Libr-critique

28 février 2014

[Livre] Burroughs le dynamiteur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Coffret Burroughs, Éditions Derrière la salle de bains, Rouen, 50 € ; souscription pour avril 2014 : coffret noir, exemplaires numérotés 1-30 ; coffret rouge, 31-42.

 

On ne tardera pas à bénéficier de ce tirage limité.

 

 

Burroughs ne se laisse pas facilement récupérer. Il n’est pas un docteur (ès n’importe quoi), même s’il jouait parfois sur un côté messianique. Il reste le parfait destructeur. Et principalement de son propre outil, de son propre discours. Ecrire, c’est faire de la littérature un geste, et non une œuvre. C’est tenter de montrer de quoi est fait ce tissu intercalaire, cette peau entre l’homme et les choses, et faire du texte une complexion sensible, une matière. Il se voulut donc moins créateur que générateur.  

Loin de tout recours à la spiritualité – contrairement à ce qu’on a parfois affirmé -, Burroughs a poussé plus à fond la logique matérialiste de son pays d’origine par une technique de l’exacerbation et du saccage. Il a encrassé les éléments (alibis) idéalistes qui servent de caution à la littérature.  Au je il a préféré une écriture neutralisante. Elle n’a pas pour objectif de faire entrer de l’humain mais de casser une idéologie qui, sûre d’elle-même, n’a fait – depuis la mort de l’écrivain – qu’empirer en répondant hélas aux tableaux apocalyptiques qu’il avait fomentés.

 

Certes, il y eut chez lui quelques signes extérieurs de mégalomanie. Son apologie d’un monde sans femmes par exemple. Ses rêves d’une reproduction extra-matricielle, d’une reproduction in-vitro sont plus faits pour soulever les cœurs des bonnes consciences qu’afin d’imaginer un lycée homophile et misogyne. Il a au besoin souligné que si le mal était toujours possible, il fallait donc en profiter. Une telle « leçon » ne pouvait pas passer. L’épisode de la mort de sa femme fut là pour l’achever. Pourtant son souci n’était pas de nuire, mais du fait de son « accidentelle fatigue »de passer du côté du non droit.

 

L’espace du livre devint  pour Burroughs manipulable parce que notre monde est manipulé. Aussi  en a-t-il coupé le flux, le fil et l’influx. Il ne faut pas pour autant limiter l’œuvre au cut-up la paire de ciseaux et le pot de colle.  Des techniques ou de méthodes Burroughs n’en a cure. Il l’a maintes fois répété. Pas de procédés donc, mais une stratégie : reprendre à l’adversaire des propres armes, faire de l’encre une poudre à dératiser.

26 février 2014

[Chronique] Au verso ardent de la langue : pour une poétique de Rodanski, par Jean-Nicolas Clamanges

Stanislas Rodanski, Je suis parfois cet homme, poésie, Gallimard, octobre 2013, 176 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-07-014347-4.

« Puis il s’en alla tranquillement dans l’ombre, et devint une ombre lui-même »
R. Chandler, La Dame du lac, fin du ch. XI (trad. Boris et Michèle Vian, 1949).

 

Je poursuis ici le compte-rendu, entamé lors de ma précédente chronique sur Substance 13 (Des cendres, 2013), des publications inédites de Stanislas Rodanski procurées par François-René Simon à partir des manuscrits de l’écrivain déposés par son ami Jacques Veuillet à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Qui souhaiterait s’informer des éléments généraux du dossier Rodanski, tant sa biographie (1927-1981), désormais beaucoup mieux connue que voici dix ans, que l’histoire de ses écrits, de leurs éditions, et de leur interprétation, trouvera d’excellente provende sur le site de l’association Stanislas Rodanski.

La plupart des commentaires de Je suis parfois cet homme que j’ai parcourus lisent ce recueil au miroir de la vie tourmentée qui fut celle de Rodanski, y compris dans sa relation au surréalisme dont il est le dernier soleil noir. Pour ma part, je voudrais surtout réfléchir à la façon dont son écriture travaille la langue et sur l’impact critique qui peut en résulter pour notre rapport aux clichés du discours dominant, ainsi décrits par Bernard Noël, « il n’y a plus aucune différence entre ce qui est représenté dans votre intériorité et la représentation extérieure que celle-ci devrait en projeter si l’emportement du flux ne l’empêchait de réfléchir. En somme, pas de marge pour la liberté de penser … » (A bas l’utile, Publie.net, 2010,  p. 9).

Pour nous décoller de ce prêt à imaginer poisseux, rien de tel que la lecture de Rodanski qui nous donne « rendez-vous avec l’inconnu ».

 

 À perte de langue

 

« C’est avec une main de rêve que j’écris au tableau noir de ce temps opaque. »
S. Rodanski, À perte de vue, dans Des proies aux chimères, Écrits, Bourgois (1999) p. 218.

 

Afin d’entrer directement dans le vif du sujet, j’ai reporté en post-scriptum la présentation de la disposition formelle du recueil : titre, composition, répartition vers/prose, aspects métriques, etc. Ainsi commençons : comme l’explique F.-R. Simon dans son Avant-Propos, si beaucoup de ces poèmes procèdent de l’automatisme (les manuscrits sont peu raturés), ils relèvent en même temps (ou par là-même) de ce qu’on pourrait appeler la variation auto-plagiante ou l’auto-pillage qui met le lecteur en contact avec l’engendrement aléatoire des possibles qu’est le processus de l’écriture – avec tout ce qui afflue dans ce creuset ou cette baratte mentale des courants profonds de la langue ou de la mémoire littéraire. Une mémoire qui n’est pas celle du premier venu, car si Rodanski affirme, pince-sans-rire : « je ne dépends de personne sauf de Nerval qui lui-même s’est pendu », il a, comme tous ses congénères, beaucoup retenu, y compris (pour signaler jusqu’où cela va) tel sonnet de Jean de Sponde, cité dans son roman Requiem for me de façon exactement contemporaine à la redécouverte récente de ce poète « baroque » du XVIe siècle (Poésies, Genève, 1949). En outre, comme Desnos (L’Aumonyme, Rrose Sélavy, Langage cuit) ou Ernst (décalcomanies et frottages), Rodanski pratique à fins hallucinatoires un dérèglement méthodique de l’agencement des signes en vue de la signification :

       Les mots m’ont toujours mené loin dans la vie, trop loin pour que j’y renonce jamais car je les emploie désormais strictement dans le sens où ils m’échappent […] (Note liminaire du recueil).

« On a retrouvé dans ses papiers, écrit F.-R. Simon, des listes de mots, de phrases, probablement destinés à des poèmes futurs. Il me reste des phrases dont il me fallait faire quelque chose, écrit-il encore à Jacques Hérold en accompagnement de son poème Bérénice » : un long poème courant sur huit pages (c’est le plus long du recueil). Enfin, il travaille la langue à la lettre en émule revendiqué de Raymond Roussel, c’est-à-dire en jouant son va-tout sur des permutations de lettres, de syllabes ou de morphèmes dont le caractère systématique apparaîtra aussitôt à quiconque consacrera un quart d’heure au parcours de ce recueil.

Comme Le surétant non être est exemplaire à cet égard, en voici la première strophe :

Naître. Mais nouveau-né, n’être pas.
N’être rien. Mais mort-né, naître rien.
Naissant en vain. Néant de n’être que né, fils de roi dont le père n’était pas prince, fils unique dont le père n’était pas au monde. N’était pas même lui seul.
Le premier venu, c’est le dernier-né. Le premier-né, c’est le dernier venu.
Je suis le dernier des morts et partout seul à l’instant que je suis. À perte de vue.
Astu.
Je suis allé au lieu d’avoir été.
Au feu.

Et en voici la troisième :

Je tiens vaut un miens que deux tu l’auras
Je tient d’eux. Nu. Tu l’auras de soi.
J’aurai deux tu. Un miens c’est le tiens Nu que tu as vaut Astu
        que
               Statu quo.
Un mien c’est d’eux que tu tiens deux siens. Un
Un tiens c’est deux miens que le sien Nu
Un point c’est tout ou rien Nu
            Un sein Nu

 

Je ne vais pas assommer qui lit éventuellement cette chronique d’un décortiquage en règle des métagrammes, métathèses, anagrammes et autres jeux de permutations ici mis en œuvre ; je ferai simplement remarquer que Rodanski pratique en virtuose le jeu surréaliste des proverbes mis au goût du jour, avec les variations de cette strophe autour du proverbe : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » ; celui du collage (ou du montage) littéraire avec la concaténation de deux idiomatismes : « un point c’est tout » et « c’est tout ou rien » ; celui de l’anagramme : un/nu, Astu que/statu quo, ou de la permutation : sien/sein. La première strophe joue plutôt sur l’homonymie : naître/n’être ; le collage d’idiomatismes de sens contraire : le premier venu/le dernier né/le premier né/le dernier venu ; la parodie de la fameuse phrase d’Hamlet : naître/n’être pas (dont le battement équivoque dans le son et dans le sens – poursuivi tout au long du texte – rejette la fameuse alternative de l’être et du non-être, qui n’est pas seulement le dilemme du prince du Danemark mais la question métaphysique centrale depuis Parménide) – battement renforcé par l’humour noir du jeu sur la locution « être allé/avoir été au feu » qui inscrit autre chose qu’un fantasme purement subjectif en ces années d’après-guerre ! Ici d’ailleurs, il convient d’attirer l’attention sur ce qui se poursuit à cet égard aujourd’hui, dans tel texte de Christophe Tarkos où le vacillement être/n’être pas inscrit la situation proprement intenable du travailleur clandestin: « Ouvrier vivant tu es mort, non, je suis vivant, tu n’es pas né, je suis né, tu es mort et absent, non je suis là et vivant, tu n’existes pas, j’existe, tu n’es pas là, je suis là, tu ne travailles pas, je travaille [] je ne dois pas ne pas être là, je dois montrer que je suis là parce que je ne dois pas être là, je dois me montrer pour prouver que je suis un véritable clandestin irrégulier [] » (2004, http://remue.net/spip.php?article166).

Et pour en revenir à Rodanski, remarquons qu’il s’en prend parallèlement aux piliers de la syntaxe de l’énonciation subjective : outre la conjugaison du Je comme un Il (« Je tient ») – c’est à dire comme un autre, redoublée d’une équivoque (« Je tient d’eux ») qui l’affilie aux autres en le dédoublant, écrire « je suis allé au lieu d’avoir été » ou « partout seul à l’instant que je suis », c’est faire jouer par homonymie le verbe être sur le verbe aller, et doubler être par suivre, en condensant donc la fameuse formule rimbaldienne « Je est un autre » avec celle, moins connue, de Nerval : « Je suis l’autre », entendue en un sens qui n’appartient qu’à Rodanski. En effet, « être seul à l’instant que je suis » ne serait une formule agrammaticale que si l’on n’y écoutait pas le verbe suivre et ce qui s’y dit, ici, d’un certain rapport à soi comme double de soi selon le fil du temps : « Je suis l’autre et je marche dans l’ombre de celui qui vient » écrit-il en effet dans un autre texte, s’assignant ainsi comme ombre portée de son propre devenir pressenti, mais se voyant, aussi comme fantôme d’un passé : « toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre », comme il l’écrit dans La nuit verticale,  (première publication : Néon n°3, 1948, repris dans Des Proies aux chimères, Écrits, Bourgois, p. 224).

Ainsi l’écriture engage le destin, elle interroge les signes, tous les signes, comme des oracles latents ou des échappées belles en attente pour ainsi dire hors du temps. Son ami le poète Claude Tarnaud le disait ainsi :

        J’ai connu Stan Rodanski couvrant les pages d’un grand cahier noir, déchiffrant les voix de l’eau dans les tuyaux de sa chambre d’hôtel, courant le long des absides de Paris, errant dans les        faubourgs, porteur de la lanterne de gueules de l’Hermite, la main à revolver, les manches pleines de nébuleuses (Claude Tarnaud, L’Aventure de la Marie-Jeanne, L’écart absolu éd.).

Qui voudra s’approcher de ce que fut cette quête guidée par le « fanal de Maldoror » (p. 37) qui se dit « à la recherche du mot de passe, entre la lueur et la flamme, l’écorce du jour et l’arbre de la nuit, la voûte et la clé qui la soutient » (p. 101) devra lire aussi les romans de Rodanski, autant Substance 13 que les deux autres : La Victoire à l’ombre des ailes et Requiem for me, et se procurer le récent Stanislas Rodanski, éclats d’une vie, de B. Cadoux, J.-P. Lebesson et F.-R. Simon.

 

La voix des Envers

 

« Et cet endroit est cet envers
Passé à travers cet endroit. »
Jean-Pierre Duprey, Mouvement, in La Fin et la manière (1959), Œuvres complètes, Bourgois, 1990, p. 189.

 

Il y a comme une Kabbale phonétique à l’état sauvage dans le travail de Rodanski avec la langue, pas du tout au sens où il pratiquerait une écriture de tour d’ivoire avec des mots choisis, une sorte d’idiolecte à l’usage d’un petit cercle, mais une façon, au contraire d’écouter les virtualités inouïes de la langue courante, celle de son époque à ses différentes profondeurs : entre mille choses, il lit du roman policier et du roman d’aventure : par exemple La Dame du lac de Chandler dans la traduction Vian (qu’on lit toujours), ou bien Les Ratés de l’aventure de Titaÿna (qui est tombé aux oubliettes), et collectionne dans un cahier Imago (encore inédit) certains faits divers choisis pour leur beauté scandaleuse, et qu’il considère comme de quasi ready made littéraires.

Les hauts et bas fonds de la langue, ce sont sans doute ses « formules toutes faites », ses stéréotypes, automatismes, locutions figées, catachrèses et autres idiomatismes affleurant le proféré de la parole et où se condense toute son histoire et une part essentielle de son usage : mine de rien, ils nous parlent plus que nous ne les parlons lorsque nous échangeons sans y penser ces formules plus ou moins vagues qui suffisent, en gros, à faire les frais de la « communication », sinon de la conversation. En voici quelques-unes : « À qui perd gagne », « tiré au sort », « feu de joie », « à toute épreuve », « le hasard fait bien les choses », « exécution capitale », « l’épreuve du feu », « les saisons passent », « le corps astral », « une cause réglée d’avance », « de cause à effet », « la voix de la providence » ; « pièce à conviction », « intime conviction », « chacun sa place », « un pour tous, tous pour un », « des moyens de fortune », « gagner le large ». Peu d’entre nous se demandent ce que signifient vraiment ce genre de syntagmes figés qui sont pourtant le liant de notre ratatouille discursive : pas le temps ! pas que ça à faire… ! et puis quoi ? ça tombe sous le sens !

Voire … car voici ce qu’en tire Rodanski dans Habeas Corpus :

Qui perd gagne un corps astral, tiré au sort du feu de joie, à toute épreuve du feu d’herbe magique qui consume l’astre malheureux des saisons, passe et remplace l’autre. Sans autre destination que le hasard qui fait bien les choses quand il s’en mêle à leur place, une pour chacune, chacune la même : la place capitale des exécutions du destin.

Je plaide pour une cause à effet réglée d’avance, avec la voix de la providence, je gagnerai le large, avec les moyens de la fortune, une pièce à conviction intime (p. 67).

Dans les dictionnaires comme dans l’usage, ces expressions appartiennent à des séries différenciées : vocabulaire du jeu, de l’astrologie, de la magie, de la justice criminelle, de la rhétorique judiciaire, du déterminisme et du hasard, de la marine et des slogans, de la religion et de la raison ; ce n’est pas avec des mots mais avec des locutions que Rodanski pratique l’analogie surréaliste (ou reverdyenne) qui consiste à rapprocher systématiquement des réalités disparates pour que surgissent de ce tohu-bohu d’éventuelles ressources inspirantes. Si bien qu’une fois son texte lu, surgissent toutes sortes de points communs entre ces séries, suggérant du coup la possibilité d’une réappropriation authentiquement signifiante : mon sentiment (tout personnel) m’évoque par exemple une sorte de procès des déterminismes et/ou des hasards cosmiques qui nous font exister tels à telle place pour telles « exécutions du destin » réglant notre sort à notre insu, le pire et le meilleur tenant à presque rien, et à l’égard desquelles nous aimerions précisément trouver la liberté de changer la donne pour prendre le large ! Le titre du poème inscrit d’ailleurs la révolte contre cet arbitraire de la vie qui fabrique des morts nés de naissance en les dotant d’un « corps perdu d’avance », comme on le lit p. 66.  

Au cours d’une lecture lyonnaise fin janvier, F.-R. Simon nous apprenait que Je suis parfois cet homme est déjà en réimpression chez l’éditeur : ce sont donc mille exemplaires vendus en deux-trois mois ! C’est rarissime dans l’édition de poésie contemporaine. Certes, Rodanski n’est pas un inconnu dans un certain milieu et ce sont tout de même soixante-dix inédits qui surgissent soudain sur la scène : ce n’est pas rien ! Pour autant, je crois que cette flambée d’intérêt tient aussi à ce qu’il parle avec le fond de la langue et que ses textes, aussi déroutants soient-ils, accrochent et fascinent parce qu’ils énoncent cette langue depuis son envers pour ainsi dire. « Je ne suis ni sauvage ni familier » disait Guillaume d’Aquitaine, le premier troubadour, dans son fameux poème Farai un vers de dreit nien (je ferai un vers de pur rien) : en miroir inverse, si l’on veut, la langue de Rodanski est à la fois sauvage et familière ; comme celles de son exact contemporain Jean-Pierre Duprey, auteur d’une « Descente aux envers » (in La Fin et la manière), ou celle encore du grand Ghérasim Luca (« Ma déraison d’être », in Héros limite, Corti), elle nous est d’autant plus fascinante que quasi nôtre en somme, quoique à notre insu jusqu’à ce que nous l’entendions, comme si nous découvrions subitement que le costume ou la robe que nous portons pourraient beaucoup mieux nous aller en les mettant à l’envers. Ainsi, lire Rodanski c’est retourner sa langue plus d’une fois en tête et en bouche, comme y incite d’ailleurs une maxime bien connue :

Il faut le croire pour le voir. J’en suis bien aise et je m’attends à tous les coins de rue. Rendez-vous à l’évidence, je me rends compte, me compte pour le moins. Mais je suis autant que possible l’intéressé (L’Homme de sable, p. 130, premières lignes).

Tous les autres poèmes du recueil, sans exception, parlent ainsi ; j’ai pris principalement l’exemple d’Habeas corpus simplement parce que c’est là qu’est prélevé le titre général du recueil. Pour autant, je n’aurais garde de prétendre que la poétique de Rodanski se résume à l’alchimie des seules locutions courantes ou à la permutation des syllabes et des lettres ; d’une part, cette alchimie inclut toutes sortes d’autres opérations de haute précision sous leur apparence désinvolte et « umoreuse », et d’autre part ou surtout, la racine de toute l’invention est l’intensité d’un désespoir de bête de manque condamnée de naissance à l’enfermement dans tel corps de chair et telle cervelle avant d’être internée dans tel corps de bâtiments asilaires :

Je fais du survoltage sentimental. Pourquoi l’esprit s’effarouche-t-il au spectacle d’une désintégration qui lui est familière. C’est terrible, évidemment, mais on commence à s’apercevoir que le fil de la pensée représente une vie dangereuse. Toujours est-il qu’elle se trouve internée dans une maison de fous. Sous l’uniforme vêtement des pensionnaires de l’établissement, on ne remarque pas sa tristesse, semblable à la mienne. Nous sommes tous habillés d’un corps, nous sommes couchés dans le sens de la longueur. Je m’allonge dans ce texte, tandis que les images passent […] (Sans titre, p. 105).

 

Ce que peut une œuvre

La langue que nous parlons nous accompagne toute notre vie comme le plus intime et le plus étrange ; le plus intime parce qu’elle double notre histoire subjective depuis notre venue au monde et sans doute même avant, le plus étrange parce quelle est par excellence la médiatrice du rapport social, la langue des autres. De cette intime étrangeté, nous héritons tous comme d’un clivage irréductible ou d’un charivari de dissonances au for de soi; la plupart s’en débrouillent vaille que vaille, d’autres en souffrent comme des damnés : à ceux-là, il arrive parfois de décider d’en faire œuvre, opération des plus risquées qui, sans doute, vous choisit plus que vous n’en décidez ; mais enfin, encore faut-il y consentir…! 

Alors, il arrive qu’écrire – mais écrire vraiment – se coagule en destin, révélant ce que peut une œuvre :

J’ai été seul
Je cherchais mon nom sur les murs
Je demandais mon âge aux passants
Je lisais des signes de ma venue au monde
Sur les trottoirs perpétuels de la ville
Mais la foudre féconde le regard des vitres dans le sable
Un grand poème brûle ma main de gloire
Faire acte de présence
Écrire acte de naissance
Miroir fertile où germera mon image
Ma ligne de vie ma ligne d’horizon
Se coupent en moi à l’infini.

Je suis parfois cet homme, p. 123

 

 

Post-scriptum : La disposition du recueil

           

Je suis parfois cet homme est formé à partir de manuscrits inédits dont moins d’un dixième avaient été publiés jusqu’ici. Il ne semble pas que le titre ait été envisagé en tant que tel par Rodanski, bien que la formule « je suis parfois cet homme » apparaisse à l’incipit du poème Habeas corpus : « Je suis parfois cet homme à moitié endormi qui tombe de sommeil  … » (p. 66) et dans un autre poème (sans titre) : « j’écris ces choses qui dépassent la vie d’un homme que je suis parfois, j’écris la vie humaine » (p. 61). Quoique F.-R. Simon ait préféré ne pas dévoiler le principe de la composition du recueil, il existe : pour autant que l’a autorisé l’état des manuscrits, que ce soit en termes de datations improbables, de supports aléatoires ou de « versions » recopiées, l’ordre des textes procède sensiblement des premiers écrits aux ultimes (les poèmes des pages 135-144 se lisent aussi dans Substance 13, et les deux derniers : Requiem for me et Bérénice sont datés par le roman du même titre et par une lettre à J. Hérold) ; en outre, une lecture attentive permet de dégager des groupements thématiques entre ces deux pôles. En tout état de cause, l’unité de voix et d’inspiration demeure constante d’un bout à l’autre.

            Du point de vue formel, les quatre-vingts poèmes de Je suis parfois cet homme se répartissent ainsi : plus de la moitié consistent en vers libres, le reste se partageant en laisses ou versets à la façon de certaines des Illuminations de Rimbaud et de leur postérité surréaliste, et en proses poétiques de quelques alinéas. Parmi les poèmes en vers, Rodanski maintient partout la majuscule à l’initiale et il évite l’enjambement ou le rejet, calant son rythme sur celui de la syntaxe comme le font Breton ou Péret : c’est le vers libre non rimé des surréalistes tel que l’a bien décrit Jacques Roubaud (La vieillesse d’Alexandre, ch. 6 (1978), rééd Ivrea, 2000), qui respecte globalement « la concordance des frontières syntaxiques et métriques ». Ces vers ne sont pas ponctués hormis, parfois, un point en fin de strophe. La longueur des pièces est assez variable : la dominante oscille entre une demi-page et une page et demie, mais la fin du recueil présente des formats allant jusqu’à trois à huit pages. La distribution strophique, quand elle se présente, est en général irrégulière, à l’exception de deux courts poèmes et du dernier connu de Rodanski : « Mont-Dragon » (2 nov. 1952), qui compte seize strophes de trois vers dont le dernier fait refrain du mot « nuit ».

            Les proses sont elles aussi de longueurs variables : d’une dizaine de lignes à deux pages et demie, incluant parfois des passages dialogués, et mêlant le verset ou l’alinéa hermétique à la Rimbaud avec des passages plus narratifs dans la veine des Chants de Maldoror et de leurs imitations modernes, ou encore des fragments de sortes d’auto-fictions oniriques. Rodanski pratique encore le titrage de ses textes, mais pas systématiquement : un peu moins d’un tiers du recueil.

            Rien de renversant donc sur les plans formel et métrique, à une exception près : le long poème intitulé Le surétant non être dont le propos et la disposition évoquent de loin le Coup de dé de Mallarmé (ou encore Igitur) et qui demeure l’un des plus mystérieux de Rodanski. (Il a connu déjà plusieurs publications antérieures). Il se développe sur un peu plus de quatre pages, avec une disposition strophique irrégulière et très aérée par l’ampleur des blancs typographiques, avec des mètres très variés (du verset jusqu’à une syllabe) ; un point clôt presque partout chaque unité métrique (y compris si constituée d’un seul mot), la majuscule à l’initiale est systématique, sauf dans les trois derniers vers avant la conclusion (consistant en un alinéa de prose normalement ponctué). Autres particularités : une strophe entière est écrite en allemand (homogène au jeu formel et sémantique du texte), c’est la seule du recueil ; enfin, à peu près à la moitié du texte, un vers entier apparaît en majuscules : « LE NÉANT EST L’ISSUE DU RIEN NAISSANT », dont la facture phonique comme le caractère oraculaire signent la grande manière de Rodanski.

 

 

 

22 février 2014

[Création] Thomas Déjeammes/Lucien Suel, Dreamdrum 14

Formidable Dreamdrum 14 avec le texte formellement déjanté de Lucien Suel pour accompagner la photo grattée de Thomas Déjeammes. [Voir/lire Dreamdrum 13]

 

 

 

Bam bam bam bibi. No no. No bibi bam. Please.
Bam bi no bambino. Gratt’ ta mandorle in & off.
Caisse caisse. Tu fais quoi. Tu fais un trou. En corps.
Taupe ici taupe là. Encore molle. Encore skin au top.

Rasé à croc. Rasé à cran. Chien la crampe. Gare tes glyphes.
Hier & aujourd’hui. Héros in & off. Tiens la rampe. Schéma Hiro & Fucki.
Ta volupté de puissance avec heil de guerre dans les escaliers. Elle revient de suite.
Concierge de communion qui spérimente fritefrotting. Fritefrappe. Rauqueraque. Frite feu king size.

Ici & là cloaque touffu. Cloaque on pue. Astique artiste académique endémique acarien. Stink tank nova.
Couac on. Couac hongre. Couac kong. Couac on pense. Couac on bouffe. Couac on goûte. Couac ou couic. Hic. Hop.
Couac on s’pique s’glisse. English speaker délice spoken word. Bird is a word.
Lire & crir with des mots carrés four à quatre.

DRUM+WHAT+EVER+YOUR ++++ KING+SIZE+KONG+TANK+
HERE+BIBI+FAIS+TROU ++++ SKIN+RASE+CROC+CRAN+
GARE+HIER+HIRO+HEIL ++++ NOVA+WORD+BIRD+PUNK+
BABA+JAZZ+ETAT+CACA ++++ PORC+SHIT+FUME+FUCK+

VICE+ARME+VITE+PLUS ++++ MORT+COSY+BOUM+DADA+
STOP+FOUR+STAR+ZERO ++++ PAPA+LOTO+VEAU+SEXY+
AMAS+GRAS+ROCK+CIEL ++++ KALI+CHOC+BLOC+SOLO+
LOVE+LUNE+VRAI+FAUX ++++ DIEU+TRIP+STYX+AMEN+

20 février 2014

[Chronique] Mika Biermann, Palais à volonté, par Périne Pichon

Paul Revenaz, narrateur du Palais à volonté, est enfermé dans un asile, un lieu clos associé à un référent temporel : « aujourd’hui ». Ainsi devient-il une sorte de personnage de théâtre, évoluant devant un « palais à volonté », c’est-à-dire un décor.

Mika Biermann, Palais à volonté, P.O.L, février 2014, 183 pages, 14 euros, ISBN : 978-2-8180-1976-4.

 

L’exergue nous renseigne sur la particularité du « palais à volonté » : il s’agit d’un décor unique qui se veut fidèle aux règles d’unité de temps, de lieu et d’action du classicisme. Mais Paul Revenaz outrepasse les règles : sans bouger, sans changer de lieu, sans quitter « aujourd’hui » et au présent de l’indicatif lorsqu’il évoque sa vie à l’asile, il voyage dans ses souvenirs à la poursuite de Berthe, son action principale. Ou plutôt, il se projette dans ses souvenirs, s’y met en spectacle et, usant des illusions du « palais à volonté », élabore une création dramaturgique personnelle dans le petit théâtre de sa mémoire. En ce sens, les séquences temporelles présentées comme des « souvenirs » par la narration sont construites en puisant dans différentes matières fictionnelles : on peut retrouver la trace de romans d’aventure, romans noirs ou policiers, romans de guerre, récits d’anticipation…

En ce sens, Paul Revenaz est atteint d’un bovarysme inversé : plutôt que de voir la vie à travers le prisme du roman, il évoque son passé à travers des imaginaires romanesques. Quant à l’auteur, il semble s’amuser des règles plus ou moins explicites et des clichés des différents sous-genres du roman convoqués. Notons toutefois une petite mise en garde – involontaire – du narrateur :

« Quand on aura joué tous les rôles possibles, quand on aura imprimé le motif de nos semelles dans la poussière du dernier monde de l’univers, je pourrais peut-être enfin me reposer un peu. En attendant, j’écris sur ces feuilles collées ensemble pour former un rouleau, où je jette mes souvenirs sans queue ni tête. Et alors ? Ceci n’est pas un roman, personne ne les lira jamais, surtout pas le Dr Fischli. Je n’écris pas pour comprendre, j’écris pour me distraire, j’écris pour m’en défaire, contre vents et marées, j’écris en tout petit ; […] » (p. 50).

Ce pronom « on », indéfini, symbolise Paul et Berthe, cette femme mystérieuse qu’il rencontre sur une île déserte pour la perdre ensuite et la chercher toujours. Ces deux-là sont en symbiose, surtout dans les rôles qu’ils se jouent, d’où sans doute ce pronom « on », singulier et pluriel à la fois. Donc Paul et Berthe se représentent dans des vies multiples, des mondes multiples ; Paul écrit ses souvenirs et cette vie d’aujourd’hui non pour romancer (« ceci n’est pas un roman ») mais pour « se reposer ». Pour évacuer. Clin d’œil à l’autobiographie, au fameux « pacte » implicite qui veut que le narrateur dise la vérité ? Alors que presque chaque action du livre renvoie au roman, ou du moins, à la fiction, et même aux comptines pour enfant : « Il ne saute plus dans mon jardin / saute saute petit lapin », écrit Berthe au dos d’une carte postale. L’univers de Palais à volonté est instable parce que issu de collages de fiction.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle Revenaz évoque sa vie et son passé comme une série de naufrages, voire un naufrage dans un naufrage dans un naufrage… De plus, dans ses souvenirs reconstruits avec de la fiction, comment faire la part du vrai et du faux, du réel et de l’imaginaire ? Quelques indices, au-delà du jeu avec la polyphonie romanesque, renvoient à des faits historiques réels. Et si le rapport au et à la mémoire du temps de Paul Revenaz sont bancales, sa conscience du temps écoulé est intacte ; son principe de datation des souvenirs le montre : « Vingt temps plus tôt », « Deux jours plus tard ». Les événements qu’il raconte ( au passé par opposition au présent des chapitres intitulés « aujourd’hui ») suivent une certaine chronologie, même s’ils sont racontés dans le désordre. Le narrateur perçoit la continuité du temps, révèle un besoin de logique temporelle dans le récit de son passé. C’est l’invraisemblance de ses souvenirs qui fait douter de ce qui est raconté, pas leur succession. Mais cette succession apparemment aléatoire fait dialoguer entre elles différentes strates de l’histoire du narrateur. Même si chaque séquence de souvenirs, chaque « drame », qu’il soit policier, d’aventure, ou soldatesque, amène le récit à une impasse – un « trou » de mémoire –, le personnage se dévoile et se raconte grâce à ses superpositions de fictions.

Finalement, l’unité de temps du théâtre classique avait été prescrite par un besoin de vraisemblance mise au service de « l’illusion théâtrale ». Jouer sur l’expansion de cette unité, en utilisant la mémoire du personnage, permet de défaire avec humour ce code du vraisemblable. Sans changer de lieu et de temps, par la magie de l’écriture, Paul Revenaz tient plusieurs rôles différents. Sa conscience du temps passé le raccroche un tant soit peu à la réalité. Cependant, il s’agit d’un temps personnel, considéré comme vécu mais fictif, ce qui montre que même la sensation du passage du temps, l’accumulation des traces de ce passage dans notre mémoire, peuvent être simplement un mirage.

Attention toutefois : le deuxième exergue du livre nous sauve d’une conclusion trop angoissante : il s’agit d’un extrait des Hautes sottises de Nasr Eddin Hodja. Nasr Eddin Hodja est un personnage de conte arabe, loufoque et faux-naïf, souvent évoqué dans des anecdotes absurdes. Ce héros paradoxal apparaît comme le roi des sots et (peut-être) l’empereur des sages. Placé en ouverture du livre, il invite à voir dans Paul Revenaz une sorte de double occidental. Un personnage bouffon alors, avec toute l’ambiguïté et la polyvalence que ce rôle implique. Le rire du fou est souvent à double-entente et va de pair avec la conscience d’une situation instable, dangereuse, voire angoissante. De même pour sa parole, généralement à double-entente. Paul Revenaz apparaît également comme le pendant de Macbeth et Palais à Volonté comme une réponse à cette évocation de l’histoire comme un « récit plein de bruits et de fureur conté par un idiot et qui n’a pas de sens » (Shakespeare, Macbeth, V, 5). Heureusement, pour éviter la tragédie, l’écriture et l’humour de Mika Biermann nous rappelle que « lire » rime avec « plaisir » et « rire ».

19 février 2014

[Libr-relecture] Anne Kawala, De la rose et du renard, leurs couleurs et odeurs, par Emmanuèle Jawad

Anne Kawala, De la rose et du renard, leurs couleurs et odeurs, cipM, coll. "Le Refuge en Méditerranée", 2012, 80 pages, 14 €. [Remerciements à l’auteure pour son éclairage sur certains points]

 

Traversé par l’expérimentation, ce livre superbe d’Anne Kawala s’ancre dans le lieu d’une résidence accordée par le centre international de poésie de Marseille au Liban (Beyrouth et Saïda).

L’ouverture du livre s’apparente à sa clôture. Un même document iconographique marque, par sa symétrie, un double sens de lecture (droite/gauche et à l’inverse), renforcé par la légende en langue arabe, lors de l’ouverture du livre, en langue française, lors de sa clôture. La question du « miroir méditerranéen » est posée, celle des passages entre les cultures arabes et européennes. L’image est issue d’une illustration réalisée pour Le Roman de la Rose de Guillaume de Loris et Jean de Meung. Le titre du livre De la rose et du renard, leurs couleurs et odeurs y fait référence.

L’espace est ici historique, géographique et politique. Il est à considérer dans son rapport avec la mémoire « (…) l’impossibilité de situer l’espace de la mémoire à l’emplacement désiré, à cause de la taille des souvenirs(…) ». L’espace est aussi celui de la page elle-même et de l’écriture qui la recouvre déplaçant, dans un travail minutieux de composition et de mise en espace, ses zones d’occupation et ses marges, quelques pans laissés vierges marqués dans l’angle, par un vers unique ou un signe graphique, de ponctuation. La préoccupation graphique rejoint ici la dimension sonore dans le travail de la langue elle-même et dans son lien aux autres langues.

La lettre arabe waw Ùˆ investit l’espace graphique et sonore du livre. Perçu en tant que phonème [u], il permet d’aborder conjointement les notions de choix (ou) et de lieu (où). L’auteure en fait usage comme d’un signe de ponctuation mais sonore plutôt que silencieux. Le son [u] sous la graphie arabe Ùˆ rejoint alors la signification d’un « et/ou » que l’on retranscrira plutôt par un « éou » fréquent dans les livres d’Anne Kawala ( à situer également dans une proximité avec la construction anglaise virgule + and). Le livre abonde de signes graphiques (* ; , :). Certains en gros caractères, dans la dernière partie, occupant seuls un angle d’une page, apparaissent comme les marques d’ouverture ou de fermeture d’une séquence. Le livre se clôture ainsi par deux points : une clôture en forme d’ouverture précédée par un dernier vers marquant le lieu de passages « j’aurais besoin de voir la mer ». La virgule permet également de scinder certains mots. Elle peut également se réitérer. Les chiffres (de 1 à 3) ponctuent le texte comme autant de clés permettant d’en saisir la portée. Récurrence des chiffres 2 et 3, le chiffre 3 rappelant les 3 langues parlées au Liban, les 3 frontières au départ. Le texte intègre chacune des langues (français, arabe, anglais), « Penser dans sa langue en but aux autres ».

L’écriture se déploie par fragments, agencement de strophes, vers, quelques-uns surgissant à nouveau, flux d’un chant avec effets de boucle où la répétition s’opère dans le corps du texte, au regard également d’une poésie arabe travaillée par la sensation de la répétition. L’espace s’articule ainsi, dans le rapport entre la répétition et le silence, donnant à voir ce qui pourrait être une partition, venant se définir comme un temps.

Un espace-temps où l’image-temps filmique, deleuzienne, viendrait affleurer les fragments d’écriture. « Tu n’as rien vu ». La citation du film d’Alain Resnais Hiroshima mon amour et du livre de Marguerite Duras jalonne le livre. Quelques paroles entendues sont transcrites directement dans le texte, échanges (certains évoquant la guerre ou en référence à la situation du pays), dépêches introduites, citations littéraires, artistiques (Mallarmé, Mondrian, Burroughs, Duras..), bribes importées mises en évidence par la typographie, une modification des polices, marquant des ruptures formelles dans le montage textuel. Cette capture par endroits d’éléments hétéroclites se fait dans le travail soutenu de la langue et de la construction des vers. L’écriture se déploie dans un travail sonore et visuel de créations lexicales. L’incorporation de mots qu’une innovation néologique sous-tend (création de verbes, dans des glissements homophoniques, création d’adjectifs, de mots liés) s’établit dans un foisonnement des procédés de formation des vers tirant l’écriture vers sa singularité et la beauté.

16 février 2014

[News] News du dimanche

Ce soir, un spécial Lucien SUEL, dont l’actualité est riche ; puis, nos Libr-événements : Novarina à la Maison de la poésie de Paris, Poésie Armée à Manifesten/al dante (Marseille) et soirée électro-acoustique à DATABAZ (Angoulême). De quoi attendre le printemps poétiquement…

 

Spécial Lucien SUEL

Deux nouveaux livres sortiront en librairie, le même jour, le 6 mars 2014 : « Le lapin mystique » un roman circulaire aux éditions de La Contre allée et « Je suis debout », anthologie poétique (1986-2013) à La Table Ronde. Soirée de présentation de ces deux ouvrages à Lille (voir ci-dessous).

Pour mémoire, deux autres livres sont sortis en 2013 : « L’avis des veaux » chez L’âne qui butine et « Flacons, flasques, fioles… » aux éditions Louise Bottu.

Toujours pour mémoire, les deux premiers romans « Mort d’un jardinier » et « La patience de Mauricette » sont disponibles en collection de poche (Folio-Gallimard) ; on retrouve Mauricette dans le roman « Blanche étincelle » publié début 2012 à La Table Ronde.

Deux autres projets en 2014, une édition de « Journaljardin » avec un tirage de tête rehaussé d’un dessin original de Josiane (éditions du Douayeul) et la publication des dessins de « La Limace à tête de chat » aux éditions du Téétras Magic.
Le cinquième roman « Rivière » commencé en résidence à la Maison Julien Gracq est en cours d’écriture.
Voici le calendrier des lectures publiques et des rencontres prévues en 2014 :

  • LILLE le 11 mars, à 19 h, à la librairie Le Bateau-Livre, 154, rue Gambetta, rencontre-lecture et signature à l’occasion de la parution simultanée de Je suis debout, une anthologie de poésie aux éditions de La Table Ronde et du roman Le Lapin mystique aux éditions de La Contre Allée. Soirée partagée avec Pascal Dessaint.

  • DOMREMY-LA-PUCELLE le 14 mars, à 18 h, au Centre d’Interprétation Johannique, lecture-rencontre dans le cadre du festival POEMA .

  • LILLE-HELLEMMES le 18 mars, à 12 h, à l’espace culturel du CE SNCF (attenant au restaurant d’entreprise du Technicentre d’Hellemmes), lecture-performance autour du livre « D’azur et d’acier » en compagnie du musicien improvisateur David Beausseron.

  • LA ROCHE SUR YON le 21 mars, participation au Printemps des poètes. Dans l’après-midi, rencontre avec une classe de lycée et à 19 h, apéro littéraire à la médiathèque Benjamin-Rabier (animation : Guénaël Boutouillet).

  • SAINT-JEAN-DE-MONTS le 22 mars, participation au Printemps des poètes. Dans l’après-midi, à 15 h 30, rencontre-lecture à la Médiathèque municipale (animation : Guénaël Boutouillet).

  • PARIS le 23 mars, Salon du Livre de Paris. De 13 h à 15 h, présence et signature de LS ("Le Lapin mystique", "D’azur et d’acier") sur le stand de La Contre allée (espace E94).

  • VANDŒUVRE-LES-NANCY du 28 au 30 mars, au CCAM, Scène Nationale, participation au festival POEMA . Le 30 mars, à 11h, lecture performée de L. Suel (suivie d’une lecture de Bernard Noël.)

  • LOMME le 13 avril, de 11 h à 12 h 30, à la médiathèque L’Odyssée, rencontre-témoignage autour de l’œuvre de Christophe Tarkos. Animation : association Formika.

  • BRUXELLES le 14 mai, à 19 h, 8ème festival Maelstrom, lecture à l’Amère à boire, 8, rue du Belvédère, 1050 Bruxelles. Entrée gratuite. (en compagnie e.a. de Frédérique Soumagne, Tom Nisse, Marc Perrin…)

  • VILLENEUVE SUR LOT du 16 au 18 mai, invité au Salon du Livre.

  • BARJOLS (ou BRIGNOLES) weekend du 31 mai / 1er juin, participation au festival "Les Eauditives" (association Plaine Page) (à préciser)

  • PIROU du 28 au 31 juillet, participation au festival PIROUESIE : Lecture-performance, récital Cheval 23, atelier d’écriture poétique, projection du film « Le jardin et le poète », (dates et horaires à préciser)

  • ROUEN du 26 au 28 septembre, participation au 4ème Festival « La poésie dans(e)la rue » organisée par l’association Détournements. Lectures-performées.

  • VANNES le 10 ou le 11 octobre, entre 14 h et 15 h 30, conférence à propos de Jack Kerouac, "Itinérance et poétique de l’espace" dans le cadre du Festival du haïku.

  • SAINT-OMER durant le mois de novembre, « Feuilles d’automne », une résidence sur le territoire à l’invitation de l’association « Saint-Omer en toutes lettres ».

     

Libr-événements

â–º Trois jours avec Valère NOVARINA à la Maison de la poésie Paris (Passage Molière : 157, rue St Martin 75003 Paris)

– Mardi 18 février – 19H30 : Lecture par Valère Novarina de L’envers de L’esprit et autres textes. Suivie de The animal of time, version américaine du Discours au animaux (par Chris Kayser).En savoir + : http://bit.ly/1ea5HTB

– Mercredi 19 février – 19H00 : Ce dont on ne peut parler, c’est cela qu’il faut dire, portrait de Valère Novarina par Raphaël O’Byrne.
En savoir + : http://bit.ly/1aXtnti

– Mercredi 19 février – 20H30 : Stanislas Roquette – L’inquiétude de Valère Novarina.
En savoir + : http://bit.ly/1bseY4U

– Jeudi 20 février – 20H30 : André Marcon – Le discours au animaux de Valère Novarina.
En savoir + : http://bit.ly/1iCS7vy

Page du site sur les trois jours : http://bit.ly/1gwvokL

â–º  Mardi 18 février 2014 à 19H, MANIFESTEN (59, rue Thiers à Marseille) : Poésie armée (Jérôme Bertin, Stéphane Nowak Papantoniou, Serge Pey et Jean-Marc Rouillan).

â–º Centre DATABAZ (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier), vendredi 21 février à 20H30 : # écritures sonores électro-acoustiques (Christian Eloy / Gaetan Gromer / Edgar Nicouleau)

Un soirée de concert pour découvrir les écritures sonores électro-acoustiques de trois musiciens/compositeurs, qui travaillent avec la matière sonore du réel, qu’ils agencent, sculptent, et expansent pour vous emmener vers de nouvelles perceptions du son et du monde ….

_ Edgar Nicouleau :
Compositeur, psychanalyste.
Conservatoire de Bordeaux dans les classes de composition électroacoustique où il obtiendra en 1994 et 1995 le premier prix dans chacune des deux disciplines.
Dès 1994, il travaille en collaboration avec l’IUT génie électrique de Bordeaux I pour la création d’un capteur de mouvements, interface entre la danse et la musique : le Mididanse. Il enseignera de 1996 à 1999, l’informatique musicale au département Musicologie de l’Université de Bordeaux III. Depuis 1999, il enseigne la composition électroacoustique au Conservatoire d’Angoulême. Depuis 2000, il est membre du SCRIME (Studio de Création et de Recherche Musicale), chercheur associé au LaBri (Laboratoire de Recherche en informatique) de l’Université de Bordeaux I.
Bien que très influencé par la musique concrète du XX siècle, Edgar Nicouleau compose aussi bien à partir de sons de la vie de tous les jours, que de séquences électroniques
élaborées avec des outils interactifs. Le sujet de ses pièces est souvent en lien avec la condition humaine, la violence, la sexualité, la vie psychique en général. Très attaché à l’orchestration et à la richesse des mélanges, sa musique se veut être d’abord une aventure sonore.

_ Christian Eloy
Christian Eloy est compositeur de musique contemporaine en musique instrumentale, musique électroacoustique, musique acousmatique.
Etudes de flûte traversière et d’écriture au Conservatoire d’Amiens puis au Conservatoire national supérieur de musique à Paris.
En 1978, il fait des rencontres décisives avec l’ethnomusicologie, la musique électroacoustique, Ivo Malec, Guy Reibel, le Groupe de recherches musicales et l’Ircam.
Il devient ensuite professeur de composition électroacoustique au Conservatoire de Bordeaux, animateur de l’atelier de musique électroacoustique assistée par ordinateur du Groupe de recherches musicales de l’INA et de l’ADAC Ville de Paris. Il est chargé de cours en musicologie dans les universités Bordeaux I et Bordeaux III.
Il préside l’association de compositeurs Octandre, qu’il a fondé en 1990. Il est le cofondateur et le directeur artistique du SCRIME (Studio de création et de recherche en informatique et musique électroacoustique) implanté dans l’université Bordeaux I.
Il a composé une soixantaine d’œuvres instrumentales, vocales, électroacoustiques, et pédagogiques (contes électroacoustiques et opéras pour enfants), dont plusieurs commandes d’état, de Radio France, et de l’INA. Christian Eloy a reçu plusieurs distinctions dont le prix de la Communauté européenne "Poésie et Musique" , le prix de la " Révolution électroacoustique", le prix "François de Roubaix" au Festival mondial de l’image d’Antibes. Ses musiques sont jouées dans de nombreux pays à travers le monde.

_ Gaëtan Gromer
Gaëtan Gromer mène conjointement une activité d’écriture musicale contemporaine pour la scène et l’image, la réalisation d’installations sonores et de performances où le live electronic lui permet de créer, en temps réel, de la musique à partir de diverses sources acoustiques instantanées (émissions de radio, bruits de l’environnement, paroles du public, instruments de musique, etc.).
Il assume, depuis 2009, la direction artistique du collectif de création musicale Les Ensembles 2.2 et a été recruté par l’université de Strasbourg pour assurer les cours de musique assistée par ordinateur.
Très attiré par l’interdisciplinarité, il multiplie les collaborations avec des artistes comme Maria La Ribot, Paul Hossfeld, Germain Roesz, Zahra Poonawala, Sylvie Villaume, Léo Henry, Stéphane Perger, etc.
Il est lauréat, avec Zahra Poonawala, du prix européen d’art numérique Imagina Atlantica à Angoulême en 2012. Il se produit régulièrement sur les scènes de sa ville d’origine, Strasbourg : le Maillon, Pôle Sud, la Cité de la Musique et de la Danse, le Palais de la Musique et des Congrès, les festivals Ososphère et Artefacts, etc. Mais aussi, entre autres, au MAMCO de Genève, à l’e-Werk de Freiburg, au CAC de Vilnius, au Fresnoy de Tourcoing, à Bruxelles, Gijon, Ourense, Paris, etc.

 

 

15 février 2014

[Texte] Jean-Nicolas Clamanges, Fukushima an III, d’après J. Fenoglio et H. Murayama

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Jérôme Fenoglio et Hishasi Murayama : FUKUSHIMA AN III : sur la côte dévastée, la peur et la colère, Le Monde.fr, 20 janvier 2014.

 

ESSAYEZ DONC D’EMPAQUETER LA RADIOACTIVITÉ !

Ce qu’on va lire procède quasiment à la lettre de passages tirés de ce reportage (d’où les guillemets) : ma seule intervention consiste dans leur montage, la disposition versifiée et une ponctuation différente.

Il m’a semblé que ce n’était pas un mauvais moyen d’attirer l’attention sur ce travail absolument bouleversant de Jérôme Fenoglio (pour le texte) et de Hishasi Murayama (pour les images) qui nous rappelle que la catastrophe dure et perdure trois ans après le tsunami et ses suites nucléaires.

– & qu’elle me concerne au premier chef et nous tous, aujourd’hui comme hier & toutes les années qui suivront, par l’air que nous respirons, la pluie, la neige, le brouillard et le vent, les ruisseaux, les rivières, les torrents et les lacs, & la mer & le sable, la terre & la poussière & la cendre & le feu & l’invisible même que nous partageons avec tous les vivants de toutes espèces jusqu’aux plus infimes & au plus ignorées.

– & la nourriture que nous avalons, & l’eau que nous utilisons & la fenêtre que nous ouvrons & la moindre fleur cueillie n’importe où pour son parfum ou sa beauté & n’importe quel bac à jeux de cour d’école par un beau printemps dans n’importe quelle ville à proximité de n’importe quelle vieille centrale nucl&aire française.

 -& ce n’est qu’un aperçu !

© Photo de H. Murayama.

♦♦♦♦♦

 

« Dans le nord du Tohoku
le tsunami
a bouleversé l’espace

Dans le sud
la catastrophe nucléaire
a modifié le temps. »

*

« À Akoogi
comme partout
les déchets des nettoyages
finissent dans une prison de toile

Empaquetée
la radioactivité reste
un problème insoluble. »

*

« C’est absurde, dit Hiroshi Kanno
un fermier évacué
d’un des hameaux les plus contaminés
de la commune voisine de Katsurao :

On m’interdit de dormir chez moi
mais on me demande de passer
des journées entières à ratisser
les feuilles et à couper
les branches irradiées
des arbres du voisinage
. »

*

« Comment faire cuire les sacs de riz fournis
quand on n’a pas assez
d’eau douce ?

Comment stocker le carburant
quand toutes les cuves ont été noyées
ou flottent sur l’océan ?

– Futoshi Toba semblait trouver un moment
pour chaque problème
un mot pour chaque survivant

mais il ne prenait qu’à peine le temps
d’évoquer sa propre maison
rasée par le flot

et sa femme disparue. »

*

« En perdant leur maison
les habitants ont perdu
leur mémoire.

Ils ne sont plus attachés
à rien

ils sont incapables
de se projeter dans l’avenir

dit Masayuki Kimura
le dernier pâtissier en activité
à Rikuzen-Takata. »

*

« Le tsunami lui a enlevé
son mari
et ses trois petites-filles :

Lorsque l’alerte a été donnée
il est allé les chercher à l’école

la vague
les a rattrapés.
 »

*

« Les gens d’ici
sont imprégnés

de cette culture
de ne rien dire
de leurs tourments

de prendre sur eux
et d’aller de l’avant

dit un Américain
qui monte des spectacles de clowns
dans les écoles de la région. »

*

« Quand nous sommes arrivés à Otsuchi
le plus gros de la cité

n’était plus qu’un amas
de cendres et de tôles fondues

une boue noirâtre
dégageait une odeur âcre

Trois ans plus tard l’odeur
s’est dissipée

les débris
ont été déblayés

Le traumatisme reste
intact. »

*

« Dit le moine Shumyo Ohgayu :

Les gens ont vécu
des choses terribles ici

leur peur
ne pourra jamais s’effacer

les familles
ne peuvent pas être apaisées

elles n’ont pas pu
accomplir leurs rites funéraires

elles continuent
de traîner leur angoisse

à Otsuchi. »

*

« Le gaz enflammé
volait encore dans les airs

le paysage
était hallucinant

on aurait cru
à un bombardement atomique

– Comprenant
qu’il ne reverrait pas ses parents

Mitsugi Sasaki a décidé
de ne pas repartir

comme pour veiller
sur ces morts introuvables. »

*

« La grande offensive
de constructions routières
trouble Akiko Iwasaki

dont le ryokan
a servi de refuge
aux survivants des environs :

Le tsunami a montré
combien étaient utiles
les chemins des ancêtres

pendant des jours
ce sont ces passages oubliés
qui ont sauvé les rescapés

les routes côtières
n’ont servi
à rien

on ne peut pas continuer
à construire
contre la nature

l’eau reviendra
on doit apprendre
à mieux vivre avec
. »

*

« Les mers de débris
sont devenues des terrains vagues.
sur la côte du Tohoku

Là où se trouvaient des ports
des quartiers des zones industrielles
ne restent que des friches

envahies d’herbes folles
cernées par des presqu’îles
et des montagnes sublimes. »

*

« À Taro
au nord du Tohoku
une muraille de béton

toujours s’interpose
entre l’océan
et un no man’s land

haute de 10 mètres
vieille de cinquante ans
une digue

reste posée là
au-dessus de ce village
qu’elle n’a pu protéger

vestige des temps
où les hommes pensaient pouvoir
résister aux éléments. »

*

« Aujourd’hui à Taro
on repasse aux visiteurs
les vidéos qui ont fait le tour du monde

ces images du 11 mars 2011
où l’on voit
l’eau s’envoler au-dessus du béton

puis tournoyer à l’intérieur
engloutissant les maisons
dans un bouillon mortel

– Quelques jours après les rescapés
montraient ces vidéos
sur leur téléphone

comme pour se convaincre
que l’inimaginable
avait bien eu lieu

Je savais
que c’était possible
dit un « initié »

mais quand je vois les images
je ne peux toujours pas croire
que ce soit arrivé de cette façon.
 »

*

« On va construire
un nouveau mur
encore plus haut :

Personne
n’a encore vécu
derrière un mur de 14 mètres

alors
personne
ne se rend bien compte

de ce que cela représente
de n’avoir plus accès
à la mer

– et puis même derrière un mur
on sait qu’une vague reviendra
forcément.
 »

*

« Certains pêcheurs
ne peuvent plus
partir en mer

même le bruit
de l’océan
leur fait peur :

Mon fils
parlait de reprendre
mon bateau un jour

aujourd’hui
il ne veut plus
approcher de l’eau
. »

*

« À Fukushima
Pour lutter contre ses peurs

Tomoko cultive des roses
dans un jardin

mais les vies
se désaccordent

les solidarités
se défont

le divorce
grimpe en flèche

on redoute souvent
les évacués

les victimes
se sentent coupables

Merci Tepco
maintenant je goûte aux joies
d’une nouvelle vie

j’ai découvert l’agrément
des habitats temporaires
et je passe ma journée à la machine à sous.
 »

13 février 2014

[Chronique] Julie Douard, Usage communal du corps féminin, par Périne Pichon

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Ça pourrait commencer comme : « Dans un village lointain très très lointain… »

Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard – qui sera ce soir à la Librairie Eureka Street à Caen – peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

 

Le récit débute avec Marie Marron, personnage central de la première partie. Être marron signifie généralement se faire avoir. Or Marie est une jeune fille naïve, voire godiche qui vit chez sa tante Hortense, Claude Marron de son vrai nom. On devine que les deux femmes habitent ce genre de petit village perdu où tout le monde connaît chacun ; un endroit seulement désigné par le nom : « le pays », à trente kilomètre de la « petite ville » la plus proche. Un « trou » anonyme, enfin.

Là, Marie a tous les atouts, avec le nom naïf d’une vierge en prime, pour être un pigeon. D’autant plus qu’elle rencontre un petit ambitieux minable, Gustave Machin. Ironie du sort : cet apprenti mégalo est doté du patronyme le plus insignifiant possible, car « machin », c’est souvent ainsi qu’on désigne celui dont on a oublié le nom.

 

Curieusement, les personnages de ce coin paumé décrit par une narratrice souvent caustique, semblent tous tenir de la caricature de village. Chacun représente un « type » : la cruche, l’étudiant, le médecin de village, le maire, les producteurs bios…. ils possèdent tous des traits caractéristiques qui les rendent aisément reconnaissables aux lecteurs, voire familiers. Et la narration, omnisciente, use ça et là du discours indirect libre et d’un pronom indéfini « on » à la fois pour marquer une distance ironique par rapport à ces personnages et pour accentuer cette familiarité. Surtout, tous possèdent un petit défaut monstrueux pour se distinguer les uns des autres et pour amuser le lectorat : Gustave Machin est malade des nerfs et pleure à la moindre frustration, Marie Machin est très grande, très lente, et naïve au point de ne s’étonner de rien, la secrétaire du maire est si laide qu’elle ne « peut s’encadrer » et espère se faire « refaire le portrait » par quelques chirurgiens esthétiques…. Une tension s’instaure entre le caricatural et la singularité des habitants de la commune de Marie Machin.

 

De cette commune anonyme, personne ne semble sortir, ou rarement pour aller brièvement à la ville, ou, dans le cas de Maryse Chabodon, la femme du dentiste, pour s’ennuyer aux Baléares. Pas pour longtemps, on la rappelle vite : la vie communale reprend ses droits, elle doit voir son fils hospitalisé d’urgence. De fait, si la vie de la commune est décrite soigneusement, on ignore ce qui s’y passe à l’extérieur. Des échos de la vie citadine sont rapportés par le fils du maire, la gazette du village en quelque sorte, dont le père tente en vain de singer les « dernières tendances » pour faire grimper la popularité du pays. Comme ce concours de Misses, qui fait s’insurger la seule élue féminine du conseil municipal : « cet usage public du corps féminin à des fins publicitaire est intolérable ! » La petite phrase met la puce à l’oreille : «l’usage communal du corps féminin », c’est l’utilisation par la commune du corps. Le meurtre de la secrétaire du maire fait vivre un feuilleton policier à ladite commune, l’hystérie de Maryse lui sert de spectacle, et Josette, la pute du village sert au plaisir. Quant à Marie, elle devient progressivement la représentante de la commune.

 

Les événements du village, racontés suivant un ordre chronologique, constituent une « Chronique», soulignant la clôture du lieu. Chacun commente les nouvelles du jour en cancanant, sans sortir des limites du village. La narratrice semble s’amuser à rapporter les cancans et conclusions de l’opinion communale : « Gustave Machin ne comprenait pas pourquoi ses anciennes connaissances ne se précipitaient pas pour lui acheter ses salades […]beaucoup de gens du pays l’avaient vu en larmes à la mairie, le croyaient encore malade, peut-être contagieux. » (p.151) Quand on connaît le goût de Gustave Machin pour les longs discours vains et les argumentations inutiles, le nom « salade » prend une connotation particulière. C’est aussi bien la production maraîchère que les sornettes verbales du jeune homme qui ne trouvent pas preneurs. Gustave Machin est donc loin de jouir d’une grande popularité dans l’opinion publique « du pays », contrairement justement à Marie, qui grimpe les échelons.

 

Mais il faudra bien en sortir, du pays. Et paradoxalement, cette gourde de Marie Marron, débarrassée de son prétendant parti en cure, en a les moyens. Progressivement, le personnage évolue, se défait de ses oripeaux de caricature. La grande asperge perd sa timidité, prend du caractère et même les gens de la commune la voient d’un autre œil, puisqu’elle devient l’icône du pays : « […] même sur la photo du journal dont elle faisait la une et qui, joliment encadrée, ornait la devanture du bistrot qui jouxtait la mairie. Le correspondant local avait jugé plus judicieux de mettre en avant la fille du pays, qui avait remplacé au pied levé ce nullard de vieux saltimbanque, plutôt que la gagnante du concours [de Misses] » (p. 212). On retrouve ici « l’usage communal » qui est fait du corps féminin… Mais cette soudaine popularité de Marie lui fournit également la clef des champs pour quitter le village. Peut-être trouvera-t-elle la réponse à cette question qu’elle pose à sa tante, au début du livre, inspirée par Gustave : appartient-elle « au monde des vrais gens » ?

 

Dans l’enclos de la commune, difficile de le savoir. L’apprentissage de Marie n’est donc pas achevé, et il va falloir qu’elle franchisse les frontières de ce pays imaginaire pour chercher un semblant de « vérité ». Toutefois, si cette émancipation se fait à travers le cadre photographique, la question se pose de son efficacité et du lieu exact de la dite « vérité ».

12 février 2014

[Texte] André Gache, bauches (extrait) [Libr-@ction – 17]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 6:28

Pour cette 17e livraison de Libr-@ction, André Gache nous confirme qu’agir sur la langue, c’est bien agir sur nos représentations. [Libr-@ction – 16 ; relire le projet]

 

n.f (patois haut-vivarois). Tiges aériennes de cet hurlubercule appelé aussi pomme de terre. Comestible. Risible. Très utilisé dans l’alimentation humaine et animale (base alimentaire des porcs).

 

le contempteur de parolat de masse médiati sant la troupe alignée de manchots sur la banque ise en recul tricycl éculaire contemple le taux réel de consonnes gutturales en regard du poids estimé de l’acteur pubescent disparu derrière son écharpe il voit le voile de soufre en forme de Q majuscule s’élever du pied du mont kugigschoffen et à cet instant unique jamais produit depuis le début du néo élithique le contempteur de parolat supérieur se met à califourchon sur une pierre et sort de sa manchette en or un biface ressourcé qu’il aiguise sur l’émail sidéré de ses incisives jusqu’à ses molaires

 

sur quoi prenant les devants se trouve derrière le derrière du devant prend sur soi un quoi allant de l’avant ce faisant tombe sur quoi aussitôt va de l’avant un parceque donnant par devant A VOTRE SERVICE de derrière le guichet répète À VOTRE SERVICE même s’il l’a quitté son guichet pour aller au devant de toutes les choses de derrière le derrière viennent devant vers vite dedans vers un quoi répétitif et compétitif

10 février 2014

[Agenda] Colloque international de Toulouse  » Création, intermédialité, dispositif « 

Le colloque international “Création, intermédialité, dispositif”, organisé par le laboratoire LLA CREATIS en partenariat avec l’Université du Québec aura lieu du 11 au 14 février 2014, à l’Université de Toulouse Le Mirail.

Ce sera pour Laura Vazquez l’occasion de présenter une réflexion autour de l’intermédialité du dispositif poétique performatif, en analysant l’effet de la combinatoire des médias dans les performances poétiques Liste des langues que je parle (à partir de 4:27 mn) de Christian Prigent et Improvisation poétique de Christophe Tarkos. Nous verrons que la pluralité des médias (voix, vidéo, corps, texte) entraîne une pluralité des sémioses qui participe à la mise en place d’une poétique particulière ou OLNI : Objet littéraire non identifié (cf Christophe Hanna, Nos dispositifs poétiques, Questions théoriques, 2010)

Dans le cadre de ce colloque interviendront également : Emmanuelle Garnier, Christophe Wall-Romana, Anne Reverseau, Nadja Cohen et Henri Scepi, Eric Méchoulan, Monique Martinez, Maria Tortajada, Arnaud Rykner, Damien Beyrouty, Guy Larroux, Pierre Piret, Mireille Raynal, Fabienne Denoual, Elise Van Haesebroeck, Anne Pellus, Julien Aubert, Jean-Michel Court, Vincent Mika, Marie-Jeanne Zenetti, Marion Froger, Olivier Ammour-Mayeur, Euriell Gobbé-Mévellec, BenoiÌ‚t Tane, Philippe Ortel et Bernard Vouilloux.

Présentation du colloque

Les questions trans-sémiotiques et trans-artistiques, devenues classiques en critique littéraire, s’élargissent aujourd’hui aux relations entre médias, prenant ainsi en compte les supports, canaux et institutions permettant aux messages de circuler. Elles s’enrichissent de nouveaux niveaux d’analyses intégrant les considérations techniques et pragmatiques qui entrent dans la définition des dispositifs de communication en général. Ainsi a émergé dans plusieurs pays simultanément la notion d’intermédialité, forgée au début des années 1960 par Jürgen Ernest Müller à partir de la notion d’intertextualité.

Ce colloque abordera la question de l’intermédialité en termes de création. A quelle finalité ou à quelle urgence la collaboration entre médias répond-elle ? Sa vocation est-elle ludique, critique, politique, compensatoire, réflexive ? Tout en exploitant les possibilités, notamment techniques, du milieu dans lequel elle s’inscrit, l’intermédialité réagit-elle aux tensions ou ruptures tranversant un tel milieu ?

Le colloque tentera aussi de repenser la notion d’intermédialité à la lumière d’une poétique des dispositifs. On verra notamment quels effets figuratifs produit la convergence des médias au sein des oeuvres, que ce soit sur scène, au cinéma, dans une installation ou dans un texte littéraire.

Vous pouvez accéder au programme prévisionnel du colloque en cliquant ICI

7 février 2014

[Chronique] Patrice Maltaverne, Venge les anges, par Jean-Nicolas Clamanges

Patrice Maltaverne, Venge les anges, Minicrobe # 40, Revue Microbe C/O Launoy 4, B-6230 Pont-à-Celles, Belgique. D/2013/6555/3.

 

Ce petit livre s’intitule Venge les anges, car riment en ange une kyrielle de villes de la vallée de la Fensch en Moselle, haut-lieu – naguère – de la sidérurgie française. Sur ces villes, désormais, « Les corbeaux volent sur le dos pour ne plus voir la misère des travailleurs », aux termes d’un graffiti génial remontant à la grande période des luttes contre les fermetures d’usine, dans les années 80 du siècle précédent.

Aujourd’hui, les dernières convulsions de la lutte des classes dans cette région mettent aux prises, comme chacun sait, les travailleurs de Florange et des environs avec l’industriel ArcelorMittal. Autant dire que ce libellus de Patrick Maltaverne est embrayé au réel. HAVANGE, HERSERANGE, RODANGE, EUTRANGE, RUISSELANGE… Ce sont vingt proses brèves et denses, rageuses et v(a)ngeresses, hallucinées et ultra-précises (c’est la même chose), mystérieuses et ouvertes, aimantes aussi, tendres même.
– Et puis tellement désespérées.

Et écrites aujourd’hui. On y parle dru la langue courante, avec les mots qui d’ordinaire ne disent plus rien, mais ici tellement secoués, chahutés, tournés et retournés que les voilà comme neufs, pour un appel en urgence qui vrille notre surdité. Ici le peuple s’abrutit parfois « sur des visions de limbe du cul », on cuit un œuf « au chalumeau par crainte de la radioactivité », le ciel est « malade d’orage à perpétuité », les portes des wagons sont « dégondées comme le piano du pauvre », « la douleur pousse plus loin que l’hébétude ».
– Et puis quelqu’un pleure, « victime d’un cœur dépressurisé ».

Ici, il y a pas mal de monde : des anges évidemment, les noirs, les blancs, quelquefois cloués aux portes, une drôle de femme en ferraille clignotante, des bébés abandonnés entre des rails ou aspirés par des douves, des Dalton du Nord, des enterrés qui ressuscitent aux heures vagues, des paysans aux champs de bataille, des cueilleurs de champignons irradiés, des sans-le-sou et le crucifié dans la plaine, avec ou sans Kobolds autour, une fillette baguée de partout, des estivants bronzant sur un quai désaffecté, l’auteur en marcheur de fond dans nulle-part, des noyés aux belles teintes de vitraux glauques, des fiancés envolés (ô Chagall !), la femme du boulanger, un jeune pas assez hargneux quoique …, les ancêtres des parchemins qui connaissent les chemins invisibles de derrière l’infini.
– Et puis les gueux qui reviennent.

Ici rôde une sacrée gueule d’atmosphère : « dans ces vallées minières la vêture des arbres et des maisons s’épaissit comme s’ils avaient été plongés trop longtemps dans la boue » : on nage dans le fuel, on roule le long des « bois noirs en absence d’usine », le nuage de Tchernobyl n’arrête pas de stagner à la frontière du Luxembourg, on longe un étang plein de voitures volées où ne se suicide pas (de justesse !) une fille fringuée gothique, on rigole en parpaillot des clochers abonnés à la foudre des orages d’été en maraude.
– Et puis vapeurs, brumes, brouillard en nappes, comme un deuxième pays plus profond que l’original où surgissent des visions de plus jamais : « vos villes de passe seront des leurres ».

Ici, c’est clairement la vallée des anges sinistrés à la frontière du Nord, mais c’est aussi le miroir du monde entier tel qu’il nous arrive aujourd’hui, comme une irradiation dans le spongieux des champignons : « regarde-moi ces chapeaux aux courbes qui préparent leur voie lactée », comme une mémoire de guerre indélébile : « on a beau boire. Il fait froid au fond des trachées » ; c’est que rôde encore à l’horizon des friches industrielles, le temps où « la guerre va sans doute succéder au passage du train ». Quant à l’enfance ici, c’est paradis foutu : « Rien de joli vraiment, c’est comme si une boite à sucres en morceaux avait été pilée : l’enfance en garnit ses poches ».
– Et puis alors ?

Alors ? Rien d’autre que l’incessant de plus rien.

Le no future enragé de Maltaverne s’écrit comme ça :

DUDELANGE

 

Ici où nous faisons tourner les autos pour l’essence il n’y a qu’un seul sens. La circulation ininterrompue des moteurs nous électrise plus que les reflets dans l’eau. Nous n’en finissons pas de passer illico d’un silence à l’autre. La traversée des vallées d’usure devient une preuve de vie. […] Il ne reste plus que l’abandon dans ces parages. Avec une quantité non négligeable de rêves salis.

 

 © Photo en arrière-plan : Alain Pras, haut-fourneau de Hayange.

 

Patrice Maltaverne anime le poézine Traction-brabant (55 numéros papier depuis janvier 2004) : « au fond, une revue, qu’est-ce que c’est ? Sinon un flux d’écritures dont la convergence mériterait de durer aussi longtemps que l’espèce humaine capable de se remettre en cause » (édito du n° 55, 24 janvier 2014 « J’ai dix ans… alors… gare ta gueule à la récré ! »).

Il anime également les microéditions Le Citron Gare.

Publications récentes : Prélude à un enterrement sur la lune (36° Édition, 2012), Faux partir (Le manège du cochon seul, 2009), Souvenirs d’une ville illégitime (Encres vives, 2008), Merci pour la musique (Gros textes, 2008), Sans mariage (Polders-Décharge, 2007).

Contacts et blog

http://traction-brabant.blogspot.fr/

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/

http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/

 

 

 

 

6 février 2014

[Création] Matthieu Gosztola, Vivre III

Second volet consacré à Matthieu Gosztola cette semaine : après la chronique sur son livre Alfred Jarry, voici la fin de la série intitulée Vivre. Vivre III, donc, "où – d’après l’auteur – l’écriture-palimpseste interroge encore plus vivement, via notamment le détour par la carte bleue, si l’on peut dire, notre survie dans le monde capitaliste". [Vivre II]

 

4 février 2014

[Chronique] Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique et sciences à l’aube du XXe siècle

En cette fin de siècle scientiste, quoi de plus subversif que d’annexer les sciences dans un projet littéraire ?

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, éditions du Cygne, automne 2013, 184 pages, 18 €, ISBN : 978-2-84924-331-2.

Présentation éditoriale. À la fin du XIXe siècle, les sciences sont partout. Jusque dans la philosophie, dans ses différents courants. Il n’est que de se reporter au positivisme et au scientisme, alors tout-puissants. Même les pensées idéalistes ou religieuses empruntent au discours scientifique, dans la multiplicité de brochures qui paraissent alors, une partie de sa rhétorique, fût-elle alors transformée pour les besoins de la cause : convaincre les lecteurs du bien-fondé des théories – souvent farfelues – qui y sont exposées.
Mais, à cette époque, que peut la littérature, elle, face aux sciences ? Question que sont amenés à se poser, à un niveau ou à un autre, tous les écrivains ou presque de cette période, Paul Valéry en tête.
Quand on est écrivain mais aussi critique littéraire, une autre question alors logiquement se pose : comment rendre compte d’ouvrages scientifiques dans une revue littéraire ? Cette question, Alfred Jarry se l’est ardemment posée, en la mettant en acte, singulièrement, et ce continûment, ayant été l’un des membres les plus actifs de La Revue blanche.
Mais il n’a pas été le seul, loin de là, à se passionner pour l’irruption des sciences dans le champ littéraire.
Comme ce livre s’attache à le montrer, divers auteurs à l’aube du XXe siècle ont pu faire se rejoindre science et littérature, en cherchant à ce que l’une et l’autre grandissent de cette rencontre, en augmentant considérablement leur pouvoir d’évocation, et ce sans rien perdre de leur propre singularité – cette singularité qui définit chacune consubstantiellement, dans son champ propre.

Chronique

"Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique
est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs"
(Max Nordau, Dégénérescence, 1894).

"Dans quelques siècles […] il n’y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers,
et la pensée s’exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique"
(Remy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède, 1897).

Ayant vécu sa formation en un temps où régnaient le scientisme et le positivisme, le jeune Alfred Jarry est habité par une "tentation scientifique constante" (Patrick Besnier, 2005), persuadé que la connaissance scientifique comme pouvoir d’informer le monde constitue pour l’homme une source d’émancipation. En témoigne, sitôt ses études terminées, son goût pour les ouvrages scientifiques ardus, voire hermétiques, dont il rend compte dans la célèbre Revue Blanche : contrairement aux autres chroniqueurs non spécialisés, le fameux auteur d’Ubu roi adopte résolument une posture de savant. (Est surtout examinée ici, comme exemple emblématique, la recension des Éléments d’économie politique pure, de Léon Walras, datant de 1901). Cette curiosité encyclopédique s’explique par un élitisme avant-gardiste : laissant les manuels de vulgarisation aux hordes républicaines, Jarry s’attaque aux hautes productions de l’esprit rationnel, fasciné par la beauté inhérente à l’obscurité scientifique.

L’auteur de cet essai stimulant distingue chez l’écrivain deux types d’appropriation de la connaissance scientifique : l’intégration du savoir dans l’œuvre (qu’on pourrait appeler fonction mathésique : cf. Messaline et Le Surmâle) ; la fictionnalisation du savoir même, comme dans Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien, "roman néo-scientifique"… Dans ce dernier cas, dominent les visées humoristique ou grotesque, mais également poétique : le discours scientifique est annexé pour renforcer les effets d’étrangeté. Jarry apparaît ici comme un curieux amateur de sciences, cultivant l’illogisme et la combinaison paradoxale des contraires (vrai/faux, bien/mal, présent/passé, etc.), et réfutant l’idée même de progrès.

Quoique mal organisé (deux parties très inégales, sans subdivision ni principe ordonnateur clair), cet essai vaut pour ses analyses du travail critique de Jarry – sa façon de se distinguer dans l’espace critique des revues littéraires contemporaines – et de ses rapports à Valéry comme à certains grands noms des sciences humaines de l’époque (Haeckel, Fechner, Spencer, Ribot, etc.).

2 février 2014

[News] News du dimanche

Libr-critique ne pouvait pas ne pas mettre en UNE le colloque international sur l’émancipation. Ne pas signaler le lancement du blog Autour de Christian Prigent. À noter également : la parution du n° 20 de la revue en ligne Paysages écrits, et, cette semaine, du roman de Mika Biermann, Palais à volonté (POL).

 

Paraît cette semaine en librairie (Périne Pichon)…

Mika Biermann, Palais à Volonté, P.O.L, 6 février 2014, 183 pages, 14 €, 978-2-8180-1976-4.

 

Jamais complètement sûr de ce qu’il imagine ou de ce qui est réel, obsédé par une femme ou par le rêve d’une femme, le personnage de Palais à Volonté, de Paul Revenaz, présente quelques ressemblances avec le protagoniste du film Brazil (Terry Gilliam, 1985), Sam Lowry. Certes, il ne s’agit pas d’anticipation ici, mais plutôt d’une histoire de vrai/faux souvenirs, de trous de mémoires et de naufrages intérieurs, jusqu’à la folie.

 

Le « roman » de Mika Bierman se découpe en séquence de souvenirs. Chaque chapitre, si on excepte l’insertion des cartes postales mystérieuses reçues par le narrateur, est titré par une référence temporelle : « Onze ans plus tôt », « Trois mois plus tard », « Aujourd’hui ». De quoi nous faire bondir d’un souvenir à l’autre… Mais le lien entre ce que retient la mémoire et ce que raconte l’imagination est ténu, et ce ne sont plus des souvenirs, mais des fantasmes ou des hallucinations que nous rapporte le narrateur « d’Aujourd’hui », patient dans un hôpital psychiatrique. Celui-ci, Paul Revenaz, possède un goût curieux pour les accidents célèbres et les chiffres : avec une précision de comptable, il donne le nombre de morts de plusieurs naufrages. Cette maniaquerie du chiffre se retrouve dans sa persistance à marquer ses souvenirs d’une durée. Les « onze mois plus tôt », « vingt-deux ans plus tard » permettent l’énumération de ses naufrages personnels : « J’aime les naufrages. […] En toute logique, je devrais me passionner pour ma vie, qui est un naufrage dans un naufrage dans un naufrage définitif. » Le temps intime, celui de la mémoire, lorsqu’il est exploré par Revenaz, semble induire une mise en abîme labyrinthique avec pour seul point d’accrochage, des chiffres. Les événements du récit du narrateur sont mis en relation grâce à la conscience du temps passé qui les a espacés. Toutefois, la succession de ces événements dans le récit ne suivant nul ordre chronologique, toutes les facettes de la vie du personnage sont mises en parallèle, avec ses rêves. Ainsi, la mémoire de Paul Revenaz possède plusieurs fils conducteurs qui correspondent chacun à une séquence temporelle : l’histoire d’un naufrage sur une île avec Berthe, récit d’une guerre (avec Berthe en mercenaire tueuse, une « Dicke Bertha » personnifiée), récit d’un meurtre (celui du père ou celui de Berthe)… Roman d’aventures, roman policier et récit de guerre sont convoqués pour servir de décors à la pièce que se joue la mémoire du narrateur. Pour construire peut-être une sorte de « Palais à volonté », c’est-à-dire un décor de théâtre en trompe-l’œil, une manière d’escamoter la réalité, de créer un mirage. Berthe, le point de retour, le point de départ et d’arrivée de toutes les actions de Paul Revenaz, apparaît elle-même comme un mirage, pourtant puissant, increvable  : « Je savais que je ne lui échapperais pas, à Berthe. On n’échappe jamais à rien. On vieillit, c’est tout. Un jour on meurt. C’est la seule sortie du labyrinthe. » Il semble impossible d’éviter ses illusions et ses obsessions.

 

Libr-Net

â–º À cinq mois du premier colloque international de Cerisy consacré à l’œuvre d’un des plus importants écrivains français vivants ("Christian Prigent : trou(v)er la langue"), vient d’être lancé par Fabrice Thumerel le blog Autour de Christian Prigent : les chercheurs, critiques et passionnés divers y trouveront des textes et documents inédits, des notices bio-bibliographiques, des chroniques, des articles de recherche… bref, tout sur la planète Prigent !

De quoi Christian Prigent est-il le nom ?
Autour de Christian Prigent : avec et ailleurs – le dialogue empathique se doublant d’une distanciation propre à la démarche du critique et du chercheur.

â–º Le numéro 20 de Paysages écrits est en ligne :
https://sites.google.com/site/revuepaysagesecrits/

Au sommaire :

Laurent FOURCAUT, Jean MORÉ, Petr KRÁL, Muriel COUTEAU, Guillaume DECOURT, Ghislaine LEJARD, Hughes LABRUSSE, Erwann TIRILLY, Murièle MODÉLY, Fabrice MARZUOLO, Gilles PLAZY, Sylvie DURBEC, Raphaël GAIGNET, Jamila ABITAR, Yves-Jacques BOUIN, Alexandra BOUGE, Yann GARVOZ, Arnaud TALHOUARN, MOONTAIN, Samaël STEINER, Marie-Josée DESVIGNES, Sanda VOÏCA, Christiane PREVOST.

DOSSIER FRANÇOIS RANNOU

François RANNOU, Caroline FRANÇOIS-RUBINO, Nicole BLOUËT, Pierre-Yves SOUCY, Laurent FOURCAUT, Sanda VOÏCA, Samuel DUDOUIT.

NOTES DE LECTURES :

Béton armé de Philippe RAHMY.
L’arbre de vie de Raphaël MÉRINDOL.
Bernard DUFOUR, Les grands entretiens d’artpress.
Quelque chose de David LEMARESQUIER & Morgan RIET.

NOUS AVONS REÇU :

Opsimath de Werner LAMBERSY.
Brocarts (ou Glisser) de Petr KRÁL.
N de Philippe JAFFEUX.
Venge les anges de Patrice MALTAVERNE.
Même pas mort à Vienne de Patrice MALTAVERNE.
En perte impure de Thibault MARTHOURET.
Aka nr.2.
Dissonances nr.25.
Libelle nr. 241 à 251 (2013).

REVUE des REVUES :

Décharge nr.160
Traction-Brabant nr.54
L’autobus nr.17
Comme en poésie nr.56
Les tas de mots nr.14

Libr-événement à la UNE

Lien vers le programme du colloque :
http://penserlemancipation.net/programme.pdf

http://penserlemancipation.net/site.html?page=app

PENSER L’ÉMANCIPATION.
Théories, pratiques et conflits autour de l’émancipation humaine.

Deuxième édition : Les Communs
19 – 22 février 2014

Université Paris-Ouest Nanterre

Réseau Penser l’émancipation / Laboratoire Sophiapol

Ce colloque international, qui aura lieu des 19 au 22 février 2014 à l’université Paris-Ouest Nanterre, est organisé par le réseau « Penser l’émancipation » et le laboratoire Sophiapol. Il fait suite à la première édition, à Lausanne en octobre 2012, d’une série de colloques et initiatives visant à développer, dans le monde francophone, un espace de réflexion et de discussion autour des élaborations théoriques et des pratiques sociales qui mettent en jeu l’émancipation humaine.

http://penserlemancipation.net/site.html?page=appel

Présentation

Ces dernières années, le monde capitaliste a traversé des bouleversements dont il est encore difficile d’estimer l’ampleur. Au rythme des effondrements financiers, des occupations des places, des révoltes et insurrections, les mécanismes de domination sociale et politique sont contraints de se transformer – et tentent de s’imposer avec plus de férocité encore. Les forces de transformation sociale doivent penser la nouveauté des défis contemporains et l’urgence d’une réponse politique en vue de l’émancipation humaine.

Face à une crise d’une gravité sans précédent, les classes dominantes s’efforcent d’intensifier l’exploitation du travail humain et des ressources naturelles, mais aussi de développer des mécanismes de prédation et d’oppression en partie nouveaux, qui, dans les pays du Sud, se traduisent par la réémergence de modalités de domination de type quasiment colonial, y compris sur le plan militaire. L’enjeu est alors de bien saisir le redéploiement en cours du capitalisme et de sa conquête des temporalités et des espaces, non seulement dans les domaines de la production de richesses nouvelles, mais aussi de la privatisation des communs et de la captation des ressources disponibles par un nombre toujours plus réduit de propriétaires et de décideurs.

À l’opposé, les expériences des mouvements d’émancipation du passé, mais aussi les réflexions originales qui accompagnent les luttes actuelles, contribuent à éclairer les contours d’une société radicalement différente. Un champ théorique dispersé tente aujourd’hui de repenser les combats pour l’émancipation sociale à partir d’une réflexion critique sur les dynamiques régressives dominantes ainsi que sur les expériences politiques et formes d’organisation sociale alternatives.

Chaque dimension du monde social, et des luttes qui le traversent, fait ainsi l’objet d’analyses renouvelées. A l’asservissement croissant du travail par le capitalisme répondent des tentatives de réappropriation collective de l’activité et un retour de la critique du salariat. La généralisation de la précarité, qui conduit au délitement des solidarités « traditionnelles », suppose ainsi de repenser la centralité du travail, de l’aliénation qu’il génère, mais aussi la place des acteurs-actrices qui luttent pour s’en émanciper. Face aux politiques racistes et à l’islamophobie, de nouvelles dynamiques émergent dans les mouvements de l’immigration et des quartiers populaires, ainsi que dans le champ des études postcoloniales et décoloniales. Les transformations de l’exploitation du travail féminin à l’échelle mondiale, les formes renouvelées d’oppressions sexuelles, et toutes les expressions recomposées du patriarcat, posent la question d’un agenda féministe, queer et LGBT pour le 21e siècle. L’urgence écologique suscite une réflexion globale pour comprendre les désordres systémiques et penser un métabolisme durable entre les sociétés humaines et la nature. La généralisation de politiques inégalitaires et autoritaires appelle la construction d’alliances radicalement démocratiques travaillant ensemble à redessiner les contours d’un horizon post-capitaliste.

A cette fin, le retour en force de questions liées aux communs – dans leurs dimensions historiques, environnementales, sociales, économiques, politiques, juridiques, culturelles, etc. – demande une attention particulière. Par communs, on peut entendre à la fois la préservation et le partage égalitaire du monde matériel, de la production sociale et de ses conditions, des histoires et des cultures humaines, ainsi que du pouvoir d’agir et de transformer la société. A l’ère du capitalisme global, de la financiarisation, de la privatisation et de l’accumulation par dépossession qui exploitent, démantèlent et occultent ces communs, les enjeux liés à leur préservation, à leur production, à leur distribution et à leurs usages deviennent cruciaux. La centralité de tels enjeux nécessite de renouveler la réflexion sur les stratégies et expérimentations, les théories et pratiques de l’émancipation passées et en cours, souvent isolées en fonction de leurs enjeux et lieux spécifiques.

C’est donc dans la perspective de ce qui peut constituer des enjeux communs pour les luttes d’émancipation, que nous faisons appel à toute proposition d’analyse découlant d’une recherche théorique et/ou pratique – dans le temps court ou plus long – portant sur les modalités contemporaines d’exploitation, de domination et d’aliénation, de même que sur les formes de résistance, de réappropriation du pouvoir et d’organisation alternative. Nous espérons ainsi contribuer à un débat théorique et politique, trop souvent délaissé, sur les expériences possibles, voire en cours, visant au dépassement du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat.

En vue d’un travail collectif large – alliant analyses de fond ou conjoncturelle, questions théoriques et politiques générales ou examens critiques de processus et d’objets particuliers – s’appuyant sur des outils philosophiques, sociologiques, économiques, psychologiques, historiques pour mettre en discussion des positions théoriques et politiques de manière explicite, nous sollicitons des propositions de contribution à ce deuxième colloque du réseau « Penser l’émancipation », notamment autour des thématiques suivantes :

Crises, structures et transformations du capitalisme contemporain : dette et financiarisation ; formes renouvelées d’exploitation ; néolibéralisme, post-fordisme et capitalisme cognitif ; théories et critiques de la valeur et de l’argent.

Critiques du travail : Le salariat aujourd’hui ; Nouvelles formes de précarité et d’exploitation ; Domination de race et de genre au travail ; Résistances au travail ; Quel syndicalisme ?

État et domination : État pénal, violences militaro-policières ; Luttes anti-carcérales ; État et rapports de classe ; État intégral et hégémonie.

Racialisation et luttes anti-racistes : Histoire du capitalisme et stratifications raciales ; Quelle pensée du racisme et/ou du colonialisme ? ; Luttes de l’immigration et des quartiers populaires hier et aujourd’hui.

Révolte, insurrection, révolution : Révolutions arabes ; Grèce et Europe en révoltes ; Insurrections populaires (notamment en Afrique et en Asie) ; Réforme et révolution en Amérique latine ; Lutte des classes dans le monde.

Nouvel impérialisme : L’accumulation par dépossession aujourd’hui ; Nouvelles guerres impérialistes ; Dominations, nouvelles alliances et recompositions géopolitiques mondiales.

Rapports sociaux de sexe et luttes féministes : Quel agenda féministe ? ; Transformations du patriarcat ; Production des sexualités et capitalisme global ; Oppression et libération sexuelles.

Formes de l’émancipation : Auto-émancipation et auto-organisation ; Éducation populaire ; Démocratie, droits et transformation sociale ; Communs, communisme, communisation ; Méthodes de l’émancipation : critique, stratégie, révolution ; Échecs et conquêtes de l’émancipation sociale.

Espace-temps de l’émancipation : Bulles immobilières et droit à la ville ; Histoire globale et résistances locales ; Religions, domination et luttes pour l’émancipation.

Critique de la culture : Cultures populaires et contre-cultures ; Critiques des idéologies ; Théorie esthétique et critique sociale ; Critiques et avant-gardes culturelles ; Cultures communes de l’émancipation ; Recherche, édition et diffusion des savoirs émancipateurs.

Écologies politiques : L’écologie et les communs ; Le capitalisme vert, un paradoxe ? ; Socialisme, croissance alternative ou décroissance ? ; Critique de la modernité : rationalisation, industrie, technique.

Mémoires des luttes : Histoire des socialismes et des gauches radicales ; Histoire des grandes "dissidences" (ultra-gauche, avant-gardes, gauches communistes) ; Expériences d’organisation alternative.

Epistémologie des concepts critiques : Aliénation, réification, idéologie, fétichisme, lutte des classes ; Psychanalyse et critique sociale ; Intersectionnalité et consubstantialité des rapports sociaux de classe, de race et de genre.

Ce colloque se tiendra du mercredi 19 au samedi 22 février 2014 à l’Université de Paris-Ouest Nanterre, en France. La date limite pour soumettre une proposition de communication est le 15 juillet 2013.

Les propositions, d’environ 2000 signes, sont à envoyer à l’adresse électronique suivante : penserlemancipation2014@gmail.com.

Les frais de voyage et d’hébergement ne pourront être pris en charge par les organisateurs et organisatrices que de façon exceptionnelle. La priorité sera donc donnée à des participants et participantes ne disposant que de très faibles moyens.

1 février 2014

[Chronique] Daniel Pozner, Trois mots, par Périne Pichon

On perçoit notre environnement dans son ensemble, sans s’arrêter particulièrement pour regarder. Mais si on s’amuse à repérer les détails, à les collectionner, à les accommoder suivant une règle, un jeu, par exemple une règle de trois… Par ajouts successifs de lignes de trois, voici Trois mots de Daniel Pozner.

Daniel Pozner, Trois mots, Le Bleu du Ciel, 2013, 76 pages, 12 €, ISBN : 978-2-915232-85-1.

D’abord, les mots s’y bousculent, cherchent leur ordonnance, dans une sorte de murmure, de balbutiement : « Mots en main/ Si nous ne/ Bille en – chut !/ Ah ! Nous a-/Pprîmes langue – nouvelle ? » jusqu’à l’exclamation qui donne son impulsion à la locomotive poétique :

Larguez les amarres !

Toi joue drap

Câbles dents heures

Mèches paumes vagues

Becs oubli redite

 

Et ce chiffre trois, ces lignes de mots par trois, des mots qui se heurtent et explosent en superpositions. Pourquoi trois ? Et pourquoi pas trois ? Trois est un chiffre magique, symbolique, celui de la valse. Trois mots et une rythmique dansante.

On se souvient d’ailleurs des comptines : « et un deux trois, nous irons au bois, quatre cinq six, cueillir des cerises… » Sur un jeu similaire, les Trois mots de Pozner construisent une balade cadencée, – une ballade « qu’à danser ? » – avec reprises et répétitions à intervalles réguliers. Loin de figer la forme, celles-ci participent au roulement du texte : elles n’occupent pas la même place et sûrement pas la même fonction, si on s’attache à la grammaire. La rupture de la syntaxe, contenue dans une forme relativement régulière (triades de strophes de cinq vers), motive la cadence du texte. Le lecteur est emporté dans les trois temps d’une valse. Des impressions, des expressions fugitives sont capturées ici et là, dans le mouvement de la danse : des rideaux sur une vitre, un chat gris, une boîte, des lettres. Des objets saisis du coin de l’œil et, des « mots-objets » aussi et surtout sont cueillis puis regroupés par poignées de trois sur la page. Ces mots se croisent et se chevauchent, se juxtaposent dans une sorte de collage-colportage, où le mot ramassé ici et recollé là pour revenir là-bas, déformé, déguisé, comme ce participe : « déchiffré » qui passe à « déchiré » pour qu’un coup de « dé » (celui de Mallarmé ?) plus loin le fasse devenir un néologisme – « débiffé » – et enfin, laisser le « dé » là pour se changer en « biffure ».

Nuages déchiffrés nus

Journaux déchirés mots

Les mêmes jamais

Les mêmes phrases

Délicieux sens doublés

 

Le mot est un jouet, on le prend, on le voit, on le lit on l’arrache et on le coupe, on l’écrit, au crayon, sur une page, dans un calepin. Ils sont recollés, assemblés et montés dans ce cadre de jeu par trois, où ils prennent une densité troublante. Jamais totalement fixés, toutefois, ils frappent, réveillent et se révèlent, en s’épanouissant soudainement à travers le jeu entre la contrainte formelle et la mobilité. Le signifiant devient insolite dans son apparente banalité, mais loin de donner lieu à une inquiétude, il amuse. On aimerait pouvoir le déchiffrer, peut-être en le chiffrant encore, afin qu’il déroule ses potentialités. Qu’il nous fasse découvrir dans toute son amplitude, son signifié, toujours s’échappant. Qu’on puisse peut-être contempler le paysage. Mais impossible d’arrêter la machine, il faut saisir les mots sur le vif, dans leur intensité et leur immédiateté, les retenir sur le papier et les laisser s’additionner, puis muter. De superposition en superposition, on apprend à lire et à voir autrement.

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