Libr-critique

30 janvier 2014

[Chronique] Pierre Drogi, Animales, par Emmanuèle Jawad

Ce livre publié dans la collection dirigée par Mickaël Batalla rassemble trois séquences écrites à plusieurs années d’intervalle, dont la plus récente est portée par le titre.

 

Pierre Drogi, ANIMALES, éditions Le clou dans le fer, coll. « expériences poétiques », 2013, 184 pages, 20 euros.

Ce titre nous oriente du côté du féminin. Animales provient d’un adjectif latin ne présentant pas de différence morphologique entre masculin et féminin. L’hésitation grammaticale s’en trouve perçue par l’auteur comme une invitation à entendre le pluriel comme féminin plutôt que masculin. L’adjectif désigne ici des (pièces) animales ou des (poèmes) animaux.

Le travail sur la mise en espace du vers retient d’emblée l’attention dans sa singularité, une disposition produisant sa propre répartition sur la page, dans le souci d’une spatialisation aérée du texte le plus souvent, resserrements par endroits, rythmant des espaces entre les fragments et dessinant des marges libres, ce qui peut apparaître comme un « blanc syntaxique » constitutif du discours.

A cette organisation qui laisse les bribes sonores par éclats, dans des associations fulgurantes et des glissements homophoniques, s’adjoint une ponctuation constitutive d’une typographie sous-tendue par un souci visuel. La virgule se trouve ainsi à l’occasion placée en début de vers, le point d’interrogation décalé, laissé vide sur ses côtés, deux points en retrait de ce qui précède et de ce qui vient, crochets, parenthèses, barres obliques, tirets, jusqu’à la présence d’une double marque de ponctuation, point sous la strophe, l’articulation des vers s’opère dans leurs marques de réserve, de suspension, de coupe et d’ouverture.

Le volume se clôture en bas de page par la mention : Ponctuation et orthographe : tout a sa raison. 

L’attention se porte également sur l’émancipation des formes du vers dans leur irrégularité, souvent brefs, avec coupes récurrentes, qui associent amorces de dialogues rapportés, phrases interrogatives, mode impératif et interjections, et qui soutiennent le rythme, densifiant la matière même du poème. On notera dans la construction des vers la fréquence des assemblages de mots présentant des proximités dans leurs sonorités.

Le motif "animal", dans cette première séquence importante, ouvre sur un bestiaire propre à l’auteur. On y côtoie références mythologiques et historiques (Hermès, Hérodote, Hérode, Aristote…). Jointe à cette première séquence animales, Hassana et l’ouvrier d’Yport, écrit en 2012, poursuit le travail de mise en espace, agençant le texte autrement, le partageant sur la partie supérieure et inférieure de la page, avant de la couvrir plus largement étirant les fragments. Les deux dernières séquences du livre, écrites seize ans plus tôt, permettent de saisir l’écriture de Pierre Drogi dans son parcours, rendu alors dans son déroulé chronologique, et d’en dresser ainsi la particularité, dans son travail de composition sonore des vers et de leur spatialisation.

29 janvier 2014

[Chronique] Serge Noël, Aux premières lueurs d’un jour nouveau (Dystopies #1)

L’époque est aux dystopies plutôt qu’aux utopies, qui ont un point commun, l’extrapolation : les caractéristiques de la société contemporaine sont empirées ou corrigées dans un ailleurs.

Parmi les dernières venues, Aux premières heures d’un jour nouveau de Serge Noël, Chaosmos de Christophe Carpentier et Le Projet Wolfli de Jérôme Bertin sont très différentes : si la première fait preuve d’une certaine inventivité verbale mais pèche par excès de romanesque, la seconde est une somme plus vertigineuse par sa construction et ses perspectives philosophiques que par sa performance stylistique ; quant à la dernière, c’est une fiction post-apocalyptique dont la forme oscille entre carnavalesque et expressionnisme.

 

Serge Noël, Aux premières heures d’un jour nouveau, éditions MaelstrÖm ReEvolution, Bruxelles, 4e trimestre 2013, 300 pages, 16 €, ISBN : 978-2-87505-159-2.

Dans ce roman tripartite – dont le titre est à l’image de la couverture : sirupeux et aguicheur ! -, nous sommes en 2098 dans l’associété, "un monde parfait" dans lequel la seule raison d’être est d’"amasser des crédits" : "La politique est là pour garantir à chacun le droit de chercher à concentrer pour son compte le plus de crédits possible, quels que soient les moyens employés" (p. 23). Là, tout est ordonné par l’État, au sommet duquel trône la figure virtuelle du Citoyen : la distribution de détriments et de psychotropes, la reproduction (les femmes n’existent que comme truchements reproductifs) et le plaisir (à coups de crédits, tout homme peut choisir son philosexe et ses divertissements sexuels), l’éducation (aux bons soins des éludateurs, des éducastreurs, des psychiastres et des médicastres), la gestion des quotislogans… Dans cette associété totalitaire, tout ne va évidemment pas pour le mieux dans le meilleur des mondes… Les privilèges des élites du Processus contrastent avec le sort réservé aux contrevenants : "Jeunes délinquants croupissant dans les taules, procédants à la merci d’un bouleversement technique, encadres pissant d’angoisse à l’idée d’être largués" (28)… Conformément à la tradition du genre, le récit se concentre sur un personnage à part, pour qui l’ennui est mère de toute survie : "La plupart des gens m’emmeldrent. Je ne leur trouve ni politique, ni art. Comment peut-on vivre sans politique, sans art ? De quoi ? Pour quoi faire ?" (119). Viendra l’envie, et derechef la rêvolution – via un détour par le Moyen-Âge… Ainsi s’accomplira la prédiction décrétée en 2002 par "un homosexuel vieillissant" qui connaissait la poésie du XXe siècle : "L’avenir de l’homme, c’est la femme"… Si l’avènement de l’associété passe par cette nouvelle Ève future, le salut du narrateur se réalisera par l’écriture comme le Montag de Fahrenheit 451 par la lecture.

Ce livre vaut surtout pour sa première partie – le reste se conformant parfois un peu trop aux seuils que constituent le titre et la couverture. Font mouche la critique du totalitarisme capitaliste comme la parodie des jeux télévisés : "Un générique sur une musique sirupeuse. Des chiffres s’affichent en jaune à côté des quatre noms. Les tétéspectateurs votent. La musique sourd doucement, la lumière se relève. Une autre pièce. Le même énorme godemiché. Quatre autres jeunes gens nus qui s’évertuent à gagner le droit de repasser la semaine prochaine. Le super vainqueur, l’enculé de première classe, […] gagnera la gloire et la richesse, une caresse du Citoyen, une villa sur la côte et un portefeuille d’actionnaire" (44). Reste l’interrogation politique qu’il suscite : en un temps où triomphent les pouvoirs bio-technologiques et économico-financiers, le totalitarisme d’état doit-il encore être considéré comme le plus menaçant ? comme le plus envisageable ?

26 janvier 2014

[News] News du dimanche]

Tandis que se poursuit le débat lancé par Sylvain Courtoux à partir du livre de Jérôme Bertin, au programme des NEWS de ce soir : le diptyque chevillardien (L’Autofictif en vie sous les décombres et Le Désordre AZERTY) ; nos Libr-événements (conférences de Philippe Boisnard, enjeux littéraires contemporains organisés par la MEL, festival Tandem de Nevers, rencontre avec Esther Tellermann et Pierre Chappuis).

UNE /FT/

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres, L’Arbre vengeur, janvier 2014, 234 pages, 15 €, ISBN : 979-10-91504-10-2.

L’autodérision fait partie intégrante de la démarche chevillardienne : "Voici donc la deux millième page de L’Autofictif. La formule est aujourd’hui un peu usée et j’ai résolu de lui substituer dès la rentrée trois motets quotidiens dédiés à la Vierge Marie" (p. 216)… Inutile, donc, d’essayer de le prendre en flagrant délit d’auto-aveuglement : "L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans" (p. 85). Cette lucidité nous vaut également de belles analyses littéraires : "Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise" (p. 14).

Et s’il fait concurrence à l’état-civil, c’est uniquement pour se démarquer de ses homonymes sur le plancher des vaches : la boucherie et le village du même nom. Mais pour le reste, ne distinguant pas l’écriture autobiographique de l’écriture d’invention, place à l’inattendu… Une nouvelle en trois lignes à la façon de Félix Fénéon : "Il songea soudain qu’il était parvenu au mitan de son existence et la commotion que lui causa cette pensée fut si forte qu’il tomba raide mort" (32). Un fait incongru : "J’introduisis le rhinocéros dans la pièce où j’exposais ma collection de toiles d’araignées en prenant bien garde à ne pas laisser entrer la mouche" (33). Une déclaration loufoque : "Je suis la réincarnation de Jules Laforgue, mais personne ne veut le croire" (88)…

â–º Eric CHEVILLARD, Le Désordre AZERTY, Minuit, janvier 2014, 202 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-7073-2336-1.

Fait écho à ce sixième tome de L’Autofictif le carnet pseudo-autobiographique qui doit son nom à sa méthode de composition : non pas un abécédaire de plus, mais un texte réflexif qui s’ordonne selon la logique du clavier. Ainsi, AZERTY comme : "Aspe", "Zoo", "Ennemi", "Rentrée", "Théorie", "Yeux". Ensuite, de "Utilité" à "Nuit Neige Noël", en passant par "Quinquagénaire", "Style", "Genre", "Humour", "Journal", "Littérature", ou encore "Chevillard", zigzague le cheminement scriptural.

Qu’il retrace son demi-siècle ou le récit arbitrairement journalier qu’il rédige depuis 2007, l’auteur suit la même logique paradoxal : refusant tout principe chrono-logique, toute hiérarchie, il procède au télescopage de micro-événements plus ou moins insignifiants, le court-circuitage des signifiés comme des signifiants confinant à l’incongruité et générant "des effets de surprise ou de reprise, de coïncidence ou de dissonance" (p. 127).

La logique paradoxale régit encore son autoportrait en humoriste : "L’humoriste n’est pas un joyeux drille. […] L’humoriste n’est pas très sensible non plus à la poésie burlesque du clown. […] L’humoriste a pris son corps dans la langue. […] l’humoriste est un rabat-joie" (119-120). Et de l’humour, il n’en manque pas pour évoquer le portement du nom. A considérer l’étymologie de son patronyme, rien d’étonnant à ce que l’on se torde souvent la cheville dans son univers… Et quand on songe qu’est un "chevillard" celui qui maîtrise l’art de planter à la cheville, le voici "rendu au sol"… "Paysan !" (174). D’où la nécessité pour lui de se faire un nom, et pour cela, de se démarquer du label Minuit ; ce qui explique sa charge contre l’écriture blanche : chevillé au style, il fustige cette "littérature de miroitier bègue à l’usage des singes et des perroquets" (92).

Libr-événements

â–º Mardi 28 janvier 2014, deux interventions de Philippe Boisnard : 9H-9H30, Conférence au Département Philosophie de l’Université de Tours, dans le cadre des journées sur Internet et le pouvoir (sur la question des paradigmes de l’art contemporain et de la mode internet comme processus de réduction des champs possibles de la création ; les objets d’analyse seront la littérature sur support numérique et le net-art).

Le soir, à Paris, dans le cadre des Voeux de l’internet (réservation via le lien)
http://www.weezevent.com/voeux-de-linternet-2014
réflexion sur la question des Fablab, notamment à partir de la promotion Européenne et Nationale qui en est faite : "Le point commun des initiatives « fablab » est constitué de l’énergie, de l’enthousiasme et de la certitude que leur implantation faciliteraient la relocalisation des unités de production. Derrière leur image liée au milieu associatif, à l’open source et à l’éthique du hacker, les forces industrielles dans leur finalité pourraient contredire la logique de naissance des fablab. Chimère ou révolution industrielle de demain ?"

â–º Du mercredi 29 janvier au dimanche 2 février, Littérature, enjeux contemporains VII : le mercredi 29 à la Bpi ; le jeudi 30 à la Maison des cultures du monde ; les vendredi 30, samedi 1er et dimanche 2 février à l’auditorium du Petit Palais.

Comment les écrivains voient ce qu’ils voient et comment ils le donnent à voir ? Ces livres, ces oeuvres qui séduisent et sidèrent, quelle forme donnent-ils au regard ? Pour la 7e édition de son festival annuel, la Mel a choisi pour thème la notion de « point de vue » qu’interrogeront écrivains, artistes, théoriciens et réalisateurs, aux confins des textes et des images. Car la littérature, et les arts qu’elle nourrit, ne cesse d’éduquer le regard, de montrer autrement, faces étranges et zones obscures. Elle révèle et dévoile, tout à la fois observatrice, contemplative ou hallucinatoire : nous allons voir ce que nous allons voir.

Avec Nils Ahl, Laura Alcoba, Marianne Alphant, Wolfgang Asholt, Damien Aubel, Emmanuelle Bayamack-Tam, Gisèle Berkman, Pierre Bergounioux, Eduardo Berti, Didier Blonde, Robert Bober, Stéphane Bouquet, Nicole Caligaris, Marcel Cohen, Jean-Max Colard, Jean-Louis Comolli, Joseph Danan, Luc Dardenne, Laurent Demanze, Daniel de Roulet, Georges Didi-Huberman, Randal Douc, Éric Dussert, Christophe Fourvel, Sylvie Germain, Thierry Girard, Eugène Green, Otar Iosseliani, William Irigoyen, Francesca Isidori, Laurent Jenny, Sophie Joubert, Pascal Jourdana, Jean Kaempfer, Patrick Kéchichian, Pauline Klein, Alban Lefranc, Philippe Lefait, Roberto Maggiori, Valerio Magrelli, Wajdi Mouawad, Pierre Michon, Christine Montalbetti, Marie-José Mondzain, Jacques Munier, Alain Nicolas, Carlo Ossola, Antoine Perraud, Eric Pessan, Ollivier Pourriol, Philippe Rahmy, Sinziana Ravini, Mathieu Riboulet, Sophie Ristelhueber, Olivia Rosenthal, Jean- Jacques Salgon, Tiphaine Samoyault, Pierre Schoentjes, Pierre Senges, Peter Szendy, Dominique Viart, Tanguy Viel, Cécile Wajsbrot, Frédéric Werst, Pierre Zaoui.

Programme complet du festival des Enjeux VII , à télécharger ici : http://www.m-e-l.fr/,re,377
t. 01 55 74 60 91 – 01 55 74 60 98
Entrée libre et gratuite.

â–º Festival littéraire de Nevers, TANDEM, les 6 et 7 février 2014, avec notamment : Jean-Michel Espitallier, Olivier Mellano, Valérie Rouzeau, Olivia Rosenthal… Le programme complet : ici.

â–º Tschann Libraire, les éditions Unes, Canopée et les éditions Corti vous invitent à une lecture de Esther Tellermann (Le Troisième, éditions Unes) & Pierre Chappuis (Entailles, éditions Corti) en présence de l’artiste Gilles du Bouchet, le jeudi 13 février 2014 à 19h30. Présentation par les éditeurs François Heusbourg (Unes) et Thierry Le Saëc (Canopée). [Tschann Libraire, 125 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris / tél.: 01 43 35 42 05 librairie@tschann.fr]

 

25 janvier 2014

[Chronique] Sylvain Courtoux, De la guerre comme élément de l’histoire naturelle (d’après Première ligne de Jérôme Bertin)

Voici la brillante réflexion de Sylvain Courtoux sur et à partir du Première ligne de Jérôme Bertin, cette singulière suite d’apocalypses écrite dans une langue-uppercut qui privilégie les télescopages des signifiés comme des signifiants. [Lire la première présentation]. [Vous pouvez rencontrer Sylvain Courtoux ce soir à MANIFESTEN (19H) : 59, rue Thiers à Marseille] /FT/

Jérôme Bertin, Première ligne. 105 mesures pour une guerre, Al dante, 40 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-779-5.

 

De la guerre comme élément de l’histoire naturelle.

D’après Première ligne de Jérôme Bertin, Al Dante, 2014.

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Etat des lieux(avant la chute) : depuis quelques années déjà, la tradition avant-gardiste, celle héritée des avant-gardes historiques (zutisme, symbolisme, futurisme, dada, surréalisme, objectivisme, lettrisme, situationnisme et autres -ismes azimutés) redynamitées par le textualisme des années 70’s (la triade Tel Quel1TXTChange), boit la tasse. Les grands éditeurs parisiens (Seuil, POL) ne s’échinent (même) plus à publier des poètes expérimentaux (disparition de la collection de François Bon au Seuil, disparition de la collection de Chloé Delaume chez Joca Séria ; Bernard Comment virant tout ce qui n’est pas "coup littéraire" ; POL ne publiant que des post-tarkosiens2 prigentiens), alors que dans les années 1970’s, ça se passait plutôt chez ces grands éditeurs-là (la collection Le Chemin chez Gallimard, la collection Textes chez Flammarion, la collection Tel Quel au Seuil, la collection TXT chez Christian Bourgois, la collection Gramma chez Aubier-Flammarion, les débuts de POL chez Hachette, …). Tout cela bien clairement amplifié par la crise économique post-2008 (revues qui ferment leurs portes, collections qui se cassent la gueule ou qui publient moins, poètes qui préfèrent se tourner vers le roman) et le marasme symbolique global [la dernière "grande révolution poétique", qui date des années 1990 en France et qu’on a appelé benoîtement « la nouvelle poésie française », a depuis longtemps fait fructifier ses avoirs ― structurés autour de POL et de la Revue de Littérature Générale / de la revue Java / de la revue Action Poétique, de la revue IF et de la collection Bip/Val chez Fourbis, sans oublier les grandes anthologies colorées d’Henri Deluy / de la revue Nioques et de la naissance d’Al Dante en 1994, et de la montée en puissance de petits éditeurs incisifs et défricheurs : La main courante, Horlieu, Ecbolade, Æncrages & Co, L’Attente, Le bleu du ciel, Derrière la salle de bain, Spectres familiers ―, cette « révolution symbolique », donc, était (aussi) le fait d’un mouvement générationnel de poètes et de poétesses nés entre les années 1955 et 1970 et qui sont arrivés en nombre à la fin des années 1980 et au début des années 1990].

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Comme l’avant-gardisme théoriciste fut chassé des préaux à la fin des années 1970-début des années 80, par la « nouvelle philosophie », l’individualisme prôné par les « nouveaux économistes » et les politiques libérales, la ruée patrimoniale du début des années 80, et bien sûr, avec tout cela, grâce à tout cela, en compagnie de tout cela, le retour en forme & en force de la poésie Lyrique, les poésies lyriques, néo-, post-, re-lyriques, avec un « Je » majuscule plus tout à fait émasculé, et du vers (Roubaud n’y étant pas pour rien), couronné d’un oubli des formes, célébrant le retour à la saine tradition du récit et du même coup à la vraie vie, et représenté (du moins pour les poètes) par Philippe Delaveau, William Cliff, André Velter, Lionel Ray, Guy Goffette, James Sacré, Claude Esteban, Alain Borne, Henri Meschonnic, Christian Bobin, Charles Juliet, Yves Bonnefoy, et compagnie ― poètes qu’on a retrouvés très souvent ces dernières années en couverture de la collection de poche « Poésie / Gallimard » ; comme ce fut le cas pour l’avant-gardisme seventies, donc, ou à cause de lui, il est arrivé la même chose à l’"avant-gardisme" de cette « nouvelle poésie française », battu en brèche par le même retour poétiquement réactionnaire, anti-moderne, dont certains éditeurs3, aujourd’hui, peuvent être pris pour le paradigme qui sont, pour certains, et cela est une nouveauté, politiquement à gauche ou feignent de l’être (qu’importe le flacon, si on a l’étiquette et l’ivresse institutionnelle).

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Force est de constater que les forces en présence sont irréductiblement plus efficaces symboliquement et numériquement d’un côté ― Allez faire un tour au rayon poésie de votre librairie, s’il est fourni en nouveautés, et vous verrez que ces néo-lyriques sont légions, pas seulement chez les éditeurs traditionnels de poésie lyrique mais aussi chez ceux qui publient, qui ont publié des modernistes. Si bien que le lecteur moyen de poésie, comme le critique, est obligé de prendre des vessies lyriques pour des lanternes modernes.

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Et comme le petit village gaulois, entouré de Babaorum, Petibonum, Aquarium, et Laudanum (il faudrait dire : Xanax, Stilnox, Seroplex et Lexomil), la liste des quelques maisons/collections qui persistent à signer des poètes expérimentaux, sans concessions pour les formes dominantes de l’époque, comme Al Dante, les éditions de L’Attente (parfois), Laure/Li (idem), Questions Théoriques, POL (idem), se réduit à peau de crachat. La Bérézina, en quelques sorte, pour les horribles travailleurs de la langue (je rappelle que La Bérézina est historiquement une défaite tactique alliée à un nombre important de pertes côté français, mais aussi une victoire stratégique).

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Janvier 2014(vingt ans en première ligne ― la poesie est une guerre de tranchées) : Une victoire stratégique, peut-être pas, sûrement même jamais, mais c’est pourquoi nous avons d’autant plus besoin de livres comme le Première ligne de Jérôme Bertin, de sa poétique prigentienne guerrière et de son célinisme artésien assumé (il n’est qu’à vérifier le nombre de poètes qui aujourd’hui pourraient se réclamer de Louis-Ferdinand Céline pour s’en assurer – la réponse, vous la connaissez : aucun). De cette plume qu’il « trempe dans le curare ».

Ce texte est sous-intitulé « 105 mesures pour une guerre » : la guerre, dont il parle, on ne la connaît que trop bien, parce que c’est celle que l’on peut vivre tous les jours, face à son banquier, ou face à sa psy, ou face à l’assistante sociale, ou face à son médecin, ou face à sa famille, ou face à ses collègues de travail, ou face à l’indifférence générale, ou face à sa télé, c’est à la fois la guerre pour la parole et la reconnaissance, à la fois la guerre pour être (et pour certains : avoir) et parler, la guerre sociale, donc, contre tout un système politique, social, psychologique, langagier et culturel de domination (une société de classes et de classements, presque de castes / dont nous tenons tous notre sens et notre fonction), qui dirige et crée des formes de vie spécifiques (de celles qui ne laissent au fond que des choix raisonnables), dirige, impose et crée des formes de pouvoir spécifiques (le spectaculaire : cette scission de soi avec soi), dirige, impose et crée des discours de vérité (la somme de toutes les violences symboliques et de toutes les humiliations et différenciations sociales), __________________ mais c’est également une guerre symbolique, une guerre qui passe par les formes de narration ou de syntaxe, qui passe par l’ouverture ou non à l’expérimentation, par la défense et l’illustration de procédés artistiques, esthétiques particuliers qui sont souvent antagonistes (et en lutte symbolique pour la domination du champ), qui s’étale dans la liste des meilleurs livres de l’année des magazines (que ce soit Les Inrocks ou Le Point), ou dans l’inconscient des littérateurs qui préféreront toujours viser le "prestige" probabiliste des romanciers que la bohème funeste de la constante ubiquité des poètes de merde4. Cette guerre d’écrivain à écrivain, de groupes à groupes, de maisons à maisons, d’écrivain à critique, etc., qui persiste et signe dans les propriétés des textes comme dans les trajectoires des uns et des autres, cette guerre de positions, de conversions qui fait qu’une certaine idée de la poésie nous force à être toujours en première ligne contre les ravages d’une langue spectaculaire, tautologique et vide, qu’on lit partout, qui a pénétré partout (même la politique politicienne se sert de story-tellers, c’est dire que le narré est partout), qui reproduit la « doxa littéraire » partout (même dans les places fortes du modernisme), cette langue dominante exclusivement basée sur la narration et sur l’existence de personnages et qui est le transcendantal historique hyper-normatif de tout écrivain et de tout lettré qui se respecte (ou pas) ; cette croyance en cette importance de la narration qui fait que quand on ne raconte pas, c’est compliqué de littérairement, éditorialement, exister, surtout que cette forme est majoritairement maniée par ceux qui ont le plus envie de voir, par exemple, la poétique politique d’un livre comme celui de Jérôme Bertin cesser d’être éditée. Car un livre n’existe pas seulement pour ce qu’il dit. Les romanciers devraient le savoir. Et quand ils le savent, c’est pour, de toute façon, encenser les vieilles avant-gardes historiques (dans un fort relent de nostalgie), tout en pissant sur les vrais descendants aujourd’hui de ces mouvances5.

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Aujourd’hui, Al Dante a vingt ans (cette simple assertion est déjà en soi un acte de résistance). Et nous ne sommes qu’une poignée ici ou là qui prenons toujours les Denis Roche, Christian Prigent, Joseph Guglielmi, Jacques-Henri Michot ou Michel Robic comme références et/ou influences. Jérôme Bertin est de ceux-là. Il ne peut se satisfaire des tournures que peut prendre la poésie contemporaine quand elle est acculée dans la crise (cet état de crise permanente qui est sans doute le statut du poète depuis toujours), laquelle détermine certains poètes, même proches de nos valeurs mineures et minoritaires, à "fricoter" avec tout ce qui peut, a pu, aggraver, voire qui aggrave cette crise, quitte à creuser encore et encore le (profond) sillon hyper-individualiste de l’anar de salon ou du petit-marquis de l’institution.

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La petite musique de Première Ligne est précieuse parce que rare, rare et donc inestimable en soi, c’est le tac-tac-tac (ou « le tic tac » p. 30) d’une mitraillette langagière poétique prête à ravager la tête du lecteur (assonances et allitérations, rimes internes en cascade & en contre-bande6), « Il faut s’armer, il ne faut plus s’aimer mais saigner » façon haikaï 47, où « chaque phrase est un slogan » accompagné d’une rythmique précise que l’on retrouve tout au long du livre : « Présent chape de plomb. Défilé de mordre. Elle est morte sur le coup » (p.24) ; ou « Comme sur des roulettes russes. Des montagnes de corps décharnés. Tête cible fume » (p.31). Cette petite musique qui nous rappelle à la fois Céline, pour la violence désenchantée mais lucide (on l’a déjà dit), mais aussi Prigent, pour ces jeux de langue et de sonorités carnavalesques, ces « sables mourants », que l’on trouvait déjà dans ses Fragments du carnage (Voix, 2008), l’une des spécialités de Bertin, et qui en fait l’un des très rares aujourd’hui à prétendre réellement à l’étiquette post-TXT ― Ce texte, qui pourrait tout à fait y prétendre, est en quelque sorte le Manifeste poétique de Jérôme Bertin. Car, à la différence de ses textes poétiques antérieurs (en vers), la forme, en séquences courtes et en blocs de vers (justifiés), sied beaucoup mieux à sa poésie guerrière et inquiète, et à son univers en forme de nœud coulant.

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Le livre est formé de séquences brèves, de trois ou quatre lignes chacune, formant donc ces « 105 mesures » d’une guerre qui est tout bonnement le monde réel (dans tout son champ d’existence ; le livre décrit toutes sortes de situations dramatiques, où violence pure et violence symbolique se partagent à part égale, pourrait-on dire, la représentation du monde, de la plus intime à la plus politique ― les pronoms sont nombreux et l’indétermination règne / Chaque séquence est comme un cut de réel où nous ne sommes que spectateurs), toutes ponctués par un « ou » en italique qui forme le seul espace de respiration où le réel est en suspens, blanc comme neige, se neutralisant. Ces mesures qui sont à la fois « la distance convenable pour parer ou pour porter un coup d’épée, avancer vers son adversaire ou se mettre hors de portée » et, à la fois, la « division du temps musical en sections d’égale durée » ; on retrouve dans ces deux définitions, les deux façons dont on peut prendre le livre de Bertin, la musicalité et la rythmique de Première ligne (« des notes de zéro à rien ») où « chaque mouvement [est] une chute » (p. 28), où chaque poème est une « sentence », comme une plongée cinématographique dans le réel le plus brut (où le « je » n’est presque jamais présent) et comme une guerre sans fin où il faut constamment porter des coups au réel et constamment les éviter, pas pour que le réel s’évanouisse (Bertin n’est pas un idéaliste, il nous met la gueule dedans), mais pour s’y frotter, s’y confronter encore et encore, car là, est notre seule destinée, car là est notre seule possibilité. Ces deux façons de voir le livre sont emboîtées : « le poète doit se faire voyou (avec violence à graver) » et il doit créer des « symphonie[s] pour crashs [et] crachats ».

Ce ou, en ponctuation-silence,

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pour nous dire que le réel n’est que combinatoire de combinatoires jamais assignables et qu’il est impossible d’en fixer un seul sens, un seul accès, une seule représentation (le monde comme ensemble de ses combinatoires ?). On retrouve là encore Prigent et les tenants du Manifeste Négatif qu’avait co-écrit Bertin et votre serviteur en 2001 dans un numéro de la revue Action Poétique. C’est dire que Jérôme Bertin laboure le même sillon, au moins depuis Round 99, chez Al Dante, en 2006, et dans tous ses livres depuis, c’est dire qu’il laboure la même vision du monde, certes désespérée, certes violente (mais un livre qui donne le change au réel ne se doit-il pas d’être d’une certaine violence ad hoc ? / La violence des dominants et de ce capitalisme, comme fait social total, n’implique-t-elle pas un véritable état d’exception du fait littéraire et de sa pratique ?), c’est dire la même poétique (expérimentaliste), élaborée spécialement pour notre monde, en direct de notre monde, c’est dire la même vision polémique et dissidente, quelque part (toujours) entre Céline, Miller, Artaud, Guyotat, et Kafka ― commentant un monde absurde dans et pour lequel on se bat, ça rentre, ça sort, ça ne s’éloigne pas, dans la dérive et le désarroi, mais aussi dans la jubilation à nommer ces lieux où le combat (poétique) est tout ce qui reste, où nous n’avons que notre langue pour répondre aux coups, aux injonctions, aux verdicts, où nous payons chaque jour, chaque mot, où nous payons pour chaque jour et pour chaque mot, alors que le champ poétique, lui, reste toujours aussi réticent devant des livres qui exhibent la violence brute du monde. Mais heureusement que nous avons ce genre de poétiques un peu "folles", un peu "borderlines", qui nous bousculent, qui nous acculent, qui ne nous font pas plaisir et qui ne sont pas là pour nous réconforter (qui n’offrent pas de plaisir du tout, et elles ne sont pas là pour ça), au contraire de tous ces livres fades et stéréotypés que nous voyons aux devantures des librairies ou sur les écrans des émissions littéraires, qui sont pleins d’un confort, convertibles à n’importe quelle satiété, sauf celle du monde réel, sauf celle du monde, en tout cas, dans lequel on meurt, on viole, on tue, on châtie, on punit, on pourrit. « Je ne crois pourtant pas qu’il faille éponger toute trace de la diction expressionniste », nous a dit Prigent (et Bertin est l’un des rares à avoir véritablement repris cette "leçon") ― la France n’a jamais eu beaucoup de poètes "expressionnistes", à part Jacques Prevel (1915-1951) et quelques autres (Ilarie Voronca, Francis Giauque, les premiers Bernard Noël, Danielle Collobert, Abdellatif Laâbi dans Le règne de barbarie, par exemple), toujours aussi mésestimés aujourd’hui, mais Bertin est, sans nul doute, de ceux-là (comme Cédric Demangeot, aujourd’hui, d’une certaine façon, ou Fabienne Courtade, tous les deux chez Flammarion, dans le collection d’Yves Di Manno). Car un livre n’existe pas seulement pour comment il le dit. Les poètes devraient le savoir.

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Et parce qu’il y a des livres et des événements qui sont autant de casus belli symboliques,

nous resterons, avec Bertin, en première ligne.

 

1 Triste Sollers aujourd’hui défendu par BHL, soit l’arrière-garde auto-parodique de la littérature avec la poubelle de la "philosophie" médiatique héroï-comique.

2 Manuel Joseph est l’exception qui confirme la règle.

3 Dans une première version de ce texte, je donnais plusieurs exemples de ces éditeurs ; mais je ne voudrais surtout pas « personnaliser » le débat ou n’en faire qu’une variante d’un plaidoyer pro domo, qui, bien sûr, ne peut, ici, qu’exister, je ne le nie pas, je ne suis pas idiot. Il ne s’agit pas non plus de donner de bons ou de mauvais points, mais d’indiquer des profils d’ensembles, des lignes de fractures, y compris dans le champ des poétiques de l’« ultra-contemporain ». Par ailleurs, ma vision de ce que doit être la poésie d’aujourd’hui ne coïncide pas absolument avec ce que peuvent être mes goûts personnels en matière de poésie (même si, évidemment, tout est très lié). J’insiste : j’ai beaucoup de plaisir à écouter de la pop mainstream, même si ce n’est pas ce que je ferai si j’étais musicien. Par ailleurs, Pierre Bourdieu a une réponse à cette question (mais je ne sais pas si je vais la suivre) : « Comme l’enseignait Marx, la science sociale ne désigne "des personnes que pour autant qu’elles sont la personnification" de positions ou de dispositions génériques – dont peut participer celui qui les décrit. Elle ne vise pas à imposer une nouvelle forme de terrorisme mais à rendre difficiles toutes les formes de terrorisme ».

4 Il y a tout de même des poètes qui « tournent » beaucoup ― de librairies en galeries d’art, en passant par toutes les institutions littéraires ou culturelles possibles. Pour ces poètes qui se font facilement un SMIC (minimum) par mois, la « bohème » radicale et politique (dont ils peuvent par ailleurs venir) n’est qu’une position (une posture) comme une autre. La sincérité n’est pas leur propos.

5 C’est ce qu’on pense d’une revue poétophobe comme L’Infini, qui n’arrête pas de se voir dans la continuation fantasmée des grandes avant-gardes de naguère (de Artaud à Debord) mais qui ne publie que des "trucs" soumis à l’allodoxia (en gros des livres qui se voudraient avant-gardistes mais qui ne sont en fait que des produits de l’époque s’accommodant fort bien de la dialectique du marketing), tout en ignorant (au mieux) les vrais « premières lignes » d’aujourd’hui.

6 exemple, page 5 : « L’odeur de ses cheveux, cuite. Cuisse de lait et petite laine. […] Buvard sa langue à sa mangue à sa menthe rose. »

23 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (3/3)

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Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici le même irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

 

Bénéficiaire n° 5

 

Une année chez Mlle Varoux, 13 rue des Espagnols à Gonnes-sur-l’Odon

 

Bertrand Marlich, bilan

En débarquant chez Mlle Varoux, j’ai su tout de suite que Gonnes-sur-l’Odon ne serait pas une fête. Quel bled ! L’Odon est un égout. La rue des Espagnols n’a rien d’espagnol. Tromperie, saleté partout. Et même, Mlle Varoux, celle qui m’avait ouvert la porte, n’était pas la véritable Mlle Varoux mais sa belle-sœur, c’est-à-dire Mme Varoux, la femme du frère de la vraie demoiselle Varoux. (On m’a dit que ce frère faisait son militaire en Afghanistan, j’ai pensé Ça fait loin.) Mlle Varoux, à l’instant où j’ai toqué chez elle, était à l’entresol occupée avec des appareils à se faire sa dialyse à domicile, ce qui la pauvre l’avait empêchée de m’accueillir en personne. Ça doit être l’écrivain ! a gueulé sa belle-sœur en m’ouvrant, armée de son chien ; un de ces chiens agressifs à tête de cul dont la simple vue m’a fait froid au même endroit. Courage. J’ai reculé avant d’entrer. Telle fut mon arrivée chez l’habitant à Gonnes-sur-l’Odon, pas glorieuse ; et ça sentait le frit dans le couloir. La suite, pas mieux. Bref, les conditions n’y étant pas, Les Putains surgissantes, le gros roman salé-suave que j’étais venu écrire ici, je n’ai pas pu ; rien à faire. J’ai dû me rabattre sur Don Saladier de la Vega, projet de moindre envergure, un pastiche de Zorro sur fond de scandales dans le milieu de la restauration industrielle (oui, une pitrerie indigne de moi, je sais). J’en ai écrit une centaine de chapitres sur les cent soixante prévus. Je les lisais au fur et à mesure à Mlle Varoux, pendant ses heures de séances, pour lui faire passer sa dialyse. Ça l’amusait, moi un peu moins mais la sensation d’être utile (rare pour un écrivain) compensait. Il y a eu entre nous comme une complicité. Elle m’a fait ses confidences, que sa belle-sœur était une salope, le clébard une horreur. J’ai dit Y a qu’à les empoisonner ! Elle a ri. Le lendemain, on a reçu la nouvelle de la mort du frère, tué en Afghanistan. La belle-sœur, elle n’en a pas fait une maladie. Peu après, j’ai empoisonné le chien. Ainsi va la vie à Gonnes.

 

 

 Bénéficiaire n° 6

Une année chez M. et Mme Perrucci, 80 rue de la Halle-Duissert à Lupignac-le-Château

 

Julia Boumester, bilan

Je suis arrivée en octobre chez les Perrucci, à Lupignac-le-Château. Je voulais écrire Les Maîtres de l’Échelle, un roman compliqué auquel j’avais beaucoup réfléchi et dont j’espérais me libérer à la faveur de cette retraite à la campagne. Mais à peine ai-je été installée que Mme Perrucci est venue m’annoncer qu’ils partaient en voyage. Elle m’a dit Julia, le tour du monde ! On vous trouve très sympathique, on vous laisse la maison. Ils m’ont donné leurs instructions pour le courrier, les chats, les plantes, etc., et ils sont partis. Des malins, ces Perrucci ! Je ne leur en ai pas voulu. Il n’empêche que très vite la solitude a commencé à me tourmenter; j’ai senti venir la déprime et s’enliser Les Maîtres de l’Échelle. Début novembre, pour me distraire, je suis allée visiter le château de Lupignac; très joli, beaux meubles, quelques tableaux intéressants, jardin à la française, et j’ai eu l’occasion de faire la connaissance du propriétaire, M. Gauin des Hons, Charles. De la classe, physique physique, idées impertinentes, humour anglais. On a sympathisé jusqu’à tard dans la nuit. Le lendemain, il m’a offert de rester au château. J’aurais bien dit oui. J’ai dit non. Mais je suis restée. Je me sentais liée par mon contrat ÉCRIVAIN CHEZ L’HABITANT et l’enjeu du texte à écrire, Charles a fait le nécessaire pour lever cet obstacle ; un dispositif double, je dois dire irrésistible. D’abord, il a recruté un gardien qu’il a posté chez les Perrucci, ensuite un nègre (parisien !) pour rédiger Les Maîtres de l’Échelle à ma place. Et voilà. J’ai pensé Quitte à passer un an à Lupignac, autant vivre au château. Les premières semaines, l’oisiveté en valait la peine. C’est ce qu’il m’a semblé. Charles, mordu, amouraché, me faisait passer le temps avec ses nombreux jeux et jouets érotiques (ses cages, son donjon). Je n’ai jamais eu autant de plaisir à m’ennuyer qu’avec lui. En février l’envie de travailler est revenue, et j’ai écrit Le Chartreux de Lupignac en six mois. Charles l’a lu fin août : il a assez aimé.

22 janvier 2014

[Chronique] Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l’amour, par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

Pour ce texte fascinant de Claude Chambard, nous vous proposons une lecture à double voix : une vue synthétique par Fabrice Thumerel, suivie de l’analyse de Périne Pichon.

â–º Claude Chambard, Tout dort en paix, sauf l’amour, Un nécessaire malentendu V, éditions Le Bleu du ciel, Coutras (33), automne 2013, 112 pages, 16 €, ISBN : 978-2-915232-88-2. [Site de l’auteur]

"Vivre, c’est comme écrire, mais sans pouvoir rien corriger" (António Lobo Antunes).

Que ceux qui, à la seule considération du titre, soupçonneraient une quelconque cuculerie, se rassurent en lisant ne serait-ce que la page 17 : "Oui, tout dort en paix, sauf l’amour, me disais-je, pris par une redoutable envie de pisser"… Ou 17 : "C’est la mi-nuit, les sexes sont sur les tombes, ils regardent la nostalgie & les bougies & le canal & le vent secoue tout vers le bas & les sexes rétrécissent & ma tête pèse sur les vagues gonflements & prend les baisers rouges"… Dans ce "récit incontinu" ressortissant à la proésie (p. 51), nous fascine un art subtil de l’ellipse et du télescopage, du figuré comme de l’incongruité, un phrasé mêlant affects et percepts, souvenirs et visions hallucinées, réflexions et évocations. Écrire pour Claude Chambard : "Comme un saut dans le vide                               de la langue" (69). Son livre : "l’histoire enfouie en moi & dont personne ne comprendra rien" (87). Une archéologie de la mémoire – sensible et culturelle – que rend encore plus critique le jeu de notes en fin de volume. /FT/

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â–º Tout dort en paix sauf l’amour apparaît comme un carnet de voyage où ont été consignés des notes, des photographies, des souvenirs… Le narrateur, d’ailleurs, ouvre son discours sur « la montée des Couardes », entreprise avec son Grand-père, autrement dit un souvenir d’enfance. Mais ensuite, les références à une quelconque temporalité ou chronologie d’événements se brouillent : s’agit-il d’un homme embarqué pour un voyage qui se souvient de son enfance ? D’un homme qui cherche à écrire et qui se souvient de son enfance et de son voyage ? Ça prend la forme d’une liste en vrac de souvenirs, de fantasmes, de fictions. La mémoire elle-même, interrogée, n’est pas sans tache, et plutôt qu’un souvenir raconté, nous lisons l’histoire au présent d’un souvenir du passé déformé et transformé par le temps et par l’imagination. Ainsi, la grand-mère du narrateur apparaît aux yeux de l’enfant d’avant et de l’adulte du maintenant comme une harpie concupiscente :

« Je vois le corps nu de Grandmère dans l’encadrement de la porte. Je vois ses mamelles & sa touffe noire. J’ai honte. Elle rit, elle se moque de moi. J’entends crier & je sais que c’est dans la ferme à côté. Elle se couche sur le seuil de la porte. »

 

L’atrocité de la vision du narrateur s’impose par la répétition de l’action de voir au présent. Quel que soit le moment de la narration : celle-ci demeure présente face au « je ». Cette femme nue couchée sur la porte comme une bête – elle a des « mamelles » comme une vache, non des seins comme on l’attendrait d’une femme – s’assimile à un monstre de cauchemar, opposée et s’imposant au narrateur-enfant. Son alter ego positif, c’est le grand-père protecteur chargé d’initier son petit-fils à la chasse à l’ours en pleine forêt. Finalement, on ne sait plus bien s’il s’agit d’un temps rêvé ou d’une vision du passé. Le nom de « Sigmund » dans la première page peut, à ce propos, nous faire doucement cogiter. Les quelques réveils et pertes de conscience inopinées du narrateur également. Les frontières entre le temps rêvé et le temps qui s’écoule se brouillent. Il semble impossible de construire une chronologie des faits ici ; dès qu’on s’y essaye, le récit se brise en fragments d’enfance, en descriptions du paysage, dans le rappel d’un amour anonyme.

 

À ce brouillage d’une hypothétique réalité se superpose la confusion des temporalités. En effet, le temps n’est pas linéaire, tous les faits sont permanents, éternels, tout se raconte au présent. On vogue sur cette singulière ligne temporelle qui traverse la mémoire pour la ramener à une immédiateté : ce dont « je » se souvient, c’est maintenant que ça se passe, pas avant pas après. L’univers qui se dégage de cet ensemble est poreux ; le présent et le passé se contaminent, la veille et le rêve se confondent.

« Je m’éveillais, le nez tordu sur ma table de travail, au milieu d’un cauchemar. Ne parvenant pas à le retrouver dans la veille, j’entrepris la lecture de mes carnets – ou ceux de quelqu’un d’autre, comment être sûr […]. »

 

Finalement, après des détours et des voyages par prolepse et analepse, apparaît une certitude : il existe un ici, un « maintenant » et un « je » qui se construit progressivement et tente de se retrouver dans ce listage labyrinthique des faits de sa mémoire. Un « je » qui tente de raconter une histoire, peut-être la sienne – d’écrire un livre – mais qui se heurte au labyrinthe, qui s’est « perdu dans la langue ». Alors, il faut recommencer, lancer une nouvelle tentative pour trouver le chemin du récit, apparenté à la montée des Couardes, à une marche avec ses hoquets, ses difficultés. Parmi elle, il y a ce nœud qui apparaît entre les pages, à chaque fois à l’emplacement de la conjonction « et » : la perluète.

« Un nœud errant en avant & et en arrière : c’est mon vrai nom, imprononçable. La liberté n’est jamais convenable ou ce n’est pas la liberté. J’ai arraché le cordon ombilical avec mes dents mais c’est pour ne pas être empoisonné plus longtemps. »

Mais la perluète est une ligne tordue qui, répondant à un autre symbole, le « _ », peut nous rappeler que le temps n’est pas seulement linéaire, mais qu’il se noue et se dénoue avec l’écriture. Car l’écriture est un moyen d’exploration, une formule pour « traverser les frontières » mais aussi pour créer un « ici » et un « maintenant » où le « je » peut s’ancrer malgré l’intangibilité du réel. /PP/

21 janvier 2014

[Texte] Alain Marc, je crève, je crie… [Libr-@ction – 16]

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Écrire le cri, telle est la spécificité d’Alain Marc. À vous de le relayer… ce qui est le propre de l’opér@ction Libr-@ction… [Découvrir Libr-@ction 15, création d’AnnaO]

 

mais je crève, je continue de crever : je crie je crie, mais personne ne répond, personne n’écoute. J’aligne les mots et tout le monde s’enfuit tout le monde rit tout le monde se tait. ET passe. Sans rien dire. Le silence m’étouffe ! Tout le monde s’amuse, et rit, et continue leur petite ronde. Entre eux. À s’amouracher les uns les autres, à se congratuler entre eux. Ils sont heureux. Ou croient l’être. Ils dansent. Ils vivent, ou croient vivre. Ils font les malins. Entre eux. Et se tirent dans les pattes, tout le temps : dans les pattes. Ils bouffent, tout, et bouffent, la terre entière. Entre eux. Ils se croient malins, et intelligents ils se croient. Les meilleurs, du monde. À se pavaner, obscènes. Tellement, obscènes. À se foutre royalement, de leurs voisins, qui crèvent pourtant, devant leur nez. Ils ont plein de fric et ont, tous les pouvoirs. Mais en veulent, encore plus : toujours, plus. À écraser tout, ce qui se trouve devant leur passage en travers, de leur route ! Et ils continuent, tous, de faire le coq, de humer leurs plumes. De paon. Dans les médias dans les télés les journaux partout ! Du moment qu’il y a toujours plus de fric, à se faire. Et tant pis si la société meurt et tant pis si la culture. S’écroule et tant pis si la moitié de la planète crève, et tant pis si la moitié des humains meurent. De faim. Et de froid. Toujours toujours. Plus. Toujours toujours. Plus vite. Et loin. Jusqu’à. Mourir. Jusqu’à ce qu’ils meurent. Tous. Mais ne le savent pas ne l’imaginent. Même pas. Les autres ont beau crier on leur envoie les tanks les autres ont beau se rebeller on les muselle. Et ferme. Le bec. Et moi je crève. Et continue de. Crever. Seul. Dans mon coin. À attendre. Une main. Tendue. Une toute petite main. Qui ne vient. Jamais !

19 janvier 2014

[News] News du dimanche

Sur LC, nous ne parlons pas de "rentrée de janvier", tant il est vrai que, comme le rappelle Éric Chevillard dans son dernier livre, Le Désordre Azerty (Minuit, 15 janvier 2014) : aujourd’hui les "écrivains sont rentrés. Dans le rang"…
Nous saluerons simplement les deux derniers livres de Jérôme Bertin, qui viennent de paraître chez Al dante (Livres à la UNE), et vous inviterons à nos Libr-événements (Ultra-volte #3 à DATABAZ, lecture d’Yves di Manno et de Sandra Moussempès, Kraums Notho, revue Syncope).

Livres à la UNE /FT/

â–º Jérôme Bertin, Première ligne. 105 mesures pour une guerre, Al dante, 40 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-779-5.

Présentation éditoriale. Écrivain de l’extrême, Jérôme Bertin nous emmène dans l’à-vif du présent. Chacun de ses livres est le reflet d’un conflit : de l’impossibilité de mener à bien son métier de vivre parce que trop en but avec la brutalité de ce monde. Il est en cela proche de ce qu’écrit jean Genet, lorsque que ce dernier oppose la violence à la brutalité : la violence étant inhérente à toute pulsion de vie (l’enfantement, le rire, la joie, la révolte, les guerres de libératon…), tandis que la brutalité est dispensée sans compter par ceux qui ont pour but de brider ces pulsions de vie.
Première ligne, dense, court (40 pages), écrit en salves serrées, (105 phrases nées d’une pulsion de vie bridée) est un véritable manifeste poétique, où toutes les propositions sont autant d’éclats lancés contre la brutalité de toutes les formes de pouvoir.

Premières impressions. Voici une singulière suite d’apocalypses, écrite dans une langue-uppercut qui privilégie les télescopages des signifiés comme des signifiants. Deux exemples, avant de passer cette semaine le relais à Sylvain Courtoux : "Festin de terre. Assis sur le lit la tête entre les mains. Cracher le poème et du sang. Du sens interdit. La tête cogne contre le carrelage" (p. 15) ; "Anus, l’origine du monde. Plus de débats mais des combats. Des décombres des cobras. À la place de la langue, uppercut. Un sein vert expression. Tu vois le sang araignée sur le sol" (p. 18).

â–º Jérôme Bertin, Le Projet Wolfli, Al dante, 15 janvier 2014, 64 pages, 10 €, ISBN : 978-2-84761-780-1.

Présentation éditoriale. Le projet Wolfli est le récit sans concession d’un univers qui vit au rythme d’une guérilla extrême, où se confrontent des groupuscules d’horizons différents : des pires milices fascistes aux factions utopistes pour qui la guerre ne peut être gagnée que par la mort. Ici les corps sont des marchandises, chair à canon où chair à plaisir, corps qui se nourrissent et se détruisent par les armes ou dans les partouzes.
Entre Guyotat et Céline, ce roman participe au renouveau de la science-fiction.

Note de lecture

Devant les inanes palabres des popolitiques,
le spitoyable défilé des automates médiatiques,
les crimes capitalistes en bande organisée,
les orgies consuméristes des bouffeurs de pop corn,
la fanfaronne parade des homoncules affairés, des homo-economicus attachés à leur case,
les cris orgasmiques des phynanciers rivés à leurs bibelots d’inanité numérique,
ça ne vous est jamais arrivé de sentir monter en vous un magma rabique, un déluge de feu, un flux nitroglycériné ?

Une "journée à haut risque", entre 2023 et 2033 : "révolte dans Paris intra-muros / Funérailles du premier ministre assassiné / Le temps sera rouge" (p. 20)…

D’Egon, figure apocalyptique, à l’agôn. En cet immonde XXIe siècle, voici l’état des forces antagoniques : d’un côté, l’armée du Louvre, les légions Wolfli et Artaud ; de l’autre, l’infâme boboserie, les démocradingues, le "consommateur en lutte de crasse", le starwriter (l’écrivain spectacularisé) – "l’ennemi [qui] écrit sa prostatite, son divorce, son viol" -, le "démon capitaliste" – "cette blonde pulpeuse au vagin dévoreur de chibres"… Pas de quartiers, nul innocent ("L’innocent est un concept capitaliste réactionnaire") : fuck d’artifice final ! "Massacrez les idoles" ! "Le grand incendie comme œuvre ultime"… Rêvolution : "Debout les damnés de la terre. Ils vivent à ne pas douter leurs derniers instants. La culture d’état pue la mort. Les derniers penseurs sont enfermés dans la misère. Les éditeurs, les producteurs, travaillent par leur censure et leurs choix commerciaux à la désintégration du pensé debout" (p. 49).

De l’esthétisme radical (de Bosch à Artaud, en passant par les expressionnistes) à l’éréthisme de la violence : Jérôme Bertin met littéralement en œuvre"le rêve de Bukowski" et de tous les artistes rebelles. Eros et Thanatos, dans une fascinante écriture spasmée qui s’inscrit en droite ligne de Guyotat et de Desportes – sans toutefois en avoir encore le rythme, la portée et la tension.

 

Libr-événements

â–º ULTRA-VOLTE #3 // CONCERT / musique électronique et bruitiste SUPERNOVA (Belgique) // Oscar Martin (Espagne) // Constanza Piña (Chili) le vendredi 24 janvier à DATABAZ (100, rue du Gond à Angoulême), le centre de Philippe Boisnard et Hortense Gauthier (entrée : 5 / 7 euros).

SUPERNOVA, duo composé de Philippe Franck et Gauthier Keyaerts
Le projet Supernova a été initié depuis Bruxelles fin 2011 par Philippe Franck (alias Paradise Now – chant, guitare, objets) et Gauthier Keyaerts (alias The Aktivist, Very Mash’ta, plusieurs albums sur les labels Sub Rosa et Transonic – traitements électro-organiques, basse, objets). Le combo évolue, au gré des rencontres, dans une galaxie audio libertaire qui fait le grand écart entre post pop/post song, poésie sonore et électro matiériste.

# Philippe Franck

Historien de l’art, concepteur et critique culturel, Philippe Franck (Belgique) est directeur de Transcultures. Il est le fondateur et directeur artistique du festival international des arts sonores City Sonic (depuis 2003) et des Transnumériques, biennale/plate-forme des cultures numériques (depuis 2005). Il a également initié le label Transonic pour les sons autres.

Il a été commissaire artistique de nombreuses autres manifestations d’arts contemporains, audio, hybrides et numériques en Europe, Amérique du Nord et Afrique du Nord. Il enseigne également les arts numériques à l’Ecole National Supérieur des Arts Visuels La Cambre et ESA Saint-Luc (Bruxelles). Depuis 2010, il est aussi responsable des musiques urbaines, des arts sonores et de la création interdisciplinaire au manège.mons.

//// http://transcultures.be/philippe-franck/

# Gauthier Keyaerts

Gauthier Keyaerts est titulaire d’un Master en information et communication de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Après un plus d’une décennie ponctuée de plusieurs sorties musicales sur le label Subrosa / Quatermass, et d’autres… , il devient co-fondateur du label de musique Transonic. Sous de nombreux pseudonymes (Very Mash’ta, la Aktivist, Next Baxter), il compose, joue et réalise de la musique, pour lui-même mais aussi en association à des installations (L’oeil Sampler, an-Art-Key, …) et des œuvres vidéo (notamment avec Thomas Israël) et / des créations radiophoniques (Electroniques Peintures, Composez-vous Bruxelles?) financés par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il collabore actuellement avec Christian Frisson et l’Institut NUMEDIART de l’UMONS, sur le projets MashtaCycle et Profondo Giallo, un moyen de repenser la relation entre la technologie et l’art (technologie dans l’art ?).

//// http://gauthierkeyaerts.wordpress.com/

# Oscar Martin aka NOISH~ (Espagne)

Programmeur expérimental et musicien, son travail est fondé sur la déconstruction de fields recordings , des synthèses non-conventionnelle et l’utilisation créative des erreurs techniques et informatiques. Luthier – numérique maniant Pure Data, il utilise ce langage pour développer ses propres outils non-conventionnels pour le traitement algorithmique et la composition générative en temps réel . Il se positionne quelque part entre informatique musicale , Esthétique du Bug , et Noise générative . Il tente de créer des univers sonores virtuels, des paysages sonores imaginaires qui encouragent l’écoute active et une sensibilité différente à l’égard de la perception des phénomènes sonores .
Il fonctionne sous le paradigme de l’Open source . Toutes ses expérimentations sonores sont publiées sous licences libres, par différents labels et netlabels ; ( Free Software Series, Uzusounds, Drone Records, tecnoNucleo, BRRR, etc.)

Sa musique a été présentée dans différents espaces et festivals internationaux :
MAKEART (France ) , MOOZAK ( Autriche ) , A10LAB bruit = bruit ( Royaume-Uni ) , FESTIVAL DE LA IMAGEN MANIZALES ( Colombie) , PIKSEL (Norvège ) , PDCON ( Brésil ) , VAD ( Espagne ) , LEM06 ( Espagne ) , LAC- Linux Audio Conference ( Allemagne ) , NK ( Berlin ) , DE JOUEUR (Rotterdam ) , MAUS HABITUS (Portugal) , LaLAboral – SummerLab (Asturies) , MIDE – Arteleku ( Donosti ) , Ulterior09 ( Madrid ) , Hangar ( Barcelone ) …

//// website

# Constanza Piña (Chili)

Constanza Piña est une artiste numérique et interprète de danse contemporaine.
Elle crée des œuvres dans divers domaines, y compris les nouveaux médias, de la danse, de la performance, en se concentrant dans le bricolage de synthétiseurs, les textiles électroniques et la technologie portable.
Elle a été co-directrice du laboratoire Art and Technology Chimbalab (2008-2012) et a procédé à de nombreux ateliers et conférences sur l’expérimentation électronique et la culture du D.I.Y. Elle est également membre du Sudamerica expérimental, une plateforme indépendante de partage et de collaboration pour des projets en arts électroniques.

Elle présentera Corazón de robota, un projet musical composé uniquement par des synthétiseurs et des séquenceurs fabriqués à la main à partir de différents matériaux comme les tissus, les déchets électroniques et les boîtes de chocolat analogiques. Ces appareils génèrent des fréquences différentes qui jouent au hasard, en explorant les dimensions rythmiques du bruit.

♦  http://sewingmachina.wordpress.com/

 

â–º Lecture d’Yves di Manno et Sandra Moussempès le jeudi 13 février, 19h30 à la librairie Texture (94 avenue Jean Jaurès, 75019), dans le cadre du programme de résidence d’écrivains en Ile-de-France.

â–º Net < KRAUMS NOTHO :

– un extrait d’une improvisation réalisée à N’a qu’un oeil (Bordeaux) il y a 1 an juste ;

-un extrait d’une perfomo(t)sonance en cours, qu’ils montent en résidence dans les locaux de la compagnie éclats à Bordeaux (http://www.eclats.net/). La sortie de résidence s’effectuera le 13 et 14 Mars 2014…

â–º Appel revue Syncope :

Suite à son échec avec kisskissbankbank, la revue Syncope cherche encore, par tous les moyens qui lui sont accessibles (auto-édition indépendante, alors oubliez subvention etc.), un soutien au financement de sa parution.
Syncope tente encore de donner sur papier (et ils tiennent à la matérialité de ce support) la possibilité d’incarner selon la perspective qu’elle propose, mais sans grille d’analyse et au risque d’antinomies, un dialogue entre écrivains et artistes sur la place d’Eros (et comme il s’en faut : relever parfois, et souvent, sa flagrante contradiction) dans notre contemporanéité libre (libérée, comme on dit) mais si vaporeusement policée.
Voilà déjà plus d’un an que la revue sous le thème du Climax aurait dû sortir. Ils aimeraient enfin pouvoir partager ce que nous ont donné à voir, à lire ou entendre :
Alain Marc, Annabelle Guetatra, Annie Descôteaux, Antoine Brea, Bernard Barbet, Carla Demierre, Catherine James, Catherine Larré, Charles Bosersach, Christophe Manon, Christophe Marchand-Kiss, Christophe Pairoux, Damien Comment, David Besschops, Dominique Quélen, Elodie Petit, Florence Darpier, Fox Harvard, Frederic Dumond, Geoffroy Bogaert, Herve Ic, Jacques Cauda, Jans Muskee, Jean-Marc André, Laura Vazquez, Laurent Benaim, Laurent Bouckenooghe, Laurent Herrou, Maldo Nollimerg, Marc Molk, Marc Perrin, Marie-amélie Porcher, Mathieu Lefebvre, Méryl Marchetti, Michel Castaignet, Michel Hanique, Miron Zownir, Nicolas Rollet, Olivier Larivière, Panayiotis Lamprou, Patrick Varetz, Peter Franck, Reno Louchart, Ronald Ophuis, Tom de Pekin, Vincent Herlemont, Yann Legrand, Yannick Torlini

Pour les soutenir, vous pouvez envoyer vos dons ou votre pré-achat (d’une valeur de 20 euros) ici :

http://syncope.canalblog.com/

ou par chèque à l’ordre de Crimen Amoris :
Editions Crimen Amoris
75 rue du Becquerel, 4 cour Bouchery
59370 Mons-en-Baroeul

Merci de laisser un message après votre don.

 

 

17 janvier 2014

[Chronique] Coffret Dada, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Paul Gavard-Perret nous fait découvrir un superbe coffret qui met en regard dadaïsme et surréalisme.

Coffret Dada, 6 livres fabriqués à la main et livrés dans une pochette de papier cristal (Hugo Ball, André Breton, Francis Picabia, Kurt Schwitters, Tristan Tzara, Jean Arp), éditions Derrière la salle de bains, 35 €.

Personne mieux que Ribemont-Dessaignes a mis en évidence les rôles respectifs des deux avant-gardes qui se succédèrent en France et dans une partie de l’Europe lorsqu’il écrivit : « Une petite côte de Dada, voilà ce qu’est le surréalisme ». Breton n’y est pas pour rien. D’abord dadaïste (d’où sa présence dans ce coffret), il devint très vite, passant au Surréalisme, un intellectuel professionnel qui voulut se faire passer pour un agent provocateur. On ne fit guère mieux dans le genre hypocrite et sacristain. Captant l’héritage de Dada, celui qui se voulut monarque ne fut jamais avare de coup de pieds en vache envers ses anciens amis allemands et suisses. Il ne fut d’ailleurs pas plus tendre envers ces disciples surréalistes :  on se souvient du sort qu’il réserva entre autres aux Naville, Masson ou Gysin. En bon flic et curé il asphyxia le dadaïsme pour devenir le mandarin d’un ascétisme. Aux soutanes noires des anti-prêtres dadaïste succéda la tiare blanche du pape d’un nouveau catéchisme. Aux slogans iconoclastes succédèrent les lois de l’inspecteur de ses brigades des mœurs – qui dut la grande part de sa postérité poétique moins à lui-même qu’à Philippe Soupault.

A l’inverse, Dada reste une belle et irremplaçable folie. Né à Zurich pendant le massacre de la Première Guerre Mondiale, il cracha sur les pouvoirs sans chercher à racoler ses prébendes. Contre les fausses vertus, il imposa le vrai désordre à coup de douches littéraires, plastiques et même cinématographiques puisqu’il inventa le cinéma « abstrait ». Le coffret édité par « Derrière la salle de bain » prouve combien cette avant-garde possède la vie dure. Il ne cherche pas à momifier le mouvement. Bien au contraire. Sa mise en page garde l’esprit qui régnait au Cabaret Voltaire de Zurich. Il ne barguigne en rien une symbolique bricolée ou à coups d’étiquettes approximatives. Les dadaïstes y restent tels qu’ils furent : des irréductibles capables de traduire l’inquiétude moderne et de mettre à mal la prétendue pureté de l’humanisme et ses postiches séducteurs.

Sans Rastignac à sa tête, Dada ne cessa de bouger, voguant entre Zurich et New-York et brisant les idoles d’une vision idéaliste et romantique. Jamais avaricieux de chaos, Dada opte pour la dépense vitale contre la mort. La prétendue évolution du mouvement vers le surréalisme fut donc une régression et une suite de rattrapages que l’ensemble présenté ici permet d’apprécier. Il permet aussi de prouver que Dada ne pouvait  rétrécir sous le yatagan des évangélistes qui s’en emparèrent pour lui succéder. Dada reste l’apéritif qui ouvre des appétits à des iconographies possibles et que près de cent ans après sa naissance on rêve encore de voir éclater.

16 janvier 2014

[Libr-relecture] Christophe Marmorat, La Fille du froid, par Périne Pichon

Après La Direction des risques, Périne Pichon remonte au 4e tome de la série "Ancrage". Nos remerciements à l’auteur pour ses précisions et le dialogue ouvert.

 

Christophe Marmorat, La Fille du Froid, série « Ancrage », t. 4, 231 pages, 18 €, ISBN-978-2-9535444-3-5.

 

La Fille du froid est un personnage énigmatique, femme, sœur, ou guide spirituelle, elle est au cœur du quatrième tome de la série Ancrage, de Christophe Marmorat. Expérience d’écriture musicale, Ancrage est aussi une expérience de la découverte et de la maturation de soi, d’où les deux pôles complémentaires que nous retrouvons à la lecture de La Fille du Froid : réflexivité et créativité.

La Fille du Froid se lit comme une composition architecturale : d’abord, l’importance de l’intégrité est mise en texte, en tant que ligne de conduite primordiale pour l’auteur. C’est en suivant cette ligne que l’auteur et le lecteur sont préparés, l’un à donner, l’autre à recevoir, en pleine confiance. L’intégrité est une valeur humaine qui doit être solidement implantée pour que s’échafaude au-dessus d’elle une ligne de conduite et une ligne d’écriture. Être intègre donne l’assurance nécessaire pour pouvoir assumer le « lâcher-prise » dans lequel l’écriture prend naissance : « J’ai appris à écrire sans réfléchir, sans penser, j’ai appris à écrire en me contentant de restituer ce que je visualisais dans la salle de cinéma de mon inconscient et de mon imagination. » écrit Christophe Marmorat sur une mélodie de Dire Straits, Private Investigations. Cette intégrité, enfin, correspond au gage « d’authenticité » sur lequel insiste lui-même l’écrivain. L’écriture se donne, et, en tant que don, elle est sincère.

L’intégrité reflète donc un des fondements de l’architecture musicale. Après elle, se cimente une deuxième base : une réflexion sur l’écriture musicale, ce qu’elle représente, ce qu’elle est. Dans ces réflexions, voire ces semi-confidences, nous lisons la construction d’une sensibilité, d’une écriture et d’un idéal esthétique dans la musique, la découverte de l’importance de l’échange, et surtout de la rencontre. Or, « La Fille du Froid, explique l’auteur, est née d’une rencontre ». Et c’est une rencontre que révèle et propose La Fille du Froid ; une sorte d’échange où les êtres se livreraient complets et complexes.

Dernière base des fondations de La Fille du Froid, les « Tentatives d’écritures philosophiques » montrent à l’œuvre la maturation de la réflexion et la progression de la quête du beau. Les fondations ainsi construites, l’ouvrage peut déployer son architecture poétique ; après ces « écritures philosophiques », nous basculons dans l’écriture-création, voire l’écriture-libération, celle du « lâcher-prise ».

 

Le vent glacé déchire

Les êtres

Qui errent

Sans fin.

La Fille du Froid a un regard lointain, elle vient de

loin,

La Fille du Froid marche seule, depuis longtemps

dans sa vie.

 

(La Fille du Froid, I, Élodie Frégé, Les Rideaux)

 

Le voyage onirique en compagnie de la Fille du Froid est rendu possible. L’évasion vers le rêve, le fantasme, vers l’autre féminin, la « belle altérité », ne peut prendre une réelle ampleur, une véritable signification qu’avec, en parallèle, des appuis identitaires solides, d’où cette répartition entre textes de création et textes de réflexion. La Fille du Froid représente un imaginaire. Solitaire, elle s’offre, s’expose librement, sur scène ( La Fille du Froid, V) ou en se donnant aux âmes blessées, brisées (La Fille du Froid, VII). Mais ce don de soi, la Fille du Froid l’apprend ensuite, pour être complet, doit aller de pair avec une pleine possession de soi : on ne peut donner que ce qu’on a. C’est sans doute pourquoi la Fille du Froid cherche son âme sœur, pour trouver une complétude grâce à la relation avec l’autre. La relation, en tant qu’action, s’imprime dans l’écriture d’Ancrage, où la musique rencontre l’écriture, et où la rencontre humaine occupe une place primordiale.

Toutefois, une part de hasard, ou de magie, entre dans la conjoncture permettant l’écriture musicale. La Fille du Froid est ainsi née d’une rencontre humaine, mais également d’une coïncidence entre un instant précis, cette rencontre, et d’une chanson Élodie Frégé. La voix humaine apparaît alors comme un des éléments de cette équation alchimique qui informe le texte. Rappelons- nous que la voix est un instrument de musique humain, le chant révèle ce que la musique peut avoir d’organique : la respiration, la vibration, la sensualité. Cette humanité de la musique permet de faire vibrer les consciences de celui qui écoute et écrit, et de celui qui écoute (peut-être) et lit. En ce sens, Christophe Marmorat évoque la recherche de points de résonance ou de vibration dans l’être grâce à la musique et l’écriture. Ces points de résonance activés grâce à l’interaction de la musique et de l’écriture ouvrent la sensibilité du lecteur vers un espace a-temporel, un espace de « transe » partagée entre les consciences. Cette « transe » se mue en « danse », une « danse de la relation », la rencontre et le lien demeurant au centre de l’écriture musicale.

Pour entrer en vibration avec le texte, pour entrer dans la « transe musicale », l’écrivain propose parfois une lecture musicale. Libre au lecteur d’accepter de les suivre. Mais si l’on applique ces indications, nous sommes amenés au cœur d’un « instant esthétique » créé par la conjonction des sensations et des arts reçus (photographie, poésie, musique…). La beauté d’une telle création artistique – il ne s’agit plus seulement d’une création d’écriture – tient à la part de contingence qu’elle a en elle : il faut que le lecteur soit disponible, accepte de jouer au jeu de l’artiste, qu’il accepte finalement de recevoir et d’être mené par le bout du nez… qu’il accepte la rencontre, la bascule dans une autre dimension.


« Aurèle louve, lecture expérimentale, Nude, Radiohead »

Conseil de lecture : Attendez d’entendre la basse (seconde n°40), comptez sept secondes au rythme imprégné par la basse et laissez-vous guider par elle, par la basse, tout au long de votre lecture. […]

Aurèle louve,

Elle louve,

à pas de loup.

 

Elle est si femme,

N’est-ce pas ?

 

Respirez lentement et, profondément.

 

Elle avance,

Elle balance,

Ses hanches.

 

Profondément.

 

Aurèle est une des figures féminines qui succèdent à La Fille du Froid. Si celle-ci a quelque chose d’idéal, celle-là est plus sensuelle, elle incarne la femme désirée et qui désire, un charme un peu sauvage, voire animal. Nous glissons vers l’érotisme au fur et à mesure que le livre s’achève :

 

Quand je t’aperçois, au loin dans la rue,

Aurèle,

Je me prépare à te sentir, à te respirer, à te humer,

Je me prépare à te goûter du nez.

[…]

Enfin tu es là devant moi,

Tu es là Aurèle,

Ma belle princesse glam.

 

(Poème à Aurèle, « Le parfum de ta peau »)

Le « je » désire le « tu », évidence illustrée par le jeu des pronoms : « Je » en sujet, « te » en complément d’objet. L’attente, perceptible dans l’action du verbe préparer, accentue ce désir. Un pré-plaisir précède le plaisir de : « sentir » « respirer, « humer », « goûter », bref de consommer le « tu » auquel s’adresse le poème, objet du désir. Mais cette consommation reste sensible ; elle est dans l’air, dans la respiration et la sensation. Il s’agit presque d’un plaisir éthéré, sensuel malgré tout. Cette adresse à un « Tu », on la retrouve dans le cycle de Petite Lucie, qui succède à Aurèle :

 

Tu déambules

Petite bulle de néant,

Folle noctambule,

Avec ton regard

De jeune démente.

 

Tu déambules,

Et tu vomis,

Dans le silence,

Qu’est ta vie.

Petite Lucie.

(« L’Histoire de Petite Lucie », II, Le vent nous portera, Sophie Hunger)

 

Observateur de son personnage, l’auteur est un conteur singulier, puisque c’est à celui-ci qu’il raconte son histoire. Comme s’il était plus facile de parler à un « tu » fantasmé, comme si pour naître, un personnage avait besoin d’être raconté. Comme si le personnage se retrouvait projeté sur le lecteur, interpellé également par ce pronom « tu ». Une réunion lecteur/personnage/auteur a lieu par ce simple pronom.

Mais l’interpellation au lecteur a lieu également sans la présence intermédiaire d’un personnage, comme dans le dernier texte de La Fille du Froid, « La Grâce des Sentiments » sur la musique des Beatles : Golden Slumbers. Cette mise en scène musicale est un ultime don au lecteur arrivé au bout du livre, un « au revoir » sur une dernière vibration musicale et sensible.

15 janvier 2014

[Chronique] Vincent Broqua, même = same, par Bruno Fern

Bruno Fern nous livre ses savoureuses réflexions sur un nouveau pan de la création poétique.

Vincent Broqua, même = same  (sui generis), éditions contrat maint, décembre 2013.

En matière de traductions délibérément faussées, je connaissais déjà au moins celles d’Alexander Dickow (par lui et en lui, si je puis dire), d’Isabelle Sbrissa, appliquées à toutes sortes de textes, et les fameuses craductions de Raymond Federman par Pierre Le Pillouër. En voici donc quelques-unes proposées par Vincent Broqua, par ailleurs incontestable spécialiste de la vraie chose. À son tour, il fait ici feu de tout sème entre le français et l’anglais en jouant sur de multiples tableaux (homophonie, paronymie, polysémie, voire décomposition calembouresque, etc.). Bien entendu, ce faisant il touche à l’un des ressorts majeurs de l’écriture en général (et non pas : de l’écriture générale, soi-disant transparente pour mieux « communiquer », mon enfant), à savoir qu’un mot peut toujours en cacher un autre – ce qui, formulé plus savamment par Michel Leiris, donne ceci : « En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre ni l’étymologie, ni la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisées par les associations de sons, de formes et d’idées. » (Mots sans mémoire, 1969). Finalement, de fil en aiguille quelque peu tordue, cette méthode de déformation fait apparaître d’autres images dans le miroir, non sans humour :

un sceau = a seal = un phoque = folk =

gens = people = peuple = poplar = peuplier

= pas céder = possession = possédant = notice teeth =

remarque l’accroc = remakes a crook =

Trop vite arrivé au bout (laissé grand ouvert, ainsi que l’on peut le constater ci-dessus) de cet opuscule (qui ne compte que 8 pages, comme tous ceux édités par les éditions contrat maint :  « Contrat maint est une économie. La forme des ouvrages – A4 plié en quatre agrafé dans une couverture de couleur – est née en 1998, lors d’un séjour au Brésil. »), on aimerait que ce descellement du sens entre deux langues se poursuive, bref en lire plus long – ce qui est forcément bon signe.

14 janvier 2014

[Agenda] Deux incontournables de janvier

En ce premier mois de 2014, on ne manquera pas le lancement du Festival POEMA et le RV autour de l’ œuvre de Stanislas Rodanski.

 

â–º Demain, mercredi 15 janvier 2014, à 19H, aura lieu l’inauguration du Festival POEMA – écritures contemporaines.

À 20H30, conférence d’Isabelle Krzywkowski : "Poésie, première moitié du XXe siècle – Les avant-gardes ou l’irruption du corps".

De janvier à juin 2014, parmi les écrivains invités : Edith Azam, Sebastian Dicenaire, Patrick Dubost, Anne Kawala, Sébastien Lespinasse, Cécile Mainardi, Christophe Manon, Bernard Noël, Charles Pennequin, Christian Prigent (avec Vanda Benes), Valérie Rouzeau, Franck Smith, Lucien Suel…

Programme complet : ici.


â–º STANISLAS RODANSKI FLAMBE LE 29 AU BAL DES ARDENTS !

Après sa chronique sur Substance 13, Jean-Nicolas Clamanges vous recommande ce rendez-vous du mercredi 29 janvier

Librairie « Le Bal des Ardents »

17 rue Neuve à Lyon

à partir de 19h

Rencontre avec François-René Simon

éditeur de Requiem for me et de Substance 13 (Éditions des cendres)

et de Je suis parfois cet homme (Gallimard)

 

« Fanal de Maldoror, brûle toute la nuit pour moi, afin qu’une dévorante ardeur me tienne toujours au bord des flammes, en révolte ! » (S. Rodanski, Je suis parfois cet homme).

12 janvier 2014

[News] News du dimanche

On croit rêver : c’est bel et bien dans Le Monde des livres – daté de ce vendredi 9 janvier 2014 – que Marie Gil lance son appel-manifeste, "Pour la pensée littéraire"… (Comme chacun sait, ce haut lieu littéraire s’intéresse à la pensée littéraire et défend la création littéraire). Examinons-en la substantifique moëlle :  « le nom "littérature" n’a plus de sens – et, cela, parce qu’on a dissocié la pensée et la création. En retirant son sens à la littérature, qui est un sens critique, nous avons accentué la perte de son aura dans la société ». En effet, réduit à une étiquette patrimoniale, il n’a plus de sens : et si on le remplaçait par "écriture", "création", "dispositif", "expérience transartistique" ?
Que vaut ce genre d’appel dans ce genre de publication ? Et sans aucune évaluation socioculturelle (quels facteurs peuvent-ils expliquer véritablement la perte du poids symbolique qui affecte la "littérature" ?) ? Et sans aucune référence précise ? Et sans cette honnêteté intellectuelle qui consiste à faire l’état des lieux des rapports entre pensée et littérature ?
Aucune pensée dans les fictions et écrits poétiques de Adely, Benfodil, Bertin, Brosseau, Butor, Cadiot, Chevillard, Courtoux, Delaume, Desportes, Doppelt, Espitallier, Ernaux, Game, Giraudon, Hanna, Jouet,  Jourde, Lucot, Massera, Moussempès, Novarina, Prigent, Raharimanana ou Varetz, pour n’en citer que quelques-uns ? Rien sur les interrelations entre pensée et littérature depuis huit ans sur LIBR-CRITIQUE ?
Le second volet sur la rentrée P.O.L de janvier (Chaosmos de C. Carpentier et Good vibrations de B. Matthieussent) apportera son eau au moulin critique – celui de Marie Gil n’étant sans doute qu’un moulin à vent. À lire également : nos Libr-annonces. /FT/

Rentrée P.O.L (2), par Périne Pichon et Fabrice Thumerel

â–º Christophe Carpentier, Chaosmos, 416 pages, 19 €, ISBN : 978-2-8180-1936-8.

Présentation éditoriale. Chaosmos se compose de trois parties reliées entre elles par deux « Intermèdes du temps qui passe » qui, fonctionnant tels des couloirs du temps, déposent en douceur le lecteur dans chaque changement d’époque.
La première partie s’intitule L’Onde, et se déroule de juin 2020 à octobre 2022.
La seconde partie s’intitule L’Ode, et se déroule en mars 2043.
La troisième partie s’intitule L’Ordre, et se déroule en mai 2052.
Chaosmos est donc une vaste épopée romanesque dont la trame narrative s’étend sur plus de trente ans. Parce qu’il se passe dans un temps à venir, et parce qu’il tente de proposer une solution aux tensions individuelles et collectives qui gangrènent nos sociétés postmodernes, ce roman peut être considéré comme un roman d’anticipation sociale dans la lignée de 1984 d’Orwell, mais il est également un hommage à L’Odyssée d’Homère et aux héros de l’Antiquité grecque dont il opère une réactualisation lyrique, notamment dans la seconde partie intitulée L’Ode qui fonde une mythologie nouvelle, celle des Chaos Makers (les faiseurs de Chaos). Enfin, un troisième niveau de lecture fait de ce roman une réflexion sur l’avenir de la littérature en temps de crise, et notamment sur la possibilité d’une extinction graduelle de l’imaginaire et du genre romanesque au profit d’une littérature essentiellement axée sur les biographies et les autobiographies, deux genres qui pourraient redonner à l’humanité un sentiment d’unité et de cohérence.

Chaosmos est le deuxième roman chez P.O.L de Christophe Carpentier. Il a déjà publié, chez Denoël, Vie et mort de la cellule Trudaine 2008) et Le Parti de la jeunesse (2010).

Premières impressions Chaosmos est une dystopie qui intègre d’autres modèles génériques : fantasy et SF, récit d’aventure, épopée, roman trash à l’américaine, fiction post-apocalyptique… Comme dans toute contre-utopie, ce roman constitué d’un chaos de mots est écrit au futur antérieur : notre temps est perçu avec nostalgie depuis un monde infernal régi par "une pure angoisse mondialisée" (p. 137), un chaos où ont disparu l’amour comme la littérature. Un exemple : "C’était inimaginable cette situation-là il y a trente ans, c’était comme qui dirait de la science-fiction. À cette époque on pouvait encore se projeter dans l’avenir […]. Aujourd’hui les faits n’autorisent plus l’espoir, ils ont pris le pouvoir" (p. 136)… Mais qu’est-ce que ce Chaosmos, cet onde chaotique ? La nature de la Révolution ayant changé, il s’agit d’une puissance de destruction fascinante qui se propage à grande vitesse, faisant de ses proies des prédateurs on ne peut plus cruels. Pour lui résister : les Francs-Tireurs Humanistes, les Brigades anti-Chaosmos. Et quand la seule façon de lui échapper est la déshumanisation… /FT/

â–º Brice Matthieussent, Good Vibrations, chronique pour quatre personnages, 544 pages, 22,50 €, ISBN 978-2-8180-1960-3.

L’école d’Art de la Ville doit traverser une grève estudiantine. Khaled, le sympathique magasinier de l’école, a disparu et quelques étudiants restent persuadés qu’il a été viré par la Ville. Mais en vérité personne ne sait ce qu’est devenu Khaled Mohadji, le comorien, chanteur occasionnel dans le groupe disco funk de ses frères, les Good Vibrations.

Or, comme pour protester contre cette disparition, le sol sur lequel repose l’école d’art se met à trembler sans que pour autant ce trouble sismique n’émeuve la Ville. Daria, étudiante photographe vibrant au son des Variations Goldberg, Nicolas, artiste bavard (artiste en langue) et Andréas, peintre fasciné par la matière terrestre, cherchent à comprendre le pourquoi de ces étranges « vibrations » qui affectent les fondations de leur école, mais également les rêves de la jeune fille, les hallucinations de Nicolas et la peinture d’Andréas.

« Je vous sens vibrer, je devine que pour vous l’art est affaire de vibrations, d’accord musical, de don, et je respecte tout à fait cette affaire-là, je dirais même qu’avec vous je défends haut et fort cette « propagation des ondes en milieu artistiques »… », assure à Daria une des membres de son jury d’examen. Voilà qui semble répondre à la formule de Goethe, placée en exergue du livre : « je ne me sens davantage moi-même que lorsque je vibre à l’unisson de l’autre, être humain, œuvre d’art ou paysage. » Vibrations artistiques et secousses telluriques agitent donc les trois étudiants jusqu’à ce que les ondes leur livrent la clef pour percer le « mystère Khaled ». En effet, ces quatre-là sont liés, « vibrent à l’unisson » pourrait-on dire. Dans la Ville austère, coincée dans de vieux préjugés, et pourtant détentrice d’un certain potentiel artistique, ils se découvrent, jusque dans leurs rêves… Daria, l’étudiante aux yeux vairons, semble le point central de cette « Chronique pour quatre personnages ». Ces yeux d’une couleur différente pour voir à la fois l’intérieur et l’extérieur des choses et son don d’empathie extraordinaire intriguent ses pairs. Elle « vibre », non seulement en présence de certaines œuvres d’art, mais également de certains individus, comme une illustration de la phrase de Goethe.

Les discours des uns et des autres, sur l’art, ce qui l’habite, ce qu’il donne à faire ressentir – sa vibration – se rencontrent dans ce roman. « Tu sais, je ne comprends pas grand-chose aux trucs que les étudiants fabriquent à l’école, mais l’art m’a toujours intéressé, intrigué, parfois choqué quand c’était trop osé, trop nu et trop vulgaire, du moins selon moi. Bref, je regarde, j’essaie de piger. […] Les tableaux d’Andréas, par contre, ils me font un peu peur, ils m’intriguent, ils me troublent, je pourrais passer des heures devant, à regarder sa peinture, à suivre les chemins de peinture, cette surface informe et grouillante, où je vois des signes mystérieux […] », confie Khaled. L’art semble impliquer une capacité à s’immerger dans une œuvre ou une matière…

Néanmoins, ces nombreux discours peuvent faire naître un doute : à force de trop parler, les personnages de Good Vibrations semblent défiler sur une scène de théâtre ou un écran de cinéma. L’école d’art enfouie sous la neige, la Ville anonyme, mais surtout les oraisons des personnages, que ce soient celles du directeur, habile orateur amoureux de La Panthère rose, de Khaled assis sur une chaise au milieu d’une gare pleine de gens endormis ou de Nicolas dont la matière à modeler est le langage ; ou les duos des deux agents d’entretien, presque trop rodés pour paraître naturels… tout cela évoque l’art du langage et sa représentation dans le théâtre. Perdu parmi ces artifices, ces mises en abyme d’une interrogation sur l’art, on perd progressivement la réalité du récit, on est happé par un univers de variations oniriques autant qu’artistique. Il ne faut donc pas s’étonner si l’action principale du roman finit en tableau…/PP/

 

Libr-événements

 

â–º Mardi 28 janvier 2014 à 20H30, Café de la mairie à St Sulpice (75006), soirée exceptionnelle Annie Richard : L’AUTOFICTION ET LES FEMMES : un chemin vers l’altruisme ? (éditions de L’Harmattan), avec Camille Laurens et Isabelle Grell.

Le principe vital de l’autobiographie traditionnelle est l’acte d’imposer à autrui, avec sans doute de moins en moins d’assurance, au prix d’un dévoilement total, son autoreprésentation des êtres et des choses.
L’autofiction s’en démarque nettement par la pleine conscience de la fiction à l’œuvre dans tout récit de soi et, paradoxalement, de la nécessité de la faire partager à autrui. Car pour que le monde existe, soit une réalité et non pas un délire, encore faut-il y faire entrer le lecteur, lecteur réel, sceptique, irrité, compatissant, comme tout interlocuteur dans la vraie vie. Dimension nécessaire, peu explorée à cause de la fascination pour l’expression du moi.

Dimension fondamentale : l’autofiction ne serait pas principalement une ego-fiction mais une alter-fiction. Les femmes semblent y avoir pris une place particulière.
Lectures – Débats – Vente de livres – Signatures

Les mardis littéraires de Jean-Lou Guérin
http://lesmardisdejeanlou.blogspirit.com/ & http://editionduboutdelarue.fr/

 

 

 

11 janvier 2014

[Création] AnnaO, D’après I dont speak english / Férocéroce [Libr-@ction – 15]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 10:23

De la poésie comme critique du langage et du "réel" même… Cette 15e livraison ressortit à la visouïssance : agissez avec vos sens ! [Lire Libr-@ction – 14]

 

Et la télé qui grésille de gris infinis

danse virevolte en silence sur un nocturne de Chopin palpable.

 


Il y a quelqu’un comme ça dans ces gris-là

qui se jettent à la bouille d’interférences paisibles,

juste une histoire possible,

 


du pur réel embrouillé et surajouté,


 

comme nommément the human.


En anglais ça sonne plus nombreuxI don’t speak english.

 

Je ne s’en démêlera pas pour commencer,

comme dans les films de Zola.

 


Fatiguée and co, vivre à louer.

Face vif argent.

Au bord d’elle, sur l’erre d’unVeuillez agréer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et laisser les précautions pures peurs et autres encombrants à côté,

au profit du processus.

 

 

 

 

 

Les cheveux nus, le corps à côté


 et ça se complique comme ça s’assemble.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du verbe ventre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

T’es poupoupidou ou pas  ?

 

 

 

 

 

 

t’étaistoutepoupoupidou!

et le réel t’a rattrapée,

c’est pas fait pour,

et ça continue d’un je bizarre vire au vivre,

le sol ça guette facile comme ça existe, des mêmes-mots

reviennent en traces sur le corps, des mots venus du pays de la

perte, et on se fait tout agir des mots, c’est à cause des

définitions, et d’un hors lieu des mots c’est en même temps, de

ce lieu out-law et plus de lieu, le sol ça guette facile comme ça

existe, du pays de la perte, on n’en revient pas, on en reste. et

ça continue d’un je bizarre vire au vivre.

et on se dupe qui peut.

 

 

 

 

 

 

 

à corps et à travers.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

( D’après I don’t speak englishin english

Anne-Olivia Belzidsky (AnnaO)

 

Férocéroce, extrait de Trash-Beauty

texte & musique : AnnaO

guitare, voix & autres sons : AnnaO

Batterie : Camille Ollivier

 

She was a Princess, image : AnnaO )

 

 

9 janvier 2014

[Texte] Sébastien Ecorce, Traversée Claude Favre [Dossier : Claude Favre ou la poésie comme langues de guingois – 3]

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C’est le propre des œuvres puissantes que de susciter l’écriture : en témoigne ce texte extraordinaire de Sébastien Ecorce à partir de l’œuvre entière de Claude Favre. [Lire le volet précédent du Dossier]

 

Sonde distale : cette tête dans la langue cervelet, milieu luminescences à découper l’espace – la région de l’os, tout un entour, verbe est défectif si l’aspiration n’est pas : à charge conjuguée : lire nerfs : portée si tire mal : c’est déflagration que le monde ne se limite pas à : clôture la mandibule dont la contrainte à rebours marque toujours fougue puis douceur : l’organe au seuil : la machine des tolérabilités : la fréquentation des paradoxes, avancées et retours : ondes, ordres et corpuscules : éclats , choses, raccrocs, états de ne pas posséder, désaltèrent : à moins que ce ne soit la science d’une fluidité dans la concrétion : l’explosante fixe : des voix triviales : sous lacets : nid végétatif : cercles génératifs : translatent bruit des loges symétriques décalées : les seuils limites : franchir lange germinative ça dure à son désert, même si relèvements, les enveloppes cellules ou couches, groupes cycliques, l’éloignement : la fréquence virale : à charge constante : un répons : un chemin ou relèvement d’origine : un angle d’incidence : une paroi, un voile, l’avancée transparente d’une trouée : une pression de phalanges, une pression de famille pour chaque déformation, espace pointé : les ailes aux bords durs, fraiseuse la main quand la tension : courbure dans la distance de voisinage : en déduire centre : localement : contenu : les fresques cunéiformes_

Les extrémités fixées_

L’espace des danseuses ou des _codicilles_

Pharmacocinétique : charbonise : la pré-image : temps de dés-impression qu’on avance dans les temps de : modularité : si l’acte ne règle plus la mise en avant d’un idéal : une application continue : non pas : de relations d’équivalence mais de voisinage : espace quotient : par arcs : fixons un chemin : une rétraction pour chaque classe_

 

 

On dira meute : on dira cohorte des groupes : on dira : diction : on dira : simplement : que tout revêtement admet une section contractile : on dira : code de négativité : on dira : la prévalence du vivant : on dira enfance complète les phrases : on dira : tout introuvable qu’il soit, le manque dans sa dissymétrie est créateur d’ondes de chocs : on dira longue traque : on dira longue traîne à l’oreille captive : on dira : archipel axiomatise à l’absence de milieu : on dira : creuset : on dira sillons : on dira : courant ça apparaît où : tropes à éprouver : la densité du s’approcher. On dira : étire l’énonciation factuelle, ce qui rend vrai sous déploie_

On dira : le commencement d’une structure, le froissement entre les images. Des opérations s’éloignent, booléennes naturelles. On dira : absorbe : ne te lâche pas un seul instant. On dira : ne pas s’y attendre. Que l’origine n’est qu’une raison parmi d’autres. Que la logique de Langue est un déplacement de double cavalier. Que le principe de contradiction est justement là pour nous ébranler. Que la conductivité du vivant ne peut être comprise entre les lois de_

 

Que la diction soit : chute_

Que la diction soit : suspension_

Que la diction soit : dissective matérialisée_

 

Et sa grammaire : trouble de la clarté_

Et sa grammaire : trouble de la mixtion_

Et sa grammaire : phacochère de la ligne_pompe_coupée_

On dira : on dira : c’est l’acte de remonter au dire qui fait le beau : ses espèces_

 

On dira : on dira : ou pas : granulaire : coordonnées mobiles à dire vrai : épaisseur chromatique : on dira : on dira : ou pas : marche légère : dans l’épaisseur des scènes : on dira : on dira : ou pas : outil ou rupture des pentes à commettre la chose : on dira : on dira : ou pas : une belle attaque fait danser la volonté aux bords : on dira : on dira : ou pas : le contournant est un vide nécessaire pour décrire la logique : on dira on dira : ou pas : haute cargaison dans la fonction étymologique à n dimensions : on dira : on dira : ou pas : passeurs dans la déformation du dur : on dira : on dira ou pas : l’homme ou la femme nous ne savons pas ce que c’ est : on dira : on dira : ou pas : l’androcentrisme est une grammaire flottante à saisir les glissements : on dira : on dira : ou pas : une main d’écriture qui ne se donne pas à voir : on dira : on dira : ou pas : que toute antériorité est un jeu à l’altérité non marquée : on dira : on dira ou pas : cette force délocalisante et délocalisable cette tâche de pensée : on dira : on dira : ou pas : un fait langagier érigé en lois de nature : on dira : on dira : ou pas : logique oppositive qui marque mémoire et affects : on dira : on dira : ou pas : vers la génitalité ou l’indétermination : on dira : on dira : ou pas : la dispersion est un type de recueil dans la quête étymologique : on dira : on dira : ou pas : le spectral est un corps en contact : on dira : on dira : ou pas : pathologise le standardisé ou le chat est glissé sous l’effusif gris rouge : on dira : on dira : ou pas : prédire le concert ce n’était pas contre toi : on dira : on dira : ou pas : le monde fixe ce que la langue ne peut réduire à son paquet d’ondes : on dira : on dira : ou pas : le bon sens s’insurge fable particule : on dira : on dira : ou pas : stupeur nous désintègre et comment comprendre ce qui nous impose : on dira : on dira : ou pas : les idées les trajectoires les cacher dans ce courant si elle n’avait pas un soi : observé : on dira : on dira : ou pas : l’application des corps solides intercepte une ombre projective au langage : on dira : on dira : ça suffoque à la pompe mais ça tire du braquet : un obstacle dans le réel nous continuera : on dira : on dira : ou pas : la note en base connaissance est une propriété supraconductrice : on dira : on dira : ou pas : machiner c’est compliqué quand ça convulse des hauts plateaux : on dira : on dira : ou pas : la prédiction du réel qui se heurte à l’obstacle : on dira : on dira : ou pas : il y a comme une anomalie cognitive à chercher à répondre : on dira : on dira : ou pas : généalogie de recours qui s’éloigne à mesure de l’enfoncement : on dira : on dira : ou pas : l’impulsion ne répond pas mais travaille y chemine au cœur la fixité : on dira : on dira : ou pas : il n’y a pas de rhétorique mais une dynamique entre les signes : on dira : on dira : ou pas : l’image nous la pensions oubliée dans le contenu moteur : on dira : on dira : ou pas : reste de nos croyances un rituel temporalisé : on dira : on dira : ou pas : visée à l’origine ne s’attache pas à éclaircir : on dira : on dira : ou pas : opère en chaque fibre, un laisser-voir sans être-visible :

 

Reste le mot bat pouls tête à langue : connexe par : arcs

Une réunion d’ouverts : trivialisants_

_groupe_fondamental_

Sabots : chemins fermés_coupent chaque orbite

La projection : le passage sous_est un point :

Et un seul _

La promesse composée à la source_au but_

On peut donc former_ me faire un effort : comme ça me revient _l’induit

Commencez donc les actions_diagonales

Les cales canoniques _finir est déjà bien _en fond de boucles_

Un point de base opère naturellement sans_stabilisateurs

C’était après : avant : l’anachronisme : du finir comme_traction _entraîne douleurs

De lacets est un groupe de clarté pour la loi de_juxtaposition

Tracés fins livre son_tribunal à ruer son rejet des cordes simples

Claque sabot c’est taire de langue monodique : la même composition_ ses groupes _un chemin dans parts : infinis de couverts_

L’incidence qui ne se montre_manifeste_perfuse_

_Cycles : surjectifs_

L’action est _codée par l’effacement entre : ouvrir l’esprit conjuguer un faux_en général

Etais dedans : la boucle : une matrice préserve _l’évidence des retrouvailles

Tiré d’œil : exactitude à ces nœuds : laissés invariants :

_Monogène_ : homotope à l’identité_trouble

Trans-forme : une anomalie du genre : calcul simple : une mise à découvert_

Alors note_

Par proximité_abusive grammaire _degré de construction _sous espace –

De leviers catatoniques sur son siège de téléologie

Croisade : ou croiseur : dissidence : dans le manuel du _marteau d’où découle_

Entre enfoui et perdu : un couple de relations _ conservé_dans les applications

Le relèvement de son image un point ou son_représentant_ d’extraire l’écoute

Ne fait pas intervenir le choix_replié sur le monde _sa route

Associe l’unique : se prolonger : le risque : des effets retards

De retour comme : fonction instrumentale : le possible détaché

Spatialiser ce_comme_ ou ce _peut-être_ou_pas au-delà_

Faire entendre que son propre instrument : raréfie : l’effet de moins

On écrira du contexte que la possibilité se développe : elle-même

A réintroduire de l’observation au sens large : c’est modifier puis :

Observer : expérimenter : poussée s’attarde sur cet examen

Qu’une possibilité se développe d’elle-même dans l’ambiguïté

Temps d’action expérimentation pour modèle l’expression d’un

Tout rate est une possibilité qui agit sur elle-même une

Considération du soi-disant : se prolonger à l’origine des

Suppositions : ne faisons pas d’abstraction trop facile si ne :

S’incarne contre le silence à chaque fois on pense_ on dessine_

On peint_ on décrit l’expérimentation au lieu de l’effectuer on la

Fait dans la pensée cette immersion à défaut de la faire : une

Expérience dans la pensée que nous sommes représentés : une

Modification en risque possible de l’immersion pure un régime

De véridicité : c’est évident : on vous tâte la croyance la bonne

Expression par détours : peines : régressions : le monde se replie_ observer_

Les effets ou les conséquences : n’est pas l’exactitude pour tout être parlant

Le genre anatomique : ou destin : je ne suis que dans l’approche du milieu

Du contre-courant entre mondes des fidélités entre espèces et triage cristallisé

Produit commun est une ambiguïté à trois termes : couple

Extensif_ par le dépassement de formes de vies viables_

Train de naîtres_hybrides_et couche d’ozone_

Trait distinctif : écocentrique : mensonge : sa fiction : ça soustrait_

_Non_

_Ça_tombe à corps : honorer les palombes_ou_les morts_

C’est cumulatif au pouls rapide_

Saut d’une valeur intrinsèque : grammaire : cabre toujours : on fait des principes du genre : enfants

Archaïque d’une vision déluge : biocentrique et reprendre ce naturel courant

Repérer n’est à confondre avec la loi naturelle de l’intérêt qui pense

_méthodologie_

Le dépassement de cette tension : composante perfusive_

Langue dedans : râle routeurs_loge filaire_

Intégrative émancipée : un régime d’incivilité_ 

La douleur des visages : le fait de chercher_causes_ à égale distance_

Le mot reste : un impensé : sauf conduit : large avenue _ est un milieu de vie_multifactoriel_frappant_

Le milieu de vie rapproche des causes_ civilistes et des croyances subtiles_

Le moteur raté l’objection classique des petits ménages du passé

Je vis_

Je vis_

Je vis_

La peste fait la mauvaise : folle court_circum_fission générale_

La vie est dehors est une grammaire qui me_tombe_scissipare_

La vie me tombe _droite_ dans les bois_l’enfance étrange_on avance_

Ecouter : ferrage_jointure_foutraque du_perfusif

Formes de vies_façon éclairée_et animée_propulse_

Tête_dehors dans la construction_

Dans les restes_ un mur touche les bouts : vocaliques :

Fragmentation un tissus de liens _ en sous-sol_

D’amorces que je désigne : fusille croyance faible : de réalités comme énoncés_

Monisme : mon œil_pavillone_caboche_plaques duales_

Des plombs ou des mines des conduites dénoncées comme des contours

De trop : de : courant : pas assez : cheval : son tirant : suite :

D’enquête : bords : bruitisme des parois indexicales_filets_

Voyage a valeur d’esquisse irréductible _ouvre l’esprit à la pensée si_

_Fête-vous grave_

8 janvier 2014

[Texte] Emmanuèle Jawad, Plans d’ensemble (fragments inédits)

Nous avons le plaisir de vous donner un avant-goût du livre à paraître d’Emmanuèle Jawad.

 

11

 

l’enregistrement d’images répertoriées puis ordonnées selon la chronologie

des évènements, Leipzig avant Berlin, des croquis émergent d’une quantité

de traits informels, plans d’ensemble noircis par le geste

 

 

1

 

l’histoire par les sols entamés, tranchées entre les murs dédoublés, dans cet écart

terrain vague, ne subsistent qu’une vacance et la mémoire d’outre,

mémorial au lieu inscrit, dite l’armature seule, une élongation,

en marche, le cours, la ligne discontinue marque les anciens postes frontières,

radiation d’une clôture

 

 

5

 

l’agencement, par répartition planifiée, des noyaux décentrés de la ville

rapportés aux bords extérieurs, grincement continu des voies d’un trafic

ferroviaire, alimentation en cordes métalliques d’accès, rames d’ouverture

dans la distribution de nouvelles constructions, charpentes en acier

rehaussées de verre couvrant, gare nef gothique, d’allure

 

 

7

 

l’action circulaire d’une approche au niveau de la place contournée,

l’église baroque de construction récente simule l’ancien, un agencement

de grès neuf et de pierre noircie, la prise du neuf pour de l’époque,

le faux ancien pour vrai, le projet d’un bâtiment mémorial moderne ajourné,

blocs historiques tramés avec d’autres vrais faux, une coupole blanche

 

 

ou rien, une légende, une surexposition blanchit le torse marbré d’Anna,

torsion dans l’enluminure du papier argentique, fins liserés

d’un corps traversé par le mouvement flou, rendu, il s’étonne

 

 

8

 

une extraction dans les couches basses de la place, émanation d’une archéologie

retranchée des sols, une juxtaposition de terres, plein air rapporté d’un très fond,

pinces et brosses déblaient la poudre restante, Rosa Luxembourg sur la mosaïque

du seul bâtiment d’Etat, étages baroques des nouveaux édifices, ville maquettée

soustrait son époque la plus récente

11

 

retrouver la frontière nécessite une mise à plat des cartes, un calcul

des concordances, une superposition de terres, le tracé ancien décalqué

sur une topographie contemporaine, le réajustement des villes portées

à la destruction échancrent les sols, surgissement neuf des îlots de verre

dans une armature de bois et d’acier

 

 

16

 

une mise en jachère dans l’espace mesuré entre les deux murs,

par endroit, le bâti et l’herbe rase recouvrent une mémoire

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