Libr-critique

31 mai 2020

[News] News du dimanche

Tandis que les forces du désordre raciste ont chargé hier dans plusieurs villes made in USA…
que les forces du désordre néolibéral ont lancé leur offensive restauratrice…
que les librairies réelles viennent de rouvrir avec des destinées plus ou moins tragiques…

On trouvera ci-dessous une Libr-sélection de 12 livres à ravir (Libr-Printemps), des Libr-brèves pour les curieux… et la dernière grille de cette première série de mots-croisés insolubles (Marcel Navas) !

Libr-brèves

â–º On méditera grâce au récent article de Sébastien Ecorce et Thomas Branthöme (Diacritik, 29 mai), « De l’idée de reconstruire un état »

► Découvrez sur YouTube les émissions au regard libr&critique de notre contributeur Ahmed Slama : Littéralutte, tout un programme !

â–º Écouter le 2e ciné-poème de Christophe Manon, « Poèmes pour les temps présents #2 » / Ciclic.

 

Libr-12 (printemps 2020)

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), 68 pages, 13 €.

â–º Julien BLAINE, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 84 pages, 9 €.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CHEVILLARD, Monotobio, Minuit, 176 pages, 17 €.

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, 192 pages, 21 €.

► Andrea INGLESE, Mes adieux à Andromède, Art&Fiction, Lausanne, 88 pages, 12 €.

â–º Isidore ISOU, Antonin Artaud torturé par les psychiatres, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 144 pages, 13 €.

► Petr KRÁL, Déploiement, éditions Lurlure, Caen, 80 pages, 15 €.

â–º Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €.

â–º Clemente PADÍN, Horizons ouverts, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 96 pages, 10 €.

â–º Jean-Claude PINSON, Sur Pierre Michon. Trois chemins dans l’Å“uvre, Fario éditeur, 108 pages, 14 €.

â–º Poesiue, Les Presses du réel, coll. « Al dante », 64 pages, 8 €.

 

Mots-croisés insolubles de Marcel Navas
Problème n° 6

Horizontalement

  1. Si seulement elles avaient dit la vérité ! – II. Innocent qui n’a pas que les mains pleines. Il a fait une belle chute mais c’est d’un accident qu’il est mort. – III. Complications qui surgissent quand Dieu se met à faire le malin. – IV. Il a réussi à s’enfuir comme un dératé. Assistance respiratoire. Jamais à sa place. – V. Il n’y a rien de profond chez lui, surtout pas le sommeil. En poudre ou en granulés. – VI. Un moment de distraction qui dure longtemps. Machine à fabriquer des trucs en série. – VII. À force de fréquenter tout le monde et n’importe qui, voilà le résultat ! – VIII. Elle a perdu sa table. Fleurit quand les autres fanent. On a vu pire. – IX. Victimes de blagues désopilantes. Visibles derrière des écrans de fumée. – X. Introuvable pour cause de pénurie. Quand on l’a pris on ne peut plus le rendre, et on risque un châtiment. Il a la vocation du sacrifice et en abuse. – XI. Ce n’est pas un mauvais cheval mais il est incapable de faire les courses. – XII. Plus on leur crache dessus plus ils se croient indispensables.

Verticalement

  1. S’il est généreux, c’est bien pour se faire plaisir. – 2. Toile de fond dont on n’a pas fini d’explorer les motifs. Figure de rhétorique assez fumeuse. – 3. Décision généralement suivie d’effets malheureux. Dans le plus pur style néogothique. – 4. Difficile de lui couper l’appétit, mais après tout s’il a faim ! Porté en triomphe. – 5. Attentat à la pudeur. Pour faire trempette et pour faire signe. – 6. Ce n’est pas à la poubelle qu’on les jette. À la baguette ! Il n’a jamais raison, ni jamais tort. – 7. Elles n’ont pas la moindre idée, encore moins d’idées fixes. – 8. Parfois elles n’attendent rien dans la salle d’attente, elles sont simplement là. Surpris en plein vol. – 9. Les éponges y font bon ménage. Complète sans rien ajouter. Il n’a plus assez de dents pour mâcher ses mots. – 10. Enveloppe sans timbre. D’autant plus facile à découvrir qu’il est le seul immobile du crime. – 11. Moteur qui produit des bananes à plein régime. La moitié d’un âne, et même un peu plus. – 12. Il a d’autant plus besoin de gardes du corps que son esprit se dédouble à son insu.

28 mai 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, L’enfer des bibliothèques

Depuis longtemps Sade, adopté comme le Vieux par Maupassant, pendant de Rousseau dans la généalogie d’André Breton, apprivoisé en bloc d’abyme poétiquement correct par Annie Lebrun, a cessé de remplir son office d’épouvantail à moinillons. « Attaquer le soleil » ? Au mieux, retarder d’un micron le big crunch dans notre banlieue stellaire.

Il a ses dévots qui ont achevé de le tirer d’enfer, Maurice Heine son premier éditeur moderne, Gilbert Lely surtout, auteur d’une monumentale Vie de Sade, mais d’un lyrisme parfois désuet (« le chant zénithal de Sade » ou « La Coste, ô naissance, ô ruines ! poussières qui m’avez fait prince. Dans la vallée du Calavon tous les amandiers sont en fleurs. Vous êtes là, Sade. Je sens s’infléchir contre ma bouche les rais de votre invisible sourire », Ma civilisation, 1961). Il a ses séides médiocres tel Hugues Rebell (Le fouet à Londres, 1905), son cuistre nomenclateur (Krafft-Ebing), un pertinent lecteur célèbre, Roland Barthes relevant sa parenté avec Proust, de composition rhapsodique plutôt que suivie, et sa délicatesse toujours pensée et transgressive ; un autre disert, discursif, asséché par la prise de distance obligée, Maurice Blanchot lisant La nouvelle Justine comme le scandale absolu alors que cette dernière mouture, systématique, excessive, ne communique pas l’émotion des simples infortunes de la vertu ni surtout de Justine ou les malheurs de la vertu, la version centrale, plusieurs fois rééditée du vivant de l’auteur ; le « son » d’une cloche, celle de l’église de « Sainte-Marie-des-bois » où l’héroïne sera prise au piège de sa piété, résonne davantage en moi que les « mugissements » d’une voix de victime déformée par un casque.

(Qu’Agnès Rouzier, de lyrisme exact, au plus près de « regarder le soleil ou la tache aveugle », qui a réinventé en genre le « nul part », d’écriture chauffée à blanc comme on tire à blanc à ballets rouges, ait pu se méconnaître jusqu’à envier la continuité de Barthes et Blanchot.)

Deux siècles ont passé. Désormais jubilatoire, brandes en feu et flammes, Sade est perçu tout en re dont danse, bien ivre sur l’escarpement de langue. Celle du siècle des Lumières qui culmine en lui rassure – déliée, alerte, gargantuesque en érotisme. De donjon en bastille une œuvre accomplie la tête contre les murs et le vit à la main, lais vite à l’âme, l’évite-alarme pour l’insatiable libertin, n’effraie plus et son idiome occulte  ce qu’en son temps elle eut de tragique, de sulfureux. « Ce n’est pas ma façon de penser qui fait mon malheur, écrit-il de prison à sa femme, c’est celle des autres. »

Vivre à hauteur de pensée, dit Nietzsche. Ou penser en descente de vivre ? En vrille ascensionnelle de désir transmué en art obsidional ?

Comme tout grand poète ou presque, Sade est inégal. La charge érotique et langagière des cent vingt journées de Sodome, de Justine ou les malheurs de la vertu, de l’Histoire de Juliette, sa sœur ou les prospérités du vice, ne se retrouve nulle part ailleurs dans son œuvre pourtant considérable. Rimbaud retour d’Abyssinie s’installe en homme de lettres, romancier, nouvelliste. Au début d’Aline et Valcour, un roman par ailleurs insipide, et dans maintes nouvelles des Crimes de l’amour ou esquisses des Historiettes, contes et fabliaux, l’autofiction fleurit avec une fraîcheur aussi naturelle que frelatée de nos jours, et en plusieurs versions l’on retrouve les aventures embellies d’un gentilhomme de bonne famille aux prises avec les parvenus fanatiques de la noblesse de robe. Quelques nouvelles font exception, surtout Augustine de Villeblanche (figurant on ne sait pourquoi dans les Historiettes) où impertinent d’un sexe en trompe-l’œil, pour une double séduction paradoxale Sade préfigure Wilde, et Eugénie de Franval dont l’héroïne éponyme, éduquée à dessein, est l’objet d’un amour plus total qu’incestueux où s’exprime toute la délicatesse relevée par Barthes.

Théâtre de la cruauté, impossible si les victimes ne tiennent pas leur rôle de composition en gémissant au moment opportun. Dans les prospérités du vice Juliette monte un couvent dans son parc pour que son amant le ministre Saint-Fond et son ami aient le plaisir de le dévaster, y loge une famille qu’il a déjà persécutée pour de lubriques retrouvailles.

La couleur, la charge. Ce mauve, ce trébuchement de Thelonious Monk. Ce susurrement à pointes de feu de Miles Davis. Le fer rouge imprimant sur l’épaule de Justine une fleur de lys est celui même à mille rebours et retours qui inscrit les lettres de feu de grâce perverse qu’exhale l’embastillé.

Sade l’homme pivot, dont les origines remontent aux croisades et à Laure chantée par Pétrarque, membre de la Section des Piques aux côtés de Robespierre (« Français, encore un effort si vous voulez être républicains ») ; son œuvre cardinale secouant l’aigrette tous azimuts, poussant ses antennes par delà Nietzsche, la psychanalyse et le surréalisme.

Tous à poil, dit-il, qui ne comprendrait rien au Japon.

Dans l’enfer des bibliothèques, un autre lui a succédé. La nouvelle ère glaciaire qui l’épargne et néglige les dits « scandales littéraires », telle Histoire à l’O de rose, telle lettre ouverte au colin froid, fusées d’artifice mouillées, qui préserve Céline et autres collabos de plume, y a précipité son descendant de moindre envergure, encore plus poète que lui, Tony Duvert.

Entretemps Alain Robbe-Grillet multiplie exhaustivement ses descriptions de minutie obsessionnelle avant d’abandonner le Nouveau Roman à son mauvais sort pour le cinéma, où il exerce plus efficacement sa filiation sadienne. Dès Portrait d’homme couteau (1969), Tony Duvert  fissure cet univers implacable sous la poussée d’un désir de l’enfant qui répare l’enfant soi. Alternés, indissociablement fusionnels imparfait et présent toujours indicatifs, première et troisième personne, troisième et tierce d’un singulier singulier vitrifient au scalpel, délassent en poésie la prose la plus sèche. Le descriptif sans mode d’emploi déploie un mode d’envoi. Cette liberté a un prix : le récit est le meurtre, tout en reprises et variations, d’un garçonnet de dix ans attiré dans une vaste maison isolée, parfois en ruines, qui rédime la blessure de l’enfant soi dont barrant le ventre est tapie l’inamovible cicatrice dès les premiers paragraphes – bientôt tourne en quelques laisses contemporaines sans autre ponctuation que de blancs. La violence sourd, n’éclate pas, le descriptif clinique s’embue : « Un courant d’air passe sur son corps ; la peau frissonnante se granule puis s’apaise » ; « Je me suis penché, mes mains fouillent sous les chiffons souillés de crasse qui me cachent sa peau, son ventre, ses cuisses blanches. Je ne veux pas l’apprivoiser, mais lui faire mal » ; « Une image belle comme une vie à refaire passe dans la rue. »

Dans Paysage de fantaisie (1973), une loupe concentre ses rayons sur « le dessous du gland l’échancrure en fer de lance que le frein partage filet mince étiré par les vagues de peau qu’il retient et qui roulent sous les deux volutes de ce cœur à l’envers ». Indiqué comme roman, le livre est un pur poème où la pornographie enfantine, fixée à un âge que l’auteur n’a pas quitté, parle avec la musicalité de comptines d’Arrabal la langue que nous avons perdue à tout jamais, échouée sur la grève où s’entrecroisent guerre des boutons et retour à Roissy : « ils me tuent vraiment et je ne verrai jamais les poils de zizi que j’aurais eu sauf au paradis si ça y pousse » ; « il a des bras pleins de biceps il les arrondit un peu à la costaud » ; « il se tripote avec nous et sa mère crème fouettée monte entre ses cuisses ». Sur fond d’un pensionnat de prostitution garçonnière, deux voix principales alternent, de vieillard et de garçonnet, également torturés, récits frappés à la demi-volée de l’entre-deux songes. D’enfant qui « usine contre [des murs] d’urine », les « yeux de menthe gris ». Par antiphrase enfants tortionnaires, vieillards victimes dont le vice versicolore vers ça rampa.

Las, Tony Duvert (1945 – 2008) ne s’est pas contenté d’être ce prosateur poète parmi les plus grands, il lui manquait d’être reconnu comme moraliste – d’un moralisme à rebours dénonçant « l’ordre hétérosexuel […] un système de mÅ“urs fondé sur l’exclusion de presque tout plaisir amoureux et sur l’instauration d’inégalités, de falsifications, de mutilations corporelles et mentales chez les hommes, les femmes, les enfants » (Journal d’un innocent, 1976). À prétendre nous normaliser se dénonçant comme pathologique, sombré dans le militantisme pédo-pornographique, il est mort complètement délaissé depuis longtemps.      

26 mai 2020

[Texte] Raphaëlle Muller, ri7

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 20:03

En droite ligne de Bruno Fern et de la Revue* (Caen), adepte de la poésie à contraintes, Raphaëlle Muller propose « Ri7 », composé de 17 strophes aux vers décroissants en heptasyllabes, dont le dernier vers renvoie à la première strophe (la touche 7 du clavier atteignant le début d’un document) : nul formalisme ici, puisqu’il s’agit de dénoncer l’enfermement de l’humain dans son environnement informatique.

 

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installez-vous Macintosh

vous vous sentez puissant for

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phique à vos marques en ligne

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plus de 18 ans jurez

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page le 12 janvier

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en promo ce Black Friday

 

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24 mai 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK (5)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 9:30

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le quatrième texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

Les mollusques copulent les champignons, toutes les doses T.V. inoculées, placenta optique en flagelles coagulant les moumoutes, drain planté dans l’œsophage, crotales entortillés, ballonnement, réplication, les virus se combinant avec les bactéries, ils mutent en se croisant dans les flaques contaminées, insertion des greffes virus-bactérie, les hybridités se propagent provoquant des excroissances, ça ondule les caillots, poème lu à voix haute, ganglions psychédéliques roses, turbines aphteuses introduites dans les cadavres de varans, carcasses bourrées, l’épidémie segmente une langue synthétique, fioul ras l’casque, envahissement obsédant des croix, signaux éclatés en incruste avec les bêtes dans la bouche, porcherie industrielle, l’oralité des signes fracasse le schéma, la géométrie bande, partouze biologique du camembert dans les lambeaux du réel, les nymphes dévorant les acariens propageant des mutations folles improbables, tiques hybrides mixées aux acariens dégénérés, vampirisme et cannibalisme interactifs, collage du flux ésotérique des truies-truites, la colonisation menaçante se disperse dans les batteries, chimères évidentes du vivant, développement inflammatoire des glandes métisses invasives, dessins-griffes-prothèses, frelons-travellos, contagion anarchique… /Joël Hubaut, 1976/

« Portrait insectoïde » sur fond de peinture épidémik.
Volcan-Ville (Joël Hubaut, 1974)

21 mai 2020

[Création] Tristan Felix, Le mâle dit de fine amor (ou de l’accord inclusif) et Chimères

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 11:55

Tristan Felix, la championne du clownesque et du carnavalesque, était mon invitée avec Daniel Cabanis à la soirée « Poésie et humour » prévue le 22 avril dernier à la Maison de la poésie Paris (soirée organisée par REMUE.NET) – mais une figure de l’innommable appelée Covid-19 nous en a privé en ce printemps 2020 (espérons qu’elle puisse être reportée en un temps meilleur). En attendant, lisons avec délectation le savoureux texte qui a d’abord paru dans le n° 9 de la revue Les Cahiers de Tinbad, en regard de six des douze dessins intitulés Chimères (inédits).

 

Nous avons eu la bonne fortune de descendre d’un toboggan en pente raide d’une mère qui nous inculqua – peu après la tétée, disons lorsque nous pûmes tenir une conversation relative aux Choco BN ou aux bastons de la cour de récré (appréciez l’ellipse temporelle) – la notion, l’idée des plus vague à l’âme, la pensée immense, l’intuition irrévocable et infinie d’AMBIGUÏTÉ.

Le mot lui-même chante (et Lacan ne fut pas notre maître – les enfants des grottes jouaient très jadis – c’est avéré – sur les sons avec des bouts de squelette d’aurochs qu’entrechoquaient leurs dents et inventaient leurs premiers calligrammes en forme de circonvolutions inconscientes – car sachez bien que notre cervelle n’est autre que le calligramme de sa propre pensée en gésine, voire son monocondyle : sa signature labyrinthique), oui, ce mot d’ambiguïté, il chante son amibe sa biguine son abîme sa gaité son bambin de Guinée son Bambi son anguille bougonne ses gouttes de buée sa bite en gambade (ah, nous y voilà, patience !) son agape bigote son lambi gay de Bali son big bang d’été sa bogue entée de gui sa languide beauté qui lambine – il ambigue pour tout dire, ce mot. Il bigle. Son tête à queue fait qu’il tétaque en zone terraquée, tête la première mais avec réception fessière, comme une naissance avec salto arrière.

Ainsi fûmes-nous d’emblée initiéES – oui, nous sommes un brin, voire une touffe, polyphrènes – aux arcanes du vivant sans frontières et dans le même temps méfiantes de tout embrigadement genré ou dégenré. Le genré nous dérange mais le dégenré – cet autre genre – nous dégénère nous liquéfie nous liquide nous accable avec sa cohorte de particularismes dont la tonitruance identitaire CERTES s’élève à juste titre contre la main basse faite par le masculin – y compris celui manifeste chez certaines maîtresses-femmes thatchériennes aung san suu kyiennes et tueuses – sur ses proies, les cloîtrant du même coup dans une impuissance tragique (tout en proclamant parfois leur supériorité – ah, ce trou, impossible à combler ! cette tombe vaginale – Un enfer !!!), MAIS présente le danger d’une démultiplication des identités sociales favorisant non une variété (celle du vairon, du maquereau irisé, des yeux bicolores du chien…) mais peut-être bien une désolidarisation du vivant, rompant avec son merveilleux continuum. Il semble en effet qu’il y ait confusion entre égalité et décomposition sociale en particules hétérogènes crispées, avec parfois germe de haine – sur leur nationalisme personnel. Nous débordons hélas de notre facétieux sujet, comme toujours – polyphrénie oblige ! – et tendons à tout mêler, mais ya pas que nous : relisons Virginia Woolf et son Une chambre à soi. Toute pensée qui ne recopie pas erre et se marche dessus parce qu’elle se cherche pour de vrai. C’est sa poésie plus que sa vérité. Revenons donc et néanmoins à nos vairons.

Notre mère, en cela d’une confondante rigueur, enrichissait l’idée d’ambiguïté de celle de POINT DE VUE. Ainsi telle mouche était ambiguë non tant parce qu’elle était bisexuelle ou homo ou portait un soutien-gorge et un slip kangourou mais parce que tout dépendait du point de vue que l’on portait sur elle. La lumière du matin ou celle du soir projetait sur elle un accord différent dont la subtilité troublait. Me plaignais-je d’avoir été malmenée à l’école qu’elle m’apprenait à répondre à l’agresseuse : C’est une question de point de vue, phrase à laquelle je n’ai pas souvenance d’y avoir entendu goutte mais dont je sentais fièrement autant qu’intimement qu’elle était chargée d’une force protectrice car déstabilisante, comme une armure d’Achille. De fait, l’ennemie, interloquée par la formule de sorcière, demeurait pétrifiée quelque instant puis repartait sauter à la corde avec furie ou s’emmêler les pattes marbrées dans son jeu à l’élastique. De l’autre côté du mur, les garçons nous catapultaient des balles avec des mots d’amour. (L’année suivante, tout serait mixé et ils pourraient se mêler à nos bastons.) Tel chanteur, mais pas seulement Mick Jagger, tel enfant, tel accent étaient ambigus parce qu’ils ne se réduisaient pas à leur existence ontologique, à leur en soi, mais, grillant les feux rouges de la mort, vivaient en se multipliant – merci Baudelaire, charogne, va ! – se déclinaient en autant de versions et de visions qu’il pouvait exister d’interprètes ; car le réel est une partition sans mesure, façon Eric Satie, démesurée par l’innocence, l’innocuité et la virginité de la perception. Dès lors, le monde nous apparut dans son invention infinie, sa moirure perpétuelle, sa métamorphose constitutive. Et lorsque la bouche souriante et dentue – ourlée d’une vive moustache blanche – de M. Richard, notre professeur de sciences naturelles au collège, nous apprit que si la norme humaine laissait vivre et se multiplier les « monstres », alors la normalité deviendrait monstrueuse, nous reconnûmes le Chat de Cheshire, rompîmes joyeusement avec la limite et embrassâmes l’intuition du spectre du vivant, en une suite d’accords chromatiques qui ignorait encore tout des glissendi et démultiplications de tons dans la musique orientale. Ce qui, aujourd’hui, nous permet d’opérer un tuilage, certes périlleux… avec la suite.

Voici. Toute langue porte les stigmates d’une histoire ininterrompue de soumissions, de massacres et d’ostracismes. Néanmoins, il ne nous semble guère judicieux d’introduire de force ces nouveaux accords à la mode, dits inclusifs. Tout d’abord, et c’est extraordinaire, la langue semble avoir fourché puisque l’accord inclusif met en évidence comme jamais la préséance du masculin. Voyez : les ami.e.s. Le féminin se retrouve comme par extraordinaire à la remorque du masculin, comme si la défense du féminin passait par sa défense… Par quel paradoxe suicidaire, par quelle inadvertance auto-flagellante la restauration du féminin – oui, il exista par exemple bel et bien des trobairitz, ces grandes poétesses du Moyen-Âge plongées tête la première dans l’oubli – peut-elle visuellement à ce point réclamer à son insu la préséance du masculin ? Serait-ce une soumission inconsciente pour payer d’avoir voulu exister davantage ? Comme si la masculinité revenait toujours comme un boumerang. Au risque de recevoir une avalanche de détritus, nous nous risquons à nous demander si ce n’est pas l’homme en la femme qui tend sa protubérance dans cet accord inclusif, que nous aurions tendance à qualifier d’exclusif (aï ! aïe aïe ! ne jetez plus rien !). Tant de crispation grammaticale ne paraît pas très sain, encore moins efficace.

En outre, la complication roncière sur le clavier et l’empêtrement de la lecture friseraient le ridicule s’ils n’étaient insupportables. Nous redoutons les arguments de l’Académie française massivement masculine et passéiste. En revanche, il faut absolument supprimer de la grammaire l’injonction du masculin qui l’emporte et réinvestir la notion de masculin de sa composante féminine organique. Rappeler que le garçon a des tétons et la fille un zizitoris est autrement plus langu qu’un pseudo accord inclusif autoritaire susceptible de provoquer des occlusions intestines.

  Pourquoi ne pas dire femmage au lieu d’hommage ? Pitié ! Parce qu’en hommage ne s’entend, de fait, plus le mot « homme » et qu’en femmage ne s’entend que le mot « femme » – à moins d’attendre quelques siècles. Pourquoi ne pas dire « le lune » puisque masculine en allemand ? Artémis était-elle gay ou lesbienne ? Ouh la la, je vais me faire démolir la bille par quelque association protectrice des femmes – et pourquoi pas des « femelles » ? ah, ça ! Pourquoi, par ce rejet du mot « femelles », mépriser les animaux et se soumettre à la hiérarchie monothéiste des cinq règnes, hein ? Etant nous-mêmes animales puisqu’issues d’une souche humaine, nous nous ébrouons, scandalisées. En revanche, féminiser tout ce qui peut l’être sans risque de confusion régressive est salutaire : chef/chève, par exemple. Le poète Ivar Ch’Vavar propose de tout féminiser, façon insolente et facétieuse de rétablir l’équilibre. Nous proposerions, nous, de laisser faire la langue, apte aux baisers les plus inventifs.

Il faudrait, pour rendre justice aux minorités opprimées, exterminer une pelletée d’insultes ou de jurons genrées : con connard connasse bite enculé résidu de fausse couche – branleur-branleuse ? – putain fils de pute poufiasse thon… (ah, Gilles de la Tourette, quand tu nous tiens !) et autres noms d’oiselles. Le terme d’opprimés, exclut-il les femmes ? Il ne nous semble pas. Puisqu’il faudrait que l’histoire répare ou paie ses injustices, détruisons cathédrales et mosquées, temples incas et pyramides, trottoirs français, ports, routes, ponts, barrages… parce qu’ils furent édifiés par des esclaves, des bagnards ou un prolétariat exsangue et que leurs descendants ont peu de chance d’en profiter. Et puis – si si, il y a un rapport – l’on pourrait réinjecter leur étymologie dans tous les mots du lexique de façon à réparer l’oubli par dégénérescence de leur origine. Proposons de reparler une langue pure d’origine, le Babil, par exemple, débarrassé de son histoire. J’ai ouï clamer par certains indigènes de la république que le port du voile est un gage libérateur de loyauté envers les hommes. Autrement dit, je m’efface pour m’affirmer… et je pose un point à la forme masculine pour m’affirmer comme son suffixe qui suffit ou sa désinence qui lésine.

Nous qui vous écrivons, baignons tellement dans le liquide amniotique de l’ambiguïté et du point de vue fertilisant que nous ne comprenons pas bien cette pratique hoquetante et trébuchante de l’accord inclusif ponctué de désinences qui battent de l’aile. Il y a eu maladresse grammaticale, pour le moins. Nous nous réjouissons en tout cas des tâtonnements et ambiguïtés des décisions grammaticales qui nous ramènent – pour une sans doute courte récréation – à l’époque où la langue, non fixée par l’imposition du francilien et la grammaire de Port-Royal, jubilait de sa variété. Au choix, mesdames et messieurs ! : auteure, auteuse, autrice, auteuresse, écrivaine, écriveuse, écriveresse. Nous en reviendrions aux vrais synonymes avec leurs seules variantes musicales. Vivent la métamorphose, l’hybridation et le mouvement plus que la catégorisation !

Pour le plaisir et le loisir d’une improvisation dégénérée, et pour vous distraire des errances qui précèdent, voici trois humbles neuvains, ici petits poèmes en prose sortis d’une léproserie mais en vers libres, façon fatrasie, d’une trobairitz dionysienne aux hétéronymes féminins, masculins et animaliers (ce genre, trop souvent conspué), spécialisée dans la neuvaine :

Le mâle dit de fine amor

 

Rondelette, l’astre à couvre-chève nueuse,
montait dans l’angle morte d’une nuite.
Hibouses et chaufs-rats se délectaient
de vermissottes et mulottes qu’on eût dites
vifs encore dans l’estomaque
tant ils tortillaient de l’arrière-traîne.
Dans la canivelle qui fendait le ruel
d’une hamelle possédant sept feux
coulait un filet d’or qu’urinait Artémis.

Halt, belleau sous ton roux velours d’ours,
viens-t-en conter fleuret à mon cœur seulette.
Bataille à mots savantes et me dis
si tu vaux à besogner le maujoint
d’une farfade en flamecs d’enfer.
Mon lune a la pelle doux comme pec
Mes tétonnes bondissent en caval.
Hommage aux bosses de la chattemeau
à ses mameaux plus laiteux que des huîtres !

Lors l’ouit le belleau, à la darde hirsut
son carcassier point, tout embrasé, tout fol
enceint de fleurs, de loutres et lézardes.
En trois spasmes écarlats il accouche l’offrande
à son moitié qui branle bas de la corpule.
Vois, Dam, nos marmottes soufrées qui piaillent
je les conçus par seul penser d’amour
Qu’il tètent à gaga ta chair tant ostréeuse !
Notre ostrogueuse, strupéfiée, scella son coquil.

Et s’occit

19 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Pierre Gauyat, Amila le passeur (Jean Meckert / Jean Amila)

Jean Meckert a mené une double carrière littéraire, l’une sous son véritable patronyme dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, qui ne lui a pas permis de connaître la notoriété, et une autre sous le pseudonyme de John, puis Jean, Amila, toujours chez Gallimard, mais au sous-sol, là où se trouvent les bureaux de la Série noire.

La carrière de Jean Meckert a commencé sous des auspices atypiques. Né en novembre 1910 dans un milieu ouvrier parisien, il commence à travailler à treize ans, le certificat d’étude à peine en poche. Nous sommes au début des années vingt et la vie d’un jeune apprenti n’est pas facile, il trouve du travail dans différentes entreprises de son quartier de Belleville, à Paris. La crise de 1929 n’arrange pas sa situation sociale et il exerce toutes sortes de métiers pour survivre. On retrouvera la trace de cette vie précaire dans ses romans comme La Lucarne, paru en 1945, ou dans le recueil de nouvelles Abîme et autres contes inédits, écrites dans les années trente mais éditées seulement en 2012, chez Joseph K.

En 1939, il est appelé à rejoindre son régiment sur la ligne Maginot, en Lorraine. Au printemps 1940, la débâcle des armées françaises le conduit jusqu’en Suisse où il est interné jusqu’en 1941. Rentré à Paris, il trouve un emploi à l’état civil de la mairie du XXème arrondissement ; peu satisfait de sa condition, il envoie le manuscrit d’un roman à Gallimard. Ce texte, Les Coups, raconte la relation tumultueuse entre une secrétaire, dont la famille se pique de culture bourgeoise, et un jeune ouvrier. Ce roman enthousiasme Raymond Queneau qui décide de l’éditer. André Gide lui consacre l’une de ses chroniques dans le Figaro. La carrière littéraire de Jean Meckert est lancée. Ce roman est disponible en Folio depuis 2002.

Malheureusement pour lui, ses romans suivants, L’Homme au marteau, La Lucarne, Nous avons les mains rouges ou La Ville de plomb, malgré leurs qualités, ne suscitent pas le même engouement et, au début des années cinquante, sa carrière paraît compromise. C’est alors que Marcel Duhamel, qui a fondé en 1945 la Série noire qu’il dirige, lui propose de rejoindre la collection. Mais il y a un problème, la Série noire ne publie que des auteurs anglo-saxons. Qu’à cela ne tienne, il adopte un pseudonyme à consonance américaine, John Amila. Y’a pas de bon Dieu ! paraît sous ce pseudonyme en mars 1950, mais Jean Meckert refuse de céder tout à fait la place et il est crédité sur la couverture au titre d’adaptateur. Le roman se déroule aux États-Unis dans une petite communauté villageoise aux prises avec un consortium qui veut noyer sa vallée pour construire un barrage hydro-électrique. Cette histoire américanisée reste très française car il s’agit de la lutte des habitants de Tignes qui refusent l’ennoiement de leur village au début des années cinquante. Amila n’est d’ailleurs pas le premier Français dans la Série noire : dès 1948, Serge Arcouët a fait paraître La Mort et l’Ange sous le pseudonyme de Terry Stewart.

Dès 1953, avec Motus !, il revient en France, sur les bords de la Seine, dans une histoire un peu embrouillée sur fond de luttes syndicales. Il garde son pseudonyme américain à la Série noire jusqu’à son dernier roman en 1986, même lorsque la supercherie est éventée, mais il reprend son prénom français, Jean, avec Les Loups dans la bergerie, en 1959.

Jean Amila accompagne l’histoire du roman policier français des années cinquante aux années quatre-vingt car s’il n’a pas l’influence d’un Manchette ou d’un Daeninckx, qui ont marqué leur époque et les auteurs de polar qui les ont suivis, il est une référence pour de nombreux écrivains contemporains, dont, justement, Didier Daeninckx qui ne manque jamais de lui rendre hommage.

Il n’hésite pas à accompagner les modes du polar comme lorsque les goûts du public se portent, à la suite du succès des romans d’Albert Simonin, sur les histoires de truands. Cependant, il ne saurait être question pour lui de suivre une mode sans tenter de la sublimer. C’est ce qu’il fait avec La Bonne Tisane et Sans attendre Godot. Dans le premier titre, les véritables héros du roman ne sont pas les truands mais les élèves infirmières qui prennent leur première garde à l’hôpital. Dans le roman suivant, on retrouve les personnages survivants du précédent ; cette fois c’est un modeste postier qui part en guerre contre les propriétaires d’un magasin dans lequel sa femme a péri lors d’un incendie, qu’il soupçonne d’être criminel, pour toucher la prime d’assurance. Contrairement aux romans de Simonin ou d’Auguste le Breton, si ses personnages ne s’expriment pas comme des académiciens, ils n’utilisent pas l’argot qui est un peu la marque de fabrique de ces deux auteurs.

On croisera d’autres truands au fil de ses œuvres, ces personnages sont devenus des figures emblématiques du roman policier mais chez Amila, ils sont toujours placés au second plan, ils ne sont jamais les héros de ses romans, comme dans Langes radieux ou Les Loups dans la bergerie où il brosse de puissants portraits de personnages féminins.

Au début des années 1970, Jean Amila développe une sorte de phobie pour les services secrets et consacre une série de romans à démontrer leur dangerosité. Il commence en 1969 avec Les Fous de Hong-Kong qui se déroule dans la colonie britannique sur fond de rivalité entre les services de l’Ouest et les Chinois. En 1970, il propose Le Grillon enragé qui se déroule en partie lors des événements de Mai 68 en France et durant l’été suivant en Sardaigne. Là encore l’histoire est passablement embrouillée et peut se résumer à une charge contre les Services de renseignement.

En 1972 et 1973, il fait paraître une série de trois romans qui mettent en scène un policier hippy directement issu du mouvement de Mai 68, Édouard Magne, dit Géronimo, en raison de ses cheveux longs et de son bandeau indien. La Nef des dingues, est encore une histoire passablement obscure dans laquelle les barbouzes tiennent le mauvais rôle. Plus intéressant, Contest-flic aborde une affaire qui fit couler beaucoup d’encre dans les années cinquante en France, l’affaire Dominici, du nom du patriarche de la Grand-Terre accusé d’avoir assassiné les trois membres d’une famille de paisibles vacanciers britanniques, dont une fillette de 9 ans. Cette affaire suscita une profonde émotion dans la région de Manosque et dans le reste du pays. D’ailleurs, Jean Meckert écrivit un livre sur ce sujet en 1954 à la demande de Gallimard, La Tragédie de Lurs. À l’époque, il concluait prudemment au doute sur la culpabilité de Gaston Dominici, à rebours de la presse, quasi unanime à condamner le vieux Dominici. Dans le roman policier, il adapte les faits à son nouveau combat contre les services secrets.

On retrouve Géronimo dans Terminus Iéna qui est lui aussi un roman d’espionnage car il est chargé d’enquêter sur le meurtre d’un comédien devant jouer le rôle de Chargeboeuf dans l’adaptation, en co-production entre la France et l’Allemagne de l’Est, d’Une ténébreuse affaire, d’après l’œuvre d’Honoré de Balzac. Il finit sa charge contre les services secrets avec À qui ai-je l’honneur ?

Cette série de romans a été publiée dans la Série noire entre 1969 et 1974, après cinq années de silence littéraire en grande partie consacrées à des activités cinématographiques. C’est comme cela qu’il écrit La Vierge et le Taureau qui se déroule à Tahiti et dans lequel il dénonce les essais nucléaires français dans le Pacifique, qui sera publié aux Presses de la Cité en 1971, sous son véritable patronyme. La légende veut que ce roman ait valu à Jean Meckert une correction en règle qui provoqua 15 jours de coma, une amnésie partielle et de fréquentes crises d’épilepsie. S’il est douteux qu’il ait été agressé à cause d’un roman paru trois ans plus tôt, il a pu être victime d’un avertissement trop appuyé ou d’une banale agression. Il a fait le récit de sa lente convalescence dans Comme un écho errant, roman refusé par Gallimard en 1986 et publié, 17 ans après sa mort, par Joseph K, en 2012.

En 1981, sept ans après sa dernière publication, il fait paraître à la Série noire Le Pigeon du faubourg, un roman dans lequel il renoue avec un de ses thèmes favoris, les couples mal assortis. Durant cette période, qui correspond au septennat de Giscard – sans que l’on puisse déceler une relation de cause à effet… –, une nouvelle génération d’auteurs de polar est apparue ou s’est affirmée, le néo-polar. Parmi eux, on peut citer Manchette, ADG, Vautrin, Fajardie, Daeninckx, et, un peu plus tard, Jonquet, Pouy ou Raynal. Entre autres.

Amila, qui leur a largement ouvert la voie dès les années cinquante, pourrait passer pour un auteur un peu dépassé. C’est bien mal connaître le vieil anar, qui réplique avec un superbe polar, Le Boucher des Hurlus, qui nous plonge dans l’après Première Guerre mondiale, en pleine épidémie de grippe espagnole. Michou, comme des millions d’enfants, a perdu son père pendant la guerre. Mais le sien n’est pas tombé au champ « d’honneur », il a été fusillé pour l’exemple. Le voisinage harcèle la malheureuse veuve qui finit par craquer et doit être internée en raison de son état de santé. Le petit Michou est placé dans une institution religieuse dont il s’échappe pour se venger du général qui a plongé sa famille dans l’affliction. Là encore, Jean Meckert fait appel à ses souvenirs personnels, lui qui s’est retrouvé à 8 ans dans un orphelinat, privé de ses parents. Son père, ancien combattant, a préféré se faire démobiliser dans les foyers de sa marraine de guerre ; un choc de trop pour sa mère qui ne l’a pas supporté et a dû être admise dans une maison de repos. Son père n’a donc pas été fusillé comme l’auteur le laisse entendre après la parution du roman. Encore une légende qui a eu la vie dure. Mais, comme le dit John Ford dans son film L’Homme qui tua Liberty Valance, « Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. » Ça fait toujours un bon roman policier.

Jean Meckert tire sa révérence littéraire avec un dernier roman à la Série noire en 1986, Au balcon d’Hiroshima, dans lequel il dénonce le bombardement atomique du Japon, en 1945. Ce roman lui vaudra le seul prix littéraire de sa longue carrière, le prix Mystère de la critique, bien mérité.

S’il ne publie plus, bien malgré lui, il continue à écrire et à proposer des manuscrits à son éditeur qui les refuse. Comme un écho errant illustre son acharnement à rester un écrivain, ce à quoi il renonce quelques années avant sa mort seulement, lorsqu’il note dans son journal : « Il faut arrêter !!! Définitif. Poursuivre serait trop fatigant et stupide » (Temps noir, n°15, « Meckert/Amila, en blanc & noir », entretien avec Franck Lhomeau, juin 2012, p. 184). Nous sommes le 24 mars 1992, Jean Meckert a 81 ans. Sa disparition, survenue le 7 mars 1995 à Lorrez-Le Bocage en Seine-et-Marne, passe presque inaperçue à part un article d’Hervé Delouche dans l’Humanité du 14 mars 1995 et une notice tardive dans Le Monde libertaire. Fermez le ban.

Mais on n’en a jamais tout à fait fini avec Jean Meckert. Après une dizaine d’années de purgatoire littéraire – délai de rigueur –, en 2005, il revient d’entre les morts avec La Marche au canon, roman retrouvé sur un simple cahier d’écolier dans lequel il raconte la Drôle de guerre et la Débâcle de 1940. La parution de ce texte, sans doute écrit peu de temps après les évènements, provoque une série d’articles dans la presse qui relancent l’intérêt pour l’œuvre de Meckert. D’autres romans reparaissent chez Joëlle Losfeld comme Je suis un monstre, L’Homme au marteau ; son enquête sur l’affaire Dominici, La Tragédie de Lurs, ou les novelisations des films de Charles Spaak et André Cayatte, Nous sommes tous des assassins, consacré à la peine de mort, et Justice est faite, sur l’euthanasie. Quelques romans policiers, parus à la Série noire sous le pseudonyme de Jean Amila, sont réédités dans la collection Folio policier, comme La Lune d’Omaha, une vision décalée du Débarquement en Normandie, Le Boucher des Hurlus, longuement évoqué plus haut, ou Jusqu’à plus soif, jubilatoire farce « polardo-rurale ».

Après un long silence de plus de 10 ans, 2020 voit la reprise de la réédition, toujours chez Joëlle Losfeld, des œuvres signées Jean Meckert avec Nous avons les mains rouges (1947). Ce roman nous replonge dans les années d’après-guerre dans un groupe d’anciens résistants qui n’ont pas renoncé à leur combat pour la justice. Hélas pour eux, les temps ont bien changé et les héros d’hier sont devenus de vulgaires terroristes.

D’autres parutions sont annoncées pour les prochains mois et les prochaines années. Espérons que cette réédition soit complète avec La Ville de plomb, La Lucarne et La Vierge et le Taureau, qui permettrait d’offrir au lecteur l’accès à l’ensemble de l’œuvre de Jean Meckert dans une collection unique, sauf Les Coups, réédité dans la collection Folio.

17 mai 2020

[News] News du dimanche

Si l’on cherche coûte que coûte à faire les fonds de tiroir de l’espoir, à défaut de voir la fin du tunnel, au moins ceci : faute de livres nouveaux, certains chercheurs d’or sont allés naviguer de la belle aube au libre soir, ivres de pépites… D’où une belle activité numérique – qu’encouragent nos Libr-brèves… Qui précèdent les désormais fameux « Mots-croisés insolubles » de Marcel Navas…

Libr-brèves

â–º Dans la dernière livraison de son VITAL JOURNAL VIRAL (Déboîtements #9 : 10-16 mai 2020), la veille du déconfinement, Christophe Grossi constate un revirement des pratiques de lecture : « Je remarque que les lectrices et lecteurs de ce journal sont deux fois moins nombreux depuis deux semaines. Est-ce dû à la fin du confinement qui se précise ? Trop de propositions à lire ? Un ras-le-bol général ? Un manque d’intérêt soudain pour les écritures personnelles ? Envie de lire des textes qui seraient moins reliés à l’actualité ? Ou est-ce moins bien écrit ? Est-ce moins intéressant ? Comme la ville, vous ai-je soûlé.e.s ? Dans le même temps, de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux annoncent qu’elles arrêteront d’écrire, de publier et de partager à partir de ce soir. C’est dommage. Nous ne sommes qu’en liberté provisoire et surveillée. Et même si le pire n’est jamais certain, j’ai de bonnes raisons de penser que ce qui arrive ne sera pas toujours beau à vivre et qu’il serait bon de continuer à témoigner. »

 

â–º Sur YouTube mais surtout La Vie manifeste, signalons la série de Philippe Maurel, « RUN RUN RUN » : pour l’instant, la saison 1 compte 6 épisodes, dont le 3e « Contrôle des flux » (« Survivre, c’est discriminer… »).

 

â–º On découvrira le blog de Thomas Seto, en commençant par « Limite (2020) – Mr & Me Impérieux »

 

► Ne pas manquer la troisième partie du long et passionnant entretien de Laure Gauthier avec Guillaume Richez sur Les Imposteurs.

Installation sonore de T. Saraceno (décembre 2018)

 

â–º La réouverture des écoles vue par La Vie manifeste dans « Les Quatre Côtés d’un carré. Les jeux de l’empire » : Comment rendre bêtes les enfants en les faisant tourner en rond dans le pré carré de la République ? Une dizaine de minutes durant, la Parole-Cucul – chansons incluses – montre comment les enfants sont conditionnés au Nouvel Ordre hygiéniste qu’impose un Empire néo-libéral responsable de la mondialisation économico-sanitaire : « la réouverture des écoles à la Blanquer » tente la gageure d’opérer « l’introjection/gestion du flic par le corps professoral »…

 

Marcel Navas, Mots-croisés insolubles
Problème n° 5

Horizontalement

  1. Il ne tient pas en place et par conséquent il n’y est pour personne. – II. La même légende mais jamais sous les mêmes images. – III. Font des étincelles en versant de l’huile sur le feu sacré. Figure par laquelle sont rompues les amours platoniques. – IV. Ils travaillent dans des trous qui ne sont pas tous dans des trous. Feuilles volantes qui tombent à l’eau. – V. Tout simplement jaloux de lui-même. Dose de somnifère. Lui au moins il ne se cache pas derrière l’apparence. – VI. Voyage dans le temps. Tourne à vide. -VII. Il trompe la faim de la femme, et l’homme par la même occasion. Broie du noir avec du gris. – VIII. Tirent les ficelles et finissent par s’embrouiller dans les cordes. Bouquet fatal. – IX. En voilà des manières ! Pas le seul zouave qui travaille dans la presse, mais certainement le plus doux. – X. Ils visent à l’objectivité mais ne sauraient jamais l’atteindre. – XI. Pas moyen de lui en vendre treize à la douzaine. – XII. Il est du bois dont on fait les portemanteaux à défaut des flûtes. Il se prend pour un trait d’union et n’est qu’une pomme de discorde.

Verticalement

  1. Quand on s’y attache, il ne faut plus espérer s’en décoller. – 2. Une couverture sous laquelle on risque de perdre sa chemise de nuit. Chameaux ! – 3. D’un rien ils se font un monde où la vie est invivable. – 4. Petits porteurs de valises. Décore les pots de chambre et les assiettes à soupe. – 5. Au début il fait le service, après il dessert, et à la fin il ne sert plus à rien. Plaisir solitaire qu’on se donne en public. – 6. Un drôle de cas. Une drôle de tête. Ce n’est pas à eux qu’il faut faire l’aumône d’une plaisanterie. – 7. Quelles que soient les routes qu’elles empruntent, elles se laissent griser par la vitesse. – 8. On connaît son adresse mais pas son domicile. Elle est mise à toutes les sauces. Pont suspendu. – 9. Brune piquante dont les piquants se sont émoussés. Détective privé de travail. – 10. Il n’a vraiment aucune tenue ! Mélange d’états d’âme et de sons de cloches. – 11. Pas une grosse perte. Planche de salut qui peut être mortelle. – 12. Paradis du parfait petit conformiste. Déteint après un lavage de cerveau.

16 mai 2020

[Texte] Romain le GéoGrave, Métadiscours

Le métadiscours tourne en rond

tourne à vide discours autour du

discours autour du discours du

discours du discours tu dis

cours tu cours vautour tu di

stances à la course écouter la

radio méta-stase-langage des

bêtajournalistes qui discursent

avec les spéciatristes du dis

cours de communication dif

fusion broadcast lire la press’

que et s’équiper d’un ultra di

ctionnaire pour saisir le méta

lexique des sachants tout a

jouter des mots aux mots aux

mots des mets-ta conneries en

stand-by mettre au régime la

langue au régime de sensi

débilité au régime de tolérance

au régime de

séduction, manipulation

 

il est des temps où tout se confondre

le vert rouge orange des cartographies déraisonnables

il est des temps où tout se confondre

des protocoles aux tutos pour totos

il est des temps où tout se confondre

jours nuits infinitude confinée

il est des temps où tout se confondre

se laver à un mètre de distance dans son coude

respecter les mouchoirs jetables et tousser souvent

éternuer dans sa quarantaine signe de jeunesse

le geste de barrière est un bras d’honneur

 

la distanciation physique est minimale entre les goutelettes

les gestes barrières propagent la prévention

 

une seule solution…hydroalcoolo

protogogol sanitaire

13 mai 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK (4)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:11

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le troisième texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

Il faudra macérer la peinture jusqu’aux changements d’état. Alchimie des vapeurs indicibles dans les tas, la matière se transforme en souffle sans le vent, y’a pas de vent, c’est vivant fixe impassible, le mouvement savant est fixé dans son tremblement sans vent – Epidémie du souffle statique qui flotte en suspens pour se répandre au ralenti, peinture planante en volume, invasion de l’espace du souffle comme sculpture épidémik – Epidémie du tripotage visuel, épidémie du décollement, épidémie du vide pour remplir le réel de sa doublure démultipliée, expansion agitée inanimée, la peinture reproduite s’auto-reproduit pour se répandre en saturant, elle grossit pendant que la contamination muséale devient pandémique avec les spéculations, CKKE global, résistance, cris des tiques creusant la chair en éjaculant les bâtonnets contractils épidémiks – Epidémie infiltrée dans les câbles, rognant les fibres et les gaines, anus dilaté, épidémie obèse enchevêtrée dans les tumeurs qui convergent aux ramifications engendrant d’autres contagions plus extrêmes, invisibles, inimaginables, déconcertantes, démultipliant les tumeurs et les infections, épidémie épidermique à fleur de peau, poils hérissés dans les enceintes, peau tatouée, paupiettes maquillées, cyclone mental épileptique, rognures, haut parleurs de propagation artsecticide, diffusion-pollution-diffusion, tubes et tuba, la peinture se respire, active, contaminante jusqu’à l’étouffement, épidémie, épidémie, épidémie dans les slips ……… /Joël Hubaut, 1976/

« ATOME EPIDEMIK », acrylique sur toile, (130 x 97 cm). Série peinture cut-up grise, galerie noire Paris. (Une sérigraphie à été éditée par la revue L’Oeil Lisant (à côté de ce que vous êtes en train de lire) dans les ateliers de Michel Caza, Paris ) Joël Hubaut 1974.

11 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Robert Kurtz, L’industrie culturelle au XXIe siècle, par Ahmed Slama

Robert Kurz, L’Industrie culturelle au XXIème siècle, de l’actualité du concept d’Adorno et Horkheimer, traduit de l’allemand par Wolfgang Kukulies, éditions Crise et critique, février 2020, 140 pages, 9 €, ISBN : 978-2-490831-31-03-6.

  

L’industrie culturelle. Non pas antinomie, l’une prolongeant l’autre. Encore moins aporie, l’autre se fondant dans l’une. La culture comme contrôle, l’industrialisation de la culture comme massification et extension de ce contrôle. Prolongeant, actualisant en quelque sorte le chapitre que consacrèrent Adorno et Horkheimer à « L’industrie culturelle » [in La dialectique de la raison, 1944, 1974 pour la traduction française], Robert Kurz reprend ce concept négatif pour en examiner, en explorer les effets, aujourd’hui.

Tout au long de ces 12 chapitres courts et denses, Kurz passe au crible cette industrie culturelle, s’attardant sur les mutations technologiques de ces dernières décennies. La note que je livre ici est, je le dis rapidement contextualisée, j’illustre par des exemples « bien de chez nous ». L’un des rares avantages du capitalisme et de la globalisation est cette (re)production du même partout, facilitant l’analyse, c’est que seules quelques nuances ou particularismes s’ajoutent, se surajoutent et qui, paradoxalement, accroissent la sensation de reproduction du même.

Divertissement de masse et élitisme, même combat

 C’est une voie étroite et rigoureuse que trace Kurz, celle non pas de mettre dos à dos les tenants de la culture bourgeoise canonisée et ceux du du « pop » post-moderne, mais de montrer que tous deux participent du même effort, celui de la promotion de la culture, du contrôle dans et par la culture, tous deux relevant d’une critique « intracapitaliste ».

Quand les premiers mettent en cause l’industrie culturelle et nous parlent de défaite de la pensée, de baisse générale de niveau ou encore de culture du nivellement, c’est avant tout parce que les discours et les Å“uvres ne sont plus « l’apanage des couches supérieures et de leur prétendue « culture », mais parce que, dans l’ensemble, elle revêt un caractère de masse. »  Ainsi, ce n’est pas tant le formatage des Å“uvres dans et par le marché qui dérange, plutôt la démocratisation de l’art et son appropriation par le peuple. « On veut bien leur accorder quelque divertissement populaire (…), mais à condition que la grande culture élitiste garde son caractère de privilège et que l’on puisse rester entre-soi. » Les débats qu’ont déchaîné tour à tour le livre de poche (dans les années 60), puis le livre numérique donnent une idée précise du positionnement de la « critique culturelle conservatrice ». Le mépris qu’a pu susciter et que suscite encore internet – mépris désormais euphémisé par l’usage de l’expression devenue fourre-tout : « réseaux sociaux » – ; internet qui, un temps, a représenté la possibilité d’une remise en cause de la hiérarchie des valeurs, et qui permet encore de porter un discours critique (relativement) affranchi de toute verticalité. Et c’est bien cette horizontalité qui dérange, encore aujourd’hui et au plus haut point, les critiques réactionnaires.

De l’autre côté, nous retrouvons les thuriféraires « pop » post-modernes qui « s’extasient sur cette même massification industrielle susceptible, selon eux, d’être interprétée comme quelque part émancipatrice en soi. » Et pas de différence à leurs yeux entre des œuvres proprement populaires, créées dans et par les classes dominées, et les productions à destination du peuple ou la manière dont se le représente l’industrie culturelle ; une « conscience de masse formatée ». Ayant fait du « pop » leur objet d’étude, les post-modernes rechignent à scruter la logique marchande qui les sous-tend. On le sait bien, par le truchement [ترجمان – interprète] du marché, le lait n’est pas du lait, un masque (en tissu, FFP1 ou 2) n’est pas un masque ; toute chose n’est interprétée que comme abstraite grandeur de prix indexée sur le temps, les efforts et les coûts déployés pour la produire, sans oublier les effets d’offre et de demande. De la même manière les productions et les œuvres artistiques (qu’il s’agisse de livres ou de musique, etc.) ne valent que comme marchandises, leur « contenu spécifique demeure in-différent. » L’industrie culturelle n’ayant d’autres fins que de transformer l’art en simple objet de production pour le simple profit. Et c’est bien par cette logique de profit que l’industrie culturelle se présente comme « l’instrument le plus sensible de contrôle social. » [La dialectique de la raison, p.158], cette même logique de profit et de contrôle que rechignent à examiner les thuriféraires de la « pop » post-critiques. (Le pragmatisme américain saisi de « prurit de jugement » quand il juge le marketing et la société de contrôle).

Ainsi se construisent les fausses antinomies et leurs débats de façade, deux modes de penser se présentant comme contradictoires, mais qui, chacun à sa manière, évacuent la domination qu’exerce le capitalisme « sur les contenus et les formes de représentation des biens culturels ».

Pas de structures neutres

Toute production artistique, toute œuvre assujettie, régie par les lois du marché car considérée avant tout comme marchandise, n’ayant d’autre but que d’être non pas échangée, mais de participer à la circulation permanente et constante des marchandises – quel qu’en soit leur type étant entendu que le contenu propre de ces marchandises importe peu comme nous l’avons vu – qui, en se développant, en arrive à l’abstraction même, à savoir l’argent.

Les technologies développées dans le cadre de l’industrie culturelle ne sont bien évidemment pas neutres, nous l’avons vu avec Joachim Séné, et cela ne vaut pas seulement pour les usines, mais également pour l’art et les Å“uvres, celles-ci ne sont pas créées ex-nihilo, elles ne tombent pas du ciel, elles naissent dans le contexte d’une organisation sociale, la nôtre où domine le capitalisme, ce capitalisme qui modèle et violente les productions en les  adaptant à l’impératif de valorisation (circulation permanente des marchandises) et non à nos besoins. Ainsi dans le cadre de la création d’œuvres « ce n’est pas un (nouveau) contenu qui se cherche une technique adéquate ; au contraire, tout contenu est adapté à une technique profitable et la « créativité » se voit réduite précisément » à cette technique même.

Quant à internet, même si les réflexions de Robert Kurz sont le souvent fructueuses – quand il évoque par exemple la « gratuité chèrement payée » ou donne l’envers du décor de cette interactivité tant glorifiée, interactivité qui loin de libérer « les individus de contraintes sociales objectivées », au contraire les intériorise, faisant ainsi de chacun son « propre capitaliste », « chacun son propre travailleur » –, il oublie de signaler tout de même qu’internet, entendue non pas comme une structure neutre, permet tout de même de créer et de disposer de quelques espaces de (toute relative liberté), la manière dont internet a permis l’éclosion de mouvements populaires, ou encore dans le champ artistique l’espace de toute relative liberté que permet, qu’a permis le web. Autre point, mais bien évidemment aucun ouvrage ne peut être exhaustif, il aurait fallu, à mon sens, souligner justement la précarité, la lutte permanente contre l’industrie culturelle de celles et ceux qui la subissent de la manière la plus sensible à savoir les artistes – comédiens et comédiennes, écrivaines et écrivains –, les chercheuses et chercheurs, celles et ceux qui n’ont d’autres choix que de lutter dans les interstices de la domination hégémonique du capital.

8 mai 2020

[Texte] Daniel Cabanis, Essor de la fourmilière d’art (3/6)

Cette nouvelle série proposée par l’incorrigible Daniel Cabanis devait accompagner la soirée « Poésie et humour » le 22 avril dernier à la Maison de la poésie Paris (soirée organisée par REMUE.NET) – mais une figure de l’innommable appelée Covid-19 nous en a privé en ce printemps 2020 (espérons qu’elle puisse être reportée en un temps meilleur). [Lire/voir le deuxième volet de la série]

 

ESSOR DE LA FOURMILIÈRE D’ART
Exposé / 3

Avec l’autorisation de la galerie Browne & Khalassian (réf. : VNO93G).

Le désir est compliqué d’avoir chez soi une fourmilière d’art, par le fait qu’on n’y vit pas toujours seul. Il y a les autres, quand il y en a : conjoint, enfants en bas âge, ados dépressifs, chien, chat, perroquet, vieille mère à demeure, amis incrustés, etc. Cette complication peut aller jusqu’à l’empêchement. Dans les cas extrêmes, elle conduit au crime. Imposer à sa famille (même grandement logée) une soudaine cohabitation avec une colonie de fourmis ne va pas de soi ; cela crée une situation anxiogène : l’épouse menace divorce, la fille aînée fait sa phobie, le cadet une jaunisse, le clebs a la rage, et vieille-maman, elle aussi effarée, succombe à une apoplexie. Quel prix est-on prêt à payer pour que triomphe le primat de l’art sur le domestique ? Et a contrario pour qu’il ne triomphe pas ? Le mercredi suivant (suivant quoi, j’ai déjà OUBLIÉ), je reçois Mme Juliett Garty en consultation. Elle me déballe en vrac ses difficultés avec son mec (sic) qui depuis quelques temps, dit-elle, se pique d’art contemporain comme un con alors qu’il n’y connaît rien. Et vous ? je demande. Quoi moi ? Vous êtes connaisseuse ? Sûrement pas ! Alors, comment pouvez-vous en juger pour lui ? S’il avait étudié l’art, je le saurais. Il a étudié quoi ? Régis est joueur de poker professionnel ; il s’est fait laver la tête par un galeriste à mon avis homo qui lui a fourgué une fourmilière, faut voir à quel prix ! Une fourmilière, que voulez-vous dire ? D’art, la fourmilière, soi-disant ; en fait, une fourmilière vivante déposée au salon, qui grouille et envahit toute ma maison que j’en suis malade. Mme Garty, l’art n’a-t-il pas vocation à déranger l’ordre établi des choses ? Mais une fourmilière, c’est pas de l’art ! Et pourquoi pas ? Bref, Juliette reste enfermée dans ses préjugés petits-bourgeois. Elle se sent trahie. Je la sens prête à écorcher vif son mari amateur d’art.

 

6 mai 2020

[Chronique] Patrick Beurard-Valdoye, Fléau et Théâtre social

Il ne s’agit pas ici de mettre un signe égal entre le coronavirus et la peste, comme l’ont fait certains commentateurs. Il y a la différence considérable, que les phénomènes de peste au Moyen-âge, et certainement dans une large mesure en 1720, inexpliqués, dépassant l’entendement, relevaient de la « punition divine » Avec l’impuissance et la résignation – le fatum – qui s’en suivent, et la recherche d’un bouc émissaire.

Tel n’est pas le cas du virus atroce qui s’abat sur le monde, parce qu’identifié, classé, nommé, voire, semble-t-il, sous certaines conditions, repoussé par traitement médical. Certains pays comme l’Allemagne, l’Autriche ou l’Irlande – si l’on considère le nombre de morts, certes important – semblent être en mesure de contenir la démesure.

Contrairement aux pestes historiques dévastant tout, il apparaît de plus de plus clairement que le COVID 19 sévit massivement dans les pays où l’ensemble du système de santé est défaillant, ou très défaillant, parmi lesquels certains pays occidentaux. Ce propos est celui de Giovanni Maio, professeur d’éthique médicale et d’histoire de la médecine à l’Université de Freiburg (Arte Journal, 3 avril) :

Les politiques de santé qui ont été menées depuis vingt ans en Occident, sont responsables de la situation actuelle. Et nous en subissons les conséquences aujourd’hui. Nous avons laissé l’économie décider de tout dans notre système de santé. C’est comme ça que l’on en est arrivé à réduire des postes et fermer des lits. On a organisé de façon délibérée la pénurie du personnel. Ce virus est arrivé à un moment où les systèmes de santé des pays occidentaux étaient déjà malades.

L’analogie avec la peste paraît toutefois pertinente, quant au même flegme des autorités responsables de cités, de royaumes, de nations ou d’états de pays fédéraux, à anticiper, à prendre des décisions impératives, et les bonnes.

L’ouvrage d’Antonin Artaud nous renseigne magistralement sur une méthode d’élaboration d’un art inédit et inouï (Le Théâtre de la cruauté) à partir de l’expérience mnésique de la peste et ses symptômes. Les descriptions historiques et médicales sont ligaturées à un phénomène psychique collectif, qui relève également de la culture, et induit des options de culture dans nos sociétés.

En puisant dans l’énergie quasi illimitée de cette catastrophe, prélevée dans sa dimension fabuleuse – par transmutation, pour reprendre son terme – Artaud conçoit un art émancipateur. Il refoule une « culture qui n’a jamais coïncidé avec la vie, et qui est faite pour régenter la vie ». C’est un manifeste de la culture qui en découle, comme la préface du Théâtre et son double l’affirme d’emblée : « on peut commencer à tirer une idée de la culture, une idée qui est d’abord une protestation. Protestation contre le rétrécissement insensé que l’on impose à l’idée de culture en la réduisant à une sorte d’inconcevable Panthéon ; ce qui donne une idolâtrie de la culture, comme des religions idolâtres mettent leurs dieux dans leur Panthéon ».

Rien d’étonnant à ce que ce chapitre débute par l’évocation d’un bateau, le Grand-Saint-Antoine. Le vaisseau est par excellence le véhicule des rêves et des mythes. La vie et l’histoire d’Antoine (son véritable prénom à l’état-civil) sont profondément ancrées dans celle des navires, et il est essentiel pour lui de fonder sa parole sur une expérience d’être traversé par plusieurs cultures (moyen-orientale, grecque et française pour commencer) dont il est le réceptacle. Fils d’armateur, le petit Antonin dessine des bateaux avant d’écrire des poèmes. Et c’est sur le paquebot de la French Line qui le conduit au Mexique, via La Habana, que le titre du livre lui vient enfin. À bord, il expédie à Jean Paulhan ce message :

ce sera LE THÉATRE ET SON DOUBLE

car le théâtre double la vie

la vie double le vrai théâtre

Ou encore le malheureux renvoi d’Irlande en septembre 1937 sur le paquebot Washington, suite à quoi il est débarqué au Havre, pour être sitôt interné en hôpital psychiatrique durant 9 ans.

Le récit débute par l’évocation d’un rêve qui fait office d’augure. Peu avant, dans sa préface, Antonin Artaud met justement en relation les notions de culture et de rêve : « Si notre vie manque de soufre, c’est-à-dire d’une constante magie, c’est qu’il nous plaît de regarder nos actes et de nous perdre en considérations sur les formes rêvées de nos actes, au lieu d’être poussés par eux ».

Voici comment le vice-roi de Sardaigne (qui était baron, en fait), poussé par un rêve, passe à l’acte !

Sous l’action du fléau, les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite, et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphosent peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité.

Il se réveille. Tous ces bruits de peste qui courent et ces miasmes d’un virus venu d’Orient, il saura se montrer capable de les éloigner.

Un navire absent de Beyrouth depuis un mois, le Grand-Saint-Antoine, demande la passe et propose de débarquer. C’est alors qu’il donne l’ordre fou, l’ordre jugé délirant, absurde, imbécile et despotique par le peuple et par tout son entourage. Dare-dare, il dépêche vers le navire qu’il présume contaminé la barque du pilote et quelques hommes, avec l’ordre pour le Grand-Saint-Antoine d’avoir à virer de bord tout de suite, et de faire force de voiles hors de la ville, sous peine d’être coulé à coups de canon. La guerre contre la peste. L’autocrate n’y allait pas par quatre chemins.

Il faut en passant remarquer la force particulière de l’influence que ce rêve exerça sur lui, puisqu’elle lui permit, malgré les sarcasmes de la foule et le scepticisme de son entourage, de persévérer dans la férocité de ses ordres, passant pour cela non seulement sur le droit des gens, mais sur le plus simple respect de la vie humaine, et sur toutes sortes de conventions nationales ou internationales, qui, devant la mort, ne sont plus de saison.

Quoi qu’il en soit, le navire continua sa route, aborda à Livourne, et pénétra dans la rade de Marseille, où on lui permit de débarquer.

Ce que devint sa cargaison de pesteux, les services de la voirie de Marseille n’en ont pas conservé le souvenir. On sait à peu près ce que devinrent les matelots de son équipage, qui ne moururent pas tous de la peste et se répandirent en diverses contrées.

Grand-Saint-Antoine n’apporta pas la peste à Marseille. Elle était là. Et dans une période de particulière recrudescence. Mais on était parvenu à en localiser les foyers.

La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine, et c’est de ses approches et de sa diffusion dans la ville que date le côté particulièrement atroce et le flamboiement généralisé de l’épidémie.

Et ceci inspire quelques pensées.

Cette peste, qui semble réactiver un virus, était capable toute seule d’exercer des ravages sensiblement égaux ; puisque de tout l’équipage, le capitaine fut le seul à ne pas attraper la peste, et d’autre part, il ne semble pas que les pestiférés nouveaux venus aient jamais été en contact direct avec les autres, parqués dans des quartiers fermés. Le Grand-Saint-Antoine qui passe à une portée de voix de Cagliari, en Sardaigne, n’y dépose point la peste, mais le vice-roi en recueille en rêve certaines émanations ; car on ne peut nier qu’entre la peste et lui ne se soit établie une communication pondérable, quoique subtile, et il est trop facile d’accuser dans la communication d’une malade pareille, la contagion par simple contact.

Mais ces relations entre Saint-Rémys et la peste, assez forte pour se libérer en images dans son rêve, ne sont tout de même pas assez fortes pour faire apparaître en lui la maladie.

Quoi qu’il en soit, la ville de Cagliari, apprenant quelque temps après que le navire chassé de ses côtes par la volonté despotique du prince miraculeusement éclairé, était à l’origine de la grande épidémie de Marseille, recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver.

 

La peste de 1720 à Marseille nous a valu les seules descriptions dites cliniques que nous possédions du fléau.

Mais on peut se demander si la peste décrite par les médecins de Marseille était bien la même que celle de 1347, à Florence, d’où est sorti le Décaméron. L’histoire, les livres sacrés, dont la Bible, certains vieux traités médicaux, décrivent de l’extérieur toutes sortes de pestes dont ils semblent avoir retenu beaucoup moins les traits morbides que l’impression démoralisante et fabuleuse qu’elles laissèrent dans les esprits. […]

La peste de 1502 en Provence, qui fournit à Nostradamus l’occasion d’exercer pour la première fois ses facultés de guérisseur, coïncida aussi dans l’ordre politique avec les bouleversements les plus profonds, chutes ou morts de rois, disparition et destruction de provinces, séismes, phénomènes magnétiques de toutes sortes, exodes de Juifs, qui précèdent ou suivent dans l’ordre politique ou cosmiques, des cataclysmes et des ravages dont ceux qui les provoquent sont trop stupides pour prévoir, et ne sont pas assez pervers pour désirer réellement les effets.

Quels que soient les errements des historiens ou de la médecine sur la peste, je crois qu’on peut se mettre d’accord sur l’idée d’une maladie qui serait une sorte  d’entité psychique et ne serait pas apportée par un virus. Si l’on voulait analyser de près tous les faits de contagion pesteuse que l’histoire ou les Mémoires nous présentent, on aurait du mal à isoler un seul fait véritablement avéré de contagion par contact, et l’exemple cité par Boccace de pourceaux qui seraient morts pour avoir flairé des draps dans lesquels auraient été enveloppés des pestiférés, ne vaut guère que pour démontrer une sorte d’affinité mystérieuse entre la viande de pourceau et la nature de la peste, ce qu’il faudrait encore analyser de fort près.

 

La méthode d’Artaud
(L’extrait se termine par : « ce qu’il faudrait encore analyser de fort près »)

En quoi Artaud procède-t-il de l’analyse ? C’est un terme rencontré rarement sous sa plume. D’autant que l’analyse pré-supposerait une approche scientifique. Mais Artaud, poète, est fin rhétoricien !

Remarquons notamment cette phrase à propos de la ville de Cagliari « qui recueillit le fait dans ses archives, où n’importe qui peut le retrouver ».

Les archives en question existent, comme la consignation de l’événement. Mais, par exemple, le « vice-roi » est plutôt un baron de St. Rémy  (de 1720 à 1724, Filippo-Guglielmo Pallavicini, de la Maison de Savoie), et non Saint-Rémys.

La méthode d’Artaud n’est pourtant pas celle d’un créateur de fiction ayant allure de vérité historique. À plus forte raison celle d’un faussaire, comme lorsque Céline  s’annonce en chroniqueur dans D’un château l’autre, qui – par exemple – décrit le cortège des fascistes français sous les bombes d’avions anglo-américains, alors qu’il n’y eut aucun bombardement à Sigmaringen, comme me l’ont confirmé des anciens témoins de Sigmaringen (cf. « L’Ange du narré » dans ma Fugue inachevée, Éditions Leo Scheer / Al Dante).

Nous avons des indications de la méthode Artaud, non pour Le Théâtre et son double, mais pour un ouvrage antérieur – remarquable – Héliogabale ou l’anarchiste couronné (Denoël & Steele, 1934), de principe historiographique assez semblable.

À parution de l’ouvrage, Jean Paulhan demande dans une lettre (1.6.34) à Antonin Artaud, si ce qui est écrit dans Héliogabale ou l’anarchiste couronné est vrai ?

Voici la réponse d’Antonin Artaud :

Cher ami,

Je m’aperçois avec ennui que vous me comprenez de moins en moins, et de mon côté je ne comprends plus vos réactions. La Vérité suprême je ne cherche que cela, mais quand on me parle de ce qui est vrai je me demande toujours de quel vrai on me parle, et jusqu’à quel point la notion qu’on peut avoir d’un vrai limité et objectif ne cache pas l’autre qui obstinément échappe à tout cerne, à toute limite, à toue localisation, et échappe pour finir à ce que l’on appelle le Réel.

Voilà ce que je peux vous dire – bien que votre lettre m’ait irrité et que je me sois dit : que ce soit vrai ou non qu’est-ce que ça peut bien lui faire si c’est beau et si l’on trouve dans ce livre la notion d’un vrai et du Réel Supérieur – les dates sont vraies, tous les événements historiques dont le point de départ est vrai sont interprétés, beaucoup de détails sont inventés ; les Vérités Esotériques j’ai voulu qu’elles soient vraies dans l’Esprit ; elles sont souvent et volontairement FAUSSÉES dans la forme : mais la forme n’est rien.

Une méthode qui, participant d’un projet d’artiste (on n’est pas obligé de le suivre quand il écrit que la forme n’est rien !), n’hésite pas à reconsidérer le sens d’un mot, et à contester son apparente évidence : si tant est d’ailleurs que le mot de virus soit autre chose qu’une simple facilité verbale. Une méthode qui, le cas échéant, pourrait conduire à des intuitions qui s’avèrent par la suite exactes. En effet, lorsqu’Artaud énonce que « La peste apportée par le Grand-Saint-Antoine, était la peste orientale, le virus d’origine », l’on peut se demander d’où Antonin Artaud détenait cette information. Il parle de « traités médicaux récents ». Je n’ai pas assez investigué sur ce point. Je mets cependant en relation cette assertion, avec le paragraphe tiré de Wikipedia :

En 2016, les résultats d’une étude de l’Institut Max-Planck révèlent que cette épidémie de peste était une résurgence de la grande peste noire ayant dévasté l’Europe au xive siècle et non une forme moderne. Le bacille yersinia pestis venu par le Grand Saint Antoine et à l’origine de l’épidémie de peste qui a ravagé la Provence, ne venait pas d’Asie, comme on le croyait jusqu’alors, mais descendait directement du responsable de la première pandémie ayant ravagé l’Europe au xive siècle. Il est donc resté latent pendant quatre siècles avant de redevenir actif.

Autrement dit, Antonin Artaud combinerait ce que j’appellerai – pour le plaisir paradoxal – la rigueur artistique, et l’intuition scientifique.

5 mai 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK 3

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:43

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le deuxième texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

…l’épidémie-parabole est dans le miroir, signes réfléchis puants dans la réflexion, mise en abîme de la contamination, coma-coma, recouvrement des calottes-diapo, dessins en sémio-miroitement avec l’ingurgitation en écho, la peinture fouille les entrailles à la surface, peinture-clichée, elle pue et c’est son odeur qui sculpte l’espace. Toutes les tripes du rythme dans la bouche vidangée avec l’odeur qui envoûte. Ventre ouvert bourré de cercles et de flèches et de carrés et de triangles avec plein de croix pour le croisement. Poèmes épidémiks sculptés à sec. Les parfums absorbent les puanteurs pour gober en aspirant et avaler le mal avec le bien en les emmêlant comme on mâche pour distiller les mouchetures d’insectes. Peinture gazeuse. Epidémie de résistance combattant l’épidémie d’images stéréo pétrifiées dans la peinture en 3 dimensions engourdie sur place, l’épidémie ré-active attaque l’épidémie-sclérose du pouvoir des petits peintres inébranlablement infectés du sytème stagnant, on aspire la respiration en expirant les merdes, les saouleries contagieuses régénèrent, on dégueule sa palette avec les mots contaminés, on peut le ressentir à voix haute pour mieux le sentir dans les longs couloirs du CKKE (Centre Kultur Kontrôl Epidémia ), grouillement dans le grouillement grouillant…

Action épidémik artsecticide : village de Valcanville, dit  » Volcan-ville » (Joël Hubaut, 1976)

3 mai 2020

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de mai, quelques Libr-brèves avant nos rubriques « En lisant, en zigzaguant » et les « Mots croisés insolubles » de Marcel Navas…

Libr-brèves

â–º Sur la crise de l’édition, lire cette intéressante tribune dans L’Humanité.

â–º Ne pas manquer, en deux parties, le long et passionnant entretien entre Laure Gauthier et Guillaume Richez sur Les Imposteurs.

â–º Le numéro 1 de la prometteuse revue COCKPIT créée par Christophe Fiat vient de sortir : « Ici, ça enregistre plein pot. Il y a des dissonances, des larsens, beaucoup d’échos… » Vous y retrouverez, outre le fondateur, Jean-Michel Espitallier, Antoine Dufeu, Thomas Hirschhorn, Manuel Joseph…
Revue COCKPIT : 30 pages, 5 € – 21 passage Dumas 75011 Paris / troisccc@free.fr (sur Facebook : @Asso3C).

En lisant, en zigzaguant…

« Les grandes entreprises se veulent toutes à la pointe de l’innovation ; et insistent en même temps sur leurs lointaines origines […] » (p. 69).

« C’est là une énigme qui intéresse la librairie, la statistique, le féminisme et la logique. D’une part, toutes les enquêtes démontrent que le lecteur d’aujourd’hui – celui qui fait le succès d’un livre – est une lectrice de 50 ans ou plus. D’autre part – nous préférerions l’ignorer mais nous le savons quand même puisqu’il s’en est ouvert à son de trompe –, Yann Moix a peu d’inclination pour les femmes de cet âge. Or le nouveau livre de ce goujat cartonne en librairie » (95).

« L’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame aussitôt attisée, tisonnée, orchestrée, confisquée, instrumentalisée par les médias et les officiels… les Français unis dans le deuil et les larmes… communion des cÅ“urs… élan collectif… pâââtrimoine… peuple de bâtisseurs… quelle émotion résisterait à tant de mômeries ? Pas le temps de nous étreindre que déjà elle nous écÅ“ure » (137).

« Le risque désormais bien réel – pour ne pas dire la perspective imminente – de l’apocalypse nous empêche de jouir pleinement de notre petite angoisse de mort individuelle. Mais sans doute suis-je trop orgueilleux pour me complaire jamais aux phénomènes de masse » (160).

« Nous n’avons pas besoin d’une intelligence artificielle pour écrire des romans. Il serait plus urgent d’en concevoir une capable de les lire » (197).

Éric Chevillard, L’Autofictif incendie Notre-Dame, éditions de l’Arbre vengeur, 2020, 234 pages, 15 €.

 

Marcel Navas, Mots croisés insolubles

Problème n° 4

Horizontalement

  1. Le plus sûr moyen de percer le secret de la pyramide des âges. – II. Il noie son chien aussi bien que le poisson. Difficile de mettre un nom sur son visage mais on peut toujours lui jeter un verre d’eau à la figure. – III. Il en voit de toutes les couleurs car il a la vue basse. Ne manque pas de reliefs en dépit de sa grande platitude. – IV. Exercice fait à dessein. Décourage les mauvaises volontés. – V. Rares sont ceux qui n’y sont pas passés, fût-ce en force. Désenchantement. – VI. Poils à gratter des moines. Aide à faire des coupes. – VII. Spectaculaire chez les unijambistes. – VIII. Grain à moudre. En un éclair. On peut la tourner en ridicule dès qu’elle a perdu sa virginité. – IX. À force de se faire avoir, elles pourraient bien tomber dans les pommes. Obéit volontiers au doigt mais pas à l’œil. – X. Bon pour les enfants, mauvais pour les vieux. Pas donné aux sourds. – XI. Petite bête très recherchée. Se produit souvent à un croisement très dangereux. – XII. Non seulement elle vous envoie dans le décor mais elle vous y assigne à résidence.

Verticalement

  1. Insensibles aux offres les plus séduisantes. – 2. Ne laissent rien derrière eux quand ils vont de l’avant. – 3. Un faux dur qui pantoufle dans l’ovaire. Lieu imaginaire où se retrouvent les nomades et les exilés. – 4. Il était dans le dénuement mais maintenant il aime le confort par-dessus tout. – 5. Corvéables et taillables à merci mais pas éternellement. On l’a dans le jambon mais pas dans l’os. – 6. Encore un avorton ! Il se débrouille très bien tout seul. – 7. Se dépense beaucoup pour faire rire la galerie. Mode de vie. – 8. Pas franchement olé olé. D’une façon ou d’une autre, il faut le prendre en main. Branche coupée. – 9. Même s’ils contiennent du fer, ils sont difficiles à manger en potage. Tour de piste qui tient du tour force. – 10. À défaut d’avoir les clefs, il fait sauter les verrous. Termine pitoyablement. – 11. Il n’existe que s’il est grand, ou alors c’est un mineur. Se cache parfois très loin en dessous des sous-vêtements, ou ailleurs. – 12. Mortelle surtout pour les blessés légers. Il ne disjoncte que s’il n’est pas au courant.

 

 

 

2 mai 2020

[Création] Tristan Félix, Canardage

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 19:58

Tristan Félix, la championne du clownesque et du carnavalesque, était mon invitée avec Daniel Cabanis à la soirée « Poésie et humour » prévue le 22 avril dernier à la Maison de la poésie Paris (soirée organisée par REMUE.NET) – mais une figure de l’innommable appelée Covid-19 nous en a privé en ce printemps 2020 (espérons qu’elle puisse être reportée en un temps meilleur). En attendant, plongeons avec elle dans la mare au canardage…

Voir « La Dernière des Lacrustes : canardage dans le sud-ouest » (8 minutes)

 

1 mai 2020

[Dossier Libr-mai] Germain Tramier, La Belle Lurette, un roman oublié

En ce 1er Mai 2020 bien particulier, nous lançons un work in progress sur les écritures libr&critiques d’expression populaire et de critique sociale : on commencera par un écrivain oublié depuis belle lurette, hélas – histoire de lutter contre l’oubli

Dans une thèse sur Jean Forton, Catherine Rabier-Darnaudet rappelait la malchance qu’un certain nombre d’écrivains avaient connu au sortir de la seconde guerre mondiale. Outre Jean Forton, elle évoquait les noms de Paul Gadenne, Raymond Guérin, Georges Hyvernaud, Henri Calet. Tous ont pour point commun d’être dans cette situation particulière d’auteurs de niches, l’ayant été de leur vivant, le restant aux yeux de la postérité. Elle réexpliquait les raisons de leur oubli partiel, ni écrivains engagés, ni hussards, ni nouveau romancier, n’ayant souscrit à aucune famille littéraire de leur époque, il ne leur était resté que de survivre auprès de lecteurs épars, par la seule qualité de leurs livres. Et lisant les manuels scolaires, d’histoire littéraire, on comprend à quel point il est nécessaire de trouver un groupe auquel s’affilier. Les étiquettes sont bien pratiques, elles économisent la pensée. C’est ainsi que j’ai été conduit à me plonger dans le premier roman d’Henri Calet, La Belle lurette (1935).

“Il y a belle lurette”, cette expression qui détermine le titre du livre vient de la contraction de belle et du néologisme : hurette (heurette), une petite heure. Ça fait longtemps. Ça fait longtemps ce dont nous parle Calet, son enfance et son adolescence dans les années 10. L’expression clôture même son premier chapitre : « Il a galopé de Belleville à Grenelle. À travers Paris. En pleine belle lurette.  Et nous avons ri durant tout le voyage ». Ce mot « voyage » n’est pas sans rappeler l’autre livre d’un contemporain, le fameux Voyage au bout de la nuit. D’ailleurs, La Belle lurette frappe par sa ressemblance avec le roman de Céline : style oral, description de vies miséreuses, humour et bassesse et quelques miettes de sublime. Ce galop en pleine belle lurette s’inscrit dans la tradition littéraire de la vie comme un voyage, Calet nous propose de le suivre, il y a longtemps, jusqu’au terme désenchanté du livre : « Le chômage et les cris dans la crise, ce n’est plus la belle lurette ».

Mais ce n’était déjà pas rose, la belle lurette. Quelques années avant Mort à Crédit, Calet, son narrateur plutôt, évoque son enfance. Parents faux-monnayeurs anarchistes, maltraitance, mère emprisonnée, maladies nombreuses. Une ironie particulière se découvre dès les premières pages ; cette petite heure, il s’attache à la décrire pleinement, sans hypocrisie, trouvant d’emblée un ton où la violence tutoie une sorte de mélancolie enfantine : « La revanche se jouait à la maison, entre quatre murs. Ma mère recevait des coups durs dans sa belle figure. Son p’tit homme, raffermi, lui lançait, en faisant cela, des mots orduriers, des mots courts qui, après avoir servi d’insulte, venaient se placer dans ma mémoire. La chambre était traversée de clameurs. Calmé ou lassé, mon père sortait. Il s’en allait gueuler dans les rues voisines, tout seul, le feu au ventre. On dit de ces gens qu’ils ont le vin mauvais. Maman, les chichis défaits et pendants, geignait longuement, ployée contre le bois de lit.

— Ce n’est rien mon petit, disait-elle en tamponnant son visage bouffi et rougi. Elle me souriait et découvrait des gencives saignantes, presque édentées sur le devant. »

Puis le départ du père, l’arrivé d’un nouvel amant de sa mère, M. Antoine, son désormais beau-père, la pension, la vie continue.

Les personnages qu’évoquent Calet sont pour la plupart issus des classes les plus défavorisées. Ouvriers, tenanciers, prostituées, prisonniers, vendeurs de tuyaux hippiques, accoucheuses d’anges, faux-monnayeurs. Il n’en fait pas une image attendrissante du peuple, celui naïf des musettes, de la vie précaire au cœur bon. À l’image des patrons, professeurs ou directeurs, ces personnages, débrouillards, n’échappent pas à la caricature, ils n’en restent qu’un peu moins haïssables de par leurs conditions de vie. Mais si Calet ne romantise pas, le poétique peut surgir à tout lieu : « Après l’éveil, les prisonnières se rendaient ensemble – en file indienne – à la fosse, pour y vider les seaux d’eau sombre où nageaient les crottes de la nuit et, chaque matin, un détenu du quartier des hommes parvenait à glisser une missive amoureuse sous le couvercle du récipient de ma mère. Idylle partout, quand-même et jusqu’au bout. Sur le papier, il étalait ses projets, ses espoirs et ses rêves de petit voleur sentimental ».

Le point de vue de l’enfant, puis du jeune homme, sera conditionné tout au long du livre par ce qu’il entendra. Héritier des Confessions, il ne se donne jamais le beau rôle. Tour à tour fils d’anarchistes, patriote d’aspiration bourgeoise, bon ouvrier, puis gréviste, puis chômeur, le narrateur absorbe comme une éponge les discours qui l’entourent (jusqu’à une certaine misogynie), eux-mêmes déterminés par les événements historiques, de la première guerre mondiale à la crise qui la suit. La « belle lurette » se révèle être peu à peu le fantôme de la Belle Époque, moment où son beau-père Monsieur Antoine, surnommé Mémède, pouvait boire du Pernod sans se soucier d’argent. La déchirure provoquée par cette hallucination mondiale, meurtrière, a rendu inaccessible le voyage à cheval heureux dans les rues de la capitale. Mémède lui-même en a subi les conséquences. Après le retour du père détesté, c’est vers lui que le narrateur va chercher refuge :

 « En laissant couler mes larmes dans son gilet, le jour de la gifle de la blanche colombe et de la bave de crapaud, je vis sur le devant de sa chemise du sang de punaises écrasées ; tâches rougeâtres que cachait mal la cravate de piquée.

Ces bêtes venaient à lui depuis longtemps.

L’échelle sociale, il la descendait. »

Estropié, alcoolique, père de substitution, Mémède est à l’image du livre, de son style : il est ce que la guerre a laissé dans le quotidien, changeant jusqu’à la littérature qui n’est plus, chez Calet, une littérature du Pernod, mais du vin blanc, des bars d’usines et des quartiers populaires. Ce que nous laisse le livre, au sortir de la lecture, c’est l’impression d’avoir lu un véritable roman poétique sur la misère. Quelque chose qui n’était pas gratuit. Un roman violent qui, presque à chaque page, et sans complaisance, a su nous désarmer.

Henri Calet, La Belle lurette, 1935 ; rééd. 1979, L’imaginaire/Gallimard, 182 pages.

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