Libr-critique

30 novembre 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, La Nuit de la graisse, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, La nuit de la graisse, Atelier de l’agneau, illustration de couverture de Veuve Alvilda, novembre 2019, 104 pages, 17 €, ISBN : 978-2-37428-032-5.

 

D’entrée de jeu (« l’immeuble s’est effondré il y a un an mais nous / préférons continuer à passer l’aspirateur dans les / gravats »), « la graisse au sens large » adresse au lecteur un message d’humour extrême qui le presse de demeurer en reste, jamais ne l’agresse.

En deux ans, trois livres, Aldo Qureshi a fait irruption sur la scène de la poésie contemporaine où comédien poète il assène, scénarise de sketch en sketch les ressources d’un imaginaire trempé dans l’écho t’y tiens, dans l’ego dit tien. Dans l’entre-deux poèmes, immobile il garde de longs silences vibrants qui tiennent le public en douce transe d’hilarité.

Passée en trombe triomphale l’épreuve de l’oral, l’écrit soulève la route, l’asphalte à cru. Je n’ai pas boudé mon plaisir au spectacle, peux piler empiler dessus à présent quelques noms, communs de préférence, triviaux dont le sordide tutoie la résilience, le savoir-faire aux petits fers et l’affairement savoir. Des mille & une nuits du narrateur dont l’organe alerte, sous peine d’être morcelé en mille morts sauves, fait et défait « les nœuds rouges que les langues forment au fond des gorges, on les voit se défaire et bouger doucement comme des vers de terre dérangés dans leur sommeil » – les thèmes peu oniriques, chassie, microbes, caissière de supermarché, vaisselle, « barquettes de viande hachée », empruntent au rêve sa vélocité labile, ses impasses d’absurde liminaire où aucun psy ne vient fourrer son groin ni son chagrin, une voie royale de vomissures et de déjections où « les intestins sont la prolongation des couloirs » d’immeuble.

Les procédés sont ceux du théâtre comique, ceux de Molière, de Francis Blanche, le public entretient une lourde connivence avec l’auteur aux dépens du personnage principal, ici le narrateur lui-même, à passes magiques intériorisées. L’humour dans ses outrances, tout sauf de l’humour, porte « Des gants hantés – comme des chaussons rouges – […] des têtes de chien à la place des mains » dans l’intention affichée, lacérée et recollée à lambeaux d’un art affichiste des années cinquante – de faire pièce à l’angoisse. Quelques apologues dont un délit de « faciès » apposent leur marque politiquement pis ou mieux que correcte.

Je craque pour « interflora », le poème du « pervers olfactif [qui] touille du nez dans les pétales […] un brochet dans le pantalon ». Un jeu vidéo flatte l’agression des plus écrasés par l’ordre social qui peuvent « dégomme[r] les passants » tant et plus et cernés par la police, « sauter du haut de l’immeuble en vidant le chargeur dans les nuages » ; pour préserver l’intériorité construire « une cabane sous-cutanée ». Acheté un slip intelligent tout en algorithmes, « On en finirait presque par oublier la petite viande qui gît dans la pochette. » L’insoutenable infime évacué, l’insoutenable ordinaire, les fruits du « grand pourrissier » retournent dans le slip (toujours) ou à dégouliner dans un fond de cour. L’inspiration à étiage de poésie, le poème ménage ses effets, tout prose entre son début sans majuscule et sa chute sans point final, entretemps ponctué comme vous et moi.

Le corps a la parole et ses humeurs tumeurs tuent, meurent et retournent la phrase en ses linéaments ; la période lave son linge périodique à fleurs de mots ; de « corps entassés […] passés de la surpopulation à l’hyperpopulation et de l’hyperpopulation à l’occlusion générale de l’espace habitable », la phrase étouffe et relancée déploie ses anamorphoses, sa fosse à morve, ses fausses dents.

Le débotté provocateur de quelques titres (« la mascotte du régiment », « le carburateur de la Citroën C4 et son utilisation dans la mécanique alternative », « vend poule mouillée en parfait état », « gitanes maïs ») sans rapport avec le texte qu’ils infibulent ; l’introduction d’enseignes (« optique 2000 », « century 21 », « jardiland ») en poésie ; de frustration, l’émasculation collective d’un étalon ; une culpabilité qui se tortille et s’exfiltre dans des oripeaux sexuels où l’inceste et la prostitution font bon ménage verbal ; de défunts à la cave de l’immeuble composé « un club-sandwich de macchabées XXL » ; le poème pas de porte, le poème passeport : de son tragique en aporie le grimaud grimace sur grimace l’écrasante menace héritée qui ne le lâche pas – en gage se déchire à belles dents et en sanie.

À flanc abrupt d’un nu de Walkyrie à tranche vermiculaire, des mains pianotent sur des touches tandis que de piteux petits porcs célestes (sans hashtag) font grise mine. Rendu en couverture tout le déchiqueté en coqs à lames d’Aldo Qureshi.

28 novembre 2019

[Chronique] Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, par Guillaume Basquin

Alessandro Mercuri, Holyhood vol. 1, art&fiction, Lausanne, printemps 2019, 212 pages, 12 €, ISBN : 978-2-940570-55-3.

 

Le titre, d’abord : Hollywood, le « Bois du houx », est devenu « Holyhood », la Cité du sacré selon l’éditeur… Pourtant, dans « hood », je lis plutôt « capote », « capuchon », « capuche » ou « cagoule », voire « gangster ou truand » (slang US). Los Angeles, cité non plus des Anges mais des Saints Truands ? C’est une voie d’interprétation qu’ouvre ce livre à la fois possible uchronie (Los Angeles a-t-elle été engloutie ? Est-elle réapparue à quelques centaines de kilomètres au nord-ouest sous la forme d’un mirage pharaonesque : « L’antique cité de Ramsès II gît sous le sable au bord du rivage. Les vestiges pharaoniques flottent dans les limbes d’un souvenir lointain, si lointain… » — Si je t’oublie, Los Angeles !… Ou bien est-ce tout à fait autre chose ?) et dérive-enquête sur un monde d’illusions, de spectres et de faux-semblants : les studios hollywoodiens en décomposition. Leurs ruines gigantesques et dérisoires à la foi. Les gangsters en col blanc semblant avoir définitivement remplacé les nababs flamboyants d’autrefois… L’argumentaire de presse de l’éditeur met en avant cet aspect « enquête » du livre : « Les frères Cohen à la dérive sur Mulholland Drive… » Que révèle cette investigation ? Hum… ce n’est pas très brillant : ici, on apprend l’existence de la première martyr de Hollywoodland : l’actrice Lillian Millicent « Peg » Entwistle, qui se jeta dans le vide en 1932, à 24 ans, du H du panneau publicitaire géant Hollywoodland qui venait d’être installé en haut du mont Lee ; là, ce ne sont que meurtres plus crapuleux les uns que les autres : celui de Robert F. Kennedy à l’Ambassador Hotel (abandonné depuis) en 1968, ou celui du propriétaire du Silent Movie Theatre, Larry Austin, en 1997, par un jeune spectateur soudoyé par le projectionniste du dernier (il n’y survécut pas non plus) cinéma entièrement dévolu aux films muets de la Cité des Anges. On se rappelle de cette élégie de Bertolt Brecht en exil à L.A. : « Every morning, to start earning my bread / I visit the market where lies are bought and sold / Full of hope / I take my place there with the other sellers » (The Hollywood Songbook) : tout est à vendre ! Même les meurtres…

Ce livre plein d’ironie n’est pas sans faire écho au très beau livre Hollywood Babylone de Kenneth Anger (éd. Tristram pour la traduction française), qui montrait déjà toute la folie et les névroses qu’engendra ce monde de strass rempli de suicides et de meurtres plus spectaculaires les uns que les autres ; mais il y a plus : il en est le contrepoint contemporain : que reste-t-il de ce monde ? L’immense décor de la ville de Pharaon pour le tournage de la première version de The Ten Commandments (1923) de Cecil B. DeMille est déjà complètement recouvert par le sable des dunes de la plage de Guadalupe. Qu’en restera-t-il dans disons 50 ans ? Les traces de désertification qui abondent partout ne prêtent pas à un optimisme délirant… Un peu à l’intérieur des terres, « l’endroit est baigné par les eaux disparues d’un lac asséché, le Soda Dry Lake » ; le lit de la Los Angeles River est « tout […] bétonné » et son « cours souvent à sec » : ce sont des autoroutes (comme celle qui mène à CalArts, où l’auteur résida un moment) qui ont remplacé les anciennes rivières : leur flux est la circulation automobile, leur « lit un ruban de béton ». « Le destin de la Californie est scellé. Il n’en restera rien, bientôt réduite en poussière, comme emportée par le Big One. »

Parfois, dans ce livre qu’on pourrait qualifier de gonzo pour sa subjectivité un poil déjantée, on assiste à de « drôles » de collisions : « En 1953, à Moscou, Staline trépassait. La même année, dans la banlieue de Los Angeles, Disney achetait soixante-cinq hectares de terre vierge californienne. » Et si c’était « ça », la « vraie » Histoire : son envers ? C’est ce que pensait déjà Greil Marcus dans son indispensable ouvrage Lipstick Traces — A Secret History of the Twentieth Century(Havard University Press, 1990) : l’Histoire véritable est forcément underground, et souvent seule une dialectique du high and low la peut faire émerger de tout un tissu complexe de propagandes et mensonges militaro-industriels ; qu’un Européen francophone (Alessandro Mercuri est franco-italien) se soit attelé aux mêmes types de montages d’événements en apparence très éloignés et inconciliables ne laisse pas de nous réjouir. Par exemple, l’artiste contemporaine Orlan y est cachée, en son beau milieu, dans une drolatique scène de casting à la Paramount ; mon lecteur, saurez-vous la retrouver ?

27 novembre 2019

[Libr-relecture] Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, par Matthieu Gosztola

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Les éditions de Minuit, 2018, 192 pages, 15 €.

 

L’amour avec un homme : une tempête. […] Il arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il retire sa veste de cuir bleu nuit, il se déshabille, il se jette dans mon lit tout de suite, il me dévore. […] Il me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Il devient mauvais, il crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et il se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Il se laisse rattraper in extremis […]. Il veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Il ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] Il [est] le loup, voilà, c’est ça, il finira par me dévorer. […] Il me dévore. Il a tout le temps envie de faire l’amour. Il provoque des disputes, de plus en plus violentes. Il me mord. […] Le lendemain, il provoque une dispute au petit déjeuner. Il hurle, il vocifère tout contre mon visage. Il me fait peur. Il m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Il ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais le revoir. […] Parfois, il devient fou. Fou de rage […]. Il se met à hurler, il se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Il est pire qu’un ogre de conte. Il m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Il a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, il rugit […]. Il ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Il me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Il ne supporte plus rien, il déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, il veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Il s’énerve contre moi, il frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Il m’insulte dans un RER bondé […]. Il veut arrêter cette histoire, cette fois-ci il ne plaisante pas, c’est pour de bon. Il dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Il dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Il me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.

S’il est vrai que la narratrice de Ça raconte Sarah pourrait reprendre à son compte, illusoirement, ces mots de L’invention de Morel : « la joie de contempler [mon amour] sera l’élément où je vivrai pour l’éternité », est-ce là, ainsi que l’écrit Estelle Lenartowics dans L’Express (22 août 2018), « l’histoire d’un amour », du « grand amour, toujours premier, toujours unique » ? Est-ce là l’histoire « de l’absolu amoureux » ?

Est-ce là, ainsi que l’écrit Bernard Pivot dans le Journal du dimanche (16 septembre 2018), la description de « l’amour fou » ? Sont-ce là les « élans du cœur, le feu des corps, l’exaltation des esprits » ?

Est-ce là, ainsi que l’écrit Emmanuelle Rodrigues dans Le Matricule des anges (n° 196, septembre 2018), l’histoire d’un « amour qui brûle jusqu’à l’incandescence » ?

Oh mais pardon ! Nous avons mal recopié. Soyons plus concentré, recopions soigneusement. Consciencieusement. L’amour avec une femme : une tempête. […] Elle arrive à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, elle retire sa veste de cuir bleu nuit, elle se déshabille, elle se jette dans mon lit tout de suite, elle me dévore. […] Elle me réveille avec ses doigts au plus profond de moi […]. L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs […]. Un mot de trop et elle se met à crier à nouveau, à dire c’est plus possible c’est plus possible, à claquer les portes. Elle se laisse rattraper in extremis […]. [E]lle veut faire l’amour tout le temps, absolument tout le temps. Elle ne me laisse dormir que lorsque je suis malade. […] [E]lle [est] le loup, voilà, c’est ça, elle finira par me dévorer. […] Elle me dévore. Elle a tout le temps envie de faire l’amour. Elle provoque des disputes, de plus en plus violentes. Elle me mord. […] Le lendemain, elle provoque une dispute au petit déjeuner. Elle hurle, elle vocifère tout contre mon visage. Elle me fait peur. Elle m’arrache la peau du bras avec ses ongles en cherchant à me retenir lorsque je saute dans un taxi, pour en finir. Elle ne sait pas que je saigne, et que je ne veux plus jamais la revoir. […] Parfois, elle devient folle. Folle de rage […]. Elle se met à hurler, elle se jette sur moi, me griffe le visage avec, sur le sien, un air monstrueux. Elle est pire qu’une sorcière de conte. Elle m’en veut, de tout, de lui voler son temps, de lui voler sa jeunesse […]. Elle a l’apparence d’une bête, d’une bête furieuse, elle rugit […]. Elle ne sait pas que je pleure dans ma douche chaque matin, que j’ai mal au ventre chaque soir, que je ne dors plus sans somnifères. […] Elle me frappe et ma joue garde longtemps la trace rouge de ses doigts étalés sur ma peau blanche. […] Elle ne supporte plus rien, elle déteste que je sois fatiguée, que je veuille dormir tôt le soir, elle veut qu’on parle toute la nuit, qu’on fasse l’amour sans relâche. […] Elle s’énerve contre moi, elle frappe ma poitrine avec ses poings serrés […]. Elle m’insulte dans un RER bondé […]. Elle veut arrêter cette histoire, cette fois-ci elle ne plaisante pas, c’est pour de bon. Elle dit je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Elle dit je ne te donnerai plus des miennes. […] Elle me regarde pleurer, l’air sévère, les bras croisés.

Cela change-t-il quelque chose ? Je vous le demande. Est-ce là bien différent ? Du reste, changer les pronoms ne contrevient pas le projet littéraire de l’auteure, puisque celle-ci a confessé à Sophie Joubert (dans L’Humanité, le 31 août 2018) qu’elle ne voulait pas « qu’on lise cette histoire […] comme un manifeste lesbien. C’est plus politique de montrer ce qu’est une passion, au-delà du sexe des protagonistes ».

L’auteure, dans la façon qu’elle a, par le roman, de défendre la passion vécue jusqu’à son point de rupture, jusqu’à la rupture et à l’expérience de « désorientation existentielle » qui en est le cœur battant, l’auteure semble s’être inspirée de cet aveu de Frédéric Boyer qui, dans la présentation qu’il a donnée de sa traduction (du sanscrit) du Kâmasûtra (P.O.L, 2015), écrivait : « Il n’y a pas longtemps, au restaurant, un ami me parlait de la nécessité de s’extraire en vieillissant des liaisons folles et dévoreuses, de l’obsession pour une personne […]. Je l’écoutais poliment en le trouvant soudain triste et pâle, presque malade. Je buvais mon verre de vin sans oser lui répondre que je pensais très exactement le contraire. À vouloir fuir ce qu’on identifie, comme un enfant peureux passé la cinquantaine, à la destruction, on ne voit pas que la destruction, les puissances de la mort et de la déchéance, trouvent précisément refuge dans cette sorte de retenue, de respect de soi, de non-folie ou de sagesse, cette illusion d’indépendance, qui nous fait errer comme des zombies à l’intérieur de nos petites existences vides, propres et apparemment rangées. J’aurais pu lui répondre, mais je ne l’ai pas fait, qu’il fallait au contraire se préparer à tout ce dont on ne pouvait pas se sauver. »

Ainsi, en réalité, n’en déplaise à Estelle Lenartowics, n’en déplaise à Bernard Pivot, n’en déplaise à Emmanuelle Rodrigues, l’auteure ne parle pas de l’amour* ; elle parle de la passion, elle parle de cette façon que peut avoir la vie, presque à son corps défendant (il faut interroger la pulsion de mort dans toute pulsion de vie), d’irrésistiblement s’approprier ces paroles de Monelle (cf. Marcel Schwob, Le Livre de Monelle) : « Sois semblable aux roses : offre tes feuilles à l’arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs. Ne te dirige pas vers des permanences ; elles ne sont ni sur terre ni au ciel. »

Encore s’agit-il d’une certaine forme de passion (d’une certaine forme que prend la passion), c’est-à-dire d’une passion modulée comme délire d’appropriation et de reconnaissance, dé-lire qui tient, peut-on penser, davantage de la psychopathologie que d’un irrésistible-élan-vers, lequel se révélerait, par essence, liant, ou pont délicat (fait pour deux corps), mouvement en tout cas (inlassable) ajoutant une vie à une vie, sans rien ôter, dans ce mouvement qui offre l’une à l’autre, à leurs singularités respectives…

Un corps face à un autre corps. Des paroles face à d’autres paroles. Des silences face à d’autres silences. Non-dits ou vrais silences ? Une vie face à une autre vie. Et le désir. Foudroyant (suivant la terminologie des romans de gare). L’auteure exalte, dans Ça raconte Sarah, la lutte – nous l’avons vu, nous l’avons senti – entre ces deux corps, entre ces deux vies. Dans le lieu sans frontières (pense-t-on, mais l’on se trompe) des relations humaines, seraient-elles en prise avec l’intensité nue, ineffable, du désir, il est une autre puissance, bien plus puissante encore : la douceur. « La douceur est d’abord une intelligence, écrit la psychanalyste Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur, de celle qui porte la vie, et la sauve et l’accroît. Parce qu’elle fait preuve d’un rapport au monde qui sublime l’étonnement, la violence possible, la captation, la peur en pur acquiescement, elle peut modifier toute chose et tout être. Elle est une appréhension de la relation à l’autre dont la tendresse est la quintessence. […] Si elle peut […] être belle, […] entrer dans une danse sacrée avec le corps de l’autre, désiré, elle n’est pas sans secret. C’est-à-dire sans liberté jusqu’au dernier instant. »

La douceur ne reconduit pas – poliment – à la porte la fougue, bien au contraire. Comme en témoignent, par exemple, ces fragments arrachés à l’œuvre de Stéphane Bouquet : Nous faisons très profondément l’amour dans la pièce où des ouvriers à côté changent des fenêtres. La pluie qui cogne le zinc produit un crépitement de douceur. […] Chaque baiser profondément pensé. […] Même l’intérieur de la bouche que je lui ai appris qu’on pouvait caresser. Même l’arrière caverne protégée des dents avec la limace douce de la langue. On se bavait littéralement dessus.

La douceur, passons. C’est démodé ? Reprenons. Dans Ça raconte Sarah, l’auteure décrit, entre un « je » et un « elle », l’agôn (la lutte, l’effort). Irait-on ? Irait-on jusqu’à conseiller à Pauline Delabroy-Allard (qui avoue à mi-mot, au détour d’interviews, pratiquer l’autofiction) l’épicurisme ?

Comme l’a rappelé Claude Romano, l’épicurisme fait appel non à l’effort, mais à la détente. Non à la contention du vouloir, mais à la limitation du désir. La sagesse que préconise l’épicurisme est d’abord un renoncement à la soif chimérique d’un infini de satisfactions. Est d’abord un renoncement à la crainte de ce que nous ne pouvons éviter (la mort). Est d’abord un recentrement de l’âme sur les plaisirs, présents et passés. N’est pas Hercule triomphant de toutes ses épreuves le héros épicurien, mais le sage qui se retire dans son jardin, laissant de côté l’ambition, l’affairement, la politique. Est atteinte sans combat la sagesse ; il s’agit d’éliminer les vaines attentes, et de reconnaître « les limites de la vie » : « Celui qui connaît les limites de la vie sait qu’il est facile de se procurer de quoi retrancher la sensation de douleur liée à un manque, et de faire de la vie tout entière une vie des plus accomplies ; de sorte qu’il n’a nul besoin, en plus, des choses qui comportent la lutte » (Maximes capitales, XXI, trad. D. Delattre, in Dir. Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, Les Épicuriens, Gallimard, collection Bibliothèque de la Pléiade, 2010). L’épicurisme, vieux jeu ?

* Et il est de l’amour jusque dans la fraternité, comme le montre magnifiquement La grande illusion de Jean Renoir (1937).

24 novembre 2019

[NEWS] News du dimanche

En ce dernier dimanche de novembre, les RV de Christian Prigent puis avec Sandra Moussempès, avant notre LIBR-10 (nouvelle sélection des livres reçus) et une spéciale sur le Festival BIFURCATIONS #5

Agenda de Christian Prigent

Christian Prigent à Saint-Brieuc. Le samedi 30 novembre 2019, à 15 h 30. A la Maison Louis Guilloux, 13 rue Lavoisier, Saint-Brieuc. A propos de Point d’appui (éditions P.O.L), lecture et discussion. Contact : 06 77 68 56 72
 
Christian Prigent à Saint-Brieuc. Le samedi 07 décembre 2019, de 17 h 30 à 19 h. A la librairie « Le Pain des rêves », 13 rue Saint-François, Saint-Brieuc. A propos de Point d’appui (éditions P.O.L), lecture (avec Vanda Benes), discussion, dédicace. Contact : 02 96 61 36 55 ; www.lepaindesreves.fr
 
Christian Prigent à Rennes. Le jeudi 16 janvier 2020, à 19 h. A l’auditorium MIR, 7 Quai Chateaubriand, Rennes. Avec la revue TXT. Lecture. Contact : Maison de la Poésie de Rennes, 02 99 51 33 32 ; contact@maisondelapoesie-rennes.org
 
Christian Prigent à Lyon. Le mercredi 29 janvier 2020, à la « Scène poétique » de l’Ecole Normale supérieure, 15 parvis René Descartes, 69342 Lyon (04 72 72 80 00). Lecture et discussion. Contact : Patrick Dubost  09 50 25 23 21 – 06 80 06 13 19.
 
Actualité de Sandra MOUSSEMPÈS
Vox Museum de Sandra Moussempès : Album fichiers wav + mp3, 5 euros, durée 36 min., octobre 2019.
Par chèque : ordre Association JOU (60 rue Édouard Vaillant 94140 Alfortville)

Sandra Moussempès invente un langage vocal, hors mots, lié aux perturbations amoureuses et aux phénomènes paranormaux. Sa voix chantée, tour à tour éthérée, lyrique, chamanique ou bruitée se matérialise en fragments envoûtés.

Vox Museum
(Sculptures vocales)
1 Contusion of love
2 Ghost elevation (Black Sifichi Mix)
3 Esprits phonographiés
4 Contusion of love  (Black Sifichi Remix )
5 Perturbation lyrique
6 Sweetie’s diary (Black Sifichi Remix)
7 Vocal expectation
8 Vox Museum
9 Sweetie’s diary

Chants, voix, compositions & conception sonore : Sandra Moussempès
Clavier & composition sur « Contusion of love » : Virgile Carballo Moussempès
Conception sonore sur Ghost elevation & tous les Remixs : Black Sifichi

Libr-10 (novembre-décembre 2019)

Sereine BERLOTTIER, Ciels, visage, Lanskine, 88 pages, 14 €.

Marc CHOLODENKO, Sarabandes, Passacailles, naïades en bikini, P.O.L, en librairie le 5 décembre, 70 pages, 13 €.

Jean-Michel ESPITALLIER, Cow-boy, éditions Inculte, en librairie le 15 janvier 2020, 144 pages, 15,90 €.

Liliane GIRAUDON, Le Travail de la viande, P.O.L, en librairie le 5 décembre, 160 pages, 16 €.

Virginie POITRASSON, Une position qui est une position qui en est une autre, Lanskine, 80 pages, 14 €.

Daniel POZNER, Chuchoté au petit matin, éditions Fidel Anthelme X, 44 pages, 7 €.

Christian PRIGENT, Point d’appui 2012-2018, P.O.L, 464 pages, 22,90 €.

Nathalie QUINTANE, Les Enfants vont bien, P.O.L, 240 pages, 18 €.

Nicolas RICHARD, Peloton, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 70 pages, 10 €.

Lucien SUEL & William BROWN, Ourson les neiges d’antan ?, éditions Pierre Mainard, 90 pages, 20 €.

Festival BIFURCATIONS #5, du 28/11 au 1er décembre

 

23 novembre 2019

[Texte] Christophe Esnault, Lettre au recours chimique (extrait)

Après Antonin Artaud et Sarah Kane, écrire la psychiatrie et le recours chimique à hauteur d’un face à face avec le psychiatre. Affirmer que vivre, vivre vraiment est aujourd’hui devenue une pathologie. Et puisqu’au travail et ailleurs la critique sociale est psychiatrisée, se psychiatriser davantage pour aller vers une nouvelle critique sociale. Ce texte n’est ni un poème, ni un essai ni une lettre, ni un pamphlet ou encore un monologue théâtral, sa forme est juste la seule possible pour tenter de faire preuve de pensée (et de riposte vaine, mais salvatrice), en usant d’humour et d’autodérision. C’est un refus qui dit oui, on ne fera pas la révolution sans éclats de rire. En sachant que la pensée de l’auteur a des angles morts qui ouvrent sur des questionnements plus larges que la seule question que l’on lui pose un peu trop : Quelle est la pathologie ? 

 

Lettre au recours chimique – extrait

Et je suis devant des psys qui ignorent tout d’un processus de création
Plusieurs fois ce sont mes excès d’implication en écriture
Qui m’ont mis dedans
La jubilation de l’écriture
La convocation du passé
Et le comment être post-moderne
Après les post-modernes
Et la recherche formelle
Ou la recherche du feu
Et le pourquoi écrire si on n’invente pas une langue ou/et une forme
Une respiration calée sur le flux
Et la recherche d’angoisses et d’états-limites pour nourrir le texte
Le relier à l’inconscient et au chaos
Jeu avec la culpabilité d’exploiter l’autobiographie
De faire de personnes existantes des personnages
Sans parler de mon impudeur
L’accès de panique quand arrive la fin du texte
Les descentes de lacets de montagne avec pas de frein sur le vélo
Des relectures hypnotiques avec le logiciel d’anagrammes
Des lectures lacanoïdes du texte
Ou quand le signe et l’interprétation deviennent la maladie elle-même

Se relever la nuit
Art de l’euphémisme
Essayer de s’endormir et allumer la lumière
20 fois
50 fois
100 fois
Voilà c’est ça
Le processus d’écriture qui empêche de dormir
Comme si j’allais trouver du meilleur matériau
Dans les affres de l’insomnie
Et des cogitations incessantes qui tournent autour du texte et du langage
De la pensée qui arrive en tel flux continu qu’il est impossible de dormir
Maladie du travail de l’écrivain trop impliqué
Impossible de dormir
Une nuit
Deux nuits
72 heures sans sommeil
Aller au travail au radar
Et au retour ne pas dormir
Écrire des notes sur un carnet
Lâcher deux pages sur Word
Ou dix
Gros avatar de merde quand tu chies sur mon monde de création
Quand tu ne veux pas en entendre parler
De ça et des 100 films réalisés en 2018
Dis-toi bien qu’il n’y a pas un Toféno social
Avec qui tu parles cinéma ou politique
Ma vie est vouée à la littérature
Je suis cet homme-là
Si tu veux en voir un autre
Trouve-toi
Un autre pote
Un autre patient
Un autre camarade
Un autre frère
Ce n’est pas être autocentré
Être égocentré
Rater aux yeux de mes juges la transmutation du Je
Sublimement
Et refuser le réel
D’un monde qui ne soit pas création
Et ma vie vive est une création
Et on me demande chaque jour de redescendre à hauteur
De ceux qui vivotent
Même si vivoter
Au regard d’où ils se traînent
Vivoter à côté, c’est vivre dans les nuages

Dois être votre premier patient client à venir avec mon matos de pêche
Je vous l’ai dit : j’aime la Loire
Et pour vivre la Loire
On peut marcher le long des berges
Sortir une barque, une gabare, un canoë ou un kayak
Pour vivre la Loire on peut pêcher
Ou chasser
Ou nager
Ou y faire l’amour
Et si j’étais entré avec mon filet à appelants canards
Plutôt qu’avec ma canne à lancer
Oui avec une housse de fusil sur l’épaule
Peut-être auriez-vous été un poil plus attentif
Peut-être auriez-vous mieux écouté
Un peu mieux considéré ma présence devant vous
Surtout si par jeu j’avais joué lors de mon monologue
Joué comme on joue avec une boule anti-stress
Avec des cartouches de calibre 12

21 novembre 2019

[Chronique] Sylvain Santi, Cerner le réel. Christian Prigent à l’Å“uvre, par Fabrice Thumerel (Dossier Prigent 1/2)

Sylvain Santi, Cerner le réel. Christian Prigent à l’Å“uvre, préface de Michel Surya, ENS éditions, Lyon, en librairie ce 21 novembre 2019, 366 pages, 29 €, ISBN : 979-10-362-0186-8.

« Par où entrer dans l’œuvre imposante, qui s’imposera,
de Christian Prigent ? Par ce livre de Sylvain Santi par exemple,
où tout entre déjà, en totalité ou en partie, de ce qui la constitue :
poèmes, récits, essais, théories et… politique. De ce qui fait
ses liens, parfois contradictoires » (Préface de Michel Surya, p. 21).

Dans une édition soignée, préfacé par Michel Surya qui développe les rapports entre poétique et politique, voici le premier essai sur l’œuvre d’un des poètes français les plus reconnus : suite au premier volume collectif paru en 2017 chez Hermann, Christian Prigent : trou(v)er sa langue, le livre que propose Sylvain Santi, spécialiste de Bataille qui travaille depuis des années sur l’œuvre de Prigent, se concentre en quatorze chapitres répartis en deux parties sur une question centrale – le « réel » – déjà abordée mais pas de façon aussi fouillée.

Au reste, il ne s’agit pas d’une monographie : s’adaptant à son objet, l’auteur ne cherche nullement une impossible exhaustivité, sachant qu’on ne peut cerner cette Å“uvre insaisissable qu’en esquissant des pistes, suggérant qu’il y a de l’innommable, déroulant des fils que les lecteurs devront tisser pour construire leur propre parcours. Son originalité est d’y entrer par de petites mais subtiles portes : le chapitre liminaire d’un essai marquant (« Lucrèce à la fenêtre », Salut les anciens, P.O.L, 2000), qui constitue « une fenêtre ouverte sur l’œuvre de Prigent » (p. 23) ; divers écrits et entretiens pas encore bien connus, ; un Journal de l’œuvide et un Album de Commencement mis en regard d’une première fiction, précisément intitulée Commencement (P.O.L, 1989), qui signe le vrai démarrage de ce qu’on appelle une carrière… Ainsi, un peu comme l’entreprise proustienne prend forme et se développe à partir de la fameuse tasse de thé, toute la première partie du livre découle de la lecture d’un seul chapitre de Salut les anciens : cette brèche offre une véritable ouverture vers l’œuvre entière, prolongée et approfondie, dans la seconde partie, par d’autres saillies du côté de Ce qui fait tenir, du Journal de l’œuvide et des premières fictions. À la synthèse surplombante, au survol synthétique, aux vains propos généralisateurs, l’auteur préfère une critique immanente qui suit les textes sélectionnés au plus près, creusant son propre sillon avec rigueur et méthode : les analyses et références sont pertinentes, les perspectives très souvent inédites, qui s’appuient sur un solide outillage philosophique, rhétorique/linguistique et psychanalytique. Avec Sylvain Santi, manière de critiquer et « manière de flâner » (23) vont ainsi de pair. Dans son journal intellectuel qui vient d’être publié sous le titre de Point d’appui 2012-2018, Christian Prigent y voit « un programme d’écriture et sa réalisation méticuleuse » (P.O.L, p. 257).

L’intérêt d’une telle démarche réside également dans un autre type d’ouverture : aux divers états du champ poétique comme à des figures majeures – telles Lucrèce, Scarron, Baudelaire, Sade, Bataille, ou encore Ponge.

On peut toutefois regretter que les chapitres 2 (« Hériter du père ») et 3 (« Modernité »)  ne soient pas plus approfondis et un peu trop proches des analyses de l’auteur lui-même (trop de citations sans doute) et recroisant parfois des études déjà publiées. On est d’ailleurs surpris de n’y trouver aucune référence à la critique prigentienne, comme si l’on pouvait écrire ex nihilo sur une œuvre déjà consacrée.

20 novembre 2019

[Chronique] Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, par Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Schlesser, Faire rêver – De l’art des Lumières au cauchemar publicitaire, Gallimard, coll. « Arts et Artistes », octobre 2019, 336 pages, 28 €, ISBN : 978-2-07-279944-0.

Le parti pris du livre est de créer l’histoire du XVIIIème siècle à nos jours de ce qui et de ceux qui font rêver, et ce par divers moyens, bref les « architectes des Lumières, partisans de la suggestion tels que Turner ou Mallarmé, visionnaires surréalistes, cinéastes du fantastique ».

L’éventail est donc large… D’autant que l’auteur écrit afin de dégager des « invariants » ou des portes magiques, bref de « trouver les meilleures formules pour stimuler l’imaginaire et inventer un monde enchanté, ce que les saint-simoniens désignent comme un «paradis terrestre», grâce à l’influence de la création sur la psyché ».

Le propos est donc autant politique qu’esthétique. Car chaque « rêve » possède un objectif. Parfois intempestif et subversif, mais parfois – et à l’inverse – dans le but de bétonner la société et ses citoyens avec des ambitions totalitaires. Elles prennent des couleurs aussi marxistes que capitalistes suivant les cas, si bien que le fantasme esthétique se trouve réduit au service de diverses volontés de puissance.

Sous le rêve se cache donc bien des cauchemars, et selon des problématiques qui dépassent la seule culture de l’image. Son culte asservit aussi bien lorsque le propos est apparement d’offrir des ouvertures de l’intimité que de proposer des angoisses post ou anti-humanistes.

Bien des réseaux de caméleons servent la soupe à diverses idéologies. Il arrive même que le réactionnisme le plus affirmé se retrouve derrière ceux qui semblent les plus intrépides révolutionnaires. Leurs avancées ne jouent que sur un effet retard de fantasmagories préétablies. Bref, il s’agit moins de détruire les pouvoirs que d’attendre d’eux des libéralités notoires.

Les fomenteurs de rêves renvoient souvent à des tentations totalitaires. Le rêve se décline soudain en « produits » divers. Leur Soleil placé en abyme n’est que mascarade et les propriétaires des clés se soucient comme d’une guigne de décrypter – entre l’hypostase de la figure paternelle et l’instance d’une analité crasse – quelque chose des ambivalences qui travaillent le monde.

Les (im)pertinences restent à ce titre et trop souvent gâteuse et pâteuses. Jamais en retard d’une mode, les artistes ne font que courir après. Qui d’entre eux amène une beauté qui n’existe pas encore ? Ne demeure que de l’idéologie sans idée dans des codes de prétendues horreurs ou voluptés.

16 novembre 2019

[Création] Patrice Cazelles et Emmanuel Mieville, Zaoum le mescal enchanté

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Dans la lignée du zaoum de Velimir Khlebnikov et des avant-gardes de la musique concrète, mais aussi en écho à certaines créations sonores mises en lignes sur LIBR-CRITIQUE, le poète et performeur Patrice Cazelles (Fémur) et le compositeur Emmanuel Mieville vous donnent à goûter un drôle d’alcool mexicain…

 

14 novembre 2019

[Chronique] Vanda Miksic et Jean de Breyne, Des transports, par Christophe Stolowicki

Vanda Mikšić et Jean de Breyne, Des transports, Lanskine, été 2019, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-018-3.

À deux fois deux mains qui ne font jamais quatre, une exquise politesse transfrontalière : celle de Vanda Mikšić qui a pris la peine d’écrire dans la langue de l’autre ; celle de Jean, découverte dans Rien n’est jamais éteint de feux allumés (2017), de laisser un temps à l’interlocuteur avant de répondre pour le cas où il aimerait rajouter un brin, redécouverte peu après dans Les Cosaques de Tolstoï chez un rude guerrier tatar – ici réclamant à Vanda un second poème avant de reprendre la main ; celle de l’éditeur qui (im)perceptiblement distingue les deux auteurs, d’un trait à peine plus gras la poète croate, contrairement à l’usage confusionnel en vigueur.

Contrainte, une seule, écrire lors d’un voyage, en train, avion, autobus, auto mobile ou à l’arrêt ; l’envoi le plus souvent électronique, décollant dans le subliminal ; sur deux ans (2014-2016).

Dès le premier échange, au jeu à la chute de Vanda sur le passage (« vous rentrez ? / ou avez-vous simplement obligé d’autres passagers / à faire des détours / à prendre des raccourcis ? ») répond de Jean la faute d’orthographe magistrale : « Sur la voix ralentissent le train / Pas des hommes – des animaux […] / Pas des terroristes ce matin ». À ses rejets de scansion serrée, verticale, répondent, amplifiés encore d’une syntaxe poétique lacunaire, les enjambements de Jean – à l’approche de la chute ponctués de tirets. Chute : « Subvertir le feutré ». Chutes : envois, à princes de mots.

Du transport collectif où les congénères abondent sans qu’on ne rencontre jamais personne – le (dé)creusement de l’intériorité, plus visionneuse que voyeuriste, miniaturise, épand le transport verbal. Ce qui saute à l’entendement dans ces poèmes amébées qui avec les mois gagneront en correspondance est le grand écart initial : à Vanda le concret, le cocasse, l’anecdotique : « cons signes de sécurité […] vos / papiers s.v.p. je n’en ai pas mais j’ai / pris des livres et des fromages enlevez / vos chaussures aujourd’hui elles / sonnent […] l’officier gravement con fut » ; à Jean les interrogations consubstantielles sur le voyage : « Retour // Qu’est-ce un retour ? // (Pourquoi retour ? Pourquoi pas aller ? / Qu’est-ce qui fait retour ?) ». À Jean – qui prend beaucoup l’avion –  les jeux abstraits (« Traverser l’aire dans l’air » ; à Vanda un peu d’abstrait aussi mais abrupt (« perfect match / de l’intérieur et de l’extérieur »). Elle voyage sans recul à fleur de paysage, quoique traductrice n’appartenant pas comme lui à la catégorie des « humains en / train / nés » (l’entraînement cité est de lui). Jean : « Qu’il n’y ait que trajet ! », se détachant de tout territoire ; « Je traverse une grande part / de mon histoire », voyageur de l’espace-temps dont la tautologie (« Là où on va on y sera / C’est dit avec mélancolie ») est un marqueur d’éternel retour.

Bientôt révélée la différence d’âge quand la jeune mère évoque le carnet de poèmes où son fils « presque à chaque page [a griffonné] un demi-chien / un ours à cinq pattes / un être faufilé entre les lignes », nous devient sensible sa joyeuse déférence. En deux ans c’est elle (« comment lui dire / on ne parle pas la même langue / la sienne est l’horizon / qui ouvre des possibilités // le monde de toute façon /n’est qu’une pomme », 2014) qui fait vers lui le chemin – d’abstraction : « peut-on en conclure / que tout arrive / au bon moment ? // un jeu / une décision / un voyage / une mise à nu / un oubli / un renoncement […] Kairos [en grec ancien le moment favorable] n’est qu’une machine / à questions », 2016.

De Jean (« J’avance le dos à la marche / Cependant à Grande Vitesse / Sans accident sans trébucher » ou « Lieux-dits comme petits cailloux / Et moi le Petit Poucet / J’en ai semé tant / Tu verras Toi aussi », Jean à qui les noms de lieu dans leur « accumulation » ne sont pas des toponymes anonymes, Jean à saute-flocons sur une marelle dont des cases ont été supprimées, est passée à Vanda une épaisseur profondeur de champ, Vanda condensant l’anaphore en reprise cloutée, Vanda jaillie du « tunnel rayé de lumière / accélérateur de particules / interrogatives ».

Sur une route enneigée en descente de sapinière, aux phares yeux répondent, l’une barrant la page, deux distinctes traînées de brouillard. Pour qui le connaît la photographie de couverture n’a pas besoin d’être signée Jean de Breyne.

11 novembre 2019

[Livres] Pour des livres irréguliers

Suite à l’Appel lancé hier matin par Guillaume Basquin, directeur des éditions Tinbad, et en ce jour où se termine le Salon de l’Autre Livre 2019 – qui regroupe de nombreux éditeurs indépendants -, il importe de réaffirmer la nécessité de circuits autres pour publier des livre irréguliers. Depuis 2006, LIBR-CRITIQUE les défend : vous en trouverez trois ci-dessous, parmi ceux reçus récemment (Profession de foi de J. CAUDA, Sablonchka de F. DOYEN et un diptyque du MINOT TIERS)…

► Jacques CAUDA, Profession de foi, Tinbad, septembre 2019, 144 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-23-6.

« Moi cauda du latin cauda « la queue » car malsain de corps et d’esprit et malsain de queue dit cauda dit aussi le vénéneux moi qui ne crois qu’au mal car malsain de queue au bout d’un corps qui ne croit en rien ni au nom du père ni au sain d’esprit moi au nom du fiste je dis ici en toute innocence que je suis comme la flèche du Parthe décochée à cheval sur la queue du cheval c’est-à-dire en cauda forcément venenum » (p. 55)…

Cet extrait du Journal de l’auteur en date du 9 juillet 1988 fait du nom la métaphore de l’Å“uvre : celle-ci donne ainsi corps au patronyme, le fait parler en propre. D’où une écriture (é)jaculatoire, un phrasé du tonnerre-de-zeus, pour rendre compte d’un rapport sans queue ni tête au monde qu’il s’agit de peindrécrire : âpre, excessif, sexuel/sensoriel, souvent carnavalesque… Ça fait péter la bibliothèque comme les souvenirs, sortir la langue de ses gonds… De fil en poupée et en « ipomée », vive la métafisix !

► Franck DOYEN, Sablonchka, Le Nouvel Attila, en librairie le 15 novembre 2019, 110 pages, 12 €, ISBN : 978-2-37100-084-1.

Les symboles reproduits ci-dessus introduisent les lignes de force qui vont structurer cette dystopie originale : ici, les mutants ne sont pas les humains mais les animaux et les végétaux. Sans aucune virgule, essentiellement écrit à la deuxième personne du pluriel – histoire de nous interpeller -, le texte nous plonge dans un univers exotique jusqu’à l’étrange où nous découvrons les calquois, gloomkovs, carmignas, wombas, ou encore arglometchàs, entres autres espèces animales, et, pour les végétales, les juomlas, netarus, achaxars, ipecuamas, etc.

Nous sommes à la fin du XXIIIe siècle, en pleine post-humanité, « Ã  l’heure où les détenteurs du pouvoir richissimes entrepreneurs fanatiques réussissent ce tour de force de s’immiscer au plus près et au plus intime des vies et de contrôler de la naissance à la mort le moindre désir le moindre choix dans une apparence de totale liberté travestie en propriété et en consommation » (p. 65)… Demain, en somme.

► Le MINOT TIERS : Des miroirs et des alouettes, La Ligne d’erre, Orthez, printemps 2019, 200 pages, 13 € ; L’Oncle de Vanessa, La Ligne d’erre, Orthez, août 2019, 208 pages, 13 €.

À quoi avons-nous affaire ?

À l’histoire d’un écrivain – ce « meurtrier en puissance à qui l’on accorde le droit de vie et de mort sur ses sujets » (OV, 147) – qui est « pris au piège de [sa] propre fiction », torturé par sa propre créature (cf. OV, p. 11)…

À un récit métaleptique et métaphorique (cf. DMDA, p. 194), suivi d’un autre roman ludique, c’est-à-dire un autre miroir aux alouettes…
Récit métaleptique (hommage à Gérard Genette) : « Le narrateur est un chat, qui navigue de maisons en maisons, d’époques en époques, d’univers en univers et raconte ce qu’il voit » (DMDA, 122).
Récit métaphorique : « Son récit, métaphorique, illustre cette réalité d’un monde dont on ne connaît en fait qu’une partie, la plus visible. Éclairer ce qu’on ne voit pas, éclairer la nuit, voilà qui fait œuvre de romancier » (DMDA, 171).

Une narration tellement réflexive que le lecteur s’y perd comme dans un palais de glaces… Avec sa plus grande complaisance, et pour sa plus grande jouissance !

10 novembre 2019

[Chronique] Guillaume Basquin, Contre l’actuel « Marché-du-Livre », appel au boycott !

Comment défendre aujourd’hui la diffusion du livre indépendant ? Reste-t-il une marge de liberté dans un pays qui prétend(ait) se caractériser par son exception-culturelle ? Comment lire/écrire encore des livres libr&critiques ? Telles sont les questions qui sous-tendent la position de Guillaume Basquin. Et le directeur des éditions Tinbad d’en appeler au boycott : c’est dire que la situation est devenue catastrophique.

Il y a un an et demi, je publiai une tribune dans le « Diplo » pour « sauver » le livre indépendant ; c’était être trop optimiste et naïf encore… L’Etat maKronien encouragera de plus en plus la « main aveugle du marché ». Il faut donc passer à la phase MILITAIRE des opérations : le BOYCOTT ! Pourquoi ? C’est qu’il y a une épuration en cours dans le milieu marchand du livre : 1/ la CDE (pour la SODIS, soit le groupe Madrigall) se sépare des éditeurs non rentables (Le Canoë et de Corlevour, déjà), quand dans le même temps de nouvelles DRH chez Madrigall virent les directeurs de collections (comme Richard Millet, mais d’autres aussi) ; 2/ le système pernicieux des offices encourage la non-prise de risque et la complicité complaisante des libraires (en gros : sans « office », on n’expose que très rarement vos livres…) ; 3/ tentation de « sortir » les éditeurs de recherche de la librairie (Hippocampe, La Barque, Tinbad (pour preuve, 40 ex. seulement du futur Coup de dés de Claude Minière ont été pré-commandés par les 5 000 libraires de fRance : ne doutons pas que, pour cet auteur « Flammarion et L’Infini », avec un « office », le nombre aurait été multiplié par 25 ou 50 !…), etc.).

En gros, les trois gros groupes de diffusion (CDE-SODIS, EDITIS et HACHETTE) occupent la fRance de la librairie, comme la Wehrmacht le faisait en 40-44 de toute la France… Si on laisse faire les choses, il n’y aura bientôt plus que de la nourriture spirituelle standardisée et industrielle, comme de la « nourriture » réelle au temps de mon enfance des années 70-80 (qu’on se rappelle donc : Oasis, Banga, riz Uncle Ben’s, raviolis Buitoni, café « Grand-Mère », etc.). Pour faire CHANGER les choses, pour avoir la chance de trouver encore du riz rouge (ou noir) de Thaïlande, du café de telle plantation du Chiapas, du chocolat 90% de tel village de Colombie, etc., il n’y a plus qu’UNE SEULE SOLUTION : sauf envie ultra-pressante (le dernier Sollers, le dernier Forest, le dernier Guyotat, pour ma part), il faut tracer les livres, de par leur système de distribution… et les BOYCOTTER alors !…

Le sous-commandant BASQUIN, à Paris, le 10 NOV 2019.

7 novembre 2019

[Chronique] Le noir pour tout montrer – Samuel Beckett, par Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, Film, accompagné d’un film-essai (Not Film) de Ross Lipman, Editions Carlotta, DVD, octobre 2019. Texte de Film, Editions de Minuit, 1972.

Pour son seul film – dit expérimental mais qui est tout simplement un film génial et hors norme – , Beckett avait choisi Buster Keaton pour incarner le personnage central « O ». Cela dépasse le simple hommage que le créateur veut rendre à un acteur qu’il appréciait particulièrement. Il voit en lui comme en Chaplin d’ailleurs, deux clowns – et l’on sait la valeur que ce mot pour l’auteur – suprêmes et qu’il admire. Toutefois cette admiration ne semble pas partagée par Buster Keaton. Les relations entre le réalisateur et l’acteur restèrent de pure convenance et ce dernier estima que le script, non seulement n’était pas clair mais qu’il n’était pas drôle.

Néanmoins Keaton demeure, en dépit de ses incompréhensions, l’acteur de la situation. Il est choisi pour son silence, pour son corps acrobatique et increvable, pour son incroyable endurance et sa capacité à détruire les choses. De plus, ce corps « codé » par son passé cinématographique, exclut toutes références psychologiques. Elles sont éliminées au profit d’une « mécanique plaquée sur du vivant » (Bergson) qui va être utilisée par Beckett afin de visualiser l’effacement de la présence, l’impossibilité de la présence.

Stan Douglas souligne d’ailleurs, avec justesse que la lettre « O », qui désigne le personnage incarné par Keaton, est la première lettre du mot « objet ». « O », plus qu’un personnage, au sens classique du terme, n’est, en effet, rien d’autre qu’un objet, parmi les autres, si ce n’est qu’il demeure, avant la scène finale, actif, face à la caméra. Celle-ci devient, elle-même, non seulement l’élément d’enregistrement, mais un objet à part entière. Quoiqu’invisible, elle demeure dans le jeu, elle devient même l’élément essentiel susceptible de piéger « O », avant de l’abandonner dans le noir.

Le choix de la distribution, l’appel à Keaton pour un rôle à la fois « en emploi » mais aussi à contre-emploi n’a pas pour simple objet de faire simplement et arbitrairement entrer « Film » dans un genre, dans le registre du cinéma comique et muet traditionnel. Le choix du muet revient à réinventer, à inventer en quelque sorte ce genre. Beckett n’hésite pas d’ailleurs à faire une entorse au principe du cinéma muet en incluant, de manière ironique, un seul mot qui renvoie au silence : « le « chut » de la première partie.

Non seulement, par ce clin d’oeil ironique, Beckett crée une fêlure dans le genre tel qu’il était conçu pour des raisons techniques, mais il rappelle que le personnage n’est pas un muet au sens clinique du terme. Il échappe à un statut cher au cinéma qui l’utilise souvent pour incarner, à travers sa « mutilation », un pouvoir hypertrophié. Comme l’écrit Michel Chion :« au cinéma, le muet est supposé tout savoir : il est présumé savoir le dernier mot dont on poursuit la quête mais qu’il ne peut, ou veut nous livrer ». Avec Beckett, au contraire, le « faux » muet, ne sait rien, il n’est que le propre témoin de son ignorance, prisonnier d’une peur dérisoire et tragique, comique et terrible qu’il transmet au spectateur.

6 novembre 2019

[Création] Gauthier Keyaerts & Vincent Tholomé, How to se balader dans les friches industrielles (instrumental)

Voici un autre extrait sonore de MON ÉPOPÉE, un livre en 33 chants constituant le volume 13 des 38 volumes recueillant les propos tenus au jour le jour par Konstantin Peterzhak à la cafétéria du centre atomique de Dubna il y a quarante ans en Union Soviétique. [Écouter le premier extrait : chant 27].

 

3 novembre 2019

[News] News du dimanche

En cette première quinzaine de novembre, vos Libr-événements à Nantes (Le Lieu Unique) et Paris (avec notamment le Salon de l’Autre Livre)… Mais auparavant, tous vos RV du séminaire sur « les pratiques d’évaluation dans l’art et par l’art »…

DÉSINVISIBILISER LES PRATIQUES D’ÉVALUATION DANS L’ART ET PAR L’ART », NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2019

Séminaire ouvert au public (Nancy Murzilli)

Master ArTec (également ouvert au Master 2 PCAI, Master 2 Création littéraire et Masters associés)

Séances du 5 novembre au 10 décembre 2019. Le séminaire sera clôturé par une journée d’études le 19 décembre au Centre Pompidou.

ARGUMENTAIRE

Ce séminaire/atelier de recherche-création s’inscrit dans le cadre du projet de recherche-création soutenu par l’EUR ArTeC « Évaluation générale. L’Agence de notation comme dispositif artistique » (https://evalge.hypotheses.org).

Sous l’effet du néolibéralisme et de la révolution numérique, les activités d’évaluation s’emballent, se généralisent deviennent frénétiques et paradoxales. Ce séminaire a pour but d’explorer et de comprendre les problèmes publics spécifiques que soulève la généralisation de l’évaluation. Son objectif n’est pas de faire simplement communiquer les produits de la recherche théorique et de la pratique artistique, mais de faire en sorte que leurs processus s’interpénètrent dans une pratique expérimentale qui les met en acte. Pour ce faire, seront analysés et mis en place des dispositifs artistiques et d’enquête appelés à intervenir en situations institutionnelles réelles afin de désinvisibiliser non seulement ce qu’est l’activité d’évaluation-notation mais aussi ses effets concrets immédiats.

Il s’agira, avec l’intervention de poètes et d’artistes  (Christophe Hanna, Franck Leibovici, Eva Barto, Antoine Dufeu et Natacha Guiller), de se munir d’outils d’évaluation alternatifs à ceux que nous offrent les modèles institutionnels et économiques dominants.

Des activités d’évaluation non orthodoxes seront proposées à toutes les étapes du séminaire.

Le séminaire se conclura par une journée d’études au Centre Pompidou intitulée « Évaluer l’art : commissions, subventionnements, mécénats », qui mettra en perspective les réflexions menées dans les ateliers, où artistes, chercheurs et acteurs du domaine s’interrogeront sur la façon dont sont évalués les œuvres et les projets artistiques dans le cadre des politiques de financement de l’art, sur la pertinence des méthodes de sélection, et sur les alternatives à une évaluation de l’art soumise aux logiques du marché.

PROGRAMME

Séance 1 – mardi 5 novembre, 14h-18h

« Agence de notation »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Christophe Hanna

Contenu : « Tous évalués ! », c’est à cette injonction, qui nous vise (presque) tous aujourd’hui, que se propose de répondre Agence de notation. Cette agence de notation alternative conçue par Christophe Hanna, se déploie dans le projet de recherche-création « Évaluation générale » dirigé par Nancy Murzilli. Son action consiste à investir des espaces protégés de l’évaluation où n’existe encore aucune forme d’expertise instituée, et de les soumettre à une évaluation d’un autre genre, de façon spectaculaire, sous la forme de performances en public, avec des évaluateurs libres de toute influence et jouant cartes sur table. Durant cet atelier introductif, seront explorées les relations entre écriture et institution à travers l’exemple de l’Agence de notation, dont Christophe Hanna racontera l’histoire. On réfléchira aussi en direct sur ce que peut signifier la notion d’écriture évaluative.

Christophe Hanna est enseignant de littérature et écrivain. Au sein du groupe informel « La Rédaction », il rédige des « rapports » informatifs en inventant des formes procédurielles. Il les publie dans diverses revues (Nioques, Musica falsa, Axolotl, Éc/arts…) ou sous la forme de livres (Valérie par Valérie, Al Dante, 2008 ; Les Berthier. Portraits statistiques, Questions Théoriques, 2012). Christophe Hanna dirige par ailleurs la collection de théorie littéraire « Forbidden Beach » aux éditions Questions théoriques.

Séance 2 – mardi 12 novembre, 14h-18h

« L’addition, s’il vous plaît? »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Antoine Dufeu

Contenu : Derrière une question aussi triviale, l’entité économique qui émet l’addition est légalement tenue de rendre des comptes, essentiellement un compte de résultat et un bilan. En s’intéressant aux grandes masses qui les déterminent, on se demandera comment il serait possible de les faire évoluer.

Ancien contrôleur de gestion et journaliste auto, Antoine Dufeu est poète, écrivain et dramaturge, professeur, éditeur et revuiste. Depuis 2009, il collabore régulièrement avec Valentina Traïanova sous l’entité Lubovda. Il a fondé la plateforme de recherche Lic en 2012. Il a fondé en 2015 et dirige avec Frank Smith la revue RIP. Il est membre du comité rédactionnel de la revue Multitudes depuis 2015. Il a co-fondé et co-dirigé IKKO (2002-2009) et la revue MIR (deux numéros en 2007 et en 2009). Il est responsable du pôle « écrit » et de l’édition de l’école de design Strate. Avec Fabien Vallos, il a co-dirigé les éditions Mix de 2015 à 2018.

Séance 3 – mardi 19 novembre, 14h-18h

« Art without property,(un)valued art? »

Rendez-vous : au DOC ! dans l’atelier d’Eva Barto (26/26bis rue du docteur Potain 75019 Paris), 14h-18h.

Intervenant : Eva Barto

Contenu : “(…) avoiding description, our character deals with ambivalences stemming from property issues, such as broad definitions of what owning could mean (a legal loophole mastery, a misleading language apparatus, an ambiguous philanthropist posture), on what authorship could reclaim (see plagiarism studies), on how power can leak and decrease (unmanaged time, undisplayed images, unexpected downturns) (…)”

Langue de l’intervention : français

Eva Barto remet en cause les enjeux qu’impliquent la propriété en déstabilisant le statut de l’auteur ainsi que l’économie de production et de diffusion des œuvres. Elle constitue des environnements ambigus, des contextes de négociations apparemment dénués de particularités dans lesquels il est difficile de saisir ce qu’il faut considérer ou laisser pour compte. Les objets qu’elle conçoit sont des emprunts au réel qu’elle copie ou modifie pour leur donner une valeur d’imposture. Le pouvoir revient ici aux parieurs, aux falsificateurs et aux coupables de plagiat. Son travail à fait l’objet de plusieurs expositions personnelles à l’IFAL (Mexico,2013), à La BF15 (Lyon,2014), à Primo Piano (Paris, 2015) et plus récemment à la galerie gb agency (Paris, 2016), au Centre d’Art de la Villa Arson (Nice 2016), au Kunstverein Freiburg (2019) et prochainement au Kunstverein Nuremberg, au LVH Pavillion (Berlin) ainsi qu’à la Galerie Max Mayer (Düsseldorf). Depuis 2018 elle mène une série de réflexions et actions sur le milieu de l’art en tant que monde du travail au sein du groupe La Buse ainsi qu’avec Estelle Nabeyrat sous le format de l’émission ForTune, diffusée par la radio Duuu*.

Séance 4 – mardi 26 novembre, 14h-18h

« « J’ai été sous-diagnostiquée ». Révision chronique des protocoles d’examen clinique »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Natacha Guiller

Contenu :  Il sera proposé aux participant-es de revisiter et de détourner des formes de récit et de notation, ainsi que des dispositifs d’évaluation procédant du monde de la santé, dans un souci de recyclage, de réappropriation et d’exploitation poétique, publique et immodérée de données personnelles et intimes, sur l’exemple de multiples formes de hacking exercées sur mon propre dossier patient.

Artiste, poète, performeuse, Natacha Guiller (SNG) explore le monde et l’existence à travers des dispositifs artistiques et de communication protéiformes, autobiographiques et parallèles qui génèrent la rencontre, la transmission et une création-témoignage arborescente basée sur le recyclage, la collecte d’archives, le détournement et la transformation des matériaux, l’hybridation d’univers a priori incompatibles ou paradoxaux et la culture du mélange des genres.

Séance 5 – mardi 3 décembre, 14h-18h

« un dessin pour mieux voir »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h.

Intervenant : Franck Leibovici

Contenu : l’évaluation ne peut être réduite à un effet du néo-libéralisme, de la révolution digitale, ou du contrôle institutionnel. elle est une activité partagée, et routinisée dans nos activités quotidiennes. ainsi, face à une œuvre d’art, pour rendre compte et partager l’œuvre en question avec des amis, nous produisons bien souvent une évaluation en lieu et place d’une description littérale : “j’aime / je n’aime pas”, “cela m’intéresse, cela m’ennuie”. ces moments comptent alors parmi les propriétés de l’œuvre, et sont constitutifs de sa présence au monde, au même titre que ses dimensions, son medium, ou son année de création. rendre visible cette propriété, c’est alors non plus partir des intentions de l’artiste, ni du “projet artistique”, mais des usages réels des œuvres. mais comment la rendre visible ?

franck leibovici est poète et artiste. il a tenté de rendre compte des conflits dits «de basse intensité», sous la forme d’expositions, de performances et de publications, à l’aide de partitions graphiques et de systèmes de notation issus de la musique expérimentale, de la danse, de la linguistique – un mini-opéra pour non musiciens (mf, 2018). il a également publié des correspondances de spams et des discours de 70 heures (lettres de jérusalem, 2012 ; filibuster, jeu de paume, 2013). son travail sur les écologies de l’œuvre d’art a pu prendre la forme d’albums panini, de transcriptions de conversations ordinaires comme de dessins de visualisation – des récits ordinaires (les presses du réel / villa arson, 2014, avec grégory castéra et yaël kreplak) – ou d’installations – the training, an artwork for later and after, biennale de venise, 2017. depuis 2014, franck leibovici travaille avec julien seroussi, à un cycle d’expositions intitulé «law intensity conflicts» et de publications (bogoro, questions théoriques, 2016) autour de l’invention de la justice internationale contemporaine et du premier procès de la cour pénale internationale (cpi) de la haye.

Séance 6 – lundi 9 décembre 17h

« De la finance algorithmique aux circuits opaques de la finance offshore »

séance commune avec le séminaire ARTS & CRISE. L’ÉCONOMIE À L’ŒUVRE. Production, représentation et réception de l’économie dans les arts, PCAI, animé par Martial Poirson.

Rendez-vous : INHA, salle Walter Benjamin, à partir de 17h

Intervenants : Collectif RYBN, rencontre animée par Marie Lecher (Gaîté Lyrique)

Séance 7 – mardi 10 décembre, 14h-18h

« Rendu public des ateliers »

Rendez-vous : Université Paris 8 Maison de la Recherche salle A2 202, 14h-18h

Séance consacrée au rendu public des ateliers au moyen d’une création personnelle ou de groupe  (performance, lecture, présentation d’une création plastique, d’une mini-exposition, etc) qui sera filmée et mise en ligne sur le site (https://evalge.hypotheses.org)

Journée d’études – jeudi 19 décembre, 13h30-19h

« Évaluer l’art : commissions, subventionnements, mécénats »

Rendez-vous : Centre Pompidou Petite salle (13h30-19h00)

Présentation : https://evalge.hypotheses.org/1546

Responsable  :  Nancy MURZILLI, Université Paris 8 : nancy.murzilli@univ-paris8.fr

Libr-événements

► Agenda de Jean-Michel Espitallier : 

• Jeudi 7/11 – 21 h. Iris Purple (tribute to John Giorno). Anne-James Chaton : électronique + texte. Jean-Michel Espitallier : batterie. Avec la voix de Thurston Moore. La MECA, Bordeaux.

• Mardi 19/11, 19h. Le Grand R – scène nationale. Medley Spit (lecture-performance), La Roche-sur-Yon.

• Samedi 23/11, 14h30. World Is A Blues. Avec Kristoff K.Roll. Halle des Douves, Bordeaux.

• Mercredi 27/11, 18h30. À propos de Tourner en rond: de l’art d’aborder les ronds-points (PUF, 2016). ENSCI, 48, rue Saint-Sabin – 75011.

Vendredi 29/11, 20h. World Is A Blues. Avec Kristoff K.Roll. Festival « Et + si affinités ». Le Vent des Signes, Toulouse.

► Du 8 au 11 novembre, Salon de l’Autre livre à Paris :

Avec notamment les éditions Lanskine :

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â–º Le dimanche 17 novembre, 16H à L’Anachronique (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris), Laure Gauthier invitera la poète Séverine Daucourt à présenter Transparaître (LansKine, 2019) et à dialoguer avec elle et le public.

► Le mercredi 20 novembre à 19H30, Le Lieu Unique (2, Quai Ferdinand Favre à Nantes), Lecture-concert de Christophe Manon & Frédéric D. Oberland (guitare), suivi d’un entretien animé par Guénaël Boutouillet.

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