ecorce, "Mécanique(s) de rupture(s)" ; Sylvain Courtoux, "Poète, c’est crevé" ; Romain le GéoGrave, "S.I.F (Sans Identité Fixe)" ; CUHEL, "ZAL / Near to Death Experience".

 

♦♦♦♦♦

Ce work in progress sur la subversion est lui-même à mettre en relation avec l’opération Libr-@ction, entamée en 2013.

 

Libr-lecteurs, forces vives,
allons-nous laisser le privilège aux seules puissances destructrices – qu’on les nomme capitalisme, fanatismes, racismes ou autrement – de provoquer des cataclysmes ? La littér@ction n’est-elle pas avant tout cataclysme ? La crise, n’est-ce pas à nous de la déclencher ?

Libr-lecteurs, forces vives,
qu’est-ce qui vous empêche de Libr-@gir ? En créant, criant, crisant…

Pourquoi la littérature ne serait-elle pas/plus apocalypse ? L’apocalypse, c’est maintenant. Toujours maintenant. Dans le présent illégitime (Desportes).

 

Pour peu que la littérature échappe aux cirques (merdiatique, spectenculaire) et aux circuits (éditorial, institutionnel),

à la lissetérature (Meens) des doctes et des schnocks, des ambitions et des nominations, du business is business, du cequilfaut/commilfaut/quantilfaut, du buzzing-hobbying-lobbying-marketing-advertising,

 

la littérature peut être éprouvante, galopante, dévorante…

ou plutôt inéchangeable, inqualifiable, incaractérisable…

ou plutôt dans le bord et le débord, l’infection virale, l’épidémie, la cancérisation… littér@ction…

 

Libr@ction vise à partager des ém@ctions, produire des électr@ctions, des manifest@ctions…

 

En clair, nous vous proposons des cré@ctions à télécharger, faire circuler, mettre en voix, en musique, en scène…

Distribuez-les, déclamez-les, activez-les où bon vous semblera (rues, zones, scènes, prisons, no man’s lands… sorties des établissements  acacadémiques/admisinistratifs/commerZiaux)…

 

â–º On pourra (re)lire/voir les 22 posts publiés à ce jour, dont ceux-ci : vidéos diverses ; Didier Calléja, "Je dors" ; Thomas Déjeammes, "… le lendemain, presque le même…" ; CUHEL, "Pourrissez vos enfants !" ; Marinella, "Gugusse a le chapeau V." ; Bernard Desportes, "extrait de Baal" ; Thierry Rat, "Canal libéral" ; Fred Griot, "Je ne me tairai plus" ; Edith Msika, "Tous ces trains tous ces rail" ; AnnaO, "D’après I don’t speak english / féroféroce" ; Alain Marc, "Je crève, je crie…" ; André Gaches, "Bauches (extrait)" ; Laura Vazquez, "Tout tombe" ; Romain le GéoGrave, "Lisse !"

 

9 avril 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (5/6)

Dans cette avant-dernière pièce de la série, Daniel Cabanis nous fait ce qui s’appelle entrer dans la cuisine poétique… [Lire/voir la 4e]

 

Bianca Saldine, Glou-glou V / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

Clara Vauzam n’est qu’un pseudonyme. Elle s’appelle en vrai Maud Lepaty. Et elle est prof de musique dans un collège, à Créteil. Les deux livres de poésie qu’elle a publiés coup sur coup chez Boli Éditeur (TOURNANT VINAIGRE et LES HUILES IMMOBILES) ont été des succès, avec pour chacun une vingtaine d’exemplaires vendus dès le premier mois. De ces livres, un blogueur en vue mal baisé a cru devoir médire : pour lui, le premier est hélas tout entier trempé dans le jus aigre de la colère, et le second réductible en somme à un tas de saindoux maussade. Ces amabilités n’ont pas nui, comme on l’a vu, à l’essor des ventes mais Clara, ou Maud, enfin, la poétesse, ça l’a quand même un peu défrisée. C’est un bœuf ! a-t-elle dit; ce type-là n’entend rien à la poésie. Il ne doit pas être le seul car dans les bonnes librairies où je suis allé flâner, j’ai rarement trouvé les ouvrages de Clara Vauzam et quand ENFIN ils y étaient, c’est au rayon CUISINE qu’on pouvait les feuilleter. J’ai montré l’erreur à un de ces libraires, il a levé les yeux au ciel. Pas insisté. Après tout, poésie est partout, dit-on, donc aussi bien au rayon cuisine. Mardi dernier, je grignote avec Maud à la cafétéria du collège. On bavarde, mais elle a l’air chose. Je la presse. Elle finit par me confier que BOLI, son éditeur, a refusé BAINS DE BOUCHE, son dernier manuscrit. Clara, euh Maud (je m’embrouille), c’est quoi ce titre à la con ? je demande. Poésie orale ! elle répond. Bon Dieu ! J’accuse le coup. Maud pleure à présent. Elle est effondrée. Il y a d’autres éditeurs, je dis. Tais-toi, dit-elle, LA PLUPART sont tous des bœufs.

8 avril 2016

[Livre – news] A.C. Hello, Naissance de la gueule

À l’occasion de la rencontre de ce soir au Connétable (à 21H30, lectures A.C. Hello / Jérôme Bertin pour son Retour de Bâtard sur lequel nous reviendrons en détail : Le Connétable, 55 rue des Archives 75003 Paris), revenons sur l’un des textes les plus inouïs que nous ayons pu lire ces dernières années. Et, de l’auteure, on ne manquera pas de lire "Qui sort de la bouche", tout juste paru ce matin sur DIACRITIK.

A.C. Hello, Naissance de la gueule, Al dante, automne 2015, 120 pages, 13, ISBN : 978-2-84761-739-9.

"Ma gueule est une guerre dont
La vérité ne suffit pas" (p. 113).

Trop tard… vous avez franchi l’antre infernal, vous êtes tombé dans la gueule monstrueuse et grotesque… Dans un monde insensé. Ravagé. Dont les résumés internes de partie peuvent donner un aperçu :

1. Collision : "La fille à la bouche ouverte dont aucun son ne sort, remplie d’un gros fils de pute, stationne plusieurs semaines devant le périphérique pas loin d’une méduse. Elle dort chez une bouchère qui lui vole sa maison. Elle rencontre un poète qui habite avec des loutres. D’emblée un problème se pose : tout autour, il y a un petit type avec une tête de biscuit. Puis deux lèvres, un nez, un menton la poursuivent dans les rues et la frappent près du périphérique. Elle est emmenée à l’hôpital Saint-Louis. Sinistre en pays d’occupant et morte avec en plein dans les yeux le singe, elle demande une cigarette qu’on lui refuse. Et frappe un infirmier. Sortant de l’hôpital, elle découvre que son compte en banque a été vidé. Avec l’argent que le poète lui prête, elle achète un billet d’avion."

2. Kill : "La fille débarque en Floride. Un type, Stanislas, la ramasse au bord d’une plage sur laquelle elle vomit un carnaval. Il la loge dans une maison avec Emmy, une fille de dix-huit ans, qui s’imagine qu’elle est un baril de pétrole. La fille se fait des amis. Tous boivent beaucoup et deviennent idiots. Leurs conversations sont bizarres. Mais la fille parle à nouveau. La fille rentre soudain à Paris. Elle achète un cubi qu’elle prend pour son chien. Elle fait une performance à la Défense avec son cubi. Andy, un éditeur téléguidé par une puce, l’emmène un soir chez un artiste niais. Le, LE, fils de pute se redéploie brutalement dans la tête de la fille qui descend dans la rue."

Vous naissez de/dans cette gueule/golem issue de l’abîme des mots, de l’abîme des morts : "La bouche : cathédrale de rats morts. La bouche, ne souhaitant plus être un espace transitionnel pour l’intellectuel, le professionnel, le commercial, le culturel, le policier, le rationnel, l’artificiel" (p. 78). La gueule, c’est la mort de la bouche comme voie sociable, socialement lissée, c’est la bouche d’égout. Du dégoût qu’inspirent la Belle-Langue, la Langue-lisse des acacadémiques, celle des "belles figures définitives" (51) ;
le "monde surpuissant et sordide" des grandes surfaces (53) ;
Paris – cette "ville de merde, remplie de corbeaux oxygénés" (72) – et ses artistes domestiqués : "Artiste. Un statut chic, branché, moderne, partiellement saltimbanque, faussement subversif" (74)…

La gueule, c’est le flot de rage que rien ne saurait arrêter : "Strictement rien n’arrêtera cette rage, qui se concentrera exclusivement sur le malaise ontologique de ces blaireaux de merde, en habits d’apocalypse, dont la cervelle remplie d’attractions illimitées, tend des sucreries à des jambes, des poitrines, des nez et des crânes, afin d’établir des contrats" (72). La gueule, c’est une langue abâtardie, une langue coupée, une langue claque-tête, une langue idiolectale qui fait parfois penser à celle de Guyotat. La langue dérape pour dire le nauséeux, le vertigineux. Une langue dont la forme poétique éclate dans la dernière partie ("Claque-tête"), qui donne des coups d’R dans le Réel :

"[…] Tout un
Peuple mis au rencart par la ran
Cune. Marchandises rangées
Sous l’autorité carcasse des rapa
Ces avides. Enfiler les vêtements
Râpés que tendent les rapiots
Tandis que les rascasses rapinent
Les émeraudes et le bacarat. Des
Coups de feu se rapprochent ra
Pides. Le sang coule raide. On
Rapporte les corps. Un haut dé
Gradé fait son rapport. La vie se
Raréfie, la Race raque, rasibus en
Tre les éclats, sa rapûre mise au
Feu, le crâne rasé, rapetissé, l’es
Poir raccourci. Les rats rassasiés
Ricanent de bile noire puis se ras
Soient, rassérénés : dix corps ra
Tatinés à leurs pieds, ça les rassu
Re les rassis […]" (88-89).

Avec cette "Chanson rabâchée de bâtard lan / Gue arrachée" (90), ce "monologue boiteux sans co / Quille" (99), on est bel et bien à cent lieues du VRAI si souvent plébiscité de nos jours, d’un Vrai qui, "nom d’une pute borgne, est un sale mot trop facile" – "Le Vrai, cette garce terne, plate en tout sens, cette fouine qui s’est photocopiée, décourageant la sincérité" (53).

7 avril 2016

[Texte] Daniel Pozner, Les casernes, extrait de Paris-Manuel

Nous sommes heureux de publier un extrait du livre à paraître de Daniel Pozner, que les Libr-lecteurs connaissent bien désormais. [Dernier texte de l’auteur sur Libr-critique : "Le film"]

 

Est-ce public ? Vraiment ? Vous avez tout vu ?

Disparition ? Qui a dit ?

Ce ne sont pas les pleurs qui vont nous arrêter.

 

Sur ton cheval !

Moujik !

D’un doigt humide.

D’ailleurs.

Toujours ailleurs.

Pages – disséminées dans les différents quartiers et celles

limpides et bancales, ah ! Phrases,

nous tiendront-elles ? Ces fichues lianes –

lierre sur hauts murs.

Frottez bien.

Paris était noir.

 

Je tombe en petits morceaux. Crayons taillés en faisceau

ou l’esprit en vadrouille ?

 

Jeunes gens de noblesse

gueulent tant que. Rangés long trottoir. Et tombent

ou nagent volent au loin.

 

Une vie rangée ?

 

Citons ensuite par ordre de date :

 

tous les jours

tous les jours

tous les jours.

 

Les monstres les plus purs sont les plus doucereux

disait disait ivre le caporal

comme toujours

ou l’autre.

Et le plafond.

Au bout du – et puis rien

rien, rentre.

 

Quand vient le soir

chante faux hors du

ton – dorures salopées

on change de

turne ou regard ou fusil d’épaule.

 

Au hasard des carnets.

Composait sombre symphonie

grincements stridences électriques

tout se dresse s’écroule.

« Rien à voir – j’étais juste de mauvaise humeur. »

Rembobine film rayé.

Mélodie déglinguée

pour montrer

casernes-forteresses usines haltes chambres tranchées

effondrées

ouvertes à tous les

gaz mortels.

Les vents de l’indécision

parfois si tendres.

Combien d’années ont passé ?

 

Ce matin extrait – ce gris

masse – évidée. Les sirènes ont – fort nombreuses à Paris – tranchant

trompeur dans le tintamarre.

Ça tient au fil de fer – ? – aux joues – ne se dresse si fier – rose

aiguille goutte perlant au doigt – peuh !

On entre dans la danse – sang des – on entre ! – et jours

brûlés. Je serre mes béquilles.

 

Rocher fracturé

tempe enfoncée.

J’ai perdu ma casquette.

 

Je répète : on gratte.

Trou des Halles.

Renaît.

 

Le Temps ouais ! il coule

des dalles de béton sur –

Petits soldats creusez, ah ?

 

Il est lourd

quoi ?

on voit ramper

rongeurs au soleil

dites ?

desséchés incompris

aucune prestance militaire.

 

Je n’irai pas plus vite. Je vais m’organiser.

Les costumes sont très beaux.

Comme dans une fable, fosse : Grondecanon et Crachemitraille sont dans un

charnier, etc.

Je ramasse un mégot.

 

Arrière-plan sombre dans le couloir.

Relire. Remonter en haut de l’escabeau.

Au mur :

plan de Paris

il entre

si jeune

sourire surpris

sac à l’épaule.

Épinglé au mur un collage.

 

Peuvent sans encombrement. Encombrement loger.

Un petit sac de gravats.

Magasins d’antiquités saccagés

et quelques nuages pâles.

Couvre-feu. Dormons

calme mon trésor mon petit

souvenir palpitant.

Étagères bocaux d’un côté fœtus avortés

de l’autre stylos rangés journées peignées.

 

Qu’on prenne soin de moi.

Demandait l’orphelin.

Et la veuve de guerre.

 

Sur le parcours de l’enceinte fortifiée

armes en main

– démonté – il se

penche – sur les signes

– revoit les épreuves – las ?

 

On disait « parallèle ». Moi ma tête elle. Et ses piquants et ses lampions.

On disait – postes de bastions et forts détachés.

C’est comme ça. Les lieux sont ailleurs. Rues se nouent.

Lèvres de la Seine.

Et Paris lui manquait / manquait-elle

aux Parisiens ? Que manquait-elle ?

En jupe courte.

Et tourne et tourne. Ne savait marcher au pas.

 

 

(Les casernes sont fort nombreuses à Paris.)

6 avril 2016

[Dossier sur la subversion – 21] Subversion TM, par Fabrice Thumerel

En avant-première à la rencontre de la semaine prochaine avec Bernard Desportes ("Poésie & subversion", jeudi 14 avril, 20H à la Maison de la poésie Paris), et dans la suite du work in progress lancé il y a quatre ans, voici un TPP (Texte de Poésie Pratique) pour lancer la réflexion… [Lire/voir le 20e post du work in progress, signé CUHEL]

  

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