Libr-critique

30 décembre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année 2018, deux livres à (re)découvrir : Guillaume Vissac, Accident de personne, et Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque… Et quelques premiers RV en 2019…

Livres reçus /Fabrice Thumerel/

â–º Guillaume Vissac, Accident de personne, éditions Le Nouvel Attila, coll. « Othello », hiver 2018, 136 pages, 13 €, ISBN : 979-10-95244-14-1.

« Mourir une fois par jour, ce n’est rien.
À force, j’ai fini par arrêter de compter » (p. 90).

« Accident de personne »… La puissance de la langue technocratique (novlangue) réside dans sa capacité à déréaliser le monde social : dans les faits – têtus et concrets -, le corps que heurte tel ou tel train n’est à proprement parler celui de personne, sans identité fixée ; le suicide devient « accident » et la personne humaine rien, un corps d’abord anonyme, un individu quelconque – un néant social, un Nul. Et cet individu insignifiant peut suffire à vous gâcher le réveillon : « ce réveillon est nul : sont tous venus déguisés en suicidés & je me tape encore les bouchons dans les transports à cause d’eux » (112)…
Ce « roman en pièces détachées » – qui renvoie aux corps éclatés à cause d’un « accident de personne » – est la forme livresque d’une série publiée sur le compte de @apersonne et obéissant donc aux contraintes du tweet. Et ce n’est pas un hasard s’il est édité sous un label « dédié aux livres mutants » : ces « carnets du sous-sol métropolitain » – mais également du sous-sol sociopsychologique – proposent une polyphonie tragique, un subtil entrelacement entre texte et notes, un jeu de miroirs déto(n)nant. Soit par exemple le fragment suivant :
je paye plus mes factures,
on m’a coupé les ponts :
si j’arrête mon abonnement
SNCF le train va-t-il piler
devant ma tête offerte ?

Il renvoie à deux notes : « Voilà précisément pourquoi il faut, plus aujourd’hui encore qu’hier, « sauter à pieds joints dans la modernité » (ligne 2) ; « Les règles du jeu sont claires. Pas de ticket : pas de suicide »… La fantaisie atteint ici le saugrenu surréaliste et l’humour noir.

â–º Jean-Pierre Verheggen, La Grande Mitraque, 1968 ; rééd. L’Arbre à paroles, Amay (Belgique), dessin de couverture par Valère Novarina, décembre 2018, 100 pages, 12 €, ISBN : 978-2-87406678-8.

En plein 68 et juste avant l’aventure TXT, cette grande foutraque qui a obtenu un beau succès critique : « La Grande Mitraque, c’est le monde actuel dans ses aspects les plus immédiats, c’est aussi le conformisme, la bêtise, la cruauté de notre temps, c’est le baroque bariolé des Prisunics, la fureur des gadgets, c’est l’érotisme arrogant de la rue, des bars et des magazines » (André Miguel).

Libr-brèves

â–º

â–º Mercredi 9 janvier 2019 à 19H30, Les mercredis de Montévidéo (3, impasse Montévidéo 13 006 Marseille) : suite à la parution de Cas soc’, lecture de Jérôme Bertin et d’Élodie Griset.

► Jeudi 10 janvier à 17H30, Librairie Ombres Blanches à Toulouse : lecture-rencontre avec Jean-Claude Pinson, animée par Yves Charnet.

Jean-Claude Pinson, Là (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, Joca Seria, Nantes, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

C’est LÀ, en Loire-Atlantique, qu’a vécu et vit le poète et philosophe Jean-Claude Pinson : cette somme egogéographique rassemble souvenirs personnels et familiaux, des évocations de la Loire et des villes qui l’ont marqué, des retours sur l’oeuvre (comme « Habiter la couleur »)…

En ce monde où claironnent les identitarismes les plus fallacieux, on retiendra cette salutaire mise en garde : « je crois dangereux d’invoquer des racines. La métaphore, avec son « pathos tellurique », suggère que « l’identité, remarque le philologue Maurizio Bettini, viendrait justement de la terre« . Ce faisant, elle conduit à établir une dangereuse hiérarchie entre ceux qui seraient les seuls fils authentiques d’une certaine terre qui les aurait engendrés (les Grecs parlaient d’autochthonia) et ceux qui y seraient simplement « survenus » (autrement dit les immigrés) » (p. 27). Et aussi la réflexion qui suit : « Chacun est un palimpseste, et il y a en nous autant d’identités dans les limbes que de langues mortes enfouies dans nos archives intimes, à notre insu le plus souvent » (p. 28). /FT/

â–º Jeudi 10 janvier à 19H, Librairie L’Imagigraphe (84, rue Oberkampf 75011 Paris) : rencontre avec Pierre Jourde à l’occasion de la sortie ce jour même de son dernier roman.

Présentation éditoriale. Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.
Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 premiers signataires 4/6

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages : et à l’avant-veille de franchir le cap de 2019, qu’en est-il de la PAIX ?… [Lire/voir la 3e livraison]

P É T I T I O N N° 4

Il y a des professionnels de la pétition pacifiste, à croire qu’ils sont payés ;
c’est donc une escroquerie.

Sryl Odchanska • Futie Laboissant • Bilmo Lassenque • Dège Frumeux • Golton Chaloss-Bahring • Effel Sabermeuser • Bia Tongué • Akir Badache • Frosie Delasquin • Asmil Dargelan • Lossav Goreski • Mossel Handzigerwer • Erdop Laravis • Tup Gelakko • Ostinia Lebaraqueur • Wasa Melvoorden • Pélissia Lucard • Olrock Motains • Potia Baslava • Altomer Hechkins • Louva Patrickany • Elbert Lacannier • Vossia Stoff • Sione Magarousse • Smolia Drogge-Luguélen • Alouise Signeur • Lex Lechillan • Gamotte Lavachardie • Deuluz Kis-Frellos • Alibel Gradant • Bakoza Kotyo • Faretta Brôme • Jar-Lasmuel Balaru • Thor Melvaud-Lequeutars • Altom Diversian • Fui-Tao Shima • Légo Lecrottard • Perrina Lastille • Lolji Tamitzu • Buller Whirty • Salvian Noss-Légiers • Schizia Tari • Obreg Santo-Dallos • Stapper Lhoignon • Cynthe Bouradier • Cryo Lagassin • Aubale Boderèche • Chymel Dracine • Elal Rhodi • Mossig Preck • Agada Bosséant • Zedhi Grekké • Omégame Hellaspodès • Sissa Ko • Elveth Lazyme • Asquar Capadasso • Obyx Maroussian • Adégo Mitran-Lourdy • Smaïm Harrara • Alio Douarade • Galliciane Poudot-Lemercy • Phiane Lissé • Galiméo Legimoux • Barissa Laïche • Elruss Odex • Cassine Loupi-Bentabren • Philès Manocrathon • Toder Abrassamo • Mouren Ouédine • Zissé Harundi • Styron Fhix • Jhan-Locien Holléa • Scôme Toulegercis • Liss Lebraillant • Vido Badurier • Moline Docci-Linsart • Penn Malléat • Larion Galosse-Till • Rup Garaveskian • Milani Dodlino • Spire Wolafson • Bachett Landerlin • Masse Dournal • Prima Svena • Foane Méloss • Lorengo Badaros • Malissia Garouche • Sev Cyran • Colovis Leringuet • Dolophe Boroum • Lunica Molto-Labruni • Zhog Dhaberlander • Larcelle Pourratin • Galworse Ston-Toresse • Gher Joleska • Modi Dalvacyvian • Cyrone Dostaing-Dacapia • Tram Savir • Winor Fhnung • Magyar Lerepisseux • Orlane Portel-Sachanty • Davien Ollerbricht • Fridor Garant-Ruffian •

26 décembre 2018

[Libr-relecture] Henri Abril, Byzance, le sexe de l’utopie, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Byzance, le sexe de l’utopie, Stellamaris, 2016, 134 pages, 14 €.

En poèmes dédiés à ses morts encore jeunes par leur traducteur connu, de ses pores d’attache un exilé filtre la vase aurifère. En rondeaux contemporains déliant leur boucle d’un coup de hache dans le dégel, en villanelles condensées d’agencement subtil, cadence flamberge en dedans, prouesses de bouts rimés épelant les voyelles d’une consonne unique – des chefs-d’œuvre de rimes approximatives, décousues main, insolites savantes, charnues, androgynes, ciselées de diphtongues d’apparat, traquent dans le labial de l’entre-deux langues, ou trois ou quatre, russe espagnole une Byzance « biseautée » passée par les camps staliniens. En échos de Mandelstam, Essénine, Tsvetaïéva, Khodassévitch, du catalan Pere Quart « avec sa tête hilare au bout des bras », en vers d’embrasse qui trop étreignent, de leurs tropes enlacent, trébuchent sur leurs pieds tors, inégaux à lier, mâchés même si le compte défaille – Orphée d’« un labyrinthe oriental/ où Ariane aurait perdu le fil des jours », métis de lin russe et de coton d’Espagne, barbare juif juif juif un « mécréant de fils en père » nous lâche à la gorge, au plexus, tel l’oiseau roc ses œufs géants d’une raucité recouvrée.
Notes en bas de page sans astérisque d’appel, pagination discrète en seuls nombres impairs.

21 décembre 2018

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel 1/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la première partie. /FT/ [Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Je voulais commencer notre entretien, si tu le veux bien, par la présentation de ta récente contribution au quotidien en ligne AOC : tu as donc été longtemps sans publier ce qu’on appelle un « texte »… Pourquoi tout ce temps ?

JCM. Pour trois mauvaises raisons et une bonne !
Les mauvaises (rapidement)… : Vivant à plein temps à Berlin au moment où j’écris We Are L’Europe (qui au début de sa rédaction ne devait pas être aussi un livre, mais simplement un matériau pour la pièce de théâtre mise en scène par Benoît Lambert), je vis de plus en plus mal le fait de lire ici ou là (en Allemagne notamment) que la littérature française ne se renouvelle pas, qu’elle est centrée sur quelques thèmes intimistes et ou franco-français etc. Quand on a écrit United Emmerdements of New Order, A cauchemar is born ou qu’on est en train d’écrire We Are L’Europe, on le vit assez mal, surtout au lendemain des foires de Francfort quand les éditeurs reviennent avec des contrats signés dans plusieurs langues et pays pour un certain nombre d’auteur(e)s de la maison, mais jamais pour vous… Ajoutez à cela que vous vivez entouré d’artistes « internationaux » et « internationales » dont le travail ne connaît pas de frontières, vous finissez par vivre très mal votre statut d’écrivain local, régional… franco-français. Idem pour le nombre de ventes qui ne vous permet pas de « passer en poches » et par conséquent condamne votre travail à ne pas être lu par des étudiant(e)s. Ces deux raisons ont certainement joué dans mon ras-le-bol et mon envie d’arrêter brutalement d’écrire. Le relatif succès d’estime et de presse de We Are L’Europe (le livre) en 2009 et le nombre d’entrées et de représentations de We Are L’Europe (la pièce) en 2009-2010 ne changera pas la donne à cet endroit.
La bonne, c’est que cherchant de plus en plus la forme, le format, l’outil ou le « langage » le(s) plus juste(s) – nécessaire(s) – par rapport à la visée de mon travail, je me heurtais de plus en plus au constat que pour telle ou telle visée, le livre n’était plus efficace (pour moi). De fait, si l’on considère qu’une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit, alors il ne faut plus chercher « ce que je peux dire avec le texte ou le livre », mais quelle est la forme, le format, l’outil, le(s) médium(s) à trouver « pour travailler ça ». En pensant en termes de formes nécessaires et non plus en termes de formes données et naturelles, à un moment donné la question de la sortie du livre (même temporaire, le temps d’un ou plusieurs projet(s)) se posait nécessairement. Si pour opérer dans les textes de loi, les dépêches d’agence de presse, le discours de management, les plaquettes d’entreprise, les rapports annuels, etc. (United Emmerdements of New Order) je pouvais opérer dans des matériaux textuels… si pour faire rayonner un titre de section comme « Le mec qui lui voit rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent » et la seule phrase de cette même section « – Moi j’vois rien qu’au niveau d’Vigneux on l’sent. » j’ai besoin du reste de la blancheur vide de la page pour en faire résonner le sens (We Are L’Europe), quand je veux travailler la manière dont les corps de cadres femmes et hommes et leur image occupent les espaces d’entreprises, j’ai besoin de travailler avec des actrices, des acteurs, avec leur corps et avec des images… à même et dans l’image, pas « en parler » dans un texte. L’usage de la vidéo, du son, de la mise en espace dans un lieu d’exposition ou dans l’espace public, de la photo, du film, du dessin, etc. se sont imposés pour des raisons de nécessité, non de choix, de mode, ou d’envie de devenir « artiste ». Disons plus justement que le texte est devenu pour moi non pas une forme révolue à laquelle je ne voulais plus toucher, mais une forme, un format, un outil possible(s) parmi d’autres… en fonction des visées, de l’objet de telle ou telle démarche, de tel ou tel travail, de telle ou telle question qui pouvaient constituer un enjeu sur le plan artistique (au sens large, incluant le « littéraire »).

FT. Remarque, la sortie du livre remonte à un demi-siècle, et depuis la forme « livre » coexiste avec de multiples formes, dont les dernières en date se nomment « créations multimédia » et « performances poétiques »… Et ces autres supports t’ont-ils apporté ce que tu cherchais au plan formel ? institutionnel ? Et du point de vue de la réception ?

JCM. Concernant cette sortie du livre – ou plutôt cette possibilité de sortie du livre – qui, effectivement, date de plusieurs décennies et en aucun cas n’a constitué un enjeu ou une visée pour moi dans la mesure où il s’agissait juste d’une possibilité actée depuis fort longtemps, il faut peut-être et quand même dire que le travail de Vito Acconci à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix m’a certainement influencé (à ce sujet, j’avais même écrit un article dans le second numéro de la RLG paru chez P.O.L en 1996), notamment sur le point suivant :

Je m’intéressais à des choses du genre, comment aller du côté gauche au côté droit de la page ? Comment passer d’une page à la suivante ?… La page représentait une étendue à parcourir… C’était impossible d’utiliser arbre, chaise ; ils renvoyaient à un espace d’une autre nature. Pour préserver la littéralité de la page, les seuls mots que je pouvais utiliser étaient des expressions comme en ce moment, à cet endroit. Il y avait donc un saut à faire, et il fallait que ce saut me conduise quelque part, hors de la page. [1]

Ce qui donne par exemple dans ses derniers poèmes avant qu’il ne bascule hors de la page :

Sometimes I draw the line on what I have dun.

– Poème sans titre, 1968.

.
I have made my point
I make it again
It
Now you get the point
.

– Poème sans titre, 1968

.

Encore une fois cette dimension formelle de la visée de ce travail de la fin des années soixante ne constitue évidemment pas – plus du tout – un enjeu pour moi quand j’écris (encore) des « livres », cependant, la fréquentation répétée de l’atelier d’Acconci (nous nous voyons régulièrement tout au long des années quatre-vingt-dix, puis plus irrégulièrement jusqu’en 2012… date à laquelle il me propose que l’on imagine une œuvre en collaboration pour l’espace public (je devais me charger du « son »), ce que je déclinerai… je ne sais plus pour quelle raison, mais ce que je sais c’est qu’accepter cette belle proposition m’aurait permis de le revoir plusieurs fois avant sa mort…). Le fait d’avoir ici ou là, dans différentes expositions, fait l’expérience de ses premières installations ont clairement eu une très grande influence sur mon travail. Notamment celles qu’il conçoit au tout début des années 70, où justement rien ne renvoyait à autre chose que les éléments, les composantes sensibles de la proposition qui étaient présents autour de moi et ce qu’ils agençaient, activaient (le refus d’un espace « d’une autre nature ») sous mes pieds ici et maintenant – dans un lieu où la frontière entre l’espace d’exposition et l’espace de représentation a été aboli pour ne plus faire qu’un seul espace, un espace « praticable », dans lequel je circule, dans lequel mon corps et ma conscience spectatrices sont désormais littéralement inclus. Ma volonté de toujours essayer de trouver une forme qui activait, travaillait à même son objet et qui travaillait les conditions d’expérience inhérentes au format, à l’outil choisis, doit beaucoup à la fréquentation des expositions et de l’atelier de Vito Acconci… et aussi, et de manière peut-être beaucoup plus profonde, de nos échanges. Sa façon de se libérer des codes d’appartenance à une histoire inhérente à un médium spécifique (l’histoire de la poésie qui est son premier terrain de travail, de la performance, de la sculpture, du théâtre, du cinéma, de la photographie puis de l’installation (dont il est l’un des « inventeurs ») pour chercher à chaque fois les formes, les dispositifs, les modes d’agencement – de possibilités de construction du sens – plus justes et aussi les plus improbables, les plus impensables (et irréalisables parfois) m’ont clairement transmis quelque chose d’essentiel dans ma démarche, quelque chose qui depuis, m’accompagne dans mon rapport à la forme et aux médiums, aux outils utilisés en tout cas.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

Ainsi, quand je travaille dans l’espace d’un panneau JC Decaux, Clear Channel ou Astral visible le temps d’un arrêt à un feu rouge, je travaille évidemment dans la logique d’une « lecture », d’une image ou d’un texte ou des deux qui se donnent immédiatement, qui essayent de faire sens dans la forme et la durée d’énonciation du slogan publicitaire ou du message institutionnel, soit un rapport très différent de celui de la page où des éléments, des phrases, des paragraphes s’enchaînent et où le sens se développe dans un temps de lecture bien plus long que les 30 secondes de station à un carrefour ou les 5 minutes d’attente à un arrêt de bus. Idem quand je propose quelque chose à 16 heures un dimanche après-midi sur France Inter ou juste avant le flash info de midi sur France Culture où en l’occurrence j’ai souvent joué (seul ou avec Emmanuelle Pireyre lorsque nous avons conçu une micro fiction en 5 épisodes faisant jouer des journalistes de l’info généraliste de la station et de RFI) avec les conditions d’expérience, de réception du médium utilisé. En clair, je n’ai jamais voulu « adapter du texte » ou « mettre en ondes », mais écrire, faire « jouer » dans et avec les spécificités du médium choisi.
Mais très vite, j’ai oublié de penser en « écriture »… Au début de mon travail radio ou de mes premières photo-textes, oui, je pensais clairement en termes d’écriture, ou plutôt, c’était un processus d’écriture qui était à l’œuvre, mais aujourd’hui quand je fais une image, je pense à faire sens, à travailler au mieux la visée, l’enjeu, que je me suis donné pour ce travail spécifique, point.


Projections Années Zéro – IAC Villeurbanne/Rhône-Alpes – 2010

Maintenant, savoir si ces autres supports m’ont apporté ce que je cherchais au plan formel… je ne sais pas. Je pense que mes dernières installations, mes images (photos ou dessins) ou mes films ne sont pas encore au niveau d’un United Emmerdements of New Order et que j’ai encore du boulot, mais là il faut introduire un autre aspect de ma recherche qui a été essentiel dans le basculement dont on parle : un texte comme United joue comme une machine à enfoncer le clou sur un état (de misère) du monde… On se laisse prendre à son rythme martelant différentes facettes de la catastrophe, apportant progressivement les éléments témoins dont elle a besoin, jouant des effets de ritournelle et de collage d’éléments hétérogènes dans la forme, mais liés dans le contenu (du temps vécu et rapporté par Monsieur et Madame Tout-le-monde et des résolutions ou dispositions internationales rédigées dans des bureaux d’expert(e)s, du parler et de l’écrit institutionnel, de l’affect et des données chiffrées, du personnel et du géopolitique, etc.)… mais une fois que l’on s’est laissé emporter par la lecture ou l’écoute de ce flux… à part dire « putain c’est vraiment fort et ça dit des trucs tellement vrais » (que tout le monde sait, mais bon) et que « ouais c’est vrai ça craint »… So what ? Qu’est-ce qu’on fait une fois qu’on s’est bien remis le nez dans la merde ? Me posait problème aussi avec une écriture comme celle de United Emmerdements of New Order, cette position d’auteur en surplomb des « problèmes » désignés et dézingués de toute sa hauteur bien écrite, au-dessus de l’état du monde… Ça pue un peu cette position (genre tou(te)s des con(ne)s sauf… »). Bref… Le travail de We Are L’Europe avec Benoît Lambert a pour cela été salutaire (même si le changement radical de « l’écriture » qu’il propose par rapport à mes livres précédents a fait dire à beaucoup de mes lecteurs et lectrices que mon écriture n’était plus aussi pertinente, radicale, etc. J’entends encore Pascale Casanova me dire à propos de We Are L’Europe « Jean-Charles Massera, on n’entend plus votre voix ! » Non effectivement dans We Are L’Europe, on n’entend plus ma voix, mais de nombreuses voix : celles d’expert(e)s, de beaufs, de politiques, de managers, de syndicalistes, de trentenaires, de post-ados, de quadra, de cyniques, de désabusé(e)s, de gens qui essayent d’y croire, de blasé(e)s, de croyant(e)s dans de nouveaux possibles, et au passage de celle de Benoît Lambert de moi-même, soit une voix, deux voix, parmi d’autres. Ce passage de la position de l’auteur en surplomb avec sa langue qui cartonne à celle de l’auteur montant, articulant des voix, des propositions dans une polyphonie beaucoup plus modeste quant à l’effet « poétique » produit, est le début d’un changement important : celui qui consiste à penser qu’il est plus important de repartir chez soi (après l’expérience d’un travail artistique, littéraire, whatever) avec des questions, des interrogations, des envies, des désirs de faire des choses dans la continuation de son existence qu’avec des certitudes confortées du style « ah ouais ça craint vraiment et c’est super bien dit »… et basta. En termes de valeur d’usage d’une proposition artistique je préfère le truc à prolonger que le truc clos sur soi et définitif. Ça m’éloigne peut-être du chef-d’œuvre et de la postérité littéraire, mais ça donne il me semble plus de sens au boulot.


We Are L’Europe – Mise en scène : Benoît Lambert © Clément Bartringer

Dans mes premières image-text works (en utilisant même, je l’avoue un peu trop littéralement les points de suspension qui permettent à celle et celui qui vient de lire la phrase posée sur la photo de poursuivre le raisonnement dont le travail donné à voir / à lire n’est que le déclencheur), c’est cette caractéristique même que je vais développer : des questions à emporter plutôt que des textes dressant le portrait définitif de la merde ambiante.
Quant au plan institutionnel et à celui de la réception… je commence seulement à pouvoir (un peu) rêver d’un travail opérant au-delà des frontières de ma langue… Pour les expos, c’est pas encore trop ça :), pour les festivals ou les plateformes de distribution de films, c’est évidemment intéressant de voir son travail circuler dans d’autres contextes, d’autres cultures artistiques ou visuelles (en Amérique du Sud ou en Amérique du Nord notamment). Mais contrairement à mon âge d’écrivain, je suis encore « jeune » artiste et encore plus jeune réalisateur, donc ça me laisse un peu de champ (et d’espoir) »…:)

FT. Pour le dire autrement, que gagne l’écriture, et dans le même temps que perd-elle, à se déterritorialiser, à se délocaliser dans la rue ? Quels espaces autres et quelles nouvelles interrelations inédites avec le monde social ces nouvelles formes créent-elles ?


Under The Résultats – Biennale de Rennes, Les Ateliers de Rennes, 2008

D’abord, il faut préciser que si au début de « ma sortie du (seul) livre » en 2008 – 2010, ma démarche continuait à travailler des processus relevant de l’écriture, progressivement, j’ai directement pensé et opéré dans d’autres formes, développé d’autres processus qui n’ont plus rien à voir avec l’écriture. Mais pour les travaux qui effectivement restaient ou restent « de l’écriture », la question que tu poses est essentielle. En fait, cela dépendait à chaque fois du contexte d’exposition, d’énonciation et de réception de la proposition. Par exemple, lors de la Biennale de Rennes en 2008, transposer des paroles de personnes salariées ou non sur le sens qu’elles donnent ou pas à leur ou une activité professionnelle dans un JC Decaux de 4 m x 3 dans lesquelles une « image » reste quelques secondes après une publicité et avant de laisser la place à une autre publicité, on raisonne en termes d’occasion de donner à voir une parole qui se situe non seulement sur le versant de la production des produits ou services représentés dans le circuit de l’affichage public, mais aussi et peut-être surtout une parole que l’on n’entend plus. On entend beaucoup parler du travail ou du rapport au travail en termes massifiés, chiffrés, en termes de secteurs, voire en termes de maux… très rarement (aujourd’hui) en termes d’expériences singulières. À une époque où peu de personnes se sentent concernées ou croient encore au sens de leur activité professionnel, en particulier dans le rôle qu’il joue en termes de construction de soi et de « réalisation » ou « d’épanouissement », à une époque où l’imaginaire de la consommation de produits et de services tend à gommer, faire oublier le temps (perdu ? de la peine ?) de travail, à le noyer… faire émerger, poindre, cette parole tue et désormais peu audible, cette parole critique – souvent lucide, proférée par des personnes au travail ou sans travail et non par un(e) auteur(e) ou quelque personne parlant à la place de, dans la forme, le format, le cadre « de l’ennemi » a certainement plus de force que dans un livre ou un film lu ou vu par quelques centaines de convaincu(e)s dans des endroits et à des horaires méconnus ou dénigrés du et par le plus grand nombre parce que perçus comme pensés par et pour une « élite »… et majoritairement situé(e)s socialement dans des milieux socioprofessionnels qui ne sont pas ceux dont ces paroles rendent compte. Idem quand en 2011, je conçois trois messages de formes lisses, standardisées, promotionnelles avec une voix connue du paysage audiovisuel français dans un hypermarché Auchan, mais distillant trois appels à l’émancipation quant à la surdétermination « genrée » des rayons de jouets ou encore du sens que peut prendre nos achats dans le rayon lingerie. Dans ce cas, comme dans celui de la campagne d’affichage dans les panneaux JC Decaux de Villeurbanne à l’occasion de ma première exposition personnelle à l’IAC (Institut d’Art Contemporain) où pour la première fois je travaille avec des photos et où il s’agissait de distiller dans l’espace urbain deux ou trois questionnements « de base » sur le sens de nos désirs (travaillés par les publicitaires) par le biais de trois petites phrases jouant avec un jeu de six images reprenant la construction et les codes de la communication institutionnelle et publicitaire, non seulement « le public » potentiellement touché est beaucoup plus important que dans les circuits et cercles culturels consacrés et convaincus, mais surtout ce type d’intervention permet de jouer comme le déclencheur possible de quelque posture critique et émancipatrice, comme une mise en crise en direct des outils d’aliénation les plus puissants. C’est ce que j’appelais travailler dans la forme, le format, le langage et l’outil de l’ennemi. Comment communiquer autre chose qu’une injonction dans la forme même de l’injonction ? Il ne s’agissait jamais là d’une transposition de la parole littéraire dans un autre champ de réception, mais de travailler avec les conditions même de réception de ce type de message… comment faire passer du sens le temps que le feu passe au vert ou que le tram redémarre ? Mais surtout, et c’est peut-être la dimension la plus importante de ce type d’intervention dans l’espace public, ce mode de diffusion et de réception permet de lancer des questions, des interrogations que l’on emporte avec soi, le feu passé au vert… et qui (en tout je l’espère et le conçois aussi) continuent de trotter dans la tête plus tard… des questionnements dans – et pour – l’espace de pratique de vie ordinaire en quelque sorte. C’est dans cet esprit également que j’ai travaillé mes dessins dans les panneaux publicitaires à Dijon en 2015 ou lors de la Biennale de Québec en 2017. Penser les conditions de moments d’existence commune dans leurs conditions. /À suivre…/


Speed Reinventing – Biennale de Québec / Manif d’Art 8, 2016-2017

[1] « Entretien avec Jean-François Chevrier », Galeries Magazine, février-mars 1992, PP. 77-79 et 126-128.

20 décembre 2018

[Chronique] Eugène Guillevic, Euclidiennes (réédition), par Matthieu Gosztola

Eugène Guillevic, Euclidiennes, dossier par François Mouttapa, Gallimard, collection Folio+Collège (n° 46), 2018, 160 pages, 5 € 50.

François Mouttapa, dans son édition commentée, didactisée à destination des collégiens, des Euclidiennes de Guillevic (qui, en mêlant poésie et mathématiques, a inventé une « poémathique »), nous invite, de manière sous-jacente, à repenser l’enseignement des Lettres.

Anne Armand, dans L’Histoire littéraire, Théories et pratiques [1], pose les cadres de référence : « Pour l’élève d’aujourd’hui, qui manque des repères traditionnels proposés par les manuels, par le discours scolaire, « toutes » les Å“uvres du passé, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas à son temps personnel, apparaissent globalement comme lointaines, dans une perspective écrasée qui mêle au moins trois siècles de littérature ».

L’enseignement des Lettres qui traite d’objets patrimoniaux doit « relever un défi », commente François Mouttapa dans « L’histoire littéraire au lycée : retour ou nouveau départ ? » [2] Quel est ce défi ? « [F]aire face au « régime d’historicité », pour reprendre la formule de François Hartog, à la manière dont les jeunes générations pensent leur rapport au passé. Il y a d’un côté le présent auquel ils appartiennent, et de l’autre un bloc informe, celui du passé, écrasant toutes les Å“uvres sans approche linéaire, séquencée ou hiérarchisée.

Plusieurs raisons l’expliquent, au premier plan desquelles la désynchronisation des progressions disciplinaires parallèles en Lettres et en Histoire et une approche universalisante des objets littéraires qui leur retire toute singularité historique. Voltaire s’engage contre le fanatisme de même qu’Hugo s’engage contre la misère. D’autres raisons s’ajoutent à celles-ci : le traitement de l’Histoire dans les nouveaux genres littéraires, comme les sagas de l’heroic fantasy qui reposent sur le brouillage et l’hybridation des formes, le régime de muséification dans lequel on installe les œuvres littéraires et artistiques du passé ou encore l’éloignement inéluctable des jeunes générations des cadres de référence d’œuvres comme celle de Camus ou de Sartre, perçues jusqu’à une date récente comme centrales et modernes. » Conséquemment, les œuvres sont perçues comme « séparées du réel et des pratiques sociales ».

Et que dire de « l’effacement de la figure de l’auteur » ? Cet effacement, « envisagé pour des raisons théoriquement valables, prive les adolescents de figures littéraires médiatrices et les expose à les chercher ailleurs. Dans leurs pratiques de lecteurs, ils ne développent quasiment aucune démarche d’appropriation personnelle et collective. On suivra donc volontiers Florent Coste dans Explore, investigations littéraires [3] pour qui l’entrée par les codes littéraires – catégorisation par genre, choix de textes (trop) typiques, réduction de l’œuvre à des procédés esthétiques – réduit les compétences du lecteur dans son appropriation et son questionnement des œuvres. »

« À l’inverse, écrit Mouttapa, quand on privilégie les entrées anthropologiques qui enracinent à nouveau textes et œuvres dans l’histoire humaine, le statut même de l’histoire littéraire devient plus stimulant. Il s’agit alors de comprendre, à travers une époque et dans des contextes variés, les usages vivants de la littérature : les expériences de vie qu’elle procure (sensibilité, imaginaire, idéation) ; les nouveaux contextes qu’elle produit par le changement des modes, des sensibilités et des valeurs ; la démarche de connaissance et l’unité des savoirs qu’elle permet ; sa capacité à transmettre. L’enjeu est bien de concevoir la création littéraire comme un geste et non comme un texte.

On veut ainsi construire une histoire littéraire plus incarnée, excédant le seul domaine littéraire pour s’ouvrir sur tous les autres domaines du savoir, repolitisée puisque repensée comme action sur une société et une époque, et comme pouvoir à travers les nouveaux langages et la mémoire qu’elle permet. […] »
Oui, « [u]n mouvement littéraire et culturel n’est pas un fossile que l’on retrouve au bord du chemin, la seule preuve du passé, mais un futur encore vivant et palpitant, capable d’ouvrir des perspectives et de faire frissonner. »

[1] Paris, Bertrand-Lacoste, Toulouse, CRDP Midi-Pyrénées, collection Didactiques, 1993.
[2] Nouvelle Revue Pédagogique lettres lycée, numéro 81, septembre 2018.
[3] Paris, Questions théoriques, collection Forbidden beach, 2017.

19 décembre 2018

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 premiers signataires 3/6

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages… [Lire/voir la 2e livraison

P É T I T I O N N° 3

Soyons clair : personne ne m’a proposé de signer cette pétition démagogique sinon j’aurais refusé net.

Wiem Thamorgy • Pattak Ilovine • Balassina Obaick-Lorels • Jovel Minabens • Slippo Fraxi • Lodia Vichenskaïa • Nabeige Bohellecq • Golia Obuerte • Lossian Gachachon • Robienne Brigado • Hibolda Manigrubis • Elgass Choléant • Baal-Bozi Bouganda • Touan Guels-Hochain • Abenji Ostema • Gurcelle Roudek • Ulan Bortel • Gummi Tigeon-Layer • Otar Phinon • Pilan Leredressé • Battie Ogueldom • Elmat Leporo • Judabbé Groski • Vahina Labassini • Thélang Siung-Si • Poldi Fhers • Dol Assarmantière • Igness Legessi • Gald Frackenzimmer • Buthar Lesquillon • Labirinia Elcarkos • Bo-Larsen Chaudin-Vontribard • Okito Pho-Pnem • Mélagie Lems • Rim Juffa • Slove Courby-Dalière • Astel Bolossi • Hichaëlla Lebecchi • Bilo Melvini • Ran Vactor • Ladaphile Golestéac • Albadoncq Merrens • Sikko Molenjidi • Atonin Chonf • Mola Doubbi • Larchen Felder-Strasseg • Elnatt Maublot-Vouders • Timor Vellan • Sabirina Lepolong • Katten Melsir • Jong-Ji Fouang • Gorett Whoodenball • Eltria Firminier • Abadaras Cuellos • Thêt Phong-Nin • Laz Batti • Massane Tanche-Livat • Ayrlag Scholldagonzie • Yogan Quarta • Gineuse Minauvadier • Arys Thoti • Davielle Gassapault • Arten Oflesh • Gor Pochenko • Olassie Ruel-Tacotaing • Milette Nadigniter • Loven Jeudin-Lemar • Houry Gapoussant • Abetta Clucci • Larius Coffier • Amarybia Besmuthi • Areg Racassin • Lesmer Traffel-Oder • Ozenia Rungissel • Médric Garons • Elvaise Lavalat-Drocher • Adlita Morani • Basser Charam • Varianina Lundigo • Rouz Machella • Dacain Belgomian • Adouane Belmissa • Cassie Saulucet • Gilburce Dofhenbourg • Assil Speckia • Garanne Brousselain • Derza Jussou • Bhel Jolys-Fishang • Lauzanne Cerfatier • Vieto Balassini • Kfé Sousso • Elzat Pliffel • Ragid Lagoumir • Uesha Tabot-Laburet • Oreggio Danti • Émissa Dallenberg • Ress Tizol • Adoriel Narranty • Estif Ratouni • Gervis Lebarnagel • Poz Ploovers • Elki Laffia • Bobin Vonz •

13 décembre 2018

[Chronique] Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), par Christophe Stolowicki

Laure Gauthier, Je neige (entre les mots de Villon), Lanskine, novembre 2018, 72 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-71-7.

Une langue court, non la prétentaine non l’aubaine, non l’écorce mais l’aubier. Entre les mots de Villon je ne reconnais pas la voix de Villon tant une neige drue, à pénétrants flocons, l’a traduit en contemporain – tant un cours érudit sinueux, fourmillant, torrentiel arrêté, non sur image se ramifie, émarge aux lisières, de lectrice assidue, dissolue. Reconnaît-on la voix de Rimbaud dans ses lettres d’Abyssinie ?

Sa voix non, voix 1, voix 2, voies sur berge, « Un poète seul dans l’auberge ? », un mire a beau épandre son art sur la scène, l’art guérisseur de Celan, d’Apollinaire, de Rimbaud – Villon si fondateur qu’en lui tous nos poètes ont mêlé leurs échos. C’est en ce fluide dans l’alambic que Laure Gauthier (« Pas de flammes divines / Ni de vin métaphorique / Pour la grosse margot / Elle inspire les lais / Pas les divans ») distille son vin de lierre, recrachés les extraits de mandragore dont elle s’est fait la bouche. Œnologue de grands écrus, portée sur le livresque de l’ivresse.

Sans une onde de complaisance médiévale. À contre-langue Villon ne déteint pas mais diffuse.

Son cas ravage qui un siècle et demi après lui, également querelleur, de surdon fraternel fut coupé court à l’identique. La voix de Villon qui d’entre les répons émerge à présent et se déporte en d’intempestifs décalages et du gibet se rit – à force de « secouer le cocotier des préséances à coups de huitains » est celle de Laure la bien prénommée dont les corps qui se lient en ses lais s’élident « en place de grève » lente, dans « les rues de la ville » de son amour à qui chacun peut parler.

« Laisser bruisser le mouvement / entre / les mots » ; « distribuer ce qu’on n’a pas avant de perdre ce que l’on est / vider la phrase de son sang avant qu’ils ne l’attrapent ». Faussaire sororale piper le dé d’envoi à « Prince glaïeul aux ances roncies ». Traquer le diffus, dérober l’inaugural, délasser dans un théâtre de voix pensantes l’impensé parler premier. De celui qui de rondeaux et dictons nous a légué l’haleine mouiller le vin de fraises et pourpoints. Où sont les neiges d’antan bousculer la congère. Consigner en faits divers le fait d’hiver. Passer en boucle de boustrophédon le microsillon des ballades. Ne pas garder en bouche une motte, une note de terre. De ses blue notes ébarber le blues à la française. Au droit de la falaise prosaïser l’avers. Maîtresse d’œuvre de fluidité.

Il y a en Villon du masculin pluriel, pas une once de femina. Celui qui dans son bourdeau passe en revue tant Flora la belle Romaine appelant du pied Jeanne, la bonne Lorraine / Qu’Anglois brûlèrent à Rouen, que belle Gantière et gente Saucissière […] Ne que monnoie qu’on décrie provoque de tierce en quarteesquive et dérobade et retour en neige d’une poète du vingt-et-unième siècle en son premier quartier. Bravoure à Laure Gauthier d’avoir pris aux cheveux ce pendu déjà mûr dans sa Cythère natale ; de l’adapter en traductrice virtuose dans la langue de la maison d’en face, pour que la neige passe entre les mots.

« Ne pas interpréter la sueur du vers […] Ne pas recueillir l’exsudation des strophes comme du miel. Non, plutôt chercher la neige avant la neige, lorsqu’elle se condense encore dans le nuage, encore hybride entre eau et vapeur ». Acquiescer aux « coups de rame grammaticaux qui donnent autant de coups de pied dans la fourmilière de l’usage. » Suivre « dans la dernière ballade du Testament […] Villon [rimant avec] souillon, tourbillon, pavillon ou encore haillon » : celui de toutes les déjections, « strophes baignant dans la salive, la merde et les larmes », qui du « nom du père adoptif […] colmata les brèches d’absence pour permettre à François d’aller dans l’onde et trouver ses mots à contrecourant » ; celui, joutant de son patronyme d’emprunt, qui de l’atrocité des Coquillards, de « tout le commun [de la fosse commune] fait du propre, pour l’encrer dans l’histoire des lettres ». L’entendre, « coupant les cordes des guitares arrachées aux ménestrels faire résonner la caisse de bois de l’instrument pour en sortir un son inouï », Elvin Jones à sa forge de vulcanisé ; ou « mettre ses images en branle en ôtant au dicton le “on”, coller le je, et faire crisser l’ensemble » ; « en ces chutes de strophes qui sont autant d’anti-rondeaux », « à pas de côté dans les flaques de la langue ».

Admirer Laure critique déneigeant, ramassant à la grande cuiller ce qu’à la louche, poète floconneuse elle a semé de blanc. Sa chronique se déboîtant en poème, emportée par l’influx.

Je connais tout, moi excepté. Mais. Tant crie-t-on Noël qu’il vient.

9 décembre 2018

[News] News du dimanche

Les Libr-lecteurs continuant à offrir des livres contre vents et déments, on pourra trouver des suggestions de lecture dans toutes nos NEWS… Tout de même, une nouvelle sélection Libr-7. On pourra même découvrir des extraits des livres reçus « en lisant, en zigzaguant »… Et ne manquez pas non plus nos Libr-événements (Prigent, revue Catastrophes…).

Libr-événements

â–º Christian PRIGENT vient de recevoir son grand Prix de la poésie remis par l’Académie Française : le poète seul face aux habits verts…

â–º RAPPELS : l’Exposition Novarina à Thonon s’achève ce samedi 15 décembre ; celle sur la poésie numérique à Paris reprend le 12 janvier.

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Libr-7 : LC a reçu et recommande…

â–º Béatrice BRÉROT, La Suite infinie du monde est dans le colimaçon, Plaine page, coll. « Calepins », 98 pages, 12 €.

â–º Viviane CIAMPI, Du bleu autour, Plaine page, « Connexions », 68 pages, 10 €.

► Guillaume CONTRÉ, Discernement, éditions Louise Bottu, 120 pages, 14 €.

â–º Tarik HAMDAN, Rire et gémissement, Plaine page, « Connexions », 80 pages, 10 €.

â–º Claudie LENZI, Les Possibles, Plaine page, « Calepins », s. p., 10 €.

► Bruno NORMAND, Les Extrémités, Lanskine, 88 pages, 14 €.

â–º Nicole PEYRAFITTE, LandscOpe, Plaine page, « Calepins », 42 pages, 10 €.

En lisant, en zigzaguant…

► Véronique Bergen, Tous doivent être sauvés ou aucun (éditions ONLIT, automne 2018) :
« Ce n’est qu’au prix de la mort de l’homme que la planète aura chance de survivre ; la sélection naturelle cosmique exige son éradication »…

► Béatrice Brérot, La Suite infinie du monde est dans le colimaçon :

► Tarik Hamdan, Rire et gémissement :
« La peur
Fabrique des esclaves

L’argent
Fabrique des esclaves

L’espoir
Fabrique des esclaves

L’amour
Fabrique des esclaves

Toutes les religions
Fabrique des esclaves

Les idées
Fabrique des esclaves

Le pouvoir
Fabrique des esclaves

â–º Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines (P.O.L, novembre 2018) :
« Nous voulons vivre où ça chauffe. Où ça bouillonne. C’est notre volonté. Personne ne peut contredire cela. C’est une volonté commune de bouillonner. Que tout le monde ait tout le temps chaud. Chaud à en crever même ».

â–º Boualem SANSAL, Le Train d’Erlingen ou La Métamorphose de Dieu (Gallimard, août 2018) :
« Dis-moi comment, partant d’une situation normale, nous sommes arrivés à ça, marcher sur la tête comme des poireaux ? » (p. 27).
« La seule digne et grandiose réponse à la fin du monde est de se taire, de relever le menton et de vivre l’air de rien » (34).

[News] Colloque international ENS : les écritures du JE dans la langue de l’exil

Colloque international organisé par Isabelle Grell-Borgomano (ITEM) et Jean-Michel Devésa (Université de Limoges), du vendredi 14 au dimanche 16 décembre 2018 à l’ENS Paris (45, rue d’Ulm 75005 Paris).

Interroger « l’écriture translingue de soi » (Alain Ausoni) est devenu indispensable dans un monde de plus en plus multiculturel, par choix, mais le plus souvent par nécessité.
Le colloque souhaite approcher cette question par une résolution double :
Laisser la parole à des écrivains actifs, vivants, afin d’échanger concrètement autour de leur création dans la langue de leur pays d’adoption, et prendre plus de recul avec des chercheurs spécialistes d’autres auteurs translingues dont la langue de l’enfance aura dû se mêler à la langue de la pensée (engagée). Nous nous attellerons donc à une re- ou déconstruction de l’idée de la langue comme propriété, mais à penser LA langue comme siège de l’individualité. Pour les premiers, vous partagerez ici la réflexion d‘auteurs nord-africains tels Abdellah Taïa (Maroc), qui a dû quitter son pays pour « délit » d’homosexualité et qui s’engage aujourd’hui ouvertement, en langue française, pour plus de lucidité dans sa terre d’origine, ou la dramaturge et auteure Darina al Joundi (Liban), ainsi que l’écrivaine et scénariste turque Emine Sevgi Özdamar qui ont fui leur terre et leur langue pour mieux la rendre, haut et fort, dans leurs ouvrages respectifs rédigés de manière translingue, donc « étrangifiée », ce qui signifie en mélangeant la langue, les sensations linguistiques et interhumaines de l’enfance avec la langue libératrice de la terre choisie. Ce qu’ils vivent dans l’acte de création est ce qu’on nomme le code-switching qui désigne une alternance de deux voire plusieurs langues au sein d’un seul ouvrage.
D’autres écrivains sud-africains tels Beata Umubyeyi-Mairesse et Mukasonga (à travers une spécialiste) évoquent la nécessité de parler pour redonner parole à leurs familles rwandaises. Les auteurs africains de la diaspora Sami Tchak et Théo Ananissoh ouvriront un dialogue sur le (non)choix de changer sa langue maternelle en langue quasi universelle, le français.

Beaucoup d’auteurs de générations différentes et d’ailleurs distingués par la par des prix, ont choisi l’Allemagne comme pays d’accueil, tels la japonaise Yoko Tawada (invitée au Salon du livre de Paris), la vietnamienne Linda Lê, Emine Sevgi Özdamar (Turquie), Dagtekin Seymus (Kurdistan), et, avant eux historiquement, traqués pour cause de leur judéité, l’auteur tellement vivant George-Arthur Goldschmidt (Allemagne-France) et Raymond Federmann, décédé il y a peu de temps et qui avait élu les Etats-Unis pour écrire l’indisible. S’ajoutent plus récemment l’auteure et traductrice de Peter Handke, Elfriede Jelinek et alii, Anne Weber qui, elle, comme Goldschmidt et Tawada, s’autotraduit.
D’autres auteurs préfèrent parler de cette nécessité d’écrire la vie à travers d’autres voix, vivant quotidiennement leur diglossie, que la leur, avec lesquels il y a parfois identification, tels Sarah Chiche qui évoque ici sa fascination pour la faille dans l’écriture de la langue du JE de Pessoa, Claire Legendre (Ancienne pensionnaire de la Villa Médicis, lauréate de la Fondation Hachette Jean-Luc Lagardère) avec Fernando Arrabal et Linda Lê s’interrogera à propos de Norman Manea et déconstruisent ainsi l’idée du monolinguisme comme base pour écrire vrai.

Programme

VENDREDI 14 DÉCEMBRE, APRÈS-MIDI : 14.30 – 18.00
SALLE CELAN
« Perspectives théoriques et critiques appliquées » (Modération : Isabelle Grell-Borgomano)
14.30-14.45 Ouverture : Isabelle Grell et Jean-Michel Devésa
14.45-15.15 Alain Ausoni (ENS-Paris, France/Université de Lausanne, Suisse), « Je après d’autres : affiliations littéraires et dialogues d’exilé·e·s dans les mémoires d’outre-langue »
15.15-15.45 Faure Alexandre (Doctorant, Université de Rennes 2, France), « Les Langues de l’exil : écriture du reste »
Pause
16.00-16.30 Dagtekin Seyhmus (Écrivain, Kurdistan-France), « Comme on changerait de monture en cours de route »
16.30-17.00 Sarah Chiche (Écrivain, psychanalyste, Paris), « ‘Je ne suis rien’. Exil de soi et hantises dans le livre de l’intranquilité de Fernando Pessoa »
17.00-17.30 Darina al Joundi (Écrivaine, dramaturge, actrice, Liban-Paris), « Prisonnière de l’exil »
17.30-18.00 Discussion

SAMEDI MATIN : 9.30 – 12.45
SALLE CAVAILLÈS
« Voix (croisées) africaines » (Modération : Lori Saint-Martin)
9.30-10.00 Beata Umubyeyi-Mairesse (Écrivaine, Rwanda-France) : « Comprendre le je, dire le nous : élaboration d’un récit singulier entre français et kinyarwanda »
10.00-10.30 Marie-Claude Hubert (Université de Lorraine, France), « Mukasonga, (se) réfléchir dans l’histoire »
10.30-11.00 Karen Ferreira-Meyers (University of Eswatini), « L’Autofiction historique de Vamba Sherif : réécriture en langue étrangère »
Pause
« Se perdre ou se trouver dans la langue de l’A/autre » (Modération : Jean-Michel Devésa)
11.15-11.45 Lori Saint-Martin (Écrivaine, Université du Québec à Montréal, Québec), « Ma Vie entre les langues »
11.45-12.15 Table ronde : Les Écrivains africains de la diaspora et leur(s) langues : Sami Tchak (Togo) et Théo Ananissoh (Togo)
12.15-12.45 Discussion

SAMEDI APRÈS-MIDI : 14.30 – 18.15
SALLE CAVAILLÈS
« Se dire en terre(s) d’islam » (Modération : Sylvain Bureau)
14.30-15.00 Arnaud Genon (Écrivain et critique, Allemagne), « De la langue du pouvoir au pouvoir de la langue : les différents ‘je’ d’Abdellah Taïa »
15.00-15.30 Abdellah Taïa (Écrivain, scénariste, Maroc-Paris), « Manger ou ne pas manger, écrire ou ne pas écrire »
15.30-16.00 Fadoua Roh (Doctorante, Université de Paris IV-Sorbonne), «L’Œuvre d’Abdellatif Laabi ou le moi ‘exilé’ marocain »
Pause
« La Difficulté d’être translingue » (Modération : Arnaud Genon)
16.15-16.45 Sylvain Bureau (Université fédérale du Paraná – Brésil), « L’« Écrivivance » de Conceição Evaristo ou l’autofiction contemporaine des femmes brésiliennes »
16.45-17.15 M’Raim Malika (Université Ibn Khaldoun, Tiaret, Algérie), « Écriture et mise en scène du ‘je’ chez la romancière Assia Djebar»
17.15-17.45 Houdu Lucie (Doctorante, Paris 3) : « Un Je toujours entre deux langues : Tony Harrison et l’écriture poétique de l’exil »
17.45-18.15 Discussion

DIMANCHE MATIN : 9.30 – 12.45
SALLE CAVAILLÈS
« Du choix de la langue du pays d’accueil » (Modération : Nurit Levy)
9.30-10.00 Claire Olivier (Doctorante, Université de Limoges, France), « Agota Kristof et les ‘langues ennemies’ »
10.00-10.30 Dirk Weissmann (Université de Toulouse – Jean Jaurès, France), « La Langue de l’Europe, c’est le plurilinguisme — Yoko Tawada et l’identité européenne »
10.30-11.00 Entretien d’Isabelle Grell avec l’auteur Anne Weber
Pause
11.15-11.45 Martina Wagner-Egelhaaf (Université de Münster, Allemagne) : « Autofiction et multilinguisme chez Emine Sevgi Özdamar »
« Fuir l’horreur pour la dire et l’écrire » (Modération : Dirk Weissmann)
11.45-12.15 Nurit Lévy (Université de Lille, France), « Raymond Federman dans l’entre deux langues. Étude de La Voix dans le débarras/The Voice in the Closet »
12.15-12.45 Georges-Arthur Goldschmidt (Écrivain, Allemagne-France)

DIMANCHE APRÈS-MIDI : 14.30 – 17.45
SALLE CAVAILLÈS
« Le Fil assumé ou dénié de l’exil » (Modération : Romuald Fonkoua)
14.30-15.00 Rania Fathy (Université du Caire, Egypte), « La Trilogie de Gulpérie Efflatoun Addalla : l’exil de la langue ? »
15.00-15.30 Nathalie Segeral (University of Hawaï, États-Unis), « Exil, langue maternelle et (non-)maternité dans Une Autobiographie allemande de Cécile Wajsbrot et Hélène Cixous »
15.30-16.00 Linda Lê (Écrivaine, Vietnam-Paris), « Hors Je. À propos de Norman Manea »
Pause
« De l’exil, des langues et de leurs poétiques » (Modération : Karen Ferreira-Meyers)
16.15-16.45 Romuald Fonkoua (Université de Paris IV – Sorbonne), « De la langue comme pré-texte : petite histoire d’un faux malentendu francophone »
16.45-17.15 Claire Legendre (Université de Montréal, Québec), « La Poétique de l’exil dans l’œuvre autofictionnelle de Fernando Arrabal »
17.15-17.45 Discussions

7 décembre 2018

[Recherche] Cerisy Novarina : les quatre sens de l’écriture 2/2 (14-17 août 2018)

Peu avant que ne se mette en place la préparation du volume des Actes, voici le dernier volet de présentation de cette manifestation inédite. [Lire/voir/écouter le volet 1] [Lire l’ouverture]

Au plan artistique, cette seconde partie du colloque de Cerisy débuta avec un Leopold von Verschuer biface qui nous fit voir rouge dans son « Monologue d’Adramelech » loufoque, et se termina par un tonique « Ã©loge du réel » (Sourdillon/Paccoud) – de la meilleure des façons qui soit, donc.

Des six séances de travail se dégagent, entre autres, ces quelques lignes de force et interrogations.
Les quatre sens de l’écriture sont au principe de l’intranquillité, de ces mouvements tourbillonnants qui conjurent l’angoisse de l’immobilité et constituent une rhapsodie, des multiples déterritorialisations et dépassements des limites, des tensions vers l’altérité et l’animalité – celle-là même qui habite les acteurs… Éric Eigenmann, quant à lui, met en regard les quatre sens de l’écriture et les quatre temps du respir. Reste, pour Céline Hersant, une extraordinaire inspiration : la découpe du territoire de/dans l’Å“uvre.
Terminons sur deux questions fondamentales : quelle place pour le silence dans un univers saturé ? Comment traduire un auteur réputé illisible ?

Extrait de la conclusion,
par Marion Chénetier-Alev et Fabrice Thumerel

Après une semaine intense, voici venu le moment de ressaisir les fils d’un colloque placé à l’enseigne de la générosité et de l’hospitalité – des hôtes comme de l’auteur, des acteurs et musiciens, des intervenants et participants. La ferveur et la bonne humeur qui ont marqué cette semaine sont à l’image d’une Å“uvre dynamique et multiforme (théâtre, poésie, essai, peinture…) : réputée illisible parce qu’elle nous dépasse, elle nous arrache à notre tranquille humanité, à notre commode immobilité, pour nous entraîner dans un tourbillon de signes et de formes, dans un espace polyphonique et polymorphique animé par une perpétuelle tension entre parole et silence, humanité et animalité, vide et plein, représentable et irreprésentable, visible et invisible, respirable et irrespirable, fini et infini, même et Autre…

L’œuvre constituant un espace anthropoclastique, c’est habituellement en notre cella – dans notre espace du dedans – que nous la vivons ; l’ambition du Cerisy Novarina qui vient de s’achever était de la faire exister dans une agora Novarina. Rien moins que cela. Ainsi avons-nous arpenté le Novariland par monts et par vaux, des premières pièces à Voix Négative, en passant par La Loterie Pierrot, les écrits poétiques et théoriques ; parcouru les impossibles territoires novariniens en tous sens, ou plutôt en quatre sens, cherchant un « sens à l’arraché », une quadressence du cercle, une respiration, un vide, un silence, une musique, des rythmes, des (dis)harmonies…

La réussite et la chance de ce colloque auront été de faire se répondre chaque jour les analyses et les artistes ; les exposés d’un côté ; de l’autre les lectures et les performances, de Valère, de Marcon, de Léopold, d’Agnès, des musiciens ; d’un côté le chercheur universitaire – de l’autre côté le chercheur acteur ; d’un côté les penseurs assis ; de l’autre les penseurs debout.
Pour le volume qui paraîtra, nous formons le souhait que ce mouvement salutaire débouche sur une liberté de ton et une dynamique novarinienne visant à renverser les idoles.

Synopsis

Séance 7 : Tourbillons novariniens
â–º Laure Née : « Novarina – L’intranquillité » ;
â–º Marco Baschera : « Comment faut-il lire les textes théâtraux de Valère Novarina ? »

Séance 8 : Parole et silence dans l’espace novarinien
â–º Avec Leopold von Verschuer, retour sur le spectacle « Le Monologue d’Adramelech : auto automaticus » :

â–º Olivier Dubouclez : « « Un vide est au milieu du langage ». Valère Novarina et le sens de la prière.

► Lecture de Valère Novarina : prologue du Drame de la vie

Séance 9 : Novarina en langues
â–º Leopold von Verschuer (Allemagne) : « Traduire les listes » ;
â–º Angela Leite Lopes (Brésil) : « Traduire, penser, jouer. Valère Novarina et son vivier des langues » ;
► Zsofia Rideg (Hongrie) et Yuriko Inoue (Japon) nous ont fait part de leur expérience de traduction.

Séance 10 : Passages novariniens
â–º Éric Eigenmann : « Novarina : les quatre sens du respir » ;
â–º Patrick Suter : « Une écriture frontalière ».

Séance 11 : Expériences scéniques

â–º Louis Dieuzayde : « Faire l’animal. Quelques sorties de route de l’humanité dans le jeu d’acteur novarinien » :
â–º Rafaëlle Jolivet Pignon : « De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve de l’épreuve du bac théâtre ».

â–º Soirée : « Ã‰loge du réel », textes de Valère Novarina, Christian Paccoud (accordéon) et Agnès Sourdillon (voix).

Séance 12. Arpenter l’œuvre : territoires et frontières
â–º Céline Hersant : « « Espace es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens.

6 décembre 2018

[Texte] Daniel Pozner, Elle se moque des interruptions

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 21:42

« Ã§a tourne ça tourne ça tourne »… dans les ritournelles pleines de fantaisie que nous propose Daniel Pozner : c’est que la poésie, comme la révolution, se moque des interruptions

(…)
La chamade
La révolution
L’écume
Morceaux choisis
L’étagère
La jetée
Camion
Pierres
Ferrailles
Bec humide
Triant de la pointe du pied
Distraitement
Efforts superflus
Regrets inutiles
Voilà
Inattendu
Après la sieste
Près du fleuve
Zone indécise
Sauvage un peu sauvage
Elle filme des flaques
Ombres
Mouettes
Le sable
Nos tonnes
Vois-tu ?
Plongeurs
Semaines paires semaines impaires
Papillon crasseux
Sur-place
Brou des finauds
Fumasse
Des suaves
Léchés
Poisson brillant
Grisou
Grisou
Prolixes tachetés
Je redis parenthèse
Dis n’en dis pas trop
Une troisième fois
Redis retourne rature
Ronces à hauteur du premier étage
Une tuile a glissé
Ça tourne ça tourne ça tourne
L’écume
Des flaques
Des phrases
Pas tant
Peut-être
Levé du
Pied gauche
Å’il ouvert
À demi
Le verglas
Laissez-moi rire
Mécanique des foules
Champs de roses
Tourne tourne
La greffe elle
Ailleurs
Lacets défaits
Elle se moque des interruptions
(…)

4 décembre 2018

[Chronique] Olivier Domerg, En lieu et place, par Christophe Stolowicki

Olivier Domerg, En lieu et place, postface de Michael Foucat, L’Atelier contemporain, juin 2018, 142 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-69-8. [Après Guillaume Basquin, c’est au tour de Christophe Stolowicki de rendre compte de ce livre fascinant].

La photographie de couverture (de Brigitte Palaggi), d’un fauteuil (de jardin public ? de café attenant ?) campé sur les pavés déserts de ce qu’on imagine une place, annonce la couleur (en sépia & sépia) – d’un surréalisme dans son cliché si entré dans les mœurs sinon désuet, qu’un parti pris des choses le bouscule négligemment, le chosifie, Dali revu par Magritte.

Olivier Domerg incarne à l’imperfection dans la poésie contemporaine le retour en grâce du décrit, du narré sur le motif, du gravé dans l’œil intérieur autant qu’externe, dans l’œil doté des vertus de l’oreille, dans l’œil vertigineusement éveillé. Il est un Ponge qui éponge la sécheresse de son devancier. Tant dans les circonvolutions carrées de New York que cérébrales de la Sainte-Victoire, il est un Van Gogh à Cézanne, un hyperréaliste fougueux, un voyant visionneur dans son viseur happant à tours de langue la nature tant citadine que cyclopéenne paysagée.

Est venue l’heure de théoriser un peu (si peu) le thésaurisé (en vingt-sept ans) à foison d’or ni car, de jaser, de jazzer en Argonaute d’une mer intérieure, urbaine ce coup-ci.

D’envergure titanesque un petit chose adresse aux choses sa « supplication muette », en la cause de la cause qui les a faites choses. En quinze mouvements et un final entrecoupés d’oratorios, « la liesse est cuite », la messe amissa est au nord d’une boussole hors sol. À Charleville-Mézières ou à Nevers, any never hors de ce monde. Comme carrefour aboli exponentiel la place met en place « En premier lieu, le lieu. / En second lieu, le lieu » – comme tout immobilier qui se respecte et la Ville et fort peu ses clients vante en premier le site, en second le site et en son tout la situation, la si tue action.

(Nevers fausse piste, autre fief du duc Gonzague qui a fondé Charleville en 1606.)

Où théorisation est fête de l’esprit, appelant prose sur prose, et quelques départs de poème ou chutes en parachute ouvert à bout touchant. Où théories procèdent et processionnent à grands écarts de ce qui a désormais remplacé la philosophie. La verve lettrée de Domerg si contagieuse que d’yeuses dépeuplée la Ville à ses lecteurs anime une langue détourée à sa main d’un siècle à pognes.

Il en est de plus célèbres, munificentes ou condamnées. Celle de l’étoile sur une poitrine juive. Pourquoi s’étendre sur le hasard (résidence d’écriture) qui a conduit Domerg à élire cette place Ducale en Ardennes, en pente de sa prison à son palais fictif, lyre de ses élytres à soulever la chitineuse carapace – cela seul qui importe emporte sa vision sur tapis volant en son fébrile lieu.

De cette place dans son placet en quête « moins des virtualités géométriques que de celles, plus impures et disharmoniques, de la métrique “moderne” ». Développant en coda d’une démonstration visuelle et sonore lourdement, répétitivement rimée, en performance du contraste maximal obtenu entre l’abstrait d’équation et le dispositif verbal – d’abyme en abyme une poétique de la plus intense poésie.

Fort de la liberté de désécrire comme on déconstruit (« la place, qui enjambe un bras du fleuve […] la phrase n’a que faire des lois de l’anatomie, elle se soucie, en revanche, beaucoup plus de la syntaxe de la Meuse »), désécrire superlatif de décrire qui convulse le frelaté de relater et met dans sa poche Michel Leiris ; didactique si ses dactyles ne lissaient l’aire – « au ras du pavé, là où d’autres n’ont cessé de le battre » – ; déhanchant de proses le décalé conclusif en faconde que fécondent ses réticences aux tapageurs musiques et flonflons, et du carrousel « les échos fanés de […] bande-son » ; dans l’opulence en fer de lance d’une Histoire qui tourne court, « pissant de l’intempestif à jet intermittent ou dru », Domerg retourne en chausse de non-lieu toute épithète de poésie.

Maître d’un art nouveau qui à la pointe sèche grave dans l’aigu, humain, trop humain, le paysage minéral et peint à la détrempe de siècles – quatre – le chaos urbain, noyant dans l’eau du bain d’algues d’impacts le pacte social dont s’allège la poésie.

En « instance de l’intense », en « fugue traversière » d’une « clairière de ville », en symphonie de justes outrances au gré d’une respiration – célébrant jusqu’à la cohue automobile (« complexité du bruit […] ralentissements, freinages, brusques arrêts et relances […] / Et aussi ceux couplés […] de ce qui chuinte et crépite […] lorsque les pneumatiques collent à la pierre ; aux ressauts et reliefs nombreux des pavés. / Être devant la place comme devant une p(l)age musicale ») : à force de pianoter, trompeter sur la vue et l’ouïe, illusionniste évacuant la puanteur.

Chantre d’une ville haute surplombant de ses quelques siècles tout « l’anarchitectural contemporain », de son blues il invite à « jouir de l’aire du Temps », à « tutoy[er] la liberté rendue, la liberté montée à crue, la liberté qui rue. »

2 décembre 2018

[News] News du dimanche

Pour terminer l’année en beauté : RV avec Béatrice Brérot ; les invités d’Ivy writers et de l’Escale des Lettres… Stéphane Nowak Papantoniou, Christophe Hanna, le peintre Mathias Pérez…

â–º RV avec Béatrice Brérot : dimanche 16 décembre 17h, Cabaret poétique, avec Cédric Lerible et Kevin Prost (Le Périscope : 13 rue Delandine 69002 Lyon) ; mardi 18 décembre 19h30, Mardis de la poésie, Maison de la poésie Rhône-Alpes (33 avenue Ambroise Croizat 38400 Saint-Martin-d’Hères).

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[Chronique] Sylvain Courtoux, L’Argent est une écriture (à propos de Christophe Hanna, Argent)

Christophe Hanna, Argent, éditions Amsterdam, septembre 2018, 264 pages, 20 €, ISBN : 978-2-35480-177-9.
[Dernier entretien de Sylvain Courtoux sur LC]

â–º Culpa bene…[sic]

Je suis le travail de Christophe Hanna depuis de nombreuses années déjà, je sais que c’est le théoricien/poéticien (avec, aussi, ses amis dans Questions Théoriques, notamment Olivier Quintyn) qui a le plus d’influence aujourd’hui sur moi. Je me sens tout à fait proche de lui et de son travail (je le connais personnellement et il se trouve que j’ai fait partie des personnes interrogées dans le présent livre). Je peux aisément dire que je suis un fan d’Hanna (« de a-ha à Hanna », on pourrait dire, dans mon cas). C’est une première chose. Deuxièmement, dans notre milieu (comme dans d’autres), il y a d’innombrables chroniques qu’on peut dire de complaisance (x écrit un texte sur y, parce que y est le meilleur ami de x, ce genre). Je trouve ça normal (humain trop humain, pour ainsi dire), dans un milieu aussi numériquement petit et fracturé, que les gens se côtoient assez pour devenir proches et/ou amis (ou pas) et, entre amis, on se rend des services (qui sont explicites ou, le plus souvent, pas). Ce sont des pratiques inévitables que parfois moi-même je mets en branle.
Si je puis me permettre, dans cette note : je mets simplement en cause le fait de le dire ou de ne pas le dire.
Comme le thème du « conflit d’intérêt » (conflit, mais aussi népotisme, favoritisme, délit d’initié, corruption, etc.) est devenu plus que prégnant dans les agendas de toutes sortes ces dernières années, il est nécessaire, à mon humble avis, pour la plus grande intelligibilité de tout ce qui s’écrit et se publie, de le communiquer de manière éthique quand c’est le cas. Que ça se sache plutôt que ça reste caché (même si je ne me fais aucun souci sur le fait que ces pratiques, ces « entraides », restent toujours très courantes). C’est donc mon cas ici. Il y a un conflit d’intérêt manifeste entre moi et l’objet de cette chronique — car j’ai intérêt (parce que je suis fan, parce que c’est mon camarade, parce qu’un jour j’ai envie de publier un livre chez Questions Théoriques) à faire progresser le public de Christophe Hanna. Je trouve cela plus sain mais aussi plus démocratique de le dire.

Si on regarde les estampilles, Argent ne serait que le deuxième livre poétique de Christophe Hanna, vingt ans après les Petits poèmes en prose chez Al Dante. Ce qui fait un sacré come back !
Evidemment, c’est une boutade.
Des livres poétiques, il en a sorti trois autres sous l’estampille de La Rédaction. Et il y a deux essais à son nom (dont l’important Nos dispositifs poétiques, Questions Théoriques, 2010). Plaisanterie mise à part, s’il y a bien une chose qui relie l’Argent aux Petits poèmes en prose : c’est le rapport entre le discours, l’action et le réel.

Certes, le discours des autres est un matériau important pour Christophe Hanna et on retrouve cette question dans chacun de ses livres (notablement dans Valérie par Valérie, Al Dante, 2007). L’action, c’est-à-dire le rapport d’une forme de vie à un réel, n’est certes pas l’apanage non plus de l’Argent (notablement dans Les Berthiers, Questions Théoriques, 2012), mais il me semble que depuis les Petits poèmes en prose, la question de l’articulation entre énonciation (discours) et sujet de l’énonciation, et/ou entre vision du monde et forme de vie, n’a jamais été aussi bien traitée que dans Argent. Et puis il faut rajouter quelque chose, c’est un livre très agréable à lire, le plus « pop » de Hanna à ce jour.
Par contre il y a une chose cruciale qui sépare les deux livres : Argent est un « vrai » livre autobiographique, pleinement assumé comme tel. Sans doute le seul de tous les livres de Christophe Hanna à pouvoir revendiquer complètement, totalement ce qualificatif (ses autres livres le revendiqueraient plutôt localement).

Seulement rien n’est simple quand il s’agit d’un livre de Christophe Hanna.
Et c’est pour cela que je l’aime tant.

I.

Argent est le résultat d’une quasi quête (sans jeu de mots) de plusieurs années où Hanna a essayé d’interroger (par courriel ou Skype, mais essentiellement par rencontres en chair et en os [1]) des dizaines de personnes (autour de 200) sur leur rapport ordinaire, quotidien à l’argent (« L’ordinaire du capital » [2] étant le nom de la collection chez Amsterdam où le livre est publié) : ce que les gens gagnent et comment, ce qu’ils dépensent et comment, s’ils se sentent pauvres ou riches, etc., que des questions un peu « touchy », entre problèmes publics et vies privées, et dont la difficulté de mise en œuvre irrigue les récits (avec, par ex, des gens qui ne donnent tout simplement pas suite ou qui ne disent pas grand-chose).

Ce texte peut donc, de prime abord, se lire comme un récit-enquête socio-journalistique à visée statistique (ce que disent bien, par exemple, les noms ou les alias des personnes interrogées, toujours accolées à leur salaire ou revenus, comme, dans mon cas, « sylvain720 » ou le graphique du sommaire qui indique la répartition des différents niveaux de revenus dans le livre). Quand je dis « statistique », c’est surtout pour faire le lien avec les autres livres de Christophe Hanna (les « portraits statistiques » des Berthiers), car le livre a un rapport tout à fait détendu et décontracté, pourrais-je dire, à la méthodologie « scientifique » de l’enquête sociologique ou statistique. Tant mieux pour nous car c’était ça ou un livre beaucoup plus chiant à lire, et, chiant, ce livre ne l’est pas d’un poil (de ma Sukie bien sûr g).

Le texte commence par le récit des rencontres avec les gens aux plus bas revenus (200-400 euros) et se finit avec les personnes qui affirment gagner plus de 4 mille euros par mois. D’ailleurs exactement comme Nos dispositifs poétiques, l’Argent commence avec le récit d’une rencontre avec Christophe Tarkos (Hanna est fan) — et parce qu’il n’a pas pu interroger Christophe Tarkos spécifiquement pour ce livre, Hanna fait acte d’autobiographe. Et l’on chemine, comme ça, de récits en récits (plusieurs récits dans un même chapitre), de revenus en revenus, chaque rencontre ou chaque entretien étant en quelque sorte l’objet d’une « nouvelle » plus ou moins longue, plus ou moins lisible indépendamment des autres, le tout en suivant Christophe Hanna dans le récit de ces aventures, de ces « avenquêtes » (et ce sont véritablement des aventures, car parfois rien n’est simple dans ces conversations).
Chaque texte ou nouvelle s’écrit ainsi : d’abord Hanna nous fait un court portrait de la personne qu’il va interroger, tout en nous racontant le contexte de la rencontre, souvent liée à son activité littéraire : comment elle a été organisée, s’il connait la personne, où l’a-t-il rencontrée, etc. – où l’on apprend aussi dans ce livre qu’Hanna a pu et su parfois donner de sa personne [3]). Puis il y a ensuite le cÅ“ur de la « nouvelle » (cette forme « récitale » et nouvelliste m’a un peu fait penser aux Microfictions de Régis Jauffret) où Christophe Hanna retranscrit, parfois avec guillemets, parfois sans (souvent sans), ce qu’il a gardé des paroles de la personne interrogée. Ou du personnage. Car après tout, les personnes interrogées peuvent mentir, ou ne dire que ce qui les arrange, et que, de toute façon, tout passe par le prisme d’un auteur auquel on fait confiance (c’est le « pacte autobiographique »). C’est en cela d’ailleurs que c’est un livre de littérature et non un ouvrage de journaliste qui irait traquer les non-dits, les mensonges, etc. D’ailleurs, parfois, on ne sait pas très bien qui parle et/ou qui dit quoi (ceci dit on s’y retrouve quand même, ne désespérez pas ! Et je vous l’ai dit, c’est son livre le plus pop !). Un critique (sur Sitaudis il me semble) avait déjà parlé, à son égard, de cette technique de « piratage énonciatif », pour parler de cette façon (c’est ce qui fonde son « style ») qu’avait Christophe Hanna, et qu’on retrouve bien sûr ici, de faire perdre au lecteur le nord du sujet de l’énonciation. Et qui vient sans cesse brouiller la frontière entre ce que dit l’auteur et ce que « disent » ses « personnages », ce qui est certes classique en romanesque mais qui l’est beaucoup moins quand on parle de « non-fiction » à haute valeur référentialiste.

Au tout début de ma lecture, je me suis demandé pourquoi Hanna n’essayait pas de tirer les enseignements globaux de toutes ces paroles, principalement sur un plan politique, et puis en lisant, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout ce qu’il désirait faire ; car pour reprendre une formule de son acolyte Florent Coste, la littérature de Christophe Hanna est un « objet processuel », quasi « collectif », qui s’inscrit dans des faisceaux d’intentionnalités institutionnelles diverses qu’il retravaille de l’intérieur comme le ferait un anthropologue, mais un anthropologue de la littérature.

Il y a tellement de choses qui ressortent de ces portraits qu’il serait difficile de les résumer ou d’en mettre un ou plusieurs en valeur. L’analyse globale politico-sociale que j’appelais naïvement de mes vœux au commencement de ma lecture se retrouve bien souvent, en fait, dans les paroles reprises des personnes (sur l’inégalité des revenus, la « plus-value » par exemple ou sur la vision du monde [4] — on peut noter qu’il n’y a, d’ailleurs, pas que des paroles de « gauche » dans ce livre, notablement chez les gens aux revenus confortables).

Ce qui se lit, en trame, dans ce livre marxien (Marx tendance pragmatiste), c’est que chacun a, en réalité, sa propre écriture de l’argent. Et que cette écriture, ce discours a comme condition de possibilité ce que fait l’argent à une vie (ce que fait l’argent d’une vie) et donc d’un discours. L’argent a cette incroyable pouvoir de produire, de créer un réel (du réel). D’être, en fait, toujours son propre postulat et théorème (comme le capital qui va invariablement à davantage de capital) en y entraînant les discours et en en façonnant les vies, étant une forme de relation sociale (un rapport social). C’est ce que nous a enseigné Marx, il produit des attitudes, des représentations, des imaginaires, des valeurs qui, à leur tour, produisent des formes, des sujets, des vies, des discours qui produisent des positions, des positionnements, des positions de pouvoir — un univers sociolectal. L’argent est une forme de boucle récursive — c’est un ruban de Möbius (sans extérieur, sans intérieur).

II.

Le deuxième aspect de ma lecture est le niveau « autobiographique » (j’en ai déjà rapidement parlé).
Comment le poète Christophe Hanna négocie-t-il (socialement, matériellement) le devenir forme de son livre. Comment l’argent devient, ici, un générateur d’échanges pour l’écriture de ce livre (toujours l’argent comme écriture).
On suit littéralement l’auteur dans sa lutte pour faire exister les rencontres, et après les rencontres, les entretiens, et faire face au quotidien, tout en enchainant les interventions publiques pour rendre visible son travail.

Bien sûr les récits de ce livre se constituent presque entièrement autour des rencontres-entretiens, et de ce qu’elles impliquent dans/pour la vie de l’auteur (voyager, trouver de l’argent et payer ses factures), mais il y a, au moins, deux passages dans le livre, où le récit purement autobiographique prend le pas sur les considérations contextuelles des enquêtes et des dits des enquêtés.

A la fin du livre, Christophe Hanna nous plonge dans les suites judicaires de deux affaires dans lesquelles il se trouve malheureusement impliqué : 1. une agression physique et un vol glaçant à Lyon de la part de deux jeunes en janvier 2014 (l’agression, la plainte qui a suivi et le passage au tribunal occupe, et ceci de manière véritablement poignante, quasiment toute la fin du livre). Et, 2, moins grave judiciairement mais bien plus kafkaïen, les problèmes qu’il a avec une Université qui ne l’a pas payé pour un travail de jury et qui, malgré ses nombreuses sollicitations, refuse toujours de le faire. Comme souvent chez lui (il le fait avec plusieurs intervenants aussi), il nous raconte ces mésaventures documents à l’appui (photographies, courriels, courriers administratifs – il y a notamment quasi l’entièreté du procès-verbal qu’Hanna a déposé lors de son affaire d’agression de 2014 (p.214-222).
Un écrivain non-autobiographe n’aurait pas le souci de la preuve comme il l’a lui.
Cet aspect autobiographique est à la fois poétique et méta-poétique.
Formellement (enquête, récit de l’enquête, mais sans « poétismes » et avec une forte teneur en littéralisme [5]), mais aussi par son contenu (concret, ordinaire, référentiel), ce livre est un guide : je veux dire que pour moi il représente tout à fait ce que peut être une poésie expérimentaliste du réel en ce début de siècle.

III.

« Le problème n’est pas d’où vient l’argent. Il est de savoir ce qu’implique, pour l’artiste, d’accepter cet argent : non seulement les comptes qu’il doit rendre à ceux qui le financent mais aussi le contexte dans lequel l’œuvre se trouve dès lors insérée – les financements et les partenaires donnent une couleur aux Å“uvres et aux gestes » (p. 51)

L’argent est donc constamment au cœur de ce livre, que ce soit le problème de l’auteur ou de l’un de ses interlocuteurs. Mais il y a un monde qui est un peu plus touché, raconté que les autres, c’est le monde littéraire.

Page 148 : « […] selon lui, ce qui constitue le cœur véritable du livre, qu’il définit devant moi comme la manière dont le champ littéraire s’institue avec les médiations de l’argent. »

Et ce sera pour moi mon appréhension favorite de ce livre (celle qui m’intéresse le plus, aussi en ma qualité de poète moi-même). C’est le niveau « institutionnel ».
Car chacun devrait le savoir : la littérature est un sport (de combat) collectif (où tout le monde est en relation avec tout le monde et où chacun peut être le « personnel de renfort », selon l’expression d’Howard Becker, de quelqu’un).

Petit aparté. J’écris ces lignes alors qu’hier et avant-hier, il y a eu le premier week-end de mobilisation des « Gilets Jaunes ». Je comprends ce mouvement car moi-même je vis chichement, frugalement, avec des fins de mois difficiles (qui commencent de plus en plus tôt) et un sacré manque de considération (que j’essaie d’enrayer par l’écriture). Cette « France Périphérique », qui ne se sent pas vraiment représentée, ni écoutée, qui se sent surtout déclassée, j’en viens et je dirai que même j’en suis toujours (malgré mes grandes espérances — Charles Peguy dans les premières phrases de L’argent n’écrit-il pas : « tout est joué avant que nous ayons douze ans »). Et même si on pourra toujours arguer que c’est un mouvement « poujadiste », « réac’ », « arriéré », etc. (les grands médias s’en donnent à cœur joie avec ces éléments de langage), parce que je crois, moi, à un « populisme de gauche », il me semblait important de faire le lien.

En lisant Argent, puisque je le lis comme un livre sur « l’argent dans l’écriture » (p.204), sur la façon dont des créateurs (des écrivains pour une grande part, des poètes – Hanna, lui-même) négocient leur travail, l’envisagent, le produisent, via l’argent qu’ils gagnent ou qu’ils peuvent gagner, on ne trouve pas beaucoup de potentiels « gilets jaunes » dans ce milieu (surtout dans le versant « contemporain »). Mais Christophe Hanna le sait bien : il y a beaucoup de pauvres dans notre milieu poétique. Hanna le sait très bien puisqu’il a dédié 21 % du livre (si on prend le nombre de pages) aux gens qui ont des revenus inférieurs à 1000 euros (je rappelle que le « seuil de pauvreté relative » en France, chiffre de 2014, est de 1008 euros et qu’il concerne 14,1 % de la population). Ce différentiel pourrait être la preuve que dans les (nos) professions « intellectuelles », il y a beaucoup de précarité et de pauvreté, sans doute proportionnellement plus que dans la population française globale.

Si l’argent est une écriture alors l’écriture est de l’argent. Elle est de l’argent quand Hanna essaie de négocier le paiement d’une intervention ou quand il discute de son contrat avec son futur éditeur ou bien encore quand il discute a posteriori d’une intervention publique avec ses proches. Le travail de l’écrivain, et de l’écrivain Hanna, ses activités de renfort, sont partout dans le livre.

Il n’est alors, dans ma lecture, plus seulement question d’argent mais de « cartographie ».
Ce livre, je le lis aussi comme une cartographie de l’influence de Christophe Hanna. D’abord parce que nous avons à peu près, dans ce livre, tous les auteurs proches de Hanna (à tous les sens du mot « proches », personnellement et/ou intellectuellement). Les gens qui s’occupent des éditions Questions Théoriques (qu’Hanna a co-fondées) comme de ceux qui y publient. Y compris votre serviteur (qui n’y publie malheureusement pas). Les informations (qui émanent de Hanna ou d’un de ses interlocuteurs écrivains) circonscrivent, en quelque sorte, le périmètre « artistique » et « symbolique » de Christophe Hanna (encore une preuve de son autobiographisme). Elles donnent un aperçu de son « capital symbolique » (sa renommée, sa réputation) et, singulièrement, de son « capital social » (son carnet d’adresses, ses relations). Une cartographie des dispositions de Christophe Hanna en somme, dispositions autant esthétiques que sociales, qui se traduit par les gens qu’il côtoie. Ces capitaux (social + symbolique) sont fortement liés et reliés dans un milieu aussi numériquement petit que le nôtre. Même si la présence de ses interlocuteurs n’a pour but que de servir au récit de l’argent, elle dit aussi, par ricochet, l’importance « auratique » de Hanna dans ce monde-là.
A un moment donné, Hanna raconte comment il s’est retrouvé à dîner avec l’éminent philosophe Axel Honneth (un philosophe que j’aime bien). Je me suis dit : ce n’est pas à moi que ça arriverait ça. Du coup, il y a quelque chose de déprimant, quand on est comme moi wannabe-poète, de voir qu’on n’arrivera sans doute jamais à dîner avec Axel Honneth (ça pourrait devenir le titre d’une chanson). Déprimant aussi de voir qu’il y a tant de poètes qui s’en sortent bien mieux que moi (je n’ai pas pu m’empêcher de constamment me comparer en lisant ce livre – et pas seulement parce que je suis présent dans le livre…).

Ces informations émanant du Hanna autobiographe ou de certaines personnes interrogées (je parle des écrivains que je connais – il n’y a certes pas que des écrivains dans le livre et il y a, en outre, des écrivains que je ne connais pas) sont, avant tout, pour moi, et dans le prolongement de la « cartographie », des informations stratégiques.
« Stratégiques » au sens où les informations qui touchent les différents écrivains du livre (ceux qui ont un alias sont, quand on les connait, tout à fait reconnaissables – c’est un problème que n’auront pas les lecteurs non-impliqués dans ce monde) disent beaucoup d’une trajectoire et donc d’un positionnement (esthétique comme artistique) ; au sens où elles disent beaucoup de la personne même de l’écrivain, de son milieu social, de son niveau et style de vie et donc de ses dispositions et donc de son esthétique et de ses textes (toujours l’argent comme écriture). Je ne dis pas qu’un style de vie renseigne toujours sur la forme d’un texte, mais en bon marxien que je suis qui ne craint pas le « biographisme », cela donne souvent des infos pertinentes pour comprendre l’œuvre ou pour l’appréhender dans une trajectoire. Ce qu’on voit, ce sont des formes de vie plus ou moins attachantes, plus ou moins attrayantes, plus ou moins raccord avec l’œuvre, et ce que l’on est nous-mêmes.

Et ces informations, elles peuvent bien sûr nous servir. D’abord parce qu’elles nous donnent parfois du grain à moudre quand on aime (personnellement et/ou artistiquement) un écrivain ou, à l’inverse, quand on le déteste — et ces renseignements, il faut quand même avoir en tête que les gens peuvent donner des infos qui les avantagent, peuvent nous aider, nous, à former (in-former) notre propre trajectoire d’écrivain – Comment ? D’abord parce que ce livre nous fait discuter entre-nous – plusieurs fois j’ai parlé de certaines informations du livre avec mes amis Emmanuel Reymond, Emmanuel Rabu et Jérôme Bertin, pour les commenter et, bien sûr, se comparer. Parce que, dans un monde médiatique comme le nôtre, où le public et le privé ne cessent de s’entremêler, y compris dans le monde littéraire (les affects qui fondent nos jugements et vice-versa), l’information (qu’elle soit de l’ordre du « gossip » façon Gala ou d’un vrai dévoilement) est un capital dont on pourra se nourrir et se servir, dans un texte, dans une conversation, en exemple, en contre-exemple, voire devenir une aide dans une future négociation, si l’on a en face de nous l’une des personnes du livre, que ce soit un éditeur pour négocier un a-valoir, un « curateur » pour se faire inviter, un directeur de revue pour qu’il puisse nous publier, un membre du CNL pour qu’il puisse nous aider etc. Ces informations sont fortement nécessaires (comme dans la vie en général), et passablement dans un écosystème artistique où le jeu diplomatico-politique est basé sur la « fama », la réputation, le « capital symbolique », car elles nous donnent des armes pour la « diffamation », c’est-à-dire, au sens littéral, l’attaque de la réputation, que l’on jugerait selon nos critères et nos valeurs injustifiée, d’un auteur.

Voici un petit florilège des choses qui m’ont marqué ou m’ont fait sourire ou m’ont attristé chez les écrivains que je connais (et qui disent ce dont je parle, quoique pas toujours au même niveau et que je prends comme du grain à moudre…) :
– Anne-James Chaton se fait faire, depuis le début, des costumes par Agnès B.
– Nathalie Quintane paye un loyer de 600 euros à son ex-compagnon Stéphane Bérard.
– Christophe Hanna est un vrai bourreau des cÅ“urs (j’aimerais bien avoir son mojo).
– Frank Leibovici est quasiment l’exécuteur testamentaire de Henri Michaux.
– Stéphanie Eligert a un très gros trac, limite incapacitant, avant une intervention (et je comprends très bien cela moi qui ai besoin d’adjuvant chimique avant chaque « lecture »).
– Je ne savais pas qu’Eric Loret n’officiait plus à Libération mais au Monde (il faudra donc changer l’adresse quand on enverra un livre).
– Cyrille Martinez s’est vu refuser une Bourse de création du CNL (ce qui est assez dingue).
– Manuel Joseph a une vie qui ressemble beaucoup à la mienne (mais il a une plus belle trajectoire que la mienne).
– On peut être à la commission poésie du CNL et juger non sur dossier mais purement sur affects.
– Je ne savais pas que Vannina Maestri s’appelait en fait Michelle et que c’est elle qui loue les bureaux aux éditions Questions Théoriques.
– Je ne savais pas que Pierre Alféri avait besoin d’un bureau pour écrire, un bureau qu’il loue hors de chez lui.
Et il y en a beaucoup d’autres (et certaines que je ne garde que pour moi).

Page 208, Alexandra3200 donne (peut-être alias « piratage » par Hanna) cette phrase sans guillemets qui résume bien ma lecture du livre et le fonctionnement de ce foutu monde :
« L’impression un peu cynique que tout est déjà biaisé et foutu ».

*****

[1] Page 204-205 : « La seule nécessité était d’avoir un salaire, des revenus et d’accepter d’en parler librement avec moi ».

[2] Page 147 : « Allan [le directeur de collection] cherche des ouvrages qui décrivent la vie familière du capital, la manière dont il façonne les sociétés, s’immisce dans les corps privés et dans le corps social ». Ce résumé pourrait tout aussi bien être le résumé du livre.

[3] Page 130 : « La discussion d’argent peut servir au démarrage d’un amour, encore que bref (Astrid860), d’une relation de séduction qui s’interrompt d’elle-même quand s’achève l’écriture (Alexandra3200). »

[4] Page 117 : « Le problème du travail, c’est celui de la vie en entreprise, dit Amélie1850 : l’entreprise vous oblige à manifester de l’intérêt pour des choses qui ne peuvent en aucun cas être centrales dans une existence. La vie s’en trouve comme totalement fictionnalisée ».
Dans cet extrait, on a un exemple de cette énonciation flottante dont je parle. On imagine que c’est « Amélie1850 » qui la dit, mais sans guillemets, je ne peux pas être certain qu’Hanna n’ai pu mettre son grain de sel.

[5] Ce qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de Christophe Hanna. Nathalie Quintane représente aussi très bien pour moi cette volonté de produire une écriture pour TOUS, lisible, compréhensible et qui nous parle du monde réel et de notre quotidien.

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