Libr-critique

31 janvier 2021

[News] News du dimanche

Après notre édito libr&critique (« Les aplatis »), vous retrouverez avec plaisir une nouvelle aventure d’Ovaine et découvrirez notre sélection de Livres reçus

Édito : Les aplatis

Dans son article publié vendredi dernier dans AOC, « Parole et pollution », Marielle Macé dresse ce constat : « l’actualité récente a souvent révélé, s’il en était besoin, quelque chose comme des états pourris de la parole, pourris à force de déliaisons, de rétrécissements, d’inattention, de bâclage, de négligence, de morgue, de dédain. Des états pourris de la parole politique, de la parole médiatique, et de nos propres échanges, c’est-à-dire des phrases que nous mettons dans le monde et entre nous, dans la rue, dans le travail, sur les réseaux, dans les tweets, ces « gazouillis » ». Comme si l’accumulation des déchets qui polluent notre planète allait de pair avec rien de moins que la déchéance de l’humanité…

Et ce n’est pas tout : ce pourrissement accompagne l’aplatissement de notre Terre, « par la masse énorme, qui grandissait sans cesse, et qu’on n’arrivait absolument pas à éliminer, dont on n’arrivait absolument pas à se défaire, de bêtises, stupidités, imbécillités, idées reçues, clichés, tautologies, discours vides, mots creux, bref de platitudes, le terme s’imposait, oui, de platitudes  qui s’échangeaient à chaque instant et finissaient par avoir un effet »… D’où la situation qui est encore la nôtre selon Leslie Kaplan (cf. ci-dessous) : confinement, évaluations, ennui, « régression générale »… Question : quel avenir pour les aplatis ?

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Au village, las! plus un seul son de cloche. « Fondues pour faire du chocolat ! »,  soupçonne-t-on avec un soupçon de bave.

Pour résister à la tentation, Ovaine décide d’élever trois cents coqs, avec alarme et tic tac intégré. 

Sous le kiosque enguirlandé, elle les entraîne à sonner du gosier toutes les trois heures.

A vêpres, armé d’un silencieux, un homme osseux soudain s’approche.

D’un coup de glotte pétante, Ovaine déclenche l’alarme. Et tous le coquailler de retentir à toute volée pour couvrir le bruit du silencieux.

Les poules en cacao, gloussantes de ferveur, défilent alors avec leur truc en plumes.

 

Livres reçus (présentations éditoriales)

► Alexander DICKOW, Déblais, Louise Bottu, Mugron (40), janvier 2021, 104 pages, 14 €.  

L’aphorisme (peu importe comme on le nomme) peut être l’image en tout petit du grand système, le « hérisson » de Schlegel ; pourtant il bée aussi vers d’autres fragments, chacun ouvert puisque sériel, un-parmi-les-autres, indéfinitif. Voici un recueil qui essaie de dire des choses vraies, simplement, depuis cette perspective mienne. J’échoue nécessairement, j’espère non sans quelques splendides faux-fuyants. /AD/

 

► Frédéric FORTE, Nous allons perdre deux minutes de lumière, P.O.L, en librairie le 11 février 2021, 80 pages, 13 €.

Nous allons perdre deux minutes de lumière est une phrase entendue par l’auteur à la télévision, prononcée par une présentatrice météo. Frédéric Forte l’a aussitôt perçue comme un titre de livre potentiel. Et plus qu’un titre, comme modèle, matrice d’autres phrases et de vers. Ce livre est ainsi un travail sur la phrase comme objet poétique familier, pour faire du poème une expérience à la fois intime et partageable, une parole à laquelle chacun peut s’identifier. L’idée était bien de confronter cette phrase matricielle à ce qui fait un quotidien, à « l’infraordinaire » cher à Georges Perec, au processus d’écriture même.

La forme du poème est déterminée par la structure même de la phrase (sept mots, douze syllabes), avec sept chants, et chaque chant composé de sept strophes, chaque strophe de douze vers, chaque vers de douze syllabes (dodécasyllabes).

Chaque chant est déterminé par le mot qui lui correspond dans la phrase-titre, de « Nous » à « lumière ». Nous : la communauté humaine ; allons : le déplacement, le mouvement ; perdre : l’échec, la désorientation, la mort ; deux : le couple, la dualité ; minutes : le temps ; de : la provenance, l’association ; lumière : la vue.

Pour les titres de chaque chant, ces mots ont été cryptés en « braille », référence à la perte de lumière mais aussi à une anecdote familiale évoquée dans le chant final.

 

► Leslie KAPLAN, L’Aplatissement de la Terre, suivi de Le Monde et son contraire, P.O.L, en librairie le 18 février, 238 pages, 15 €.

« Tout le monde s’en souvient : ce matin-là au réveil la nouvelle tournait en boucle, quelqu’un était tombé en dehors de la Terre. Pas dans un trou, pas dans une crevasse, pas dans un abîme. »

Ainsi commence le nouveau conte politique, drôle et cruel de Leslie Kaplan, L’aplatissement de la terre, dans la même veine que Désordre. Un ensemble de cinq textes sur le même thème : le monde dans lequel nous sommes est un monde devenu « plat », aplati par le système dominant. Leslie Kaplan imagine, de façons différentes, plusieurs réponses à ce monde, à la recherche d’une « issue » pour reprendre un terme de Kafka. On peut se servir de rêves, de films, ou de livres, de musiques, on peut faire des rencontres, comme cette femme qui « sort du cinéma », ou au contraire se laisser envahir par un « ennemi invisible ». Mais le possible et le commencement sont là, et c’est toujours « encore une fois le monde ».

Le Monde et son contraire est le monologue d’un acteur qui joue le personnage de Kafka, et qui, comme lui, « se bat ». Ce monologue est adapté au théâtre par Elise Vigier, mis en scène notamment à la Comédie de Caen au printemps 2021.

► Ana TOT, Nique, Louise Bottu, Mugron (40), disponible début février, 198 pages, 15 €.

30 janvier 2021

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (23)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 14:51

Pour le printemps 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-deuxième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

Avalement de la projection avalant l’air par les poches des hernies blessant la moelle des nuages d’ADN géo-imprimés en aplat cinématographique avec des taches géométriques noires et des contre-reliefs raplatis sur l’écran avalé dans les nuages d’ADN entre les taches noires du cinéma avec l’ombre blouson noir des grilles sous-cutanées tordues comme du Mondrian ramolli par la bio-chaleur des micros entortillant l’écran avec les couleurs méningées des décibels qui explosent débordant des cloisons de l’hypophyse du cadrage du film épidémique orange vert rose doré dans la vitesse supersonique des méthodes de prolifération artificielle de l’or… La peau greffée au ventilo téléguidé attaquant les rebords de l’écran avec le couteau à cran d’arrêt des hommes noirs automatiques qui traversent l’écran avec les super gonzesses pupilles rimmel vulve mouillante épilation absolue grandes lèvres imberbes gros bébé fille chatte géante enfouie entre les cuisses odeur de réséda chewing gum pisse clito jusqu’au bas des jambes translucides avec bottines en skaï rose argenté envahissant les surfaces lisses anémiées du cinéma pour sucer loin comme la crème fraiche de Normandie dans la bouche en inoculant le brouillage avec la musique de Varèse et de Nino Rota dans le four électrique blanc… Le grouillement polluant des signes grafo-cytoplasmiques tatouant les ventricules du cervelet vacillant frottant glissant fracassant la marge pariétale pour se répandre sur les photographies radiographiées en mordant les images / ovaires dans l’épaisseur de la vision radiographique jusqu’à entamer les sous-couches en rognant les strates glissant dans le vide du fond des images au rayon x sans fond à perte de vue dans la non-vue plus lumineuse que la vue-vue ultra violette hors-écran où le renoncement des images induit des images absentes décalottées dans la vision cinématographique plus profonde encore vers le non-fond total absolu de l’espace sans fond à perte de vue de l’imaginaire mycosé sans limite dans les bas fonds du fond sans fond radiographié en copulant dans la vaisselle avec les furoncles qui coulent dans l’embrayage avec les 47 scarabées …………. (suite du poème « Envahissement des pellicules de réalité dans la brèche souterraine épidémique » )…

Joël Hubaut, 1976

« Brindilles épidémik sur neige » : Photo, Jean-Pierre Chambon. /Joël Hubaut, 1976/

    « Brindilles épidémik sur neige » : Photo, Jean-Pierre Chambon. /Joël Hubaut, 1976/

28 janvier 2021

[Chronique] Dan Ornik, Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible (mini-dossier 1/2)

Alain Frontier, Du mauvais père ou le livre impossible, Al Dante / Les Presses du réel, hiver 2020-2021, 54 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-203-6. [Iconographie (références présentes dans le livre) : en arrière-plan, Boucher, Diane sortant du bain ; ci-dessous, Courbet, L’Atelier du peintre]

 

Un nouveau livre du trop rare auteur de Portrait d’une dame (Al Dante, 2005), ça vaut forcément le détour. Portrait d’une dame était exhaustif et lumineux, Du mauvais père est ramassé et sombre. Mais ne nous fions pas aux apparences. Tous deux sont troués d’ellipses.

Alain Frontier est un écrivain du dispositif. Un érudit. Un artisan. Rien dans l’écriture n’est laissé au hasard : c’est dans la lecture que l’imprévu survient, que le flottement arrive, que les connexions se font.

Ça ressemble à quoi ? Visions, descriptions de tableaux, méditations, ébauches de récit, télescopages. Poèmes en prose. Fragments d’un roman jamais écrit. Notices descriptives sans objet. Légendes interverties d’images effacées. Variations sur la mort d’un héros. Portrait d’un lecteur voyeur. Une longue métaphore filée. Une confession impénétrable. Ne pas oublier le sous-titre : Le Livre impossible.

Les promenades, les voyages, les musées, les paroles entendues, les carnets de notes, les souvenirs, les fantasmes, les manifs, le cinoche… On dérape, on revient, on regarde ailleurs, on se souvient. On reprend son souffle. Comme au cirque. Numéro suivant !

Alain Frontier écrit avec la mauvaise conscience de l’orfèvre, la fierté de l’horloger, le laisser-aller du vagabond, l’acharnement du paresseux, la persévérance de l’impatient. À être si méticuleux, minutieux, logique, il débouche sur l’invraisemblable, l’incohérent, l’outrance, le bref instant de folie. Sentez ce qui court, ou plutôt qui rampe sous le texte… On devine ce grouillement invisible, inquiétant. Qu’on le veuille ou non, on est accroché. C’est net et franc, c’est déformé et repeint, c’est lamentable, c’est tranchant, c’est brumeux, ça brûle, ça sent mauvais, ça éblouit.

Les lignes d’écriture, implacables, ont quelque chose de mathématique : « deux lignes se rejoignent en un point qui n’existe nulle part » : tout est dit avec précision, mais vous ne trouverez pas. La main se referme dans le vide. La collecte est fructueuse cependant : les à-côtés sont savoureux, la terre colle aux chaussures, les pare-vue sont des toiles de maître.

Des explications parfois détaillées, parfois lacunaires. Trompeuses, peut-être ? Est-ce une autobiographie ? Codée ? fantasmée ? lacunaire ? N’oublions pas que les jours sont des trous.

C’est un livre dense et multiple. On trouve une manière de l’aborder, puis une autre. On fait défiler son musée mental. On s’attarde. On recommence. On fait un somme. On revient sur ses pas. Alain Frontier nous apprend à lire.

À qui ouvre son livre, l’auteur ne mâche pas sa prose. Il le fait travailler. Il ne lui accorde guère de repos, mais il le laisse faire sa vie. J’imagine l’écrivain interpelant son « lecteur idéal » : « Difficile ? C’est tout simplement que l’acte de lire est aussi important que l’acte d’écrire. Nul secret que connaîtrait l’auteur et que le lecteur serait mis au défi de connaître. »

Naïf et savant, masqué, à nu, touchant, désarmé, Alain Frontier est à lire comme vous voudrez : mémoires d’outre-tombe, confession d’un enfant du siècle, crimes de l’amour, voyage sentimental, pissotière de Duchamp… La corde se tend.

Et le poète, le grammairien, le père, le promeneur est pris dans le saut à l’élastique qu’il décrit au détour d’un paragraphe : il a tout vérifié, il saute, terreur, ne contrôle plus rien, va s’écraser, la mort est là, il rebondit, encore et encore. Jusqu’à « l’immobilité quasi complète ».

Un livre qu’on lit sans comprendre, à la lueur de ses propres angoisses.

24 janvier 2021

[News] News du dimanche

LIBR-CRITIQUE n’a pas vocation à aligner sempiternellement les mêmes chroniques pseudo-libres et pseudo-critiques sur les mêmes livres dans l’aire du temps, mais, en tant qu’outil dans la mêlée, se doit de s’interroger et de prendre part à son temps, par le prisme de pratiques exigeantes. D’où notre nouvel Édito et la suite des « nouvelles aventures d’Ovaine » – avant notre dernière Libr-rétrospective

Édito : Des « mots du pouvoir » au « pouvoir des mots »/FT/

Dans la lignée d’un excellent numéro de Lignes, on commencera par s’interroger sur les mots du pouvoir. Les forces néo-libérales ayant envahi quasiment tout l’espace public, ils ont en effet remporté la lutte sociale pour la conquête de labels valorisants : innovation versus conservation ; réforme vs conservatisme ; moderne vs archaïsme ; humanisme vs anti-humanisme ; anticonformisme vs conformisme ; individualisme vs étatisme ; libéralisme vs totalitarisme… C’est ainsi que se sont progressivement imposés les nouveaux mots du pouvoir qu’ont d’abord analysés les sociologues ayant participé à l’ouvrage collectif dirigé par Pascal Durand (éditions Aden, Bruxelles, 2007), puis les intellectuels invités par Michel Surya dans le numéro 62 de Lignes (août 2020).

Dans le monde de plus en plus complexe qu’est celui de notre modernité, il faut saluer l’avènement de la société de la connaissance, et donc faire confiance à nos compétences, nos performances, notre compétitivité, notre créativité, en un mot à notre excellence*, pour favoriser la transparence, le bien-être et le vivre-ensemble. Maintenant que prédomine le sociétal – c’est-à-dire « le social moins le conflit » (P. Durand) –, il nous faut faire collectif*, faire preuve de bienveillance* (Jacob Rogozinski souligne que désormais même les sanctions et licenciements sont bienveillants !) et encourager la résilience (en couverture d’un magazine cuculturel millésime 2021 : « Soyez heureux, soyez résilients » !)… Jacques Brou avance cette explication : « Nos vies sont des lignes qui ne mènent nulle part et s’emmêlent assez vite pour former de curieux dessins et de vilains signes. C’est pourquoi régulièrement nous traduisons nos vies dans le langage de l’entreprise, dans la langue de la TV et du JT » (Lignes, p. 34).

Aussi notre rôle consiste-t-il à proposer des fictions et réflexions pour empêcher de tourner en rond cette langue dominatrice. On terminera donc par cette double définition qui détourne un tout nouveau mot du pouvoir :

Séparatisme :
1. Fait de subordonner l’intérêt général aux intérêts particuliers. Concerne essentiellement les gens de pouvoir et de finance.
2. Fait de faire prévaloir les activités humaines sur les activités planétaires.

* Les astérisques ajoutés aux mots en italiques renvoient au numéro 62 de Lignes, les autres étant traités dans le volume de Pascal Durand.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

♦ Un jour de pénurie, Ovaine observe le monde par le petit bout de la lorgnette.

Elle le voit qui tout au bout la lorgne intensément. Elle se demande si elle n’a pas fauté.

Son petit loup de la borgnette l’apaise d’un cliquetis de dents.

Pensivement lucide, elle déducte qu’elle est matée par ce qu’elle voit.

Avide alors d’éberluer, elle se lance dans un street-peas qui l’écosse intégralement.

Son loup tout en pudeur picore ses pois qui dans la rue pleine de monde roulent leurs petits yeux verts.

 

â—Š Depuis qu’Ovaine respire une fois sur deux, elle vit deux fois plus longtemps.

Du coup, les fleurs se retiennent de faner, le soleil de se coucher, et même les petits de naître.

Le monde vit au ralenti comme dans le rêve d’une anémone de mer.

Un jour, un danseur, immobilisé dans son saut de biche, demande à Ovaine d’accélérer sa respiration. Il voudrait finir sa figure.

Mais elle a peur qu’il tombe.

Alors son collant finit par tomber en poussière et les grands yeux des biches restent ouverts toute la nuit.

Libr-rétrospective 2020 (4)

â–º Chroniques : Ahmed Slama, « Juliette Mézenc, Journal du brise-glace«  [> 6 000] et sur Yoga de Carrère [1 500 vues] ; Fabrice Thumerel, « L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler »Â et « Libr-5 » [> 1 500 vues] + sur Album photo de Jérôme Game ; Jalil Bennani sur R. Gori, Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ; Christophe Stolowicki sur Pages de Philippe Jaffeux ; Guillaume Basquin sur Covid 19(84)… de Michel Weber…

â–º NEWS : « Poésie et humour : Tristan Felix et Daniel Cabanis à la MPP » ; « News du dimanche du 15/11 » [1 000 vues] ; Les Tourbillons de Valère Novarina…

â–º Créations : CUHEL, « Bienvenue à USINAREVA ! »

23 janvier 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Pour une nouvelle philosophie de l’Histoire (à propos de Jean-Louis Poitevin, Jonas ou l’extinction de l’attente)

Jean-Louis Poitevin, Jonas ou l’extinction de l’attente, Tinbad Roman, éditions Tinbad, janvier 2021, 156 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-30-4.

 

Poitevin propose une longue quête sous la forme des nouvelles aventures de Jonas. Cette version et ce visage apocryphes  permettent  d’animer et de remonter l’Histoire, ses meurtres. Là où la maltraitance des enfants – mais pas seulement – est un phénomène parmi d’autres.

L’auteur brode d’époustouflantes historiettes. Elles font comprendre combien il est difficile de se sauver de la folie meurtrière comme du remord. Tout semble pourtant avoir une fin au nom de l’amour que certains sauveteurs/sauveurs portent aux humains.

Pour autant rien n’est acquis dans une telle « théorapie » puisque le récit se termine par les dernières questions du « héros » dont le souffle dialogue avec la voix du narrateur. Preuve qu’entre eux je est un nôtre.

Pour en arriver là le discours démonte ce qui dans le réel d’ici ou de là-bas, d’hier ou d’aujourd’hui blesse, annihile, étouffe.  Le récit avance dans la délivrance et la séparation en un corpus à diverses entrées. Il possède une force franche, immédiate mais aussi poétique et à effet retour.

Il porte le virus mortel aux langages totalitaires qui ont « construit » le bouc-émissaire en accélérateur de l’histoire. Sous prétexte qu’il viendrait contrarier la pérennité de l’état-fort, absolu. Assumant néanmoins sa mission, Jonas tente néanmoins de rejeter la pensée qui enferme, retient.

Poitevin possède pour cela la lucidité nécessaire à un écrivain même s’il ne cherche jamais à rendre son « trait » intelligent. Il redonne vie à la philosophie dont il « change » la forme (selon une perspective chère à Jean-Pierre Faye.) Bref il l’extrait du contrôle mental qui enlève la vie.

L’auteur invente une autre impulsion, une autre direction à la pensée que celles de l’idéologie totalitaire. C’est pourquoi le texte est comparable à une sarabande pleine d’inattendus avec des enchaînements que le lecteur doit découvrir.

Là où il y eut les nazis et désormais d’autres émissaires de mort résistent des glorieux hommes du commun sous le bleu du ciel et sur celui de la mer. Certes, des croyances fétides reviennent par le futur et en un retour qui se fait par la guerre et le pouvoir de tuer. Mais le livre et sa pensée avancent contre les effets de lois scélérates que le XXème siècle déclina – entre autres et en quatre « exemples » à travers le fascisme, le nazisme, le stalinisme et le maoïsme.

Portant le faix et la profusion « confusible » des langages totalitaires, Poitevin montre comment résister à leur inféodation. C’est pourquoi cette vision reste la chanson de geste de la vie. Elle permet de visualiser des circonvolutions implicites jusqu’à former un immense oignon où se superposent bien des gangues. Face à eux demeurent l’espace et le temps dans l’assomption du sensible et de l’intelligence. Si bien que la fiction s’inscrit dans un avènement qui face au plomb d’une pensée mortifère vibre dans la forêt des lignes.

21 janvier 2021

[Chronique] Guillaume Basquin, COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

COVID-19, UNE SYNDÉMIE : CE QUE LA PANDÉMIE FAIT À LA DÉMOCRATIE

(à propos de deux tracts parus chez Gallimard)

 

L’UNIVERSITÉ EN PREMIÈRE LIGNE, à l’heure de la dictature numérique
Philippe Forest, Tracts-Gallimard n°18, 62 pages, 3,90€.

& DE LA DÉMOCRATIE EN PANDÉMIE – Santé, recherche, éducation
Barbara Stiegler, Tracts-Gallimard n°23, 62 pages, 3,90€.

 

Élégante, cette nouvelle collection « pauvre », « Tracts », chez Gallimard : 62 pages agrafées à prix très modique (3,90 €), mais néanmoins imprimée sur papier bouffant et composée en caractères Tungsten et Caslon (je tiens à préciser cela, car c’est devenu de plus en plus rare qu’un éditeur « s’embête » à donner ces détails techniques qui font pourtant tout le bonheur des bibliophiles et autres éditeurs curieux…).

Ce « tract » de Philipe Forest en est le 18e volume, et dès la 4e de couverture, il attaque très fort : « Un système de surveillance généralisée et d’une nature nouvelle est en train d’être mis en place. Et c’est à ce système que le passage au “distanciel” va soumettre l’Université. » Les plus avancés des philosophes (Gilles Deleuze et Michel Foucault) et des écrivains (George Orwell, William Burroughs, Alain Damasio) l’avaient senti venir, cette venue progressive d’une société de surveillance généralisée… et voici que la crise totale de la Covid-19 en permet l’advenue soudainement imposée comme « définitive » (du moins, certains en rêvent…) et non-opposable : pour des raisons sanitaires, vous comprendrez bien que… Les étudiants, devenus agents de contamination potentielle, doivent être séparés les uns des autres ; tel semble être le nouveau mot d’ordre de la société spectaculaire covidiste. « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle », écrivait Guy Debord dans La Société du spectacle ; à quoi il ajoutait : « Avec la séparation généralisée du travailleur et de son produit, se perdent tout point de vue unitaire sur l’activité accomplie, toute communication personnelle directe entre les producteurs. » Remplacez travailleur par étudiant, et produit par professeur, et vous avez le tableau (non)-vivant de l’Université du futur rêvée par le politique post-covidiste…

Philippe Forest appuie son exposé sur les premiers textes philosophiques conséquents à être parus dès le début de la crise, ceux du philosophe italien Giorgio Agamben : « Les professeurs qui acceptent – comme ils le font en masse – de se soumettre à la nouvelle dictature télématique et de donner leurs cours seulement on line sont le parfait équivalent des enseignants universitaires qui, en 1931, jurèrent fidélité au régime fasciste. Comme il advint alors, il est probable que seuls quinze sur mille s’y refuseront, mais assurément leurs noms resteront en mémoire à côté de ceux des quinze enseignants qui ne jurèrent pas » (Requiem pour les étudiants, in lundimatin). Mais Forest va plus loin : « Le fascisme prend, selon les périodes, toutes sortes de formes. Celles qu’il emprunte aujourd’hui ne ressemblent jamais à celles qu’il prenait hier. Sinon, le reconnaître serait très facile. » Puis il précise son attaque : « Afin de se donner bonne conscience, on part en guerre contre les fantômes d’autrefois dès lors que, disparus, ils ne menacent plus personne. » En effet, chaque année, combien de livres sur tel ou tel épisode du nazisme, de la Shoah, etc. ? « Et l’on préfère ne rien voir des formes nouvelles que, revenant sinistrement à la vie, ces mêmes fantômes revêtent et auxquelles il serait plus compliqué, plus périlleux mais plus urgent, de s’opposer. » Forest, lui, voit ; et s’oppose : c’est la guerre (a dit notre Président de la « République »), ce qui oblige chacun à choisir son camp : pour ou contre la Terreur ? Pour on contre l’abandon de la tradition de la vie étudiante en Europe ? là où « une certaine idée de la liberté » s’inventa.

Le Diable, c’est celui qui divise, qui désunit, comme le montre son étymologie latine, diabolus, et grecque, διάβολος, diábolos. Le préfixe dia vient du grec ancien διά, qui signifie : « en divisant ». On peut être sûr que le Pouvoir a pris goût à ce qui était encore impensable il y a un an en Occident : confiner toute une population aveuglément, et la masquer. Séparés les uns des autres, et ainsi que l’écrivait Noam Chomsky en 1993 (« Toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens les uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi »), les occidentaux ont tout accepté, depuis mars, ou presque… L’université en ligne n’est qu’un des aboutissements logiques de cette idéologie du « sans contact ».

Forest insiste et fore son sujet : « Pour dire les choses de la manière la plus brutale qui soit, le passage au “distanciel” reviendra tout simplement et très concrètement à fermer les Universités, à convertir l’enseignement qu’elles proposent en un autre qui n’en aura plus que l’apparence et dont le soin de l’assurer sera abandonné – c’est-à-dire : délibérément délégué – à cette “dictature numérique” dont l’anarchie apparente, en réalité, se trouve au service de la mise en Å“uvre très cohérente et très opératoire du programme que cette dernière entend imposer » : en clair, l’idéologie des GAFAM dans l’Université : autonomie des étudiants, interactivité, bref ubérisation de tout un chacun, séparé des autres derrière son écran (quand ce n’est pas derrière une plaque de plexiglass, voire un masque facial). Guy Debord : « Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. » Le système universitaire fondé sur le « distanciel » sera une production circulaire de la séparation : séparés entre eux par la perte générale de toute émotion réellement vécue, perte qui leur interdira le moindre dialogue, les étudiants seront même séparés de leurs professeurs et de leurs camarades. Toute contagion, même amoureuse, sera rendue impossible ! « La question qui se pose à chacun d’entre nous consiste bel et bien à savoir si nous collaborerons avec ce fascisme nouveau ou si nous lui résisterons » : Forest a choisi son camp.

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La philosophe Barbara Stiegler est la digne fille de Bernard Stiegler, récemment disparu ; elle prolonge, pour notre plus grand plaisir, son travail philosophique de compréhension du réel et d’appréhension de ce qui arrive : la disruption de notre civilisation, sous les coups de butoir à la fois du néo-libéralisme et de l’idéologie numérique qui l’accompagne. Pour la sortie de son « tract » chez Gallimard, elle a été invitée sur France Culture par Olivia Gesbert dans son émission « La grande table idées » ; en voici le lien d’écoute : Comment s’engager en pandémie ?

Que nous dit la philosophe dans ce tract ? Elle a lu l’éditorial extrêmement important (et novateur) du rédacteur en chef du Lancet, Richard Horton, Covid-19 is not a Pandemic, et en a retiré « ceci » : l’épidémie de SARS-CoV-2 est plus une syndémie qu’une pandémie, à savoir une synthèse de problèmes préexistants et aggravants : de santé (ce sont les pays où l’espérance de vie avait déjà commencé à baisser, pour cause de mauvaise hygiène de vie globale et de sur-sédentarité, que le nombre de victimes est le plus élevé (USA, Angleterre, Mexique)), d’écologie, d’inégalités sociales (par exemple, d’accès aux soins), etc. « En parlant de “pandémie”, on a sidéré les esprits, on est passés dans un régime d’exception et on a accepté des choses inacceptables. » Pour lutter contre un virus, « on » a « accepté » (tout du moins avons-nous dû obéir à cette injonction) de renoncer (temporairement ; temporairement, vraiment ?) à la démocratie, c’est-à-dire au pouvoir du demos, le peuple (on sait que tout actuellement se décide en Conseil de défense à huit personnes, dans le bunker antiatomique sous l’Élysée, dit-on, sans vote de l’Assemblée nationale…) ; cette voie « chinoise » a même été encouragée par un virologue-de-plateau-de-télévision, Axel Kahn : « Face à une épidémie, c’est un inconvénient d’être dans une démocratie ; et c’est encore plus un inconvénient d’être dans une démocratie contestataire » (c’est moi qui souligne). Et si le Pouvoir avait trouvé des effets d’aubaines dans cette crise ? Et si on avait « utilisé le moment actuel pour faire passer en force toute une série de lois liberticides » (comme la Réforme des retraites, la Loi sécurité globale, le Fichage politique des  citoyens, etc.) ? Barbara Stiegler dénonce ainsi une  “Manufacture du consentement”, expression qu’elle emprunte à Walter Lippmann : Chacun se doit de se sacrifier, d’immoler sa et ses libertés, pour le Bien commun… Plus que « vivre une pandémie, nous vivons “en Pandémie” », écrit-elle – « dans un nouveau continent mental parti d’Asie pour s’étendre à toute la planète, avec de nouvelles habitudes de vie et une nouvelle culture », dont la restriction souhaitée en haut-lieu (par l’oligarchie mondiale et globaliste, voire transhumaniste) de nos démocraties : « Il va falloir renoncer à la démocratie, parce que la démocratie c’est la contestation. » On croit rêver ; mais non… On a bien entendu « cela » sur les chaînes publiques, c’est-à-dire payées par nos impôts !…

Le constat est sévère : « Au lieu de favoriser une libre circulation du savoir », « on » a « contribué à l’édification d’un monde binaire opposant les “populistes” [ou “rassuristes”], accusés de nier le virus, et les progressistes, soucieux “quoi qu’il en coûte” de la vie et de la santé. » Le problème, avec ce type de « raisonnement » simpliste opposant deux camps, c’est qu’on a banni « toute forme de nuance et de discussion critique sur les mesures prises », étouffant « la pluralité des voix du monde savant ». La toute récente censure, par YouTube, d’un nouvel entretien avec la brillantissime Alexandra Henrion-Caude, n’en est que le dernier avatar… Ce faisant, on a interdit toute dialectique, et toute saine contradiction, seuls moyens de faire progresser les savoirs. Le « péché originel des gouvernants » aura été de faire « le choix de la répression des citoyens, plutôt que celui de l’éducation et de la prévention [comme en Suède] ». Aïe, la démocratie !

C’est arrivé « là » que Barbara Stiegler en appelle à un sursaut démocratique, pour éviter  « L’étrange défaite » (Marc Bloch), via des micro-résistances politiques : « ne pas rester seul » ; « imaginer autre chose » ; « réfléchir de manière critique aux injonctions » ; « proposer des demi-groupes de travail en présentiel », plutôt que de se contenter de Zoom, etc. Il faut absolument « re-politiser les lieux de travail ». Telle sera « notre mission historique ». Cette réappropriation du « pouvoir du peuple » ne pourra « se faire qu’au prix de mobilisations sociales et politiques de très grande ampleur ». À bon entendeur…

20 janvier 2021

[Chronique] Sébastien Ecorce, Sur la théorie de Schumpeter : théorie de l’impérialisme

La théorie de Schumpeter est intéressante pour plusieurs raisons. Elle a été formulée en même temps que celle de Lénine et de Luxembourg et clairement avec la connaissance des deux. Il réagit ainsi exactement aux mêmes événements que les leurs. Le texte clé de la théorie de Schumpeter est « La sociologie des impérialismes » (vous noterez le pluriel) publié en 1918-1919. C’est un très long essai de 80 pages étroitement imprimées dans sa traduction anglaise. Schumpeter n’a rien changé (le fond du moins) à la théorie comme le montre sa brève réapparition dans son Capitalisme, socialisme et démocratie (CSD), publié en 1942 (et réédité à plusieurs reprises depuis).

Ce que dit Schumpeter est ceci : L’impérialisme, le plus purement défini, est « sans objet », c’est-à-dire qu’il n’est pas dirigé contre quelque chose ou quelqu’un dont on peut montrer qu’il fait obstacle à son intérêt. Il n’est donc pas rationnel : c’est une simple volonté de puissance. Les exemples canoniques, selon Schumpeter, sont les Assyriens, les Perses, les Arabes et les Francs (tous les quatre discutés de manière assez approfondie). Il ajoute ensuite Rome où l’impérialisme reflétait les intérêts de classe des couches supérieures et où l’analyse de Schumpeter est aussi matérialiste qu’elle peut l’être. (Et il a des choses particulièrement désagréables à dire à propos de Rome que je devrai ignorer pour l’intérêt de l’espace).

Or, l’impérialisme en tant que tel est atavique et en contradiction pleine avec le capitalisme « normal » qui est rationnel et individualiste et dont les objectifs peuvent être bien mieux atteints dans la paix et par la paix. Nous devrions donc nous attendre à ce que l’impérialisme diminue à mesure que le capitalisme se renforce. Les moins impérialistes sont les pays les plus capitalistes comme les États-Unis.

C’est, je pense, la lecture habituelle de la théorie de Schumpeter et cela peut être lié à des théories similaires, du doux commerce de Montesquieu à la paix démocratique de Doyle (bien que Schumpeter parle vraiment de paix capitaliste).

Cependant, je pense qu’une lecture alternative de Schumpeter est possible et peut être développée, basée sur ses propres écrits et sa vision du capitalisme.

Dans Impérialisme et classes sociales, Schumpeter admet que l’impérialisme peut apparaître dans les sociétés capitalistes. Mais là nous ne devons évidemment voir [les tendances impérialistes] que comme des éléments étrangers transposés dans le monde du capitalisme de l’extérieur, soutenus par des facteurs non capitalistes dans la vie moderne » (p. 194).

Mais (et il s’agit d’un « mais » crucial) si le capitalisme n’est pas celui de la concurrence parfaite et du libre-échange mais du capitalisme des monopoles, alors Schumpeter admet que « le capital organisé peut très bien faire la découverte que le taux d’intérêt peut être maintenu au-dessus du niveau de libre concurrence si le surplus qui en résulte (je souligne) peut être envoyé à l’étranger » (p. 200). Le « capital organisé » peut se rendre compte qu’il a beaucoup à gagner à avoir des colonies. Schumpeter continue : « ils peuvent utiliser une main-d’Å“uvre indigène bon marché … ; ils peuvent commercialiser leurs produits même dans les colonies à des prix de monopole ; ils peuvent enfin investir des capitaux qui ne feraient que déprimer le profit chez eux et qui ne pourraient être placés dans d’autres pays civilisés qu’à des taux d’intérêt très bas » (p. 201-2) ».

De plus, dans des conditions comme celles-ci, « [la métropole] déverse généralement une énorme vague de capitaux dans de nouveaux pays. Là, il rencontre d’autres vagues similaires de capitaux, et une lutte amère et coûteuse commence mais ne finit jamais… Dans une telle lutte, ce n’est plus une question d’indifférence qui construit un chemin de fer donné, qui possède une mine ou une colonie » (p. 201 -2).

Dans cette description du rôle du capital monopoliste dans la mise en exergue de la colonisation et de l’impérialisme, Schumpeter n’est guère qu’à un cheveu de Lénine et de Luxembourg. Peut-être que oui, pourrait-on argumenter, mais ce sont, selon Schumpeter, des conditions spéciales du capitalisme monopolistique (« confiant ») qui ne peuvent être identifiées avec le capitalisme de libre marché « normal » ou « habituel ».

Mais ce n’est pas ce que dit Schumpeter à CSD. Là, on souligne avec force que la caractéristique majeure du capitalisme (ce qui le fait croître) est l’innovation et qu’elle n’est possible que si le capitalisme est monopolistique, ou si ce n’est pas le cas, l’innovation elle-même mènera à des monopoles (ce que nous pouvons en effet voir et constater aujourd’hui).

L’introduction de nouvelles méthodes de production et de nouveaux produits est difficilement concevable en concurrence parfaite dès le départ. Et cela signifie que l’essentiel de ce que nous appelons le progrès économique est incompatible avec lui. En fait, la concurrence parfaite est et a toujours été temporairement suspendue, prorogée, chaque fois que quelque chose de nouveau est introduit… même dans des conditions par ailleurs parfaitement concurrentielles (chapitre VIII).

De plus, comme la concurrence monopolistique est dynamiquement plus efficace que le capitalisme de marché libre, le premier en viendra à dominer et deviendra en fait la forme normale dans laquelle le capitalisme existera et prospérera.

Mais si la forme normale du capitalisme est monopolistique, alors la forme « normale » de comportement d’un tel capitalisme est décrite avec force dans « Impérialisme… » : essayer de maintenir le taux de profit intérieur au-dessus du niveau « naturel » en exportant du capital vers colonies, visant à contrôler la main-d’œuvre et les ressources bon marché, et se heurtant probablement à des luttes et des conflits avec d’autres capitalismes nationaux monopolisés. Il s’agit donc bel et bien du modus operandi normal du capitalisme – selon Schumpeter.

L’affirmation selon laquelle une concurrence parfaite et le libre-échange seraient incompatibles avec l’impérialisme devient vraiment incohérente et hors de propos : même si l’affirmation est valable, elle se réfère à un cas d’école du capitalisme qui, nous dit Schumpeter, est voué à perdre et à céder à un capitalisme monopolistique innovant.

Mettre ces deux éléments ensemble nous donne alors une théorie de l’impérialisme reformulée de Schumpeter qui se rapproche excessivement, voire est pratiquement identique, même dans son accent sur le faible taux de rendement intérieur, aux théories marxistes classiques de l’impérialisme. La question de savoir si Schumpeter serait consterné ou s’il en était peut-être conscient n’est pertinente que pour la petite histoire. Mais il me semble que la proximité logique des deux théories ne peut ainsi être niée.

 

S. Ecorce : Prof de neurobiologie ICM SALPETRIERE, coresponsable plateforme de financement neurocytolab, écrivain.

17 janvier 2021

[NEWS] News du dimanche

Ces premières NEWS du dimanche de 2021 donnent d’emblée le ton : offensifs l’édito et les textes de CUHEL comme de Tristan Felix ! Suivent, en ce temps de médiocre rentrée-de-janvier, notre sélection rigoureuse (LIBR-6), nos Libr-brèves et notre avant-dernière Libr-rétrospective de 2020

Édito

♦ On n’arrête pas le Progrès : des files d’attente et de la flicaille partout, couvre-feu*, angoisse devant un Ennemi invisible… ça nous change la vie : c’est vrai quoi, ça met un peu de piment dans les vies monotones de nos démocraties-molles…  Et puis, c’est inédit au moins, non ?!

* La seule différence avec 1942, c’est que cette fois il concerne tous les (néo)pétainistes – et pas seulement les juifs…


♦ Pour mieux deviner où va cette « France en Marche », on lira l’édito du n° 6 de COCKPIT voice recorder (novembre 2020), signé Christophe Fiat : « Si au printemps, lors du premier confinement, on nous encourageait à faire les Robinson Crusoé : « Robinson Crusoé ne part pas avec de grandes idées de poésie et de récit. Il va chercher dans la cale ce qui va lui permettre de survivre » a-t-on entendu lors d’une visioconférence en direct de l’Élysée, nous n’avons pas d’autre choix, à l’occasion de ce second confinement, que d’être des Don Quichotte. Voilà, le délire du personnage de Cervantès en quête d’aventures tout azimut nous semble plus « adapt頻 – terme d’une Novlangue inépuisable – à la réalité de notre époque que la clarté zélée du personnage de Defoe »…

♦ Pour bien commencer l’An neuneuf, chantons avec La Vie manifeste :

« L’Etat noie, noie l’Etat
il n’y a pas d’argent magique, il n’y a que de l’argent tragique

Déboulonnons le récit officiel
Police abolie, bientôt le paradis
Etranglons les étrangleurs
Télétravail pour les CRS »…

CUHEL, Ode au Coronnard 

Ô Coronnard le Combinard
toi qui n’es pas né de la dernière pluie
MERCI de nous rappeler que nous sommes cuits
Toi l’ultra-libéraliste tu aimes la Liberté
de circuler
pour nous parasiter
tu chéris l’Égalité (et surtout son Boulevard !)
et la Fraternité
pour mieux nous parasiter

Ô Coronnard le Vicelard
qui nous mène la vie hard
tu es le meilleur coach de l’apocalypse
ô vice oh hisse au supplice !

Ô Coronnard le Cognard
tu vas nous débarrasser de tous les nullards
qui nuisent à la sécurité des démerdards
qui empêchent de tourner en rond
notre immonde où seul compte le pognon
un pognon de dingues

Ô Coronnard
toi qui as grandi sur la litière de nos idéaux
sur le terreau de l’immonde expansion des néo-fléaux
toi l’avant-garde des néo-libéraux
pour rassurer les secturitaires
tu vas ramener l’Ordre sur la Terre
l’Ordre en Marche
celui des marchands
à qui profitera le Grand Réchauffement
À bas les sans-dents !
Et vive le Résident de la Réputblik
décoré de l’Ordre du ÇaProfite !

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Pour prouver son innocence, Ovaine braque une baraque à frites, en plein soleil. 

Le fritier, désormais client, s’enquiert :

– Où en est ton procès ?
– État stationnaire. Preuve que j’ai rien fait. Et toi ?
– Bah, j’ai pas de preuves que tu m’as tout piqué.
– Veux-tu que je témoigne en ta faveur ? J’ai tout vu, tu sais.
– Tu seras inculpée pour faux témoignage, laisse tomber.

Ovaine, émue, lui double sa dose de mayo.

Transporté par ce vent de solidarité, il demande une barquette géante.

Et de sa langue prélève les cristaux de sel éclatant d’une vérité nouvelle.

 

Libr-6 (Livres reçus : hiver 2020-21)

► Jean-Pierre BOBILLOT, Dernières répliques avant la sieste [notes sur le risible – II & III], éditions Tinbad, coll. « Poésie », 88 pages, 14 €.

► Sophie COIFFIER, Tiroir central, éditions de l’Attente, 88 pages, 11,50 €.

► Suzanne DOPPELT, Meta donna, P.O.L, 80 pages, 13 €.

► Anne KAWALA, Les Aventures d’Orphée Foëne à Dos Romeiros, Série Discrète, 64 pages, 12 €.

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cassandre à bout portant, Flammarion, coll. « Poésie », 174 pages, 18 €.

► Patrick VARETZ, Deuxième mille, P.O.L, 528 pages, 32 €.

Libr-brèves

► On retrouvera ici la visio-lecture de La Sauvagerie qu’a donnée Pierre Vinclair mercredi dernier 13 janvier dans le cadre de Station d’arts poétiques (Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon).

â–º Peu après la publication du volume collectif issu du Colloque international de Cerisy sur son œuvre, Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture, le poète, peintre, dramaturge et metteur en scène vient de recevoir le Grand Prix Paul Morand de l’Académie française, destiné « à l’auteur d’un ou plusieurs ouvrages remarquables par leurs qualités de pensée, de style, d’esprit d’indépendance et de liberté » – et doté de 45 000 €.

Libr-rétrospective 2020 (3)

â–º Créations : Joël Hubaut, « Ã‰pidémiK » [n° 1 ; série à terminer en 2021] ; Philippe Jaffeux, « John Coltrane » ; Julien Blaine, « (Y) » ; Laure Gauthier, « Transpoèmes »Â ; Tristan Felix, « Le Mâle dit de fine amor »

â–º Chroniques : Ahmed Slama sur Ivar Ch’vavar, La Vache d’entropie ; Patrick Beurard-Valdoye, « Fléau et théâtre social »Â [> 3 000 vues] ; Fabrice Thumerel, « Julien Blaine : fin de partie ? » [> 3 500 vues]…

â–º NEWS : Poesie is not dead, « Urgences poésies » [> 5 000 vues] ; « News du dimanche du 17/05 » [> 2 500 vues]…

► Entretien avec Christophe Fiat pour le lancement de la revue Cockpit voice recorder

15 janvier 2021

[Chronique] Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, Z4 éditions, novembre 2020, 200 pages, 16 €, ISBN : 978-2-38113-030-9. [Autres chroniques de Christophe Stolowicki sur Henri Abril : Byzance, le sexe de l’utopie ; Intime étymon]

 

Soit quintils bancroches, un cinquième vers non rimé – quand les quatre autres accordent leurs bouts en richissimes, savantes, insolites, improbables paronomases – se baladant capricieusement dans la strophe, y insinuant, réparant le péché originel, « piqûre de rappel » de prose, ver entré dans la pomme, péché rédempteur. Selon sa place introduisant la faute consubstantielle ou la chute – dans la pure pensée, esseulée de sa musique natale. Comble de raffinement d’un serpent au paradis. À lire lentement pour que ses sucs s’imprègnent et subtilités se détachent.

La construction déchiquetée sévèrement suprématiste de Malévitch en couverture, « carré noir abstrait » décliné en aéronef,  évoque bien ce quintil bancal.

Comme « chante » rime avec « changeantes », « trace » avec « défroisse », « se desserre » avec  « bouc émissaire », « amandier » avec « mendier » – « apocalypse » et « éclipse », « consentante » et « ventre » (d’une consonne égarée raclant l’humus), « babillage de l’après-Babel » et « chair rebelle », « traînée de sel » et « se descellent » descellent plus de plaques tectoniques que La critique de la raison pure. Quand « discorde » rime avec « ordre », « rétracte » avec « débâcle », « détresse avec « ite missa est », « est-ce » avec « caresse », « masses » avec « contumace », « le nombre π » avec « expie », « choses » avec « holocauste » – la rime retorse, pot-pourri de phonèmes, d’accord masqué, musqué, voire muscadin, traduction elle-même, de sa flèche empennée traverse notre continent, le remonte en boustrophédon de sa herse ; que « Serments […] sermons […] sarments […] sereinement […] serrements » desserrant l’anaphore en « solo existentiel », un hymne à la poésie en dessille, en célèbre l’hymen – allitérations et approximations brassées à trope que veux-tu, « au réveil il sera toujours midi ».

Quand « siècles tristes » répond à « interminable aoriste », monte le temps du sans frontières temporelles (l’étymologie d’a-oriste) que le français de son passé défini définit si bien.

À quatre strophes par double page, de senestre à dextre s’organisant bientôt entre soi et les autres (titre de Ronald Laing, l’antipsychiatre poète), justifiées à gauche ou droite et centrées rarement, à vers parfois penchés ou montants pour dire l’espace-temps ou le « destin » ou le redresser. Mais comme « après-coup » d’une vie : « l’avant-goût / de tes seins […] / l’avant-souffle des voix vouées aux fournaises / l’avant-demain, l’avant-destin qui après-coup / donne à notre vie son véritable leitmotiv ». Ou l’avant-scène et la coulisse, celle qui coule hisse nos vies à étiage de lire, « entre la mort grave et nos vies suraiguës ».

Teste âme en terre. Si la mort n’existait pas, il faudrait l’inventer : « mourir ainsi que dansent / sur le seuil de la vie les engoulevents » ; « ne sachant de la mort que sa tendre morsure ».

J’ai rarement rien lu d’aussi beau, fêlé à point, d’une splendeur éteinte et ravivée d’âme, de plus pure impure et sophistiquée de hauts fonds poésie. Claudicante et bosselée et plus éclatante que les vers pairs & fils de la dicible nuit. De langue tortue, entortillée et dénouant les liens gordiens, tranchant l’alien en nous. Il heurte que, traducteur connu de poètes russes récents, ce poète soit méconnu.

Rhapsodie caudine, passée sous les fourches et cependant fourchue de joyaux, si fort chue et relevée de tout péché originel. Si riche en langue, si nourrie de langues, dix ou quinze peut-être lues couramment où l’universel sommeille, de traduction consubstantielle. Dans son creuset coulent le plomb fondu et le vermeil ocreux au creux du plein où le plein demeure. Sa magnificence passée par les verges d’un millénaire ou deux. Rebondissant de langue en langue de Babel où le bât blesse jusqu’à la nôtre, de franchise première.

Peut-on traduire la poésie ? Rien n’appelle la traduction comme la poésie.

Dans cette fantasmagorie slave que les labiales enchantent, que les dorsales, les vertébrales tout en esquilles brisent, Homère et l’amer biblique se font écho au travers d’une théorie de poètes, certains contemporains, inconnus ou célèbres, principalement russes, nombreux de génie espagnol, les deux pôles de l’auteur qui se partage entre la Moscovie l’hiver et son antipode ibérique en été.

En contraste de cette sophistication extrême où le sens pressenti se dérobe, disparaît ou clignote, un vers parfois d’un simple souple clarté : « le ciel aujourd’hui stagne comme un étang ».

Car ce ne sont pas jeux gratuits, « la dyspnée des mots [non sans] incidence ». Parlant de soi à toutes les personnes de son singulier débordant au pluriel, voilà que d’un moine méconnu du douzième siècle épris de passé c’est je. Quand il claudique ainsi que Monk, ses grappes de vers raturent d’une métaphysique notre horizon. À « la surface visible […] de l’instant » « jetés aux orties les décalogues », « à mi-chemin entre l’être et l’étant » une subtilité ontologique substantive au micron près.

La poétique prise non au sérieux mais au tragique, la poétique transe en dentales. Oui, la grande poétique, non la philosophie héroïque de Nietzsche. Poétique dont nous saisit l’exorde, dont « au rire vif-argent des fatums non-subis » nous tient en gésine la péroraison. Celle d’un poète juif  qui « ne conna[ît] pas d’autre diaspora / que celle des noms semés dans le sable », « qui de la Kabbale a absorbé miel et fiel » rimant avec « fidèle », « doublement apostat » de tous ses préfixes (« retôt », « revif ») dévoyés de langue en langue ; d’un traducteur viscéral  « tordant les mots élimés comme un linge » ; à l’autre fin d’un espace-temps délassant d’approximations la corde d’emblée tendue à l’extrême en sextines et villanelles.  Rendu l’espace-temps par son mode expiratoire.    

Dans « le vibrato iambique d’un coït » la métaphore étend ses antennes sur les millénaires. À opposer aux légions d’assis « de n’avoir fait l’amour aux mots qu’avec une aile / au lieu de briser l’échine à tous les signifiants ». Leçon du génie slave, non le moi n’est pas haïssable, il est seulement universel, omniprésent – et superflu.

Ode à tous les méconnus, aux deux pôles de son espace lingual, que d’une astérisque sana appel de note Abril dépose en bas d’une page de droite, de « Juana Inès de la Cruz (1644 – 1695), religieuse et poétesse mexicaine » à « Grażyna Chrostowska, morte au camp de R. en 1942 », entre cinquante. Aux deux pendus dépendus célèbres à la tour abolie et tant appelant Noël qu’il vient, à ceux aussi tel Tristan Corbière passés de peu entre les mailles de l’effiloché. Le retour décisif de Sisyphe se répétant de génération en génération.

Une explication : « On l’avait remisé à droite de la gauche / parce qu’il lui manquait la rage solidaire […] / à gauche de la droite […] chaque fois que l’avenir se déboîte » – pur poète, méconnu parce que d’aucun parti.

 

14 janvier 2021

[Livre] Alain Frontier, Message à l’homme aux ciseaux méticuleux ! (à propos de Daniel Pozner, LiseRongles)

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Daniel Pozner, Liserongles, éditions Propos2, décembre 2020 / janvier 2021, 78 pages, 13 €, ISBN : 979-10-96252-28-2.

 

Cher Daniel,

Plus encore que tes bons vÅ“ux, me fait plaisir l’envoi de ton dernier livre ! ô toi, l’homme aux ciseaux méticuleux !

Pas les ciseaux seulement, puisque ton métier consiste à inventer des formes (autant ici de modèles différents que de chapitres : 6). Leur fonction est de donner corps à ce qui aurait pu n’être que chaos et entropie, et de faire émerger ce qui, en effet, ressemble à un sens. Ce que tu écris dans la 4e de couverture, que ce sens s’en va, revient, se dérobe et refait surface, décrit parfaitement ton écriture en général et le livre présent en particulier. La différence peut-être avec tes écrits précédents, c’est qu’ici on voit mieux la phrase.

Surtout dans le dernier chapitre (Ici et maintenant), qui, la ligne devenue plus longue, moins hachée, syntaxiquement plus complète, donne à lire un presque-roman. Mais un roman où chaque séquence échappe enfin à la langue toute faite (usée, banale, vulgaire). Un roman plausible, mais qui échapperait à tout prosaïsme. Important que le livre en arrive là : sans un tel aboutissement, les coups de ciseaux auraient eu quelque chose de quasi désespérant : plus d’écriture possible, plus de parole nouvelle, rien que les bribes d’une langue convenue. La forme (pas seulement le cadrage) porte en elle toute l’invention, et garantit qu’il est encore possible de parler et d’écrire… Paradoxalement, elle est ce par quoi ton écriture échappe au formalisme.

10 janvier 2021

[Texte] Christophe Esnault, Laisseriez-vous votre fille sortir avec un thésard ?

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La thèse professionnalisante sera lue en diagonale (12 minutes maxi) par un directeur de recherche fatigué, puis conquis intellectuellement quand il aura vérifié que ses deux livres parus chez L’Harmattan ont bien été cités dans la bibliographie. Le propos défendra un consensus mou et une caresse poussive sur l’Institution, bien dilués et annexés en un nombre de pages standard. Aucune publication satellite dans des revues en amont. Pas d’éditeur qui pourrait être lointainement intéressé par ces « travaux ». En Allemagne et au Japon, la bouillie du thésard n’aurait pas pu être validée. En France, le curseur est bas (tout en bas), ce serait bête de ne pas en profiter. Cette thèse lui ouvrira en grand la porte d’un poste de communicant ou de conseil-manager à l’université. Être là pour faire appliquer les directives économiques, c’est un métier. Savoir créer un QCM qui mette tout le monde d’accord sur le télétravail, l’opportunité incroyable de pérenniser le télétravail, c’est un art. Être l’homme de la situation et œuvrer pour un monde meilleur. Le parc informatique : six millions d’euros par an et des partenariats (marchés, appels d’offre). Méta-important pour les séjours à l’hôtel avec piscine, en Tunisie (voire Dubaï). Le bétail (les salariés) devra baisser la tête à l’écoute de « c’est la directive », « c’est comme ça et pas autrement », « désolé, mais ce n’est pas négociable », ou encore « ces mesures ont été votées en conseil d’administration, merci de respecter les nouveaux protocoles ». La TINA attitude, il n’y aura que des syndicalistes outranciers ou des sociologues post-marxistes pour y déceler un discours idéologique prétendument aussi chargé qu’un discours de Bruno Mégret. Ne vous laissez pas influencer par des éléments déviants et excessifs pillant les gamelles de chantier d’Hannah Arendt et Günther Anders. Doctorat, doctorant, vous l’entendez, nous emmène vers le monde du soin. L’expression « soigner ses employés », pour les plus paranoïaques, évoquera les heures empathiques de France Télécom et de ses équipes de managers-soignants. Une entreprise ressemble souvent à une autre entreprise. Les lois de l’entreprise sont nommées « directives ». Elles remplacent les vérités biologiques. Un bon manager le sait. Un bon communicant le sait. Les directives de l’entreprise, vous le comprenez enfin, sont un soin prodigué avec amour. Le meilleur management est un management sans management. Le salarié comprend de lui-même qu’il n’existe pas en tant qu’individu et qu’être pris pour un imbécile fait partie implicitement de sa fiche de poste. S’exprimer (revendiquer / contester / émettre une idée / dire non), tout cela ferait trop de mal à son corps, à son dos en particulier, il évitera de lui-même et en pleine conscience de commettre cette sottise. De ce gendre-là ? Oui, revenons à lui, cet homme sous sa thèse moisie et ses nouvelles fonctions est bien celui qui va féconder votre fille si vous n’intervenez pas promptement. Cela dit, Dubaï et/ou Tunis, il y aura des vols et une chambre premium pour vous et votre femme. Vous avez été l’une et l’autre du bétail, vous l’êtes encore cinq jours par semaine. Prendre une décision ne va pas être facile. Vous auriez besoin d’une séance de coaching. En distanciel, en vingt minutes maximum l’histoire serait pliée. Vous pourriez boire des cocktails et en croquer des gambas grillées, au soleil. À propos, je viens de monter ma micro-entreprise de coaching en développement personnel. Voici mon mail. Ce sera une alternative à la joie éphémère de soumettre le thésard au taser.

9 janvier 2021

[Chronique] François Crosnier, Une moitié de la comparaison doit relever du vivant (à propos de Silvia Majerska, Matin sur le soleil)

Silvia Majerska, Matin sur le soleil, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), septembre 2020, 42 pages, 12 €, ISBN : 978-2-9543696-3-4.

 

Matin sur le soleil est le premier livre de Silvia Majerska (née en 1984). Ce court recueil est placé dès son titre sous le signe de l’irréalisable (puisque le soleil ne connaît pas plus de matins que de soirs). Énigmatique mais non opaque, il s’ouvre (Premier contact) sur l’image, empreinte de sensualité, de la narratrice allongée sur la terre et dont le corps est recouvert par le « corps opposé », celui du ciel.  D’emblée interviennent les deux pôles du vivant et de l’inanimé placés en position de complémentarité et d’interaction. 

Les titres des poèmes, presque toujours composés d’un seul substantif (« Pluie », « Neige », « Ombre », « Vent ») désignent certes des phénomènes élémentaires obéissant à la contrainte de lois physiques. Mais dans ce cadre Majerska met en regard l’homme et les éléments et opère des comparaisons :

une moitié de la comparaison doit relever du vivant

On peut, dès lors, relever de nombreux traits anthropomorphiques prêtés aux éléments dans les poèmes de la première partie, Cube de Pandore, dont le titre même participe de cette ambiguïté : tirée de l’argile, Pandore appartient à la terre, mais en même temps c’est une femme. Quant au cube, on peut y voir la fameuse boîte, mais aussi la puissance troisième : le poème « Bouches » énonce la possibilité de

Calculer à haute voix

l’écart entre le carré et le cube

 

de Pandore

Contribue au plaisir de la lecture un certain humour qui transparaît dans les énoncés. Ainsi, dans le poème Mots inexistants, Majerska (qui est linguiste de formation) se livre à cette taxonomie à la Borges :

Parmi les mots inexistants

il a fallu distinguer ceux

qui n’existeront jamais

 

Je me suis appliquée

pour ne décevoir personne

mais la liste reste

toujours incomplète

 

Peut-être qu’un jour

un terme précis

décrira-t-il

cette situation

 

Mais surtout le livre ne cesse de poser la question de son propre engendrement et de sa croissance organique : que ce soit au moyen de procédés rhétoriques (« tes étranges comparaisons ») ou via le rôle des souvenirs et des rêves (« Sous une telle pression, le rêve rendra nuit après nuit la monnaie à la mémoire. Par moments, la somme atteint le prix d’un livre. »), les deux pouvant d’ailleurs s’interpénétrer (« tout le passé surgit comme la comparaison inattendue dans un poème »). Dans Lettre, il est directement question de l’écriture : 

écrire, c’est mettre les oreilles à l’écart 

L’écriture est du côté des yeux, de la même façon que le goût est du côté de la langue :

Seuls les yeux peuvent pousser la porte de la lettre, de même que la langue seule déverrouille le goût du sucre

et la lecture est un processus réciproque  : je lis les lettres et les lettres me lisent. Revient ici l’idée d’une complémentarité universelle entre l’animé et l’inanimé. Dans les quatre derniers poèmes, réunis sous le titre Portraits de l’eau, celle-ci est à la fois « des flux de particules sœurs » dans la tour de refroidissement et pareille à « un visage humain recyclé depuis la nuit des temps ». 

Revenons pour finir au « matin sur le soleil » : dans le poème Yeux, l’auteure affirme que la valeur de certains désirs est d’être, justement, aussi irréalisables que cette proposition sans référence qui donne son titre au recueil. Quels sont donc ces désirs ?

Les yeux mêmes commencent à percevoir quelque chose de très proche mais qu’ils ne connaîtront jamais. Si seulement ils pouvaient s’émanciper, rester éternellement ouverts !

Pour Majerska l’écriture est associée au regard. La clé du recueil, ce désir qui ne peut être intégralement assouvi, serait-ce donc l’écriture même ? 

6 janvier 2021

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Les échappées de Charles Pennequin (à propos de Père ancien)

Charles Pennequin, Père ancien, P.O.L éditeur, décembre 2020, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-5044-6.

 

Descendant de Beckettien, Pennequin sort du père par tout ce qu’il déploie selon une logique de déterritorialisation, de végétations  rhizomateuses. Elle se construit contre la mort. Et en avançant.  Une musique naît et dévale par reprises et filages inconscients en des refrains aussi doux que violents. Par une poésie sonore, l’auteur trouve un moyen de débloquer  les paroles,  les dogmes et même les musées que sont les livres.
Dans Père Ancien au titre quasi biblique, chaque poème se veut « un spot dans la nuit » de l’être, une petite forme du peu, du nul, du resserré pour saisir le vide en soi. Obsédé par l’état de naissance, Pennequin  traverse la langue idéologisée pour que le fatras babillard de l’enfance renaisse hors du non assigné et de l’aliénation.
Le livre parle depuis le  ras de la terre, du « jardin », par effet retour au coeur du  grouillement de « l’armée noire des déloquetés » en accrochant les « chansonnettes crapuleuses des gens » à la barbe de l' »Ã©crit-tue » des  prétentieux  exterminateurs. Par leurs propos savants et savonneux ils veulent couper court à la « bêtise » de ceux qui ne cherchent pas à créer des idées mais juste faire proliférer un langage « périféerique ».
Pennequin tient à « parler pour rien ». Mais pour mieux dire. Il trouve dans la vie comme à  la télévision (dont la série « Urgences ») de quoi faire des poèmes « avec des trous. » Car il ne s’agit pas d’écrire « du cercueil mais de la vie ». C’est pourquoi une telle poésie est celle du drame désespérément comique de l’existence. Et ce loin des règles admises qui ne favorisent qu’une stérilité du déjà lu.

3 janvier 2021

[Texte] Patrick Beurard-Valdoye, Antonin Artaud & Ghérasim Luca volatilés sur le même méridien

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Nous sommes très heureux de commencer cette année 2021 avec un extrait de Lamenta des murs (huitième volume du Cycle des exils, à paraître). 

 

à Micheline Catti-Ghérasim-Luca

ÀL’ASILEDEFOUS hurle Artaud frappant sur le capot du taxi qui se barre , on le verrait disséquer des yeux affutés au vrai l’ouvrage vert cobalt de Ghérasim Luca , que Bricianer en visiteur du matin tient en mains , Çac’estpourmoI [Artaudit] , Bricianer un peu protocolaire n’a guère le choix , c’est comme pour la canne de saint Patrick avec un autre , Ellen’estplusàvouS [Artaudit] , l’horloge de la mairie , les tomates à peine mûres , le buste de Socrate , la loge du portier manchot , le rang de peupliers endierlés , raides témoins aux cimes ployant sous la remembrance , car le vivant c’est de la mémoire infusée dans l’inerte prenant des couleurs , la femme en noire immobile le soir , la voyez-vous , voilette sur les yeux doigts gantés crispés tenant une lettre , devant la grille dissuasive , et qui attend quand l’air obscurci laisse filtrer entre ses yeux ce qu’il a caché , l’espèce de pavillon moche et dénué en bout de cour , la porte d’entrée vitrée et le grand arbre quelle espèce ? devant le banc , et le divan , Le moine sur le divan , le séjour avec la grande cheminée , le tisonnier tordu sous coups assénés , fer serpentiforme asquendit Prevel , un portrait en buste d’Artaud par Denise Colomb sur la cheminée , photo courbée tenue par un flacon d’encre et le marteau à gauche , deux billots bien amochés , une hache plantée dans l’un , le marteau à scander posé sur l’autre , manche pas encore cassé , le lit au milieu là , le fauteuil Voltaire , la commode , et les feuilles canson au mur , sans clou c’est quoi qui tient le dessin , feuil-murail , tantôt fusainées tantôt vierges , remisées à même la vue , et les taches de sang séché dont il faut comprendre le dedans , partout le temps emprisonné , séjour c’est autant du temps que du lieu , revient Prevel qui arrache et engloutit les tomates pas mûres , il repère sur le divan à droite Cuventatorul iubirii de Ghérasim Luca , merveille , ce pendant qu’Artaud écrit dans le cahier 334 INIANIU / I / DI / I SFARIGLI / SI SFARIGLI , il a ses idées , Denise Colomb dit que Luca lui rappelle Artaud , Artaud dit à Prevel qu’il n’aime pas les portraits de Denise Colomb , trop théâtral , Prevel recopie dans MOARTEA MOARTA Cini tentative de sinucidere non-oedipiana de Luca les hors-textes en français , le premier CES LARMES TON PARFUM TON DÉSESPOIR M’ATTIRE , le deuxième LA FATALITÉ M’ATTIRE PAR SON INEXISTENCE PAR SES GRANDS YEUX NOIRS le troisième JE SUIS INSPIRÉ PAR UN GRAND OISEAU ROUGE QUI DÉCHIRE DEUX GRANDS OISEAUX POURRIS QUI DÉCHIRENT À LEUR TOUR UN GRAND PIANO À QUEUE , Artaud annonce d’ailleurs qu’il ne sait plus écrire , Denise la Colomba déroule une grande feuille au mur , le flash éclate quelle erreur , rien ne se déroule comme prévu , les bris de verre volent errent et navrent la fumée blanche , Monsieur Artaud épris de terreur , la photo c’est le diable , ses tics ses heurts son brusq , quelque chose de plus que de la brusquerie , station assise entre lit et cheminée à la place des billots , la serviette d’Ur-bain pliée posée sur le battant en tête de lit , le parement droit de la cheminée échue , notre Colomba offre un tirage du portrait d’Artaud à Micheline , Ghérasim Luca annonce à Micheline Tu ne verras plus l’ami bricianeR , malentendu brouille gros problème de clef , le lit n’est plus au milieu , Pichette assis sur un billot pose pour Artaud , Maurice Roche s’inquiète de la chute du fusain , en lave Monsieur A.A. arrache la hache , il joint le geste à la parole fonce hurle vers le billot , crie d’encré , donne forme au gesticule , gélifie la parole , tape à la porte de la maison à coups de heurtoir OU NOU NA OUNAPIAN lève le tranchant menaçant Pichette visé sans broncher qui martèle en répons dans la langue d’Artaud le poussant du bras , il plante dans le charmetronc sa rage , complétement frappé , l’écriture c’est de la frappe , multiplicité broyée , qu’est-ce à dire , de la tape à la machine qu’il dicte plus prompt que le cliquetis des type-marteaux , ça ne badine pas , sous la dictée des blancs sont laissés , les fautes de frappe servent d’amorces , coups en vocifer frappant pour extraire du rythme le limon des noms , même inspirer fait gesture , FautmangertouslesjoursmauriceRochE [Artaudit] Momo sidéré a de visu la canne de saint Patrick qu’il n’a jamais vue , perdue à jamais de vue , c’est fou , la crosse de Patrick circonférant le puits d’espurgatoire

1 janvier 2021

[News] Libr-fêtes (3)

En ce premier jour de l’année et même de la décennie, on pourra se laisser entraîner par nos « Libr-divagations » – qui au passage évoqueront des nouvelles parutions -, découvrir « Les Nouvelles aventures d’ovaine » par Tristan Felix et aussi le tout prochain livre de Sandra Moussempès…

Libr-divagations sur l’An neuneuf…

2020/2021 : Bis repetita ejecta est [On ne pourra pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus pour 2020…]

Année 2021 dans tous ses états… dans tous ses éclats !

Bonne Année… gnagnagna… 
Les traders aux abois !?encore

Bref, de Charybde en Scylla, c’est la Bérézina…

Derechef, en 2021, Ah muse toi !

(Et va écouter le CD de Bruno Fern, dont on saluera la virtuosité dans la contrainte formelle : A dans tous ses états, Guillaume Anseaume à la guitare, Petit Label 2020)


♦ Je ne fais de voeux qu’au pieu, qu’il me dit… Mais ça ne se dit pas, hein ?

♦ Je consulte Maboule de tristal : 2021 commence bien, il faut prévoir au moins 10H pour regarder un résumé du Grand Bêtisier national 2020 (MERCI à notre gouverdément !)…

Allez la fRANCE, encore un effort en 2021 : le gouverdément vient de recevoir les félicitations du parti d’extrême-droite allemand AFD pour sa loi sur le séparatisme !

♦ Je consulte les 192 miroirs de Wilfrid Rouff pour janvier 2021 et tombe sur ces cascades de Daniel Cabanis : « […] tonnes de déchets par habitant tant va la cruche à l’eau alopécie galopante pente glissante […] entropie opinion publique lycanthropie » (Petits pains & concaténations)…

♦ Jupiter oblige, consultons le SOLEIL dans le tarot de Marseille, via Patrick Varetz :

« (?) te voilà bien avancé ton 
écorce transparente à tout
montrer avec certitude toi

qui ne crois ni au miracle ni
à la puissance de l’esprit à
tout montrer toi qui doutes

encore de pouvoir ériger des
remparts contre la barbarie
quand ce sont les barbares

qui dressent leurs barrières »

(Patrick VARETZ, Deuxième mille, P.O.L, décembre 2020, 1458).

♦ Et si l’on proposait une année-zéro = zéro temps / zéro tourment / zéro importun… Qu’en penses-tu Ovaine ?

Les nouvelles aventures d’Ovaine, par Tristan Felix

Après s’être versé une double dose d’Ovaine treize ans d’âge à 360 degrés, Ovaine demande à Jésus de nos Arêtes si elle peut le remplacer dans le calendrier. Elle le met au jus :
– C’est pour m’épater la galerie. Et pis, t’as une petite mine. Je peux te faire un mot, s’tu veux.
– Ah non ! Jure-moi de rien dire à Dieu. Il ne croirait plus en moi.
– Tope là, mon frère !
Tandis que Jésus sirote le reste de la bouteille, c’est l’avainement d’Ovaine.
En zéro avant Ovaine, rien n’était qu’un lent désœuvrement.
Pile au moment d’Ovaine, tout s’envenime. Zorro, ressuscité, surgit dans la nuit, transperce de son épée le cadavre du temps et emporte Ovaine, épatée.
En zéro après Ovaine, tout bascule dans l’Historie Collective, portée par des centaines de milliards de Riens enfin débarrassés de leur zéro (Jésus se pince pour y croire).

 

LIBR-CRITIQUE attend avec impatience…

Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Flammarion, coll. « Poésie », parution le 20 janvier 2021, 160 pages, 18 €.

Présentation éditoriale. Cassandre à bout portant poursuit cette quête obstinée de Sandra Moussempès des objets féminins non identifiés à travers les clichés de l’imaginaire contemporain (celui des séries américaines en particulier), détournés avec une ironie teintée de tendresse. Le ciel s’est éclairci dans l’univers de l’autrice, l’humour semble désormais maintenir à distance les monstres du passé. Ce qui n’ôte rien à l’étrangeté des images que son écriture parvient à susciter, avec une innocence qui n’exclut pas un soupçon de perversité. Jusqu’où peut aller une pin-up assortie à sa fourchette, endormie sur le sol d’une maison hantée ? Telle est l’une des questions que pose ce livre grave, joyeusement décalé.

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