Libr-critique

28 novembre 2020

[Livre] Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture

Marion Chénetier, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel dir., Valère Novarina : Les Tourbillons de l’écriture. Actes du colloque international de Cerisy (août 2018), avec 45 reproductions couleurs et N&B, Hermann, coll. « Les Colloques Cerisy », novembre 2020 (enfin disponible en librairie et commandable depuis peu), 456 pages, 26 €, ISBN : 979-1-0370-0362-1.

 

L’aspect chaotique d’un univers novarinien en perpétuelle fusion explique notre titre initial, emprunté à une gravure intitulée Les Tourbillons de Descartes [1] . Selon l’illustre auteur des Principes de la philosophie, l’univers se compose d’une multitude de tourbillons, chacun étant constitué de particules de feu, de terre et d’air – les premières, parce que plus rapides, formant une étoile centrale. Comme les cieux de Descartes, les espaces novariniens de la page, de la scène et de la toile ressortissent à une véritable cinétique. Une seule différence entre les deux univers, mais elle est de taille : la physique cartésienne ignore le vide. Faisant fi du fameux principe aristotélicien qui pose que la nature a horreur du vide, dans le prolongement de la physique moderne, Valère Novarina ne conçoit nullement les interactions de la matière sans l’énergie du vide : le monde humain, dans ses dimensions cosmologique et artistique, n’existe qu’au travers du prisme de l’espace et du temps, qui sont « à trous et à tourbillons » en ce sens que c’est le vide qui génère le mouvement, fût-il incontrôlable. À ce propos, que l’on considère le décor de L’Animal imaginaire : au centre de la scène, deux panneaux au fond chromatique saturé sur lequel se détachent diverses formes (dont un fondamental point d’interrogation), le bleu spirituel du premier contrastant avec une part d’ombre qui domine le second ; entre les deux, un vide communiquant avec l’arrière-scène, d’où tout provient et où tout retourne, dans un incessant va-et-vient virevoltant. Le vide est assurément au principe de notre vie tourbillonnante.

On sait combien l’architecture occupe une place prépondérante dans la création telle que l’entend Novarina. Aussi avons-nous choisi un mouvement dialectique pour organiser cet édifice dans lequel chaque contribution apporte sa pierre singulière, c’est-à-dire répond à sa manière à cette question essentielle : comment, selon le processus de création novarinien, à tel moment unique du chaos de la Matière peut se dégager une Forme d’autant plus cruciale qu’elle s’avère fugace ? Car des textes et des toiles et des pièces de Novarina, qui donnent le tournis, ce que l’on perçoit d’abord, ce sont les tournoiements des acteurs, les tourbillons scéniques et comiques, les tourbillons des sens, des langues et des cultures… Ce n’est que dans un deuxième ou troisième et surtout un quatrième temps que surgit l’ordonnancement de ce chaos, une quatressence si l’on peut dire (d’où le titre du Colloque de Cerisy : « Valère Novarina : les quatre sens de l’écriture ») : les tourbillons infinis conduisent à des extases ponctuelles, à savoir à des harmonies passagères, des épiphanies…

[1] René Descartes, Les Principes de la philosophie, dans Œuvres complètes, édition de Charles Adam & Paul Tannery, Paris, Cerf, 1904, vol. IX, planche IV ; cf. le portfolio élaboré par Olivier Dubouclez, Valère Novarina, A.D.P.F., 2005.

© Valère Novarina, Cabane de David, acrylique sur toile, 200 x 200, 2019.

SOMMAIRE

Avant-propos
par Marion Chénetier-Alev, Sandrine Le Pors et Fabrice Thumerel

Pour ouvrir
par Fabrice Thumerel 

PARTIE I : TOURBILLONS SCÉNIQUES ET COMIQUES

Entrée dans l’impossible avec l’acteur comme objet du désir
par Annie Gay

L’Opérette imaginaire en scène
par Claude Buchvald 

« Faire l’animal ». Quelques sorties de route dans le jeu de l’acteur novarinien
par Louis Dieuzayde 

Voix et dispositifs marionnettiques dans l’écriture de Novarina
par Marie Garré Nicoara

Le « sentiment inconnu », porte ouverte sur les catharsis
par Inhye Hong

De la cour d’honneur à la cour d’école : la poétique novarinienne à l’épreuve du bac théâtre
par Rafaëlle Jolivet Pignon

Les bouffonneries macabres sur la scène novarinienne : un comique rédempteur
par Christine Ramat 

 

PARTIE II : TOURBILLONS DES SENS

Valère Novarina, hypothèses pour une écriture synesthésique, expériences d’une culture lointaine
par Constantin Bobas 

Le rituel kénotique dans les travaux (écrits et spectacles) de Valère Novarina
par Enikö Sepsi 

L’antédiluvien
par Jean-Luc Steinmetz 

Les quatre temps du respir. Poétique et thanatologie selon Valère Novarina
par Éric Eigenmann

 

PARTIE III : TOURBILLONS DES LANGUES ET DES CULTURES

Ethnographie du stade d’action et anthropopodulologie de l’acteur dans le théâtre novarinien
par Francis Cohen 

Valère Novarina, avec et sans Japon
par Thierry Maré 

Traduire les mots polysémiques et le pronom je dans le théâtre de Valère Novarina : autour de deux aspects spécifiques au japonais
par Yuriko Inoue 

Valère Novarina et son vivier des langues
par Angela Leite Lopes 

Traduire les listes ou essai sur les quatre outils de la traduction
par Leopold von Verschuer 

 

PARTIE IV : UNE ÉCRITURE DU MOUVEMENT

Novarina, l’intranquillité
par Laure Née 

Variations autour de L’Homme hors de lui
par Marie-José Mondzain 

Apologie du renard
par Philippe Barthelet 

Valère Novarina : l’ « entendement par le toucher »
par Isabelle Babin

« Nous n’avons pas de figure du tout » : les correspondances de Dubuffet à Novarina
par Marion Chénetier-Alev 

 

PARTIE V : UNE ÉCRITURE DU PASSAGE ET DU RENVERSEMENT

Une écriture frontalière
par Patrick Suter

« Espace, es-tu là ? » : cartographie des territoires novariniens
par Céline Hersant 

« Suite à la suite de quoi, une mère me nomma » : Valère Novarina, portrait d’un théâtre en enfant
par Sandrine Le Pors 

La rhapsodie du langage
par Marco Baschera

« Un vide est au milieu du langage ». Prière et silence dans Devant la parole de Valère Novarina
par Olivier Dubouclez

 

« Onze pages du carnet rouge »
par Valère Novarina

Postface : Agora Novarina
par Marion Chénetier-Alev et Fabrice Thumerel

 

Index nominum

Les auteurs

26 novembre 2020

[Chronique] Roland Chopard, Parmi les méandres, par Carole Darricarrère

Roland Chopard, Parmi les méandres. Cinq méditations d’écriture, avec trois illustrations de l’auteur, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), printemps 2020, 96 pages, 13€, ISBN : 978-2-37531-055-7.

 

« Certains mots existent pour en cacher d’autres qui ne viendront jamais affleurer à la surface. L’essentiel est que l’oubli soit possible. »

D’il-lui, antenne d’un pli de solitude, entité saturnienne s’avouant volontiers taciturne, nous ne saurons rien, ou si peu, tant il n’est pas de ceux qui s’encensent à bon compte, se mettent en avant ni se plaisent à se livrer, adepte du « non paraître » des chatoiements abstraits de la braise sous la cendre ce qu’il offre ici est d’un ordre plus monacal, l’ascèse cérébrale d’une sorte d’astrophysicien du Verbe, une disposition, une recherche, une mise à distance à hauteur d’une exégèse appliquée à soi-même, la main courante d’une « écriture en marche », l’anatomisation focale d’une passion fixe, une entomologie du feu alchimique poussée à la proue du retranchement, une omniabsence fondamentale à ce qui écarte de la Recherche, une concentration sur la tension comme penchant naturel, l’œuvre au vide d’un taiseux ravi de longue date aux préoccupations « mercantiles, parasitaires voire obscurantistes », autant dire un homme libre, apolitiquement accompli, stabilisé dans l’Outside.

Il découle de fait que ce corpus de cinq « méditations d’écriture » poétiquement blanches – blanches comme l’est un trou noir chez Blanchot, Michaux ou Samuel – se décline quasi cliniquement à la faveur d’un long monologue de la méthode pour ainsi dire enté aux méandres du néant et exerce à la lecture un pouvoir de fascination comparable à une douleur exquise, aussi prégnante qu’insituable, sensations voisines d’une préscience de la mort, expérience évocatrice de quelque évanouissement de la réalité sur elle-même requérant une confiance sans limite en ce qui vous entraînant vous happe, de l’ordre d’une révélation par paliers semblable aux phases de quelque Grand Œuvre.

Si la littérature – « ce métier d’obscurité et même d’ignorance » – n’est pas une science exacte, que dire des gouffres et glissements que le Poème affectionne, dont la réalité volatile échappe délibérément aux mots tout en leur octroyant une aura qu’elle seule (la poésie) serait susceptible de leur conférer, comment l’exprimer sans risquer de dissiper le mirage ? À l’aide de quels vocables aborder le vide souverain, atteindre le bond essentiel plutôt que la terre ferme d’une destination meuble tandis qu’ « un décentrement salutaire rejette toute facilité du style », celui-ci serait-il « un passage en force du langage par l’écriture », « combien de biffures ont été nécessaires pour maîtriser peu à peu le flot et pénétrer dans ce dédale sans mettre au (à) jour l’archéologie de ces multiples entrelacs » ?

C’est à cheval sur les opposés que Roland Chopard s’enfonce dans les sables mouvants des abstractions de la page blanche, flirte avec la tentation à la naissance des germinations mortellement fuyantes, prend son assiette et s’ermite dans les vapeurs sans forme à mi chemin de la frustration et de l’extase, offrant aux appelés la vision pénétrante du difficile parcours qui les attend et pour lesquels cet organe de méditation et « propriété créative » – « fruit d’une exigence : d’une éthique autant que d’une esthétique » – pourrait s’avérer constituer un point d’appui fondamental dès l’instant où « dans un emportement inévitable, (de) multiples sollicitations se présentent. »

Suivre Roland Chopard dans les méandres de la cécité exige un sixième sens autant qu’une endurance de coureur de fond tant il est des lieux où l’on ne peut accéder que seul, sans témoin ni spectateur, avec pour seule ressource sa propre foi, les yeux de l’intérieur et le silence pour compagnie ouvrant le chemin en résonance de ceux qui avant nous s’y sont aventurés, faisant de leur soif une quête sans fond. En matière de mots comme en art la vérité absolue n’existe pas.

Lieux atemporels de l’étreinte sans nom, continent inconnu du Livre qui s’écrit par effacement dans les ruines de l’apparition, voyances femelles et voyelles mâles qui s’androgynent dans le désert consonnant d’une forêt de possibilités, voyages immobiles à la chaise à aimer des succédanés de formes futures bien qu’ancré soi-même à la poussière par une maïeutique du monologue : du corps ne subsiste que l’équilibre précaire de l’équipage de l’œil et de la main tissant des liens invisibles avec l’esprit saint d’une forme d’intelligence sous-marine qui n’accèderait au grand jour de la surface que par l’écrit.

Travail de l’éther d’où le mot nu surgissant du magma sans forme seul face aux concessions tombe dans la langue, s’accorde plus ou moins à la volonté, ainsi articulé aux anecdotes le Rien aux intentions se frotte et se foutre, s’édulcore et se charbonne.

Que reste-t-il à dire lorsque le flux des événements cède devant la démarche et que du corps ne subsistent plus que ce tango de l’œil et de la main, le gué, « l’embuscade », l’observation des oiseaux par-delà le mur du son seul à seul désossé face à la Recherche qu’aucun mot ne satisfait – « au risque de ne plus exister » ?

Écrire ici ne dit pas, l’image n’affleurant qu’en aveugle suggère d’autres réalités, qui à leur tour se dérobent, et si partout méandrent nulle part abouties, s’apprécient sans impatience.

Le luminaire de l’œil et l’effraction volatile de la main par fibrillation amoureuse piègent « une combinaison de bribes de sens implicites dans la langue déployée », offrent l’accès à « une loi diffuse qui le précipite là où rien, désormais, ne devrait plus se perdre », subtilisent aux gouffres de brefs aperçus, sentiers coulés qu’immédiatement guette une posture neuve ou ancienne à valeur nulle et avérée tombée net dans les années viriles données pour mortes où tant de sollicitude s’affaire au mieux ennemi du bien.

Du cri inaugural à la conquête du langage en passant par toutes les explorations et les expériences, les ravissements et les décompensations, ramener dans l’âtre, d’une conscience hors de soi, les atomes d’un sens à revisiter. La lucidité prend le pas sur l’euphorie. L’atonalité sied à la contemplation abstraite. Les objets sortent du champ. L’ego recule. Les échecs, les impasses, prennent de la hauteur. L’inanité est un phare solide dans le meuble retour de la pulsion de la vague en son rabat homogène. C’est peut-être cela accueillir. Il dans son retrait n’est plus que l’observateur impersonnel d’un phénomène qui le contient mais s’avère plus grand que lui. Un sentiment d’encrage quasi minéral de la phrase sur le papier en découle. L’ascèse comme assise. Mica étoilé des noirs en contrejour. D’où l’évidence de ces fragments polaires fusant naturellement comme eurêka. Dans le cortex neuronal choisir l’arête panoramique la plus dépouillée, stationner taiseux au plus près de l’origine. De là le panorama du cheminement des affects. L’agapè dénué d’intentions mais non d’intensité. Point focal entre l’attente, l’illusion et le souvenir. Comment ne pas penser à Jabès, Blanchot, Soulages, Rothko. De la maturation à la maturité, c’est « libéré de tâches » que l’esprit advient au Réel.

L’expérience intime de l’écriture, « sa finalité, ses moyens, ses limites », comme combat avec l’ange. Cinq paliers d’humilité constitutifs d’un cérémonial. Petites morts à la volée et séries blanches. Hostie monacale, saignée et délivrance. Fil d’Ariane d’une parturiente sans faux-semblants empruntant à la lame son profil tranchant et à la maturité sa force, « Parmi les méandres » offre au lecteur aguerri le graal d’une initiation bien accomplie. Sur ce terrain aride propice à la minéralité, dans ce désert d’écueils et de soif grêlé de mirages, se livre le combat qui mène de la tentation à la chute, du débord à la confusion, de l’échec à sa conscientisation et de la déconstruction à une souveraineté authentique advenant à elle-même quel qu’en soit le prix.

Chacune de ces cinq méditations retracées sans emphase constitue l’un des seuils d’émargement consacrant le disciple en chemin vers une forme d’éveil toujours en sursis, relate ses errances et ses progrès avec une objectivité quasi scientifique et une compassion impitoyable pour soi-même ne laissant aucune place à la molle commisération des esprits faibles. « C’est donc un lieu ouvert, rempli de remords, de marques indécryptables, de potentialités à mettre en action. » (…) « C’est qu’il n’y a pas de véritables marques de ruptures entre un début et une fin, un passé et un présent » mais un continuum en équilibre précaire dont chaque défaillance fonde le point de départ de nouvelles avancées. Les méandres sont en ce sens des alliées potentielles et ces « moments rares et privilégiés, dans la solitude » les nÅ“uds immatériels d’une échelle de corde qui tantôt le repousse tantôt l’aspire, obsédé qu’il est par « le refus obstiné de la présence du vide ».

À ce stade « le cerveau est-il encore apte à faire alors une synthèse » ? Les « carences de la mémoire », « la destruction progressive des neurones », « les signes de déchéance », « la perte progressive de la faculté de retenir, et même la difficulté de comprendre » sont des sujets de méditation à part entière. « Une suite infinie d’approches, d’incertitudes », évoluant par couples d’opposés, participe d’une intuition « qui se manifeste par (…) une absence incroyable, et inimaginable, d’images. »

Du reniement de « simples exutoires sans conséquence » au « pouvoir cathartique » à la « régénérescence de lettres mortes » en de « nouvelles recréations » et à « une prose qui prend ses distances avec une certaine poésie pour mieux en approcher ses potentialités », c’est à une Quête d’humanités en même temps qu’à l’élaboration de la fin de l’écriture qu’ « il » nous convie par allers retours de méandres au plus près de la source.

D’impulsions en vacillements « tout reconsidérer est un défi permanent », tout redéploiement obéit à une nécessité intuitive souveraine ouvrant la voie à « la voix trouvée » comme eurêka, « la recherche d’un lieu emblématique » trouve à s’accomplir sur « cette scène particulière que sont la page puis le livre », de propositions en mutations « rien ne s’épuise vraiment dans la lecture », tout fait office de testament intime, léguant une somme âpre d’instants parfaits dont l’éclat boréal dans le noir s’apprivoise et se mérite, invitant la frustration au dépassement.

24 novembre 2020

[Chronique] Sébastien Ecorce, Pandémie et dépendance à l’écosystème numérique

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:00

En ce qui concerne les technologies numériques et la COVID-19, la grande majorité des débats s’est concentrée sur les applications de recherche de contacts. Bien que fondamentale, cette focalisation étroite a occulté des effets plus centraux et de grande portée à l’intersection de la technologie numérique, de la surveillance et de la riposte à une pandémie. Alors que nous nous fixons sur les mérites de telle ou telle application, nous avons raté dans le même temps l’ensemble d’un paysage qui évolue sous nos pieds.

En grande partie sans débat public – et en l’absence de nouvelles sauvegardes – nous sommes devenus encore plus dépendants d’un écosystème technologique notoirement peu sûr, mal réglementé, hautement invasif et sujet aux abus en série. Ce serait un peu comme construire au deuxième étage de nos maisons sans réparer l’infrastructure en décomposition. Finalement, tout finira par l’effondrement – ou nous rendra lentement malades.

Considérez le cas Amazon. Le succès de l’entreprise au milieu du COVID-19 devient évident simplement en regardant par la fenêtre l’invasion des fourgonnettes de livraison perchées sur les trottoirs et garées sur des pistes cyclables, livrant des colis aux bureaux à domicile de fortune.

Autrefois revendeur de livres et de DVD en démarrage, Amazon est devenu l’incarnation corporative de la mondialisation et du capitalisme de surveillance. Avec des magasins et des centres commerciaux pour la plupart fermés, les services en ligne d’Amazon ont explosé.

Mais cette croissance soudaine ne fait qu’exacerber les pathologies existantes d’Amazon. Ils comprennent les prix d’éviction de l’entreprise, les pratiques monopolistiques et les conditions de travail lamentables pour son entrepôt et son personnel de livraison. Ces travailleurs dits « flexibles » manquent de soins de santé ou d’autres avantages et sont soumis à une surveillance étendue, y compris un logiciel de navigation, des bracelets, des caméras de sécurité et des caméras thermiques (probablement autant pour la prévention de l’organisation syndicale que pour la « sécurité »). La société est également responsable de la prolifération de Ring, un système de sécurité domestique notoire associé au profilage racial et au partage de données sans mandat avec les forces de l’ordre, ainsi que ses vastes « fermes de données », gaspilleuses et hautement polluantes (qui alimentent des services de streaming vidéo tels que Prime et Netflix) – notées « F » pour la transparence énergétique par Greenpeace en 2017.

Pendant ce temps, les startups technologiques de toutes formes et tailles – le plus souvent avec des qualifications douteuses – tentent de capitaliser sur la demande croissante de technologie pour espionner les travailleurs à la maison (surnommée « bossware »), mettre fin aux syndicats, renforcer la productivité, surveiller les symptômes, distancer physiquement la police, détecter les émotions et, oui, surveiller les examens à distance. Cette gamme ahurissante de nouveaux bracelets numériques, moniteurs de cheville électroniques, applications de passeport d’immunité, lunettes de détection de fièvre, drones, caméras thermiques et systèmes de capture vidéo et audio n’est pas soumise à des audits approfondis, ni conçue pour protéger la confidentialité. A l’inverse, ils sont l’équivalent numérique de « l’huile de serpent » qui cherche à gagner rapidement de l’argent sur l’économie de la surveillance en pleine expansion.

Cette explosion des applications de l’ère pandémique amplifiera invariablement les défauts de l’industrie du marketing mobile et du suivi de localisation – un secteur composé principalement d’entreprises de bas niveau dont le modèle commercial repose sur la collecte de milliards de points de données générés par les utilisateurs, plus tard vendus et reconditionnés par les annonceurs, les forces de l’ordre, l’armée, les douanes et les services frontaliers et les services de sécurité privés (sans oublier les chasseurs de primes et autres personnages douteux). Un nombre choquant d’entrepreneurs et de décideurs politiques se tournent néanmoins vers ce cloaque d’entreprises parasites – mal réglementées et très sujettes aux abus – comme solution proposée en cas de pandémie.

Il est évident que l’ensemble de l’écosystème présente une aubaine pour les petits criminels, les opportunistes de ransomware, les sociétés de logiciels espions et les espions très sophistiqués des États-nations. Pendant ce temps, les forces de l’ordre et d’autres organismes publics – déjà de plus en plus habitués à récolter de données numériques avec un contrôle judiciaire faible – bénéficieront d’une multitude d’informations nouvelles et révélatrices sur les citoyens sans aucune nouvelle garantie pour empêcher les abus de ce pouvoir.

Certains affirment que ce cycle d’innovation de l’ère COVID-19 passera une fois qu’il y aura un vaccin. Mais plus nous embrassons et nous habituons à ces nouvelles applications, plus leurs tentacules pénètrent profondément dans notre vie quotidienne et plus il sera difficile de revenir en arrière. La « nouvelle normalité » qui émergera après le COVID-19 n’est pas une application unique de suivi des contacts sur mesure. C’est plutôt un monde qui normalise les outils de surveillance à distance tels que Proctorio, où les maisons privées sont transformées en lieux de travail surveillés de manière omniprésente et où les startups biométriques louches et les sociétés d’analyse de données se nourrissent et infusent les financements de l’économie de la biosurveillance.

Il existe sans aucun doute des aspects positifs des technologies numériques. Mais, tels qu’ils sont actuellement constitués, ces avantages sont largement compensés par les nombreuses conséquences négatives à long terme que nous risquons sans débat public sérieux et qui reviendront presque certainement nous hanter dès lors que cette « nouvelle normalité » s’installe.

Quelle pourrait être l’alternative ? Une approche différente utiliserait la crise historique que la pandémie présente comme une opportunité de réinitialisation et de repenser l’ensemble de l’écosystème technologique à partir de zéro. Pendant trop longtemps, les entreprises de surveillance des données ont été largement isolées des réglementations gouvernementales. Mais cela a eu un coût social majeur et de nombreuses conséquences involontaires. Les technologies numériques étant désormais une « bouée de sauvetage » et un service essentiel pour ceux qui doivent s’adapter à la fois au travail et à la vie à la maison, les consommateurs et les citoyens ont le droit d’exiger davantage. Que pourraient impliquer ces demandes ?

Premièrement, et surtout, nous devons nettoyer le puisard des sociétés de courtage de données, de publicité et de localisation. De nouvelles lois devraient être adoptées pour donner aux utilisateurs un réel pouvoir et restreindre la manière dont les entreprises technologiques collectent, traitent et traitent leurs informations personnelles. Cela inclut des mesures « opt-in » significatives et faciles à comprendre, des règles pour minimiser le type de données collectées à des fins spécifiques et justifiables, et de meilleures possibilités pour les utilisateurs de poursuivre les entreprises qui transgressent ces lois. En particulier, la législation devrait permettre aux consommateurs de restreindre l’utilisation des données de géolocalisation par des tiers, interdisant la publicité ciblée aux utilisateurs visitant des thérapeutes, des cliniques et d’autres activités « hors de votre entreprise ».

Deuxièmement, les droits des travailleurs « flexibles », des entrepreneurs indépendants et des autres travailleurs de « l’économie des petits boulots » nécessitent une protection juridique significative. Les grandes plateformes technologiques et autres entreprises ne devraient pas être en mesure d’utiliser le COVID-19 comme excuse pour espionner les travailleurs dans les entrepôts, les usines, les voitures de location et les maisons, ou pour surveiller clandestinement leurs flux sur les réseaux sociaux susceptibles de perturber l’organisation du travail. Les PDG des grandes technologies et leurs actionnaires devraient également être obligés d’utiliser la nouvelle prospérité qu’ils récoltent grâce au COVID-19 pour améliorer la vie de leurs employés. Il est à la fois grotesque et contraire à l’éthique que les Jeff Bezos du monde puissent faire exploser leur richesse personnelle alors que leurs travailleurs de première ligne subissent des licenciements, des heures plus longues, moins d’avantages sociaux, des risques sanitaires disproportionnés et des mesures de surveillance déshumanisantes.

Troisièmement, les plates-formes technologiques devraient être légalement tenues d’ouvrir leurs algorithmes et autres technologies propriétaires à un examen extérieur et à des audits d’intérêt public. Les géants du capitalisme de surveillance détiennent un pouvoir considérable sur nos vies, y compris sur les choix que nous faisons, les produits que nous achetons, les nouvelles que nous voyons et les personnes avec lesquelles nous nous associons. Ces plates-formes sont devenues de plus en plus essentielles à presque tout ce que nous faisons, et elles ne devraient plus être en mesure de fonctionner comme des « boîtes noires » dont le fonctionnement interne demeure obscurci à tous, sauf à quelques privilégiés. Il est temps d’ouvrir le couvercle des technologies qui nous entourent.

Enfin, nous pouvons tous faire quelque chose. Nous nous sommes tous habitués à rechercher des solutions techniques dans le cadre de problèmes sociaux et politiques complexes. Et si les technologies peuvent produire d’énormes avantages, nous aurons besoin de bien plus que quelques nouveaux gadgets (ou artifices) pour résoudre les problèmes de notre temps. Nous devons résister à la tentation de nous tourner par réflexe vers les « applications » et les « plates-formes » alors qu’il existe d’autres moyens plus traditionnels et finalement plus enrichissants d’organiser nos vies, de répondre aux problèmes sociaux et d’atteindre nos objectifs.

Contrairement à de nombreux autres secteurs industriels, les plateformes technologiques sont sorties de la pandémie plus forte et se positionnent déjà comme indispensables à la santé publique. Il est temps de les tenir, ainsi que nous tous, pour en rendre compte.

Installation de S. Zhe

Sébastien Ecorce, Prof. de Neurobiologie (Salpêtrière : Icm), enseignant chercheur

22 novembre 2020

[News] News du dimanche

En ces temps lugubres, choisissons notre Libr-confinement, qui s’accompagne de la présentation de deux livres qui viennent de paraître (signés Jacques Barbaut et Bruno Fern)…

Libr-confinement…

â–º Agenda POL :

En décembre 2020

·        Suzanne Doppelt Meta Donna (poésie)

·        Charles Pennequin Père ancien (poésie)

·        Patrick Varetz Deuxième mille (poésie)

·        Trafic 116 (revue de cinéma)

En janvier 2021

  • Marianne Alphant  César et toi
  • Olivier Cadiot Médecine générale
  • Mathieu Lindon Hervelino
  • Shane Haddad Toni tout court
  • Mathieu Lindon le livre de Jim-Courage #formatpoche

► On pourra découvrir le catalogue de publications numériques qu’offre La Marelle (Friche la Belle de Mai à Marseille).

► Ou sans attendre, rendre visite aux Fées Spinoza de Marc Perrin…

► Ou encore ouïvoir « Welcoming the Welcoming the Flowers » (performance de Jean-Michel Espitallier avec Anne-James Chaton et Thurston Moore), samedi 21, ars musica, Bruxelles.

â–º Mercredi 25 novembre 2020, de 9h30 à 18h, Station d’arts poétiques : Journée d’études consacrée à Séverine Daucourt, à la Villa Gillet le matin (25 rue Chazière 69004 Lyon) ; à l’ENSBA Lyon l’après-midi (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon).
La journée d’étude se conclut par une performance poétique en amphithéâtre à 17h.

Signalons au passage l’hommage que Patrick Beurard-Valdoye, qui enseigne à l’Ecole Nationale Supérieur des Beaux-Arts de Lyon, vient d’adresser à Bernard Noël à l’occasion de ses 90 ans : écouter.

 

LIBR-CRITIQUE vient de recevoir et recommande…

► Jacques BARBAUT, C’est du propre. Traité d’onomastique amusante, éditions NOUS, coll. « Disparate », Caen, 208 pages, 20 €.

Présentation éditoriale. Le poète explore la question du nom sous toutes ses formes, du patronyme au pseudonyme en passant par l’anthroponyme, le prénom et le patronyme. Les jeux typographiques, les listes, les calligrammes et les rapprochements fantaisistes accompagnent les citations de philosophes et de critiques littéraires comme Derrida, Starobinski, Barthes et Deleuze.

â–º Bruno FERN, Dans les roues, éditions Louise Bottu, coll. « Contraintes », Mugron (40), 66 pages, 8 €.

Présentation éditoriale. Voici les rêveries - ou plutôt les jeux de pensée, comme disait Arno Schmidt dans ses Calculs – d’un cycliste en solo. Ça roule mais l’image n’arrête pas de sauter et tout est emporté par la succession de divers mouvements giratoires : la lecture de chaque fragment, de même que l’ensemble du livre, doit être aussitôt recommencée avant de poursuivre. Cette spirale sans fin entraîne les multiples « impuretés » qui font que « la vie est un perpétuel détournement qui ne permet même pas de se rendre compte de quoi il détourne. » (Kafka, Journal)

21 novembre 2020

[Création] Joël Hubaut, Epidemik (20)

Filed under: Non classé — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:01

Pour votre Noël 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le dix-neuvième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

………………………………… et le mur de la télévision épidémique est sans rock sans art moderne sans imagination avec les grosses vaches patriotiques papa maman des bibliothèques conservatrices anti-rock-and-roll dans Vatican-Guy Lux avec peste purulente de langue-Dieu-verrou musée messe normale du dimanche du tiercé normal dans la langue-verrou sous-hommes torturés avec les motards Pape-Pape de la censure normale arrachant la langue technologique / sauvage / sauvage croisée des poètes émancipés dans les pneus compulsifs de la morale police-musée-verrou chien-loup hyper gonflée par les gros flics sénateurs préfets normaux loterie nationale du mariage normal verrou et les professeurs-verrous tiercé-musée conseil général de merde inspecteurs du travail- verrou normal mairie commissariat pustules colonels sergent-chefs magma fatma branle-bas cardinaux pasteurs brigade de curés conservateurs vierges marie-salopes contre l’avortement chefs adjudants abbés pédophiles rabbins bonnes sÅ“urs sado-gouines anti-homo moines-verrous sado-pédés anti-homo sado-travelos anti-travelos beefsteacks avariés sacerdotaux taxes inspecteurs juges critiques d’art branchés au goutte à goutte d’impôts sur la cathédrale de la mafia mosquées des temps sectaires ultra intolérants de la soumission/ fascination / superstition / du fanatisme maladif borné aux Dieux-fétiches-verrous caleçons de tous les orthodoxes normaux marrons communistes-chrétiens-islamiques – sionnistes doctrinaires moralisateurs totalitaires social-régionalistes corses basques bretons MLF-syndicalistes-corporatistes supra-verrouillés avec l’épidémie normale des billets de banques normaux classiques des putes du contrôle-culture anti-prostituées crachant les censures paraboliques dans les virages des langues technologiques mondiales des guerres nationalistes normales des mairies normales-censures kommandantur invariablement intoxiquées mélangées aux globules idéologiques politico-virus infectés de la parole contaminée du fond du magma peinture normale verrouillée censure molle chimique marché de l’art normal censure blanchiment d’argent normal avec l’épidémie académique censure extra-humaine mafia normale pro-patriotique fasciste accidentée par la cohésion normale censure des noyaux instables en activité intra utérine morale dans la cervelle épidémique occupée par les cocos butés de l’oeillère normale des recteurs-censeurs avec les orvées du dogme moral travail-patrie -verrou de corvée insupportable coinçant violant cognant enfilant les jeunes filles libérées dans les chiottes universitaires pour nettoyer le service contrôle-morale lavage de cerveau lavement d’anus en branlant les minettes avec les Staline-godes scouts-maoïstes d’extrême-droite poujadistes cathos puritains Gaullistes d’Europe pour les amadouer et les plier et les téléguider avec la sodomie des ambulances de l’école normale corporatiste fonctionnaire-verrou de l’ordre-censure pour jouir dans le fric-fric de la censure en jouissant avec les lingots-flic dans l’cul friqué de la censure morale avec l’addition successive des angoisses de la guerre-télévision normale marron…..
Joël Hubaut, 1976

Visuel : fragment de  » Chirurgie épidémie », de la série peinture cut-up grise exposée galerie noire à Paris en 1975 (acrylique sur toile), Joël Hubaut, 1975

19 novembre 2020

[Libr-relecture] Ariel Spiegler, Jardinier, par Claude Minière

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:58

Ariel Spiegler, Jardinier, Gallimard, hiver 2019-2020, 104 pages, 11,50 €, ISBN : 978-2-07285-680-8.

 

« Faudra-t-il pour te suivre
encore ne plus dormir
et ne plus manger,
ne plus rien faire d’autre ?  Aller
à la dernière dentelle, au dernier nerf,
au refus intact : mon souffle ? »
(p. 68).

Certains poètes font de la poésie avec de la prose, la prose est leur matériau de départ, leur mortier à gâcher.  D’autres, plus rares, notent sans médiation leur poème avec ce qui se produit sous leurs yeux, dans la tête, dans un souffle et qui ne suit pas un fil contraint, un canal, mais coupe, appose ou relie selon leur émergence désordonnée les nerfs et les dentelles.  Et cependant sur la page s’établit comme reste une cohérence de l’errance.

Comment faire passer à la littérature le vécu – sensations, joie, angoisse, bonheur et alarmes ?  Ce ne peut être par une description, mais seulement par l’écrit.  Ariel Spiegler montre en cela un étonnant tour de main.  Challenge :  il faut trouver un rythme, un vocabulaire, une syntaxe.  Alors, c’est réussi.  Le poème est une victoire sur la difficulté.  Il ne s’est pas laissé entraîner sur la voie du langage hérité, commun, il n’a pas glissé loin de la vérité expériencée.  Le poème s’écarte du langage conventionnel, usé, pour adhérer à la réalité du vécu.  Pour annuler l’écart (ou le connaître).  Comment le poème, alors, est-il réussi ?  Par une « magie » du travail de vérité, un miracle de collaboration des trois ressorts (rythme, vocabulaire, syntaxe).

Les poèmes d’Ariel Spiegler sont des réussites de liberté insistante.  De dépassement des méprises (le jardinier était une première approche).  Mus par la passion, et l’humour, ces poèmes à l’évidence s’installent dans le « normal », c’est-à-dire qu’ils ont évité l’artificiel, ils en sont indemnes.  Le normal, pour certains êtres, est l’attente, la différence du moment où elle et il et elle se rejoindront. Le poème met en débat la retenue.

18 novembre 2020

[Chronique] Eric Chevillard et Philippe Favier, Zoologiques, par Jean-Paul Gavard-Perret

Eric Chevillard & Philippe Favier, Zoologiques, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, automne 2020, 96 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37792-052-5.

 

Ce qui habite l’être n’a rien à voir avec dieu sauf à estimer que l’animal possède lui-même une spiritualité vagissante, qu’il est un Narcisse mélancolique ou une mante religieuse hantée par la maladie de l’idéalité. C’est pourquoi, et face à cette hérésie d’interprétation, Éric Chevillard peuple son texte de toutes sortes de créatures. Et Philippe Favier crée des collages pour en ajouter une bonne louche en guise de meute grouillante.

Le bestiaire fourmille de crabes, punaises, hérissons, orangs-outans, tortues. Ces créatures plus ou moins hirsutes peuplent la ménagerie de l’auteur. Il y a là dix-huit cages et autant de scènes ou cavalcades intempestives. Dans un tel zoo peu logique chaque couple d’une espèce différente évoque des questions de séduction, de territoire ou de mort. On peut d’autant plus trouver de telles considérations anecdotiques ou essentielles que l’auteur laisse la serrure des grilles ouvertes.

Le discours des animaux produit un effet loupe ou miroir sur les vertébrés que nous sommes. Ils sont scrutés par un langage vicieux voire scrofuleux. L’auteur s’amuse à appuyer là où ça (nous) fait mal, quitte à noyer notre imaginaire souffreteux.

C’est sans doute le signe que Chevillard n’espère rien des hommes. Car, dans ses textes, l’animal renvoie à deux chaos . Celui de nos marais, celui des nos étendues continentales. Nous sommes en de tels territoires, conquis (et non pas en territoire conquis).

Dès lors, des sortes d’archiptères et de thysanoures peuplent l’antre que nous habitons . Ils sont nos hôtes innombrables et accouchent notre chimère. Nous en restons pétris. Notre merde et notre sang qui tendent toujours à refroidir les nourrissent. Ce n’est peut-être pas beaucoup, mais ça leur suffit . Ils se seraient contentés de moins.

Preuve que l’imaginaire humain est soluble dans les animaux. Ceux-là ne nous apprennent pas à vivre et les « lire » dans le verbe de Chevillard n’apprend pas à penser. Celui-là est fait non seulement pour nous amuser, mais encore pour nous plonger dans une fièvre de cheval, même s’il est remplacé ici par d’autres quadrupèdes.

15 novembre 2020

[News] News du dimanche

Dans-le-monde-d’après-le-11-septembre-2001… dans-le-monde-post-démocratique… dans-le-monde-d’après-la-crise-sanitaire…

Où en sommes-nous au juste ? Dans le monde d’après le monde d’après le monde d’après ?

Il n’y a plus d’après : le monde du post- est celui du déni ou du repli, celui du comme-si – celui des dominants.

Le monde réel – le nôtre ! – est celui dans lequel il nous faut défendre concrètement nos libertés, à commencer par celle d’agir pour la survie du vivant, laquelle englobe celle de lire et de s’exprimer. C’est dans cet esprit qu’il convient de lire notre Libr-12 (Livres reçus) et nos Libr-brèves

Libr-12 (Livres reçus : automne 2020)

► 591, revue internationale, éditions Terracol, n° 8, 290 pages, 18 €.

► Bénédicte GORRILLOT dir., L’Héritage gréco-latin dans la littérature française contemporaine, Droz, Genève, 544 pages, 48 €.

â–º Julien BLAINE, La Cinquième Feuille. Aux sources de l’écrire et du dire. Édition établie par Gilles Suzanne. Presses du réel/Al dante, 464 pages, 30 €.

â–º Roland CHOPARD, Parmi les méandres, cinq méditations d’écriture, L’Atelier du Grand Tétras, Mont-de-Laval (25), 96 pages, 13 €.

► Pierre ESCOT, Spermogramme, postface de Julien Cendres, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 162 pages, 15 € [disponible début 2021].

► Christophe ESNAULT, L’Enfant poisson-chat, éditions Publie.net, coll. « L’Esquif », 112 pages, 12 €.

► Denis FERDINANDE, L’Arche inuit, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », St Quentin-de-Caplong (33), 150 pages, 18 €.

► Jean FRÉMON, Le Miroir magique, P.O.L, 336 pages, 21 €.

► Martine GROSS, Détachant la pénombre, dessin de Denis Heudré, Tarmac éditions, Nancy, 60 pages, 12 €.

► Sarah KÉRYNA, Le Reste c’est la suite, Les Presses du réel, coll. « Pli », 88 pages, 10 €.

► Marc-Alexandre OHO BAMBE, Les Lumières d’Oujda, Calmann-Lévy, 330 pages, 19,50 €.

► Benoît TOQUÉ, Habiter outre, éditions Supernova, coll. « Dans le vif », 70 pages, 15 € [disponible début 2021].

Libr-brèves

â–º // 🔴 EN DIRECT // Encore quatre RV à ne pas manquer avec la Maison de la poésie Paris, en partenariat avec l’institut du monde arabe : Les Nuits de la poésie, couvre-feu poétique

Suivez en direct l’événement sur notre page Facebook.
Vous pouvez ensuite retrouver la vidéo à tout moment sur la chaine Youtube de l’Institut du monde arabe !

Les consignes sanitaires ne permettant pas de maintenir la Nuit de la Poésie dans son format initial mais nous avons voulu proposer ce rendez-vous symbolique et numérique qui garde tout son sens dans le contexte actuel.  Rendez-vous les samedis 21 et 28 novembre et 5 et 12 décembre de 22h à minuit en direct sur les pages facebook de Maison de la Poésie et de l’IMA.

Avec notamment :

Les musiciens et chanteurs :  Mohanad Aljaramani, Kamilya Jubran, Sarah Baya, M’hamed El Menjra, Abdallah Abozekry et Baptiste Ferrandis, Omar Haydar, Marc Codsi, Lola Malique, Skander Mliki, Batiste Darsoulant, Sanguebom…

Les comédiens :  Léon Bonnaffé, Violaine Schwartz, Pierre Baux, Majd Mastoura, Clémence Azincourt…

Les poètes et écrivains : Abdellatif Laâbi,  Breyten Breytenbach, Mahmoud Darwich, Charif Majdalani, Fadhil Al Azzawi, Dima Kaakeh, Marc Alexandre Oho Bambe, B40…

Les performeurs : Michelle Keserwany, Zoulikha Tahar, Lamya Yagarmaten…

Les danseurs : Mehdi Kerkouche, Smaïl Kanouté…

â–º On pourra découvrir les magnifiques livres et cahiers d’auteur que propose les éditions Faï Fioc.

â–º Des articles à méditer sur AOC en ces longues soirées de confinement (on peut s’abonner ou s’inscrire pour 3 lectures gratuites) : Jean-Charles Massera, « Le Grand Ménage » ; Mathieu Larnaudie, « Trash vortex » ; Frédéric Sawicki et Olivier Nay, « Sauver le CNU pour préserver l’autonomie des universités » (16/11)…

14 novembre 2020

[Texte] Christophe Stolowicki, J’aime le gouleyant de l’intériorité

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , — rédaction @ 20:11

Je suis amoureux de la beauté dont la joliesse est la performance paradoxale. Je tiens le sommeil paradoxal pour la performance dont mon intériorité sortira grandie. J’aime Oscar Wilde, le Prince paradoxe, pour la supériorité intellectuelle dont ses bons mots sont la performance subtilement cinglante. J’aime Ghérasim Luca pour son intériorité rejaillie en performances de fond de langue. J’aime l’intériorité savamment virtuose de Thelonious Monk interprétant les performances swinguées de Duke Ellington (Monk Plays Duke Ellington, 1955). Aux concours de performances que sont les jam-sessions, je préfère le travail en studio, et l’écrit à l’oral. Je pratique l’oral intériorisé.

Parmi mes vins préférés sont les Pomerols qui à l’intériorité à rebonds du bordeaux marient le gouleyant du bourgogne. Je ne bois pas de champagne dont les bulles font plouf.

13 novembre 2020

[Création] Joël Hubaut, EpidemiK (19)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:55

Pour votre Noël 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le dix-huitième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

… (infiltration d’épidémie, suite ) ……………………………………….… collabo marron de la guerre d’Algérie du tiercé avec cuisine intégrée frigo-verrou camouflé derrière fausse porte de commode verrou grosse bagnole de merde marron de merde coupes de championnat de pétanque de belote de foot de papa du trou autoritaire musée-verrou de la langue-verrou mensonge-accélérateur bière et pinard collège-verrou papa peureux-musée-chiotte de visa citroën crachant l’alpha-merde papa gamma sur le plateau télévision en sous-couche du plateau-musée supérieur bourré à mort de merde enrichie de sur-merde de langage télévision-maman-langue-babouin rayon x prof auto-chenille marron déflagrant les mots-rafales gachette dans la trachée pour tasser la vomissure de lycée des rayons électriques par plateaux successifs dans la trachée administrative du langage télévision accéléré par la matrice-musée enfoncée au manche de pioche matraque para-militaire du chargeur fonctionnaire-syndicaliste gris obtus spécial-vacances normales avec la crosse enfoncée dans le cul-télévision l’animateur normal se sodomisant avec l’antenne du pouvoir normal anti-érotique la langue des structures destructurées ensanglantée arrachée à la langue contre-structure et l’esclave chantant les mots dispersés multi-color dans le canapé-télévision-cercueil-musée marron verrou contre-désir avec la salive raciste normale grise en chantant des chansons normales gala-galeuses-top eurovision réactionnaire contre les chansons polychromées d’une grande conceptualité extrêmement impure et improvisée dans la langue onomatopée multi-palette neuve magique extra-bruitiste nouvelle audacieuse expérimentée mixée critiquée repensée déconstruite décalée déchargée en dégueuligraphik par la centrale dictature-lettres modernes verrou de veau télévisé dans le tombeau Léon Zitrone comme gros rat vache Gaulliste pur porc interville avec le mur de Berlin
…….. Joël Hubaut 1976 ………………………………………………….

Portrait épidémik de W.S. Burroughs, série peinture grise exposé en 1975 à la galerie noire Paris (acrylique sur toile ), Joël Hubaut, 1975.

11 novembre 2020

[Chronique] Sébastien Ecorce, Éloge paradoxal de Donald Trump…

Alors que Trump s’apprête à entrer dans l’histoire, de nombreuses publications font le point sur sa présidence, comme elles l’ont d’ailleurs fait au cours des quatre dernières années. Beaucoup de ces évaluations sont triviales, turgescentes et fastidieuses. On le vilipende pour son insensibilité, son racisme, sa xénophobie, son arrogance, son inefficacité, son manque d’efficacité, son ignorance. Beaucoup de ceux qui le défendront le feront probablement pour les mêmes raisons : mais à leurs yeux, la xénophobie, le racisme et l’arrogance peuvent être considérés comme des vertus et non comme de profonds défauts moraux.
Tentons quelque évaluation.
Trump avait raison en ce qui concerne les principes essentiels de la politique étrangère : l’Amérique d’abord et un isolationnisme modéré. Pour s’en rendre compte, il faut savoir qu’il n’y a que deux politiques étrangères possibles pour les États-Unis d’Amérique : l’exceptionnalisme américain et l’Amérique d’abord. L’exceptionnalisme américain est, comme son nom l’indique, basé sur une idéologie de prééminence américaine, considérée comme méritée et méritée en raison de la vertu unique de la nouvelle république. La prééminence des États-Unis implique clairement un système hiérarchique structuré de pays où les États-Unis sont au sommet et d’autres pays jouent des rôles subsidiaires et inférieurs. L’objectif ultime non exprimé de cette politique est la maîtrise du monde. Les États-Unis ne sont pas le premier pays à avoir entretenu de tels rêves : de l’Égypte, de Rome, de l’Empire chrétien de Byzance, de l’Empire musulman, de Charlemagne, des Huns, de Tamerlan, de Napoléon, d’Hitler, de l’Empire communiste d’URSS, la liste est longue. Si la réalisation d’un tel empire est très improbable, la route vers cet objectif est pavée de guerres. C’est pourquoi l’idéologie de la « nation indispensable » appelle, presque par définition, selon les termes de Gore Vidal, « des guerres sans fin pour une paix sans fin ». Ce n’est pas par hasard que l’Amérique est en guerre pratiquement ininterrompue depuis quatre-vingts ans.
L’Amérique met d’abord, au moins formellement, tous les pays sur le même plan. Elle fait valoir que l’Amérique suivra ses propres intérêts mais elle n’en attend pas moins des autres. Comme Trump, qui n’est pas un spécialiste des relations internationales, l’a néanmoins déclaré dans son discours aux Nations unies, il s’attendrait à la même politique à l’égard de leurs propres pays, de l’Algérie au Zimbabwe. Ainsi, dans le cadre de la politique « America First », les États-Unis, en raison de leur taille et de leur importance, frapperont toujours plus fort que les autres, mais ils n’auront ni le désir ni l’illusion de devoir diriger les autres ou leur dire comment ils doivent organiser leurs affaires intérieures. Ils se comporteront de manière transactionnelle, ce qui est effectivement une politique qui rend la guerre beaucoup moins probable. Toutefois, s’il paraît clair que les intérêts peuvent être négociés, les idéologies ne le peuvent pas.
Trump a essentiellement suivi cette politique jusqu’à ce que son obsession pour la Chine fasse son apparition après le covid-19, qu’il semblait avoir considéré comme une sorte de stratagème émanant de la Chine pour l’évincer de la présidence. Néanmoins, il n’a pas initié de nouvelles guerres et a pris des mesures, parfois importantes, pour mettre fin à des guerres entamées il y a près de 20 ans et pour lesquelles personne à Washington ne pouvait plus avancer de raison ni la moindre légitimité. Il pouvait en effet s’agir de pures guerres impériales comme celles de « La steppe tartare » où personne au siège de l’empire ne sait même pas où se battent ses soldats et encore moins pourquoi.
Trump a apporté deux contributions marquantes si l’on peut dire à notre connaissance de la politique et des affaires. Il a apporté à la politique toutes les compétences (ou habiletés) qu’il avait exercées pendant près d’un demi-siècle dans les affaires ; ce fut évidemment le triomphe ultime du néolibéralisme. Il considérait les citoyens comme ses employés qu’il pouvait à volonté bousculer et licencier. Il voyait la présidence comme Bezos voit sa propre position chez Amazon : il peut tout faire, sans être contraint par aucune règle ni loi.
Trump a déchiré le voile qui sépare les citoyens, les spectateurs du jeu politique, des dirigeants, et a mis en exergue tout au long de son mandat le marchandage, l’échange de faveurs, l’utilisation du pouvoir public à des fins privées de manière ouverte, en pleine face, à la disposition de tous ceux qui assistaient au spectacle. Alors que dans les administrations passées, les actions illégales et semi-légales telles que recevoir de l’argent de potentats étrangers, passer d’une position lucrative à une autre, tricher sur les impôts se faisaient avec discrétion et un certain décorum, le rideau étant baissé de manière à ce que les spectateurs ne puissent pas voir et participer à la malfaisance, cela se faisait désormais au grand jour. C’est donc grâce à Trump que nous avons pu constater l’immense corruption qui se trouve au cÅ“ur du processus politique.
Mais il a fait plus. Lorsqu’il est arrivé à la présidence avec ces manières corrompues, elles étaient certes déjà le fruit de cinquante années de relations d’affaires qui comportaient également toutes sortes de manigances semi-légales ou illégales. Mais cela ne l’a pas arrêté dans son ascension commerciale. Au contraire, elles ont rendu cette ascension possible, lui permettant de mener une brillante carrière dans le monde des affaires de New York, de devenir riche et d’être un invité apprécié dans de nombreuses soirées, notamment en tant que contributeur estimé à des campagnes politiques comme celle menée par Hillary Clinton pour le Sénat américain. Le fait même que son ascension vers le pouvoir dans le monde des affaires n’ait été considéré en aucune façon comme exceptionnelle ou inacceptable montre que tous les autres autour de lui ont utilisé les mêmes moyens pour arriver au sommet.
Ainsi, en connaissant mieux Trump, nous en savons plus sur les moyens utilisés pour réussir dans le riche milieu des affaires de New York, et même du monde entier, puisque Trump et alliés ont conclu des marchés en Écosse, en Russie, au Moyen-Orient, en Chine et ailleurs. Ses proches et les membres de sa famille qui l’ont trahi pour obtenir des contrats de plusieurs millions de dollars ont eu un comportement que Trump lui-même aurait eu (et approuvé), mais qui montre clairement quel genre de normes éthiques prévalent dans ce milieu. Trump nous a donc donné une autre leçon très précieuse : il a montré la pourriture, la corruption et l’impunité qui sont au cÅ“ur de nombreuses entreprises puissantes.
Son personnage a révélé la profondeur de la corruption au centre de la politique et au centre des affaires. Ce sont des péchés impardonnables. Les péchés dont on jouit en secret sont acceptables ou négligés ; les péchés dont on fait étalage ne le sont pas. Ceux qui le remplaceront feront de leur mieux, non pas pour changer cela parce que c’est devenu une caractéristique systémique, mais pour le dissimuler. Mais une fois que vous aurez vu la vérité, il sera difficile de revenir en arrière en prétendant que rien ne s’est passé.

6 novembre 2020

[Chronique] Emmanuel Carrère, Yoga, par Ahmed Slama

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, septembre 2020, 400 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-5138-2.

 

Publié lors du grand lâché rituel de livres qu’on nomme communément « la-rentrée-littéraire », Yoga d’Emmanuel Carrère condense avec sûreté et cynisme ou plutôt la sûreté du cynisme l’ensemble des stéréotypes éculés, tant du point de vue de l’écriture que de la manière dont on aborde certaines questions. On pourrait me demander alors : pourquoi traiter de cet écrivant, ce faiseur de livres inconsistants ? Et pourquoi avoir perdu ainsi mon temps à lire ça* ? Les bons livres qui mériteraient d’être lus et promus ne manquent pas !

D’abord il s’agissait pour moi d’aller voir du côté des livres commerciaux ; ou plus précisément de cette catégorie de livres et d’écrivains qui se présentent ou sont présentés comme littéraires. S’aventurer de l’autre côté du miroir de la représentation médiatique dominante. Carrère, comme beaucoup d’autres, jouit d’un certain prestige dû peut-être aux livres précédents. Plus sûrement à l’éditeur qui publie ses logorrhées : P.O.L, permettant à notre écrivant de profiter du capital symbolique de la maison – considérée par beaucoup (et parfois à juste titre) – comme une maison exigeante du point de vue littéraire.  Si l’on enlevait ce vernis, celui de la couverture P.O.L, Yoga ne vaudra pas mieux que nombre de publications à visée commerciale**, on en ferait une œuvre n’ayant pas plus de valeur que celle d’un Musso ou Marc Lévy, avec l’avantage pour ces deux-là de ne pas se cacher derrière des prétentions soi-disant littéraires. Ajoutons à cela le danger que constituent les thèses développées par Carrère dans ce livre ; au vu des relais médiatiques dont il dispose, du nombre de ventes qu’il accumule, je crois qu’il faut prendre au sérieux les bêtises qu’il débite.

« Un livre qui [fait] un carton »

Répété à plusieurs reprises ce que nous nommerons le vÅ“u (pour ne pas dire l’intention) de Carrère en écrivant ce livre est de faire l’éloge du yoga, en tant que pratique. L’idée de départ, selon ses dires, avait été d’écrire un petit livre « souriant et subtil sur le yoga ; refus de l’éditeur… Je vous passe les plaintes et les jérémiades – maintes fois réitérées – comment peut-on, ose-t-on ainsi faire barrage à son « génie »… commercial.

« Et en plus, me disais-je en mon avide for intérieur, énormément de gens font du yoga aujourd’hui, énormément de gens seraient contents de mieux savoir ce qu’ils font en faisant du yoga : c’est un livre qui peut faire un carton. »

Sortie de son contexte, la citation peut être lue comme de l’ironie ou du sarcasme, mais à y regarder de plus près ou de plus loin – du point de l’ensemble du livre – et de ce qu’il nous raconte, la perspective peut être aisément déchiffrable : se lover dans cette vague du « développement personnel » advenue depuis quelques années déjà. Difficile d’en donner une définition satisfaisante ici, mais nous dirons qu’il s’agit d’un amalgame douteux de divers courants de pensée (psychologie, philosophie, religions, etc.) et qui vend (à qui y met les moyens financiers) une prétendue connaissance de soi. Depuis pas mal d’années, les élucubrations du développement personnel sont utilisées en entreprise pour domestiquer… pardon « manager » salarié·es et employé·es, donnant ce que l’on nomme aujourd’hui : « happiness officer» [responsable du bonheur]. Certaines pratiques de ce « développement personnel » empruntent quelques éléments au bouddhisme ; la pratique du yoga et la « méditation pleine conscience » notamment.

«… ce que j’étais parti pour dire, ce qui devrait sous-tendre mon récit, ce que ses lecteurs devraient en retenir, c’est tout simplement que la méditation, c’est bien. Que le yoga, c’est bien. On ne m’a pas attendu pour le dire, je sais. Simplement, je m’apprête à le dire d’une autre place, disons d’un autre rayon de librairie que celui du développement personnel. »

Bien évidemment dans la posture qu’il veut se donner, et que lui donne une certaine presse, une adhésion aussi franche aux élucubrations du « développement personnel » n’est pas tenable pour « l’écrivain » (re)connu et qui ne cesse de relater, à longueur de pages, les interviews et les entrevues livrées ici ou là. Il s’agira pour notre égopathe de faire un pas de côté, de conserver un semblant de regard critique, de façade dirons-nous.

« Elle travaille pour un magazine dédié au bien-être et au développement personnel, diffusant une vision positive de la vie selon laquelle, en gros, la pire tuile qui nous tombe dessus est en réalité une excellente chose : une occasion d’avancer et de devenir meilleur. (…) Elle voit bien ce que cette vulgate a de caricatural mais pense que la vision du monde qui la sous-tend est juste, et je suis assez d’accord avec elle. »

Carrère nous parle de « Vulgate » pourtant il n’est pas en désaccord, et acquiesce même, aux thèses du « développement personnel ». On pourrait appeler ça un « doux oxymore ». Railler d’un côté cette « vulgate », les librairies New Age et leurs livres « laids » et « bêtes », tout en adhérant au fond des discours. Distinction de façade. Se distinguer, pour mieux se valoriser. Mais également, à mon sens, ménager la clientèle, le public cible pour le dire rapidement. Celles et ceux qui adhèrent au « développement personnel ». Classe moyenne mythologique (ou se vivant comme telle) qui, confrontée à la réification de toute chose et au fétichisme de la marchandise, trouve refuge dans ce charabia inconsistant. On ne mord pas la main d’un système qui vous a bien nourri, vous nourrit (et pour combien de temps encore ?) convenablement. Face à tout ça, se recroqueviller sur soi, non pas lutter pour que le monde soit à sa manière, mais travailler sur soi pour « s’adapter », se modeler soi-même pour entrer dans le moule de la concurrence acharnée. Et c’est ce lectorat que vise Carrère : occidental et solipsiste avide de traitements qui contrecarraient sa petite dépression, des œillères pour mieux regarder le monde dans et par son nombril.

« L’orient créé par l’occident »

Quand nous parlons d’occident et d’orient, ce sont avant tout des constructions que nous pointons. Étymologiquement le premier désigne ce qui tombe, l’autre ce qui se lève ; cela a été simplement appliqué au soleil. Il n’y a pas d’essence occidentale et encore moins d’essence orientale. Il existe en revanche une vision, une représentation de l’orient qui, au fil des siècles, a été imposée ; vision de « l’oriental·e » aux mœurs étranges ou bizarres, n’étant pas comme l’occidental, comprendre : inférieur à ce dernier. À cela on peut ajouter des stéréotypes de genre : quand l’homme oriental est représenté comme sauvage et brutal ; les femmes sont sensuelles et vaporeuses. Imaginaire qui perdure et qui, depuis les années 1970, se masque derrière des atours nouveaux, Le racisme sans race  que pointait, entre autres, Étienne Balibar. Racisme culturel ; ils ne sont pas comme nous !

« Puisqu’il faut commencer quelque part le récit de ces quatre années au cours desquelles j’ai essayé d’écrire un petit livre souriant et subtil sur le yoga, affronté des choses aussi peu souriantes et subtiles que le terrorisme djihadiste et la crise des réfugiés… »

Dans Yoga, ça se matérialise dès la première page où les soucis majeurs de notre faiseur de livre semblent être « le terrorisme djihadiste et la crise des migrants ». Accoler ainsi les deux événements, sans prendre aucune peine pour les distinguer est déjà extrêmement problématique, et dénote déjà de la représentation que se fait notre égomaniaque des réfugiés. Si l’on se reporte quelques centaines de pages plus loin, quand (après moult plaintes) il rencontre ceux qu’il nomme parfois réfugiés, parfois des « migrants » (ne semblant pas être au courant de la distinction entre les deux termes) sur l’île de Léros (Grèce), il nous en dresse des portraits dans la veine la plus orientaliste***.

« Hamid remarquablement beau, des traits fins, des yeux noirs veloutés et mélancoliques, Atiq plutôt ingrat, le visage ravagé par l’acné et déjà la promesse d’un double menton, mais le charisme et la vitalité sont de son côté, c’est lui le leader naturel, c’est lui qui embarquera les filles, qui peut-être les embarque déjà – non, cela m’étonnerait, ils sont certainement vierges tous les quatre. »

Quand on parle d’orientalisme, le patriarcat n’est jamais loin. Valorisation d’un tel par sa capacité à « embarquer des filles ». Représentation fascisante du « leader naturel ». Je vous passe bien évidemment les péripéties, les échanges paternalistes avec ces quatre réfugiés mineurs : Hamid, Hassan, Atiq (tous trois Afghans) et Mohammed (pakistanais). Parce que surplombant tout ce mépris, il y a le cynisme de notre égopathe.

– «… mais s’il y en a deux qui doivent rester ensemble, qui seront assez malins pour ne pas laisser la vie les séparer, ce seront eux [Atiq et Hamid], tant pis pour les deux autres qui sont moins armés pour la survie. »

– « Où qu’il soit aujourd’hui, Atiq a certainement oublié cet homme hagard à la chemise sale, aux mains tremblantes, qu’il a côtoyé quelques semaines lorsqu’il est arrivé en Europe, et il serait certainement très surpris d’apprendre que cette interview menée au café Pouchkine sur son périlleux voyage entre le Pakistan et la Grèce a fini par faire surface, quatre ans plus tard, dans quelque chose d’aussi improbable qu’un livre sur le yoga – enfin, dans quelque chose qui était supposé être un livre sur le yoga et qui après beaucoup d’avatars en est peut-être un, au bout du compte. »

Il y a alors ce fragment ou chapitre ou immondice… intitulé Molenbeek où l’on apprend que cette commune de la région de Bruxelles est la destination finale de l’un des réfugiés mineurs : Atiq. Pour un esprit aussi tordu que celui de notre égopathe, le lien (que vous devinez) ne tardera pas à faire surface.

« Beaucoup de gens qui ont commis des attentats terroristes ont grandi à Molenbeek ou sont passés par Molenbeek ou se sont à un moment planqués à Molenbeek. Cette réputation est terriblement injuste pour la majorité des habitants de Molenbeck (sic) qui n’ont rien à voir avec le djihadisme, et l’oncle d’Atiq fait certainement partie de cette majorité de citoyens paisibles, mais je ne peux m’empêcher à ce moment de penser que dans un groupe de quatre ou cinq adolescents aussi attachants et démunis que les nôtres il y en aura peut-être un qui, n’en pouvant plus d’être rejeté de partout et traité comme un chien, cessera de croire qu’il a une chance de devenir comptable en Bavière ou informaticien en Belgique et se radicalisera, comme on dit, et se fera sauter pour que sautent avec lui un maximum de gens comme nous. »

Nous / eux : la dichotomie est là, le « choc des civilisations » si cher à toute une sphère d’intellectuels de plateaux télé et radio. Et ce « nous » contre « eux » sous-tend l’ensemble du verbiage de notre écrivant. Il n’est jamais question de domination, de la manière dont justement ces réfugiés (mineurs !) se trouvent sous le joug d’un système de domination qui les a obligés à fuir leur pays, qui les a fait devenir ces damnés de la terre. En revanche quand les rôles ne sont que symboliquement inversés notre égopathe ne se prive pas de la noter alors, la domination.

« Il a fallu attendre pour cela que nous nous retrouvions ensemble sur ce scooter, lui [Atiq] dans la position dominante du conducteur, moi dans celle, subalterne, du passager, ce qui rend possible pour lui de s’intéresser à moi. »

À son sens on ne peut s’intéresser à l’autre qu’en étant dans la position du dominant. Réflexion gorgée de bêtise. Quand on domine, on ne voit que soi, sa position à soi et tout son livre est là pour en témoigner. Mais comprenez « eux », ce ne sont pas « nous » nous n’avons ni les mêmes mœurs, ni les mêmes valeurs, comme lorsque notre faiseur de livre donne ce conseil à celle qui anime des ateliers destinés à ces réfugiés – bien avant qu’arrive notre égopathe en chef.

« Elle devrait éviter, lui dis-je aussi prudemment que je peux, de confier aux garçons ses déboires amoureux parce qu’ils viennent de cultures à la fois prudes et machistes et risquent de la mépriser. Erica en convient mais ce conseil l’abat. »

Un orientalisme paradoxal

Ce phantasme du prétendu « choc des civilisations » conceptualisé par Samuel Huntington n’est bien évidemment pas cité, encore une fois notre faiseur de livre doit tout de même conserver sa distinction de soi-disant écrivain, garder la mesure et le recul, et ne pas passer pour quelque affreux xénophobe ou raciste, d’ailleurs l’évocation de Renaud Camus sert bien à ça ; se distinguer du rance écrivain.

Les positions de notre faiseur de livre sont éminemment morales. Il se dépeint comme « juste » ; mythologie d’une justice pure et immanente et qui recoupe le fantasme porté par le bouddhisme, celui d’un monde qui se voudrait sans désir.  Et c’est là qu’on pourrait m’opposer qu’orientalisme ne serait pas le terme adéquat pour désigner le positionnement de notre écrivant, puisque l’orient, il ne cesse d’en parler, d’en louer certains aspects dans et par ses références réitérées au bouddhisme. Géométrie (géofantasme ?) variable : si l’islam, c’est le Mal ; le bouddhisme est le Bien.

Pourtant le bouddhisme, de pruderie, de patriarcat et de violence, il n’en manque certainement pas. Allez questionner les Rohingyas au sujet du prétendu pacifisme du bouddhisme ! Quant au culte bouddhiste, il est profondément patriarcal sans oublier les différentes saillies du dernier Dalaï lama. Tout cela, il n’en sera pas question chez notre égopathe. Inculture crasse ou manière d’entretenir les stéréotypes ? De jouer avec ces stéréotypes partagés par le lectorat que nous évoquions plus haut.

Degré zéro de l’écriture commerciale

Un lectorat qui ne veut pas être gêné dans sa lecture, tout poli – et tout lisse – doit être l’écrit. Du prémâché prêt à être avalé. Chapitres courts qui souvent n’ont même pas besoin d’être lus pour être compris, puisque tout est déjà dans le titre. Construction et composition des pages visant à suivre la trame – qui se résume à son égocentrisme de mâle hétérosexuel occidental en dépression****. Du name dropping ici ou là. Pléthore de définitions du yoga de la méditation. Quelques citations à la manière de ces livres de « développement personnel » qui ne sont souvent que des sortes de répertoires de citations philosophiques tirées de leur contexte – le lectorat visé ne sera pas dépaysé. Mais il faut quand même tenir sa réputation d’écrivain ; alors on parle de Michaux ici ou là, de Barthes, ou d’Orwell. Et pour bien être sûr que la lectrice ou le lecteur ne soit pas perdu·e ; répéter, réitérer, faire des récapitulatifs de ce qui a été barbouillé quelques pages avant.

« Mon métier, mon talent, c’est la narration, et ma question en toutes circonstances peut se résumer à : c’est quoi, l’histoire ? »

L’histoire ? Celle d’un égopathe qui veut vendre du papier imprimé et qui se sert de tout ce qui lui tombe sous la main pour ça ; racisme, patriarcat, mépris de classe. Idéologie fascisante et écriture plate.

 

* Dans sa version numérique heureusement, n’ayant donc été qu’en contact visuel avec la chose, n’ayant ainsi pas besoin d’ajouter à la désinfection des mains requises en ces temps, celle de la désinfection littéraire.

** En précisant que l’auteur de ces lignes n’est pas naïf. Tout livre « commercialisé » a une visée commerciale, mais c’est aussi une question de façonnage, dans quelle mesure ou à quelle échelle, tel ou tel livre a-t-il été façonné pour la vente ?

*** Nous ferons à nos lecteurs et lectrices l’économie de ses descriptions de l’Inde ou encore la manière dont il reprend (de manière littérale) l’expression de Donald Trump « Shitty contries » (pays de merde) en parlant de l’Irak ou encore le stéréotype de l’Afrique « continent sale ».

**** Je précise ici mâle et hétérosexuel car je n’ai ni évoqué la manière dont il traite ses relations féminines et encore moins ses représentations des homosexuels munis de « moustaches », allant en vacance à « Mykonos », etc.

4 novembre 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, Fossilisée tombe sur un…

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 21:46

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète -, que nous remercions pour ce deuxième extrait d’un travail en cours. [Lire son dernier texte sur LIBR-CRITIQUE]

 

Fossilisée tombe sur un

               -Os-

L’esprit

               Ou

Paysage dans la cervelle

               (Ultrasonique)

 

Effraction sans repos

 

Et le poids des linéations

Economie surfacielle

 

     Les laminations

 

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Phallus sans aurore

     Couilles de morts

Phalanstère à l’hymen

     Des gestes barrière

Le milieu n’est pas le

     (Juste milieu)

 

L’anacrouse avant

               la bouche

 

L’esprit refait le chien et va

        Coller

 

Ses mots son cri et son silence

 

 

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        Sont tenus.

        Du

        Ciel s’estompant.

 

        Comme étranger à

               (Considérer)

 

Le corps. Tiens. Qui vient

Sous peuplier rapproché

 

 

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

 

 

 

Bouche vierge plastronne ouverte

Socle trogne ligature hyper-glosse

Incarnation pathétique forme douce et perte

Se faire claquer à mains nues rosses.

 

 

Regard d’errance pour invention d’un paysage

Dressant de tout inachevé greffe le destin

Les eaux vives vaste monde géographies hors d’Age

Le toucher mouvant prurits sacristains.

 

 

(…)

 

 

xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

 

 

 

Souffle.

 

 

 

C’est ph’syque……. ça sonne…….tractionne

Ou phtisique……et toc………v’là l’roque

      Cloaque,

A chacun son

      Styx.

 

 

Souffle, souffle,

 

 

A quoi sert

Tourner dans le vide

 

 

Souffle, souffle

 

 

Tailler dans le vif

Le nerf griffure

 

 

Souffle, souffle

 

 

Y-a d’l’os à poudre

Répandre en queue

 

 

 

Souffle, souffle

 

 

De foutre

Bête-à-immonde

 

 

Souffle, souffle,

 

 

Obsidienne

Eruptive

Ou génuflexion

De la vision

Ferrée, manque

Diagonale suc

Sans excès

Du toujours

Comme ça.

 

 

Souffle, souffle,

Au bord

Du noyau

Ex-fente.

 

 

Singe en…sub…linguale

Ou phratrie

Ça tire lasse

Sauf par faire

Le point d’orgue.

 

 

Souffle, souffle,

A fantasié

La cervelle

Phasme.

 

 

Kami

Kaze

Naze

Me tanne

Fort.

 

 

 

Ne rien voir du chemin.

La nuit des clartés boréales ne tissent plus le fluide.

 

La vie est l’organe opiacé du destin.

La nuit est cette bouche décille qui a perdu cette lèvre.

 

Ne pas retenir l’air qui passe.

Ou le soupçon d’un battement d’aile.

 

Peu ou prou sortir de la vérité.

Il y a du faux dans la légende.

 

L’amour est une légende

On s’y perd, l’existence,

« Les enfants », est une légende.

 

 

 

                                      Reliure, 

               A reluquer, 

                                                    A traque, 

                                Gulf-stream, 

                 Structure-machine, 

                                                             Océan, 

                                   Passage, 

                                                 Entre-glace, 

                       Frontière, 

                             Ephémère, 

Retour, 

 

 

 

Dégaine-canaille,

Défouraille,

Ton trope

A jouir.

 

« Quand les cÅ“urs sont là, ils aveuglent ».

 

S’aveuglent.

 

Souffle, souffle.

 

(…)

Tableau de Cecily Brown

1 novembre 2020

[Chronique] Jacques Demarcq, « Un bel auto-da-fé »

Le chapitre sixième de Candide s’ouvre ainsi : « Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler. »

En première, au lycée, je me souviens avoir étudié longuement Voltaire, sa réfutation de Pascal (sujet de dissertation), sa querelle avec Rousseau (autre sujet), le Traité sur la Tolérance et bien sûr Candide. Le professeur de lettres, M. Zanotti, nous avait expliqué que le terme « autodafé » s’appliquait aussi à la destruction de livres hérétiques, passant sur les érotiques, mais évoquant les bûchers nazis. La Seconde Guerre mondiale restait proche en 1964 : il y avait eu un vaste camp de déportation à Compiègne, une de mes condisciples était la fille d’un survivant, mon meilleur ami était juif. Le chapitre de Voltaire est resté gravé dans ma mémoire et il me semble toujours d’actualité.

Certes, la barbarie institutionnelle a disparu d’Europe occidentale. Les rares crémations de livres (une dizaine ces 40 dernières années selon Wikipédia) sont le fait de groupes ou d’individus fanatiques opposés aux autorités ; les ouvrages détruits sont peu nombreux, sauf lorsqu’une bibliothèque est incendiée : au Sri Lanka (1981), en Afghanistan (2001), à Tombouctou (2013), à Mossoul (2015).

La France, plutôt mieux que d’autres, défend la liberté d’expression. Elle continue même à l’enseigner, Charlie hebdo pouvant compléter Voltaire, Diderot, Hugo, etc. Mais affrontant une épidémie planétaire, « les sages » qui nous gouvernent n’ont « pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que… » de condamner les portes des musées, des bibliothèques et des librairies ! Pour quelles raisons ? Parce que les livres ne sont pas un bien de consommation « essentiel », c’est dit, étant sous-entendu qu’il reste possible d’en acquérir sur internet et se les faire livrer par un pauvre.

Reste, en l’état des ignorances, qu’aucune statistique ne prouve que les musées, bibliothèques et librairies sont des lieux de contamination pires que les hypermarchés, qui vendent aussi des livres, ou du moins des best-sellers ?  Y a-t-il foule dans les librairies ? Pas souvent, hélas. Des cohues nerveuses dans les bibliothèques et les musées ? Pas davantage. Le Louvre, Orsay et autre lieu touristique sont désormais moins fréquentés que les centres commerciaux.

Il y a une différence entre littérature et art : pas touche aux tableaux ou sculptures, des gardiens surveillent. Pour les livres, une vision très horrifique a montré des doigts fiévreux, des éternuements postillonneurs, des haleines fétides imbibant le papier de virus mortel. Dans une librairie, le plaisir est de feuilleter sur les tables, fouiller dans les rayons, alors qu’un best-seller en hypermarché s’achète sans choisir, puisqu’il est prescrit par les media ou les réseaux sociaux. Même chose dans les bibliothèques en libre accès : le lecteur consulte, il ne sait pas forcément ce qu’il cherche, tout comme le visiteur d’un musée. Voilà ce qui rend ces lieux condamnables : la liberté d’y faire des découvertes, d’aller à l’aventure, de ne pas être prédéterminé, de pouvoir changer d’idée.

Je me souviens des discussions animées que nous avions entre étudiants sur nos études ou autres ; des livres découverts en librairie dont aucun prof ne nous avait parlé ; des musées où j’ai retrouvé des œuvres reproduites dans le Lagarde et Michard à côté de nombreuses autres que j’ignorais. L’université, c’est aussi la ville et la vie autour. Nos gouvernants n’ont pas lu Villon ni Le Bachelier de Vallès ni beaucoup d’autres livres. Est-ce qu’ils ont vécu est la vraie question ? Quelles écoles et universités ont-ils fréquentées, quels bibliothèques et musées ? Étant sans expérience, ils fantasment ! Ils rêvent d’étudiants réduits à l’« essentiel » : un cursus effectué seul devant son ordinateur, sans camarades avec qui échanger, sans bibliothèque pour élargir ses vues, sans librairie ni musée pour découvrir, et sans aucune rigolade, on n’y pense même pas. Bref, des étudiants sans existence, qui d’ailleurs n’existent pas.

Nos sages incompétents n’ont qu’une croyance : la finance. Leur seul mot, leur idée fixe : les milliards ! Jadis pour réduire les dépenses, « quoi qu’il en coûte » à la société, mais moins aux milliardaires. Aujourd’hui pour balancer à tout va des dizaines de zéros qui n’existent pas plus que vous, moi, les étudiants. Quelques millions iront aux bibliothèques, musées, librairies, subventionnés pour fermer boutique !

Plus besoin de brûler les livres : les invendus, les moisis faute d’avoir pris l’air finiront au pilon, le papier recyclé en cartonnage pour les colis d’Amazon, livrés par des pauvres. L’autodafé ne laisse plus de cendres, mais dans les esprits l’étouffante odeur d’être confiné dans son essence, interdit qu’il est d’exister, bouger, choisir sa vie, ses livres.

Jacques Demarcq, 30 octobre 2020

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