Premier jour à Tanger, Mardi 27 février, le Salon commence le mercredi, une journée donc calme, laissée à notre loisir. Après une première immersion dans les dédales de la Médina, nous rencontrons Hafig Aggoune lorsque nous nous rendons à l’Hôtel Continental, haut lieu de résidence pour de nombreux écrivains. Nous retournons vers la Médina pour faire une interview. Hafid Aggoune, revient sur son parcours d’écriture, sur ce qui a hanté ses deux premiers romans [Les avenirs, Quelle nuit sommes-nous ?], et les enjeux de son prochain livre qui sort chez Denoël.
Vlog-trotter spécial Tanger est un reportage participatif que vos pouvez suivre sur le site vlog-trotter.org.
[voir l’interview]
28 février 2007
[Salon du livre de Tanger] 1er jour, interview de Hafid Aggoune
[revues] La revue Le Quartanier n°6
La revue que publient les éditions le Quartanier est dirigée par Eric de la Rochellière et Guillaume Fayard, entre Montréal et Marseille, elle tisse des liens entre des auteurs du continent européen et du continent américains, quasiment tous nés dans les années 1970, et nous donne d’intéressantes découvertes. De la poésie assez classique à la prose, en passant par de la fiction, de la narration poétique ou par des poésies plus expérimentales, les travaux sont divers, trans-genres, et assemblée dans la revue, cette variété des formes contribue à brouiller encore plus les définitions que l’on pourrait tenter de faire de la poésie de tous ces jeunes auteurs.
[Chaque numéro contient aussi des notices bibliographiques sur les auteurs et un cahier critique assez épais, qui donne à lire de petites chroniques de poésie, mais aussi de romans, de cinéma et de revue, les rédacteurs sont Guillaume Fayard, Hélène Frédérick, Daniel Canty, Alban Lefranc, Xavier Person, Anne Malaprade, tous ayant une activité critique importante par ailleurs…]
On peut cependant remarquer à la lecture de ces deux numéros, qu’au-delà de la diversité formelle, c’est plutôt à une poésie du sujet que l’on a affaire, que celui-ci se débatte avec un réel absurde, insaisissable, problématique, ou qu’il cherche dans la langue une matière pour le construire et l’agencer afin de pouvoir s’y positionner, les textes sont nombreux à être de petits ateliers subjectifs. Ligne moderne donc dans cette revue, mais sans la dimension politique, et posture assez classique, même si quelques textes proposent des positionnements dans la langue plus complexes et novateurs, dans une logique plus active et ludique, la revue Le Quartanier est-t-elle une revue qui rejoue et creuse la modernité ou ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?
Le n°6, paru en automne 2006, est une livraison diversifiée, bien montée, finement agencée, dense, il y a de quoi lire, de jeunes auteurs essentiellement (et tant mieux), donc allons voir de plus prés.
Il y a, du côté de la narration, une histoire de dépucelage et d’errance nostalgico-nihiliste par Antoine Bréa, chronique anecdotique et désabusée d’une teinte un peu adolescente. Teinte que l’on retrouve aussi dans le texte de Julien de Kerviler « éloge de la solitude après la pluie » (quel titre ! il faut oser…), qui décrit, en 49 paragraphes, sur un mode journal intime, dans une prose épurée, martelant un « tu » qui ne fait pourtant que souligner un « je » qui s’épanche avec beaucoup de pathos, les affres de sentiments (surtout amoureux) en Chine.
Par contre, le périple narratif de Samuel Lequette, entre Les fleurs bleues et Jacques le Fataliste version canine, est vraiment très drôle et enthousiasmant, c’est une petite épopée poétique absurde au rythme enlevé et trépidant, dans lequel le narrateur s’amuse à embarquer et à malmener un lecteur de papier, dommage que cela soit si court …
Même enthousiasme pour le texte Matthieu Larnaudie, « Placebo Consortium » qui se détache du peloton, avec là aussi une incursion/excursion effrénée dans le langage mais celui du monde actuel ; road-movie objectiviste dans le réel contemporain et ses codes langagiers, qui se déroule tel un décor derrière les vitres d’une voiture lancée sur les autoroutes de l’information, processus de fabrication d’une fiction qui recycle sur un mode samplé les multiples énoncés qui constituent le système communicationnel actuel auxquels se mêlent les hypothèses d’une histoire d’amour ainsi que la grammaire de l’informatique, le voyage est haletant.
Enfin, Ludovic Bablon nous donne à lire un extrait d’un roman en chantier, texte à la narration fragmentée par divers prismes de vision, récit étrange et délirant autour d’un personnage maladif et schizophrénique, entre solitude sexuelle et parano microbienne, qui s’agite dans des visions pas toujours très compréhensibles. Si les pistes proposées sont intéressantes, cela reste encore peu abouti au niveau de la langue, et pourrait être poussé plus loin, à suivre donc …
Du côté poésie, Benoit Caudoux donne une suite, pas très cohérente et inégale, de bribes et fragments de pensées ; subjectivité qui se débat avec ses situations et perceptions, poésie du sujet en prise, face, contre, toujours en difficulté avec le réel, et ses impératifs, avec le temps et ses espaces enfermant ou précipitant dans le vide, des propositions intéressantes (les murs qui nous traversent, l’explosion de soi, «il faut se ramasser, décroître, se réduire : descendre et reculer de partout, au même rythme, pour arriver au Centre. » « Il faut que la conscience se place, comme la voix, à l’aplomb de son vide. Sans quoi elle étouffe » __ on pense notamment à Michaux __ mais des poses et des lourdeurs aussi…
Dans le texte d’André Gache, « Cosmogonie », le corps et les éléments du monde se mêlent dans une inter-pénétration amoureuse, de la peau aux pieds, en passant par les oreilles, la bouche, la poitrine, la matière-langage se fait corps de façon musicale et métaphorique.
« le corps s’impose epi d’erm’ ite na pas cours il court autour de lui-même mouvement vrillique et vers l’autre de partout corps »
« marcher sous le ciel qui soutient les pas en les courbant vers la nuit »
Cette prose qui, à première vue, peut sembler assez moderne et déconstruite révèle en fait rapidement une poésie lyrique assez classique, où émotions et images prennent le dessus ; il en ait de même pour la poésie condensée et presque versifiée de Gilles Toog. Il y aussi une « Musique New-Yorkaise » de Christan Zorka, poésie polyphonique où s’égrènent en éclatement des bribes d’une ville, et un « Onratorio » d’Hervé Bouchard, prose au lyrisme épique et un peu ampoulé et incantatoire, qui raconte l’errance onirique en auto-stop de drôles de damnés …
Enfin, on ne parlera de Arno Calleja que pour dire (il le faut bien quand même) qu’il continue à faire du sous-Tarkos et du sous-Pennequin (soupir) au niveau de la forme, et que dans le fond, il ne fait que défendre une posture classique de l’écrivain maudit notamment à travers la dichotomie stupide qu’il fait entre « légen » riches et ceux qui sont pauvres, dont l’écriture est plus pure que celles des gens riches, qui sont méchants par ce que ce sont de sales bourgeois, ah lalala …
À la fin de la lecture de ce numéro, on peut être dubitatif, les propositions d’écritures sont intéressantes, les textes plutôt bons, le travail honnête et sérieux, c’est bien et puis ? On se dit que tout cela est en fait trop lisse, trop propre, que la légèreté et l’humour manquent, ainsi qu’une certaine radicalité ou affirmation dans les partis pris. Tout se tient trop bien, c’est fin, intelligent, parfois charmant, mais un peu figé, mou, et finalement, et c’est dommage, presque ennuyeux.
Les écritures de cette jeune génération de poètes (et de prosateurs ou romanciers, on ne sait pas bien et tant mieux pour les genres) sont assez maniéristes, très tournées vers la subjectivité et ses émois, l’expression des émotions y trouve une place importante, dimension plutôt absente et même combattu en poésie contemporaine, et un rapport politique semble assez absent. De nombreux textes (Gache, Toog, Caudoux, Bablon, Kerviler, Calleja, Bouchard …), malgré des effets d’expérimentations plus que de véritable expériences poétiques de la langue, traduisent des modalités poétiques assez classiques, même si elles sont singulières.
On retiendra donc essentiellement Lequette et Larnaudie pour leur prose narrative trépidante qui intègre des expérimentations poétiques à l’intérieur de leur fiction, ou qui parviennent à développer une véritable architecture narrative avec des éléments poétiques, au lieu d’en rester à de simples exercices expérimentaux …
Bientôt la chronique du n°7 de la revue Le Quartanier …
27 février 2007
[Chronique] Philippe Beck, Chants populaires
La récente « monographie dialoguée », L’Impersonnage. Rencontre avec Gérard Tessier (Argol, 2006), qui vient s’ajouter à de nombreux écrits et dossiers de revues sur une oeuvre comptant désormais quinze volumes, atteste la reconnaissance spécifique dont bénéficie déjà , à quarante-quatre ans, celui qui incarne « la tenue de la langue » (Jean-Luc Nancy) et en qui sitaudis.com voit « un poète majeur de ce temps, l’un des plus copiés par la jeune génération ». La parution de son dernier recueil, qui s’inscrit dans la lignée des Poésies didactiques (Théâtre typographique, 2001), est l’occasion de nous interroger sur son rapport à la modernité.
Chants à penser
Comme le souligne Christophe Marchand-Kiss dans sa préface à la récriture de Garde-manche hypocrite (Fourbis, 1996), « l’oeuvre de Philippe Beck est, tout entière, traduction » : chez lui, « l’acte de lecture est fondement, car, en se traduisant dans les actes de l’écriture, il participe, à la périphérie, au mouvement central de la construction de l’oeuvre » (Textuel, 2004, 12-13). Ainsi les Chants populaires, animés par un « désir de musique » (12), constituent-ils la récriture pour « enfant et peuple » (213) de contes traditionnels dont les titres originaux sont radicalement différents de ceux choisis pour les 72 poèmes à la fin desquels ils sont mentionnés. Et ces contes, « relectures du regret » (rélégies, 216), sont eux-mêmes, pour bon nombre d’entre eux, des récritures, et non des retranscriptions de traditions orales : en moderne, Philippe Beck met en évidence le caractère artificiel de toute écriture, fût-elle qualifiée de « populaire ».
Le récrivain (1) retravaille donc « la matière chantée ancienne » en visant l’intemporel : « Un présent générique détermine la capacité négative de contes qui ne sont pas des fables (ces « énigmes toujours accompagnées de leurs solutions », selon Hegel) » (p. 9). Et comme ce ne sont pas des fables, il convient de dé-moraliser ces contes dont l’objectif est de détourner ou de critiquer « la matière passée, bronzée, / débrimée, / car beaucoup est à dire / sur la façon de tout dire / de certains anciens, / ou d’anciens modernes » (Poésies didactiques, 24 et 38). D’où le recours occasionnel à la rhétorique du commentaire : « L’utilité de la guerre est le thème » (Chants populaires, 103). S’agissant de la transposition du « Petit Chaperon rouge », intitulée « Forêt », sont au rendez-vous critique sociale et renouvellement lexical : « Family commande / la prose morale » (42). Ils s’accompagnent d’une réinterprétation psychanalytique teintée d’humour : « la scène chaude » survenue, le « remplaçant familial / (…) mange la fille du feu » (43).
Aussi l’entreprise de Beck correspond-elle à l’attente de Schiller, dont la phrase-clé est reproduite sur la quatrième de couverture des Poésies didactiques : « On attend encore un poème didactique où la pensée elle-même serait et demeurerait poétique ». D’autant qu’à la page 115, le poète et professeur de philosophie définit la philosophie comme « l’art d’être dans la poésie », ce qui suppose, d’une part un « moi de pierre » (147), et, d’autre part, « de fonder les efforts / plutôt que de cogner Tête / aux murs capitonnés / de l’ « immédiate actualité » » (115). Ce que résume cette formule d’ Inciseiv : « J’appelle philosophie / l’art d’être dans la poésie / et d’avoir en poésie / beaucoup d’impersonnalité » (MeMo, 2000, 54). Les Chants populaires se situent dans cette perspective : chants à penser et récitatifs secs (Le Fermé de l’époque, Al Dante, 2000, 32), ce sont des chants objectifs qui opposent la poésie de pierre (antilyrique) à l’humidité lyrique propre à la « rhumanité ».
Moderne ou néo-classique ?
Dans Salut les modernes (POL, 2000), Christian Prigent apprécie le « défilé baroque » des premiers textes et leur rythme : « Le poème s’extrait de la densité du monde. Il se constitue au fil de ces déplacements secs de l’énonciation, incrustant des citations, laissant s’effondrer les images, dispersant les affects, alternant imprévisiblement vers courts et versets amples, faisant strophe de la catrastophe douce des figures destituées dès que constituables. L’onde d’écriture note et interdit simultanément la liaison naturelle des segments de récits, des éclats de représentations, des lambeaux de savoir, des points d’émotion » (64-65).
Dans ces Chants populaires, le poète apparaît certes encore comme un décompositeur qui incisive au scalpel ces discours constitués que sont les contes et les vide de leur matière lyrique. Seulement, à quoi avons-nous affaire ici, si ce n’est à une écriture métaphorique-allégorique qui tente de concilier « poésie d’art ancienne » et « rosée moderne » (9) ? Dans cet extrait, par exemple, à la corpographie se substitue une allégorie de la création poétique, avec poésie-des-éléments et rejet-à -effet-de-surprise :
« Au ventre de Conteur,
il y a la forge,
qui suggère parfois
la colère précise.
L’eau aide la forge.
Coeur la chauffe.
Il est le centre de forge.
Le centre de marteau.
Ébullition fait une vapeur
de vie
que des poumons
ou soufflets
envoient à Gorge,
qui monte au métier de la bouche.
Phonerie est la suite » (13).
Et si le didactisme de Philippe Beck recélait un néo-classicisme ?
(1) Philippe Beck, Déductions, Al Dante, 2005, p. 45.
26 février 2007
[Livre] Philippe Beck, Chants populaires
Philippe Beck, Chants populaires, Flammarion, 2007, 230 pages, 18 € ISBN : 978-2-0812-0086-9
La quatrième de couverture est constituée d’un extrait capital de l' »Avertissement » :
Les Chants populaires dessèchent des contes, relativement. Ou les humidifient à nouveau. Par un chant objectif. Un conte est de la matière chantée ancienne, intempestive et marquante, à cause d’une généralité. (…) Jacob Grimm disait d’ailleurs à Arnim : « Nous n’avons qu’un souhait : c’est d’encourager des recueils du même genre ». Les ailes du conte brut sont gardées ici, comme des fleurs d’anonymat qui durent. Sur elles « une goutte de rosée retenue au creux d’une feuille étincelle des feux de la première aurore ». En principe. Les morceaux précieux de la poésie d’art ancienne colorent la rosée moderne. Les Chants populaires ou contes lyriques sont des chants impersonnels, non pas des chansons, fondés sur la légende de comportements anciens, dont chacun peut s’inspirer.
25 février 2007
[Livre] Tanger / Marseille, collectif
Tanger / Marseille, un échange de poésie contemporaine, éditions CIPM, collection IMPORT/EXPORT, ISBN : 2-909097-54-4. 15 €.
[site du CIPM]
Ont participé à ce projet : Yassin Adnan, Mehdi Akhrif, Jean-Michel Espitallier, Emmanuel Hocquard, Claude Royet-Journoud, Abdallah Zrika.
Edition bilingue, en français et en arabe.
Extraits de la préface :
Le principe de ces échanges se veut simple et efficace.
Trois poètes français et trois poètes d’un pays étranger se rencontrent d’une part à Marseille et d’autre part dans une ville du pays concerné afin de traduire et d’être traduit collectivement.
Ce travail de traduction collective donne lieu à une lecture dans chacun des pays à la suite de l’atelier de traduction et à une publication bilingue de l’ensemble des textes en langue originale et en traduction.
Les échanges se déroulent en deux temps :
[+] une première session d’une semaine lors de laquelle les poètes français sont accueillis dans un pays étranger et traduits collectivement par les poètes étrangers avec l’aide d’un technicien de la langue. À Tanger, nous avons été accueillis lors du salon du livre international, en janvier 2003, par l’Institut Français que nous remercions vivement pour son engagement et son soutien.
[+] Une seconde session d’une semaine lors de laquelle les poètes étrangers sont accueillis à Marseille au CIPM et traduits collectivement par les poètes français avec l’aide d’un technicien de la langue. Pour cet échange Tanger/Marseille, la session de Marseille a eu lieu en juin 2003, avec l’aide de Mohammed Hraga. Chacune des sessions se clôt par une lecture publique et bilingue.
À ce propos :
Nous présentons ce travail en document introductif à notre reportage participatif à Tanger pour le 11ème salon international du livre, car non seulement ce travail initié par le CIPM a eu lieu durant ce salon en 2003, et ceci en partenariat avec l’Institut français du Nord, dont nous avons mis en ligne la conférence de presse de son directeur Gustave de Staël, mais en plus cette rencontre croisée pose bien évidemment la question de la langue, de l’étranger dans la langue. En faisant se rencontrer des poètes de langues différentes, et en les conduisant à la traduction, il s’agit bien de poser la question de l’incorporation dans sa langue de l’étrangeté d’une autre langue. Qu’est-ce qui se joue dans sa langue, quand son texte est dit selon une autre grammaire, un autre vocabulaire, voire ici une autre origine, puisque le français étant issu de l’indo-européen comme le grec par exemple, alors que l’arabe est une langue sémite, comme l’hébreu. Qu’est-ce qu’accueillir l’autre dans sa langue, accepter les effets diffractoires de la traduction qui ne son jamais pourtant des essais d’effraction ?
Nous le comprenons, il s’agit de la mise en tension de cet écart, aussi bien géographique pour ces six poètes, que linguistique qui se joue, se noue et dénoue dans ce livre collectif./PB/
24 février 2007
[Chronique] Vienne le ciel de Jérôme Bonnetto
Je profite de la sortie du nouveau livre de Jérôme Bonnetto coécrit avec Claire Legendre, Photobiographies, aux éditions Hors-Commerce, pour mettre en ligne la chronique portant sur son précédent livre Vienne le ciel, publié aux éditions L’Amourier.
Vienne le ciel est un roman. La compréhension première devrait donc porter sur son histoire. Toutefois, ce serait passer à côté de son montage, ou plus précisément d’un travail de développement du récit, lié à la photographie, celle-ci posée tout à la fois comme saisie et comme développement littéral du texte.
Ce qui est au coeur du récit de Vienne le ciel tient à un double regard, qui se croisent à partir de la photographie. Deux regards aimant, aimant la même femme, les aimant aussi tous les deux, à la fois amante et mère, amante pour l’un, mère pour l’autre. Le récit de J. Bonnetto s’articule dans ce croisement, met en jeu ce croisement dans la juxtaposition des paragraphes.
Ainsi, on suit, sans trop le savoir pendant un certain temps, ceci troublant avec justesse la perception de l’histoire, à la fois la relation d’amante d’Ada Krocinova avant la naissance de son fils jusqu’à son accouchement et la relation du fils à sa mère et ceci jusqu’aux derniers instants de vie de celle-ci, jusqu’à cette mort qu’elle lui demande de donner, celle-ci ne pouvant être véritablement sa mère, préférant être femme passionnée demandant la mort à celui qu’elle aime, né de sa chair. Récit qui croise sans le dire deux temporalités disjointes, dont la première est cause de la seconde, disjointes mais qui se rencontrent, comme recto et verso d’une seule existence, celle d’Ada.
Mais derrière l’histoire de cette double passion, celle de deux hommes distincts pour une même femme, selon deux modalités séparées, ce qui se joue c’est davantage la rencontre du regard de ces deux hommes : le premier, l’amant qui photographie, le second, le fils qui regarde les photographies. Le premier “ la cadrant, la visant d’amourâ€, le second, oubliant, parfois, “ l’espace d’un instant qu’il était son filsâ€, ouvrant la boîte de Pandore de ces photographies que l’autre a prises d’elle, sentant alors “à l’intérieur de son ventre les premiers effets de cette bile indélogeable qui lui pourrissait les entrailles et alimentait fiévreusement les limbes infinis de sa solitudeâ€.
Les deux hommes sont unis autour de la photographie, deux regards opposés, l’un saisissant la femme dans sa jeunesse, l’autre observant cette saisie une fois l’histoire achevée, une fois la femme, devenue mère et précipitée dans la mort du fait de la pierre qu’il a lui-même jeté sur elle.
C’est donc bien la question de la photographie qui est ici en jeu dans ce récit, photographie qui porte sur la passion de l’altérité, non pas celle seulement du corps, mais celle aussi du temps. Ce roman donnant alors à lire ce qui anime J. Bonnetto, qui loin de seulement écrire sur la photographie, la pratique lui-même, comme nous pouvons le voir sur son site.
La photographie n’est donc pas seulement un prétexte de l’histoire, mais est la médiation poétique de la construction du texte. Toute la force de ce roman comme je vais maintenant l’expliquer tient à sa structure, qui si elle paraît éclatée, cependant est d’une remarquable maîtrise, d’autant plus que le texte est condensé, se développant sur peu de pages.
Le parti pris de J. Bonnetto est d’interroger le regard sur la photographie et la différance qu’il y a entre d’un côté celui qui photographie et de l’autre celui qui regarde la photographie, qui se laisse hanter par son insistante mémoire, sans pouvoir s’y refuser. Une telle perspective supposant alors de lier ces deux regards par un affect intensifant la relation à chaque fois singulière.
Le premier affect, celui de l’amant, est lié à l’emprise sur une femme. Ce premier, “sans nomâ€, que l’on ne connaît que par l’épreuve sensible d’Ada, est celui qui saisit, qui fixe, qui hypnotise la femme par l’objectif, qui n’a de relation que photographique, disparaissant derrière elle, au sens où Ada si elle l’aime, ne dépeint surtout que cette entreprise répétée de captation d’elle-même, la photographie devenant le seuil initiatique à leurs étreintes. Le second, Alexandre, fils, aimé et aimant, est lié à la mère par un désir que J. Bonnetto décrit comme antérieur à l’inceste. Il ne souffre pas “d’un traumatisme bien connu, d’une pathologie classique mis en lumière par Dr Untelâ€. Leur relation n’est pas oedipienne, elle serait davantage de l’ordre de la surdimension bataillienne du désir. Désir qui, dans le souvenir de sa mère morte apparaissant vivante dans la fixité de la photographie et de la mémoire, le lie au seul passé, à sa répétition : lui-même devient photographe et répète inlassablement une même photographie, toujours au même lieu, avec des femmes qui en ignorent les motifs : saisir ce fantôme diaphane de la mère sous la muraille où elle mourut. Alexandre est “juste un espace et un temps†écrit J. Bonnetto “mais un espace et un temps piégés, retenus et dilués dans un autre espace et un autre temps qui à la fois le précèdent et l’avalentâ€.
La photographie est ainsi le révélateur où l’histoire apparaît, se construit, se découpe, comme les ombres et les lumières apparaissent dans le bain de développement. Et le montage textuel, est ce moment où les différences de lumière dues à l’exposition se dessinent.
Cette logique du développement est redoublé par les fragments de l’histoire de la photographie qui viennent s’insérer tout au long du double récit et qui viennent en ponctuer les intensités par des jeux de miroir. C’est selon ce principe qu’est révélée — il me semble — une des clés de l’écriture. Ainsi on peut lire :
“ L’obturateur focal ou obturateur à rideau est monté sur la chambre photographique aussi près que possible de la surface sensible ; il se compose de deux rideaux en tissu noir opaque ou de lamelles métalliques, formant une fente de largeur réglable, qui se déplace à une vitesse constante devant l’émulsion, pendant la prise de vue. Cette vitesse de défilement est réglée, selon les types d’obturateurs, par un mécanisme approprié ou par un mécanisme asservi à un système électronique de régulation. Les vitesses d’obturation dépendent de la largeur de la fente de l’obturateur et s’échelonnent de plusieurs secondes à 1/4000 de secondeâ€(p.31)
Clé de lecture, car clé des fragments, chaque fragment étant en quelque sorte comme la saisie d’un temps de pause de ce qui là , à ce moment là , se déroule. Ainsi, si l’ensemble structuré est à considérer comme un seul et unique tirage, toutefois, ce tirage se déplie lui-même comme un jeu de prises de vue.
Ici cela rejoint les travaux photographiques que fait J. Bonnetto. Lui-même insistant sur la question de la vitesse d’obturation de chaque prise, comme cela peut se voir exemplairement dans au point.
Vienne le ciel est ainsi — je crois au sens strict — un roman photographique posant la question de la mémoire, de l’image qui hante l’esprit tout en étant de nouveau jouée selon l’artifice de la narration.
[Livre] Alphonse Cugier et Patrick Louguet dir., Impureté(s) cinématographique(s)
Alphonse Cugier et Patrick Louguet dir., Impureté(s) cinématographique(s) (Les Cahiers du CIRCAV, Université de Lille III, n°18), L’Harmattan, 2007, 270 pages, 23 € ISBN : 978-2-296-02297-3
Quatrième de couverture
L’impureté est devenue, au fil de diverses recherches universitaires, une véritable catégorie esthétique, en particulier dans le champ filmologique. Prenant en compte la revendication « avant-gardiste » des cinéastes des années 20, celle d’un art total capable de tendre vers des formes purement cinématographiques, André Bazin, dans les années 50, forge la notion d’impureté en se demandant si le septième art a eu véritablement, un jour, la capacité d’oeuvrer exclusivement sur son propre terrain. Le pouvait-il seulement dès lors qu’il croise d’autres disciplines artistiques ? Dans les années 90, ce sont Alain Badiou et Denis Lévy qui hissent véritablement la notion d’impureté à la dignité du concept. Denis Lévy distingue entre « impureté globale » et « impureté locale », selon qu’un film en est affecté de diverses manières, et aussi en tout ou partie.
Les films sont souvent régis par des sutures à la peinture, à la photographie, au théâtre, à l’opéra…, tous ces couples et autres figures envisageables peuvent, selon les cas, s’articuler en engrenages ou en organes plus ou moins déliés, plus ou moins subtils. Les auteurs de ce numéro mettent en évidence ces articulations en s’adressant au système des genres, ou en visitant une seule ou plusieurs oeuvres d’un même réalisateur. Ainsi s’inscrivent-ils dans ce mouvement qui, de revues en colloques et de colloques en publications d’actes, mais aussi d’un film à l’autre, dresse un état des lieux des impuretés cinématographiques.
Sommaire
Alphonse Cugier et Patrick Louguet, Les arts aux croisements : alchimie de la rencontre et reconnaissance de dettes.
Alphonse Cugier, Lettres de noblesse (Hommage à Barthélemy Amengual).
Denis Lévy, Le cinéma, art impur localement ou globalement ?
Didier Coureau, D’une pureté née de l’impureté même (ou de quelques relations cinéma et théâtre).
Denis Lévy, Opéras de cinéma.
Pierre Eric Jel, La Fresque dans le Fellini-Satyricon ou la tentation de figer le cristal.
Patrick Louguet, Le Septième Sceau, Sourires d’une nuit d’été et Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman : L’art des simulacres contre le pouvoir de la mimèsis et la mimèsis du pouvoir.
Alphonse Cugier, La Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins, Eloge de l’anachronisme.
Freddy Dumont, Thomas Crown de McTiernan, Conquête néo-classique d’une nouvelle modernité.
Erika Thomas, Les ritournelles du tango. A propos de Sur de Fernando Solanas.
Lebtahi-Roussel, Richard Dindo, les arts en regard ou comment investir la mémoire ?
Premières impressions
Ce numéro 18 des Cahiers Interdisciplinaires de la Recherche en Communication Audio Visuelle commence par constater le succès actuel d’une esthétique de l’impureté, dont témoigne « une avalanche de préfixes (pluri, multi, inter, trans) », avant de nous adresser cette question cruciale : « Avec ce « jeu sur les frontières », l’unique et le multiple, le centré et l’éclaté, l’homogène et l’hybride, sommes-nous entrés définitivement dans un temps inventif, débordant, (excessif ?), porté sur la transgression ? » (pp. 9-10).
Avec pour références essentielles André Bazin (Pour un cinéma impur) et Gilles Deleuze, ce volume englobe diverses dimensions de l’impureté cinématographique, esthétique certes, mais également éthique et politique; il prend pour objet les « passages trans-Formes » entre cinéma, photographie, théâtre, roman ou opéra, mais surtout offre d’intéressantes analyses filmiques. Sans oublier de réfléchir au passage sur le « post-modernisme », dont Freddy Dumont voit un aboutissement actuel dans « le diptyque de Quentin Tarantino, Kill Bill, qui mélange la pop culture des années soixante-dix, celle qui va du film de sabre hongkongais au western spaghetti » (p. 159). /FT/
22 février 2007
[NEWS] Fusées 11, spécial école du Mans bis
Jean-Claude Boulard (Maire du Mans et Président de Le Mans Métropole), Jacqueline Pedoya (Adjointe au Maire, Chargée du développement et de l’action culturels), Sylvie Granger (Conseillère municipale déléguée, chargée de la lecture) et Mathias Pérez (Éditeur de Carte Blanche) ont le plaisir de vous inviter
au vernissage de l’exposition :
Fusées 11, spécial 10 ans
L’école du Mans, bis
réalisée par la revue Fusées et la médiathèque Louis Aragon.
exposition du 9 mars [jour du vernissage — 18h30] au 14 avril 2007
Malgré les difficultés — fin de la diffusion de Leo Scheer, et une sorte de crise de l’édition contemporaine — Fusées poursuit son aventure, en restructurant la publication de la revue. La revue qui était annuelle va devenir bi-annuelle, et alléger le nombre de pages pour chaque numéro. Pour fêter cela, le numéro 11, de la nouvelle série, revient sur les 10 ans de publication, en donnant à lire aussi bien toutes les préfaces, qu’à voir les créations qui ont marquées la revue. À cette occasion, La médiathèque Louis Aragon du Mans a décidé d’organiser un exposition des artistes de Fusées, et le vernissage sera ponctué par une lecture des poètes qui sont liés au Mans et à l’histoire de la revue : Sophie Audureau, Rémi Froger, Alain Mahé et Charles Pennequin.
[site fusées]
17 février 2007
[Chroniques] Des vidéo-poésies au Point sur le i – Frédéric Dumond et Olivier Gallon
Il faut tout d’abord saluer le travail de Giney Ayme, conducteur d’Incidences, qui a monté une collection multimédia « le point sur le i« , un des seuls labels en France — avec son@rt de Jacques Donguy — de vidéo-poésie, qui publie des travaux croisant l’écriture et la vidéo, l’écriture et l’art numérique. Actuellement sort le 9ème DVD, « Portrait de Richard« , excellent portrait de l’écrivain Richard Morgiève réalisé par Nicolas Barrié. Mais nous allons d’abord présenté ici les n°7 et 8, sortis fin 2006.
Le n°7 est une oeuvre de Frédéric Dumond (texte) et de Mathieu Foulet (animation), ce travail de poésie cinétique, qui utilise les potentialités de l’animation numérique, prend la forme d’une galaxie de lettres en suspension qui, telles des atomes, se regroupent pour former un fragment de phrase puis se dispersent en éclatement, pour former peu à peu dans ce mouvement de contractation/dispersion tout en fourmillement un texte en mouvement perpétuel. Des descriptions de processus, d’événements, de transformations de choses du monde, à moins que ce soit des traces clignotantes et mobiles de phénomènes mentaux, sensoriels, ou physiques, sont ici donnés à voir dans leur apparition même au creux du langage, dans l’immanence de « l’inframince » pour reprendre ce que dit Ph. Boisnard sur la quatrième de couverture. Se tisse alors toute une architecture fluide et en perpétuel reconfiguration qui tente de montrer, de rendre visible au sein de la matérialité du langage ce que pourrait être une dynamique poétique de pensée et d’apparition des choses au monde dans une temporalité ouverte … Mais on regrettera peut-être que ce travail, qui contient de nombreuses potentialités poétiques et plastiques non exploitées, n’aille pas plus loin, autant dans sa durée que dans sa forme …
Le DVD n°8, celui d’Olivier Gallon, écrivain et réalisateur, est plutôt décevant. « Pensée ajoutée à l’air » alterne la captation d’une jeune femme dans un cimetière en contre champ de la pierre tombale de Joseph Brodsky, quelques phrases d’aprés ce poète apparaissent de temps en temps sur les images. C’est « une digression sur l’air », ou tentative de saisissement de l’insaisissable, à savoir l’absence, la mort, l’autre incarné dans une jeune femme ; un jardin, une femme, un poète mort, cela fait beaucoup de clichés, qui, même finement agencés et transposés en vidéo, n’en sont pas moins des poncifs de la poésie qui renouvellent en rien l’expérience poétique que l’on pourrait attendre dans une vidéo-poésie.
Sur la deuxième vidéo, en plan fixe, une fenêtre ouverte sur la mer, de jour, puis d’un seul coup le noir, entre les portes de la fenêtre, le gouffre noir de la nuit, puis à nouveau le jour, alternance qui pourrait nous faire basculer dans une dimension irréelle, la fenêtre comme espace mental de rêverie, ouverture onirique… mais la « vision » (comme il est dit sur la présentation du DVD) qui survient, sorte de flamme qui traverse la fenêtre, puis halo vert d’une lumière, ne parvient pas à nous emmener plus loin que le cliché de la fenêtre comme interface bi-dimensionnel entre l’extérieur et l’intérieur. De plus, se rajoute à ce lyrisme de l’image deux phrases en transparence sur la mer (« on dirait que c’est toi à l’intérieur que tu filmes », ce qui nous donne tout de suite la clé de la vidéo) et dans le ciel (« pas là pour la pluie », là on comprend moins), procédé qui décidément ne fonctionne vraiment pas, la vidéo-poésie ce n’est pas des phrases qui surtitrent des images.
On se dit alors qu’Olivier Gallon est un vidéaste qui cherche à travailler sur la durée des images, à explorer la question du temps, mais la question du temps n’est justement pas seulement une question de durée et de fixité du plan, ni encore moins un plan de la mer. Le temps, ce n’est pas une simple étendue de durée, mais plutôt stratification, labyrinthe, circonvolutions, mouvements, dimensions qu’explorent des cinéastes comme Kiarostami, ou des vidéastes, ou des artistes numériques qui travaillent sur l’aléatoire (cf. Chatonsky, ou le DVD aléatoire de Ph. Boisnard, Data History.X). Chez Olivier Gallon, point d’épaisseur du temps, mais plutôt flottement, et esthétisation du vide, en effet, ça s’appelle « une vidéo pour rien » …
Ainsi, s’il y a vidéo-poésie, c’est bien plus chez Frédéric Dumond et son travail dans la matière visuelle et dynamique du langage, face auquel, malgré sa lenteur et sa dimension minimale, on ne s’ennuit pas une seconde, car le déroulement du temps apparait dans ses circonvolutions pleines de phénomènes et d’événements. Tandis que chez Olivier Gallon, le temps suspendu n’ouvre sur rien d’autre que sur lui-même, nous plongeant trés rapidement dans l’ennui …
[Chronique] Vox-Hôtel
[lire la présentation générale]
Tout d’abord, il faut souligner l’extrême qualité de la réalisation tant éditorale que sonore. Ce qui justifie parfaitement le prix [25 €], qui, il est vrai, ne semble pas d’emblée très bon marché. L’ensemble est très professionnel, et les enregistrements en studio, permettent un rendu très appréciable au niveau de l’écoute.
Néant, nous donne ici tout à la fois à lire et à entendre les pièces sonores. Comme avec Heidsieck, qu’Al dante a permis pour une grande part de redécouvrir, la première exploration, tient bien à une mise en parallèle des deux supports. Si pour certains, l’écart entre les deux médiums est peu important, à savoir n’existe aucune distorsion entre ce qui est écrit et ce qui est entendu, reste que pour d’autres, tels Jean-Michel Espitallier, Jacques Sivan, Vannina Maestri, se pose bien la question du trans-port, voire selon mes termes propres de la trans-action médiumique entre la vue et le son. Leur travail, en effet, aussi bien au niveau de l’écriture que de la composition sonore, étant très exigeant formellement, ne se construit pas selon une simple transposition en lecture accompagnée de guitare comme pour C. Fiat, mais interroge aussi bien la matérialité textuelle en sa composition, que les architectures sonores possibles pour saisir ce qui a lieu au niveau de l’écriture. Et ici, il faut le souligner, avec Jacques Sivan et Jean-Michel Espitallier, non seulement, il y a une réelle découverte textuelle, qui se place dans la continuité de leur travail, mais en plus au niveau du son, il y a une élaboration complexe qui n’est pas seulement au service du texte, mais qui prend forme comme création autonome.
Une fois fait ce constat, il reste à découvrir l’univers poétique de chacun des intervenants. Chaque pièce constituée est assez longue, ce qui signife, qu’elle court pour certaines le risque de l’épuisement de l’auditeur. Et c’est là que le travail de certains des poètes trouve sa force, au sens où certaines de ces créations tiennent parfaitement les 20 minutes sans s’épuiser, entraînant l’écoute dans leur univers aussi bien linguistique que thématique. C’est ainsi que le travail de Jean-Michel Espitallier, qui il est vrai paraît formel au niveau de sa présentation graphique, se découvre comme un univers accidenté par les juxtapositions de couches aussi bien de voix, retravaillées, que de l’insertion de guitare. De même, la création de Jacques Sivan, qui désarçonne graphiquement plus d’un lecteur, trouve, un rythme très singulier, dans la composition, texte, jingle, plan et contre-plan de voix, qui donne une dynamique au texte, insoupçonnable à la lecture.
De même avec Nathalie Quintane, le travail sonore obtient — il me semble — une remarquable plasticité [aussi bien avec Un plateau vide qu’avec l’Entretien inédit avec Antonin Artaud ou Dire bonjour] qui jouant sur le ressort classique de l’insert sonore en contre-point, pourtant crée un univers ludique, qui tout à la fois séduit et met en jeu un va et vient critique enre le dit et le son. Selon une méthode radiophonique, l’organisation textuelle devient l’univers accidenté de brèches sonores qui incisent le sens de ce qui est dit par les ressorts symboliques des sons insérés.
Ces expériences montrent en ce sens certaines voies suivies au niveau de la création sonore. Soulignons aussi, la création de Stéphane Bérard qui fait exception dans l’ensemble, du fait que son texte ne soit pas présent dans le livret et que nous n’ayons que la version sonore de son texte. Sa chanson, parodique, sorte de chanson de geste, qui raconte un parcours en détournant les accents mélodiques d’une musicalité médiévale, se joue d’elle-même, en se sour-jouant dans l’ordre de la mise en voix de la banalité d’un trajet. Là aussi un travail très bien réalisé, qui amusera l’auditeur.
Donc, on l’aura compris, cet ensemble est à découvrir et se pose comme lieu où est interrogé le rapport entre dimension graphiquee et sonore. Le regret que l’on pourrait avoir cependant, c’est que s’il est très bien de retrouver ces poètes que nous apprécions beaucoup, cependant, il est dommage qu’un tel projet n’ait pas accueilli des créateurs qui travaillent spécifiquement en relation avec le son. En effet, s’il y a bien des créations originales, toutefois, au niveau de certains recherches, il y a ici une absence totale, par exemple dans celles qui travaillent dans la relation entre dimension électronique et texte. Alors que des poètes comme Emmanuel Rabu [pour ne parler que de lui] travaille textuellement depuis plus de 10 ans déjà en liaison avec la musique improvisée liée aux granulosités électroniques et selon une dimension minimaliste, il me semble que de telles réalisations devraient justement accueillir ces recherches au sens où si elles existent, elles sont encore trop peu médiatisées et défendues.
[Livre] Vox Hôtel, collectif, présenté par Jean-Paul Curnier et L’art e vivre
Vox Hôtel, éditions Néant, présenté par Jean-Paul Curnier et L’art de vivre, 157 p. accompagné de 3 CD-audio. ISBN : 2-914655-04-5, 25 €.
4ème de couverture :
9 textes
9 pièces sonores
Neuf auteurs, neuf formes totalement différentes de travail, neuf univers littéraires singuliers où les sonorités, les sculptures opérées dans la langue et dans les mots sont une façon à chaque fois unique et absolument aboutie de faire émerger du sens.
À l’invitation de Jean-Paul Curnier et de l’Art de vivre, Stéphane Bérard, Jean-Michel Espitallier, Christophe Fiat, Suzanne Joubert; Sabine Macher, Vannina Maestri,Nathalie Quintane, Jacques Sivan et Laurence Vielle ont écrit neuf pièces sonores, réalisées à l’Atelier de création de L’Art de vivre dans un esprit d’expérimentation et d’invention adéquate à chaque oeuvre.
C’est l’aboutissement de ce parcours qui est présenté ici sous le nom de Vox Hôtel.
Premières impressions :
[lire la chronique.]
16 février 2007
[audio] Spécial 22(M)DP : A_K_S : Ultimatum
[+] Nous présentons ici l’audio de Ultimatum de A_K_S [Agence_Konflict_SysTM], texte et son qui ont été créés à la Galerie l’art en cours de Sophia Burns et Karim Blanc, et qui est présent dans le 2nd livret du n°47/48 de 22(M)DP consacré au off du festival de Lodève. Texte qui au vue du bruit médiatique actuel est tout à fait d’actualité.
[+] On peut aussi sur le site écouter ou voir :
– Edith Azam [voir]
– Sébastien Lespinasse [écouter À l’orée des villes]
[Entretien] Spécial 22(M)DP : entre(2)tiens avec Franck Doyen
entre(deux)tiens
exclusif et interactif
avec
franck doyen
Devant le nombre incalculable de questions soulevées par la formidable revue “22(Montée)des Poètes†– “22(M)dP†et l’extraordinaire diversité des ses actions/activités, dans notre absolue mensuétude nous avons décidé de proposer à nos lecteurs chéris (notre lecteur chéri ?) un interview exclusif et interactif avec notre Rédacteur en Chef adoré et vénéré, Franck Doyen.
Dans cet entre(deux)tien exclusif, vous pourrez, non seulement choisir vos questions posées à Franck Doyen mais, de plus, choisir les réponses de celui-ci. Votre tendance idéologique, politique, poétique ou sexuelle n’importe guère, faîtes dire à Franck Doyen ce qui plaira le plus à vos lecteurs, à votre directeur, à votre boulangère.
Amorce (soulignez votre choix) :
Après de longues tractations et plusieurs jours de marche nous avons enfin pénétré en territoire…
…rural / rebelle / d’outre-Grosne / poétique / viticole / sportif. Nous sommes arrivés…
…dans une forêt / une vallée / au bord d’une rivière / au lieu-dit La tuilerie d’Ouroux / dans un bar / une clairière / une cave / sur un terrain de tennis.
Là , nous avons trouvé…
…un poète / un emmerdeur / un coureur de fond / un buveur de café / de vin rouge / Franck Doyen.
En plus de mesurer 1,74 m au garrot, Franck Doyen est un homme… …blanc / noir / gris / marron / jaune / rouge / bleu / vert. Il est imberbe comme papa / il a peu de barbe comme papa / il est très barbu comme papa / il a une barbe éparse comme papa, ses yeux sont…
…noirs / marrons / verts / bleus / rouges / jaunes. Il se verse un café / un verre de Chirouble / de Morgon / de Brouilly / un Rhum-coco-gingembre en s’asseyant sur…
…un trône / une chaise / une cuvette de WC / une balançoire / le sol / un canapé
en moleskine / un tabouret de bar / un fauteuil de direction et après avoir…
…salué / menacé / embrassé / demandé l’heure / fait payer l’interview / proféré un chapelet d’injures / idem, mais avec d’autres insultes / baillé,
nous avons commencé l’entretien :
Journaliste (mettez vos initiales ou le nom complet ou celui de quelqu’un d’autre) : Franck Doyen, quelle est votre opinion sur Cuba ?
Franck Doyen : C’est…
…un paradis / une dictature / le ciel / l’enfer / les quatres choses à la fois / aucune de ces choses-là .
(initiales ou non) : Et quelle est votre opinion sur la poésie actuelle ?
F.D. : …mêmes réponses possibles.
(initiales ou non : ça y est vous commencez à comprendre, c’est bien) : Franck doyen, vous dirigez la revue “22(M)dPâ€, comment avez-vous choisi son nom ?
F.D. : par hasard / par erreur / en hommage à la Section 22 d’Oaxaca / un 22 septembre / j’ai toujours adoré la page 22 (particulièrement à Barjols) / Benoit XVI, c’était déjà pris.
( ) : Depuis quand existe le “22(M)dP†/ “IdP éditeur†/ depuis quand existez-vous ?
F.D. : Depuis toujours / Depuis le 19 mars 1970 / le 22 septembre 1998 / le 1er avril dernier / le 1er janvier 1994, à l’aube / à l’heure où blanchit la campagne.
( ) : A l’heure du numérique, vous tenez une revue papier. Pourquoi ?
F.D. : J’aime le papier / Je déteste les forêts / C’est quoi le numérique ? / Parce que le papier est un lieu (voir plus loin) / Parce que.
( ) : Franck Doyen, comment rencontrez-vous vos auteurs ?
F.D. : Au bar / au bordel / sur le net
(www.publiezmoisilvousplait.com, ndlr) / dans les grands magasins / dans les salons parisiens / dans les bouchons lyonnais / dans la jungle lacandone / dans les vestiaires / sous la douche.
( ) : Que pensez-vous de la recrudescence des festivals, foires et autres salons ?
F.D. : Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de spectacle / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de vente / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société de tourisme / Il est grand temps que notre société devienne vraiment une société / une S.A. / une S.A.R.L.
( ) : Que pensez-vous plus particulièrement des nombreuses lectures publiques d’auteurs de poésies contemporaines ?
F.D. : C’est chouette, on se marre bien / une vaste bouffonnerie / une manière agréable d’allier mégalomanie, égocentrisme et onanisme / une nécessité dans la volonté de faire connaître les travaux actuels / une idée tellement contemporaine (et spectaculaire!!) / je préfère de loin les lectes et ures !
( ) : Franck Doyen, selon vous, quel est le support primordial de tout travail de poésie / de poésie sonore / de poésie lyrique / de poésie blanche / de poésie concrète / de poésie révolutionnaire / de poésie numérique / de poésie totale / de poésie totalement totale ?
F.D. : le livre / le disque / l’écran / l’exposition / la situation / la performance / la scène / le tiroir / la poubelle / les chiottes dames / les chiottes messieurs / le support total / le support totalement total.
( ) : Mais vous même et autour de la revue, vous organisez…
…des lectes et ures / des couscous géants / des dégustations de spiruline / des projections vidéo / bals folks / des tournois de tennis / des matchs de water-polo. Pourquoi ?
F.D. : Pour affirmer l’expérience humaine de la spacialité / Pour affirmer l’expérience humaine de la temporalité / pour la prolifération de l’hétérogène / afin d’endiguer la destruction des lieux en tant que lieux (trait pourtant fondamental de l’expérience humaine) / pour me faire des amis / pour me faire des ennemis / pour me faire bien voir / pour me faire inviter à mon tour / pour (re)créer une communauté virtuelle / invisible / temporaire / communautaire.
( ) : Comment parvenez-vous à faire venir des auteurs / rauteurs / mauteurs / plauteurs / etc… aussi talentueux / beaux / intelligents / modestes / souples sur jambes ?
F.D. : Je leur promets d’être publiés / Ils viennent parce qu’ils m’aiment (et je les comprends) / parce que je les paie grassement / par gentillesse / parce que la bouffe est bonne / pour boire un coup (ou plusieurs).
( ) : D’ailleurs, Franck Doyen, en tant qu’auteur / rauteur / etc…, vous courez aussi après les cachets / les filles / les garçons / les engagements / les dégagements / les ballons ronds / les ballons ovales / les petites baballes jaunes fluo…
F.D. : Je tiens à dire pour ma défense (pas chassés + orientation du buste + prise western de coup droit = passing-shot court, croisé et lifté) que j’ai des enfants à nourir / une femme à satisfaire / un chien à battre / et inversement.
( ) : Franck Doyen, après avoir dit les pires choses sur… …le C.N.L. / l’ARALD et la Région Rhône-Alpes / Thierry Renard / les organismes culturels dans leur ensemble, cela certainement par…
…sentiment de supériorité / par aigreur/ par inadvertance, voilà t’y pas que l’association éditrice recommence à … …démarcher ces organismes / faire des dossiers auprès du C.N.L. / traîner du côté de la Maison du Passage à Lyon / toucher des aides grâce à l’ARALD. Est-ce par schizophrénie / opportunisme / par mercantilisme / par erreur ?
F.D. : Je n’ai qu’un mot à dire / que deux mots à dire : merci / merci beaucoup.
( ) : Quels sont les projets du “22(M)dP†pour cette année 2007 ?
Franck Doyen : un site internet / une ligne de lingerie fine / une manifestation d’écritures et d’art contemporains en zone rurale / des lectes et ures à tous les étages / l’isolation du grenier / conduire un entrainement régulier en vue du semi-Marathon du Lac des Sapins / un Marché de la Poésie à Lyon / des parutions régulières (enfin : ndlr).
PS en forme de communiqué aux journaux du monde entier : ceux qui ont (encore) une culture internationaliste ne seront pas surpris d’apprendre que j’ai pompé l’idée de cet entre(deux)tiens interactif, et même une ou deux questions-réponses, à un certain Raphael Sebastià n Guillén.
[revue] Revue Le Quartanier n°6
Le n°06 de la revue Le Quartanier est sorti à l’automne 2006, nous en parlerons dans une chronique…
144 pages – ISSN 1708-248X – 12,95 $ / 10 €
Le Quartanier – 4418, rue Messier – Montréal (Québec) H2H 2H9 – Canada
+ Le Quartanier France – 21, rue de la République -13002 Marseille
[site]
Sommaire:
POÉSIE ET FICTIONS :
Antoine Brea, Benoit Caudoux, Hervé Bouchard, André Gache, Julien de Kerviler, Arno Calleja, Samuel Lequette, Christian Zorka, Mathieu Larnaudie, Gilles Toog, Ludovic Bablon
QUARTIER CRITIQUE :
Xavier Person, Steve Savage, Nathalie Stephens, Hélène Frédérick, Daniel Canty, Anne Malaprade [sur Emmanuelle Pireyre, Francis Catalano, Eva Sjödin, Arno Schmidt, Eugène Savitzkaya, Aïcha Liviana Messina, John Cassavetes] // Revue des revues : Guillaume Fayard
DESSINS :
Mélanie Baillairgé
COUVERTURE :
Christian Bélanger
15 février 2007
[pétition] Soutien aux Éditeurs indépendants et aux revues littéraires face aux tarifications postale
“Soutien aux Éditeurs indépendants et aux revues littérairesâ€
La Poste a toujours été un des outils privilégiés de diffusion des livres et revues littéraires des éditeurs indépendants, auprès des libraires, des bibliothèques et du public.
Or, les transformations de La Poste, l’abandon des tarifs particuliers ou intermédiaires, la libéralisation des services, les fermetures de bureaux, mettent aujourd’hui leur existence en danger.
Ceci porte préjudice aux écrivains, à la création littéraire, aux éditeurs, aux libraires, aux lecteurs, comme à toute la chaîne du livre, (graphiste, photographe, imprimeur….)
Des tarifs postaux abusifs, la réduction programmée à l’accès des tarifs “presse†par de nouvelles contraintes administratives, l’abandon des tarifs réduits (“coliéco†“sacs postaux de librairiesâ€â€¦ le refus de la Poste d’appliquer le tarif “livres et brochures†sur le territoire national), etc… remettent en question la pérennité de l’édition indépendante, et par voie de conséquence, entravent le droit d’expression, réduisent l’économie du livre et affaiblissent la démocratie.
De nombreuses petites structures éditoriales sont aujourd’hui contraintes à réduire ou à cesser leur activité.
Les soussignés s’inquiètent de cette situation et demandent à l’État, aux ministères concernés et à la direction de l’entreprise publique La Poste de créer un tarif préférentiel pour les livres et les revues (indépendamment, pour celles-ci, de l’attribution, ou non, d’un numéro de commission paritaire), afin de garantir pour demain la diversité culturelle et la libre circulation des idées.
Vous pouvez signez en ligne et voir les premiers signataires sur :
cynthia.3000
14 février 2007
[Chronique] Les devenirs du roman dans la crise de l’interprétation
Depuis quelques temps [cf. Télérama du 27 janvier], et encore ces derniers jours, semble se poser la question du roman, de sa nature, de sa manière d’être, ou encore d’apparaître, de son existence ou encore même de sa survivance. Ceci posant bien évidemment la question de la littérature en cette époque, de ce qu’il en est, de ce qui travaille en elle, de ce qu’elle travaille ou machine afin d’apparaître.
Crise du roman, ou plutôt crise de l’interprétation de ce qu’est le roman. Que l’on se reporte au livre de Jean Bessière [ici], ou bien aux questions que se posent Richard Millet [écrivain et éditeur à Gallimard] et Jean-Marc Roberts [éditeur de Stock], ou encore au fameux article de Francis Marmande, qui suite aux remarques de François Bon [ici], commence à se faire connaître, et contre-dire [par exemple sur le site lignes de fuite de Christine Génin [ici]], à chaque fois la question du roman est pensée comme ouverture d’une crise, et delà d’une certaine forme de critique de sa présentation actuelle, comme si cette manière d’être actuelle, chez un certain nombre, ne représentait pas ce que serait essentiellement le roman. C’est en ce sens que face à ces constats de crise, je vais tenter de montrer la qualité et la pertinence de certaines analyses de Devenirs roman publié par les éditions inculte/naïve.
Symptomatologie d’une critique
Il s’agit donc de parler de crise du roman. Crise que J. Bessière stigmatise à travers l’opposition d’un côté d’une littérature qui s’enroule sur elle-même, s’interrogeant davantage sur sa forme et sa présence que questionnant le monde, se focalisant sur le sujet qui s’exprime [auto-fiction] et non pas le monde où il existe et de l’autre d’une littérature qui non-autotélique, se porte vers le monde, semble se donner dans une certaine forme d’engagement, de déréférencialisation au simple vécu énigmatique de l’ego. Crise que Richard Millet et Jean-Marc Roberts constituent à travers le fait qu’il n’y ait plus de vrais lecteurs, à savoir de grands ou gros lecteurs, et que de plus il n’y ait plus de critères pour hiérarchiser les oeuvres au niveau qualitatif, à savoir donc plus de critiques, tout semblant relativiser, et ceci symptomatiquement en liaison avec internet et les blogs. C’est ainsi que Jean-Marc Roberts peut déclarer : « Je suis optimiste pour le roman, mais pessimiste sur notre époque qui est anti-littéraire. Le pire, ce sont les blogs : non seulement les gens ne lisent plus mais ils ne vivent plus. Interdisons les blogs ! ». Crise enfin, que Francis Marmande détermine selon la cause même d’internet, et ceci en citant d’une façon erronée Hugo, comme Christine Génin l’a parfaitement analysé sur Lignes de fuite.
Cette crise semble se constituer de plusieurs symptômes, mais qui en fait peuvent être pensés sous le principe d’une analyse de ce que pourrait être la post-modernité historiquement. En effet J. Bessière critique le fait que la littérature se soit enfoncée dans un jeu sur elle-même : mise en question de sa forme, auto-réflexion sur soi du sujet écrivant et abandon de la confrontation au réel, etc… On reconnaît là un double trait de l’ère post-moderne : d’un côté le passage au relativisme des jeux de langage, et de l’autre une forme de narcissisme qui se serait immiscée de la dimension sociale à la dimension de la littérature. De même si on considère le premier symptôme posé par l’entretien de J.M Robert et de R. Millet, on s’aperçoit que la perte du critère de jugement, à laquelle correspond alors une forme de prétention individuelle à pouvoir se poser soi-même comme critère, est dans la lignée de la critique de la post-modernité, en tant que lieu de l’égalisation des différences, relativisation absolue des principes, hégémonie du sujet du point de vue du jugement par rapport à un critère réfléchi rationnellement, etc… On le perçoit, alors qu’ils établissent une ligne de ce que serait généalogiquement la vérité en littérature, donc le vrai roman, ils traduisent le malaise de voir que l’on ne voit plus historiquement cette ligne apparaître, de sorte qu’il semblerait que cette ligne constituant le méta-récit de la littérature, ait disparu dans la fragmentation des micro-récits, de micro-territoires littéraires. Ce qui renvoie finalement au deuxième symptôme qui est indiqué dans l’entretien : internet. Car en effet, et là on perçoit bien l’appréhension de Francis Marmande, internet serait bien le lieu d’une circulation illégitime de la littérature, pouvant mettre en péril la fragile structure éditoriale du livre, notamment qui a pignon sur rue, ou bien qui s’affiche régulièrement en tête de gondole. Internet, et c’est maintenant de plus en plus évident, est caractéristique de ce qui a pu être dénoncé sous le concept de post-modernité. Dimension d’expressions multiples, où de nouvelles hiérarchies se font/défont [lieu donc d’une archi-mémoire amnésique], où des expériences diverses se constituent, où s’assemblent des communautés aussi bien de lecteurs que d’écrivains, où la subjectivité constitue sa propre fiction d’existence, et qui paraît à F. Marmande comme le couteau saignant peu à peu la réalité du livre, la force du roman.