Libr-critique

30 avril 2019

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, La Vénus animalière et agissante

Tristan Félix, Ovaine La Saga, préface de Maurice Mourier, éditions Tinbad, Paris, printemps 2019, 228 pages, 23 euros, ISBN : 979-10-96415-20-5.

Tristan Félix publie son livre somme où une philosophie de la chair s’incarne en plusieurs modalités non seulement du corps humain mais de l’existence.

« Ovaine » devient un portait sublimé de la créatrice et une sorte de chant distillé à coups d' »historiettes ». Elles font un tout épars, une théorie des exceptions en une forme qui est autant un rapprochement au plus près de l’expérience sensible du corps sentant qu’un tropisme phénoménologique et animalier qui manifeste une singularité étrange.

La femme n’existe pas seulement en tant que projection fantasmée d’une volonté de puissance qui ne dirait pas son nom : elle se détache tout comme elle se rapproche du réel dans une constellation désirante d’une féminité plurielle et unique.

La résurrection charnelle fait de la vie de l’héroïne un roman hors de ses gonds dans un panthéisme athée. Il porte vers toute une palette de possibles. Ceux d’un paradis retrouvé, d’une passion fixe et d’un gai savoir : le monde appartient à la femme et à tous ses animaux.

Tristan Félix n’y va pas de main morte, elle concentre une vision hallucinée contre tous les malentendus, les falsifications, des rancoeurs que le réel voudrait imposer. Existe un monde de l’affranchissement, une ode à la gloire d’une incarnation particulière avec la promesse d’un éternel recommencement.

Loin des évocations mollassonnes, la créatrice évite toute réduction chronologique même si la forme d’un journal intime semblerait le signifier. Refusant tout asservissement aux règles, Tristan Félix ignore les crucifixions, les fixations univoques : tout se convulse dans la force des segments démultipliés jusque dans leur sein.

Existent l’affirmation érotique particulière et la neutralisation de l’angoisse de l’univoque dans des enlacements particuliers et contre tout blocage. La fiction comme le langage tourne en profondeur et dans une alacrité originale. Elle met fin au fantasme de l’existence unique au profit d’une multiplicité de possibilités. C’est impressionnant de bout en bout.

28 avril 2019

[Libr-retour] Pot-pourri exquisite, par Christophe Stolowicki

Lyn Hejinian, Gesualdo, traduit par Martin Richet, Éric Pesty, 2009, non paginé, 9 €.
Marie-louise Chapelle, Tu (maniériste), Éric Pesty, 2017, 48 pages, 12 €.

Un madrigal à quatre voix, maniériste, coupant court, bel écho, déployée. Carlo Gesualdo, ou Don Carlo Gesualdo di Venosa (1566 – 1613), aristocratique compositeur de la fin de la renaissance italienne et meurtrier présumé, prétexte à Lyn Hejinian, 1978, que traduit Martin Richet, 2009, dont se nourrit longuement Marie-louise Chapelle, 2017. Lire à trois voix (de garage, toutes, voire de jardin de curé), brièvement imprégné de la quatrième (ou première), pur tremplin.

De Lyn Hejinian l’écriture lacunaire, ajourée, que ne lâche pas le fil rouge d’une télégraphie. Abolis, surinvestis des pans entiers du discours. On comprend vite que cette liberté, cette désinvolture relèvent de l’ultra-syntaxe. Gertrude Stein omniprésente, avec un tour de vis. Compressé d’intellect, des abysses d’une virgule remontent cinquante vies en une. Sa phrase scorpion, sa phrase croupion. Les croupes qu’elle taille dans la langue dont rejaillissent des bribes de pur intellect. Un convulsé de la raison pure. Un taille-layon, à cru. Les sentiers de l’amour maniériste, ses scalps, ses palpes, ses tentacules. Ses références musicales, ses harmoniques, ses meurtrières, ses hallebardes comme une éthique de l’inconnaissance. Rarement, quelques spropositi regroupés dans une clairière de pur sens. Le nerf à neuf, ce qui innerve, ce qui dénerve, synapses relaps à électro-chocs.

Martin Richet s’approprie le secret de cette langue en haut croisé de la traduction, portant double bannière. Ouvrant, refermant le ban du littéral et de l’abscons. En son français qu’un pèse-nerfs absout, de résolution ultime, homonyme de l’américain second. Un pot pourri que l’appeau lève.

La lecture déliée de Marie-louise Chapelle fait ressortir de Lyn Hejinian le zeugme seconde nature, mais pont ici suspendu, pantalon à pont d’appoint qui tombe à nos genoux. Entre zeugme et anacoluthe, la rupture syntaxique à bout touchant. Rarement cadavre exquis n’a rendu cette fragrance de pot-pourri exquisite.

Les trois débuts :

« Gesualdo d rests his life faithful, his, in pieces, / are discontinuous and harm the use, who did / not lack intensity. c and highly individual the / murder which was married between instances of / workmanship and reduction. Their dramatic / exclamations push the basic scale a time of the / more true. b whose fame rests on her lover and / between. The first vocal in the first four in the / last two are discontinuous and harmonic to an / introduction ».

« Gesualdo, désormais disparu, d, gît sa vie / loyale, sienne, en morceaux, sont discontinus / et nuisent à l’usage, lui qui ne manquait / d’intensité. Circa, c, et hautement singulier le / meurtre marié entre instances de métier et de / réduction. Leurs exclamations dramatiques / repoussent l’échelle fondamentale une époque / du plus vrai. Apparu, a, dont la gloire porte / sur l’amant et au milieu. Les voix initiales aux / quatre premières aux deux dernières sont / discontinues et harmoniques à une / introduction. »

« Tu arrêtes ton vers fini, et ta, ensemble, sont étalés et / dupent la manière, qui n’enlève pas une signification/      Et volontairement équivalente la fiancée qui était / retenue là une manufacture entre la jambe et ici / réplique      Leurs voix expertes déplacent la gamme / une fois sur plus d’émotion    La note arrête / l’exécution sur elle et entre     La première main dans la dernière à deux sont étalées et dissonantes comme / commencement. »

Par quelle alchimie la traduction, le commentaire (ce comment taire évasé par Chapelle) tournebrochent-ils le cadavre encore fumant de ses notes premières (en américain la, do et ré s’écrivent a, c et d) en ce délice, ce dé lissé dévissé de son compositeur initial. De quadruple Renaissance, la composition pose et repose, expose, l’implosion fait long feu.

« though he lived most of his life » traduit par Richet par « quoiqu’il eût vécu la plupart de sa vie », d’une littéralité qui rend l’accent américain comme « le gros » l’eût grasseyé. Il saute des phrases quand cela casse son rythme, condense et apparie. De la romance tournant à meurtre il conserve de préférence la catalyse, la mise en abyme cou coupé à la manière de Gertude Stein.

Après les trois premières strophes, Chapelle s’émancipe du texte premier et second, digresse à longs traits, s’approprie matière et manière, explicite à tâtons – à l’opposé de Richet, développe le tragique de la romance. Ses blancs dénouent les compressions abruptes de Hejinian. Son Tu est tu pour taire mais davantage s’adresse, tantôt à Gesualdo, tantôt à Hejinian, entre le compositeur au long cours et l’interprète coupant court, tresse le conte fatal. Récit tout en reprises, fugues et contrepoints, parfois un dialogue. Est une fois comme il était, comme il neigeait, « comme il savait de savoir ». Comme un coup de luette sur l’arrière-pays des choses, à tu la narratrice à soi à même s’adresse, en l’héroïne transplantée, vers à vers critiques se disperse le contrepoint final.

Encadrant un livre dans le livre, fable sertie assortie – la couverture à l’unisson.

23 avril 2019

[Création] Thomas Déjeammes, Tu connais ton corps

Avec un immense plaisir, nous retrouvons une nouvelle série de Thomas Déjeammes, constituée de plusieurs shoots poétiques.
C’est CON… quand tu ne connais pas ton corps…
Connaître, c’est co-naître ?
La difficulté à dire le corps se fait ici voir et entendre : .

21 avril 2019

[News] News du dimanche

Dimanche de Pâques oblige, NOSTRADAMUS vous parle…
Ce qui ne vous empêche pas de vous plonger dans notre sélection Libr-12…

UNE de Pâques : message de NOSTRADAMUS… /F. CUHEL/Joël HEIRMAN/

NOSTRADAMUS a dit :
Ce temple dédié à Notre-Dame, en cinq ans je le reconstruirai !
Pour ce temple j’amasserai l’argent des marchands
Je lèverai une armée d’alarmés…

Vive les riches car le Royaume de Notre-Dame est à eux !

L’État c’est vous donnez donnez donc !

Hosanna au plus haut des cieux !

Monumentum humanum est

Grâce aux fils et filles de pub glorieux !

Heureux les Bellz’âmes
à eux le paradis des ânes !

Et le temple du corps
social ?

– En trois jours
quasi
ment
grosso
modo
et trois p’tits tours…
je le

Libr-12 (début 2019) /FT/

â–º BOBILLOT Jean-Pierre, Prose des rats. Textes pour la lecture/aXion, Atelier de l’Agneau, St Quentin-de-Caplong, 2e édition revue & augmentée, 96 pages, 17 €.
[Le [Ra] dans tous ses états… Quel Rat-fût ! C’est « comm’ le Réel sans les fiXions »…]

â–º CABANNE Grégoire, Michel, Leïla (Lui, Elle, Toi), éditions MF, coll. « Inventions », 224 pages, 15 €.
[Variations pronominales jusqu’au pain noir/pain blanc du Poète…]

â–º CHEVILLARD Éric, L’Autofictif et les trois mousquetaires, éditions de L’arbre vengeur, 216 pages, 15 €.
[« Qui lit encore Éric Chevillard de vos jours ? » (p. 13)… Voici le 11e volume de ce journal décalé !]

â–º CHIAMBRETTO Sonia, POLICES !, éditions de l’Arche, coll. « Des écrits pour la parole », 96 pages, 15 €.
[Des méfaits de la police aux bienfaits des polices de caractères… Un montage très critique !]

► DONGUY Jacques, Chroniques de poésie numérique, Les Presses du réel, 122 pages, 14 €.
[Chroniques parues dans la revue CCP de 1999 à 2012, par celui qui a imposé le label « poésie numérique » après en avoir été le pionnier en France.]

â–º FERRAT Stéphanie, Côté ciel. Notes d’atelier, La Lettre volée, Bruxelles, 60 pages, 14 €.
[« L’atelier est un silence où se posent les yeux »…]

â–º L’Intranquille, Atelier de l’Agneau, n° 16, 90 pages, 17 €.
[Entretien avec Denis Ferdinande ; Blaine, Demarcq ; Herta Müller…]

► MARTIN-SCHERRER Thierry, Nous sommes presque réels, La Lettre volée, Bruxelles, 144 pages, 19 €.
[Correspondance entre Côme et Viviane, avec au centre Lettres à Poisson d’Or de Joë Bousquet.]

â–º Anne-Christine Royère dir., Michèle Métail. La Poésie en trois dimensions, Les Presses du réel/al dante « Ã©tudes », 448 pages, 30 €.
[Une somme essentielle sur une Å“uvre commencée il y a à peu près un demi-siècle : entre poésie sonore, concrète et oulipienne…]

► PRIGENT Christian, Poésie sur place, Les Presses du réel/al dante, 112 pages + CD, 15 €.
[« Lire des textes en public n’est pas déclamer la poésie mais l’effectuer sur place« . Le poète consacré fait le point sur sa poétique de la lecture dans un volume/CD qui regroupe quatorze créations datées de 1977 à 2018.]

► RILKE Rainer Maria, Poèmes nouveaux (deuxième partie), édition bilingue, traduction de Lionel-Édouard Martin, éditions Publie.net, 254 pages, 21,50 €.
[Des « poèmes de l’Å“il » dans la seule édition bilingue disponible actuellement : une trouée dans le sublime ! À défaut de conserver les rimes, la traduction propose des poèmes en décasyllabes et alexandrins – parfois au prix d’une certaine lourdeur, voire d’une encombrante artificialité.]

► TAÏEB Lucie, Peuplié, éditions Lanskine, 136 pages, 15 €.
[« Ma poésie s’est peupliée ? » Le peuple déplié dans un arbre à Paroles… Une histoire d’amour tragique aussi.]

18 avril 2019

[Chronique] Paul Fournel, Faire Guignol, par Jean-Paul Gavard-Perret

Paul Fournel, Faire Guignol, P.O.L, Paris, février 2019, 272 pages, 19,50 €, ISBN : 978-2-8180-2082-1.

 

Dans sa saga du « Père Mourguet » – inventeur du théâtre populaire lyonnais de Guignol – Fournel fait preuve de l’acidité et de la puissance de la vis comica d’une prose poétique. Elle illuste, en un discours amoureux, une entreprise populaire par excellence et créée à l’origine pour effrayer le bourgeois en donnant la parole aux sans classes. Elle se « dit » dans la voix, le souffle et la gouaille des Canuts.

Fournel invente une écriture qui malaxe, engorge, gêne la fluidité facile et déréalisée du « bon goût » pour redonner vie à un créateur dont l’histoire n’a retenu que bien peu de choses. L’auteur en comble les vides en faisant preuve d’imagination. Il lutte dans son texte contre l’asphyxie de la langue et du spectacle que l’usage officiel pollue.

En parfait oulipien il ne sombre jamais dans un corpus mélancolique. Il fait vivre la sensation des langues « dangereuses » du populo – celles qui échappent aux formes répertoriées. Touché par son personnage, Fournel montre combien – ouvert à perte-pied sur la rumeur des « petits » pulvérisés par la culture officielle – Mourguet échappa aux règles du puritanisme lyonnais en offrant son gai savoir.

La fiction engage ici une course de vitesse contre l’oubli d’un genre qui survit encore ça et là. Existe dans ce livre avant tout de la voix. Elle rapproche du monde des faubourgs et des foires où Mourguet inventa un souffle impur, désaccordé, déformé. Il rendit compte d’un monde informulé où comme écrivait Lacan « Ã§a parle, ça jouit, et ça sait rien ». Mais où s’apprit néanmoins une irrévérence notoire.

14 avril 2019

[Livre] José Vicente Anaya, Hikuri, par Emmanuèle Jawad

José Vicente Anaya, Híkuri (1978), traduction et présentation de Florence Malfatto, Les Presses du réel, collection « Al dante », 2019, 72 pages, 10 €, ISBN : 978-2-37896-054-4.

José Vicente Anaya est un poète mexicain né dans l’Etat de Chihuahua. Il est l’un des membres fondateurs du mouvement d’avant-garde infra-réaliste fondé en 1975 et écrit Híkuri en 1978 après qu’il s’est séparé du mouvement. Le texte reste néanmoins marqué par celui-ci. Híkuri peut être lu en amont du Manifeste écrit par Anaya situé en fin de volume ou à la suite ou encore dans une mise en parallèle, de l’un à l’autre. Le texte traduit et présenté par Florence Malfatto reste en effet traversé par les différentes notions qui fondent les trois sections du Manifeste intitulées respectivement « De la beauté et de l’art » (section 1), « Situation présente » (section 2), « Infrarréalisme et infrarréalistes » (section 3). On notera que le Manifeste infrarréaliste est précédé de la mention « Pour un art d’une vitalité sans limite ». A l’encontre des conceptions traditionnelles de la beauté, celle-ci est actualisée dans un espace-temps « ici et maintenant » qui s’inscrit dès l’intitulé de la seconde section de ce manifeste. « Le seul infini véritable est le présent » (p. 10). L’infrarréalisme s’ancre dans le réel sous un mode éminemment critique et recouvre un double caractère : spontanéité et immédiateté. Dans une dimension politique, l’infrarréalisme s’apparente à ce qui pourrait être une forme de résistance et de contestation dans une configuration singulière (« nous formons un groupe nongroupe », p.71).

Le titre du livre renvoie à la langue maternelle de l’auteur – langue rarámuri. Au cours du texte et lors de la clôture du livre s’immiscent plusieurs langues. Le titre se réfère quant à lui à une plante du Mexique dont on extrait la mescaline aux pouvoirs hallucinogènes (peyotl). Dans une perspective à la fois littéraire, artistique, sociale et ethnologique, le texte rassemble une multiplicité de références où convergent mythes, rites du peyotl mais également les éléments d’un milieu social et familial, ouvrier en l’occurrence. Les références dans Híkuri sont littéraires et plus généralement artistiques (Hölderlin, Rimbaud, Artaud, Pound, Ginsberg, Charlie Parker, Charlie Chaplin…). Dans des procédés de cut-up, de collage, pouvant par endroits se référer à une poésie narrative et marquée par une forme de spiritualité, les approches philosophiques et politiques semblent rejoindre la pluralité des positionnements du mouvement infrarréaliste. L’expérimentation formelle dans Híkuri reste centrale avec une prégnance des éléments graphiques dans le poème qui s’articule sur deux sections (flèches, signe de ponctuation qui fait suite, slashs, schémas et dans la seconde section du texte, mots indicés dont les lettres sur deux niveaux s’assemblent dans la constitution du mot). C’est dans le renouvellement de propositions formelles et des capacités critiques du texte poétique que s’inscrit le travail de José Vicente Anaya.

10 avril 2019

[News] Libr-News

Vos Libr-événements jusque fin avril : découvrez le nouveau site d’actualité de la recherche sur les pratiques poétiques, POEMATA ; RV divers à la Maison de la poésie Paris ; Rachet, Espitallier/K-Roll, Aymé/Pazottu, autour de la revue Bébé…C

â–º Vous en aviez rêvé, il vient de naître : POEMATA, le site d’actualité de la recherche sur les pratiques poétiques ! (Pour tous les passionnés, qu’ils soient chercheurs, étudiants, poètes, professionnels de la lecture, curieux les plus divers…).

► Vendredi 12 avril, 19H à La Petite Lumière :

â–º Vendredi 12 avril, 20H : « World is blues » au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine (94 / tél. : 01 46 70 21 55).
Une création originale textes/musique/sons à partir de paroles de réfugiés et de migrants, dans l’esprit du blues mais aussi de la création électroacousmatique et de la poésie contemoraine. Avec le duo Kistoff K-Roll et Jean-Michel Espitallier.

► RV à la Maison de la poésie Paris :

â–º Une exposition à ne pas manquer, par un duo de choc, c’est à Forcalquier :

â–º Mercredi 17 avril à 19H, Librairie L’Hydre aux mille têtes (96, rue Saint Savournin 13001 Marseille) : Soirée Spécial BEBE – Poésie et Performance
BLAD&NAD, accompagné d’auteurs et performeurs marseillais, présente BEBE, la revue nombriliste.
Avec Julien Blaine, Liliane Giraudon, Pierre Guéry-Auteur Performeur, Frédérique Guétat-Liviani, Véronique Vassiliou, François Bladier, Nadine Agostini.

â–º Jeudi 18 avril à 19H30, Texture Librairie (94, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris) : Les Liens d’écriture #6 – Manon reçoit Beurard-Valdoye pour son dernier volume du cycle des exils, Flache d’Europe aimants garde-fous./

â–º Vendredi 19 avril à 18H30 : Conférence de Valère Novarina à la Philharmonie de Paris : « La Musique ouvre l’espace où se joue la pensée ».

► Du 25 avril au 8 mai : Les TXTessitures de Christian Prigent et ses invités sur WebSYNradio

7 avril 2019

[Chronique] Contre Le Caravage de Haenel, par Guillaume Basquin

Yannick Haenel, La Solitude Caravage, Fayard, février 2019, 336 pages, 20 €, ISBN : 978-2-213-70630-6.

On attaquera d’abord, ici, la méthode (ou méthodologie) de Yannick Haenel discourant sur le peintre napolitain Le Caravage ; si on lit la 4e de couverture de l’éditeur, on lit ceci : « Ainsi commence ce récit d’apprentissage qui se métamorphose en quête de la peinture. En plongeant dans les tableaux du Caravage, en racontant la vie violente et passionnée de ce peintre génial, ce livre relate une initiation à l’absolu. » Diable ! Et ce n’est pas fini : « Aimer un peintre comme le Caravage élargit notre vie. » Rien à voir avec, par exemple, le « cinéma élargi » (ou expanded cinema) ; mais bien plutôt un retour à une vision dixneuviémiste et positiviste de l’histoire de l’Esthétique : la vie des plus-fameux-peintres expliquerait leurs Å“uvres… Voyez donc la simple liste des chapitres de ce livre : « La Mort du père » ; « La Peste » ; « L’Arrivée à Rome » ; « La Subversion et l’orgie » ; « Allez vous faire foutre » (sic !) ; etc. Le retour de Sainte-Beuve ? Au secours ! Laissons la parole à Marcel Proust dans son bien-nommé Contre Sainte-Beuve : « Il a montré comment il faut s’y prendre pour connaître l’homme ; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l’individu, et qu’il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d’abord la race et la tradition du sang que l’on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sÅ“urs ou les frères ; ensuite la première éducation, les alentours domestiques etc. » Mais ce n’est pas le seul problème ; Haenel ne sait tout simplement pas se tenir à distance comme nous l’enseignaient les Straub, ces maîtres de la bonne distance aux choses vues/montrées ; il se vautre dans son idole, comme le faisait un cinéaste très imbu de sa personne comme Vincent Dieutre dans son navet égotiste Mon voyage d’hiver (où il allait carrément jusqu’à caresser les peintures aimées et filmées comme alibi culturel, se roulant dedans, au lieu de se tenir à distance (certaines peintures ne se remettent jamais de tels attouchements physiologiques collants trop collants…)). Voyez donc ça, Le Caravage parlant carrément à l’oreille du poulain Haenel : « Il me chuchotait que le monde peint a partie liée au royaume… la lumière fait signe, voilà ce que me disaient le Caravage, ou Rembrandt ou le Titien. » (Rien que ça…)

Tout le livre de Haenel est construit sur ce punctum (vaguement) érotique : la perle « qui ornait l’oreille de Judith » et « était nouée par ce ruban de velours en forme de papillon noir qui lui donnait de petites ailes ». On devine que le jeune adolescent Haenel s’est sans doute beaucoup branlé en pensant au corsage de la Judith-égorgeant-Holopherne du Caravage… Certes, on le comprend… mais ça ne suffit pas à faire tenir sérieusement un livre sur un peintre qui a déjà reçu les honneurs de très grands essais iconographiques ; je pense ici au livre (Le Caravage, éd. du Regard, 2004) de celui qui fut l’un des professeurs d’Histoire de l’Art de Pasolini, Roberto Longhi ; mais aussi au remarquable petit essai à deux voix des chercheurs américains Leo Bersani et Ulysse Dutoit, Les Secrets du Caravage (éd. Epel, coll. « atelier », 2002), dont voici un extrait du prière d’insérer : « Fait remarquable, aucune interprétation psychobiographique ne vient parasiter cette étude. » (Soit tout l’inverse de la méthode de notre graphomane.) En effet, dans ce remarquable essai d’iconologie (comme l’appelait, par exemple, de ses vœux le très grand historien de l’Art allemand Aby Warburg), toute l’étude part des tableaux, et rien que des tableaux ; plus exactement même des échanges de regards remarquables et très nombreux dans les tableaux du maître napolitain. Chez Haenel, on ne dépasse jamais le gros plan ou au mieux le plan américain ; quand chez nos universitaires américains on donne à voir les tableaux entiers, les regards, c’est-à-dire les désirs, circulant. Voyez, en preuve par trois (images reproduites) :

Ainsi, ces chercheurs américains nous apprenaient « où regarder ? » (titre de l’un de leurs chapitres), faisant « de l’énigme érotique ce qui définit les bases du relationnel » ; essayant (c’était un vrai essai) de « dévoiler dans son œuvre la logique complexe du regard et des secrets ». Nous leur en savons gré.
Concluons ce texte à charge sur ce prélèvement un peu au hasard dans le roman caravagesque (tout un genre en soi !) de Haenel : « La perle de Judith a été la goutte qui allume [sic] pour moi l’esprit ; et je suis loin d’en avoir fini avec sa nacre… »

P.-S. : On notera qu’à peu près toute la presse grand public a fait l’éloge de ce livre… Un symptôme ? Un effondrement ? Voire…

5 avril 2019

[Chronique] Aldo Qureshi, Barnabas, par Christophe Stolowicki

Aldo Qureshi, Barnabas, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, automne 2018, 118 pages, 12 €., ISBN : 979-10-.

Ou quelques paraboles en anecdotes, de l’univers insoutenablement violent, notre pain quotidien – médiatique. Panem et circenses que ne filtre pas la poésie mais l’exfiltre de sa gangue de gros titres et de petit écran. De l’intérieur, victimes et assassins sautons aux yeux, odieux et résignées, assignés à audience. Car ce qui est osé ici passe mieux encore qu’à la lecture par le canal de l’oreille, et Aldo Qureshi, grand performeur – il faut l’avoir vu, entendu sur scène improvisée – n’a pas besoin d’interprète.

Poésie du vécu – par procuration, qu’importe. Le politique fait vite place au fait d’hiver à glace quand « Je fais mumuse avec mon tuyau devant mamie et elle repart à la cuisine et elle revient avec les ciseaux [… me] coud […] une petite sardine […] parce que grand-père préfère les filles […] va l’ouvrir, avec son canif ».

Une poésie sans ambages ne se paye pas de mots ni de tropes ni de bons sentiments, use de raccourcis narratifs valant anacoluthes. La paronomase délassée, délacée en approximation efficace.

De l’hénaurme dans le sordide, poches de jus psychique évacuées à la petite cuiller, la transgression à tire d’ailes ne porte pas à conséquence, rien ne franchit les frontières d’un immeuble modeste à myriades de vies compressées, tant d’inceste et de cannibalisme, tout le freudisme ambiant, et d’humiliations répétées jusqu’aux derniers outrages. Kafka est là, avec un rictus de connivence, c’était pour vous distraire.

Passés dans la prose du poème les privilèges du cinéma, dans la bouche d’une prude les obscénités dernières, d’un pacifiste les insultes à s’entretuer.

Ou l’hygiène d’évacuation, entre grand guignol et petits souliers.

Poèmes que définit (volontiers si peu) poèmes l’absence de point final – dans le corps du texte points et virgules à foison, tout l’appareil d’une vie ordinaire ; poèmes à la chute, tout l’ordinaire transfiguré ; le poème se distinguant d’un bref chapitre par son seul inachèvement – et l’emprise d’un tour de langue qui se mutile.

Aux titres triviaux (« happy birthday, 1er étage, 20h45 », « le championnat de l’inceste », « l’évangile de René », « la muqueuse pituitaire ») répondent des proses à bivoie, en impasse de déraillement tragique. Extraction orgasmique d’une dent (« petit sexe d’ivoire avec des sous-vêtements rouges, déchirés, un peu sales ») par une dentiste et son assistante au « regard […] comme une sorte d’amplificateur émotionnel ». D’un prétendu admirateur la séduction subie, creusant, dès le « macaroni » apparu, la « faille psychologique » qui revient souvent. Ici « le père […] se suicide les testicules avec une agrafeuse ». Ailleurs « Un poing de fer bougeait dans ton ventre comme un embryon de chien dans la matrice d’une musaraigne ». Ou le fractionnement « en une centaine de mini-moi » dans le sens de la longueur, ou tranches de « salami alchimique », que le narrateur s’inflige pour agréer à un « démon rose avec une tête de Barbie ».

Kafka, mais l’angoisse réparée d’humour. Kafka à l’aune de Dostoïevski (« Merci Mychkine »). Du fantastique soldé à prix coûtant – cotant peu, coûtant cher. Un branle bas le corps de la langue, la peu farouche, lève les tabous minuscules qui courent les flaques à même le tirant d’eau. Un compressé de vie urbaine à étiage de rêve, le fantastique disloqué en onirique pur. Un abattage de grand fond, ce fond de forêt où les piliers de cathédrale tombent comme à l’abattoir.

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