Libr-critique

31 janvier 2016

[News] News du dimanche

Programme très chargé ce soir : Pleins feux sur Julien BLAINE, puis sur Frank SMITH ; Libr-brèves ensuite…

 

Pleins feux sur Julien BLAINE

â–º Exposition au Musée-Muséum de Gap, qui dure jusqu’à fin septembre 2016 : Une girafe dans la neige / Spermato Zoo

L’auteur y sera une fois par mois, et notamment :

• sam. 13/02/2016

• sam. 05/03/2016

â–º Du 20 janvier jusqu’au 31 mars : Body Body, exposition collective à la Plaque Tournante – Sonnevallee 99, Berlin.

En février  

â–º Le 3 à 19h00, à la galerie J.-F. Meyer à Marseille, finissage de l’exposition Daniel Van de Velde accompagné du chant de Julien Blaine dans une souche ombrée.       

â–º Le 6 à 15h00, la halle Saint-Pierre à Paris : un Cabaret Dada.                          

En mars

â–º Le Poema festival, du 11 au 13 mars 2016 au Centre  Culturel A. Malraux, scène nationale de Vandœuvre les Nancy.

â–º Les 18 & 19, autour des revues Invece et Mange-Monde à la Médiathèque de Perpignan, à la galerie 13 à Ille-sur-Têt…

En avril

â–º Du 8 au 13, à Tokyo et à Kamakura pour le 40e anniversaire du Doc(k)s spécial Japon, avec la complicité de la revue Delta

â–º À la galerie Jean-François Meyer à Marseille, du 15 avril à la fin du mois : L’huitre & La pomme de terre / Nous sommes dans la purée de 4 pommes de terre

En mai                                                                                                           

â–º Le 02 mai au foyer du théâtre municipal de Caen, présentation de La Poésie à outrance

â–º Le 03 mai : Café des images, Films et discussions sur La Poésie à outrance

â–º Le 04 mai : La Nouvelle Librairie Guillaume  autour des revues, avec André Chabin, Gilles Suzanne et Yannick Butel.

 

Pleins feux sur Frank Smith

Micro résidence du 4 au 11 février 2016 à Marseille (Alphabetville), en collaboration avec la Friche Belle de Mai, la librairie la Salle des machines, Montevideo, Radio Grenouille, La Marelle

Alphabetville développe depuis l’année 2013 un programme de résidences de courte durée, ou micro-résidences, avec des auteurs, critiques, chercheurs ou artistes invités. Ces micro-résidences développent une implication de l’invité sur le territoire, donnent accès pour le public à une meilleure connaissance de l’œuvre, et génèrent des créations à l’issue de ces expériences.

La première résidence de l’année 2016 s’ouvre avec Frank Smith, écrivain, poète et vidéaste.

Frank Smith a publié une douzaine de livres ainsi que de nombreux textes en revues et réalise des films ou « ciné-poésies ». Dernier ouvrage paru : Katrina, Isle de Jean Charles, Louisiane, éditions de l’Attente, juin 2015. Dernier film réalisé : Le Film des questions, janvier 2015, commande du centre Pompidou.

Il est aussi producteur-radio pour France Culture, où il a coordonné l’émission La poésie n’est pas une solution (2012) et co-dirigé le programme culte L’Atelier de création radiophonique, de 2001 à 2011.

Frank Smith est représenté par la Galerie Analix Forever, à Genève, et son travail a été présenté dans de nombreux festivals et centres d’art à travers le monde.

Avec Guantanamo, publié en 2010 au éditions du Seuil (Coll. « Fiction & Cie ») et en 2014 aux États-Unis (traduction de la poète conceptuelle Vanessa Place), sacré meilleur livre de poésie de l’année par The Huffington Post et nominé pour les PEN America Awards, Frank Smith inaugure, à partir de documents et d’archives, une série d’investigations poétiques en phase avec les conflits majeurs du monde contemporain.

Il mène actuellement l’écriture d’un essai d’investigations poétiques intitulé La table des opérations dans lequel est développée en particulier la notion de « co-errance », et prépare les fondations d’un ‘Bureau d’Investigations Poétiques‘.Ces investigations sont d’ailleurs en grande partie décrites dans son dernier livre Fonctions Bartleby (éditions Le Feu Sacré) par la figure du célèbre personnage de Melville. [Bibliographie, activités, actualités : http://www.franksmith.fr/]

Evénements publics

â–º Jeudi 4 février à 18h30 à la librairie la Salle des machines : Lecture d’extraits et présentation de Fonctions Bartleby de et par Frank Smith

« Je pose la question de la formule et je préférerais ne pas dire « je » mais dire au dehors du dehors. Je préférerais ne pas trancher sur le cas Bartleby car la résolution exclue toute question qui l’aura entrainée. Je préférerais ne pas dire « formule » mais « proposition », la proposition de Bartleby, — de même que je préférerais ne pas dire Bartleby mais « B. »

« Alors comment s’y prendre avec ça, sachant que les modes de circulation, de valorisation, d’appropriation de la formule de B. évoluent à chaque lecture et se modifient à l’intérieur ? Une lecture contemporaine de Bartleby, elle préférerait ne pas faire quoi, ne pas dire quoi ? »

Fonctions Bartleby, bref traité d’investigations poétiques, éditions le Feu sacré, 2015

Suivies d’un échange entre Frank Smith et l’écrivain Liliane Giraudon, animé par Colette Tron [La salle des Machines, Friche Belle de Mai, 41 rue Jobin, 13003 Marseille / Informations : 04.94.0496.23 / 04.95.04.95.95]

â–º Mercredi 10 février à 20h00 à Montevideo. Lecture de Katrina, Isle de Jean Charles, Louisiane de et par Frank Smith, augmentée d’une création sonore de Gilles Mardirossian (créé à Paris avec Théâtre Ouvert / Centre National des Dramaturgies contemporaines en novembre 2015). Isle de Jean Charles est une langue de terre située aux confins de la Louisiane. Cette île est la première victime d’une érosion côtière qui ronge la région depuis des siècles, décuplée par les effets des tempêtes et des ouragans qui balaient régulièrement le Golfe du Mexique. Avec elle, une communauté d’Indiens issus de trois tribus ― Biloxi, Chitamacha et Choctaw ― coule doucement. Pêcheurs de père en fils, les Indiens d’Isle de Jean Charles ont comme autre particularité de parler partiellement le français des Cajuns, descendants de Français chassés d’Acadie par les Anglais en 1755 et réfugiés en Louisiane.
On y va. On y passe, un jour…

Lecture suivie d’un échange avec Frank Smith animé par Colette Tron

Tarif : 3€ + adhésion / Renseignements et réservations au 04.91.37.97.35 / Montevideo, 3 impasse Montevideo, 13006 Marseille 

Rencontre professionnelle

« Les écrits du numérique »

Alphabetville, laboratoire des écritures multimédia, et La Marelle, villa des auteurs à la Friche Belle de Mai à Marseille, organisent une journée de réflexion et d’échanges dans le cadre du séminaire « Les écrits du numérique », le 8 février 2016 de 10h00 à 17h00. A l‘occasion de la résidence d’écriture numérique de Matthieu Duperrex, lauréat 2016, accueilli par La Marelle, et de celle de Frank Smith, écrivain accueilli par Alphabetville pour une micro-résidence, dont les temps de présence à Marseille s’entrecroisent, se déroulera une journée de présentation et d’échanges collectifs, à partir de leur création en cours.

Programmes radiophoniques

A écouter sur radio Grenouille 88.8 FM ou sur www.radiogrenouille.com. Deux programmes réalisés par Emmanuel Moreira.

Gaza, d’ici-là, entre le plomb et la langue : entretien avec Frank Smith à propos de Gaza, d’ici-là (éditions Al Dante), accompagné d’une lecture par l’auteur.

Jeudi 4 février à 22h30 et samedi 6 février à 12h00

L’atelier du regard – Frank Smith : avec We can make rain but no one came to ask, il porte son regard sur œuvre de Walid Raad issue de la collection du FRAC PACA

Dimanche 7 février à 10h00 et mercredi 10 février à 13h30 

Alphabetville

Friche Belle de Mai

41 rue Jobin

13003 Marseille

0495049623

alphabetville@orange.fr

www.alphabetville.org

Libr-brèves

â–º On découvrira le blog prometteur d’Anne Galzi, vAriaTion, et notamment sa méditation poétique à partir de plusieurs tableaux : "Un ange passe"

â–º Du 1er au 14 février, ne manquez pas la Bébée Princess d’AnnaO : 12,5 x 12,5, 20 p. – 65 € (Numéroté 1 à 7). Livre d’artiste présenté en exclusivité à la galerie Sophie… etc !, 2 rue Gambey Paris 11.

â–º JEUDI 04 FEVRIER 2016 @ Növo Local, Bordeaux : concert autour de l’improvisation avec

 
 – L’OCELLE MARE (Fr.) https://ocellemare.bandcamp.com/
– KRAUMS NOTHO (Bx)  https://soundcloud.com/kraums-notho
– et PONTEVIA/CHIESA/NASTORG (Bx/Tlse) https://soundcloud.com/mpontevia
 
infos sur les groupes :
 

 

  16 rue Jules Guesde (Place des capucins). 20h30. 5 euros.

 

 un concert de "les potagers natures" : 
 

â–º Jeudi 4 février, 18H-22H, à L’Amour (24, rue Molière à Bagnolet) : MESSE³ ROSE. Lectures et performances de Elitza Gueorguieva – Jeanne Bathilde – Chloé Masson – Mélanie Yvon – Jérémie Buldo – Benoît Toqué – Carole Louis – Nathanaël Ruiz de Infante – Sébastien Montéro – Élodie Petit – Jeanne Moulin.
♦ musique live
♦ Évangile : Matthias Puech / Luci1.0 /Lazy Terms
♦ projection de courts métrages : Ludovic Sauvage, Ethan Assouline, Sabrina Ratté, Nuno Patricio, Joe Hamilton, Laura Gozlan, Sybil Montet, Gregory Chatonsky.

Messe³ Rose =
chôSe est un collectif d’artistes basé à Paris – c’est la base, c’est sans prétention. Mais il est mobile, amovible, rétractable. Ils sont plusieurs. Engendré sous la pluie, sa gestation, on peut parler de sa gestation, on peut dire qu’il a écumé des planchers et fissuré des fondations. Les dimanches : chôSe est endimanché. Ils organisent des messes, des messes terribles, de toutes les couleurs : Messe³, + 1 couleur, on appelle ça comme ça. La première, ça a été une messe basse, noire : Messe³ Noire, elle a eu lieu sous terre, dans les catacombes. Une messe³ c’est un événement : il s’y passe des choses : chôSe fait des choses*. À chaque messe³, on invite des gens à venir faire des choses avec nous – chôSe est mobile, amovible, rétractable, et expansible aussi. Ensuite, chôSe [en fait chôSe à la base c’est un petit nom, comme un pseudo, c’est le diminutif de Chômage & Sexualité] travaille à partir des traces de sa messe³ : ça donne autre chose . Pour la première messe, la Messe³ Noire, ça a donné Messe Noire, une publication papier. Messe peut s’écrire sans « e ». Perhaps it’s messy = Peut-être ça fait désordre. He made a mess in the mess = Il a mis le désordre au mess = à la cantine militaire, ou bien, He made a mess in the mess = il a mis la pagaille dans le désordre. En anglais, mess a aussi l’avantage de pouvoir être un verbe, comme par exemple dans la phrase You’ve messed up my beautiful carpe = Vous avez foiré ma belle carpe. Pardon, faute de frappe : my carpet. Mon beau tapis, vous l’avez souillé. Parce que to mess veut aussi dire souiller, que c’est ça que ça veut dire dans You’ve messed my beautiful carpet – puisque « foirer un tapis », dans un contexte type arts décoratifs, ça marche, mais là. Bon. Pour notre prochaine publication publique : notre prochaine messe³, on aimerait que chôSe sorte de terre, des dessous, et qu’il crève L’Amour : ce serait une Messe³ Rose.

* une chose est : une performance, une action, une installation, un poème sonore, un acte, une conférence performance, une lecture publique, un vrai-faux happening, un poème graphique, une action furtive, un poème action, un powerpoint, un event dans l’event, un reenactment, un texte transgenres, une chanson, une lecture performée, un contre event, un texte exposé, une chanson, une projection vidéo, un poème acousmatique, un geste, une installation performance, un geste, une parole en l’air – une chose est une chose est une chose on n’est pas clivés.

 

29 janvier 2016

[Chronique] Sanda Voïca, Le chat, son cul, mon oeuvre (à propos de Epopopoèmémés), par Jean-Paul Gavard-Perret

Sanda Voïca, Epopopoèmémés, éditions Impeccables, 2015, 136 pages, 22 €.

 

Par ce qu’elle nomme une longue onomatopée Sanda Voïca présente un « cycle de 37 poèmes ». Ils se veulent une épopée. S’y croisent  (entre autres) Adonis, Sollers, Michaux, Sekiguchi, Beckett, T.S. Eliot, Bob Dylan, Mona Ozouf, Alfred Döblin, Céline Minard, Chris Marker, Kurosawa, A. Jouffroy et bien sûr Samuel Dudouit. Ces présences  nourrissent la poétesse. A travers elles, elle feint d’être passive puisque, dit-elle, elle fait travailler les autres dans son livre.

 

Sous couvert de journal intime Sanda Voïca présente des moments de vie aux titres modestes ou drôle : : « Jactance », « Mes Equilibres singuliers »,  « Je m’encrucifie énormément ». Jésus est en effet présent, ce qui n’empêche en rien les calembredaines et une certaine hystérésis. Le livre devient le melting-pot qui renvoie à celui de l’auteur. Les références culturelles conjuguent les affres du quotidien en  ce qui tient d’un langage intérieur, d’un soliloque avec soi-même, selon une approche qui n’aurait pu que séduire Artaud.

 

L’auteure en effet n’hésite pas à rapprocher la condition humaine des trous de l’être, voire de sa merde. C’est là le meilleur moyen de mixer physique et métaphysique, le jour et la nuit. Surgit comme chez « le Momo » une idée que la vie est parfois un enfer. Mais pour autant, dans leur parole de lucidité et de folie, les « épopopoèmémés » sont un moyen de tenir au fil du temps et des douleurs qu’il fait subir. Pour autant Sanda Voïca évite le pathos. Dès qu’il pourrait poindre, elle bifurque, tourne à 90 degrés, choque le bien pensé et l’écriture permanentée, toujours épaulée par ses deux Sam (Dudouit, l’aimant aimé) et Beckett .

28 janvier 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Maxime H. Pascal, Dreamdrum 21

La série originale initiée par Thomas Déjeammes entame sa troisième dizaine avec, pour accompagner la photo grattée, un texte de Maxime H. Pascal qui développe son propre flux de visions. [Lire/voir DREAMDRUM 20]

 

 

24 janvier 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, en UNE les Poèmes évidents de Bennett (rencontres et présentation)…

 

UNE : Poèmes évidents

â–º Rencontres avec Guy Bennett (Los Angeles) et son co-traducteur Frédéric Forte autour des Poèmes évidents
♦ jeudi 18 février 2016, 20h à la librairie Le Comptoir des Mots (Paris 20e)

♦ vendredi 19, 18h30 à la librairie La Machine à Lire (Bordeaux)

♦ samedi 20, 18h à La Fondation des États-Unis (Paris 14e), avec Double Change

 

â–º Guy Bennett, Poèmes évidents, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, postface de Jacques Roubaud, éditions de l’attente, automne 2015, 132 pages, 12,50 €, ISBN : 978-2-36242-058-0.

Evidents, ces poèmes le sont dans la mesure où ils sont "directs" : "compréhensibles et appréciables par tous", donc. Et quoi de plus simple qu’un poème qui "s’en tient à son message à 100%" ? Et comme dans toute bonne communication, évidence rime avec redondance.

Cela dit, n’y a-t-il pas anguille sous roche lorsqu’on lit : "Le poème / veut exactement dire ce qu’il dit / et rien de plus" ? N’y a-t-il pas malice à prendre le littéralisme à la lettre ? C’est dire que le lecteur y découvre dans toute son étendue l’espace des possibles contemporain : ses courants (textualisme/lyrisme, poésie visuelle, poésie à contraintes…), ses modes (le trash, la culture pop), ses pratiques (renvois d’ascenseurs, stratégies diverses)… Ironique, le texte dévoile les implicites et subvertit le discours dominant (le tout-marketing). Jouissif !

23 janvier 2016

[Chronique] Poétiques contemporaines, d’Apollinaire à Chaton

Alexander Dickow, Laurent Fourcaut et Gaëlle Théval nous offrent d’intéressantes réflexions sur la révolution poétique à l’œuvre depuis un siècle : dépersonnalisation, polyphonie et art du ready-made.

 

â–º Je est un autre : Alexander Dickow, Le Poète innombrable : Cendrars, Apollinaire, Jacob, Hermann, été 2015, 394 pages, 35 €, ISBN : 978-2-7056-8995-7. / Laurent Fourcaut, Alcools de Guillaume Apollinaire : je est plein d’autres, remembrement et polyphonie, éditions Calliopées, novembre 2015, 144 pages, 15,60 €, ISBN : 978-2-916608-62-4.

La thèse que publie le jeune poète américain Alexander Dickow – dont nous avions signalé dès sa sortie le premier texte publié en 2008, Caramboles – part d’un constat, la multiplication d’autoportraits poétiques parus entre 1900 et 1920 ; avec les trois auteurs étudiés, ce fait devient paradoxal dans la mesure où cette surpersonnalisation tranche avec ce qui caractérise désormais la figure du poète : la dépersonnalisation. Aussi le chercheur va-t-il d’abord étudier les mises en scène de soi chez ces trois figures majeures que sont Cendrars, Apollinaire et Jacob, avant de se pencher plus précisément sur leur art de la composition et leurs "parcours initiatiques" (les "récits du devenir-poète") ; les deux derniers chapitres, qui croisent la perspective sociologique mais sans s’y arrêter, portent sur les mises en scène de soi et du nous dans les revues (Les Soirées de Paris, Montjoie !, Nord-Sud, Mercure de France, Sic, L’Elan, Lettres modernes, Les Hommes Nouveaux, La Phalange, etc.) et sur l’originalité des positionnements dans l’espace des possibles contemporain. L’analyse des postures s’avère particulièrement passionnante : en cette période de crise des valeurs qui n’épargne pas l’art, les rapports au personnage de Fantômas permettent d’opposer celle d’Apollinaire (fédérateur) à celle des deux autres poètes (francs-tireurs) ; en revanche, tous trois adoptent une attitude paradoxale vis-à-vis des normes esthétiques dominantes, de sorte que Cendrars est qualifié de "sacré iconoclaste", Apollinaire de "romantique moderne" et Jacob de "néoclassique". Ainsi, vu qu’il n’y a pas plus d’"idéal littéraire" (Apollinaire) que de "nonconformisme absolu" (Breton), et que "la décomposition n’est pas une position" (Jacob), à la subversion ambiante préfèrent-ils la confusion ou l’indétermination normative.

De même, à sa façon, Laurent Fourcaut établit un parallèle entre identité problématique et polyphonie poétique : l’intérêt de cette monographie consacrée à Alcools (1913) réside dans sa dimension synthétique comme dans ses analyses fouillées des textes.

 

â–º Gaëlle Théval, Poésies ready-made, L’Harmattan, automne 2015, 288 pages, 28,50 €, ISBN : 978-2-343-06944-9.

Si les deux premiers volumes évoquent en passant l’art du ready-made en poésie, en voici un dont c’est précisément le sujet, puisqu’il fallait combler un manque : "Cette absence apparente de résonance du ready-made à l’intérieur du champ poétique semble d’autant plus surprenante que le XXe siècle est précisément celui de l’ouverture des frontières entre les arts" (p. 11). Comment expliquer un tel vide ? C’est que le ready-made poétique n’entre pas dans le cadre de l’analyse poétique traditionnelle, qui se concentre sur les caractéristiques thématiques et formelles, le lyrisme en vers ou la poéticité. Il faut attendre 2009 pour une étude critique (Nicolas Tardy, Ready-made textuels, HEAD) ; au tournant du XXe et du XXIe siècle, il était entré dans le champ poétique grâce à un numéro de la revue Action poétique intitulé "Poésie (&) ready-made" (n° 158, 2000).

Mais qu’est-ce qu’un ready-made poétique ? Ni tout à fait un collage, ni tout à fait un plagiat : c’est un emprunt matériel (poèmes objets), visuel ou sonore, un document poétique – au sens où l’entend Franck Leibovici de technologie intellectuelle qui retraite et reconfigure des représentations médiatiques usées. Se fondant sur une démarche intermédiale – puisqu’elle passe du champ des arts plastiques à celui de la poésie -, Gaëlle Théval analyse finement les pratiques les plus variées, du dadaïsme et du surréalisme aux poètes contemporains (Bory, Cadiot, Espitallier, Michot, Molnar, D. Roche, Sivan, Suel…)  : détournements surréalistes et situationnistes, cut ups divers, poèmes trouvés de Kolàr, biopsies de Heidsieck, poèmes métaphysiques de Blaine, événements de Chaton…

Dialogue avec Alexander Dickow

AD. La tournure à propos de la "dépersonnalisation" me paraît légèrement différente de ce que j’entendais dans l’introduction : à mon sens, la dépersonnalisation n’a jamais été dominante du tout dans le champ littéraire ; les dimensions de Flaubert et Mallarmé font largement illusion, et à vrai dire, ceux qui travaillent sur la période dite moderniste ne croient plus vraiment à Friedrich (s’ils y ont jamais vraiment cru). Je pense que le champ a été de tout temps beaucoup plus pluraliste que ne le suggère Friedrich, et la dépersonnalisation elle-même ne date pas de Flaubert ou Mallarmé. Ce sont là deux "options" parmi d’autres, si tu veux. Je soupçonne que tu partages d’ailleurs mon point de vue, mais la tournure de ta réflexion me paraît suggérer, peut-être même malgré toi, que la dépersonnalisation a été un moment dominante. Peut-être ai-je laissé quelque bévue dans le texte qui suggère ce point de vue erroné ; d’ailleurs, cette intro a un peu évolué depuis la thèse.

FT. Tu as raison de souligner ce point : j’ai d’ailleurs corrigé la formulation afin de mettre en évidence ce qui devient paradoxal uniquement pour ces trois figures poétiques.

AD. Le deuxième point, c’est l’expression "sans s’y arrêter" à propos de la sociologie littéraire, qui me paraît un peu discutable ; si je ne consacre que quelques pages à l’abord technique des concepts de "réseau" et de "champ", un des lecteurs de la thèse affirmait que le chapitre dans son ensemble finissait par démolir Bourdieu. Sans prétendre à cela, je pense que c’est vrai que le travail est imprégné de la sociologie littéraire, même s’il la tient en quelque sorte à distance. Tu sembles le reconnaître dans ta remarque sur l’importance des "postures", d’ailleurs, qui est un concept directement venu de J. Meizoz, qui fait de la sociologie littéraire assez proche de ma démarche, c’est-à-dire nourrie des textes littéraires eux-mêmes davantage que des interactions entre individus.

FT. Si tu le permets, je dirai plutôt que tu t’inscris dans le prolongement de Bourdieu et de Meizoz, mais que ta démarche se caractérise par une certaine indétermination : le lecteur ne perçoit pas distinctement l’articulation entre les trois pages théoriques et les études érudites qui suivent, fort intéressantes au demeurant. L’expression "sans s’y arrêter" désigne cette indécision théorique ou ce manque de continuité méthodologique : ton cadre est la sociopoétique, mais tu l’oublies assez rapidement – ce qui, diront les sceptiques, a au moins le mérite d’éviter tout systématisme.

Quoi qu’il en soit, je tiens à te remercier pour ce dialogue libr&critique.

AD. Je pense que je dois assumer – jusqu’à un certain point – cette indétermination théorique à l’égard de la sociologie littéraire, dans la mesure précisément où je me méfie de la logique totalisante tout à fait assumée par Bourdieu, que j’admire pourtant. C’est sans doute l’une des implications du "polar herméneutique" consacré à Fantômas, car un réseau concerne des interactions locales, non totalisables, et l’articulation de ce concept est pour moi un genre de geste sceptique. Mais comme tu l’as bien vu, les théories du réseau se situent bel et bien dans le prolongement de Bourdieu, quand bien même elles seraient construites "contre" lui. Meizoz, en revanche, assume tout à fait sa dette par rapport à Bourdieu et Alain Viala, qui lui ont permis de pousser plus loin son enquête passionnante.

21 janvier 2016

[Chronique] Jean Echenoz, Envoyée spéciale, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Echenoz, Envoyée spéciale, éditions de Minuit, janvier 2016, 320 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-7073-2922-6.

 

Le roman d’espionnage et policier n’est plus ce qu’il était. D’ailleurs le fut-il un jour aux Editions de Minuit et ce depuis Robbe Grillet ou Butor (lorsqu’il était romancier). Jean Echenoz a habitué à ces détournements des genres cultivés pour les « déforêster » avec précision et humour, pour viser plus haut que leurs codes. L’auteur leur donne une visée transversale à travers une héroïne dont le qualificatif est spécieux (puisqu’elle n’y est pour rien)  et quelque peu érotique.

Depuis Le Méridien de Greenwich, l’auteur reste dans les miasmes de l’humour et du « moi » détourné de son socle. Tout tenait déjà dans le rythme, la scansion qui  au fil de temps s’est dans l’œuvre à la fois enrichie et « réformée ».

D’un genre mineur l’auteur fait un vrai faux roman d’espionnage qu’il avait déjà exploré. Jean Echenoz se fait lui-même agent-secret et imposteur dans un florilège de détours qui néanmoins donne le rythme au roman. Quittant l’histoire immédiate ou contemporaine Echenoz revient à un roman « de forme ». Cette approche  crée une distance entre le genre et l’époque. Il n’empêche que la distance et le biais font le jeu de la vérité, même si le narrateur rappelle sans cesse qu’il s’agit là d’un mensonge.

Néanmoins, le narrateur est lui aussi un personnage romanesque, l’auteur s’amuse avec lui comme avec son héroïne Constance dans un « Grand Jeu » à la Daumal – dont Echenoz donne une dimension qui lui est venue de Dickens. Mais ici l’envoyée spéciale passe du fin fond de Paris et de la province française jusqu’à la Corée : les endroits deviennent non seulement des décors romanesques mais la matière du roman et son aspect cinématographique – où la crédulité est mise en suspension.

Le mystère est toujours là mais de manière drôle ; l’imaginaire joue des « rubans de la justice » coréennes, qui est une information fausse et absurde que l’auteur tord à son tour. Sans réputation d’être un auteur comique, l’auteur cultive un humour particulier aménagé avec subtilité : il s’agit plus de sourire que de rire. Le roman reste avant tout un objet de plaisir qui n’a de nécessité que celui-ci. La digression reste malgré tout contrôlée et génère bien des surprises dans la (dés)organisation  romanesque programmée en une sorte d’a-logisme à l’état liquide ou gazeux qui est hommage et parodie (ou hommage)  du genre de l’espionnage.

17 janvier 2016

[News] News du dimanche

Vos RV de la semaine : rencontre à l’ENSA avec Torlini, Vazquez, Manon et Savitzkaya ; avec Blaine à Lyon ; pour la présentation du dernier numéro de Nioques à la Librairie Tschann (Paris).

 

â–º CHANTIER(S) POETIQUE(S). Rencontre avec Yannick Torlini, Laura Vazquez, Christophe Manon et Eugène Savitzkaya : jeudi 21 janvier à 18h30 à l’ENSA de Bourges.

Ciclic, sur une proposition des éditions Al Dante, invite 5 jeunes poètes à partager leurs travaux et questionnements littéraires, au sein de son Labo de création. Entre novembre 2015 et avril 2016, ils investissent le site livre de Ciclic, pour y déployer leur espace de création et de réflexion.

4 (+ 1) rendez-vous publics, en partenariat avec la médiathèque et l’Ensa, viennent jalonner ce chantier, où chaque poète invite un auteur "aîné". Pour la deuxième soirée, jeudi 21 janvier 2016, Yannick Torlini et Laura Vazquez invitent Christophe Manon et Eugène Savitzkaya, pour un temps de lectures et d’échanges.

Une présentation des auteurs et de la rencontre, par Laurent Cauwet : Lettre 3# – Ouvrir à la parole, au corps de la parole 

Cette soirée en deux parties, qui s’inscrit dans le projet de l’Ensa En lisant en écrivant, prendra tout d’abord la forme d’une interview de Yannick Torlini et Laura Vazquez, en public et en direct sur RadioRadio. Yannick et Laura liront des extraits de leurs œuvres et répondront aux questions des étudiants.

Dans un second temps, ces derniers présenteront leurs invités.
Laura Vazquez a choisi de convier l’écrivain belge Eugène Savitzkaya, dont l’œuvre, parmi les plus importantes aujourd’hui, compte plus de quarante ouvrages, publiés aux éditions de Minuit et chez de nombreux éditeurs indépendants. Il a fait paraître cette année deux livres, l’un de poésie A la cyprine, l’autre romanesque (et assurément l’un des livres qui ont marqué l’année 2015), Fraudeur.
Yannick Torlini invite Christophe Manon. Auteur d’une œuvre poétique parue chez des éditeurs tels que Nous, Le Dernier Télégramme ou Léo Scheer, il a publié aux éditions verdier, en septembre 2015 le très remarqué Extrêmes et lumineux, un roman récompensé par le prix Révélation de la SGDL.

â–º Jeudi 21 janvier à 19H, Le Bal des Ardents à Lyon (17, rue Neuve) : rencontre avec Julien BLAINE, première d’une série consacrée aux revues.

â–º Jeudi 21 janvier 2016 à 19h30, Librarie Tschann : Présentation du Nioques n°15 et lectures/conférence. Avec Amandine André, Philippe Blaizot, Stéphanie Eligert, Jean-Marie Gleize, Julieta Hanono, Virginie Lalucq & Elodie Petit (et Benoît Toqué).

Au sommaire de ce numéro : Caroline Zekri, Nicolas Tardy, Frank Smith, Sacha Niemand, Stéphanie Éligert, Noémie Lothe, Hubert Renard, Claire Guezengar, Guillaume Basquin, Philippe Blaizeau, Franck Fontaine, Elodie Petit, Julieta Hanono, Reinhard Priessnitz traduit par Christian Prigent, Meda Ruian, Bruno Fern, Justin Delareux, Mathias Richard, Marina Bellefaye, Amandine André et Dominique Quélen.

16 janvier 2016

[Création] Mathias Richard, T.O.U.R.N.I.S

"Tournis" est le témoignage de quelque chose qui est fait pour la poésie sonore, et le texte n’en rend qu’une partie. [Ecouter]

Mathias Richard nous donne le T.O.U.R.N.I.S pour commencer 2016…

 

tourne tourne tournoie, tourne tournoie

 

LUNETTE . SOLEIL . TUNNEL . OEIL . AUTOROUTE . FALAISE . SAUT . / EXPLOSION

 

GARS . MEURTRE . CHIEN . JOIE . PYRAMIDE . SHOOT . PUTE . SOL . OISEAU

 

TOUT . RIEN . PAPILLON . RIRE . ETOILE . VISAGE . YEUX . ROUTES . TRIANGLE . BAISE

 

VITE . LECHE . POLICE . BUTE . CLAQUE . CRAQUE . POMPE . JUNKIE . BOUDDHA . SACRIFICE

 

DANSE x10

 

PLANETE . PLASTIQUE . DESTIN . CANNIBALE . RELIGION . SUICIDE . TEMPETE

 

BOUCHE . OISEAU . FOULE . TETE . MERDE . ATTAQUE

 

POING . DENT . POGO . SAUT . CRASH . PAF . FUSEE . PUTE . SALAUD . / (VERTIGE)

 

tout tourne, tout tourne, tout tourne

ttttttttt

 

tourne tourne tournoie

 

BALLE . BELLE . BOMBE . GUERRE . GLOIRE . CHAOS . PANIQUE . COLLISION

 

BITE . EJACULATION . BEBE . EXPLOSION . FLEUR . BRAQUAGE . ATTENTAT

 

TOI . MOI . NOUS . VOUS . EUX . VERTIGE

 

CERCLES . RONDS . OVALES . RECTANGLES . CARRES . POINT . LIGNE . PLUIE . SEL . POUBELLE . OEIL

 

PRRR . TAC . LOC . PIC . CHOC . SAC . SOC . SIC . CHOC . SAC . CHIC . CHAC . SAC

 

VITRE . BANQUE . BOULE DE PETANQUE . EXPLOSE . REVOLUTION . ECOLE . PRISON . SUPERMARCHE . MORT

 

JEU . PAS . SOURCE . VISAGE . ELECTRIQUE . FETE . SOCIETE . FIN DU MONDE . MASSACRE . VODKA

 

VIE . MORT . TOUT . RIEN . QUELQU’UN . PERSONNE . / DESTRUCTION

 

VIE . MORT . TOUT . RIEN . QUELQU’UN . PERSONNE . REVOLUTION

 

tournis

 

tourne tourne tournoie

 

SEXE . RAGE . HONTE . POUSSE . MERDE ! . ATTAQUE . (VERTIGE)

 

TELEPHONE . POLICE . POURSUITE . CRASH . LANGUE . INCENDIE . APO/CALYPSE

 

FONCE . BITUME . CRISSE . PAF . CHOPE . TAC .

 

VITRE . VITESSE . COLLISION . CAMION . VOITURE . FLINGUE . GYROPHARE . FREINE

 

AEROPORT . PASSEPORT . SPORT . PORT . OR . O .

 

TOURNEVIS . TOURNE-TOI . COUPE . NAISSANCE . SHOOT . CRASH . PENSE . TETE COUPEE . VOYANCE

 

COLLISION  . TUE . TRANSE . SYSTEME . TOURNE . TOMBE . PENSE . VERTIGE

 

TOURNE . PENSE . PENCHE . DANSE . TOMBE . TREMBLE . RAMPE . SENS . INTENSE . TUE

 

PENSE . PENCHE . PENSE . PISSE . PLISSE . PISSE . TOURNOIE

 

TOMBE . TREMBLE . SOMBRE . RAMPE . DANSE . PENCHE . PENSE . TANGUE . MARCHE . COURS . VOLE . NAGE . CHANTE . INTENSE . MEURS . VERTIGE

 

toupie

 

tourne tourne tournoie

 

CHATTE . BITTE . TESTICULE . TENDON

prl

CHATTE . BOUCHE . SEIN . CUL . TESTICULE . TENDON . COUILLE . CAILLE . CORPS

prl

CHATTE . BITTE . TESTICULE . TENDON . ANUS . BOUCHE . OEIL . PIED . POIL

prl

SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE !

KSS KSSS

prl

SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE ! SEXE !

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14 janvier 2016

[Chronique] Louis Dalla Fior, Griefs, par Jean-Paul Gavard-Perret

Louis Dalla Fior, Griefs, éditions Tarabuste, 2015, 68 pages, 15 €, ISBN : 978-2-84587-326-1.

 

Griefs  marche par des mystères qui sont ceux d’un poète qui possède la science dans l’effet retard. Il ne cherche pas à provoquer une émotion immédiate mais demande au lecteur une sorte de reprise mentale. Dalla Fior évite cette faiblesse consistant à proposer dans ses œuvres la communication directe qui une fois lue disparaît. Le poète travaille un peu comme un verrier : à partir de formes préétablies et reportées. Mais l’écriture n’inscrit jamais la picturalité de la chose ou du sentiment lui-même.

Se retrouve dans un tel texte  une perception complexe. Dalla Fior est celui qui a décidé une fois pour toute qu’un sentiment aussi complexe que l’amour doit se dire de manière complexe. Une permanence chez Dala Fior : l’idée de repentir chère aux historiens de l’art. Il n’en finit pas de se repentir sans pour autant cultiver la moindre culpabilité.

Le repentir est le travail qui ne cesse de reprendre le texte pour l’affiner, pour aboutir à un achèvement stratégiquement calculé, même si toute fin garde chaque fois quelque chose de déceptif. Mais arrive toujours un point d’équilibre, une limite : « Amarantes au jardin de Séville / bougainvilliers aux murs de Valparaiso /néfliers aux mille collines ou ravines. / C’était un degré d’appartenance complète appartenance – sans le fier Ø – / à l’extremum d’une attention d’une pupille./ Gravir de rudes marches un graduel sous les régimes du vent d’en bas et d’en haut. /Epître l’escalier conduisait droit sur un vide absolu une rareté. … /Enfin enfin en être délivré par l’ampleur d’un nuage-hippocampe parfait ».

Un tel passage montre tout le « swing » d’une écriture affectionnant des tempos qui mettent constamment la langue en déséquilibre. L’artiste tient à cet aspect « déceptif » qui rend le lecteur intelligent. Car celui qui est d’abord déçu par une telle œuvre est obligé de faire un effort envers celle. Il la reconstruit et y trouve même un intérêt du seul fait qu’il y ajoute les constructions « manquantes ».  Preuve que la poésie n’est pas purement contemplative. Elle exige un véritable effort.

10 janvier 2016

[News] News du dimanche

Après une UNE consacrée au dernier livre d’Anne-James Chaton, RV avec les éditions Contre-pied à Marseille et Philippe Boisnard à Angoulême. Voilà de quoi bien commencer 2016 !

UNE

Anne-James Chaton, Elle regarde passer les gens, éditions Gallimard/Verticales, en librairie depuis jeudi 7 janvier, 264 pages, 21 €, ISBN : 978-2-07-017802-5.

Présentation éditoriale. « Elle reproche aux habitants de l’immeuble de l’espionner. Elle révèle des matières. Elle fait surgir des formes. Elle façonne des idées. Elle se fait tout voler. […] Elle doit fuir. Elle retournera à Paris. Elle y a des amis. Elle part pour la Suisse. Elle est arrêtée à la frontière. Elle n’a pas de papiers. […] Elle est de retour à New York. Elle danse. Elle parle. Elle choque. Elle a dû écourter son programme. Elle fait le bilan. Elle a perdu beaucoup d’argent. […] Elle soupçonne quelque chose. Elle ne lui fait pas confiance. Elle se méfie de cette Mary. Elle tourne autour de John. Elle lui plaît. Elle n’est pas la seule. »

Derrière ce «Elle» à identités multiples se cachent treize destins de femmes ayant marqué l’imaginaire du XXe siècle. Les vies de ces célébrités anonymes, saisies au plus près de leur quotidien, se chevauchent en une biographie sans temps mort qui réinvente l’épopée de notre modernité.

Premières impressions. Voici un agencement répétitif fascinant qui, en douze éléments, présente un(e) éblouissant(e) kaléidoscope/partition atonale sur le monde contemporain : de Camille Claudel à Margaret Thatcher, en passant par Rosa Luxembourg, Isadora Duncan ou Marylin Monroe, autant de "elle" qui évoquent de façon litanique le "nouveau siècle", la "grande guerre", les "années folles", la "grande dépression", la "montée des fascismes", la "seconde guerre mondiale", la "guerre froide", la "conquête de l’espace", la "détente", la "révolution sexuelle", la "crise" et la "chute du mur de Berlin". /FT/

Libr-événements

â–º VINGT ANS AVANT, éditions Contre-Pied (1995-2015) : Guillaume Fayard, Sarah Kéryna, Nicolas Tardy, Jules Vipaldo.

Mercredi 13 janvier 2016 de 19h30 à minuit
Montévidéo – 3 impasse Montévidéo – 13006 MARSEILLE – T. 04 91 37 97 35

 

â–º Angoulême, le mardi 19 janvier 2016 à18h, conférence de Philippe Boisnard à la médiathèque L’ALPHA (05 45 94 56 00).

À l’occasion de l’acquisition par la médiathèque L’ALPHA d’Angoulême de son oeuvre numérique phAUTOmaton et de la parution de son essai Frontières du visage (analogique – numérique) dans la collection EIDOS dirigée par François Soulages (L’Harmattan), Philippe Boisnard fera une conférence sur le visage et son effacement à la médiathèque L’ALPHA.
À travers une histoire de la représentation, cet essai tente d’interroger la question de l’effacement du visage. Si, pendant longtemps, cet effacement était dû à des stratégies de pouvoir, politiques et économiques, il semblerait qu’avec la démocratisation des technologies, peut-être, ceux qui étaient les effacés de l’histoire de la représentation,peuvent enfin apparaître. Mais, à l’ère des réseaux, est-ce aussi simple ?
Cette intervention traversera l’histoire de la peinture, de la photographie, du cinéma et des arts numériques.

http://www.lalpha.org/fr/lalpha/evenements/2049-conference-de-philippe-boisnard

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=48879

http://phautomaton.com/alpha

8 janvier 2016

[Chronique] Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède

Après Strangulation (Gallimard, 2008), Les Effondrés (Actes Sud, 2010) et Acharnement (Actes Sud, 2012), avec Notre désir est sans remède Mathieu Larnaudie confirme qu’il est passé maître dans l’exploration des situations limites – c’est-à-dire des moments de crise mis en situation, n’appréciant "rien tant que les détails d’époque, qui enracinent la mécanique du récit dans un contexte donné, dans un réel circonscrit, identifiable" (Acharnement, p. 88).

 

Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, Actes Sud, été 2015, 238 pages, 19,30 €, ISBN : 978-2-330-05310-9.

"Peut-on raconter le monde au moyen d’un langage ainsi démantibulé
sens dessus dessous, impropre, insignifiant ?" (p. 36).

"Le seul moyen d’échapper aux images, c’est d’être dans l’image ?" (109).

"Le monde est plein de mâchoires" (202)…

Cette biofiction sur une figure hollywoodienne hors normes, Frances Farmer (1913-1970), comporte sept temps forts organisés selon un double mouvement centripète (de 1936 à 1914) et centrifuge (de 1914 à 1958) autour d’un point nodal : la "naissance d’une nation", c’est-à-dire ce moment charnière où la puissance économique américaine a besoin d’une aura symbolique, où "à l’individu indifférencié, noyé dans la masse et les cadences répétitives de la standardisation" – "tour à tour chair à canon et à chaîne tayloriste" – doit répondre "la distinction suprême, l’élection mystérieuse, l’apparition de la star hollywoodienne". C’est dire à quel point, dans son dernier roman, Mathieu Larnaudie a pour objet la généalogie de notre société spectaculaire.

Ce n’est donc pas un hasard si ce récit commence et se termine face à la lumière aveuglante des projecteurs – cette lumière qui "n’exauce pas les corps" mais "les massacre" (9). A la fin des années 50, à une époque où "chacun possède aussi chez soi sa machine à recevoir les icônes en direct" (205), après avoir connu la déchéance (enfer de l’addiction, enfermement pénitentiaire et psychiatrique), celle qui n’avait sans doute pas vraiment voulu être une star retrouve le devant de la scène, mais "l’image n’a pas besoin de son regard, pas besoin de nous" : "C’est désormais un flux continu, une chaîne ininterrompue qui se renouvelle avec une sorte d’évidence impérieuse, qui œuvre pour elle-même, autonomisée, inéluctable, accessible dans le pays entier, à toutes les heures, et qui s’adresse à tout le monde indifféremment, c’est-à-dire à personne en particulier" (203). S’est-elle fait un nom, elle, Frances Farmer, avec ses "quatre syllabes anodines, ternes, dénuées de sens" (217) ? Oui et non, puisqu’elle est désormais oubliée. Pour s’être brûlé les ailes aux feux hollywoodiens, elle ne peut habiter cette "coquille vide" qu’est un nom qu’elle n’a jamais voulu abandonner au profit d’un pseudonyme artistique. Comment cerner ce vide qu’est sa vie : au travers d’un talk show télévisé ? du témoignage de l’intéressée, qui se cantonne souvent dans la dénégation ?

Pas dans un biopic, en tout cas… Mathieu Larnaudie évite le piège de l’illusion rétrospective et mythobiographique, se refusant à ficeler un destin en une histoire sensationnelle pour se concentrer sur quelques tableaux, et en particulier sur les aspects les plus sombres de cette trajectoire : alcool et amphétamines, violence et addiction ; vie carcérale à l’hôpital psychiatrique Steilacoom (électrochocs, insuline, hydrothérapie ; viols subis…). Nulle complaisance, donc, mais une volonté de mettre à nu plutôt qu’aux nues les pratiques des "grossistes en rêves de Hollywood" (138) ; de s’attaquer à la dérive spectaculaire : "Le théâtre n’est pas ce divertissement inoffensif à quoi le show-business capitaliste veut le ravaler […] : c’est une guerre, une expérience en acte de la communauté du peuple, un instrument d’émancipation des citizens. L’art ne vaut que s’il a la puissance de changer la vie" (94).

7 janvier 2016

[Texte] Corinne Lovera Vitali, R&N

Contre ce que Christian Prigent appelle le" Français Médiatique Primaire (FMP)", le Flux Poétique Répétitif Télescopé de Corinne Lovera Vitali, dont on visitera le site… [Dernière création sur LC : "Monsieur Rabbit"]

 

je suis passée à la boutique de sa mère il faisait ses devoirs dans l’arrière-salle combien ça fait XIV c’était Louis on a écrit en chiffres romains le nom des Louis et des siècles et mes initiales aussi et d’autres trucs de ce truc de berger qui se lit de gauche à droite avec dessous la traduction en chiffres arabes à 17 heures pour dépanner ma copine sa mère je l’ai emmené au gymnase où il s’entraîne au basket je lui ai dit que ma mère avait été internationale de basket il a eu le même air que pour les chiffres arabes il me regardait loin dedans en souriant comme si je lui racontais des craques mais il savait que c’était vrai il est beau ce garçon il parle d’une voix toujours un peu trop forte il a 10 ans il s’appelle Tahar il a de l’asthme il vit dans cette petite ville pourrie que Stendhal a pris comme modèle pour le Rouge et le Noir ce que j’ai appris récemment et j’ai voulu lire le Rouge et le Noir des œuvres complètes de HB que mon père avait achetées pour quand il serait à la retraite ce qu’il n’a jamais eu le loisir de faire mais ça m’a perturbée de savoir ça parce que je vis à 7 kilomètres de cette petite ville pourrie enfoncée dans une vallée sombre et humide où il y a un château du siècle XVII avec un parc de 100 hectares et appuyé contre un quartier ramassé tout préparé pour les incendies qu’on appelle le château de Paille c’est là qu’a grandi mon père et que vivent maintenant ma copine et son garçon et je ne peux pas y placer Julien Sorel et tout le bordel du R&N je n’arrive pas à aligner toutes ces couches dont certaines sont aussi les miennes je n’arrive plus à tout faire coïncider je me sens fragilisée Tahar m’a filé son rhume il parlait trop fort en postillonnant avec cette espèce de révolte exaltée qu’on a quand on a une petite fièvre on a un culot spécial il est possible que les fous de pouvoir aient tous une température au-dessus de la normale Tahar ne voulait pas rater l’entraînement malgré l’asthme la fièvre les ténèbres on devait encore réviser sa dictée préparée où il est question de clients impatients de vendeurs qui offrent du chocolat chaud et de jolis décors de Noël il ne faut pas dire du mal des enseignants mais je me demande s’ils vivent sur place et s’ils ont lu Stendhal Tahar a un sourire renversant il adore l’histoire de l’accent circonflexe relique du s de l’ancien français il adore chercher le féminin pour savoir s’il faut un d à grand ou un t à puissant il porte un bonnet rouge où est inscrit en lettres noires WTF je lui demande s’il sait ce que ça veut dire on dirait que je ne peux pas m’arrêter de harceler ce gamin on se fait mutuellement monter la fièvre il court rejoindre ses potes dans le gymnase illuminé en se retournant toutes les deux secondes pour me saluer de la main que surtout je ne l’accompagne pas jusqu’à la porte je lui rends autant de fois son salut je pense à ma mère qui a joué en lever de rideau des Harlem Globetrotters à cette saleté de dictée préparée et à l’autre extrémité des 100 hectares à l’historique château blindé où ils ont placé le musée de la Révolution Tahar m’a dit que son truc c’est l’aventure quand on parlait de littérature il a de la chance d’avoir trouvé son truc moi j’en suis loin

 

3 janvier 2016

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de janvier, nous vous souhaitons, autant que faire se peut, une belle année libr&critique. Et si, avant que de nous pencher sur deux livres qui paraissent cette semaine chez P.O.L, nous méditions ce passage extrait de l’un d’entre eux, Mathias et la Révolution de Leslie Kaplan :

"Lutter. Quel mot. Rien qu’à le dire on sentait un malaise, que quelque chose n’allait pas, ne collait pas.
S’adapter, innover, réussir. Voilà des mots utiles, des mots pleins, des mots intelligents, qui indiquaient un mouvement vers le haut. Des mots qui avaient un sens.
Comme le mot loser. Le mot loser, on voyait bien ce qu’il voulait dire, on voyait bien ce que c’était, un loser, un incapable, un déchet social qui n’avait aucune raison d’être" (p. 248-249).

 

 Livres reçus : P.O.L
 

â–º Leslie Kaplan, Mathias et la Révolution, P.O.L, en librairie le 7 janvier 2016, 256 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-3722-5.

Présentation éditoriale. Mathias et la Révolution est le récit d’une journée prérévolutionnaire aujourd’hui à Paris. Mathias traverse la ville, il a un rendez-vous important, il fait des rencontres, il pense à la Révolution, il en parle. Dans le livre tout le monde pense à la Révolution, en parle. Et il y a des émeutes, pour des raisons précises, un accident dans un hôpital de banlieue où il y a eu un mort. Il faut être clair par rapport au mot "révolution". Dans le titre, ce n’est pas par hasard, s’il y a une majuscule. Il s’agit de la Révolution française. Leslie Kaplan l’a prise comme point d’appui pour parler d’aujourd’hui. Si Mathias et la Révolution s’appuie sur l’Histoire, si c’est un livre où l’on se réfère à la Révolution, les personnages, les situations sont d’aujourd’hui. Aujourd’hui, l’idée de révolution vise un nouveau changement du cadre de pensée : s’extirper du capitalisme néolibéral. Il y a une remise en cause des fondements mêmes de la société pour essayer d’aller vers un système qui prenne en compte le collectif et le commun, sans tomber dans des choses qui ont existé et dont plus personne ne veut entendre parler – à raison – comme le communisme d’Etat. "On ne peut plus continuer comme ça, on veut autre chose !", est dans l’air. On est dans une période qui cherche. Personne dans le livre n’est un révolutionnaire professionnel. Mais chacun essaie de faire des choses différentes, d’agir différemment, chacun dans son domaine propre, bien qu’il n’ait pas d’indications sur comment faire. Et le fait que la Révolution française a existé dit que c’est possible de changer l’état des choses, de faire bouger la façon de penser des gens.C’est un roman polyphonique, il y a toutes sortes de personnages, avec des points de vue différents, parfois opposés, et il y a beaucoup de dialogues et de questions, la propriété privée, le marché, vendre et se vendre, le poids du passé colonial, le racisme, la culture, le conformisme, la violence… et un désir général de liberté, d’égalité, le refus des inégalités, des idéologies de la supériorité. C’est un roman "d’idées" qui montre comment on vit concrètement dans sa vie les idées aujourd’hui, un roman politique, qui interroge comment vivre ensemble ici et maintenant, et dans le moment actuel qui est souvent un moment déprimé et cynique c’est un livre qui met au contraire l’accent sur le désir de mouvement, de changement, sur la joie de ce désir, et qui dit qu’un autre point de vue est possible.

Avis de lecture. Ce roman polyphonique privilégie en effet la part dramatique : des nombreux dialogues émanent des réflexions et interrogations sur la Révolution française et son héritage, le rôle des femmes, le bonheur, le vide du ciel contemporain en Occident, les choses, l’obsession sécuritaire… Par exemple, quelques questions : dans nos sociétés démocratiques, a-t-on le droit au bonheur ? « Dire "tu" à tout le monde, c’est une revendication ? Un désir ? / Est-ce que ça ne nous semble pas étrange, ce désir d’égalité ? » "Est-ce qu’on naît bête ?"… Ajoutons une méditation : "Les choses. / Elles me narguent. / Elles me disent, Tu crois que tu existes ? Tu n’existes pas. / Tu veux exister ? Tu existes si tu m’achètes. Tu n’existes que si tu m’achètes" (p. 156). A la fin, nous avons même en prime la révélation d’un déclinologue ridicule : foutue par terre, la France… Non par la faute à Voltaire, mais à Marat, juif de son état…

Pour salutaire que soit ce roman politique en un temps d’identitarisme et d’anti-Lumières, le lecteur n’en reste pas moins sur sa faim – trop d’attentes sans doute sur un tel sujet…

 

â–º Bertrand Schefer, Martin, P.O.L, janvier 2016, 96 pages, 8 €, ISBN : 978-2-8180-3829-1.

Présentation éditoriale. Bertrand Schefer, qui est aussi cinéaste, a longtemps travaillé sur le scénario d’un film dans lequel il voulait raconter l’histoire d’un cher ami d’enfance qui s’était peu à peu coupé du monde et vivait en marge de la société, errant sans domicile fixe et sans travail. Son destin hantait Bertrand Schefer et sa figure grandissait en lui avec les années, absorbant ses forces. Il vivait avec ce qui était devenu comme un double obscur, une part d’ombre qui le dévorait de remord et de culpabilité. Grâce au cinéma il espérait en finir avec ce fantôme et se libérer du passé. Le film n’a pas pu se faire, mais de cet échec est sorti un texte, ce récit d’un homme hanté par un double dont la figure et les choix de vie radicaux ont fixé à lamais l’époque de la jeunesse. Entre le temps de l’éloignement et celui du retour, le narrateur retrace sous la forme d’un rapport factuel, comme pour donner de la réalité à sa mémoire trouée, l’histoire réelle et fantasmée d’une amitié fondatrice.

Avis de lecture. Depuis La Photo au-dessus du lit (2014), on sait que pour Bertrand Schefer l’écriture est l’art de convoquer les fantômes. Dans ce tout aussi court opus, Martin, ce Rimbaud désabusé, est le double, la "figure négative" ou "la face sombre" d’un narrateur cinéaste qui ne saurait être dupe de sa pratique : "On sait ce que c’est que faire un film aujourd’hui : faire tenir une histoire debout et la vendre […]. C’est un prodigieux exercice d’insincérité et de facticité" (p. 41).

L’habileté de Bertrand Schefer à esquisser une familière étrangeté rattache précisément le récit à la littérature, non pas des situations moyennes comme le notait Sartre dans Situations, II, mais des évocations moyennes (sujet intimiste / écriture plate).

2 janvier 2016

[Entretien] L’espace motléculaire, entretien de Jacques Sivan avec Emmanuèle Jawad

A l’occasion de la publication de Pendant Smara suivi de Pissaro & co (éditions Al Dante), voici l’entretien dense qu’a mené Emmanuèle Jawad avec Jacques Sivan en novembre 2015 par échanges de mails.

 

 

Emmanuèle Jawad. Pendant Smara paraît dans une nouvelle version suivi de Pissaro & co après Alias Jacques Bonhomme en collaboration avec Charles Pennequin (Al Dante, 2014), Des vies sur deuil polaire (Al Dante, 2012) et Galaxie Pandora (Dernier Télégramme, 2010) avec des dessins de Cédric Pigot. Comment s’insère cette nouvelle parution dans l’ensemble de votre travail, en particulier au regard d’une première version (éditions Voix, 2002) ? Quelles sont les formes d’actualisation de ce texte ?

 

Jacques Sivan. Pendant Smara était au départ un hommage rendu à Michel Vieuchange qui avait écrit Smara – le journal d’une aventure qui lui a été fatale. Ce journal était pour lui un matériau à partir duquel il voulait créer une œuvre poétique. N’ayant pu le faire à cause de sa fin tragique j’ai voulu prolonger son geste en réutilisant son journal.

A l’époque de la première version de Pendant Smara, je me posais des questions sur mon écriture mais aussi sur la littérature en général, et particulièrement sur la question du sujet. C’est la raison pour laquelle j’avais inséré par exemple des notes critiques ou des phrases tirées de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Cela fonctionnait bien au niveau du dispositif, mais en performance les relents romantiques me gênaient. Les titres de mes derniers ouvrages que vous citez font état de préoccupations socio-politiques. C’est donc tout naturellement que lors de ma décision de reprendre Pendant Smara c’est dans ce sens que je me suis aventuré, de telle sorte que la question du sujet prenne une tout autre dimension.

 

EJ. Le texte incorpore différentes formes d’écriture : l’invention d’une langue qui se rapprocherait d’une écriture phonétique, une autre normative cette fois – avec des bribes narratives -, des éléments issus de slogans publicitaires sous formes de vignettes colorées comportant certaines données de sociologie urbaine, techniques, etc. D’où proviennent ces différents éléments ainsi agencés et quels procédés de composition privilégiez-vous ? Comment opérez-vous dans ce travail de montage ?

 

JS. La première étape est la création de ce que j’appelle une écriture motléculaire et que vous désignez par « écriture phonétique ». Ce sont des mots écrits comme je les prononce, mais qui ne sont pas reliés par des verbes conjugués et qui ne s’accordent pas forcément entre eux. Ces mots sont issus de toutes sortes de documents. Ce n’est pas moi qui les choisis mais ce sont eux qui s’imposent à moi (influence de l’objeu pongien). Puis vient le moment d’agencer ces mots. Là encore, c’est moi qui suis à leur écoute, ce qui demande un gros travail de concentration. Au final, il en reste toujours qui ne parviennent pas à s’insérer. Je les laisse vivre leur propre vie.

Ces mots ne dépendant pas d’un verbe, la langue se trouve de la sorte a-centrée, déhiérarchisée, ce qui pour moi équivaut à une forme d’économie politique du texte. Ils interagissent comme les grains de sable du désert ou comme les petites touches des peintures de Camille Pissarro (je pense notamment à sa période pointilliste).

Cette partie étant achevée, j’insère des bribes de phrases qui proviennent de la presse, de documentaires, d’ouvrages littéraires, etc. Cette sélection se fait en fonction de l’orientation que je crois être la plus pertinente pour le dispositif général.  Par exemple, pour Pendant Smara il m’a semblé dans un premier temps qu’une réflexion sur l’écriture s’imposait puisque le journal était le matériau à partir duquel devait s’élaborer une œuvre. Puis, pour la raison que j’ai déjà évoquée, et parce ce journal faisait état de la traversée d’un désert, il m’a semblé qu’une réflexion sur la notion d’espace était très adéquate. J’ai gardé de la première version les encarts publicitaires promouvant des vacances qui se veulent idylliques. D’où il ressort, en considérant l’ensemble du dispositif, cette dominante : comment un espace éloigné peut être rêvé, fantasmé selon des codes pré-programmés, convenus, et par là-même qui favorisent toute une industrie touristique rendant exploitable et rentable un espace donné.

Aux antipodes des inserts publicitaires, on trouve les inserts sous forme de journal.

Ils permettent d’appréhender la traversée de l’espace sur un mode subjectif, concret, riche d’observations, mais cependant basique puisqu’il s’agit simplement de traverser un désert à pied. Ce journal est un témoignage, un document qui se veut utile, informatif, d’où la présence de notes critiques qui font état de différentes indications concernant ce journal, mais pas seulement. Ces notes peuvent tout aussi bien nous éclairer sur des fragments d’études concernant les inserts relatifs à l’aménagement du territoire, aux préoccupations socio-économiques ou écologiques, etc. Mais aussi, ces notes peuvent ne renvoyer à rien, comme  si  le dispositif référait à une extériorité. On s’aperçoit, malgré tout, que ces inserts (que je n’ai pas tous cités) forment une sorte de réseau, sorte de points lumineux, qui rythment l’espace motléculaire, lui donne du relief.



EJ. Dans une confrontation des formes d’écriture, comment situez-vous cette langue inventée, proche d’une écriture phonétique, quels rapports à l’oralité et à la question de l’illisibilité ?

 

JS. En général les écritures phonétiques revendiquent le droit à écrire en « mauvais français » ou en « français populaire ». Je me situe dans un courant post-mallarméen et futuriste où les mots sont les plus libres possibles. Si je les écris tels que je les prononce c’est pour les désaffubler de tout le fatras étymologique. C’est un peu comme un archéologue qui retire de sa gangue une bague. A la différence près que je ne recherche pas le mot originaire, qui bien sûr n’existe pas.

L’illisibilité provient du fait que j’écris comme je dis mais aussi parce qu’il n’y a pas de verbe conjugué. Le sens est aléatoire, en suspens, fragmenté ; ce qui crée un choc avec les inserts qui sont écrits selon la norme, lesquels prennent ainsi un relief particulier.

 

EJ : L’espace dans une dimension géographique (à caractère urbain, mais aussi en tant que paysages et lieux désertiques, ou encore lieu imaginaire avec éléments pouvant relever d’une science-fiction) semble prégnant dans Pendant Smara. Le titre même porte le nom d’une ville. L’espace également dans un registre textuel, dans ses recherches visuelles, de composition et typographiques. L’espace n’est-il pas un axe central de recherche dans votre livre ?

 

JS. En effet, l’espace est l’axe central de ce texte.  D’où l’importance dans le titre de la préposition « pendant », qui désigne la fabrication continue d’un espace pluriel envisagé sous l’angle de temporalités souvent contradictoires. L’ensemble est celui animé par le temps du marcheur et celui du lecteur qui fabriquent Smara au fur et à mesure de leur évolution. Evolution chaotique car crevassée par des interjections, des flashes publicitaires, des notes critiques, des observations purement objectives, des réflexions du narrateur-marcheur, des fragments d’études urbanistiques, socio-politiques, socio-économiques, etc.

Comme vous avez pu le constater chaque catégorie d’insert possède sa couleur ou sa typographie. Cela bien sûr pour servir de repère, mais aussi pour indiquer le type d’univers qui se dégage de chacune de ces catégories. De la même façon qu’un astrophysicien déterminera la composition chimique d’une planète en fonction de ses couleurs.

Enfin ces couleurs et ces jeux typographiques rythment visuellement le texte et donne à l’ensemble du dispositif une apparence singulière.

 

EJ. Pissaro & co qui suit Pendant Smara  semble se construire  selon des modalités formelles très proches : agencement d’une langue inventée et d’une langue normative, important travail de montage, encadrés à caractère informatif et publicitaire etc.

Quel a été le contexte d’écriture de ce texte qui clôture votre livre ? Quels liens et quelles distinctions à établir précisément entre ces textes ?

 

JS. Ce dispositif est une commande du premier festival "Normandie impressionniste" en 2009.

Vous avez fort bien résumé ce qui rapproche ces textes. Dans les deux cas, il y a aussi la voix d’un narrateur. Sauf que dans Pendant Smara on n’est pas censé savoir qui parle alors que dans Pissarro&Co on sait que c’est Pissarro. Il y a donc dans ce dispositif un resserrement de la focale. J’ai voulu montrer dans ce dernier travail les différents enjeux qui constituent la vie d’un peintre : ses joies, ses déceptions, ses espoirs, le jeu des rivalités, les ragots, les entraides, les observations amères, les doutes, le besoin d’argent et de reconnaissance, la position face aux confrères, les contrats à honorer, la mythologie autour de l’artiste qui permet aux collectionneurs, aux institutions publiques ou privées de rentabiliser l’œuvre bien au delà de la vie de son auteur. De cette façon on ne peut que constater que ce que l’on croit être un sujet unifié n’est que la construction de ce que ce sujet pense être, alors qu’il n’est constitué en réalité que de ramifications événementielles hétérogènes, parfois contradictoires qui le rendent informe, sans limite – toujours entre figuration et défiguration.

Enfin, autre différence avec Pendant Smara, les mots qui m’ont permis de mettre au point l’écriture vocale proviennent uniquement d’études consacrées à Pissarro.

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