Libr-critique

31 mars 2016

[Chronique] Anne Kawala, Le déficit indispensable, par Emmanuèle Jawad

Anne Kawala, Le déficit indispensable (screwball), Al dante [à commander à l’éditeur ; en librairie à partir du 14 avril], 2016, 146 pages, 17 €, 978-2-84761-748-12.

 

Renouant avec les explorations graphiques de son premier livre F.aire L.a Feuille, Anne Kawala multiplie les formes d’expérimentation dans ce récit d’aventures. A la jonction de Nanouk l’Esquimau (Flaherty, 1922) et du personnage de Robinson, dans une transposition contemporaine (aux nouvelles technologies), un récit protéiforme soutenu remarquablement par le document, l’image et une multitude de procédés inventifs et formels.

Si Le déficit indispensable s’apparente à un récit d’aventures, de survie, dont la narration, dans son déroulement, fonctionne formidablement, et conduit le lecteur à l’adhésion, la singularité affecte l’ensemble des éléments du récit : lieux (de climats contraires, extérieurs le plus souvent), personnages, identités (parenté notamment). Une topologie est rendue en pointillés avec quelques indices géographiques, les lieux (Arctique-banquise / Nicaragua- plages ensoleillées / Chine, en projet de route) dessinant une carte singulière et personnelle du monde (« la ligne droite du Groenland au centre de la Chine »).

Quatre personnages structurent le récit : la chasseuse-cueilleuse, un bébé, un enfant et une chienne. Les liens de parenté ne sont pas explicités. Un détachement est opéré dans la construction des personnages, une mise à distance rendue par un flottement énigmatique des identités et des liens qui participe à cette singularité du récit (« on l’a regardée. on t’a regardé. vous ne vous ressemblez pas » ou encore « elle avec qui je suis venu »).

L’introduction des séquences narratives s’effectue après un long préambule introductif. Dans le récit, les séquences peuvent se juxtaposer, rapportées à chacun des personnages, mises en parallèle. Les éléments narratifs permettent le passage de nouvelles formes d’écriture (ainsi la chute des personnages dans le récit permettant le passage à une autre séquence formellement très différente). Inversement, ou dans une complémentarité graphique et narrative, le saut de page marque des ruptures dans la narration, les sphères narratives souvent repérables visuellement sous forme de blocs séquences sans paragraphe. Le récit procède parfois à des agencements répétitifs (ainsi renvoyant au titre « indispensable » celui autour du segment « le plus nécessaire »), également à des énumérations, listes et créations de mots.

La composition graphique remarquable renoue avec le premier livre d’Anne Kawala, F.aire L.a Feuille (ed. Le clou dans le fer, 2008), dans lequel les dispositifs inventifs mettent en place une multitude de procédés graphiques. L’agencement des mots fait dessin. Des liens étroits s’établissent entre disposition graphique et référents (ainsi l’occupation spatiale des noms d’animaux : oiseaux : milieu/haut de page et lièvre : bas de page). La composition des éléments mue d’une page à l’autre dans des jeux sur les signes graphiques (« 5hot5 », « 5tone5 ») introduisant un brouillage chiffre/lettre. Avec une grande complexité graphique, des mises en abîme sont opérées dans la composition (renvoi d’une page à l’autre de l’ensemble), des mises en indice de mots (sous la forme mathématique d’exponentiels), des textes et mots en miroirs, stylisations de lettres se transformant en schéma, dessin (ainsi la lettre « F »), agencements de mots à la limite du calligramme (vol d’oiseaux en début de texte), surlignage et soulignage, traces graphiques fabuleuses rejoignant le récit (« on the track of » ou encore être sur la trace de quelqu’un dit le texte).

La langue anglaise ouvre le texte, suivie dans l’amorce du livre par la cohabitation de trois langues (français/anglais/allemand) en alternance ou imbriquées, deux d’entre elles pouvant structurer une même phrase, la mise en italique seule mettant alors en évidence la partition linguistique. Les mots-matériaux de langues se retrouvent dans le titre bilingue auxquels s’ajoutent d’autres langues (dans les légendes de documents iconographiques notamment). La partie anglaise du titre (« screwball ») renvoie, dans sa définition, au baseball en tant que balle qui dévie de sa trajectoire. La question des langues occupe un axe central du récit, dans l’introduction de la langue des signes à laquelle se confronte un des personnages (« ils ont inventé un langage »).

Des opérations d’expérimentation s’effectuent sur la structure, la composition et l’agencement formel du texte. Aux listes par endroits (d’actions, de verbes), se répondent d’autres énumérations semblables dans l’avancement du texte, dans lesquelles les mêmes éléments repris diffèrent dans leur ordonnancement. Les créations de mots abondent pas mots collés (« nous embrasserrant », « nous liquistituons »). Un long poème succède à une photographie, puis un poème inséré en colonne occupe la photographie.

De nombreux documents s’introduisent dans le récit. Leur place devient centrale dans une seconde section intitulée « Notebook ». Ils s’immiscent également, dans une moindre proportion, dans la section principale du récit. Des correspondances étroites s’établissent également entre texte/image (une photographie de billets / texte évoquant un billet de 20 yuans). Les référents documentaires occupent un rôle déterminant en amont et dans la composition même du texte, dans l’agencement formel et la structure du récit. Différents types de documents sont agencés : documents iconographiques (photographies notamment), extrait du  Banquet de Platon, documents sur la question des genres, cartes géographiques, etc.

Le document iconographique occupe un statut particulier, sa fonction lui permettant de tenir lieu de passage d’une séquence à l’autre et au sein de la narration, de l’interroger, de la poursuivre ou de la susciter encore autrement.

Du récit vers le poème via l’image photographique et le document, les formes se multiplient éprouvant les liens narratifs et graphiques au sein d’un remarquable récit d’aventures expérimental.

 

27 mars 2016

[News] News du dimanche

En ce jour de Pâques, on pourra commencer par relire la chronique de Bernard Desportes sur un revenant dans l’actualité : Mgr Barbarin… Notre UNE, quant à elle, portera sur l’état d’urgence intellectuel que met en exergue le dernier numéro de la Revue du Crieur ; enfin, nos Libr-événements : festival Déklamons à Rennes, rencontre au Bateau Livre de Lille avec J. Liron et D. Vazemsky, RV au N’a qu’un œil de Bordeaux et à la Maison de la poésie Paris (Emmanuel Régniez ; Annie Ernaux ; Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel)…

UNE : État d’urgence intellectuel /F. Thumerel/

Selon l’édito du dernier Crieur, si état d’urgence il y a il est bien d’ordre intellectuel : « Pour que la déflagration du 13 novembre ne se transforme pas en une "stratégie du choc" tissée d’hystérie sécuritaire, de régime d’exception et de replis identitaires, il est essentiel d’ouvrir grands les yeux sur la césure révélée par un tel moment ».

Sont ainsi étudiés l’apparition d’une pseudo-science humaine, l’islamologie, pour répondre à la demande sociale et sécuritaire (L. Dahkli) ; l’idéologie wahhabite, puritanisme extrême élargi par le salafisme, qui ne conduit que rarement au radicalisme terroriste (L. Bonnefoy et S. Lacroix) ; la résurgence du nationalisme culturaliste dans une France qui voit l’essor de l’identitarisme (B. Wilfert-Portal) ; la stratégie de l’EI pour fédérer les humiliés (M. Benraad)…

L’état d’urgence est d’autant plus de mise que ce ne sont plus seulement les professeurs qui sont devenus des techniciens du savoir pratique (Sartre) : les philosophes s’assurent de nouveaux débouchés – des plus rentables ! – en s’engageant dans les think tanks libéraux ou en répondant favorablement aux propositions des entreprises (entre 5 et 10 000 € la conférence pour les Serres, Ferry, Comte-Sponville, ou encore R. Enthoven !).

Revue du Crieur, Mediapart – La Découverte, n° 3, mars 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-7071-8863-2.

Libr-événements

â–ºLectures Performances festival Déklamons à l’Université de Rennes 2.

 Mardi 29 mars / 19h30 / auditorium Le Tambour : Maxime H. Pascal, Pierre Parlant, Thomas Desjammes.

Informations pratiques

Maison de la Poésie de Rennes (allée Armand Rebillon)

Le Triangle (Boulevard de Yougoslavie)

Maison des associations (cours des alliés)

La Péniche Spectacle (Quai Saint Cyr)

Auditorium Le Tambour (Campus Villejean-Université Rennes 2)

â–º Mercredi 30 mars à 19H, Librairie Le Bateau Livre à Lille (154, rue Gambetta), rencontre avec Jérémy Liron, peintre et écrivain, et Dimitri Vazemsky, éditeur et auteur à la Nuit Myrtide. La discussion se fera autour de l’ouvrage Récits de paysages : une somme de textes écrits par une bande de 18 auteurs autour, avec, et dans les paysages peints par Jeremy Liron.
On évoquera aussi le bricolage en Art, en partant notamment d’un autre livre de Jeremy Liron paru chez Nuit Myrtide: L’humble usage des objets.

"Au début était donc l’image. L’image par-devant l’inconcevable abiÌ‚me du monde sans nous. Logique alors ensuite que l’histoire continue sous l’égide des images. Les Nouveaux Imagistes donc, puisque Williams, Pound et quelques autres avant. La paternité pourrait en revenir aÌ€ Vazemsky qui a lancé les premieÌ€res phrases avec l’idée de faire groupe. En suivra cet ouvrage aÌ€ quatre teÌ‚tes sur les images d’Olivier de Sépibus. Puis l’envie de collaborer de nouveau, en Imagistes. Cette fois Liron fournira les images, invitant Vazemsky, Vinau, Siaudeau aÌ€ écrire depuis elles les récits qu’elles pourraient leur suggérer, puisqu’on le dit – elles suggeÌ€rent.
Et l’envie d’inviter encore parce qu’entre nous on se lit et, par laÌ€ meÌ‚me, s’accompagne. Le monde se déploie aÌ€ proportion de ce qu’on le peuple. On laisserait aux images le soin de faire colonne vertébrale quand les textes, autonomes, libres, diffracteraient un récit plus vaste en fragments disjoints. Les échos entre eux, au hasard laissés, enfantent une forme plus libre de nécessité.
Ainsi sont nés ces récits, des paysages."
Jérémy Liron.

Avec les textes de Pierre Bergounioux, Léa Bismuth, François Bon, Anne Collongues, Marie Cosnay, Emmanuel Delabranche, Armand Dupuy, Sabine Huynh, Arnaud Maïsetti, Eric Pessan, Béatrice Rilos, Dominique Sampiero, Joachim Séné, Guillaume Siaudeau, Fabienne Swiatly, Dimitri Vazemsky & Thomas Vinau, sur des paysages de Jérémy Liron.

â–º Jeudi 31 mars à 20H, Maison de la poésie Paris : Emmanuel Régniez, Notre château. Lecture par Lucie Eple, Julien Jolly (composition, synthétiseurs) & Sébastien Maire (contrebasse).

Tarif : 10 € / adhérent : 5 € RÉSERVER

Un frère et une sœur vivent reclus depuis des années dans leur maison familiale, qu’ils ont baptisée « Notre château ». Seule la visite hebdomadaire du frère à la librairie du centre-ville fait exception à leur isolement volontaire. Et c’est au cours de l’une de ces sorties rituelles qu’il aperçoit un jour, stupéfait, sa sœur dans un bus de la ligne 39. Le cocon protecteur dans lequel ils se sont enfermés depuis vingt ans commence à se fissurer.

On pourrait penser aux films Les Autres de Alejandro Amenábar, Shining de Kubrick, ou à La Maison des feuilles de Danielewski. Emmanuel Régniez reprend à son compte l’héritage de la littérature gothique et l’épure de certains auteurs du nouveau roman. La lecture musicale nous plongera dans cette atmosphère étrange et hypnotique.

Une rencontre avec l’auteur suivra la lecture musicale. À lire – Emmanuel Régniez, Notre château, Le Tripode, 2016.

â–º Samedi 2 avril, 22H, Librairie-maison d’édition N’a qu’un œil à Bordeaux (19, rue Bouquière) : Claro, Julien d’Abrigeon, Bruce Bégout, Patrice Luchet et Laura Vazquez.


â–º Lundi 11 avril à 19H, Maison de la poésie Paris, rencontre avec Annie ERNAUX animée par Michel Abescat.

Tarif : 5 € / adhérent : 0 € RÉSERVER

« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et  son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. » Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S. dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

À lire : Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, à paraître en avril 2016.

â–º Jeudi 14 avril à 20H, Maison de la Poésie Paris, "Poésie & subversion" : Bernard Desportes en conversation avec Fabrice Thumerel. [Vu le nombre de places limité, il est conseillé de réserver au plus vite : 5 €]

dans les chaos d’un monde où la violence est partout

où la barbarie menace

tandis que le réel n’en finit pas de se dissoudre

et que le devenir de l’homme semble toujours plus lui échapper

la poésie peut-elle quelque chose ?

quelle place, quel sens sont-ils les siens ?

 

Les différentes mouvances de la modernité la voulaient subversive : qu’en est-il

en un temps d’affrontement des conservatismes et des transgressions ?

 

Soirée proposée par Remue.net, en partenariat avec la Scène du Balcon.

À lire – Fabrice Thumerel, Bernard Desportes autrement, coll. « Manières de critiquer », Artois Presses Université, 2008.

 

25 mars 2016

[Revue] Les divisions de la joie, n° 3, par Bruno Fern

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Les divisions de la joie, n° 3, mars 2016, 3 €, à commander au 15 rue Myrha, 75018 Paris.

Dans cette jeune et mince revue, la joie (dont la meilleure définition pour moi demeure celle de Spinoza, c’est-à-dire le passage d’une moindre à une plus grande perfection) est au moins divisée en trois contributions : celles de Luc Bénazet1 et Victoria Xardel2 (qui animent cette micro-entreprise) et celle d’Elinora Leger.

En 4ème de couverture, Luc Bénazet évoque les rapports entre « les paroles » et les mouvements qu’elles sont susceptibles d’engendrer – ce qui, pour ma part, me rappelle cette fameuse phrase d’Ossip Mandelstam : « Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. »3 ; ce qui est loin d’être toujours le cas, bien entendu : « Les paroles sont ordonnées. À la place du mouvement dont elles sont privées, vient le cadavre qui ne se défait pas » – ce qui, ce coup-ci, me remet en mémoire ces mots de Nathalie Quintane : « Quand on pense qu’on cherche une langue vivante. »4 Luc B. donne également deux exemples actuels de ce qu’il nomme « un discours de capture » : « On est chez nous ! Arabi fora ! Il faut les tuer ! » et « Ils bafouent l’âme française. » et l’on voit donc qu’il y en aurait beaucoup d’autres, hélas.

De telles préoccupations, à mi-chemin entre littérature et politique, entrent indéniablement en résonance avec chaque tiers (puisque division il y a) de la revue :

1 / 3 :

« Aussi, les paroles conquièrent l’égalité communautaire par la division.
Elles ne se rapportent pas aux saisons, non plus
Aux formes de gouvernement. »
(L.B., Journal des paroles)

 

2 / 3 :

« Soyez précis. Il n’y a personne à sauver. Le mécanisme existe encore,
mais les fêtes n’ont plus lieu. Parler d’expérience
eût été excessif. Il faudrait tuer cette femme
qui vit dans le langage. »
(V. X., La contamination)

 

3 / 3 :

« Nos / Futurs // Nicht wieder / Vichy / Ni guerre d’Algérie / Nique / La République / Ses Guerres / Ses Terroristes // Prisonniers des gouttes // Everything will be ok / in the end, / if it’s not ok, it is not / the end.»
(E. L., Relevé des textes APPARAISSANT SUR LES MURS)

 

Et c’est au lecteur de faire le reste.

1 Dernier livre paru : Annonce (avec Benoît Casas), éditions héros-limite, 2015.

2 Dernier livre paru : Méthode, Éric Pesty éditeur, 2012.

3 Entretien sur Dante, éditions La Dogana, 2011.

4 Formage, éditions POL, 2003.

24 mars 2016

[Livre – chronique] Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, par Jean-Paul Gavard-Perret

Marie Darrieussecq, Etre ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker, P.O.L, mars 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-3906-9.

Présentation éditoriale

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant – sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907. Paula Modersohn-Becker est une artiste allemande de la fin du XIXème siècle, peintre, célèbre en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays au monde, mais à peu près inconnue en France bien qu’elle y ait séjourné à plusieurs reprises et fréquenté l’avant-garde artistique et littéraire de son époque. Née en 1876 et morte en 1907 des suites d’un accouchement, elle est considérée comme l’une des représentantes les plus précoces du mouvement expressionniste allemand. La biographie que lui consacre Marie Darrieussecq (nouveau territoire pour l’auteur de "Il faut beaucoup aimer les hommes") reprend tous les éléments qui marquent la courte vie de Paula Modersohn-Becker. Mais elle les éclaire d’un jour à la fois féminin et littéraire. Elle montre, avec vivacité et empathie, la lutte de cette femme parmi les hommes et les artistes de son temps, ses amitiés (notamment avec Rainer Maria Rilke), son désir d’expression et d’indépendance sur lesquels elle insiste particulièrement. 

Chronique

Paula Modersohn-Becker a existé. Le livre de Marie Darrrieussecq le prouve. Pour autant elle fait beaucoup mieux et plus qu’une biographie de celle qui ne voulait qu’être peintre, mais qui, sous le joug de certaines obligations, perdit la vie. L’auteure a trouvé dans son modèle de multiples échos. Et après avoir écrit Clèves et Il faut beaucoup aimer les hommes, elle montre néanmoins qu’il faut d’abord s’aimer soi-même. Non que Paula Becker ne se chérissait pas, mais l’époque ne lui en laissa guère le loisir. Amie avec Rilke et – comme Virginia Woolf – elle n’aimait guère être mariée : mais sur ce plan elle fut moins gâtée que l’Anglaise. Paula aimait le riz au lait, la compote de pommes, arpenter la campagne, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, lézarder nue au soleil, lire, Paris et la France. Qui ne lui rendit pas. Peintre – une des premières artistes de l’expressionnisme allemand – célèbre en son pays et en beaucoup d’autres, elle resta à peu près inconnue en France (où on l’expose enfin) bien qu’elle y ait séjourné à plusieurs reprises et fréquenté l’avant-garde artistique et littéraire. Voulait-elle un enfant ? Cela reste douteux mais il causa (involontairement) sa perte.

Reprenant les éléments qui existent sur la vie de l’artiste, Marie Darrieussecq les réanime de sa féminité empathique et d’une écriture dynamique. Elle illustre son indépendance et ses conflits  avec les hommes et les artistes de son temps, ce qui n’était pas une sinécure pour trouver sa place dans de telles communautés  à l’aube du XXème siècle. La romancière montre combien certains êtres (pas tous heureusement) sont porteurs des « vices », non forcément personnels et sexuels, mais sociaux que la femme doit subir. Marie Darrieussecq en tire des conséquences ultimes avec élégance. Elle ne se dispense pas pour autant d’impertinence. Dévoilant les comportements égoïstes, l’amas des petites lâchetés qui font les grandes elle montre avec prestance mais sans concession l’humanité telle qu’elle est trop souvent : mesquine, pathétique.

Toujours à la limite de la description et de l’évocation, cette fausse biographie (ce qui ne l’empêche pas de frapper juste) offre un monde désenchanté et rationalisé par les mâles. Elle l’ouvre parfois à son absolue cruauté sous un marivaudage ironique mais en rien sentimentaliste. On est donc loin de ce que Nabokov nommait « romans à fossettes »…. Par cette fiction, l’auteure invente un genre psychologique particulier : à travers son personnage, elle se dessine en ce qu’elle a de plus intime, tout en évitant l’ineptie de l’autofiction.

Le roman devient insidieusement le déclencheur libre des droits que la femme ne possédait pas encore. Celle-ci dut faire parfois l’ange avant de se muer en bête. Mais il ne s’agit pas de confondre angélisme et intelligence. Darrieussecq prouve que l’amour ou ce qu’on prend pour tel demeure quelque chose d’obscur mais qui chez la femme n’a rien à voir avec une quelconque hystérie. Mieux,  il peut devenir une "contre hystérie", d’autant que la volonté de création oblige les femmes à l’exploration de leur propre étrangeté et de leur propre altérité. Avec ce livre, la fiction est donc un mode d’intervention sur le sentiment des choses. L’auteur faire sortir le noir d’une chair exilée. Et c’est une réussite.

23 mars 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (1 & 2)

Nous entamons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions par avance pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016.

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-I-

J’ai toujours cru aux mensonges. Je dirai même que je ne crois qu’aux mensonges. Le reste, la vérité, n’a que peu d’intérêt, car la vérité est figée, car elle ne bouge pas, car elle ne change pas. Dernièrement, on m’a dit que la Terre est ronde. Quel beau mensonge. Je veux bien y croire. Et si l’on me dit que cette même Terre, ronde, est bleue quand on la regarde, de tout là-haut, des étoiles, je veux bien aussi y croire, à ce mensonge. Ce sont les mensonges qui nous disent le mieux le monde tel qu’il devrait être, et pas la vérité, qui nous dit le monde tel qu’il est.

 

 

-II-

 

J’ai toujours aimé le secret, les sociétés, les sociétés secrètes. Les Sociétés Secrètes mènent le monde : elles sont partout. C’est bien connu. Elles sont partout et elles mènent le monde, en secret, les Sociétés Secrètes.

Qu’elles s’appellent Franc-Maçonnerie « bleue », Société Théosophique, « Gwen-an-Du », Illuminés de Bavière, The High Broterhood of Louxor, Compagnie du Saint-Sacrement, Kehilla, Cercle Intérieur du Temple, Cercle Extérieur du Temple, Cercle Autour du Temple, Dragon Vert, ou Jaune, Rose-Croix, Omphalopsiques, Absolutistes, Adorateurs du feu, S.A.S.A., Chevaliers de la Croix-Blanche, Néo-Médiévaux.

N’oublions pas les mots que Walther Ratheneau prononça avant de mourir : « Les soixante-douze qui mènent le monde… » Il donnait, juste avant de mourir, le nombre de sociétés secrètes qui gouvernent le monde.

N’oublions pas non plus ce témoignage, d’un inconnu, mais qui en dit long et que l’on ne peut écarter d’un revers de la main : « Il y a en Allemagne une Société inconnue, aux chefs inconnus et aux buts inconnus. » Ce sont ce genre de paroles qui font frissonner et qui montrent bien l’étendue des pouvoirs des Sociétés Secrètes.

Il faut lire dans la Bhagavat Gita ces mots : « Sois attentif à l’accomplissement des œuvres, jamais à leurs fruits ; ne fais pas l’œuvre pour le fruit qu’elle procure, mais ne cherche pas à éviter l’œuvre », pour se persuader, qu’elles, ces Sociétés Secrètes, sont là depuis bien longtemps et qu’elles, oui, mènent le monde.

Et dans le Zohar, que lit-on ? « Le monde ne subsiste que par le secret. » Le secret des Sociétés Secrètes.

Et ce « petit carnet noir », remis à tout organe de presse et qui indique les sujets dont il ne faut pas parler ?

Et ces héros dans les coulisses de l’histoire : Richelieu, Benjamin Disraeli, Timothée-Ignatz Trebitsch, James Bond, Ratchkovsky, Dimitri Navachine, le docteur Saiffert ? Et que penser du Grand Monarque ? Et que penser de Gurdjieff ? Et que penser de Aleister Crowley ? Et que penser de Weishaupt ? Et que penser de Geoffrey de Charnay ? Et que penser de Michel de Ramsay ? Et que penser de Saint-Yves d’Alveydre ?

Et ce livre La Bible de Lucifer sur lequel malgré tant et tant d’efforts, il a toujours été impossible de mettre la main ? Et que penser de la découverte de Robert Lhomoy ? Et le Roi du Monde a-t-il une réalité concrète ? Et le Roi Jaune est-il si jaune ?

Et l’Association du Cheval Rouge ? Dont le but pour ses membres, écrivains et artistes, est de s’emparer des journaux, d’envahir les théâtres, de s’asseoir dans les fauteuils de l’Académie, de se former des brochettes de décorations et de finir, modestement, ambassadeur, ministre, président du F.M.I., millionnaire.

Les Sociétés Secrètes gouvernent le monde! Et même si ces Sociétés que l’on dit Secrètes, sont plutôt discrètes, elles gouvernent le monde, Elles sont un monde, un monde à part dans le monde, hostile au monde, n’admettant aucune des idées du monde, n’en reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu’à la conscience de sa nécessité, n’obéissant qu’à un dévouement, agissant tout entier pour un seul des associés quand l’un d’eux réclame l’assistance de tous; cette vie de flibustier en gants jaunes et en carrosse; cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d’une société fausse et mesquine; la certitude de tout faire plier sous un caprice, d’ourdir une vengeance avec habileté; puis le bonheur continu d’avoir un secret de haine en face des hommes, d’être toujours armé contre eux, et de pouvoir se retirer en soi avec une idée de plus que n’en avaient les gens les plus remarquables.

20 mars 2016

[News] News du dimanche

LC tient le rythme, avec depuis le début de l’année en moyenne un post tous les deux jours. Ce soir, après une UNE consacrée au dernier livre de Laurent Grisel, l’agenda printanier de Julien Blaine et nos Libr-événements

UNE : Laurent GRISEL, Climats

â–º On ne manquera pas le passage sur scène des Climats de Laurent Grisel, mardi 22 et mercredi 23 mars, à l’Art Studio Théâtre de Kazem Shahryari, dans le cadre de son Festival du printemps 2016. Cette lecture-performance est mise en scène par Élodie Barthélémy et accompagnée à la guitare par Serge Tamas.
"Climats" s’entend ici dans tous les sens de ce terme : climats de Mars, de Vénus, climats anciens et actuels sur notre planète, climats possibles dans le futur.  Et « climats » s’entend comme on l’entend de nos jours : au sens des enjeux du changement climatique sur notre planète. Ce poème les prend de front. En ne laissant de côté aucun aspect : ni physique, ni politique, ni imaginaire, ni économique, ni sensoriel.  Il essaie de faire ce que seul un poème, peut-être, peut faire, qui est de tenir ensemble des modalités de l’être qui sont tenues séparées.

â–º Dans cette épopée poétique/politique/satirique, Laurent Grisel montre les mécanismes météorologiques qui peuvent nous conduire à notre perte, tout en fustigeant aussi bien la répression d’un peuple d’Amazonie plein de sagesse, les Mundurukus, que la spéculation à outrance. Les mécanismes implacables sont traduits par ce genre d’enchaînement :

La lutte entraîne la répression
qui entraîne la lutte
qui entraîne la répression
qui entraîne la lutte p. 13).

Hansen (2007) insiste :
n’oubliez pas l’albédo flip
la fonte des neiges et glaces
assombrit les surfaces
les rayons du soleil sont mieux absorbés
ce qui réchauffe neige et glace
ce qui les assombrit
ce qui augmente l’absorption de la chaleur solaire
ce qui, etc. (p. 23).

Ces nombreux agencements répétitifs systématiques (ARS) confèrent au texte toute sa dimension tragique.

Laurent Grisel, Climats, Publie.net, coll. "L’Inadvertance", hiver 2015-2016, 88 pages, 9,50 €, ISBN : 978-2-37177-438-4. /FT/

Agenda printanier de Julien BLAINE

Les 24 & 25 mars, Cris et chuchotements à Paris École des arts appliqués Auguste Renoir.

En avril
Du 5 au 7  festival les  Excentricités à Besançon
Du 8 au 13 à Tokyo et à  Kamakura pour le 40e anniversaire du Doc(k)s spécial Japon  avec la revue Delta
À la galerie Jean-François  Meyer à Marseille du 15 avril à la fin du mois :
L’huitre & La pomme  de terre
Nous sommes dans la purée de 4 pommes de terre

En  mai                                                                                                            
Le 02 mai au foyer du théâtre municipal de Caen, présentation de  La Poésie à outrance
Le 03 mai : Café des images Films et  discussions sur La Poésie à outrance
Le 04 mai : La Nouvelle  Librairie Guillaume les revues avec André Chabin, Gilles  Suzanne et Yannick Butel.

La nuit des musées – La  notte del museo di Gap – The night in the Gap museum
au Musée-Muséum de  Gap : inoubliable r’assemblement !
le 21 mai  2016
Julien Blaine :
Une  girafe dans la neige
Spermato zoo  !

Libr-événements

â–º Du 22 au 26 mars, La Cave-Poésie René-Gouzenne (71, rue du Taur à Toulouse) : Cri & Co / En Compagnie des Barbares

Il est pourtant difficile de rester sérieux quand deux clowns, qui croient tout savoir, se mettent à vous faire un cours. Un rempart de livres est dressé entre les personnages et le public, et comme dans une guerre des tranchées, celui-ci est bombardé de citations, de recueils de poèmes. Le rempart devient un réservoir à poètes, une réserve de munitions et le public repart armé, avec une langue vivante revivifiée…

Avant le spectacle, En Compagnie des Barbares vous servira un apéritif surréaliste et dada.

Cadavres exquis, collages dada, et autres jeux littéraires iconoclastes seront proposés en amuse bouche. Ce sera l’occasion de préparer les spectateurs à Cri&Co, spectacle co-écrit, truffé de­ ­décollages, de citations de poètes morts et d’autres cadavres.

Distribution

D’après l’oeuvre de Christophe Maquet : Cri&Co publiée aux éditions du Grand Os

Avec : Denis Lagrâce et Karine Monneau 
Mise en scène : Sarah Freynet
Scénographie : Christine Solaï     
Lumières  : Clélia Tournay
Costumes : Kantuta Varlet
Accessoires : Karine Marco

â–º Jusqu’au 28 mars, exposition VAM : "Give me a reason", Galerie du Front de Taille (Saint-Maximin). Cette exposition tente d’embrasser la question du féminin à travers plusieurs séries évoquant des parcours intimes.C’est un travail de recherche, à la fois personnel et universel, sur la construction de l’identité et, de façon plus générale, sur les femmes dans nos sociétés actuelles.
Comment devenir soi-même en apprivoisant le regard de l’autre, en s’affranchissant des stéréotypes ? Comment trouver son équilibre lorsque libération et archaïsme se côtoient toujours dans notre quotidien ? Comment transcender la difficulté d’être d’un sexe à la fois vénéré et bafoué, honoré et humilié ?
Artiste française, VAM mène un travail engagé sur la condition féminine et met l’accent sur les distorsions entre libération et archaïsme, les contradictions entre l’émancipation apparente de la femme dans nos sociétés, et le poids des stéréotypes dans lesquels elle reste enfermée. Lauréate 2014 du concours d’Art Contemporain, catégorie photographie, de l’Espace Christiane Peugeot, Paris 17.

« GIVE ME A REASON »
Exposition de l’artiste VAM
à la Galerie du Front de Taille / Tél. 03.44.61.18.40. / culture@saintmaximin.eu.
Les 5 et 6 mars et du 16 au 28 mars 2016
Maison de la Pierre – 22 rue Jean Jaurès –  60740 Saint-Maximin
Les mercredi, samedi et dimanche de 14h30 à 18h

â–º Jeudi 31 mars, 19H30-22H30, Séance Qui-Vive n° 8, Ciné 104 (104, avenue Jean Lolive à Pantin – 93).

1. Hétérophonie Cinéma /Poésie : Judith Cahen, Masayasu Eguchi et Florence Pazzottu
2. Publicité du judo — "Cérémonie" de Rudolf di Stefano et Minh Sourintha
Interlude 1: "Disparaître…" de Jérôme Benarroch
3. Actualité de la poésie — "Les trois crânes" de Jérôme Benarroch
Interlude 2 : "Octobre, une invention de l’année 2015" de Jean Seban
4. Annoncer Hétérophonie 68
Entracte
5. Publicité des mathématiques — La notion de formalisation, éclairée par la théorie des modèles
Interlude 3 : "Duelle X" de Jérôme Benarroch
6. Actualité du Théâtre : "Le plaisir d’être honnête" de Pirandello par Marie-José Malis
Interlude 4 : "Décembre, une invention de l’année 2015" de Jean Seban
7. Musique sur écran noir — "Tombeau" de Pierre Boulez
8. Annoncer l’amour — "Ma nuit chez Maud" d’Éric Rohmer

â–º Du 7 avril au 7 mai, galerie Sophie (Paris), exposition d’Anne-Olivia Belzidsky, « Théorie des petits ensembles ».
VERNISSAGE LE JEUDI 7 AVRIL DE 17H à 21H

dessin . bijoux . sculpture . photographie
accompagnée par un écrit d’ Eric Michel.

EXPOSITION DU 7 AVRIL AU 7 MAI

Anne-Olivia Belzidsky,
Théorie des petits ensembles.

Au premier jour il y eut ce vidéogramme, cette apparition de sculpture-princesse dans ma vie.
Puis il y eut ce concert.
Enfin il y eut cette rencontre, rue des Carmes. Les regards qui s’expriment avant les mots.

A deux pas de l’internat de ma jeunesse, à deux pas du dojo que je fréquentais à mon retour du Japon.

La voie.
L’unique trait de pinceau.
Le centre de gravité d’une vie.
L’aleph.

Puis il y aura les échanges, les sons, les tourbillons de synchronicité.
La voix.
Juste là.

Et maintenant l’alchimie de l’encre et de l’or, la topologie des anneaux, des mailles, des courbes, des plis, l’infini des correspondances, des reflets, la mécanique des photons, l’éclat des pierres, le paradis des persistances rétiniennes.

Une nouvelle proposition: la Théorie des petits ensembles.

La voie.
Juste là.

Eric Michel, 2016

Galerie Sophie Etc, 2 rue Gambey, 75011

 

19 mars 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés [4/6]

Une pièce nouvelle à mettre dans le dossier Humour noir de Daniel Cabanis… [Lire/voir le 3e volet de la série]

 

 

Bianca Saldine, Glou-glou IV / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

J’ai connu les époux Patrassian (Alicia et Renaud) il y trois ans par l’intermédiaire d’amis d’amis, et je les ai immédiatement détestés. Ils étaient pourtant vulgaires sans plus et arrogants sans excès mais cette retenue n’étant assurément que l’hypocrite expression de leur suffisance, cela m’a semblé tout de même trop : trop. Cela dit, j’ai continué à les voir de loin en loin : quand j’étais invité à glander avec eux (et d’autres), le temps d’un week-end bestial en Normandie, par exemple. Et justement, c’est du côté de Gonneville-en-Auge, chez nos amis Blair-Hagen dont nous étions les hôtes, que j’ai revu récemment Renaud Patrassian. Il n’avait plus son air fat habituel, mais plutôt sombre et déprimé. Et, fait nouveau : il était venu seul cette fois, sans Alicia. Elle ne viendra pas, dit-il d’un ton sinistre. J’ai tout de suite pensé qu’elle l’avait largué. Alors, ça y est, elle est morte ? j’ai lancé, supposant que ce trait d’humour noir secouerait sa morosité, mais chou blanc : Alicia était vraiment morte. Et lui veuf depuis un mois déjà. Blair-Hagen, abruti des bocages ! (Ce con-là aurait pu m’avertir, non !) Pauvre Patrassian. Désolé, je lui dis. Te fatigue pas, il répond. Le malotru, comme il rejette mes condoléances ! N’empêche, il me fait peine ; enfin presque. Je lui tasse un double whisky. Alors, amigo, qu’est-ce qui s’est passé ? je demande. Mort subite de la femme enceinte, dit-il. Ah bon, elle était enceinte ! je m’étonne. De qui ? Il ne répond pas. Là doit être la partie épineuse de la question. Renaud, je dis, fais pas chier, une femme enceinte, tu t’en trouveras une autre.

17 mars 2016

[Chronique] Lucie Taïeb, Safe, par Emmanuèle Jawad

Lucie Taïeb, Safe, éditions de l’Ogre, février 2016, 180 pages, 18 €, ISBN : 979-10-93606-29-3.

 

Les sphères narratives de Lucie Taïeb agencent et diffusent au fil de leurs séquences des climats de peur, d’étrangeté et d’humour ; une forme de flottement instaure une confusion rêve/réel sur l’axe de l’imaginaire, structurant ainsi le récit et y associant la mémoire (filiale notamment), le surnaturel et la maladie, en référence au film Safe de Todd Haynes.

SAFE de Lucie Taïeb se structure en cinq sections. Chacune d’elles agence différentes séquences qui constituent des sphères à caractère social et politique (section I), onirique (de façon prégnante, traversant l’ensemble des sections), mémoriel ou imaginaire, tragique sous la forme combinée de la peur et de la maladie (contamination) ; ironie et humour s’y côtoient pour contribuer à la réussite du récit.

Les situations narratives restent soumises à des incertitudes dans leurs enjeux et leur absence d’ancrage dans le réel participe à l’étrangeté onirique qui traverse les séquences dans la confusion (« hypnose volontaire »), où la mémoire s’associe à la fois aux temps de sommeil et de veille. Des réunions marquent ainsi, dans une première section, le discours narratif (réunions « nocturnes (…) secrètes », organisation d’ « une forme de résistance » ou encore « lutte (…) souterraine »), sans qu’aucun élément précis relatif aux enjeux et aux circonstances ne soit explicité, l’indétermination marquant alors le projet (« une pulsation qui donne vaguement la sensation de flotter »). Les séquences, sans lien apparent parfois, dans le travail de montage, faisant chapitre et lien par sauts, dans l’avancement du récit, glissent de la sphère sociale et politique à la sphère de l’intime, le fondu au noir (« fermez les yeux », puis « je ferme les yeux ») opérant la transition entre les séquences. Le récit se développe dans le télescopage des temps et les juxtapositions (« Je regarde ton corps, ton visage, tu es vivante (…) il y a quelques années, tu es vivante … »), les sphères narratives combinant autant de climats distincts – le passage de l’une à l’autre séquence parfois abrupt -, marquées dans leur en-tête par le motif graphique d’une hache.

Le récit s’articule à la fois dans la confusion rêve/réel et la peur (« Un long rêve où elle pourrait être assassinée à plusieurs reprises et se réveillerait toujours indemne »), qui, dans ce qu’elle a de prégnante, se réfère à la figure maternelle dans ses fonctions protectrices excessives et aux symptômes de la maladie. Deux cycles alternent ainsi et traversent le texte : un premier, moindre, concernant la mémoire de la vie adolescente avec la mère qui, dans la peur et dans une attitude hyper protectrice, tente de contrer ce qui pourrait atteindre la narratrice ; un second cycle qui a trait à la mise en circulation des éléments du rêve et du surnaturel, empruntant par endroits le lexique de la science-fiction ou de l’aventure spatiale (navette, cosmonautes, etc.). Le rêve participe au déroulement même du récit, qui devient réceptacle d’un surnaturel qui affleure (« Tandis que nous avancions (…) le sol s’inclinait », « l’herbe était humide et comme ensorcelée », « vert surréel »).

Le rêve, dans SAFE, s’associe dans des combinaisons étroites avec ce qui pourrait être de l’ordre de l’angoisse existentielle (le personnage de la traductrice, le suicide ne permettant pas lui-même d’échapper à la peur) ainsi qu’à la maladie, à la contamination, aux sensations qu’elle suscite chez la narratrice dans un environnement médical clos. Le rêve néanmoins s’échappe dans certaines séquences de ces sphères sombres et se développe avec légèreté dans l’ironie et l’humour (séquence particulièrement réussie et drôle de l’avion et de la peur phobique de l’avion dans le rêve du crash).

Dans une temporalité singulière où le montage des séquences travaille la matière protéiforme du récit et l’imbrication des mondes (des sensations, du langage, du souvenir, etc.), la structure repose sur l’allongement des phrases, les répétitions et les motifs. Des procédés de reprises de phrases segmentées ou d’éléments syntaxiques réitérés rythment le récit. Ainsi, de longues phrases juxtaposées, avec reprise d’éléments sans pour autant faire boucle entière ou fermeture (en particulier dans le début du texte), frôlent par endroits ce qui pourrait être une liste ou encore un agencement répétitif qui serait comme allégé. Un segment de phrase ainsi repris avec son argumentation, en ajout, un complément d’information donné dans l’avancement, précisions apportées lors de la reprise et le développement. Des motifs ponctuent le récit : « petit igloo » ainsi disséminé dans le corps du texte, image de l’agrume également (ou « moitié de pamplemousse »), séquence encore prolongée et reprise des enfants sur la terrasse, motif graphique (la hache en début de séquence).

La quatrième section met en parallèle, sous la forme d’un face à face introductif, des phrases en anglais (le plus souvent interrogatives) issues du film Safe de Todd Haynes et les séquences relatives à la maladie et au confinement qu’elle induit dans le caractère phobique de la contamination. Dans la mise en place du personnage de la traductrice, dont l’enfermement et la solitude prédominent dans la sphère qu’elle occupe et qui traverse le récit (« Le monde possible, non le monde réel. Non pas son monde »), le caractère énigmatique du mot « safe », suspendu dans sa traduction et qui fait volontairement défaut (traductions intervenant en page 56), reste emblématique de la question de la langue et des opérations qu’elle induit. « Si la lande parle, alors, enfin des mots que nul ne devra traduire ».

15 mars 2016

[Chronique] Nadine Agostini, La Doll, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le 1er février 2016, Nadine Agostini recevait La Doll.
Le 3 février 2016, Marie-Laure Dagoit lui adressait un mail qui annonçait la fermeture des Editions Derrière la Salle de bains et " les fichiers seront détruits et les livres ne seront plus qu’un beau souvenir".
Nadine Agostini présume donc que La Doll est le dernier ouvrage publié.
Quelques exemplaires sont disponibles auprès de l’auteur (6,00 € + 1,60 € de port).
Contact : nadine.ladoll@laposte.net

Nadine Agostini, La Doll, éditions Derrière la salle de bains, 2016.

 

Marie-Laure Dagoit ferme sa "salle de bains". Derrière la porte il reste bien des pépites de l’art et de la poésie underground pré- ou -post War. En témoigne, en guise de preuve ultime, La Doll : ce livre jusque dans son titre évoque ce que la maison d’édition n’a cessé de mettre en exergue.

La femme de Nadine Agostini n’a rien d’une poupée de brisée chère à Bellmer – même si la poétesse n’est pas éloignée de l’artiste, comme de Gombrowicz et surtout de Silvia Plath et de Virginia Woolf. Mais en plus ludique, enjouée et forcément postmoderne. Sous couverture de poupée passive  la femme reste imprévisible et perverse tout comme le désir. Elle est moins de celluloïd que de chair riche d’infini au delà de la connaissance du mâle qui prétend la mesurer.

La Doll demeure aussi l’histoire de l’inconnue, puisque surgit en elle  le non prévisible seul porteur d’une relation dynamique. Ange démoniaque de l’histoire qui voudrait la déborder, l’héroïne mène de fait la danse. Un tel texte offre la subversion des images et des idées. Nadine Agostini impose par ce biais la nécessaire jouissance qui se joue dans l’extériorité du monde au sein même d’un lieu clos. Est ouverte à l’attention intellectuelle l’ascension du corps ici même ici bas, mais de manière biaisée et hors de l’idéalisme et l’idolâtrie qu’on lui accorde.

Si l’amour demeure, il n’est plus décliné sous le registre du romantisme. Le livre lui échappe à jamais, puisqu’il n’est pas dans le repli mais l’ouverture absolue par l’entreprise de cette poupée qui semble dire « oui ». Nadine Agostini montre à ses lectrices  d’où repartir enfin : de là où les souffleurs de mort revendiquent pour la femme l’oubli afin de dissimuler leur passé et préparer leur futur.  Dès lors, là où mes mâles n’en finissent pas de descendre les volets sur la mémoire, La Doll impose le sillage de son corps non sans humour.

S’instruit un étrange dialogue « amoureux » longtemps mutique dans lequel la distance joue son rôle et arrache la poésie au barbouillage psychologique au profit du décryptage. Il monte du poème non seulement vers un apprentissage particulier, mais une déconstruction de ce qu’on nomme histoire d’amour ou de dépendance. Preuve que la poétesse écrit pour les vivantes de demain, son écriture ne s’imprime pas aujourd’hui ; aujourd’hui, c’est déjà trop tard. C’est pourtant dans ce résidu du temps que feint de se couler La Doll. Fiction monde, science fiction du corps  le texte est résolument sexuel, mais sans la moindre condescendance au gore ou à la pornographie.

13 mars 2016

[News] News du dimanche

Après la UNE consacrée au derneir roman de Christophe Carpentier, vos Libr-événements : RV avec Panero, KRAUMS NOTHO, CIEL OUVERT (rencontres poétiques de Limoges), le Printemps du Virtuel…

 

UNE : Christophe Carpentier, Le Mur de Planck

Présentation éditoriale. L’homme a de tous temps construit des murs pour se protéger des invasions guerrières ou des fléaux naturels. Par-delà ces ouvrages en dur, dont la plupart n’ont pu résister aux vicissitudes de l’histoire, il en existe un qui, parce qu’il n’est pas fait de matière, est demeuré à ce jour infranchissable. Il s’agit du Mur de Planck. Cet édifice théorique qui protège les mystères de la naissance de l’univers, aucun mathématicien, aucun astronome n’est encore parvenu à le franchir.Quoiqu’il en soit, et loin des théories physiques et quantiques, le samedi 2 avril 2016, Marvin Taylor assassine 10 obèses réunis pour un barbecue dans la petite ville de Long Cross au Texas. Lorsque le lendemain, les agents du F.B.I, Tilda Lindgrenet Travis Bogen arrivent sur la scène du crime, ils découvrent, en plus des dix cadavres, Marvin Taylor assis sur une chaise dans un état de prostration aussi totale qu’inexpliquée. La Police Scientifique ayant découvert que Taylor a filmé son massacre grâce à des lunettes-caméra haute définition, les deux agents du F.B.I visionnent le film, et résolvent l’énigme de sa prostration : des entités capables de se métamorphoser en toutes sortes d’êtres vivants sont intervenues pour le châtier en le plongeant dans un état d’hébétude définitive. Parallèlement à l’existence de ces entités qui se font appeler les Particules Baryoniques, les agents Bogen et Lindgren apprennent que l’action menée contre Marvin Taylor n’est qu’une phase d’entraînement avant le déclenchement d’une offensive planétaire de purification de l’humanité qui aura lieu le 4 avril à 16 heures GMT. Le lendemain, le lundi 4 avril 2016, a lieu, pile à l’heure prévue, l’offensive de purification planétaire qui plonge 650 millions d’humains, parmi les plus nocifs que compte l’humanité, dans une hébétude définitive. Et ça n’est pas fini… Quelques années plus tard, après bien des aventures, beaucoup de morts violentes, une invasion de notre planète par des robots chargés d’exterminer l’humanité, et devant la résistance de celle-ci, les particules Baryoniques décident de la dissolution atomique de la terre en une gigantesque caravane éthérée disparaissant dans le Cosmos.

L’humanité sera-t-elle anéantie après avoir passé le Mur de Planck ? Se réinventera-t-elle ?…

Suite au prochain épisode…

Premières impressions. Vous prendrez bien des nouvelles des Terriens, des pauvres humains ? Ces "acteurs du Sordide", qui vivent dans un monde où "Internet est un formidable amplificateur de la bêtise humaine", vont être purifiés grâce/à cause de Particules Baryoniques, atomes dispersés devenus pensants… Nous reviendrons bientôt sur ce roman critique qui ressortit aussi bien à l’apologue plein d’humour qu’au roman SF… /FT/

Libr-événements

â–º Rencontre autour de l’œuvre de Leopoldo María Panero avec les éditions Fissile et Le Grand Os mardi 15 mars à 19h30 à la Cave-Poésie de Toulouse. Animée par Victor Martinez, Cédric Demangeot et Aurelio Diaz Ronda.

Dans le cadre des Rugissants / Cave-Poésie René Gouzenne / Entrée : 5 €
http://www.cave-poesie.com/les-rugissants/
Figure à la fois isolée et majeure des lettres espagnoles, poète autodestructeur à l’humour subversif, qualifié souvent, à tort ou à raison, de maudit, Leopoldo María Panero est à lui seul un phénomène culturel et intellectuel qui fascine plusieurs générations de lecteurs. Son œuvre, abondante, témoigne d’un engagement, d’une intelligence et d’une culture qui expliquent sans doute la place singulière qu’il occupe, hors de toute filiation ou communauté poétiques.

â–º Jeudi 17 mars à Talence, 20H30 : Expériences sonores / Kraums Notho (Krunoslav Pticar/Thomas Déjeammes/Edwin Buger) ouvre les portes de son laboratoire et propose une série d’expérimentations sonores.

"Venez découvrir notre atelier/studio et laissez circuler votre écoute à l’intérieur d’un système de spatialisation sonore multivoie lors d’une improvisation entre poésie/poésie sonore, musique électronique/électroacoustique/rock progressif etc… selon l’humeur.
Les sons du lieu viendront se confondre avec nos diverses triturations !"

Dates à venir :

Jeudi 17 Mars à 20h30
Vendredi 8 Avril 20h30
Dimanche 8 Mai 18h30

Les places étant limitées, la réservation est nécessaire.
Entrée libre/sortie payante.
Talence à 5 minutes à pied de l’arrêt St-Genès tram B

Pour plus d’informations et pour les réservations me contacter par mail : t.dejeammes@gmx.com

https://www.youtube.com/watch?v=Uz3gbQXMr-4
http://kraumsnotho.blogspot.fr/
https://soundcloud.com/kraums-notho

â–º Samedi 19 mars à 18H, Pan point d’exclamation / Ciel ouvert #1, Théâtre Expression 7  (20 rue de la Réforme à Limoges) : rencontre avec Stéphanie Eligert, Emmanuel Rabu et S. Bérard ; film de Stéphane Bérard.
Entrée libre, et même le buffet est gratuit ! www.pan-net.fr

â–º Dimanche 20 mars 2016, de 12H à 19H, KHIASMA (15, rue Chassagnolle Les Lilas) : Le Printemps du virtuel.

PLACES LIMITÉES, RÉSERVATION OBLIGATOIRE !
-> https://www.eventbrite.fr/e/billets-le-printemps-du-virtuel-22176695092

-> suivi de LE LUNDI DES REVUES #7 : Fabbula, le lundi 21 mars à 20h30…

En ce premier jour de printemps, L’Espace Khiasma fête la saison du renouveau à sa manière en se faisant incubateur et proposant, sur toute une après-midi, de « mettre en culture » ce médium tout juste éclos, auquel beaucoup promettent un avenir florissant ! Avec la complicité de Fabien Siouffi, éditeur de la revue Fabbula, et en préparation du « Lundi des revues », cette journée portes ouvertes est l’occasion d’entrevoir les mondes possibles de la Réalité virtuelle ! Encore peu connus du grand public, de nombreux projets portés par une nouvelle génération de créateurs investissent les territoires du récit, du jeu vidéo, des images animées et des expérimentations artistiques.

Démonstrations gratuites d’expériences de réalité virtuelle et parcours de découverte, discussions publiques avec certains de ses acteurs les plus innovants dans leur approche et leur démarche, sélection d’ouvrages de référence et aperçus critiques : le Printemps du virtuel créé les conditions d’une expérience guidée de la réalité virtuelle, ainsi que d’une véritable réflexion sur ce médium qui pose tant de questions !

Plus d’informations : http://fabbula.com/le-printemps-du-virtuel

Places limitées, réservation obligatoire : https://www.eventbrite.fr/e/billets-le-printemps-du-virtuel-22176695092

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Contenus présentés & créateurs invités :

DRIFT

DRIFT exploite pleinement les possibilités de la réalité virtuelle pour offrir un nouveau paradigme de gameplay stimulant, une expérience unique en son genre : jouer en adoptant la perspective d’une balle de revolver ! Suivez Walter, l’intelligence artificielle qui vous sert de guide, dans une folle aventure en explorant des environnements magnifiques. Volez librement à travers des scènes en suspension hautement immersives, utilisez votre regard et essayez d’éviter les obstacles jusqu’à ce que vous trouviez votre cible…

CRÉDITS :
SharpSense
Art Direction & Development : Ferdinand Dervieux
Level & 3D Design : Aby Batti
Screenplay : Maxime Phedyaeff
Sound Design : Romain Dorey

DMZ

Produit par InnerspaceVR, DMZ nous emmène là où il est interdit d’aller : la zone coréenne démilitarisée (abrégée en DMZ), une bande de terre de 248 kilomètres de long et 4 kilomètres de large qui sépare la Corée du Nord de la Corée du Sud. À l’intérieur de cette zone et à travers la mémoire d’un ancien soldat, vous pourrez suivre ses pas et retracer les différents évènements qu’il y a vécus par le biais d’une narration interactive et immersive, avant d’ouvrir sur une surprenante suggestion pour le futur de la DMZ. Cette approche intime et fabulatoire permet de donner une prise toute particulière sur la réalité humaine de la DMZ.

CRÉDITS :
InnerspaceVR
Art Direction & Development : Hayoun Kwon & Balthazar Auxietre
Level & 3D Design : Guillaume Bertinet & Fabrice Gaston
Screenplay : Hayoun Kwon
Sound Design : Sylvain Buffet

+ invités surprises !

 

11 mars 2016

[Net] Redécouverte des éditions Terre Noire / Petit manuel de prostitution sociale, par Phiippe Boisnard et Fabrice Thumerel

Plutôt portés vers la BD indépendante/alternative, les Lyonnais de Terre Noire – dont le blog a été mis à jour jusque 2012 – proposent toujours sur leur site un catalogue subversif (avec possibilité de télécharger quelques titres gratuitement), avec en particulier la collection NO PRESENT (handmade by unemployed people), dont les diverses créations collectives (cut-ut, photomontages, romans-feuilletons et BD…) visent à déconstruire les discours dominants : Je ne suis pas un touriste, Lettre ouverte à cette génération qui refuse de vieillir, Détruire la pensée unique, Ceci n’est pas de la masturbation mentale… Avant de nous concentrer sur le meilleur d’entre eux (la patte de Franck Doyen !), signalons la série des "comics sociaux", BD dont l’objectif est de démanteler les rouages sociaux.

 

Manuel de prostitution sociale (à l’usage des travailleur précaires), Lyon, éditions Terre noire, 68 pages, 4 €.

Ce document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici – est un agencement répétitif qui intègre les éléments  prélevés dans l’univers discursif social au flux de parole anonyme d’un je/on/nous – une "viande froide en sursis" qui ne peut qu’énoncer des phrases non verbales puisqu’elle subit sa vie, interdite d’action en somme. Grinçant, absolu, savoureux, désespéré/rant, ce Manuel de Prostitution Sociale (à l’usage des travailleurs précaires) vous emmène là où vous n’auriez jamais cru aller : en plein retords de l’humain, cet être dit social tant que l’on peut exploiter l’autre – dans le monde des losers, pour qui il ne saurait y avoir d’ascenseur social, juste "un trou". Une introduction (à sec) dans la nécessité qu’est le travail précaire pour notre bonne, si bonne société post-industrielle.

Des pages très visuelles rayées de codes barres nous promènent de « envie sourde. / irrationnelle. / incontrôlable. / crever leurs yeux. » à « s’ouvrir les veines / se trancher la gorge. / s’immoler. / « allez remue-toi un peu ». De « au début, on se dit que ça se passera bien » à « chairs mortes. / espoirs désintégrés. / viande froide. / en sursis. / d’autres feront la même chose. / / finir comme une merde. / sur le trottoir. »

En pages de sortie, ce manuel nous propose quelques conseils pratiques de survie absolument indispensables :
« ne vous dites plus ça va aller : répétez-vous j’en ai assez. / Ne pensez plus j’ai tout raté, dites-vous je me fais baiser. / remplacez progressivement le sentiment de culpabilité par la colère. / Vous avez des capacités : luttez »…

10 mars 2016

[Livre – news] Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution

À l’occasion de la rencontre de ce soir au Bateau Livre (Lille), animée par Jacques-Henri Michot, retour plus approfondi sur le dernier roman de Leslie Kaplan.

 

Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L, 2016, 256 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-3722-5. 

Présentation éditoriale

Mathias et la Révolution est le récit d’une journée prérévolutionnaire aujourd’hui à Paris. Mathias traverse la ville, il a un rendez-vous important, il fait des rencontres, il pense à la Révolution, il en parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens. C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.

 

Note de lecture /Fabrice Thumerel/

"la question n’est pas pourquoi des émeutes,
mais plutôt pourquoi pas d’émeutes" (p. 150).

"le conformisme aujourd’hui c’est quoi ?
– C’est penser comme on achète" (p. 212).

Dans notre monde marchand immondialisé, que reste-t-il des Lumières ? quelle place pour la Révolution ?
Il "essayait d’expliquer à un jeune homme pâle et tendu assis à côté de lui l’importance des Lumières, du Progrès, des droits de l’homme, mais le jeune homme s’énervait, disait que tout ça était vieux, vétuste, ringard, ancien, inutile, inefficace, la compétitivité, voilà le problème, […] vous êtes idéaliste, la France doit retrouver sa place sa situation, son rang…" (71). La Liberté ? C’est la sécurité ("La sécurité de qui ? La sécurité pour qui ? Ce qu’ils veulent c’est vendre des médicaments, voilà tout" – 183). L’Égalité ? Dans l’austérité et le conformisme. La Fraternité ? Dans l’individualisme et le consumérisme. Comment lutter alors ?
"Lutter. Quel mot. Rien qu’à le dire on sentait un malaise, que quelque chose n’allait pas, ne collait pas.
S’adapter, innover, réussir. Voilà des mots utiles, des mots pleins, des mots intelligents, qui indiquaient un mouvement vers le haut. Des mots qui avaient un sens.
Comme le mot loser. Le mot loser, on voyait bien ce qu’il voulait dire, on voyait bien ce que c’était, un loser, un incapable, un déchet social qui n’avait aucune raison d’être" (248-249).

Faut-il pour autant désespérer ? L’humour n’est pas absent : au moment même où André décrète qu’il ne croit plus aux Lumières, Mathias retrouve sa lampe…

Ce roman polyphonique écrit par l’auteure de L’Excès-l’usine et du Psychanalyste prend la forme d’un parcours historico-géopolitique où sont examinées les relations entre révolutions scientifiques et Révolution française, entre Révolution française et mai 68 ("Soyez réalistes, demandez l’impossible")… La part dramatique y est privilégié : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…

Pour salutaire que soit ce roman politique en un temps d’identitarisme et d’anti-Lumières, le lecteur n’en reste pas moins sur sa faim – trop d’attentes sans doute sur un tel sujet…

8 mars 2016

[News] TRANSPORT : e-festival de poésie, édition 0.0

Samedi 19 mars, de 18H30 à 21H30, on ne manquera pas ce RV prometteur LILLE + MARSEILLE + MONTRÉAL…

 

✦ LILLE ✦ MARSEILLE ✦ MONTRÉAL ✦

Littérature etc.
La revue Muscle
Cousins de personne
s’allient pour l’édition 0.0 du e-festival de poésie TRANSPORT, avec l’objectif de rapprocher les bords de l’Atlantique lors d’un événement inédit. Le samedi 19 mars 2016, le temps d’une soirée ou d’un après-midi, nous naviguerons d’une performance poétique à l’autre entre Montréal, Lille et Marseille. En fonction d’où ils se trouvent, les trois publics découvriront tour à tour une performance en chair et en os, puis la retransmission en direct d’une performance venue de l’une puis de l’autre ville. Ce carrousel poétique et numérique rassemblera des voix fortes de la poésie contemporaine!

ENTRÉE LIBRE

✦✦LILLE✦✦
Eugène Savitzkaya
Cécile Richard
Simon Allonneau
Antoine Boute

HEURE : 18h30 – 21h30
LIEU : Mutualab, 19 rue Nicolas Leblanc

✦✦MARSEILLE✦✦
Annabelle Verhaeghe
Arno Calleja
Nat Yot
Maxime Hortense Pascal
Noémi Lefebvre

HEURE : 18h30 – 21h30
LIEU : Centre de la Vieille Charité, 2 rue de la Charité

✦✦MONTRÉAL✦✦
Gabrielle Giasson-Dulude
Shawn Cotton
Sébastien Dulude
Renée Gagnon
Hervé Bouchard

HEURE : 13h30 – 16h30
LIEU : Médiathèque Gëtan Dostie (La Passe), 1214 rue de la Montagne

6 mars 2016

[News] News du dimanche

Qui dit mars, dit vraiment "printemps-de-la-poésie" ? Ah que NON, répond Julien d’Abrigeon ! Pleins feux sur Annie ERNAUX ; puis, RV avec le festival POEMA, Eric Pessan, Sandra Moussempès…

Pohérésie – Le parti pris de Télérama

Deux raisons valant mieux qu’une (et le printemps-de-la-poésie et le 50e anniversaire de la collection "Poésie" chez Gallimard), Télérama – filiale du Monde – s’intéresse à un autre grand groupe, celui de Gallimard : et voici un panorama de plus d’un siècle de poésie qui repose presque uniquement sur des auteurs maison (Gallimard et ses filiales, P.O.L et Mercure de France – mais, bien entendu, entre autres, il manque Novarina et Prigent…)… Et le tout orchestré par un André Velter dont la lucidité ne peut que laisser coi : les poètes d’aujourd’hui ? "Franck Venaille le capitaine de nos peurs, Serge Pey le chaman aux bâtons, Jacques Darras l’outrepasseur, Jean-Paul Michel qui vise au style éternel, François Cheng qui réveille le vide et actionne le non-agir…" Excusez le peu – le vide, a-t-il dit. /FT/

♦ Julien d’Abrigeon : « Mars, c’est toujours le mois du combat. A cause de cette sacrée plaie de "Printemps (à la con) des poètes (à la con)", on va se retrouver avec des récitations, avec le ton, de Saint-John Perse, des acteurs qui font leur blé de l’année avec des animations poétiques, du Prévert à en vomir, des trucs RATP à chier, du "poétique" de partout, de la poésie (presque) nulle part, une nuit Enrico Macias sur France Culture, des regards plissés, des yeux fermés, des CD "Natures & découvertes" en fonds sonores, des lectures nulles accompagnées de jazzmens nuls, du Petit Prince qui n’a rien à foutre là, du Maurice Carême illustré par le petit, du "vaz-y-que je te souffle du Jean-Pierre Siméon dans un tube dans ton oreille avec mes miasmes de fin d’hiver", du slam bien rimé par le petit jeune du quartier qui a lu Baudelaire l’an dernier et qui est gentil, tu vois, du poète maudit qui est maudit parce qu’il boit trop de Villageoise et qu’il fronce le front en disant "merde, sperme, société", de la pré-vielle bab qui lit ses trucs sur la glaise, l’ocre et le givre en offrant le thé, de l’article sur la poésie contemporaine jusqu’à 1952, de Sapho lit Jacques Bonaffé ou l’inverse, je ne sais plus, du "ah mais, c’est pas de la poésie, ça", du "Heidsieck, connais pas/c’est froid"…
Bref, c’est le mois où on s’énerve, on s’arme, on déploie, on attaque, contre-attaque, jusqu’à épuisement ! Courage les amis ! LA POESIE MENACE ! »

 Tweet de Julien d’Abrigeon, fondateur de tapin2, qu’on pourra aller visiter sur le champ : "Pas de printemps pour. La poésie, à l’instar des pizzas, c’est 4 saisons. Misère du croutonisme velterosiméonien dans le HS de Télérama"…

Pleins feux sur Annie ERNAUX

â–º Mardi 15 mars, 12H-14H, Université Paris XIII-Villetaneuse. Dans Les Années, l’histoire individuelle rencontre l’histoire sociale de la seconde moitié du XXe siècle. Annie Ernaux répondra aux questions d’Anne Coudreuse au sujet de cette autobiographie et plus largement de son œuvre. C’est aussi l’occasion d’évoquer son prochain livre, Mémoire de fille, à paraître aux éditions Gallimard en avril.

L’entretien sera suivi d’une séance de dédicaces et d’un buffet. Inscription conseillée : serviceculturel@univ-paris13.fr

â–º Lundi 11 avril à 19H, Maison de la poésie Paris, rencontre avec Annie ERNAUX animée par Michel Abescat.

Tarif : 5 € / adhérent : 0 € RÉSERVER

« J’ai voulu l’oublier cette fille. L’oublier vraiment, c’est-à-dire ne plus avoir envie d’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et  son sang tari. Je n’y suis jamais parvenue. » Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S. dans l’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années. S’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’hui.

À lire : Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, à paraître en avril 2016.

 Libr-événements

â–º

â–º Du 9 au 13 mars, festival POEMA Nancy-Vandœuvre, avec notamment Bernard Noël, Frédéric Forte, Julien Blaine, Patrick Dubost, Liliane Giraudon, Christophe Manon, Eugène Savitzkaya, Vincent Tholomé… Le 18 mars, ce sera à Bar-le-Duc avec Dominique QuélenProgramme complet (les manifestations se prolongent jusqu’en juin).

â–º Mardi 15 mars, Sandra Moussempès sera au Mamco de Genève pour une lecture-performance Beauty Sitcom ; le lendemain elle interviendra dans le cadre d’un workshop avec les étudiants de la Head Genève.

5 mars 2016

[Livre] Henri Michaux, Le voyage dans le Non, par Jean-Paul Gavard-Perret

Henri Michaux, Donc c’est non, édition de Jean-Luc Outers, Gallimard, mars 2016, 208 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-07014-976-6.

 

Michaux n’eut cesse de se débattre avec les importuns même lorsqu’ils proposaient des projets pas forcément douteux. Y compris son sacre dans le « must » et le lustre de la Bibliothèque de la Pléiade… Mais l’auteur de « Plume » se méfiait de ceux qui venaient – écrit-il – « gâcher [s]on existence »… Il voulait « simplement » ne pas se tromper et tomber dans le divertissement du monde. Celui qu’il explorait était ailleurs. D’où son appel à l’aide : « Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. » Il n’en eut de fait pas besoin.

Les lettres réunis par Jean-Luc Outers le prouvent. A Claude Lorent il envoie un laconique : « Dois-je vous rappeler que je suis contre tout passé, contre tout lien que je renie et qu’en partie je nie ». Et il est encore plus radical avec Bruno Roy : « Au sujet d’une autorisation de reproduction d’un de mes textes (…) refus catégorique et une fois pour toutes. » L’œuvre ne réclame donc pas d’autres scènes que l’écriture elle-même. Elle doit  rester la manifestation, dans le recueillement, d’un creux du silence qu’il s’agit de faire parler. Un tel travail ne peut se grever des remugles de vanités d’usage. Les lettres signifient donc de sublimes fins de non recevoir. Et le « non » devient le seul nom qui permet à l’œuvre de se poursuivre. Il s’agit de reculer pour mieux sauter en quelque sorte. L’auteur a donc appris à lutter contre sa timidité afin de ne pas finir, comme il l’écrit à l’un de ses récipiendaires, « gavé de [s]on propre nom ».

3 mars 2016

[Recherche] Pierre Jourde ou l’écriture du non-vouloir, par Thierry Durand

Pierre Jourde ou l’écriture du non-vouloir

Thierry Durand, Linfield College (USA)

 

“Un jour, je dormirai”

(Pierre Jourde,  L’Heure et L’Ombre).

 

« Or, tout dernièrement m’étant trouvé sur le point de faire le dernier couac!

j’ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit. 

La charité est cette clef. — Cette inspiration prouve que j’ai rêvé ! 

Tu resteras hyène, etc…, se récrie le démon […] »

(Rimbaud, Une saison en enfer, Prologue).

 

La réputation de Pierre Jourde est celle d’un pamphlétaire, mais il est aussi romancier et il a déjà derrière lui une œuvre conséquente et militante de théoricien de la littérature.  À cet égard, il le dit et l’écrit à de nombreuses reprises, la littérature est liée à la vérité, à celle du rapport à soi et au monde: “La vérité, c’est le travail de la littérature”, déclare-t-il dans un entretien sur France Culture (« L’Adieu aux paysans », Répliques, 22/11/2003 / FC).  Or, que se passe-t-il, demande Jourde, lorsque le récit s’attarde à ces expériences à la fois communes et précieuses de l’immanence que sont, par excellence, l’amour, le deuil ou encore la colère ; lorsque nous sommes ainsi tout à notre amour ou tout à notre chagrin, ou bien absorbés dans la colère ?  Doublant la revendication la plus fondamentale de l’individu à l’identité, au réel, “il y a toujours, tout au fond, […] quelque chose [qui] s’en fout” (Paradis noirs, Gallimard, 2009, p. 39 / PN) et qui révèle “notre défaut de réalité” (Littérature et authenticité, L’Harmattan, 2001, p. 52 / LA)[1], écrit Jourde ; nos grands moments ne sont au fond que des fictions, que des “opérettes” — ce dernier mot revient à de multiples reprises dans Littérature et authenticité.  Voici donc l’obsession qui occupe le centre des réflexions jourdiennes et hante le cœur de ses romans : “Nous ne sommes pas à nous-mêmes”,  lit-on sur son blog dans un article intitulé “À quoi sert la littérature?”[2]; “Nous n’y sommes pas”, dit Littérature Monstre (L’Esprit des péninsules, 2008, p. 19 / LM) [LA, 25] ; c’est là, formulation-témoin d’un principe de raison insuffisante, le leitmotiv de sa théorie et de sa pratique littéraires ; Littérature et authenticité y insiste : “Nous ne sommes pas à ce que nous faisons” (63) ; nous sommes “hors de notre véritable lieu” (13) ; “J’ai beau faire, je n’y suis pas” (40).  Telle est, selon Pierre Jourde, l’originalité de l’expérience de l’écriture littéraire, à la fois son mensonge romantique et sa vérité romanesque, son retour éternel à ce qui manque et l’objet d’un congédiement essentiel puisque, écrit-il après Blanchot dont s’inspirent ses travaux pour une part non négligeable, “la parole directe compromet ce qu’elle désigne” (LM, 484).  Considérée à l’aune d’une “altérité primordiale sans qualités” (LA, 199) qu’il appelle aussi fadeur, c’est ainsi la question du rapport entre fiction, vérité et réel que soulèvent ses récits et sa critique.  Elle interroge ce privilège – qui distinguerait la littérature des autres formes de savoir – d’aller, en quelque manière, à la chose même, et remet en cause la prétention littéraire d’éviter ce costume mal taillé qu’est l’approche conceptuelle de la réalité pour la saisir du dedans.  C’est ce paradoxe exemplaire qu’il faut éclaircir dans l’œuvre de Jourde : si, selon le mot de l’écrivain, nous sommes des “bêtes à secréter de la fiction” (FC), comment la fiction elle-même peut-elle nous aider à sortir de sa fausse naturalité ?  Ou, selon la formulation de l’écrivain, “comment sortir de la fiction par la littérature” (FC) ?

 

Écrire contre Kant

L’ambition de réveiller le lecteur de son approche dogmatique de la réalité, c’est-à-dire de ses fictions, trouve chez Jourde sa raison première dans une certitude intime de la conscience qui s’éprouve comme divisée et inactuelle.  Jourde, qui a étudié la philosophie, souligne cette radicalité de l’expérience avec l’utilisation d’un vocabulaire kantien et, à travers cet emprunt, par la reprise au compte de la littérature de l’ambition épistémologique qui est celle de l’auteur des critiques : la littérature, explique Jourde, examine rien moins que les conditions de possibilité de “l’intelligibilité” ; contre “les calcifications mentales” (LM, 19) et le “sommeil dogmatique” (LA, 66), l’écriture “crée les conditions d’une expérience et d’une intelligibilité” (LM, 29) ; la littérature est “la recherche des limites” (LM, 15) ; elle exerce “un travail critique” (LM, 19) et doit envisager comme une “propédeutique” (LA, 200).  Le terme “intelligibilité”, à la connotation plus inaugurale que celui, kantien, de “connaissance”, introduit une différence notable : pour Kant, “l’intelligible” est l’inaccessible noumène ; concept en quelque sorte “négatif”, il demeure inconcevable et ne fonctionne que comme idée régulatrice quant aux limites de l’entendement.  Chez Jourde, au contraire, l’intelligibilité fait de la littérature l’expérience non des limites imposées au bon fonctionnement de l’entendement par le tribunal de la raison, mais bien plutôt celle d’une sensibilité ou d’une intuition plus large, impossible chez Kant, et qui s’ouvre à un monde qui la comprend et dont la vérité l’excède.  La littérature doit être ainsi entendue “comme un retour au réel dans sa complexité, [un] élargissement du champ du sensible” ; elle consiste à éveiller “de nouvelles dimensions de la sensibilité” (“A quoi sert la littérature ?”, op. cit.).  C’est dire la mesure ou la démesure du projet métaphysique jourdien (et, par suite, son anti-kantisme) et son souci d’un rapport avec quelque chose de plus originaire que le “phénomène”.  À travers sa référence à Kant, c’est ainsi l’éminence de la littérature dans son rapport à la vérité que Jourde met en valeur.  Or, placée ainsi comme au seuil, à l’orée ou à l’aube de l’existence, la conscience narrative ne part pas de rien : l’intelligibilité jourdienne est d’abord l’expérience de ce qui la précède, de la pré-réflexivité qui l’enveloppe et la défait.  C’est cette pré-réflexivité déformante, critique de la structuration kantienne de l’entendement par les catégories, qui est à l’œuvre dans ses romans et récits.  La conscience jourdienne est ainsi affectée avant d’être entendement et cela est évident dans les romans qui mettent en scène une conscience plus narrative que narratrice, davantage racontée que racontant.  Prise ainsi dans l’entre-deux de la passivité et de l’initiative, la conscience peine à la clarté dans Festins secrets ou L’Heure et l’ombre.  Encore ensommeillé et comme à demi enfoui dans ce qui le précède et obscurément le sollicite, le personnage romanesque[3] est tout à la fois privé et préservé de ses lumières par un “avant” qui le hante.  Jourde parle à ce propos d’une inquiétude, d’une humeur ou d’une tonalité associée à une précédence destituante.  Une telle intelligibilité “pathique” qui enveloppe l’éclairage du sujet se traduit dans ses romans par l’incertitude qui affecte le temps et l’espace et par des plongées intérieures et vertigineuses dans le souvenir qui déstabilisent le sens interne.  Dans Littérature et authenticité, Jourde parle d’”états hypnagogiques” (106), c’est-à-dire de dessaisissements qui se définissent par la mise à l’écart des réductions rationalistes en faveur d’un certain somnanbulisme qui affecte en retour la perception diurne et maîtrisée d’un coefficient d’insuffisance.  Car c’est là l’important : le retour à la clarté — il faut bien écrire, il faut bien penser — est tissé d’arrière-pensées. 

            L’écriture romanesque jourdienne a donc ce côté expérimental qui rappelle le surréalisme : à la faveur d’états de distraction qui détachent la conscience de l’ici-maintenant ou, au contraire, le fouillent en détail jusqu’à en éprouver l’étrange inconsistance, le récit jourdien se présente comme la descente dans un monde intérieur hanté par une quatrième dimension absente de l’efficace de la veille, par un défaut de substance qui double toute affirmation de l’intuition de sa contingence absolue et qui conduit Jourde et ses personnages à dire qu’ils “n’y sont pas”.  La gravité accordée à la littérature, son rapport de savoir à l’identité, à l’authenticité, au réel, font ainsi de chaque roman jourdien une sorte d’expérience de pensée au cours de laquelle la “réalité humaine” se risque tout entière dans un rapport à une “source obscure”, à une sur-naturalité.  À lire Jourde, on passe ainsi de l’assise kantienne à une inquiétude métaphysique touchant à l’intentionnalité qui est à l’origine du savoir.

            Avant d’examiner les manifestations romanesques de la sensibilité jourdienne, il faut donc noter ce travail de déstabilisation de l’identité.  Il s’inscrit dans une réflexion sur le décentrement ou l’excentricité et cela, c’est suffisamment original pour qu’il faille le noter, à travers une référence persistante aux contes, ceux de notre enfance et, plus généralement, à tout un imaginaire fantastique auquel Jourde assigne la tâche de susciter des points de contact entre identité et l’excès pré-réflexif dont il vient d’être question, entre “l’esprit de la modernité et les thèmes archaïques de la pensée mythique”, pour reprendre une expression que Claude Louis-Combet utilise à propos de Maldiney[4].  On a mentionné le criticisme kantien pour souligner la radicalité de l’approche jourdienne[5]. S’il ne faut pas trop développer cette comparaison, en fin de compte paradoxale, au philosophe des Lumières chez un écrivain qui, dans son rapport à la vérité, éprouve des réserves certaines à l’égard des clartés de l’entendement, les références jourdiennes à Kant nous permettent en revanche de mieux comprendre sa structure de l’intelligibilité et notamment le rôle des contes dans la constitution d’une sorte de “fantastique transcendantal” (l’’expression vient de Gilbert Durand dont Jourde se dit “nourri”) qui rappelle l’“esthétique transcendantale” du philosophe.  Référence omniprésente dans ses récits, les contes fonctionnent en effet chez l’écrivain comme la forme fondamentale à laquelle est liée l’intuition propre à la littérature. Mais la différence entre l’écrivain et le philosophe est importante : au contraire de l’architectonique kantienne, solide charpente conceptuelle et constitutive de la connaissance, la référence à la vérité immémoriale du conte invite à considérer le savoir non plus comme un champ fermé au-delà duquel plus rien ne serait assuré en connaissance, mais comme un glissement progressif, toujours déjà entamé en quelque manière, vers l’obscurité de l’origine.  On peut dire que chez Jourde, le récit prend la place du concept. La forêt des contes, les fées ou les bonnes marraines, les démons, les ogres, les monstres et autre méchant loup, apparaissent comme autant d’étoiles dans une constellation narrative qui se veut à la fois référentielle et essentiellement insuffisante. Leur mention incongrue (inactuelle) et comprise comme telle par les personnages eux-mêmes sous la forme de l’analogie, sagesse aussi bien qu’enfantillage mentionnée à titre de retour à un illo tempore auquel on ne croit évidemment plus, suscite cependant le souvenir fasciné d’un rapport tout à la fois plus vrai et plus léger avec une altérité archaïque qui ne cesse de se dérober, ce que Claude Louis-Combet appelle “la présence d’une instance nouménale”[6].  Si l’on peut dire que tout, selon Jourde, revient à un conte, c’est que la vérité dont il est question dans ses romans est, en quelque manière, un retour à l’enfance, à sa grâce distraite et sérieuse, à une essentielle et grave superficialité qui hante le souvenir de l’adulte. Les références aux contes apparaissent ainsi comme autant de commentaires métadiégétiques d’une réflexivité en contact, mystérieusement, merveilleusement, avec quelque chose qui reste en retrait, qui informe en déformant et qui constitue, si on peut utiliser ce verbe, l’intelligibilité à l’œuvre dans l’écriture jourdienne. 

            On peut donc résumer les choses ainsi pour conclure sur le rapport de Jourde à Kant : d’un côté, l’imposant édifice critique kantien prête au projet littéraire jourdien son sérieux, sa radicalité et son urgence ; de l’autre, il offre le point de départ d’une critique possible, déjà exploitée par Schopenhauer puis par Bergson, et qui concerne les limites de l’intuition chez Kant.  La littérature ou, plutôt, l’intuition à l’œuvre dans la pratique littéraire représente chez l’écrivain la possibilité d’une émancipation à l’égard des contraintes de la connaissance positive pour aller au-delà du phénomène vers l’intelligibilité du réel.  Il est donc temps d’abandonner la sédentarité (et la sécurité) de l’enclos kantien[7] pour s’aventurer dans les espaces improbables du nomadisme jourdien.

   

            1. Temps :

C’est justement l’ébranlement des fondations de la connaissance que sont le temps et l’espace chez Kant, mais également pour toute science et tout sens interne, qui frappe d’entrée de jeu le lecteur des romans jourdiens. Loin d’être structurante, l’expérience du temps y est celle du dévoiement et de l’égarement.  Le temps n’est plus linéaire mais privé au contraire de l’impulsion originelle qui aurait dû l’orienter; il est comme dé-téléologisé.  De là, l’impression d’un désordre temporel dans les romans comme dans les récits semi-autobiographiques de Jourde ; on n’y est pas: “Je navigue parmi le désordre mouvant des temps” (La Présence, Les Allusifs, 2010, p. 66 / LP).  L’Heure et l’ombre évoque un temps perdu, obscur, irrécupérable : “Je voyais s’étendre l’ombre du temps, […] absorbant ces heures perdues […].  Leur disparition n’était pas étrangère à leur nature. […] Elles étaient leur disparition” (HO, 194).  La conscience d’un temps out of joint, disloqué, désorganisé et doublé par son ombre, se manifeste ainsi à travers le souvenir qui, à la faveur d’un endormissement qui est aussi éveil à un en-deçà, émerge chez Jourde d’un oubli plus fondamental et dont l’exigence pressentie demeure mystérieuse, infiniment interprétable dans une confusion et une profusion de signes : il y va du moi, de sa vérité, mais en quoi?  Le temps de la quête s’abîme ainsi dans un labyrinthe d’interprétations qui détourne toujours de la pièce centrale ou encore de la “chambre du fond” (LP, 44) que l’auteur présente comme une image structurante de son propre imaginaire.  À l’image de Pays perdu, le trésor reste introuvable.  Le temps se retourne sur lui-même à la manière de l’Ouroboros des mystiques. Le personnage s’y double ou s’y reflète, s’y superpose à lui-même sans s’y retrouver, sans s’y reconnaître. Quand, à la fin de Festins secrets, le narrateur mystérieux, en retrait, compagnon vocatif et instance oraculaire de Gilles Saurat, prend enfin figure, la présence énigmatique apparaît sous la forme d’un démon qui habite les combles de l’asile d’aliénés où est interné le personnage devenu un vieil homme : “J’avais pris mon temps pour te conduire là, explique le démon. […] Il t’avait fallu encore des mois, des années pour aller jusqu’au bout” (L’Esprit des péninsules, 2005, 507 / FS).  Le bout, le démon ou figuration délirante de la folie de Gilles Saurat, n’est cependant qu’un “veston flapi” (FS 507).  Au bout, donc, “de la conscience, sans rien d’autre. Sans propriétaire et sans contenu” (87).  L’habit est nu, débarrassé de son moi, et cette coquille vide apparaît au lecteur comme l’ultime, c’est-à-dire comme un reflet parodique et désincarné, négatif d’une identité qui n’a jamais été que d’emprunt.  Ce n’est plus une liberté qui porte un habit (démarche sartrienne) mais l’habit qui porte une singularité de rechange (démarche jourdienne).  L’identité-ipséité (se retrouver dans l’expérience de l’altérité) cesse ici d’être la dialectique du même et de l’autre figurée dans l’intrigue du temps et s’abîme au contraire dans la folie d’une éternelle non-reconnaissance. Le fil du temps de l’histoire s’est cassé.  Ce que Sartre appelle le “circuit de l’ipséité”, c’est-à-dire le retour de la conscience à elle-même comme assignation à sa liberté, se transforme ici en un labyrinthe infigurable ; l’intrigue y est celle de l’égarement et de l’effacement. Passif et comme vidé par un trou de vidange, le temps intérieur devient pure nostalgie et “se tourne vers le fondement absent, l’origine toujours dérobée de ce monde” (LA, 71). 

            Le temps jourdien n’est pas de notre côté.  Il est parcouru de chemins qui se croisent et ne cessent d’opposer l’ironie du “non” à toutes les reprises identitaires du personnage, à toutes les coïncidences merveilleuses.  “J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène” (Nerval, “El Desdichado”) devient dans Festins secrets un fait divers sordide qui mène son acteur principal à une clinique spécialisée pour cause de violence et d’abus sur mineure.

 

            2. L’espace / le monde

Le deuxième pilier, l’espace, n’est pas moins désorienté et doublé.  Mis en scène dans la lutte de l’ombre contre la lumière, d’une écriture obombrante, voire érotique, contre une écriture pornographique, l’espace de l’être-au-monde jourdien s’augmente de la “Présence”. Cette présence, c’est proprement la hantise de l’imaginaire que l’écrivain définit comme “croisement de temps et d’espace” (LM, 25), “bouleversante coexistence de la présence et de l’absence” (LP, 84). L’habitation — mode fondamental de l’être-au-monde, apparaît ainsi au lecteur comme la doublure de l’ici par l’ailleurs d’une spectralité (la présence, dit Jourde, est “l’apparition fantômatique d’une négation” [LM, 25]) qui déréalise le monde et le transforme en copie de lui-même.  L’intuition jourdienne, celle aussi que portent ses personnages, est que le monde “est virtuel, non réel” (LA, 71), que “le paysage est sur le mode du comme si” (LA, 47) et qu’il s’ouvre devant l’écrivain “comme un théâtre” (LA, 43) avec ses coulisses inexplorées : les maisons contiennent des pièces mystérieuses, elles sont plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur et dessinent des symétries envoûtantes ; elles sont hantées par des “créatures du chaos” (LP, 46) qui ne sont, les personnages en sont conscients, que le rendu mythique d’un manque à dire qui échappe à l’entendement mais se rappelle à l’intuition, celui d’une présence “étrangère, sans visage, sans corps, sans lieu” (LP, 53).  Une fois chassée l’impénitence d’un certain romantisme, la forêt désintentionnalisée révèle “la sauvagerie rendue présente ; ce monde étranger, qui excluait ma présence”, écrit Jourde dans La Présence (130).  Plus largement, l’expérience pressentie d’une chair du monde (LA, 77) signifie d’emblée le paradoxe d’une composition toujours déjà décomposée et, d’une certaine manière, celui d’un monde accompagné de sa doublure morte.  Au démon du temps répond celui de la matière. 

            Deux images de la percée incessante de l’innommable dans les romans de Jourde : d’une part, la correspondance onto-géologique du magma et onto-physiologique de l’excrémentiel, deux images prégnantes, à tel point que la récurrence obsessionnelle de la “merde” (“La grande déesse” [PP, 140]) ou des toilettes comme “déchirure à la surface du monde” (PN, 191) dans les récits, rappelle l’exercice spirituel recommandé par le Bouddha de la contemplation de cadavres en décomposition[8].  Il y a ainsi une phénoménologie de la merde chez Jourde — “cet enfoncement lent des formes dans la substance” (PP, 39) — comme il y en a une du poil chez Ricœur (“la fine pointe de l’ambiguïté, écrit Ricœur : quand il tombe il préfigure le cadavre que je deviens.[…] quand il pousse c’est mon être-pour-la-mort qui grandit en moi”) ; les deux sont moins des figurations de notre être-pour-la-mort que celle de l’effacement qui est la texture même de tout ce qui est.  Écrire, chez Jourde, c’est se sentir mourir et, d’une certaine manière, comme ces médaillons gothiques, adaptations modernes et kitsh des vanités de la Renaissance, qui, selon la perspective, représentent la personne ou son squelette décharné, surprendre la mort sous le soi puis, comme par l’inversion d’un regard devenu blanc, le soi comme doublure de la mort. À l’image de l’athéologie bataillienne, l’extase se confond ici avec l’abject, avec une pornographie du réel qui nous attire et nous répugne, et l’un parce que l’autre. 

            L’autre image revient à plusieurs reprises sous la plume de Jourde : il s’agit de celle, justement, de la double vue dont l’une des inspirations les plus importantes sans doute se trouve chez Blanchot dans un fragment de L’Écriture du désastre intitulé “une scène primitive” ; dans ce fragment, Blanchot met en scène un enfant à qui, soudainement, sans raison, l’invisible est offert. Le rien apparaît alors comme un ciel vide, absolument vide dans un monde pourtant absolument inchangé[9] (LA, 46, 52 ; HO, 26 ; PN, 196).

 

            3. Le personnage

Ainsi jetés dans un espace/temps que Jourde compare tantôt à un ruban de Mœbius, tantôt à une géométrie invraisemblable, la mise en scène des personnages apparaît au lecteur comme la choréographie tâtonnante d’identités flottantes, incapables de se ressaisir dans un sens interne, dans une spécularité fixe et structurante.  Tout comme celles des personnages eux-mêmes, les interprétations du lecteur quant à la réalité de certains épisodes s’entre-dévorent; elles semblent toutes revêtues de la tunique de Nessus dont il est question dans Littérature et authenticité. Le personnage n’est jamais loin de la folie et le lecteur du désappointement : rêve ou réalité, ici ou ailleurs, maintenant ou jadis, le même ou l’autre ?   À travers la représentation de vies entières, ce qui est le cas de L’Heure et l’ombre, de Festins secrets, de Paradis noirs et de La Cantatrice avariée, c’est donc l’unité narrative d’une vie que les récits jourdiens s’appliquent à méticuleusement définaliser. Au cœur de la quête identitaire du personnage, une usure ontologique est à l’œuvre dans les récits, un travail de sape, une obsolescence qui défigure les paysages intérieurs et extérieurs, un chaos sans finalité qui ne cesse de harceler la forme à la manière de ces éruptions volcaniques qui redessinent sans cesse le relief selon d’imprévisibles effets de surface. Le personnage jourdien se défait dans sa part d’ombre, pris comme il est dans un rapport fasciné avec une opacité inaugurale, et qui fait de l’identité, de l’espace et du temps, les résultats contingents de bricolages précaires (le “garage moderne” de L’Heure et l’ombre, mal déchiffré par l’un des personnages, devient “gorge moderne”, oracle cambouis du rafistolage à perpétuité d’une identité cassée). Festins secrets est cette tragédie moderne de la désubstantification, d’un devenir monstrueux qui déchire les formes et où tout et rien (ne) font, désormais, sens. L’écrivain, déclare Jourde à ce propos, est un “montreur de singularités (de monstres)” (LM, 22).

            Que ce soit dans L’Heure et l’ombre, Festins secrets ou Paradis noirs, le personnage jourdien apparaît donc comme l’inflexion d’un anonymat primordial, la déclinaison d’une hyperbole. Au bout du compte, la clé du récit ne réside plus dans une psychologie particulière (“La littérature […]déborde toute psychologie” [LA, 200]). L’individu n’est pas original chez Jourde. Dans L’Heure et l’ombre, les histoires se répètent et s’interpénètrent ; Gilles pourrait être Martin, et le narrateur, qui y voit “La fatalité du redoublement” (HO, 12), retrouve son amour d’enfance, Sylvie, en Denise (les prénoms choisis s’inscrivent d’ailleurs dans une histoire plus vaste, celle de la littérature que Jourde reprend et répète : Diane, Denise, Laure et Sylvie rappellent ainsi Bataille, Blanchot ou Nerval). Le soupçon existe que le tourment du narrateur, né de la rencontre d’un amour qui lui demeure inaccessible par excès d’idéalisation  — platonite aiguë —, l’ait conduit au meurtre paroxystique, au bord d’un ruisseau, d’une enfant en forêt ; “Gilles”, le même prénom est repris dans Festins secrets, fait alors écho à Gilles de Rais et apparaît comme l’incarnation des mêmes démons. Par delà les vies particulières, les identités et les âges (les répétitions intradiégétiques, littéraires et historiques), les actions semblent ainsi s’inscrire dans un formalisme qui réduit les personnages à des types dans le retour infini d’une même histoire fondamentale — celle, justement, que révèle selon Jourde l’herméneutique du conte : texte immémorial, au casting exemplaire et dont la superficialité qu’il revêt, a fortiori de nos jours, exprime à merveille l’ontologie plate de la “réalité humaine”[10]. Dans le conte jourdien, l’ange et la bête, la tragédie et le grotesque, le sérieux et le comique, la grâce de la caresse et l’obscénité pornographique sont intimement liés. Bien et mal s’y abîment dans un “c’est ainsi” sans créateur, ainséité qui est aussi celle des contes, selon Jourde, platitude doublée de son impossibilité que L’auteur de Littérature et authenticité appelle neutre ou fadeur. Les personnages sont pris dans une “cause errante” que représentent par exemple les figures d’Hécate et de Gérion dans les romans et que le lecteur retrouve dans Pays perdu : « La voix posée de l’aïeule laissait entendre qu’on pouvait être les deux, le jeune homme impeccable au regard doux dans son cadre, et l’autre, celui de la baïonnette dans le ventre du Boche, de l’éclat de fer entrant dans la cuisse.  Les deux estompaient insensiblement leur différences pour revenir à un point où ils étaient les mêmes, quelque chose de fade et d’un peu sur comme l’odeur des pommes dans la pièce » (PP, 93). 

Au sein de cet  “effacement de l’être individuel”, “on dirait que le pays ne cesse depuis des lustres d’inhumer et de réinhumer inlassablement les mêmes défunts” (PP, 120), lit-on dans le même récit de 2003.

 

Que dois-je faire? “En être sans y être” ou portrait de l’écrivain en excentrique

On comprend donc en quoi l’écriture jourdienne peut apparaître au lecteur comme un exercice spirituel ou une infinie méditation autour d’un point d’usure ou de démotivation.  Pour être “vraie”, pour échapper à ses mythes, la volonté à l’œuvre dans l’écriture est amenée à renoncer à son authenticité et à “viser à sa suppression” (LA, 199). Elle doit se montrer inessentielle sans que cette inessentialité devienne essentielle.  Le récit jourdien s’applique ainsi à la recherche de ce point où il se devient indifférent ; il s’applique à s’être excentrique. Ce qui caractérise l’excentricité, en effet, davantage que son indifférence aux conventions, est surtout son indifférence à sa propre anomalie, à son propre excès ; l’excentrique est toujours hors de soi comme par distraction : il dit sans vouloir dire et c’est là d’ailleurs sa grâce: il en est sans y être.

            Le maître-récit, à cet égard, est un texte publié en 2008, La Cantatrice avariée.  Il s’agit d’un conte loufoque, farfelu et qui, contrairement à l’invitation du titre, est plus proche d’En attendant Godot, voire du message perdu des Chaises, que de La Cantatrice Chauve (et ce, en dépit du recommencement que signale la fin de la pièce de Ionesco). On peut lire En attendant Godot comme une représentation parodique de la structure irrémédiablement téléologique de l’esprit humain, de sa nature fondamentalement “religieuse”, en ceci que toute conscience, animée par une foi incorrigible en l’achèvement, son devenir réel, est programmée par son intentionnalité même comme projet de soi-même, projet d’une conscience de soi réalisée. En cela, on peut dire que la pièce de Beckett et, par exemple, la dialectique cassée du maître et de l’esclave illustrée par Pozzo et Lucky, sont la parodie de cette tyrannie métaphysique de la substance et du salut qui dévalorise le ici-maintenant en numéro de cirque. Mais c’est là encore trop dire pour Jourde et La Cantatrice avariée peut être lu, à l’endroit du texte de Beckett, comme une surenchère parodique. Cette fois, l’ambigu et néanmoins irrécusable Godot a disparu et l’insignifiant y est démasqué comme tel ; il est d’ailleurs si insignifiant qu’il reste innommable ; il est d’abord appelé “La Chose”; la majuscule du début disparaît à la fin. La question devient en effet : comment ne pas trahir l’insignifiant, comment ne pas attendre Godot tout en s’assurant que c’est bien Godot, c’est-à-dire l’insignifiant que l’on n’attend pas, puisque l’attendre donnerait sens et signification à l’insignifiant ; c’est bel et bien Eurydice qu’il ne faut pas voir en se retournant. Tel est le paradoxe clownesque ou bouffon — Jourde parle de “divinité bouffonne” (HO, 25) — de la mécanique du désir à l’œuvre dans l’imaginaire, la fiction déshabillée par ses fictions, même, qui doit défaire la nuit l’écriture du jour, “tomber dessus” sans chercher, pour que ce qui est trouvé soit dépouillé de l’intention, toujours valorisante, d’avoir trouvé — définition, on l’aura compris, de la grâce, et fantasme mallarméen de l’écrivain devenu le spectateur de son œuvre : “La grâce seule, immotivée, coupe l’entrelacement des motifs” (LA, 117).  Voici donc un récit, La Cantatrice avariée, racontant une quête pour rien, escamotant l’objet du désir au nom de son authenticité, authenticité qui consiste en la présence hyperbolique d’une absence absolue d’authenticité.  Ce qui reste est à mourir de rire. L’écriture comme dégagement et farce, opérette auto-proclamée de l’auto-monstration du monstre mais dont la mise en scène de l’auto-effacement du dire est dans le vrai : faire en se défaisant, créer contre l’acte de créer, effacer par le rire et l’outrance la volonté de parvenir, introduire, au bout, la défaite dans le vouloir. C’est là le devenir excentrique et le pari impossible que Jourde assigne à la négativité de la littérature. À la présence des dieux, formidable et irréfutable dans Œdipe-roi, puis à celle de Godot, à laquelle nous sommes programmés, écho de la machine bergsonienne à faire des dieux, se substitue ici le paradoxe d’une inconvenance radicale, en l’occurrence un faux oncle, Amadée Ouin, sainteté trafiquant en “ferraille et vieux métaux” (reprise de la gorge-oracle de nos rafistologes apolliens) et qui annonce, superbe d’insignifiance : “Moi, l’oncle éternel […] je dédouble au fond du grand miroir mon irrémédiable platitude” (215).  Au bout du récit et, cette fois, dépouillé du sérieux pathétique du démon de Festins secrets, La Cantatrice avariée illustre l’émergence d’un fond d’absence neutre selon une figure dont la farcissure et le grotesque soulignent aussi bien l’irrémédiable excès de l’écrivain lui-même dans la manière dont il conduit l’identité narrative au “chaos intime” (FC), et ce dans une proximité asymptotique qui le “relie [à] l’ensemble de l’univers”. Il faut “bouffonner l’orgueil. Le refuser serait encore de l’orgueil” (LA, 187).  Court-circuité par le neutre, rendu aphasique, le “circuit de l’ipséité” flirte avec une intensité qui le dépasse et le “dé-dialectise” : « En délivrant notre pensée de son rapport d’appropriation au réel, l’inspiration affranchit en même temps le réel de l’intention, c’et-à-dire du poids de la prévisibilité et de la détermination.  Elle inaugure une nouvelle temporalité, substitue une circularité à la linéarité.  Le paradis de l’antériorité fabuleuse se profile devant nous » (LA, 130).

            Dans ce dialogue très nourri entre philosophie (Pascal, Kant, Schopenhauer, Heideger, Sartre, Merleau-Ponty, Rosset sont conviés au panthéon jourdien) et littérature, le parti /pari jourdien est donc que ce que la raison ne saurait concevoir dans sa demi-habileté (on ne peut pas voir sans voir ; on ne peut pas se débarrasser du principe de non-contradiction), la littérature peut le souffrir dans la vérité de son intuition. C’est cette souffrance ou passivité qui, finalement, permet à Jourde de superposer la figure de l’écrivain et celle de Job.  Mais dans un contexte peu religieux : la grâce est due un peu à l’expérience de l’écriture et beaucoup, semble-t-il, à un insondable caprice qui fait que certain l’auront tandis que les autres en seront privés. Là encore, Jourde se distingue de Kant en faisant de la raison à l’œuvre dans l’écriture un usage qui dépasse nos forces. La littérature “ne compromet le sens, déclare Jourde, qu’afin de nous rendre libres de recevoir la grâce” (LA, 201). À la question : “Qu’ai-je à espérer?”, l’écrivain jourdien répond donc par la nécessité infinie de faire le vide et l’affirmation d’une alliance paradoxale et démotivée, on a envie de dire jubilatoire, entre “le désespoir du manque et la sérénité du neutre” (LA, 100), entre “l’illimité de la joie et de la douleur” (LA, 101), entre possibilité et nécessité (LA, 123).  L’écrivain, déclare Jourde, recueille “la plainte” qui lui “donne forme” (LA, 101), “ce que l’homme appelle son moi” (LA, 101) et, dans le meilleur des cas, « reçoit la grâce véritable de “celui pour qui plus rien n’est justifié” » (LA, 119). C’est ce saut ou cette élection qui, on peut voir les choses ainsi, évite à l’écrivain la nausée d’une descente infinie et infernale, et qui caractérise non seulement l’éthique jourdienne de l’effacement mais aussi la beauté comme chant noir et convulsif, l’“imminence monstrueuse qui [est] la substance de l’enfance” (85), écrit Jourde.  En être sans y être, se glisser dans l’effacement, tel est la conversion hasardeuse de l’excentricité de l’écriture jourdienne qui conduit son lecteur de la folie possessive de Festins secrets à la révélation de l’amitié dépossédée dans L’Heure et l’ombre pour les réunir enfin dans Paradis noirs sous la figure de l’écrivain-personnage qui dresse la (s)cène de ses fictions universelles pour mieux s’en absenter.



 



[1] Jourde parle ainsi de la littérature comme d’un “exercice spirituel” qui cherche à rejoindre un “silence parfaitement neutre” (LA, 200).

[3] Le théoricien également, qui déclare avoir rédigé Littérature et authenticité par culpabilité (LA, 106).

[4] “Stèle pour un homme à hauteur de son mythe”, in L’Atelier contemporain , n° 4, automne-hiver 2001, p. 586.

[5] C’est Jourde lui-même qui suscite le rapprochement dans ses textes critiques.

[6] op. cité, p. 582.

[7] Jourde ridiculise avec cruauté la “culture” représentée par le professeur Blancpain dans Festins secrets. L’universitaire incarne non seulement l’inadéquation savante face à l’enjeu mais surtout l’absence de risque que représente une certaine recherche qui laisse le pain noir aux véritables écrivains.  Et la science n’est pas en reste, qui se borne à des diagnostics et solutions psychiatriques là où c’est toute une dimension existentielle de l’être-au-monde qui apparaît.  

[8] Dans Paradis noirs, Jourde parle à ce propos d’“une révélation”: “Une expérience métaphysique et sale, comme lorsqu’on éventre un petit animal, et qu’on y trouve la matière première de l’univers, encore tiède, au lendemain de la création.” (139)

[9] Voir L’Écriture du désastre (Gallimard, 1980) p.177.

[10] “Le monde se réduit à un spectacle sans épaisseur. […]Ce monde ne se double pas d’arrière-monde” (LA, 47).

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