Libr-critique

31 décembre 2015

[Chronique] Marc Perrin, Spinoza in China, par Bruno Fern

Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9. [extraits dans Libr-critique]

 

Voici l’histoire du voyage en Chine d’un individu nommé Ernesto dont l’âge très variable (de 10 ans et quelques secondes à quelques siècles) est en accord avec sa perception singulière du temps[1] – par exemple : « Dans le musée de la capitale. Des enfants rient et courent et crient et tombent et se relèvent entre néolithique et novembre 2011. » Dans la poche de ce personnage aussi central que pluriel, un exemplaire de l’Éthique, ouvrage dont la lecture va profondément interférer avec ce qu’il va vivre – et pas seulement lui puisque, s’il faut effectivement de tout pour faire un monde[2], le livre est fait à l’aune de cette hétérogénéité fondamentale : récits, dialogues parfois agencés pour former une mini-pièce de théâtre, relation d’événements contemporains ou antérieurs à l’écriture (en remontant jusqu’à la préhistoire), conférences, listes, correspondances épistolaires ou électroniques, références éclectiques[3] (philosophiques, politiques, musicales, cinématographiques, sans oublier BD et jeux vidéo), insertion d’images, fiction entremêlée d’éléments autobiographiques, etc. Ce mélange des registres est notamment perceptible à travers celui des lexiques : « Ma vive et lourde et ferme et roide et ta mouille ouverte brûlante participent de l’une des modalités de la relation intra-espèce-humaine », et ce avec un humour fréquent : « Ernesto à son voisin de droite : est-ce que tu sais ce que peut un corps ? Le voisin de droite à Ernesto : demande à l’hôtesse avant de quitter l’avion. »

Une telle diversité dans les contenus et les formes contribue au fait que ce livre à la structure rhizomatique, au-delà de la simple narration d’un voyage[4], puisse constituer « le récit des multiples instants d’une émancipation – lente, laborieuse, mais tenace – c’est-à-dire le récit des instants d’une lutte bien aliénante, et d’une joie par moment super éclatante », autrement dit la recherche de « Béatitude mon loulou en bouquet final ». D’où l’importance accordée à la relation avec autrui, autant dans la sphère intime – tout particulièrement l’amitié et l’amour, envisagés sous l’angle de leurs vertus dynamisantes – que dans celle du politique, omniprésente non seulement par le choix emblématique d’un pays où le communisme a engendré les « errements » que l’on sait mais aussi par le refus, malgré cet échec historique, de renoncer à l’idée d’un autre partage possible que celui des bénéfices entre actionnaires – préoccupation sensible dans l’attention portée à ce qui arrive / est arrivé de par le monde présent et passé ainsi que dans la relation d’actions concrètes dans un espace autobiographique qui se déploie parallèlement à celui du voyage d’Ernesto : parmi elles, les rendez-vous de parole dits des 29 qu’organisent mensuellement l’auteur et sa compagne elle-même écrivain, Anne Kawala, et leur soutien à la lutte contre le projet de l’Ayraultport.

Indéniablement, Marc Perrin a réussi le pari d’écrire un livre qui est à la fois inscrit dans les enjeux de la communauté (et touche souvent juste avec les liens qu’il établit – voir, dans la première partie de l’ouvrage, « une exposition des visages d’Ernesto, au quotidien, sous forme d’une série de portraits dont le titre d’ensemble est le suivant : Si l’état du monde est visible un peu sur mon visage alors je peux dire je suis un peu de ce monde. »), et littérairement exigeant car il est parvenu à faire de nombreuses trouvailles dans sa façon de tresser les fils du « savant » et du prosaïque – par exemple, la confrontation entre la lecture de l’Éthique par Ernesto dans un café de Beijing et tout ce qui l’entoure. Bref, même si d’un certain point de vue rien ne saurait être parfait (par exemple, je trouve que l’auteur abuse un tantinet des effets engendrés par les répétitions, même si ces reprises traduisent probablement son souci d’un texte qui passe mieux à l’oral), il y a là une véritable tentative « pour enfin ressentir et vivre la perfection non plus comme ce truc à atteindre, mais comme la chose, une chose, quelle que soit cette chose, en train de se faire. »



[1] Bizarreries temporelles qui n’ont rien de gratuit – ainsi les dates souvent inhabituelles trouvent l’une de leurs explications dans le fait que « le 35 mai fut une expression utilisée pour contourner la censure, sur internet, afin de pouvoir évoquer le 4 juin 1989 – premier jour de la répression sur la place Tian’anmen après plusieurs semaines d’occupation. »

[2] « beaucoup d’autres, une infinité d’autres, pénètrent et modifient maintenant le poème » – au cours de son voyage, Ernesto lira également Vies minuscules de Pierre Michon.

[3] Comme l’auteur dans ses nombreuses et éclairantes notes de fin d’ouvrage, je renvoie le lecteur désireux d’en savoir plus à cette adresse : https://spinozainchina.wordpress.com/ et j’y rajoute celle-ci : https://materiaucomposite.wordpress.com/2015/12/30/lart-comme-un-autre-nom-de-la-vie-et-reciproquement-marc-perrin-entretien/

[4] L’auteur cite à ce propos la fameuse phrase de Beckett : « On est cons, mais quand même pas au point de voyager pour le plaisir. » 

 

 

 

 

30 décembre 2015

[Création] Corps de, texte de Johan Grzelczyk, interpretation de Romain Bonnet et Mathilde Courcelle

Pour bien terminer 2015, découvrons un inédit du trio qui vient de faire paraître La Bouche pleine de : dans le texte de Johan Grzelczyk mis en bouche et en musique par Romain Bonnet et Mathilde Courcelle, on sera attentif au contraste entre la litanie des réalités corporelles et la déréalisation mise en œuvre par la bande sonore.

 

le corps fossile comprend cinquante-deux ossements : un bassin, un fémur, des phalanges plates, un os pelvien, l’ensemble participe d’un organisme pré-humain. le corps du saigneur, lardé piqué de clous, se lézarde à la première secousse, entrouvre son épiderme, écarte les pans de sa carcasse, se démembre et choit de la croix. le corps insolence de l’indolent se meut du geste et reste coi. le corps de l’institutrice, sa main la craie, son dos au tableau, son dos là-bas le bas de son dos, les cris tympans, une marelle sous le préau, coup de sifflet et paire de mollets. le corps sternum souffle du cœur à la bouche. le corps bondé comme un dance-hall grouille de ses viscères turbulents. le corps de soixante-cinq kilos, imbibé d’eau de sang, avec ses os et tout le toutim, tout le barda empaqueté en panse sur pieds. le corps orifice, toutefois sans issue. le corps épanché du plombier, déboucheur ventouse et mâchoire à sertir à sa portée. le corps épreuve du contempteur. le corps absolument commun du diplomate dispose d’épaules et d’épaulettes à l’avenant. un corps à l’œil optimum, dix sur dix et deux vingt, je pose. le corps à l’heure puisqu’il est temps, maintenant, de vaquer à dépérir. le corps souffrant de celui qui, sentinelle macabre, sait son corps, son corps inexorablement, qui l’éprouve dans l’intimité de chacune de ses parties, qui a veillé tard dans l’identification d’avec lui. le corps de l’auteur, de la main à la bouche, une poignée de mots, de la bouche à la main. le corps émeute, ça gronde, les ossements volent les voitures brûlent, on entend au loin les slogans borborygmes. le corps absence du disparu. le corps du modèle vivant, son corps contraint, disposé tordu sur la sellette, son corps vivant, la pause sa chair, ses plis la courbe, le vide s’est plaint. le corps du boucher, la main couteau à saigner, un gant cinq doigts cotte de mailles, la bouche et dents – son sourire – lambeau de sang. le corps de la bête, son corps pointillé, le corps chose de la bête, son corps morcelé, les muscles le gras les nerfs les os – la lame – les bons les bas morceaux, son corps démembré. le corps payant de celles qui ne l’offrent pas vraiment. le corps qui s’ouvre tout à fait, à quatre pattes, aux vents mauvais. le corps aux ongles taillés au carré charrie son ADN diffamatoire. le corps de mère, les pieds nus passés dans les étriers, ses contractions corps convulsé, son ventre d’eau, le placenta, ses seins son lait. le corps du nouveau-né, le corps nouveau du nouveau-né, sa peau l’a douce, fontanelle au crâne mou, le cordon est clampé. trace les rues du corps, tabasse en artère. le corps martyr, sa peau écorce écorchée, ses membres à contusions, ses cheveux arrachés, son sang sur son corps abîmé : un corps sac une flaque un trousseau de clefs. le corps du gigolo, le sperme la tache des poils un drap. le corps du mercenaire, son corps ablation comme dernier bastion, son corps confettis aux quatre vents du champ de bataille, son corps dégoupillé sur la table des opérations. un corps retrouvé hier, porté disparu dans un étang, par des riverains, bordant le château à découvert. le corps et puis. le corps du boxeur, la main biceps, les pectoraux abdominaux, uppercut en gants pour ménager. le corps de l’adversaire, la pointe du menton, l’arcade sourcilière, le protège dents de l’adversaire, sa bouche cassée. le corps, le pied comme la main. le corps mécanicien, auréole fluide noir injecté dans l’avant-bras, à la morsure du coude découverte bleue d’une manche retroussée. le corps de la ballerine, juste le corps de la ballerine qui s’agite en justaucorps, son dos arqué ses pieds bandés, la peau de corne en ongle incarné. les corps excrémentiels, bardés de boues, maudissent la terre qui se libère de leur présence. (rivalisant d’arguments organiques, de sécrétions suées afin de s’opposer à leur destin collectif, ils gaspillent le peu d’énergie dont ils nous indisposent dans un combat perdu d’avance). le corps de l’athlète, le corps tout entier, tout le corps de l’athlète. le corps de Nicomie, dispo ce soir pour un plan cul à Versailles. les corps épuisés nous sont comptés, soustraits de la tonalité générale de notre plénitude. un corps plongé dans la nuit, au repos, subit toujours quelque pression. le corps du dictateur, en prison d’uniforme taillé à sa mesure, secoue les bras, porte les mains à ses mots, s’ébroue aboie. l’envers du corps s’abomine tandis que sa face nord se dore au soleil et s’écorche au sable émeri. le corps anonyme fouillé d’une main professionnelle et gantée, un doigt par ci un doigt par là, ceci ne m’appartient pas. le corps éruptif d’une jeunesse, ignorante de ses richesses, débordante d’une sève opiniâtre à laper sucrée. du corps exogène prétendre faire l’exégèse. le corps ceint, un peu gourd, esquive la prise de hanche et poursuit son pas. le corps encore, en corps à corps, se mue de soi, tu vois le tableau…

23 décembre 2015

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année

En cette fin d’année, voici une première série de livres que nous avons retenus mais que nous n’avons pu encore recenser : signés Marc Perrin, Maxime H. Pascal, P.N.A. Handschin, Mathieu Larnaudie, Yves Michaud, Ryoko Sekiguchi…

 

â–º Marc Perrin, Spinoza in China : novembre 2011/2015, éditions Dernier Télégramme, Limoges, décembre 2015, 528 pages, 24 €, ISBN : 978-2-917136-82-9.

C’est avec un immense plaisir que nous tenons enfin entre nos mains le pavé à la superbe couverture renfermant les portraits d’Ernesto – un texte orchestré par ses jeux temporels et typographiques. Après en avoir donné à lire quelques extraits, Libr-critique vous invite à découvrir ce "récit d’un combat – en cinq rounds – (p. 11)", ce "récit des multiples événements dont les conséquences produiraient tout simplement ce qui a lieu" (161), cette "ode à l’amour" (19), ce "programme éditorial poétique, pour les trente-quatre prochaines années" (sic !)…

 

â–º Maxime H. Pascal, Le Tambour de Pénélope, éditions PLAINE Page, Barjols, 3e trimestre 2015, 226 pages, 12 €, ISBN : 978-2-910775-87-2.

"le mythe est le contraire d’une fonction simple
c’est un témoin de la peine d’éloignement" (p. 220).

D’un amour contrarié naît, en onze sections introduites par des lettres grecques, un récit qui relie nos histoires actuelles et les grands mythes grecs, tout en interrogeant nos propres mythologies – ressortissant désormais au "storytelling" : "dans les discours officiels, les stories prennent la place des faits" (p. 24). C’est ainsi que nous croisons Tirésias, "cette idée qui prend un bain de pied dans l’angle de la cuisine" ; Pénélope, ce "rhizome femelle"… L’écriture expérimentale de Maxime H. Pascal est vertigineuse !

 

â–º P.N.A. Handschin, L’Energie noire, éditions Argol, automne 2015, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37069-008-1.

L’Energie noire de P.N.A. Handschin fait partie de ces romans qui, depuis Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, entretiennent des liens métaphoriques avec la physique moderne : l’énergie noire est ici cette mystérieuse force gravitationnelle qui aiguille les destins de quatre personnages dont les prénoms se font écho… Plus que cette cosmologie nous fascine une écriture simultanéiste qui fait songer à Claude Simon.

 

â–º Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, Actes Sud, été 2015, 238 pages, 19,30 €, ISBN : 978-2-330-05310-9.

Cette biofiction sur une figure hollywoodienne hors normes, Frances Farmer (1913-1970), comporte sept temps forts organisés selon un double mouvement centripète (de 1936 à 1914) et centrifuge (de 1914 à 1958) autour d’un point nodal : la "naissance d’une nation", c’est-à-dire ce moment charnière où la puissance économique américaine a besoin d’une aura symbolique, où "à l’individu indifférencié, noyé dans la masse et les cadences répétitives de la standardisation" – "tour à tour chair à canon et à chaîne tayloriste" – doit répondre "la distinction suprême, l’élection mystérieuse, l’apparition de la star hollywoodienne". C’est dire à quel point, dans son dernier roman, Mathieu Larnaudie a pour objet la généalogie de notre société spectaculaire.

 

â–º Yves Michaud, Narcisse et ses avatars, Grasset, 2014, 208 pages, 17 €, ISBN : 978-2-246-81050-6.

Depuis l’Abécédaire de Deleuze, l’exercice philosophique semble aller de soi. D’où, parfois, certaines déconvenues. Avec pour modèles Nietzsche et Wittgenstein, Yves Michaud entreprend de décrire notre monde en mutation : monde déréalisé où triomphent l’oligarchie, la com, le design, l’hédonisme, la xénophobie et You Tube en lieu et place de la culture… Cette vision conservatrice-critique atteint son paroxysme lorsque l’auteur rend Heidegger responsable de la désubjectivation ultramoderne.

 

â–º Ryoko Sekiguchi, La Voix sombre, P.O.L, novembre 2015, 110 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3795-9.

Méditation – inégale, hélas – sur la façon de pallier l’absence/la disparition grâce à l’archivage vocal : les voix enregistrées de nos morts constituent leur aura – et par là même le caractère essentiel face auquel nous sommes grotesques. Fantomatiques, elles viennent nous hanter, c’est-à-dire perturber notre temporalité.

 

20 décembre 2015

[News] News du dimanche

Pour bien terminer l’année, ce soir avec Reinhard Priessnitz/Christian Prigent ou encore Nicolas Ancion, soyons libr&critiques ! Et découvrons la 2e livraison de la revue Syncope

 

â–º Reinhard PRIESSNITZ, 44 poèmes, édition bilingue, traduction d’Alain Jadot, préface de Christian Prigent, éditions NOUS, coll. "grmx" dirigée par Yoann Thommerel, novembre 2015, 160 pages, 18 €, ISBN : 978-2-370840-23-3.

Avec ce poète autrichien mort à 40 ans (1945-1985) – qui aurait donc dû/pu avoir le même âge que lui -, Christian Prigent est contre "ce que sont en train d’imposer le consumérisme moderne et la dictature du spectacle : un pragmatisme réactionnaire, moralisateur, intellectuellement étriqué, qui dilue toute singularité dans l’afflux des stéréotypes linguistiques nécessaires au cimentage d’un lieu progressivement commun". Mais qu’est-ce qui peut bien attirer l’auteur de Ceux qui merdRent chez cet écrivain apparemment aux antipodes des avant-gardes ? « Un lyrisme non de l’expressivité subjective, mais de la capacité qu’a la langue, lancée à partir d’un suspens délibéré des significations données, de réinventer des "illuminations" »…

 

â–º Nicolas ANCION, Invisibles et remuants, MaelstrÖm ReEvolution, Bruxelles, été 2015, 328 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87505-221-6.

"Votre crise n’existe pas.
Votre crise n’est qu’un état d’urgence imposé par vos agences de notation à tout le vieux monde industrialisé.
Vous ne vous contentez plus d’éluder l’impôt, de dicter les lois par la voix de vos lobbyistes, de distraire le peuple par des élections sans enjeu et des torrents d’informations sans intérêt : il vous en faut toujours plus.
Vous avez conquis nos pays avec vos armées de banquiers, d’assureurs et de mercenaires financiers, mais ce n’est pas assez.
Vous avez installé la terreur.
[…]
Les Etats se sont sentis obligés de rogner de tous côtés dans les dépenses publiques.
[…]
Votre crise n’existe pas, mais elle renforce notre rage" (p. 165).

Tel est l’appel désespéré et intransigeant de Maria, journaliste au chômage dans l’Espagne de l’après 2008. Les temps sont-ils à l’action armée contre la dictature des marchés et des financiers ? Ce roman critique – mais de facture très "classique" – dresse un parallèle entre terrorisme et épidémie virale : "le contre-terrorisme fonctionne exactement comme la médecine : lorsqu’il n’y a pas de remède connu contre une maladie, le dépistage ne sert pas à grand chose" (36)…

 

â–º Syncope#2 – Climax est maintenant disponible (numéro papier au prix de 20 euros + 2,75 frais de port).

Syncope donne sur papier la possibilité d’incarner selon la perspective qu’elle propose, mais sans grille d’analyse et au risque d’antinomies, un dialogue entre écrivains et artistes sur la place d’Eros (et comme il s’en faut : relever parfois, et souvent, sa flagrante contradiction) dans notre contemporanéité libre (libérée, comme on dit) mais si vaporeusement policée.

Y voir, y lire, y entendre, maintenant :

Alain Marc, Annabelle Guetatra, Annie Descôteaux, Antoine Brea, Benjamin Défossez, Bernard Barbet, Carla Demierre, Catherine James, Catherine Larré, Cécile Richard, Charles Bosersach, Christophe Manon, Christophe Marchand-Kiss, Christophe Pairoux, Damien Comment, David Besschops, Dominique Quélen, Elodie Petit, Florence Darpier, Fox Harvard, Frederic Dumond, Geoffroy Bogaert, Herve Ic, Jacques Cauda, Jans Muskee, Jean-Marc André, Laura Vazquez, Laurent Benaim, Laurent Bouckenooghe, Laurent Herrou, Maldo Nollimerg, Marc Molk, Marc Perrin, Marie-amélie Porcher, Mathieu Lefebvre, Méryl Marchetti, Michel Castaignet, Michel Hanique, Miron Zownir, Nicolas Rollet, Olivier Larivière, Panayiotis Lamprou, Patrick Varetz, Peter Franck, Reno Louchart, Ronald Ophuis, Tom de Pekin, Vincent Herlemont, Yann Legrand, Yannick Torlini.

Vous pouvez faire votre commande ici, et vous ne serez pas déçus :

Crimen Amoris
75 rue du Becquerel
4 cour Bouchery
FR- 59370 Mons-en-Baroeul
(par chèque, à l’ordre de Crimen Amoris) 

19 décembre 2015

[Chronique] L’abbé-cédaire de Jean Follain. A propos de Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Follain, Petit glossaire de l’argot ecclésiastique (1966), dessins de Frédérique Loutz, éditions L’Atelier Contemporain, novembre 2015, 88 pages, 15 euros, ISBN : 979-1-092444-26-1. On appréciera cette réédition de qualité.

 
 
Follain avait écrit ce que personne n’avait fait avant lui : relever et inscrire les « maculae » vernaculaires au milieu des pépites du sacré. Pour autant le poète ne prétendait pas à un dictionnaire exhaustif. Son entreprise iconoclaste ne se prêtait guère à un ouvrage scientifique. L’auteur se plait à faire glisser le langage sacral au rang de celui des voyous – de ce qu’on appelait jadis les « barrières ». C’est jouissif. L’humour – implicite comme explicite – guide le poète. Il s’amuse du jargon qui touche aux rituels religieux, aux vêtements sacerdotaux et aux hiérarchies du système. 
 
Comme toute société close sur elle-même, le monde ecclésiastique crée un lexique particulier à tout corps de métier. Le sacré extrême vise une adaptation de l’humain à son environnement. Et c’est la raréfaction progressive des libertés par le sacré qui occasionne la surenchère des vocabulaires dissidents face au « caveau-bulaire » (Prigent) de la doxa. La seconde trouve dans la première une élasticité : elle n’en est pas  une forme de déni mais son arrondissement réservé. C’est bien sûr pour le lecteur forain de ces arcanes (surtout lorsqu’il a baigné dans la religion catholique et romaine) un régal : le bréviaire du curé devient « sa femme », son remontant (bouteille de Calva) « l’Ami du clergé ». Au lecteur d’aller trouver la clé de termes tels que  le « chanoine Ogino », le  « chou tardif » ou la  « messe à trois chevaux ». 
 
Est-ce par pudeur poétique ou par celle des prêtres : les textes sacrés sont épargnés au même titre que les saints sacrements ? Cela traduit sans doute  l’esprit du discret et modeste Follain passionné de la langue et de ses singularités. Son livre rejoint ses ouvrages sur la cuisine : on pense à son « À table » et « Célébration de la pomme de terre ». L’abécédaire constitue la signalétique  d’un travail de mémoire en un temps où l’univers religieux conservait encore les stigmates de la monstration de sa superbe. Néanmoins – et le poète le remarque – l’habit de « clergyman » venait dérober (au sens premier) les abbés de leur soutane et leur « sous-ventrière ». 
 
Parfois Follain en fait trop et son livre perd de sa force en rentrant dans des  circonvolutions superfétatoires. Et le livre – pour un lecteur d’aujourd’hui – reste très sage. Follain y demeure bonhomme. Et même s’il n’était pas croyant le poète ne se fait jamais « bouffeur de curé » : il s’amuse des arguties liturgiques, de leurs pompes et circonstances. L’argot s’y fait routine polyphonique mezza-voce. Les concepts et conceptions officiels ne sont plus tirés à quatre, chaque prêtre lui fait un enfant dans le dos. Mais cela – et comme on dit – ne mange pas de pain (fut-il sacré). Reste que le poison des mots est sinon abyssal du moins abbatiale ; il est vecteur de transes plus amusantes qu’insanes et tout compte fait n’ont d’yeux que pour Dieu.

12 décembre 2015

[Livre] Annie Ernaux : l’intertextualité

Après ceux de Cerisy (2012) et de Cergy (2014), c’est au colloque de Rouen (2013) de voir publier ses actes : l’actualité ernausienne est des plus denses ces derniers temps (à venir : le nouveau livre d’Annie Ernaux en avril ; des projets théâtraux…).

Annie Ernaux : l’intertextualité, sous la direction de Robert Kahn, Laurence Macé et Françoise Simonet-Tenant, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, automne 2015, 210 pages, 21 €, ISBN : 979-10-240-0464-8.

 

Argumentaire du colloque

L’intertextualité (française et étrangère) dans l’œuvre d’Annie Ernaux est ici entendue globalement comme « effets de convergence et de divergence entre une œuvre et l’ensemble de la culture qui la nourrit » (Tiphaine Samoyault, L’Intertextualité, Armand Colin, 2005). 

La notion d’intertextualité nous a semblé particulièrement pertinente, appliquée à une œuvre accueillie longtemps avec réticence dans les milieux lettrés – en particulier, après la publication de Passion Simple (1992). Des années durant (jusqu’à la toute fin des années 1990) l’œuvre d’Annie Ernaux fut doublement disqualifiée en France en raison de la présence en son sein d’une culture du monde dominé et d’un parti pris autobiographique clairement affirmé à partir du quatrième récit, La Place (1984). D’une part, l’on brocarda volontiers les références interdiscursives affichées (chansons, littérature dite populaire) ; d’autre part, les partisans d’une littérature canonique considérèrent que l’écriture de la vie, telle que la pratique Annie Ernaux dans un esprit de vérité, était une solution de facilité et de pauvreté, abstraite de toute mémoire littéraire.

S’intéresser à la richesse de l’intertextualité dans l’œuvre d’Annie Ernaux permet de tordre définitivement le cou aux préjugés de cette réception académique. Le colloque entend montrer la généalogie complexe d’une œuvre tissée à la fois de textes et discours de la culture antérieure et de sa culture environnante. Nous nous intéresserons à l’intertextualité fondamentale d’une œuvre poreuse au marmonnement du monde et à laquelle s’applique particulièrement bien la réflexion de Marc Angenot : « l’approche “intertextuelle” peut avoir pour effet de briser la clôture de la production littéraire canonique pour inscrire celle-ci dans un vaste réseau de transaction entre modes et statuts discursifs, le discours social. Il y a là une attitude nouvelle quant à la place même qu’occupe le littéraire dans l’activité symbolique. » (« L’intertextualité : enquête sur l’émergence et la diffusion d’un champ notionnel », Revue des sciences humaines, n° 89, 1983).

Nous nous emploierons également à établir combien le travail constant de la mémoire de la lecture et de l’écriture féconde le processus créateur. On se permettra à cet égard de citer Annie Ernaux : « L’empreinte des livres sur mon imaginaire, sur l’acquisition, évidemment du langage écrit, sur mes désirs, mes valeurs, ma sexualité, me paraît immense. J’ai vraiment tout cherché dans la lecture. Et puis, l’écriture a pris le relais, remplissant ma vie, devenant le lieu de la recherche de la réalité que je plaçais autrefois dans les livres. » (L’Écriture comme un couteau, Stock, 2003). Les études génétiques ont d’ailleurs prouvé à quel point l’œuvre ernausienne est nourrie par la mémoire littéraire. C’est indéniablement une œuvre qui prend ses racines dans un terreau d’influences mêlées, admirées ou combattues, où se mêlent les écrivains glorieux (Proust, Flaubert, Woolf, Perec, Beauvoir, Sartre…) et une littérature populaire méprisée par les instances d’évaluation critique et universitaire.

L’œuvre d’Annie Ernaux est importante à bien des titres, mais aussi en ce qu’elle réussit le tour de force de s’affirmer comme une voix singulière et universelle grâce à un jeu intertextuel et, plus largement intersémiotique, intense et maîtrisé.

 

SOMMAIRE

I. Le canon :

Maya Lavault ( Paris IV) : « Annie Ernaux, l’usage de Proust ».

Lyn Thomas ( London Metropolitan University) : « Ennemies de classe ou âmes-sœurs : Virginia Woolf et Annie Ernaux ».

Linda Rasoamanana ( Mayotte) : « Annie Ernaux et Albert Camus : transfuges et médiateurs ».

Thomas Hunkeler : « Annie Ernaux et le Nouveau Roman : une histoire d’amour ratée ? »

 

II. Lectures étrangères : politiques du chagrin

Elise Hugueny-Léger ( St. Andrews) : «  "À cette époque-là, c’était toujours fête" : Ernaux et Pavese, la solitude en partage ».

Nathalie Froloff ( Tours) : « Vie et Destin : "le livre impossible à écrire" ? »

Merete Stistrup-Jensen ( Lyon II) : «L’autobiographie impersonnelle : Georges Sand, Selma Lagerlöff, Gertrud Stein et Annie Ernaux ».

 

III. Intermodalité :

Michelle Bacholle-Boskovic (Eastern Connecticut State University) : « L’intersémiotique chez Annie Ernaux : un dialogue au-delà de l’écriture ».

Fabien Gris (E.N.S Lyon) : « La cinémathèque d’Annie Ernaux ».

Véronique Montémont ( Nancy II) : «  La chambre chambre d’échos ».

Pierre-Louis Fort (Cergy-Pontoise) : « Le journal intime à/et l’œuvre : allers et retours textuels ».

♦ Fabrice Thumerel (Université d’Artois) : « Ecrire contre pour écrire la vie : Les Années. (Texte, métatexte, intertexte et avant-texte) ».

Extraits

Écrire la vie, c’est appréhender sa vie comme le monde, en construire le sens, au moyen de la Bibliothèque comme des discours socioculturels les plus variés. D’où la nécessité de définir le projet ernausien par rapport à divers modèles littéraires, de le situer par rapport à l’espace des possibles, c’est-à-dire l’espace contemporain des problématiques, des normes esthétiques, des auteurs et des mouvances en vogue. Ainsi l’étude de l’intertexte (littéraire/culturel, textuel/discursif, allusif/citationnel/référenciel) sera-t-elle menée ici dans une perspective sociogénétique : il s’agira d’examiner comment, pour ces mémoires du dehors que constituent Les Années, texte, métatexte et avant-texte construisent un intertexte littéraire et socioculturel subversif ; autrement dit, comment Annie Ernaux, pour qui position et opposition ne font qu’un, écrit contre pour écrire la vie.

[…]

La juxtaposition objective-subjective de citations en italiques et de références disparates traduit avec un certain lyrisme le vécu d’un « On » générationnel. L’originalité d’Annie Ernaux réside dans son refus de toute hiérarchisation, concluant par exemple une énumération de références savantes par cette équivalence révélatrice de l’époque : « D’une façon ou d’une autre, que ce soit Les Héritiers ou le petit livre suédois sur les positions sexuelles, tout allait dans le sens d’une intelligence nouvelle et d’une transformation du monde » (An, 992). Ce qui importe pour elle, c’est la valeur emblématique de ces sommaires factographiques qui condensent des intertextes littéraires, artistiques ou, plus généralement, socioculturels de toutes natures (textuelle/discursive, allusive/citationnelle/référencielle). Écrire la vie, c’est justement rendre compte du présent commun en sélectionnant dans toute leur diversité les indices culturels les plus représentatifs, comme dans cet autre extrait concernant les années post-68 : « On expérimentait la grammaire structurale, les champs sémantiques et les isotopies, la pédagogie Freinet. On abandonnait Corneille et Boileau pour Boris Vian, Ionesco, les chansons de Boby Lapointe et de Colette Magny, Pilote et la bande dessinée » (An, 993). /FT/

3 décembre 2015

[Création] Vagues [lieu, vagues], par Thomas Déjeammes et Sébastien Lespinasse [Dreamdrum-20]

 Avec cette livraison du projet fécond initié par Thomas Déjeammes, voici notre devenir-naufrageur/é, et ce texte magnifique est signé Sébastien Lespinasse. [Lire/voir Dreamdrum 19]

 

Une page d’écriture n’est pas la mer.

 

Écrire qu’une page d’écriture n’est pas la mer coule de source.

Cela fait une musique de couler. Un air de tomber en cascade de très loin et de très profond. Un air de début du monde quand il n’y avait que la mer et le ciel. Un rythme de chute, une multiplication de gouttes, de gouttelettes et de cordes, une façon de glisser, de se séparer en glissant, de se jeter dedans, d’inventer le dedans à force d’y tomber. De creuser la terre qui tient bon.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer qui creuse la terre, n’est pas la main qui retient de couler. Une page n’est pas parages, une épave, une vague, une révolution de vagues qui bruissent sauvages dans un coin du grand cosmos trou.

 

Au loin, apparu ainsi en dehors de toute page, un bruissement sourd qui crève les yeux. Au proche : tout autre, un toucher qui fait paroi de l’écoute. Un coquillage d’entendre si l’on veut mais ce n’est pas tout à fait exact.

Ce qui est exact ne coule pas de source, résiste contre le vague, l’indéfini, le partout, dessine la lande, la presqu’île de terre qui sépare, refuse de glisser.

Ce qui est exact n’est pas la mer qui continue de creuser dans les réserves que la page ignore.

Ce qui est exact n’est pas la mer, le ciel tournoyant, les vagues, la révolution : vagues au creux de la terre.

 

Non seulement « vagues » mais encore : lieu d’infinie dissipation de toutes formes qui s’y ébauchent.

 

La page d’écriture glisse dedans, nécessairement, se remplit de glisser dedans, c’est comme ça qu’elle se creuse, qu’elle se fait terre, terrain vague, puis presqu’île qui refuse toute glissade, tient ferme, tient la terre ferme, tient fermement à son sable, à ses galets, à ses chemins. C’est à un certain moment de glisser que la page se forme, s’est formée, existe : résultat du mouvement incessant d’écrire, de désécrire le blanc du fond des mots, épaisseur déjà bien saturée d’intentions, de tout un monde, tous les mots faisant goutte et système vagues dans la mer langue, obsessionnellement, de quoi s’y noyer, oui, noyer sa vie dedans,- la page s’écrit, s’est écrite de résister aussi, de résister au mouvement, de rendre solide le passage en faisant masse, poids, solidité, en se travaillant par tous les bouts, structure faisant en pleine mer, la page résiste en s’inventant à côté de la langue, une vie, la vie, une vie de vivre comme souffler fort, sa respiration écrasée après une course sous la pluie, une vie de vivre comme d’entendre son propre cœur battre, une vie de vivre comme d’apprendre à marcher, à parler et à sentir, la page se résiste, sort d’elle même, elle existe comme le dehors se fait de partout avec le dedans. La page s’écrit, s’est écrite, coule et résiste un temps. Vagues tout contre.

 

En réserve, en dessous, dans un lieu profond du blanc de la page : les sources.

Sourdes au milieu de la mer à boire, s’écoulent secrètes, viennent irriguer, chants souterrains de la carpe, retenues parfois depuis des temps sans mémoires, inconnues bien souvent même à celui qui se tient en bouche juste en dessous : les sources surgissent un jour, évidences des choses à être ce qu’elles sont.

Simplicité des sources : elles sont.

Ce qui permet d’être.

Ce qui a un nom.

Une légende.

Un jour.

 

Un jour.

 

Un jour, le milieu de la mer à boire entre le ciel tournoyant et la terre qui tient ferme.

Un jour, le milieu du corps immergé au centre des sources. Infusions à macération lente : le lieu milieu des mers à boire, son corps gourde qui flotte, tangue et tourne. Entre ciel et terre, l’opération de se séparer qu’est le corps(,)éponge opaque à boire. Son corps engourdi, non-lieu au milieu des formes, des formules, des formes nulles, des gouffres.
Un phare une phrase une phase pour continuer l’embarcation, poursuivre les routes.
Le vide offert au milieu de la phrase, phare qui flotte au lieu milliers de vagues, la mer en face, s’ouvrir les sources vives, phase qui nous plonge, tangue et tourne. Entre ciel et terre, presqu’île disjointe, -il- en train de boire la mer, de séparer formules de l’informe, d’écouter l’appel des vents et marées. Tente plonge tête première en éclaireur : apprendre les phrasés, le milieu immergé des phrases dans les formes, les formules, les gouffres, le vide qui appelle, plonge, tangue et nous tourne. Au loin, apparu le milieu vague. Le proche à vitesse obscure. Nous s’embarque une route, un tour tout engourdi de vide, une phrase où plonger au milieu, les sources à boire, la page d’écriture qui coule sous les signes.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer coule de source à boire.

Une page d’écriture n’est pas la mer entre terre et ciel.

Une page d’écriture retenue au creux de la main.

Ouverte bientôt (en signe de reconnaissance).

 

Nous, nageurs sommes naufragés noyés à temps partiel sirènes poissons volants substantifs hippocampes débris d’embarcadères planctons bouées bues à petites goulées glissements d’algues microscopiques.

 

Se noyer, c’est se mêler mélanger aux choses, dans les choses, les gens, dans les choses les gens, mélanger coincer les gens dans les choses, à l’étouffée, au creux de la main contre la bouche, silence à plus soif.

Se noyer, c’est coller se coller sans espace dans l’espace qui fait peau étanche collée dans la situation d’être là dans l’espace sans espace replié sur soi en soi presser le vide à l’intérieur, exténuation.

Se noyer, c’est être complètement compris, intégralement dévoré par les gens, l’hydrogène des gens qui se massent, pas moyen d’avoir un lieu à soi, une ligne de repli, une fuite, un petit trou, pas moyen, aucun lieu.

Se noyer, c’est prendre conscience que toutes les directions sont bonnes et ne pas être capable d’un seul mouvement.

Se noyer, c’est ne pas voir au delà de son nez, ne pas voir son nez même, ne rien voir, ne pas voir qu’on ne voit rien, croire qu’on voit tout ce qu’il faut voir.

Se noyer, c’est faire bloc, c’est être fait bloc bloqué de partout.

Se noyer, c’est se rendre compte trop tard qu’on ne sait pas nager, qu’on ne sait pas se tenir dans la mer, c’est perdre la possibilité de remuer ses mains, ses pieds, ses jambes, sa tête, c’est oublier qu’on savait se maintenir au bord de l’eau, c’est n’avoir plus aucun souvenir de la terre ferme, c’est ne plus croire à la fermeté d’aucune terre, c’est se laisser dériver dans le vague, l’informe, le mou, c’est devenir mou, couler à l’intérieur de soi, ne plus savoir grimper à quoi que ce soit, se saisir de quoi que ce soit, ne plus être quoi que ce soit, ne plus pouvoir prendre appui, glisser continuellement, devenir l’homme qui dort au fond des mers, qui a oublié qu’il dort, qui est devenu le poids mort, oublié, de sa masse de sommeils sans rêves, homme enseveli dans son propre gouffre de fatigue et d’ennui.

Se noyer, c’est mettre la terre au dessus de sa tête et pédaler dans un vide épais qui agrippe et tire vers le bas.

Se noyer, c’est sentir que le cosmos n’est rien et qu’on est rien dans le cosmos.

C’est ne pas pouvoir commencer ni finir la phrase dans laquelle on s’appelle. C’est prendre la légèreté du morceau de bois emporté par le fleuve, morceau de bois sans attaches. C’est perdre toute orientation devant la liberté trop grande qui nous est donnée, qui a toujours été donnée, offerte en secret au moment de notre venue au monde. C’est la joie de l’angoisse. L’angoisse de la joie. Le fou rire des larmes.

Se noyer, c’est l’invention nécessaire d’une autre manière de nager.

 

Nous, nageurs, sommes la mer, la mer multipliée, recommencée par chacun de ses bouts, sommes les éponges qui boivent, le résultat à moitié solide des averses, des pluies et des rituels d’évaporation. Nous, nageurs, apprenons à aimer en découpant dans l’immensité du mot « mer », en le réduisant en pièces, en visages, personnes, objets fétiches.

Nous, nageurs, sommes la noyade même, la jouissance de nous perdre les uns dans les autres, glissés entre les genoux anguleux, coincés dans le lieu milliers de gens noyés tout contre, le corps les idées les esprits aspirés en entonnoir.

Nous, nageurs, avons beaucoup de noms dans beaucoup de langues au milieu de beaucoup de territoires dans beaucoup d’époques. Nous avons beaucoup.

Nous nous appelons Edith, Charles, Frédérique, Maxime Hortense, André, Serge ou Lili.

Nous nous appelions aussi Ghérasim, Bernard, Gertrude ou Unica.

Nous avons encore bien d’autres noms. Nous avons beaucoup.

Nos chants s’entendent au fond des pages pour ceux qui veulent bien encore se mouiller. Nos chants entremêlés et discordants.

 

Nous coulons de sources, nous sommes les nageurs, sommes l’existence de la nage, sommes le mot « nage » qui se noie en quatre lettres dans l’ensemble vertigineux du vague de la mer langue au milieu du cosmos trou.

 

Nous coulons nous écoulons sommes écoulés, la page la page toujours recommencée.

Vagues dans les vagues, mouvement depuis profond et loin, se forme et referme et forme à nouveau l’étendue toute entière qui reste informulée.

 

Une page d’écriture n’est pas la mer,

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