Libr-critique

30 mai 2019

[Création] Laure Gauthier, Transpoems

J’appelle transpoèmes ou transpoems des poèmes transgenres qui mutent et migrent. Passent d’une rive poétique à l’autre. Ce sont des segments que je prélève de mes textes publiés ou en cours d’écriture, que j’assemble et que j’enregistre à l’aide d’un zoom audio en différentes situations et différents lieux et qui sont ensuite intégrés à d’autres œuvres, installations et œuvres collectives (musicales, scéniques) mais qui peuvent aussi être écoutés pour eux-mêmes ou diffusés à la radio ou sur le web.

Parler de transpoetry ou de transpoèmes est bien sûr un clin d’œil en sympathie adressé aux travaux sur le genre. Les nouvelles avancées scientifiques et militantes sur le genre nous montrent la plasticité de celui-ci. Les transpoèmes entendent plaider pour la plasticité du genre poétique. Ni poésie sonore ni poésie écrite ni même poésie mixte mais une poésie dont le genre se modifie en fonction des contextes. Les transpoèmes sont des greffons. Des greffes situationnistes ? La greffe ne modifie pas que le greffon mais elle vient trans-former l’œuvre qui accueille. Une image poétique migrante est à l’œuvre. Une image qui diffuse sa culture, enrichit la terre d’accueil et se modifie elle-même.
Les textes ne sont pas répétés auparavant mais dits spontanément, en réaction à la situation. Le centre de gravité du texte se déplace alors. Creuse autrement le sens. En lisant le texte dans ces contextes imprévus, j’emmène le texte ailleurs, le fait migrer d’un espace-temps à un autre. Pérégrinations. Des poèmes multipatrides. Nécessairement.
Qui ouvrent des béances et des connivences nouvelles.

Un exemple de transpoem : « l’installation de couloir »

1. Une image greffon prélevée d’un texte

L’image du couloir est un espace-temps potentiel, arraché aux premières esquisses d’un livre qui reste à écrire, intitulé Les corps caverneux :

J’aimerais, dis-tu après un long silence, que tu interviennes dans mon installation de couloirs. Tu sais, le couloir en taille réelle que les visiteurs devront traverser un à un, passer pour se diriger vers une porte sombre avec des bribes de voix dures, et j’installe les murs. J’aimerais, dis-tu une seconde fois, que ta musique des cavernes intervienne dans mon couloir.

ton couloir avec les pas, le silence et le bruit de la porte a déjà sa musique, insistai-je

2. Des réalisations sonores situationnistes

J’ai enregistré ce texte dans une vingtaine de situations : il s’agit d’improvisations même si le texte est lu. Le dialogue avec le contexte est déterminant. On peut entendre ici quelques-uns des contextes (gare de Lyon, procession à Naples, soir de l’incendie de Notre-Dame avec une télévision dans une location à Villers-sur-Mer, un champ en Normandie près de Granville) mais d’autres enregistrements ont été effectués sur le vif avec une machine à inhaler, dans différentes pièces, dans un couloir, dans les rues de Naples, dans la forêt, au bord de plusieurs littoraux ou encore dans un groupe de touristes à Pompéi. La situation d’enregistrement est, la plupart du temps, imprévue et pousse ma voix dans des contrées inattendues à laquelle elle doit réagir. Le contexte attire mon attention. Le texte n’est pas su « par cœur », il est fragile, lu, et la syntaxe se déplace en fonction de la situation. L’écart se creuse entre le contexte sonore et la voix disant le transpoem. Un écart fructueux. Une incommodité à résoudre, une émergence qui expose.

. Piste 1 : Paris, gare de Lyon

. Piste 2 : fanfare et procession à Naples

29 mai 2019

[Chronique] Eric Rondepierre : Lux in tenebris Lucet, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Rondepierre, Double feinte. Territoire des fictions secondes, éditions Tinbad, coll. « Tinbad Essai », en librairie depuis hier 28 mai 2019, 190 pages, 22 €, ISBN : 979-10-96415-21-2.

Inspiré par des oeuvres cinématographiques, photographiques, littéraires parfois célèbres (Blow up d’Antonioni, Le Dingue du palace de Jerry Lewis) ou plus méconnues mais importantes (entre autres celle du Surréaliste belge Paul Nougé), l’essai d’Eric Rondepierre permet la découverte de la fiction qui se cache parfois au sein de son propre corpus.

La scène finale de Blow up avec sa partie de tennis mimée en est l’exemple parfait. Mais le film lui-même dans son ensemble ne repose-t-il pas en grande métaphore de ce principe ? Rondepierre le déniche, en explore les tenants et les aboutissants là où dans le leurre du leurre s’inscrit ce que Lacan avait bien compris et que les exemples choisis illustrent : non la présence du désir mais sa traversée en ce qui est remisé et caché. Ce qui laisse au lecteur ou regardeur un point impossible où la latence du réel crée une réalité confondante d’un monde non perdu (ce qu’il semble de facto) mais retrouvé.

Analysant la « fiction seconde » que cachent de telles oeuvres, Rondepierre montre comme tout s’approfondit en ce qui tient moins d’une mise en abîme qu’une descente mallarméenne au « tombeau des siens » pour retrouver le miracle d’une réalité non captée mais qui n’en est que plus captivante.

26 mai 2019

[News] News du dimanche

Vos RV Libr-critique jusque début juin : au Delaville Café autour de Stéphane Bouquet ; Marie de Quatrebarbes / Peter Gizzi puis Danielle Mémoire à Texture ; La Forêt Blanche à Paris et les Poésies bougées à Nantes ; Bonfanti/Moretti à Lyon ; la Journée d’études des jeunes généticiens et La Nuit remue à Paris…

â–º Mardi 28 mai :

► Mercredi 29 mai, 19H30 : Rencontre avec Marie de Quatrebarbes pour Voguer (P.O.L) et Peter Gizzi pour Archéophonies (Corti).
Librairie Texture : 94, avenue Jean Jaurès – 75019 Paris (01 42 01 25 15).

► Vendredi 31 mai à 19H30, Les liens d’écriture #7 : septième et dernier rendez-vous du cycle de rencontres organisées dans le cadre de sa résidence à la librairie Texture, Christophe Manon reçoit Danielle Mémoire, à l’occasion de la parution de son livre Les Rendez-vous de la marquise (POL).
Librairie Texture : 94, avenue Jean Jaurès – 75019 Paris (01 42 01 25 15).

â–º Du 1er au 14 juin :

â–º Mercredi 5 juin à 19H30, Le Lieu Unique à Nantes (2, Quai Ferdinand Favre) : Poésies bougées – poésies performances.
Avec Sarah Barh, Joël Hubaut, Antoine Boute & Jeanne Pruvot Simonneaux, Aziyadé Baudouin-Talec.

â–º Vendredi 07 juin à 12h15, « Musésie : Birdasse off the Wahl » : rdv au Palais Saint Pierre dans la cour des Beaux-arts de Lyon, où Brice Bonfanti & Michaël Moretti se dédoublent au Musée des Beaux-Arts de Lyon, Palais Saint Pierre. Parcours poétique ou le musée haut bas sans dessus dessous (exorcisme au jardin puis au réfectoire où succèderont Voltairine de Cleyre, foetus de cadette des 7, ekphrasis au resto d’un tableau en réserve, conférences ‘pataphysiciennes & délirantes en salle de conf’…
Durée : 1h. Tarif : 3€ / 1€ + entrée au musée

â–º Vendredi 07 juin :

â–º Samedi 8 juin, 18H, La Nuit remue : Sorbonne, Bibliothèque Ascoli – Escalier C, 2ème étage 17, rue de la Sorbonne. 1, rue Victor-Cousin Paris 5ème Arrondissement.

Attention ! pour des raisons de sécurité, l’inscription est obligatoire. Toute personne souhaitant assister à La Nuit Remue doit s’inscrire au préalable. Clôture des inscriptions : jeudi 6 juin 17h.

Avec Laurent Grisel , Eric Houser, Bérengère Cournut, Stéphane Novak, Marie de Quatrebarbes, Esther Salmona, Christophe Fiat, Véronique Vassiliou, Benoît Toqué, Pascale Petit, David Lespiau, Jean-René Lassalle, Sonia Chiambretto, Cristina de Simone et Sylvain Kassap.

25 mai 2019

[Livre – chronique] Robert Menasse, La Capitale, par Fabrice Thumerel

Robert Menasse, La Capitale (2017), traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Verdier, 2019 pour la traduction française, 448 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37856-010-2.

Présentation éditoriale

Un cochon sème la panique dans le centre de Bruxelles. Autour de la place de la Bourse, un Turc de passage est renversé par l’animal. Un vieux monsieur lui tend la main pour l’aider à se relever : « Gouda Mustafa prit la main et se releva. Son père l’avait mis en garde contre l’Europe. » C’est sur cette scène symbolique que débute le roman de Robert Menasse, 448 pages haletantes et débordant d’imagination qui nous emmènent dans le monde ubuesque de « l’Europe ».

L’agression du cochon fou n’est pas la seule péripétie du début de ce livre : dans le même quartier, un homme est tué d’une balle de revolver. Qui est-il, pourquoi a-t-il été tué ? La question sous-tendra le récit jusqu’à sa fin, sans qu’on y apporte de véritables réponses. Le coup de feu a été entendu par un voisin, le Dr Martin Susman, qui travaille à la Commission européenne et sera l’un des personnages principaux d’une autre branche du récit. Ainsi commence à tourner un incroyable manège sur lequel Menasse dispose ses personnages avec une inventivité sans borne et une joie créative aussi sardonique que communicative.

Dans cette atmosphère tantôt spectrale, tantôt burlesque, mais toujours d’une drôlerie aussi fine qu’irrésistible, Menasse s’amuse alors à entremêler la trame de ses récits et à provoquer des croisements entre tous ses personnages. Bruxelles est la scène de son théâtre, il y déroule son récit comme un metteur en scène de talent : le rythme est précis, l’humour sec et omniprésent, le fond pensé et solidement charpenté.

Cet ouvrage a reçu le Prix du Livre allemand 2017.

L’Europe… « une véritable cochonnerie »… /Fabrice Thumerel/

« L’Histoire n’est qu’un mouvement de balancier entre pathos et banalité.
Et le mortel est projeté tantôt d’un côté, tantôt de l’autre » (p. 188).

« … à Bruxelles on ne comptait pas le temps en années, mais en kilos » (233).

« Comment peut-on donc aider les gens de ce continent à prendre
conscience qu’ils sont des citoyens européens ? On pourrait
par exemple remplacer tous les passeports nationaux
par un passeport européen » (376).

Menace sur la ville… Et comme cette ville est Bruxelles, menace sur l’Europe !
Panique dans la célèbre capitale européenne : y fait irruption un cochon, avec un je ne sais quoi de fou, grotesque et menaçant… Un seul ou plusieurs ? D’où vient-il ? Existe-t-il seulement ? Peut-on interpeller un cochon ? Et au fait… comment l’appeler ?
Un cochon, ce n’est pas rien : sa symbolique est des plus riches (cf. p. 306)… et puis, quel enjeu économique, au sein de l’Europe comme dans les tractations avec la Chine ! Rien d’étonnant, donc, à ce que le syndicat des producteurs de porcs européens puisse se nommer « TEPP » (« débile », en allemand)… Rien d’étonnant non plus à ce que cette apparition engendre une vague porcine sans précédent : objets dérivés, « costume grotesque » à des fins publicitaires…
Cet animal incongru sert de fil rose à une fable bouffonne et satirique qui nous conduit d’un assassinat dans lequel est impliqué l’OTAN à « l’enterrement silencieux d’une époque » (435) après la mort accidentelle du professeur David De Vriendt, l’un des derniers rescapés d’Auschwitz encore vivants, dans un attentat particulièrement meurtrier ; entretemps, suicide près de Lodz d’Adam Goldfarb, dernier survivant du camp de Lodz…

Cette fresque caustique et drolatique se situe en droite ligne du chef-d’Å“uvre signé Musil, L’Homme sans qualités, assurément le livre de chevet des politiciens autrichiens : onze chapitres dont le caractère énigmatique est poussé à l’extrême dans le titre du dixième, écrit en polonais sans aucune traduction… Au reste, pas plus incompréhensible que le jargon et les us de cette vénérable institution que constitue la Commission Européenne. Celle-là même dont le narrateur nous donne un aperçu du fonctionnement : « Pour tout membre de la Commission désireux de faire avancer un projet, constater que personne ne s’y intéressait était un grand soulagement. On pouvait ainsi, sans se coltiner d’innombrables opinions et opinions contraires, propositions improductives et critiques mesquines, avancer immédiatement et à grands pas, et créer des faits accomplis sur lesquels il ne serait plus possible de revenir » (275).
Celle-là même dont il convient de célébrer le jubilé, tâche qui revient à son « parent pauvre », le secteur de la culture : c’est ainsi que Martin Susman, celui qui sue comme un cochon, propose l’organisation d’un événement qui rappelle l’idéal européen défini ainsi par Jean Monnet : « Tous nos efforts découlent de la leçon de notre expérience politique : le nationalisme mène au racisme et à la guerre, et dans sa conséquence radicale à Auschwitz » (255). C’est pourquoi l’incorrigible professeur Alois Ehrart, au sein même du think tank « New Pact for Europe » – refuge de lobbyistes vénaux dont le credo est « Il nous faut plus de croissance ! » (« aux ongles incarnés » également, rétorque-t-il !) -, propose « une économie transnationale », « une démocratie postnationale » dont la capitale serait… Auschwitz !

Faute de quoi, cette Europe régie par des Experts Nationaux Détachés (END) pourrait connaître sa fin – the END.

23 mai 2019

[Livre] Jacques Prévert, détonations poétiques

Aurouet (Carole) et Simon-Oikawa (Marianne) dir., Jacques Prévert, détonations poétiques, Classiques Garnier, coll. « Les Colloques de Cerisy », mai 2019, 356 pages, 35 €, ISBN : 978-2-406-08376-4. [Commander : le volume ou un article]

Présentation générale

Prévert déto(n)ne encore… Ce qui explique sans doute que, en tête des classements des poètes préférés des Français, il reste méconnu. Son Å“uvre douce ou rêveuse est aussi rebelle et virulente, anticléricale et antimilitariste, crue et corrosive. À l’occasion des quarante ans de la disparition de Prévert, cet ouvrage qui fait suite au Colloque international de Cerisy (2017) réhabilite la part subversive de son Å“uvre.

Sommaire

Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa. Jacques Prévert, « comme une grenade dans le réel »

Patrice Allain et Laurence Perrigault. Penser Prévert à partir des œuvres de Lou Tchimoukow et de Fabien Loris

Carole Aurouet. Les textes engagés de Jacques Prévert. Appels, articles, pamphlet, protestations et tracts

Akira Ise. La réception de Jacques Prévert au pays du Soleil levant. Du théâtre au film d’animation japonais

Roland Carrée. Prévert et le cinéma d’animation. Inspirations, poétiques et prolongements

Laurent Véray. Y a-t-il un style documentaire Prévert ?
Béatrice de Pastre. Ce que la pomme de terre veut dire. Pour un manuel illustré d’économie politique

Noël Herpe. Prévert dialoguiste, ou la voix des autres
Carole Aurouet. Le cinéma invisible de Jacques Prévert se dévoile. Nouvelles découvertes de scénarios détournés

Serge Martin. Engagement organique du racontage des « paroles » de Jacques Prévert

Fabrice Thumerel. À la fête Prévert

Francis Marcoin. Prévert, crosse en l’air, crossover

Alain Keit. Une histoire de feuilles mortes

Marianne Simon-Oikawa. Jacques Prévert collagiste, ou l’image dans tous ses états

Christian Lebrat. Jacques Prévert et le livre d’art

Dominique Versavel. Prévert, les photographes et la photographie. Histoire d’un paradoxe

Carole Aurouet et Marianne Simon-Oikawa. Conclusion

Jacques Prévert par Jean Queval. Notes inédites

Repères bio-bibliographiques / Filmographie / Index / Résumés.

Fabrice Thumerel, « Ã€ la fête Prévert » (extrait de l’introduction)

Pour Jacques Prévert, ce mécréant habité par un imaginaire enfantin , les détonations poétiques sont avant tout liées à la fête, c’est-à-dire aux feux d’artifice de la vie comme de l’art. Dans cette optique, rien de plus détonant que les bals populaires, les attractions foraines, le cirque… Consubstantielle aux éclats de bonne humeur, à la ronde et à la chanson, la fête, au propre comme au figuré, est omniprésente dans l’œuvre poétique. […]
Il faut cependant distinguer deux types de fête : la fête officielle et la fête populaire. En milieu prévertien, rien d’étonnant à ce que le détonnant soit du côté de la première. L’analyse des composantes politiques et socioculturelles de cette antinomie, via celle de la ronde comme motif associé à la fête et comme forme (ritournelle), va nous conduire à l’approche sociogénétique de la posture de saltimbanque qu’adopte Jacques Pervers.

21 mai 2019

[Création] Thomas Déjeammes, Tes putains de mots

Si cette création sonore de Thomas Déjeammes fait écho à celle du premier shoot poétique(« Tu connais ton corps »), cette fois, pas de photo grattée : juste des « putains de mots »… Écoutons, tout d’abord : .

18 mai 2019

[News] Libr-News

Vos Libr-événements d’ici début juin…

► On ne manquera pas de (re)découvrir Vidéographia de Sandra Moussempes, CD de 2015 à nouveau disponible : lire le post de 2015 sur Libr-critique.

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► Du 23 au 25 mai à Bordeaux, Thomas Déjeammes vous attend :

â–º

► Vendredi 24 mai à 20h30, « LES CRIS POETIQUES, 29èmes » : Véronique Vassiliou et Yvan Mignot : 2 poètes sur la scène. Poésie et textes – durée : 1h.

Pour ces 29èmes Cris seront réunis Véronique Vassiliou, poète et conservatrice des bibliothèques, et Yvan Mignot, poète et traducteur de russe.
Véronique Vassiliou pratique patiemment le croisement des genres (l’art, la cuisine, la couture, l’horlogerie, l’écriture, la botanique, etc.) et lira des extraits de son ouvrage Jam Jam paru chez Argol et 2016, et d’un texte en cours, La Station Gyro.
Quant à Yvan Mignot, il a publié chez Fidel Anthelme X Sonnenkraft La bande à Baader n’a jamais existé et Maintenant / des arbres, et, chez Verdier, ses traductions de Daniil Harms – OEuvres en prose et en vers et Vélimir Khlebnikov – OEuvres 1919-1922.
Tarif unique : 5 euros. Réservations : Vélo Théâtre –reservation@velotheatre.com – 04 90 04 85 25.

► Du mercredi 5 au dimanche 9 juin, 37e Marché de la Poésie : programme des signatures.

Programme du mercredi.
Programme du jeudi.
Programme du vendredi.
Programme du samedi.
Programme du dimanche.

17 mai 2019

[Libr-relecture] Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, par Christophe Stolowicki

Shaun Levin, Le Garçon en polaroïds, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, avec 16 photos de famille, Signes et balises, hiver 2017, 72 pages, 11 €, ISBN : 978-2-9545163-6-3.

Souvenirs de vacance d’une vie singulière, à ponctuation de polaroïds. Ou la grande vacance, chahutée d’Afrique du Sud où Shaun Levin naît dans les années 60, en Israël où se passe et repasse l’adolescence – levée sinon comblée à Londres où l’écrivain se pose. Instantanés : une vie mise à nu en couleurs. Instants d’années : introduisant dans le détroit, au dérobé, au surexposé. D’une vie quelques instants commentés, parfois en décalage.

« Le Garçon est né gros et laid avec des tétons qui pointent et une voix qui couine » en regard d’une photo portrait de ravissant garçon blond au sourire radieux. En regard d’une photographie du garçon et de son chien un texte intitulé Le Garçon et son père où « quand son Papa lui frapperait le museau, le lui fourrerait dans son urine, le Garçon saurait que personne au monde ne l’aime autant que son Papa » et où revient en litanie, traduit textuellement, l’intraduisible that is a good boy. Pas un mot de la mère, on sait qu’elle existe par le Playgirl découvert sous la pile des Penthouse « dans la chambre de ses parents ».

En jeunes filles en fleurs, insectes pollinisateurs et fleurs dioïques ne se déguise pas ici l’amour maudit. L’été de ses seize ans le Garçon se masturbe sur le nu en double page d’un « suave […] brun avec des moustaches et plein de poils sur la poitrine », « allongé nu il se gorgeait de soleil comme si ça pouvait le transformer [en fille], expos[ant] à la vue de tous comme en sacrifice […] une héliophilie aveugle. »

« Te voilà dans le sanctuaire de la bibliothèque, le seul endroit où tu puisses t’isoler. » Du il au tu passé juste pour l’intermède d’une interpellation, d’une mise en abyme de son récit roman, l’auteur résume quelques polaroïds impubliés et abruptement conclut, recouvrant ses distances, que « s’il mourait pour se retrouver au paradis [il] demanderait à tous les gens qu’il aime de lui donner régulièrement des claques », d’un envoi faisant sonner quelques strophes au mitan de son roman poème.

Ah le vert paradis des amours masculines, « neuf ou dix ans », « treize ans. Quatorze au maximum », « dix-sept ans la première fois que ça arrive, et par première fois il veut dire en tant qu’adulte », en regard du même Garçon toujours bouclé blond, à présent éphèbe « grand et mince », aux « tétons si doux, si beaux », à « la peau hâlée », cadré centré en bord de plage aux trois strates de ciel, mer écumeuse et sable blond, en plan américain.

Choses dites au Garçon : « macaque tapette mauviette chochotte gros tas lourdaud bigleux […] gros tas moche comme tu es gros tas gros tas moche gros et moche qui a envie de jouer avec toi rapiat crampon youde juif gras et poilu avec ton gros nez et tes gros nichons », au youde près celles de Paysage de fantaisie de Tony Duvert, auteur maudit.

Poème-polaroïds pour qui je donnerais tous les romans-photos.

Aux photographies suivantes Shaun Levin a viré au brun taillé en brosse, sans explication. Sinon, en regard d’un flash back sur l’angelot blond, le commentaire qu’ « en vieillissant il fait un peu gorille, maintenant ; en vieillissant il a viré au chimpanzé, et la beauté de son adolescence s’est évanouie. » Quelques petites amies, qu’il s’abstient autant que possible de pénétrer.

Explication, au décours, au débours d’une photographie où « le Garçon [qui] pose avec ses chaussettes de rugby […] est laid, laid comme ces Juives du Moyen-Âge qui se rasaient le crâne pour se rendre indésirables aux violeurs cosaques. La blondeur du garçon et la quantité de roux dans la famille ne font que prouver la futilité de telles tactiques. » De l’homosexualité (quelques psychanalyses en filigrane) rend compte « l’abandon dans les gènes », connu sur quatre générations.

Le garçon (ne) grandit (pas). En épilogue, entre deux photographies de lui bébé, la seconde dans les bras d‘un brun frisé en qui l’on découvre enfin son papa – un poème, de partout qui débonde, « aspiré par la bonde » : « ni faconde ni mèches blondes, plus de quoi en faire tout un monde. » D’ « Un homme, ou tout comme. » Performance du traducteur.

12 mai 2019

[News] News du dimanche

Après une UNE PRIGENT / TXTet une nouvelle sélection de parutions Libr-10, un tour du côté de Frank Smith et nos Libr-événements

UNE : PRIGENT / TXT, par Fabrice Thumerel

► PRIGENT Christian, Poésie sur place, Les Presses du réel/al dante, 112 pages + CD, 15 €.

« Lire des textes en public n’est pas déclamer la poésie mais l’effectuer sur place. »

.Le poète consacré fait le point sur sa poétique de la lecture dans un volume/CD qui regroupe quatorze créations datées de 1977 à 2018 – dont trois inédites. Il nous appartient donc de lire en écoutant ou d’écouter en lisant ces « partitions composées pour des lectures-performances » : « La Leçon de chinois » (1977), « Litanies » (1981), « Pnigos » (1985), « Liste des langues que je parle » (1997), « Mon trésor » (1985), « Je ne suis pas un monstre » (1985), « Ex-fan des seventies » (1981 et 2016), « Marche pour les sans-papier » (inédit, 2014), « Clélie avec Sade » (inédit, 1984), « Le Rhétoricien malade » (inédit, 1985), « NCIS » (2010), « 11 x 11 » (2009), « 104 slogans » (2008), « Zoorthographe d’usage » (2018).
Dans sa postface, Christian Prigent a raison de rappeler en ce temps du Tout-scénique que la lecture poétique ne va pas de soi : c’est une tension entre symbolique (l’espace des significations) et sémiotique (le matériau sonore). À nous d' »Ã©couter comment, respiré, scandé et sonorisé, le mouvement articulé des significations jouit d’être habité par une motilité sémiotique qui le défait pour le refaire sans cesse autrement. »

► Jeudi 16 mai 2019, 19h, Christian Prigent à Lyon. Lecture et discussion. Avec la revue LIGNES. A la librairie Le Bal des Ardents, 17, rue Neuve, Lyon 69001. Contact : 04 72 98 83 36.
Christian Prigent, « Cochonnerie d’écriture », dans Lignes, n° 57 : « Puritanismes : Le néo-féminisme et la domination », automne 2018, pp. 9-18.

En cette époque qui préfère les draineurs aux dragueurs, fuyant les malsaines moiteurs pour privilégier le lisse, l’inodore et l’insipide, celui qui incarne haut et fort la modernité avant-gardiste ne pouvait que réagir au mouvement #balanceton porc et fustiger une névrose puritaine qui n’est que la face moralisatrice de l’immoral capitalisme.
Tout d’abord, en guise de préliminaire, cet irrésistible avertissement ironique :
« Prudence, petit homme : tu es coupable, forcément coupable. Pas violeur, certes. Harceleur ? Non plus. Mais à l’occasion séducteur sur fond d’autorité professorale ou de prestige littéraire. Suborneur, alors ? sans doute (retenu, mais foncier). Aimant du sexe l’inavouable, l’excessif, le complice avec l’abjection. Mesurant au jour le jour la différence entre l’expansion inextinguible du fantasme et la petite misère sexuelle courante. Emberlificoté par conséquent dans les fils de névrose noués par cette mesure. Pervers à proportion de cette névrose. Balançable, donc, pour peu que tu mettes un bout de nez ou de sexe dehors. »
Cependant, grand amateur des aspérités et impuretés en tous genres propres à toute véritable expérience – fût-elle scripturale -, ce « petit homme » ne fait pas dans la prudente retenue : contre l’hygiénisation de notre relation au corps comme au sexe, contre la naturalisation homogénéisante de la langue comme de son usage poétique, l’horrible trouvailleur (Le Pillouër) en appelle à l’ordure et… à Artaud ! Que sont ces néo-puritains ? « Des chiens, qui pensent immédiatement avec la terre ».
Quant à la grotesque régression nommée « Ã©criture inclusive » – qui en fait occulte les causes sociopolitiques des différences sexuées -, elle fait l’objet d’un traitement comique dans « Zoorthographe d’usage », cette « sotie pour deux voix » que l’on retrouve dans Poésie sur place.

► Jeudi 30 mai 2019, 20 h, Christian Prigent à Amsterdam. Lecture. A la fondation PERDU, Kloveniersburgwal, 86, Amsterdam. Tel. : 0031-20 422 05 42.

â–º Après la reprise de TXT (n° 32), le numéro 33 va paraître en septembre : on peut d’ores et déjà y souscrire au prix de 13 € l’exemplaire au lieu de 15 (régler par chèque à Typhaine Garnier : 21, allée des saules 14200 Hérouville-Saint-Clair).

Libr-10 (printemps 2019) /FT/

► Attaques, #2, Les Presses du réel/al dante, 544 pages, 27 €.

► Julien BLAINE, Le Livre, Les Presses du réel/al dante, 196 pages, 17 €.

â–º Le MINOT TIERS, Des miroirs et des alouettes, La Ligne d’erre, Orthez, 200 pages, 13 €.

â–º Clemente PADIN, De la représentation à l’action, Les Presses du réel/al dante, postface de Julien Blaine, 112 pages, 13 €.

► Jacques PRÉVERT, détonations poétiques, sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa, Actes du colloque international de Cerisy, Garnier, 356 pages, 35 €.

► Marie de QUATREBARBES, Voguer, P.O.L, 96 pages, 13 €.

â–º Angel QUINTANA, Lorca et le cinéma, Nouvelles éditions Place, coll. « Le Cinéma des poètes », 112 pages, 10 €.

► Patrice ROBIN, Mon histoire avec Robert, P.O.L, 128 pages, 13 €.

â–º Marianne SIMON-OIKAWA, Les Poètes spatialistes et le cinéma, Nouvelles éditions Place, coll. « Le Cinéma des poètes », 112 pages, 10 €.

► Poésie néerlandaise contemporaine, anthologie réalisée et préfacée par Victor Schiferli, Le Castor Astral, 334 pages, 20 €.

Du côté de Frank Smith…

Libr-événements

â–º Mercredi 15 mai, 19H au Monte-en-l’Air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris), lancement du n° 9 de la revue La Moitié du Fourbi.

â–º Jeudi 16 mai à partir de 18H30 à L’Atelier Chalopin (3, rue Chalopin 69007 Lyon), Catherine Grangier et Béatrice Brérot vous attendent pour fêter la sortie de deux livres en un : on pourra écouter les textes qui seront lus et découvrir de nouvelles sérigraphies de Catherine Grangier.

► Du 16 au 22 mai à Toulon, 11e Festival Les Eaudivives : programme complet.

► Samedi 18 mai à 16H :

â–º Les 18 et 19 MAI, de 14h à 20h, les éditions de l’Atelier de l’Agneau seront “dans la rue” (stands) de l’école polytechnique, pour “quartier du livre du 5° » ; et au marché de la poésie du 5 au 9 juin stand 615 avec plein de dédicaces + lectures/présentations des nouveaux livres et de la revue L’Intranquille (de 18h à 20h au café de la Mairie Place St Sulpice le samedi 8 juin).

11 mai 2019

[Livre] Matthieu Gosztola, Pour saluer la parution d’Ubu roi dans Folio+ Collège

Alfred Jarry, Ubu roi, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège, n° 56, 2019, 192 pages, 2,90 €. [De Matthieu Gosztola, lire Alfred. Harry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle. Lire également : le dossier Joyeux Jarryversaire, et en particulier la présentation de l’ouvrage collectif dirigé par Patrick Besnier]

Dans l’édition Folio+Collège de Cyrano de Bergerac, « Edmond Rostand [est] raconté par Sarah Bernhardt » : « […] Souvenez-vous de 1897… quelle année exceptionnelle ! Je crée votre Samaritaine et vous présente Coquelin qui incarne Cyrano quelques mois plus tard. Je ne suis pas dans la distribution, mais j’interpréterai Roxane à New York en 1900. La légende prétend même que, un soir, je me suis glissée dans le costume de votre héros pour une représentation exceptionnelle ! Car, oui, je peux tout jouer. Pour preuve, à ma demande, vous écrivez L’Aiglon : le personnage, le fils de Napoléon, a vingt ans quand j’en avoue cinquante-sept ; il est blond et je suis rousse comme l’incendie… mais vous savez bien que je fais des prodiges ! Vous avez instillé dans cette pièce les mêmes ingrédients que dans Cyrano : héroïsme, amour, fierté, guerre, mélancolie… c’est un succès, mais comment se remettre d’un triomphe aussi fulgurant et disproportionné que celui de Cyrano ? En 1901, c’est la consécration : vous êtes le plus jeune élu à l’Académie française et vous prononcez, pour votre entrée, un discours plein de panache. […] »

Dans l’édition Folio+Collège de Roméo et Juliette, « William Shakespeare [est] raconté par son ami Richard Burbage » : « […] Entre 1590 et 1593, il écrit des pièces historiques et des comédies, comme Titus Andronicus, les trois parties d’Henri VI, Richard III, La Mégère apprivoisée. C’est à ce moment-là que nos destins se croisent et que nous nous lions d’amitié. Je suis célèbre depuis que j’ai vingt ans et j’interprète les grandes figures du théâtre élisabéthain, mais mes succès les plus notables, je les dois à William qui m’a donné les rôles-titres d’Hamlet, Othello, Richard III, Le Roi Lear, Roméo et Juliette. Quel répertoire ! En 1592, nous appartenons tous les deux à la troupe du Lord Chambellan et nous jouons devant la reine. […] »

Qui fut Jarry ? Pour ne pas rompre, en une certaine manière, avec la – belle – convention de la collection Folio+Collège, donnons la parole à l’un de ses meilleurs amis, Eugène Demolder, qui écrit cette « notice » dans L’Art moderne (n° 11), en 1902 (Jarry mourra cinq ans plus tard) : « Alfred Jarry est un des écrivains les plus curieux de la nouvelle génération. Il y a un diable, un savant et un profond artiste dans ce petit Breton parisianisé, aux cheveux noirs, dont les yeux perçants et vifs scrutent avec ténacité et perspicacité les hommes et les choses, et dont la bouche esquisse des sourires si ironiques. Jeune encore, il a donné les choses les plus diverses et les plus inattendues, sautant de caricatures féroces, si puissantes qu’elles paraissent du Daumier écrit, à des phrases décrivant avec […] magnificence les temps néroniens. Son style fort, salé, énergique, – et, quand il le veut, d’un hermétisme rare, – jongle avec les brillants écus de Rabelais ou avec les médailles de bronze de Tacite. Jarry aime les marionnettes : il en a fabriqué de prodigieuses […]. Son premier livre parut en 1894 au Mercure de France : Les Minutes de sable mémorial. En 1895, la même librairie édita César Antéchrist (c’est là deux bouquins des plus curieux) et, en 1896, le fameux Ubu Roi, la sanglante et bouffonne satire du « pignouf » contemporain, la flagellante personnification de l’égoïsme bourgeois. Grand succès ! Armand Silvestre prôna Ubu. Le 10 décembre 1896 la pièce fut jouée au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! […] En 1897, Jarry publia au Mercure de France un livre bizarre : Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, et, chez l’éditeur Fort, un recueil de nouvelles […] : L’Amour en visite. En 1899, le Mercure de France distribua un roman singulier tiré à un petit nombre d’exemplaires autographiés : L’Amour absolu. La Revue blanche réédita Ubu Roi en 1900 avec, en complément, Ubu enchaîné. Puis elle donna le beau roman Messaline où l’on trouve les pages […] les plus colorées qu’on ait écrites par ces temps de « quo vadisme » sur l’ancienne Rome. Enfin paraîtra […] un nouveau roman : Le Surmâle ; j’assure que le héros tient les promesses du titre. Entre-temps Jarry a publié en 1899 le Petit Almanach du Père Ubu et en 1901, chez Vollard, l’Almanach du Père Ubu pour le XXe siècle. Il a fondé avec Remy de Gourmont, en 1894, l’Ymagier, et collabora aux cinq premiers numéros. Jarry a donné des vers et de la prose à différents périodiques. Aujourd’hui, on remarque fort ses « Spéculations » et ses « Gestes » à la Revue blanche. L’homme « privé » est très habile pêcheur à la ligne, cycliste remarquable et adroit tireur » [Cf. Alastair Brotchie, Alfred Jarry, une vie pataphysique, traduit de l’anglais par Gilles Firmin, révision par Thieri Foulc (titre original : Alfred Jarry: A Pataphysical Life, MIT Press, 2011), Les Presses du réel, collection « Hors série », 2019.]

Selon Alastair Brotchie, « [t]oute l’histoire culturelle du XXe siècle » reconnaîtra à Jarry un « rôle clé ». Parmi ses admirateurs (la liste est loin d’être exhaustive) : Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Filippo Tommaso Marinetti, Tristan Tzara, Louis Aragon, Antonin Artaud, André Breton, Robert Desnos, René Daumal, Julio Cortâzar, Eugène Ionesco, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Boris Vian, Umberto Eco, Italo Calvino, Georges Perec, William Burroughs, Philip K. Dick, Roberto Bolaño, Guy Debord, Pablo Picasso, Marcel Duchamp, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard…

Mais il est vrai que ce que l’on retient ordinairement de Jarry aujourd’hui, c’est Ubu. Inépuisable matière à glose, comme en témoigne le stimulant La philosophie d’Ubu de Daniel Accursi (Presses universitaires de France, collection Perspectives critiques, 1999). Ubu, c’est-à-dire Ubu roi (1896). Ubu cocu (1897), Ubu enchaîné (1900) et Ubu sur la Butte (1906) étant – relativement – tombés dans l’oubli.

Ubu roi fut d’abord représenté au Théâtre des Pantins, comme le rappelle, dans la Revue Blanche, en post-scriptum à la « Quinzaine Dramatique » d’Alfred Athis du 1er février 1898, un article signé F. (vraisemblablement Félix Fénéon) : « Le Théâtre des Pantins, après avoir figuré la vie voluptueuse et la vie ascétique de Thaïs, dans le Paphnutius traduit par M. A.-F. Hérold [sic] du latin de l’abbesse Hroswitha, reprend l’Ubu Roi de M. Jarry. Les personnages, sauf le principal, qui est de la main dramaturge, sont sculptés dans une sorte de mastic par M. Pierre Bonnard ; le roi de Pologne, l’infant Bougrelas, tel qu’une courge, mais si agile, le tzar, tous luttent d’horreur avec le texte, et la reine de Pologne, de charme ; les palotins explosent à souhait, cependant que le capitaine Bordure zigzague en rouge éclair et que se déchaîne la musique de M. Claude Terrasse. La voix de Mme Louise France s’adapte à la mère Ubu, de M. Jacotot au roi de Pologne, de M. Jarry au père, de Mlle Fanny Zaessinger à la reine et au capitaine Bordure. Et l’applaudissement est unanime. »

Si la représentation d’Ubu roi au Théâtre des Pantins ne déchaîna nulle invective, « le 10 décembre 1896 », a rappelé Demolder dans sa « notice », Ubu roi fut joué « au théâtre de l’Œuvre. Apothéose et scandale ! »

Pour mesurer la portée de ces mots (Demolder aurait pu être bien plus disert), il nous faut « revivre la scène ». Et c’est possible grâce à Alastair Brotchie * : « Gémier surgit brusquement, le ventre énorme, le visage masqué, et en défonçant la cheminée il profère le premier mot de la pièce : « Merdre ! » […] [L]es réactions indignées furent immédiates. « De tous les points de la salle, un formidable tumulte de protestations s’était vite levé, tumulte mêlé de cris, de sifflets, de miaulements, d’ululements et d’aboiements, et qui ne trouvait que trop de prétextes à se renouveler constamment, dans les grossièretés ignominieuses de presque toutes les phrases du dialogue », rapporta un critique. Quelques spectateurs quittèrent les lieux. D’autres se mirent à échanger des invectives si violentes que, sur scène, les acteurs s’arrêtèrent durant un quart d’heure. On s’échangeait des variations baroques sur « le mot ». Le spectacle était maintenant dans la salle. Agitant son chapeau, Willy s’exclamait : « Enchaînons ! » Dans son souvenir, la moitié du public était enthousiaste, et l’autre prise de fureur. Jean de Tinan encourageait simultanément les deux camps par des applaudissements bruyants et des sifflements aigus. Mais cette fois, Gémier s’était armé d’une trompe de tramway pour s’imposer au public. Il parvint à rétablir un peu de calme, mais à chaque « Merdre ! » – et il y en avait – le tumulte reprenait. À l’un d’eux, un spectateur répondit « Mangre ! », suscitant l’hilarité générale. Le gros critique Francisque Sarcey, qu’une jeune femme derrière lui qualifia de « vieux con », quitta la salle à la fin du premier acte. Le digne Jules Lemaître hésitait : « C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ? » […] Sosthène [Morand] […] proférait des menaces et des insultes en chinois et en arabe, et de ses bras infinis en paraissait saupoudrer les fauteuils. […] À la fin du premier acte, Gémier s’avança sur le devant de la scène pour crier un autre « Merdre ! ». Sa présence en imposa au public, qui resta coi, puis applaudit, mais le brouhaha repartit après la pause. […] Finalement, précise Georges Rémond, « Gémier Ubu roi, majestueux, vint, une dernière fois, à la rampe, leva, de dessus son noble visage, le masque en poire triangulaire qui obturait son nez et, cette fois, d’une voix claire, roulant comme le tonnerre et les tambours, impérieuse comme celle d’Hercule entrant chez Augias, clama : “Merrrrdrrrrre”. Puis, son masque à la main, déclara : “La pièce que nous venons de représenter est de M. Alfred Jarry !” » Nouveau tumulte. Le rideau tomba, il n’y eut pas de rappels, la salle fut éclairée par intermittences pour essayer de calmer le public. Les altercations continuèrent, avec parfois des coups de poing, et un usage fréquent du « mot ». La police fut appelée à la rescousse pour que le théâtre soit évacué. »

Pour mesurer les répercussions qu’eut cette soirée, répercussions qui feront et la postérité de Jarry et le succès de scandale qui l’accompagna, sa brève vie durant (comme fut accompagnée, pour d’autres méfaits*, son amie et confidente Rachilde), il nous faut nous plonger dans la presse et les publications de l’époque. Ainsi, Félix Duquesnel (1832-1915), chroniqueur du Gaulois, romancier puis directeur de théâtres, écrit dans Le Gaulois (n° 5514, 12 décembre 1896) : « Pour une fois, par hasard, où j’aurai mis mon pied dans le théâtre de l’Œuvre, – ce qui peut-être me portera chance –, j’aurai assisté à un spectacle qui n’est point banal, mais manque vraiment d’antisepsie, car la désinfection s’impose. J’avais ouï dire qu’Ubu Roi était une farce extraordinaire, un divertissement de dilettante d’avant-garde, sorte de chef-d’œuvre de fantaisie truculente – que sais-je encore ? On nous promettait bizarre flambée et comique en verdeur ! Hélas ! j’ai simplement assisté à l’exhibition d’une fumisterie enfantine, dont la fantaisie consista surtout dans l’emploi réitéré du mot fameux de Cambronne. Or ce mot original et héroïque, quand le héros de Waterloo le jeta en réponse aux Anglais, a paru simplement malpropre alors qu’il fut le point culminant et répété d’un dialogue. Quant au divertissement, il a été médiocre et ne m’a pas communiqué le feu sacré, en dépit de « la chandelle verte », qui coula, toute la soirée, en stalactites sinistres. Ce spectacle de « Marionnettes désolantes » qui a la prétention d’être reflet de Shakespeare, et comme une parodie de Macbeth, qui abrite ses grossièretés derrière des formes de vieux langage, pour se donner un parfum rabelaisien, n’est en somme qu’une farce de mauvais goût, et vraiment un homme de sens commun ne saurait prendre au sérieux cette mystification de collégien en goguette, où le curé de Meudon, pas plus que le grand tragédien anglais, n’ont rien à voir. – Ils ont même dû être bien étonnés que leurs noms aient été mêlés à l’aventure, – si toutefois il est des étonnements posthumes. Le public, lui, a paru écÅ“uré ; le mieux qu’il eût pu faire eût été de prendre la porte, le silence des peuples étant la véritable leçon des Rois, fussent-ils Ubu ; il a préféré protester par des hurlements de chien et miaulements de chats, assortis. […] Il est inutile, d’ailleurs, de s’arrêter plus longtemps sur de pareilles misères, elles sont au-dessous de toute critique, et le public, en somme, en a fait bonne justice, avec les bordées de sifflets qui ont accompagné le baisser du rideau, mêlant leurs notes aiguës à quelques applaudissements ironiques. La pièce ne devait avoir qu’une seule représentation ; si cependant on se décidait à en donner une seconde, tout me porte à croire que ce ne pourrait être qu’à la Salpêtrière. Est-ce à dire, toutefois, qu’une soirée comme celle-ci soit inutile ; non certes, elle contribuera, peut-être, par ses excès même, à un réveil du sens commun, et nous fera enfin sortir, tous, tant que nous sommes, de notre indifférence idiote, et de notre nonchalante lâcheté ; car il serait vraiment temps d’avoir le courage de secouer le joug des mots, d’échapper au snobisme des impuissances et des malpropretés ; et de repousser la tyrannie trop subie des raseurs prétentieux, grands perfectionneurs de l’ennui ! »

Ainsi, Henri-Simon Schwabacher dit Henri Duvernois (1875-1937), romancier, dramaturge et scénariste, écrit dans La Presse (n° 1661, 14 décembre 1896) : « De la représentation l’on a tout dit. Mais après… après… une migraine féroce d’abord. Les sifflets vrillent la cervelle, martyrisent le tympan. Fâcheux mode de protestation ; ne pourrait-on en trouver un qui énervât un peu moins ? Et dans le sommeil Ubu vous poursuit avec sa double gibbosité, son accent plaintif, son crâne en poire. Heureux encore ceux qui ont pu rentrer chez eux, se sont couchés et ont essayé de dormir malgré un cauchemar. Mais les critiques, ceux qui ont bonnement exécuté ou ceux qui ont été forcés de déchiffrer la pensée de l’auteur, de tirer quelque chose de ce tumulte, d’extraire une phrase de ce charivari formidable, quel martyre ! »

Ainsi, Edmond Stoullig (1845-1918), directeur de la Revue d’art dramatique, écrit dans Les Annales du Théâtre et de la Musique, vingt-deuxième année, 1896 (Ollendorff, 1897) : « Elle ne fut pas drôle – oh ! mais pas drôle du tout, – la farce guignolesque qu’un jeune homme, presque un enfant, M. Alfred Jarry a fait représenter sous le titre d’Ubu Roi, au théâtre de l’Œuvre, où elle était annoncée « truculente », et attendue comme telle avec quelque curiosité ; elle a produit un effet piteux : celui-là, seul, que pouvait produire une semblable mystification. On ne s’est point fâché, on a pris la chose comme il la fallait prendre : en riant, et puisque l’innocent auteur d’Ubu Roi avait totalement oublié de divertir son public, celui-ci a tâché de se divertir lui-même ; à partir du second acte, la soirée n’a été dans la salle qu’une suite de lazzis, dont le moins spirituel était assurément moins inepte, et surtout moins écÅ“urant, que ce qui se disait sur la scène. Que s’y disait-il donc ? – « M… » presque à chaque phrase. Et c’est par là et aussi par les changements de décors, remplacés par des pancartes indicatrices, que le jeune fumiste s’est posé, mais oui, en descendant de Shakespeare… Pauvre Will ! Tenons compte à M. Gémier des efforts qu’il a faits sous le masque et qui – ce n’est assurément pas sa faute – n’ont guère été couronnés de succès. Puis, glissons sur cette inutile et fâcheuse soirée d’Ubu Roi. Ce n’est pas seulement que ça soit sale, mais ça tient de la place. »

Ainsi, Gaston Stiegler, collaborateur du Matin (il fera en 1901, avec la bénédiction de Jules Verne, un tour du monde en soixante-trois jours suivi avec passion par le public), écrit dans La Revue socialiste (tome XXV, janvier-juin 1897) : « Un mot sur Ubu roi, que l’on a sifflé avec éclat au théâtre de l’Œuvre. C’est une satire fécale et naïve contre les rois, gent brutale, cupide et grande exploiteuse de peuples. Je ne reprocherai pas à cette farce son excessive grossièreté, encore que la grossièreté ne soit nullement de mon goût. Il faut se rappeler que les satiriques les plus puissants, Aristophane, Swift, Rabelais, Voltaire, s’en sont servis et en ont tiré parfois des effets extraordinaires de comique. Mais dans Ubu roi, M. Alfred Jarry n’a mis aucune invention, rien qui soit neuf. Toutes ses scènes ont traîné dans les opérettes ; nous en avons les yeux et les oreilles rebattus. Et puis, pourquoi une comédie guignolesque ? Le genre guignol convient à des enfants : il les amuse par son énormité même. Mais il n’a aucune chance de plaire à des grandes personnes dont le goût mieux formé a besoin d’apprécier des finesses et des nuances. »

Achevons notre « revue de presse » par ce savoureux compte rendu anonyme paru dans L’Art moderne (n° 29, 19 juillet 1897) : « M. Alfred Jarry, seul parmi les jeunes gens de notre génération, a déjà produit le chef-d’œuvre Ubu Roi. Nous nous souvenons de sa représentation. Inoubliable spectacle ! Nos aïeux se battirent à Hernani ; Tannhäuser fut pour nos pères l’occasion d’une extrême frénésie ; Ubu Roi nous permet de ne rien leur envier. Les dates de ces trois « premières » constituent en l’histoire morale de notre siècle de précieux et importants instants. M. Jarry a le génie de l’Idiotisme. Il ne faut pas l’oublier en lisant Les Jours et les Nuits. « Mais c’est stupide ! » m’affirmait quelqu’un. – « Ã‰videmment ! – ai-je répondu – et c’en est la beauté ! » Le Père Ubu n’est grand que parce qu’il assume l’imbécillité de tou[s] […]. Nous concevons aisément que les procédés de M. Jarry étonnent et déconcertent. Il n’y a en lui ni pureté, ni éloquence, ni pathétique, ni grâce et cependant, en dépit de la langue rudimentaire et des conceptions obscures, nous ressentons à l’entendre des instants de trouble et d’indéfinissable impression. M. Jarry a apporté du neuf. Certains sybarites estimeront cette nouveauté quelque peu stercoraire. Saurai-je assez leur répéter qu’ils ont tort et m’autorisera-t-on à leur rappeler qu’un de nos sculpteurs les plus émérites excellait, étant enfant, à ciseler avec habileté des étrons ! »

* La publication de son roman Monsieur Vénus.

7 mai 2019

[News] Libr-News

Des RV de mai à ne pas manquer, après une UNE consacrée à Annie ERNAUX… Maison de la poésie Paris, FiEstival… Rencontres avec Marie de Quatrebarbes, Patrice Robin… Journée d’études sur l’évaluation générale…

UNE : Annie ERNAUX /FT/

â–º Tous les Libr-lecteurs passionnés d’Annie ERNAUX découvriront avec plaisir le site tout en sobriété qu’ont lancé deux spécialistes, Élise Hugueny-Leger et Lyn Thomas : l’essentiel vous y attend en français et en anglais, Bio- et Bibliographie, une liste de publications avec liens qui permettent de (re)lire quelques textes – y compris politiques -, les références d’un bon nombre d’entretiens, quelques textes, les Actualités… Et même une rubrique originale : « Lieux ».

Annie ERNAUX vient du reste de recevoir pour l’ensemble de son oeuvre le prestigieux Prix international Formentor, créé en 1960 et restauré en 2011, qui a déjà récompensé Borges, Beckett, Gadda, Sarraute, Fuentès, Goytisolo, Vila-Matas… Ce prix doté de 50 000 € lui sera officiellement remis à Majorque tout bientôt.
Le 21 mai prochain, elle sera à Londres, en lice pour l’attribution du Man Booker international Prize (traduction anglaise des Années : The Years).

Libr-événements

► À la Maison de la Poésie Paris :

► Jeudi 9 mai à 20H30, Librairie Equipages (61, rue de Bagnolet 75020 Paris) : Rencontre-lecture avec Tristan Felix pour sa Ovaine La Saga.

â–º Du 9 au 12 mai, FiEstival *13 ReEvolution, Le Senghor (Belgique): programme.

► Vendredi 10 mai, 19H, Librarie Les Mots à le Bouche (6, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie 75004 Paris) : Rencontre avec Marie de Quatrebarbes pour son fascinant Voguer (P.O.L).

â–º Vendredi 10 mai, 19H, La Chouette Librairie (72, rue de l’Hôpital Militaire à Lille) : rencontre avec Patrice Robin pour Mon histoire avec Robert (P.O.L).

► Vendredi 10 et samedi 11 mai : LA FABRIQUE DU POSSIBLE. Sur une proposition de Jean-Charles Massera, dans le cadre de sa résidence d’auteur financée par la Région Île-de-France.
Collectif 12 : 174, Bd du Maréchal Juin à Mantes-la-Jolie. Entrée libre. Tout public. Infos et réservations au 01.30.33.22.65 ou à contact@collectif12.org

Dans le cadre de sa résidence d’écriture au Collectif 12, Jean-Charles Massera présente un ensemble de propositions littéraires et artistiques contemporaines dans lesquelles un processus d’écriture interrogeant notre aujourd’hui et les conditions autour desquelles nos imaginaires et nos projections s’organisent est à l’oeuvre. Des propositions critiques en phase avec notre monde !

PROGRAMME

Films (ven. 10 mai à 20h) : « Münster » de Martin Le Chevallier, « Déshabillé » et « Capri » de Valérie Mréjen, « Rituel 2 : Le vote » de Louise Hémon et Emilie Rousset, « Poétique de l’emploi », « Cogito », « Calme ? » et « L’engagement des intellectuels » de Noémi Lefebvre et Laurent Grappe.
Lectures et performances (sam. 11 mai à 18h) : « L’affaire La Pérouse » d’Anne-James Chaton, « L’aveu de Nantes » de Jean-Charles Massera, « Les noms salis et autres trucs » de Jean-Michel Espitallier, « Poétique de l’emploi » de Noémi Lefebvre, et « Monsieur Rivière » de Valérie Mréjen.
Exposition (ven. 10 et sam. 11 mai) : « Les films du monde / 50 cinétracts +1 » de Frank Smith, « Manufrance » de Valérie Mréjen, « L’année passée » de Valérie Mréjen et Bernard Schefer, « Image Text Works » et « Jean de la Ciotat » de Jean-Charles Massera.

â–º Programme de la journée d’études « Ã‰valuation générale. Effets de l’évaluation # 2 »
Lundi 13 mai, 9h30-18h Université Paris 8, Salle des thèses
(Espace Deleuze Bât. A 1er étage).

Lors de cette deuxième journée d’études autour du projet « Ã‰valuation générale. L’Agence de notation comme dispositif artistique », réflexion sur les effets de l’évaluation à partir de 3 axes :
– les effets de la production de l’évaluation (pathologie ou érotique de la notation)
– les effets de la réception de l’évaluation (souffrance, toxicité, émulation)
– les effets du fonctionnement de l’évaluation (modalités de circulation de la note ou des préconisations, performativité de l’évaluation).

Le projet de recherche « Evaluation générale : l’Agence de Notation comme dispositif artistique » réunit un groupe d’artistes, éditeurs, théoriciens des arts, critiques littéraires, philosophes, sociologues, politologues et gestionnaires, en vue d’explorer et de comprendre les problèmes publics spécifiques que soulève la généralisation de l’évaluation. Il se constitue autour de l’Agence de Notation, dispositif artistique et d’enquête appelé à intervenir en situations institutionnelles réelles afin de désinvisibiliser non seulement ce qu’est l’activité d’évaluation-notation mais aussi ses effets concrets immédiats.

PROGRAMME
Matinée
– 9h30-9h45
Accueil des participants
– 9h45-10h
« Projet « Évaluation générale » : point sur les activités et prochains événements »
Nancy Murzilli, Bérengère Voisin (Université Paris 8 et LHE), Christophe Hanna (Ed. Questions Théoriques, LHE)
– 10h-10h30
« Le SWOT d’« Évaluation générale. L’Agence de Notation comme dispositif artistique #1 »
Magali Nachtergael (Littérature et arts contemporains, Université Paris 13, Pléiade)
– 10h30-11h30
« Agences de notation : problématiques juridiques »
Akram El Mejri (Droit, Université Paris 8, CRDPDS)

– 11h30-12h30
« Statactivisme »Emmanuel Didier (Sociologie, CNRS, Centre Maurice Halbwachs)

Après-midi
– 14h-15h
« Agent double : du recours au récit dans l’administration de l’anticipation »
Frédéric Claisse (Sciences politiques et sociales, IWEPS)
-15h-16h
« « J’ai fait fermer U Express ». Réinjecter de l’évaluation dans la manutention ordinaire »
Natacha Guiller (Poète et artiste)
-16h-17h
« Testeur : écrire ce que valent les marchandises d’Amazon »
Christophe Hanna (Théorie littéraire, Ed. Questions théoriques, LHE)
-17h-18h
Discussion prospective sur les lignes directrices de la suite du projet « Évaluation générale »

Contact : Nancy Murzilli (nancy.murzilli@univ-paris8.fr)

2 mai 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (1/6)

Dans cette nouvelle série très inspirée – dont nous remercions infiniment Daniel Cabanis -, la cible se rapproche du satiriste…

Projet n° 1

38 ATELIERS D’ARTISTES SERONT CRÉÉS DANS L’USINE DE GENTILLY

C’est regrettable. Il y a déjà bien assez d’ateliers ; et trop d’artistes, je veux dire, TROP de barbouilleurs impénitents, illuminés, célibataires et névropathes. D’ailleurs, ceux-là n’ont pas les moyens de payer le PRIX d’un atelier. Les vieux sculpteurs cubistes non plus. Quant aux artistes contemporains, ils sont nomades par définition ET ont leur atelier dans la tête ; ordinateur ET téléphone portables, un petit bureau quelque part, n’importe où, et la question est réglée : si Å’UVRES à proprement parler il doit y avoir, elles seront réalisées ailleurs et par des tiers. Autrement dit : ici, à grands frais, on prétend aménager une quarantaine d’ateliers d’artistes luxueux dont on sait d’ores et déjà qu’ils n’intéresseront PAS les intéressés. Il s’agit donc là d’un programme immobilier sournois, à l’image de ce qui s’est beaucoup fait depuis vingt ans dans la banlieue parisienne. TIENS, visitons ensemble la MVB, l’ancienne Manufacture de Vis ET Boulons de Vitry sur Seine (un bâtiment réhabilité en 1998). On ne s’attend pas à y VOIR des artistes au travail. Et en effet, il n’y en a pas (CAR on ne saurait appeler artistes des retraitées qui peinturlurent des bouts de carton, de vieux fonctionnaires chauves qui donnent dans l’abstrait primitif, ou des bourgeoises oisives tuant l’ennui en tournant d’improbables poteries). Les autres résidents ne sont PAS plus artistes : PDG d’une chaîne de magasins de chaussures, magistrat (président de cour d’assises), journaliste dans un quotidien du soir, avocat, gérant de salle de sport, etc. Que font là tous ces ravis de la crèche industrielle ? Eh bien, ils se gobergent : caves à vins, 4×4, chiens à pedigree, gosses à claques ; le week-end, barbecue éco-responsable ET sexe collaboratif.

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