BIBLIOTHÈQUE MARGUERITE AUDOUX
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En ce dernier dimanche de l’année, nous poursuivons notre Libr-2014 (sélection de livres parus en 2014 qui n’ont pas encore été recensés) ; mais auparavant, nos Libr-brèves (nouvelles du Net, de L. Grisel, de la Maison de la Poésie Paris)…
Libr-brèves
â–º – "Nous sommes tous des presqu’îles", FPS littéraire conçu par Stéphane Gantelet et Juliette Mézenc : le lecteur évolue en caméra subjective dans un environnement virtuel où lire/voyager fait gagner des points de vie. C’est donc un jeu vidéo d’un nouveau genre. Il n’est pas question ici de tuer des zombies (quoique, on y songe) mais plutôt d’arpenter un paysage, contempler, écouter ou lire des textes. "Nous sommes tous des presqu’îles" est une première étape d’un projet de FPS littéraire plus vaste qui s’intitule le Journal du brise-lames, en cours de création.
– "Etant donnée de Cécile Portier". Cette fiction transmédia est une interrogation poétique sur nos traces numériques, qui prend la forme d’un projet artistique hybride : c’est une énigme à regarder jouer en performance scénique mêlant installations plastiques et multimédia ; c’est aussi une fiction sur site web, où il est désormais possible de naviguer entre les textes, les « traces » des performances et installations, et bien d’autres dispositifs.
Il suffit de vous rendre sur le site et ensuite vous progressez dans l’œuvre en cliquant sur le petit bouton « plus », aussi simple, aussi sérieux, aussi grisant, aussi intelligent qu’un jeu d’enfant.
â–º RV à Paris avec Laurent Grisel. Le jeudi 8 janvier 2015 à 19H au CNL (53 rue de Verneuil), il donnera une lecture de Climats, un poème qui sera tout juste écrit, à l’invitation de Cécile Wajsbrot, pour le cycle du même nom. La lecture est présentée par Cécile Wajsbrot ; en réponse, elle lit un texte d’un auteur passé ou présent ; la soirée se termine par un échange entre toutes les personnes présentes. Le lieu n’est pas encore fixé…
Et le dimanche 11 janvier, à 15h00 à la Halle Saint-Pierre, à l’invitation d’Élodie Barthélémy ce sera une lecture de La Nasse. Dans un contexte très favorable à ce poème de discussion : une journée organisée par des artistes haïtiens sur leurs conditions de création et de diffusion. La lecture sera précédée d’un concert donné par Serge Tamas ; elle sera suivie d’un film sur l’artiste Guyodo, Grand Rue, Port-au-Prince ; ensuite, il participera à une table ronde avec Ronald Mevs, peintre, sculpteur, Eddy Jean Rémy, sculpteur, Ulysse Sterlin, historien de l’art haïtien et Serge Tamas.
â–º Lundi 12 janvier 2015, Maison de la poésie à 19H (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin 75 003 Paris) : Aurélien Barrau (astrophysicien), Hélène Cixous (écrivain) & Jean-Luc Nancy (philosophe)
Rencontre animée par Raphaël Bourgois, producteur à France Culture
Sur une proposition de Mathieu Brosseau
L’idée d’univers multiples apparaît comme une contradiction dans les termes. Pourtant, la science contemporaine, bien établie ou plus spéculatives, autant que les arts, leurs concepts et techniques, ouvrent aujourd’hui sérieusement cette possibilité. Dans ces autres mondes, non seulement les phénomènes, mais aussi les lois pourraient différer. Les représentations que nous avons aujourd’hui des mondes multiples ne peuvent que redéfinir ou réinventer nos perceptions sensorielles, comme notre réception fantasmatique d’un tel ailleurs selon un nouvel imaginaire riche d’emboîtements de mondes et de réalités à découvrir. Aujourd’hui, une nouvelle strate de diversité radicale se dessine pour nous, dans les possibles. Et la chose est jubilatoire.
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À lire : Jean-Luc Nancy, Le Philosophe boiteux, Franciscopolis / Presses du réel, 2014
Aurélien Barrau, Des univers multiples. À l’aube d’une nouvelle cosmologie, Dunod, 2014
Hélène Cixous, Ayaï ! Le cri de la littérature, Galilée, 2013
Libr-2014 /FT/
â–º Jean-Jacques Viton, Ça recommence, avec trois images de Marc-Antoine Serra, P.O.L, décembre 2014, 96 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-2162-0.
"on s’attaque aux représentations de l’enfance
compare soupèse scrute les souvenirs" (p. 23).
Qu’est-ce qui recommence ? Le flux d’images, imaginaires et/ou remémorées – qui donnent parfois "une illusion de paysages mêlés". Contre l’oubli : "mes morts les miens ne repoussent nulle part".
Qu’est-ce qu’un poète ? Précisément, celui qui a "une vision de la vie" et "tente des équivalences", celui qui s’appuie sur "des pierres d’évocation"…
â–º Victor Martinez, À l’explosif, éditions de la Lettre volée, Bruxelles, 116 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-427-9.
"Voici venir le temps de la forme directe" (p. 107).
Pour Victor Martinez, la poésie est "langue au travail", art des raccourcis… Poésie : "différences par niveaux de silence indistincts"… Travail à l’explosif : "détonateur logique enchâsse des propositions étales autant que contrariées. dispositifs parcourent les surfaces lisibles, dystonies chassent sur l’agrégat"…
â–º Nioques, n° 13, automne 2014, 288 pages, 23 €, ISBN : 978-2-9541241-2-4.
L’aventure continue pour Nioques, qui maintient « l’exigence de l’expérimentation formelle, de l’intervention restreinte ou oblique, de la résistance passive "à voix intensément basse", de l’investigation objective, de
pratiques aussi littéralement présentes que possible à ce qui nous entoure. »
De cette treizième livraison, on retiendra le "Spinoza in China" de Marc Perrin et les singulières "Bêtes noires" de Daniel Cabanis, auteurs que les lecteurs de LC connaissent bien maintenant ; le journal critique de Jacques-Henri Michot, dont le titre est emprunté à Beckett ("Terre ingrate mais pas totalement") ; le texte sur l’argent de Christophe Hanna, qui se situe ici aux antipodes de Tarkos, entamant un travail autobiographique par une enquête sur ce sujet tabou…
Entre ciel et gouffre… tel est le grand écart que nous fait accomplir cette biofiction sidérante, ubrique et lubrique.
Véronique Bergen, Marilyn, naissance année zéro, Al dante, automne 2014, 296 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-763-4.
"La vie n’est qu’une question de portes à franchir" (p. 9).
MM… comme Marilyn au Miroir – où elle se construit en baby doll, en "bimbo sexy"… MM, comme Martin Mortensen, le mari-de-sa-mère-qui-n’est-pas-son-père… MM, comme Maladie Mentale… Diagnostrique de la célèbre Anna Freud : grossesse extra-utérine d’une mère psychotique associée à la mort et à l’analité (MM : Marilyn au Mèroir) / "fille de personne" en perpétuelle quête du père… « "Nymphomane, exhibitionniste, besoin pathologique de séduire" » (80) / « "Faux self, ego à renforcer, compulsion sexuelle consécutive à des abus précoces, à des viols" » (81)… Qui es-tu Marilyn ? Une "femme-enfant troublée", "un poids mort qui danse au bord du gouffre" (105)… une "star de plastique et de vomi" (123), "une obsédée du côlon" (235)… "je suis une fente qui s’ouvre à tous vents car je suis fissurée de naissance" (171)…

Après Edie. La Danse d’Icare, épopée trash consacrée à Edie Sedgwick (1943-1971), l’actrice et mannequin qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture", celle dont l’"état naturel, c’est le manque", voici une autre biofiction pour constituer un diptyque. (Rappelons l’enjeu de ce type de texte : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre"). Edie/Marilyn ombre et lumière, Eros et Thanatos…
En sept temps forts ("L’Enfance", "Le Temps Marilyn", "Daddy", "Blondeur", "Les Chiffres", "MM", "Le Gouffre"), ce récit caractérisé par sa polyphonie et son éclatement spatio-temporel évoque avec brio le destin tragique de la Blonde mythique. Espace tragique : "C’est
comme ça qu’il faut vivre, en s’auto-abolissant, réclusion à perpète dans une caboche qui fuit de partout" (46)… Temps tragique : compte à rebours depuis la naissance ; compte à rebours jusqu’à la mort… Dans les nombreuses sections – datées de 1933 à 1975 -, sur fond de star system et d’intrigues politico-mafieuses (Century Fox, Cosa Nostra, clan Kennedy, FBI…), s’entremêlent de multiples voix (avec un dialogue intérieur poignant entre la star et la fille bègue qu’elle est toujours au fond d’elle-même – Norma Jeane) qu’orchestre un phrasé vertigineux que l’on pourrait appeler érotopoétique. Parmi les scènes éréthismiques, on retiendra celle, sadique et perverse – ressortissant à la fois au satanique et au divin -, où Sam Giancana, le boss de Cosa Nostra, torture un homme dont le seul tort a été de culbuter MM.
"Tout ce que touche Marilyn finit dans sa bouche" (79)… L’oralité caractérise MM comme le style même du texte : avides, nous dévorons une écriture orgiaque et compulsive, une écriture de l’excès qui nous électrise – qui, comme le cinéma, "libère les fauves qui sommeillent, […] ouvre les boîtes crâniennes, descelle les boîtes de Pandore qui déversent un mélange de guimauve et de venin" (19). Une écriture de la mutation : grammaticale (translations : s’apocalypser, marilynmonroeiser, normajeaner, pulcineller…) ; phonique/sémantique (calembour : "elle a oublié le langage des hommes sweet hommes" – 148)…
Vous reprendrez bien une seconde liste de Noël signée Jean-Louis Kuffer – libr’ & critique…
Celui qui aime l’odeur du sapin et des bougies et adresse ses bons vœux à toutes ses amies et tous ses amis-pour-la-vie de Facebook / Celle qui a conservé précieusement les santons de Colette Massard / Ceux qui ont fait la crèche dans un coin du squat / Celui qui apprécie le côté rituel des rites / Celle qui récuse toute sanctification du dominant et préfère donc le couple âne et bœuf honorés par les rois du monde / Ceux qui trouvent du charme au bricolage mythique de la Nativité tout de même plus avenant que le culte de Mithra / Celui qui reçoit chaque année un pyjama de pilou de sa mère-grand et s’en réjouit / Celle qui se défie de la méchanceté des Gentils et s’en remet ce soir à Dolly Parton déguisée en Santa Claus / Ceux qui visionnent Le Père Noël est une ordure pour manifester clairement qu’ils ne sont pas dupes ah ça c’est sûr les gars / Celui qui a toujours aimé fêter Noël en famille à la maison ou au squat ou au front ou partout ailleurs si ça se trouve / Celle qui a fait un berger à la Noël de la paroisse des Bleuets où son Ken Barbie a fait Jésus / Ceux qu’insupporte cette mise en scène paupériste de la naissance biologique d’un dieu semi-humain clairement voué à l’insolvabilité voire à la cloche / Celui qui nie l’historicité du massacre des innocents survenu cette même nuit mais que les croyants occultent volontiers eux aussi pour des raisons de confort moral / Celle qui collectionne les repros de Nativités picturales dont certaines appartiennent à des musées reconnus / Ceux qui affectionnent les Noëls latinos / Celui qui prétend que le récit des rois mages est emprunté à la tradition perse sinon aux Mille et une nuits / Celle qui trouve son bambin de sept mois aussi flippant que l’enfant-là sinon plus / Ceux qui vomissent le père Noël au motif que sa fonctionnalité marchande contrevient au pur idéal chrétien tout à fait désintéressé n’est-il pas ? / Celui qui ne souscrit même plus au persiflage de Scutenaire affirmant que l’existence des croyants prouve l’inexistence de Dieu vu que plus rien n’est à prouver dans ces eaux-là / Celle qui se dit de moins en moins croyante et se comporte de plus en plus en chrétienne au risque de déplaire à son directeur de conscience à cela près qu’elle n’en a pas / Ceux qui font l’amour à Noël en se basant sur l’Evangile dont rien de la Lettre ne l’interdit ni de l’Esprit encore moins alors bon Noël les enfants, etc.
Jean-Louis Kuffer vous souhaite Noël à sa façon – avec une de ses listes critiques…
Celui qui n’est pas jaloux de ceux qui fêteront Noël demain de l’autre côté de l’hôpital / Celle qui est favorable à une extension de la notion de Nativité / Ceux qui s’estiment seuls dignes de la Sainte Onction et gardent donc leur kalach dans le sanctuaire gardé par les chars marqués de croix noires / Celui qui a toujours considéré la naissance biologique comme un détail négligeable du point de vue de la théologie de colonisation / Celle qui estime que son enfance fut divine du fait de son affiliation providentielle à une famille souverainiste naturellement hostile aux actuels botellones / Ceux qui fredonnent il est né le divin machin dans leurs lits médicalisés autour desquels s’activent les petites Malgaches de la Mission / Celui qui ne sait pas si la déesse Kâli (la très très vindicative fille de feu) est née d’une cuisse ou d’une aile ou d’un orage sur le futur bidonville / Celle qui en a sa claque de ceux qui tirent la gueule pendant les fêtes alors qu’ils en font toute l’année rien qu’à eux pour la baston / Ceux qui disent ça va être ta fête à leur neveu Bob (il y en a pas mal à Brisbane) alors que c’est juste la faute à Dylan / Celui qui est né le même jour que Notre Seigneur (et à la même heure GMT en plus, ça c’est champion) au risque d’occasionner un afflux de vœux inappropriés en cette période d’intense consommation de foie gras / Celle qui a pris conscience des inégalités sociales en constatant que les enfants des Dupuy-en-Velay touchaient des chèques en bois plus précieux que ceux des Fresse-sous-Moselle dont les dernières installations ont été fermées il y a une quarantaine d’années malgré les prières de Monseigneur resté fidèle au Maître de forges / Ceux qui militent pour l’effacement de tout signe de toute religion y compris le point de croix à la couture et les croissants le dimanche / Celui qui a rallié la confession de sa belle-mère par simple souci de paix au foyer sans parler de l’héritage ne soyons pas mesquins / Celle qui défend les sacrifices humains dans les pratiques sacrées pré-colombiennes histoire de rappeler aux chrétiens réunis ce Noël autour de la table des Dupasquier que les dindes qu’on vient de se taper avaient elles aussi une fonction cathartique évidente / Ceux qui se sont retrouvés à Cuts certes moins connu que Bethléem mais à l’abri de la colonisation et sans Mur sous les fenêtres de Nanou la mère-grand gâteau / Celui qui cherche la barbe de Dieu dans le noir de sa chambre d’enfant juste histoire de la tirer mais voilà qu’il marche sur celle d’Allah au point de provoquer l’immédiate hilarité (Ah ! Ah ! Ah!) de cet éternel plaisantin de Yahweh / Celle qui n’est pas contre l’idée platonique d’un monothéisme à géopolitique variable mais lésine sur la concrétisation du plan-cadre par des incontinents de la pilosité faciale / Ceux qui vous ont dit que Dieu était une petite voix au fond de vous donc sans rapport avec le canon qui tonne à Navarone aussi entrez-vous au Colisée d’un pas serein afin d’y revoirLe Pont de la rivière Kwaï où c pas tous les jours Noël, etc.
FORS = HORS = RÉEL : l’origine de la fêlure… De la vie et de la mort, du plein et du vide, du visible et de l’invisible… De la réalité spectrale… [FORS, livre à paraître en mai 2015, avec des dessins de Frédéric Dupré – dont un figure ici en arrière-plan]
C’est de manière très coutumière que les détours interviennent.
Ainsi apparaît la fêlure entre coutumier et habituel. Mais cette fêlure, nous sommes les seuls à la percevoir.
Si à coutumier je vais y voir, dans le dictionnaire, j’y trouve : « qui a coutume de faire quelque chose »
Coutume : « façon d’agir par l’usage ». Fêlure comblée.
Pour la retrouver, la fêlure, ne serait-ce qu’un tant soit peu, il m’a fallu proposer que coutumier se pense comme un infinitif, comme communier, sauf que, pour ce qui concerne le sens, c’est tout le contraire, coutumier évoquant un agir d’initiative commun, étranger au bonhomme à qui il arrive, consciencieusement ou du fond de son âme, de communier, ce qui se dit faire un acte de foi.
Où passe la fêlure entre communier, qui est de l’ordre du faire, et coutumier, qui est d’agir.
Alors que l’inconscient, j’ai lu qu’il était ce qui insiste, cette fêlure persiste. Si je dis qu’elle se faufile, je la dote d’une intentionnalité d’un aloi douteux. Le dictionnaire me dit que ce « fau » de « faufiler » ricocherait de « fors » qui veut dire hors ; la fêlure vient de hors, le réel, et elle persiste à notre insu.
La combler est l’oeuvre même de l’oeuvre symbolique, tout croire reprenant dans son projet formulé ce qu’il peut de cette gravitation spécifique au commun qui, étant de l’ordre du réel, est depuis toujours et à jamais HORS
Fernand Deligny
Les êtres vivants sont truffés de morts – de spectres affamés de vie, et de repos
Les êtres charnels sont innervés par l’ancien,
trouées qui engloutissent nos déversions négligentes,
plaies cherchant leurs couteaux
pervers s’insinuant dans la mémoire
plus ou moins explicitement
Mouvant, rien de plus – et,
cela écrit,
cela s’inscrit
coutumier
Un rêve – fait venir dans les corps d’autres corps
Mise en jeux
d’outre-identité (ce qu’on appela tel)
Toucher et être touché- pris et être pris
Franchir certains fleuves, s’y baigner souvent – derrière l’oeil gauche, aller
Les événements, incorporels, passent toujours par des corps, par du corps
*
Des restes, il y a – dans ces allées-venues inassignables par quelque tribunal,
des revenances, des dépôts, des alluvions,
des hantises, des déchets, des abandons
Plus ou moins fertiles ou toxiques pour la Terre –
pour nos mondes sans orient
Ce n’est pas soi qu’on fait jouir ou maltraite
C’est nous, les sans visage, les surgissants.
Passants des masques : plus rien à cacher – les sons
passant l’homme
Pas n’importe lesquels, pas n’importe comment : art de la prudence et de l’attaque
Poste, territoires, sphères, guet, lignes, bond
Surgir, musiquer avec
ce dont on a un peu vite décrété la mort administrée.
*
Le passé est à deux pas de nos corps
Des pores dans un plan qui se meut
Cela tombe bien: il est là – dans la tombe:
transcadence
Ou être-sur-la-Terre: c’est le même – différentiel
Cela chante véhémence du « Je suis » impossible
Montagnes, ouragans, océans, orages, terre invisible,
force effarante, inquiétantes étrangetés, l’habiter
qui n’a plus de maison – et
n’en a jamais eu.
Elle est juste
passée par là – en a pris les seuils
L’inconnue n’est pas le futur – pathétique
Les circonstances passées débordent, soudain : elles permettent
Elles disposent
Sans souscrire au rituel des "Beaux-Livres-pour-les-fêtes", voici une première sélection de 7 livres parus ces derniers mois qui, en cette fin 2014, méritent – pour des raisons diverses – d’être lus, offerts… Poésie : Tarkos, Doppelt / récit : Volodine, Doubrovsky / essais et divers : Prigent, Desportes, Carrère.
â–º Christophe TARKOS, L’Enregistré, performances / improvisations / lectures, édition établie et annotée par Philippe Castellin, P.O.L, automne 2014, 512 pages + CD audio + DVD (52 mn), 39 €, ISBN : 978-2-84682-297-8.
tout ce qui rapporte de l’argent
tout ce qui ramène de l’argent avec les mains,
avec l’anus, avec la bouche
est bon, ou est mauvais…
Triviale sans carnaval, la poésie de Tarkos nous parle, nous parle de notre monde-de-merde. Orale, elle nous plonge dans l’immanence. Si expression il y a dans la poésie, elle est hurlement. Nulle théorie chez cet ensemblier topologue pour qui le poète est "bouleur,
prononciateur, crieur, improvisateur, déclamateur, grogneur, raconteur, embobineur, collaborateur, enrouleur, présentateur, réembobineur, fabricateur, bruiteur, mesureur, aide-bobineur, réglementeur, récitateur, peseur, articulateur, producteur, mâcheur".
Comme pour Tarkos il ne saurait y avoir d’écriture sans lecture performée, les Écrits poétiques (P.O.L, 2008) ont enfin leur pendant avec cette somme extraordinaire que l’on doit à Philippe Castellin, accompagnée par un CD audio (à compléter par l’inédit "Je me peigne" sur Tapin 2) et un DVD qui retrace brièvement l’itinéraire du poète en s’appuyant sur de nombreuses archives.
â–º Suzanne DOPPELT, Amusements mécaniques, P.O.L, novembre 2014, 80 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-8180-2133-0.
"La réalité serait-elle, dans son essence, obsessionnelle ?" (Witold Gombrowicz)
Libido mechanica : "un petit ballet mécanique sauve de la mélancolie, par des gestes et des pas assortis, un amusant vertige".
Avec Suzanne Doppelt, la poésie est affaire de mécanique : opérant un perpétuel va-et-vient entre micro- et macrocosme, sa poétique chaosmique rend compte de la mécanique cosmique avec un brio qui vous ravit. Combinant texte et image, elle nous offre de subtils mobiles poétiques. De la caldérisation de la poésie : perpetuum mobile…
Avec Suzanne Doppelt, le poète ne nous met pas tant la puce à l’oreille que la mouche à l’œil – et cette vision panoramique/kaléidoscopique nous plonge dans le vertige. Mieux, la poésie est ici perçue comme "chemin sonore où l’œil rivalise avec l’oreille". Comme mimèsis tympanisée, donc.
â–º Serge DOUBROVSKY, Le Monstre, tapuscrit originel inédit, introduction et entretien par Isabelle Grell, Grasset, automne 2014, 1696 pages, 36 €, ISBN : 978-2-246-85168-4.
C’est le genre de livre dont on ne peut parler tout de suite, du moins si l’on veut souscrire à la déontologie critique : pensez donc, la Recherche de Serge Doubrovsky, le livre d’une vie, un tapuscrit originel qui comptait 2599 feuillets avant de
devenir Fils (1977) par la force des choses, Gallimard ayant refusé ce monstre-là. Écrit entre 1969 et 1976, ce flux de conscience dédié à celle qui est sa substance – sa mère – est régi par le martèlement de la machine – dactylométré, en somme.
Cette somme monstrueuse est en fait la première autofiction : "Fiction d’événements et de faits strictement réels ; si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure du langage, hors sagesse et hors syntaxe du roman, traditionnel ou nouveau". Ce qui intéresse les chercheurs de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), Isabelle Grell en tête : "un autofictionneur rédige-t-il ses textes autrement qu’un autobiographe ?" Mais surtout, allons à la question essentielle : pourquoi lire Le Monstre en plus de Fils ? Laissons la généticienne conclure : "Relu à la lumière des avant-textes, Fils refuse encore plus qu’avant d’être institué en une configuration de sens fini".
â–º Antoine VOLODINE, Terminus radieux, Seuil, coll. "Fiction & Cie", été 2014, 624 pages, 22 €, ISBN : 978-2-02-113904-4.
Excellente nouvelle que ce prix Médicis attribué à celui qui, depuis une trentaine d’années, nous imprègne de sa "pâte onirique" (p. 300). 
Cette somme quadripartite dont l’anti-titre est évidemment révélateur s’inscrit dans la lignée des dystopies qui ont pour toile de fond le totalitarisme soviétique. Et bien entendu, cette polyphonie à la typographie singulière cligne malicieusement du côté du post-exotisme : "Si un écrivain post-exotique avait assisté à la scène, il l’aurait certainement décrite selon les techniques du réalisme socialiste magique, avec les envolées lyriques, les gouttes de sueur et l’exaltation prolétarienne qui font partie du genre. On aurait eu droit à de l’épopée propagandiste et à des réflexions sur l’endurance de l’individu au service du collectif" (382)…
â–º Christian PRIGENT, La Langue et ses monstres (Cadex, 1989), P.O.L, novembre 2014, 320 pages, 21,90 €, ISBN : 978-2-8180-2147-7.
Quels sont les monstres de la langue ? Qu’est-ce qui la rend monstrueuse ? Eros, Thanatos… l’impossible, l’innommable, la Chose, le Ça, la folie, le Rien, l’im-monde, le corps, l’âme, le Carnaval, la patmo…
Est monstrueuse toute langue qui excède la Langue, la débonde sans abonder dans son sens ; toute langue dans laquelle le "réel" vient trouer la "réalité", la dé-naturer.
La réédition de cet essai qui a fait date a "éliminé le plus crispé par les polémiques de l’époque" et intégré huit textes écrits entre 2005 et 2014 (dont deux inédits) : sur Pierre Jean Jouve, Antonin Artaud, Francis Ponge, Pier Paolo Pasolini, Jude Stéfan, Bernard Noël, Éric Clémens et Christophe Tarkos – le facial Tarkos dont la patmo recouvre le réel…
â–º Bernard DESPORTES, Irréparable quant à moi. André du Bouchet, éditions Obsidiane, novembre 2014, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-916447-61-2.
"Ce dont on ne peut parler c’est le monde même, le silence et
le gouffre de Pascal, l’abîme de Baudelaire, l’éternité de Rimbaud,
l’inaccessible de Kafka, le rire de Bataille […]" (p. 43).
Dans cet essai au titre évocateur (citation du poète), sont regroupés divers textes (dont quelques-uns inédits) et quelques lettres extraites de la correspondante abondante entre les deux écrivains unis par une profonde et respectueuse amitié. Bernard Desportes s’y efforce de démallarméiser André du Bouchet : sa "volonté d’aller au bord sans tomber dans l’illisible" (p. 32) le rapproche davantage de Baudelaire et de Bataille ; nulle abstraction, mais une tension entre sens et non-sens, possible et impossible.
â–º Emmanuel CARRÈRE, Le Royaume, P.O.L, automne 2014, 633 pages, 23,90 €, ISBN : 978-2-8180-2118-7.
Emmanuel Carrère est dans l’air du temps – un temps avec lequel il est en phase. D’où les nombreux prix engrangés : cette fois, c’est le prix Le Monde pour cette somme quadripartite ("I. Une crise" ; "II. Paul" ; "III. L’Enquête" ; "IV. Luc"). Passé maître dans l’art d’évoquer d’autres vies que la sienne, il retrace sa crise spirituelle avant de mener une enquête qui le mène de Paul en Luc.
Et il faut dire qu’on se laisse prendre à ce type de texte très vivant qui mêle narration et argumentation, actuel et inactuel, présent et passé, Histoire et histoires… Vous ne connaissez pas bien la religion des Romains ? Partant de la dichotomie romaine entre religio et superstitio, l’auteur oppose les rites démocratiques contemporains (religion) à la croyance dominante (islamisme) : c’est un peu approximatif, mais ça parle au public actuel – trop actuel.
"Ce qui s’appelle écrire et non inscrire"… et quant au "devenir-oie des écrivains sur disque dur"… Le flux intérieur critique de Stéphane Nowak suit la photo grattée de Thomas Déjeammes, l’initiateur de cette série originale. [Lire/voir Dreamdrum 17]
elle dit c’est une écaille lovée dans mes lombaires
une écorce lâchée sous les nerfs
quand je brûle je dis des bulles
quand je fume je perds mes rudes
c’est pas un sexe une ex
au secret quoi ce qui s’énerve ce qui végète
elle dit c’est pas ça elle disait pas ça
elle dit nos égards nos dégâts nos ébats dégagent, regarde
Secret fil
A 13h pile
sans point ni flèche sans carquois ni virgule
avant l’enfance des mots
frappe, frappe, les coups pleuvaient dans une longue phrase de borborygmes
ne cherchez pas à comprendre je vous en prie prenez sans compter
chaque minute de retard une fessée à la face du temps
midi avant & après
la tête assommée par les mannequins lubriques couchés dans la vitrine mélangés avec le souvenir qui n’a pas eu lieu
cet écran ne gardant que ce qui est serti
dans la gare malgré les escarpins les pieds ne touchaient plus le sol
ce qui t’arrive par flash noir triangle ovale biaisé lune
à une heure pile
demain la ride promesse de jeunesse
violence discrète
le don est venu sans odeur
la baie vitrée donne sur l’immonde la captation des messages racontera des supplices dorés souples filiformes
la jouissance est venue sans orgasme
dans la chambre ils étaient au moins deux
les hauts-parleurs annonçaient les bruits de botte
hier je connaîtrai le bonheur
je ne témoignerai pas du vrai non parce qu’il est honteux ou honorable notable ou furieux je voudrais dire
carquois virus vendetta invisible
le confort nous a tué
ce regard sans yeux derrière l’épaule qui fait réaliser l’horreur la honte la noirceur
l’hôtel est bientôt complet, le décalage horaire permet une nouvelle jeunesse ridée, à fourche rabattue, à rythme débridé
au total l’avenir était déjà dépassé par la cascade de souvenirs par anticipation
d’œuf à éclore et de
la charrue nous dévore
ne peut s’enregistrer se numériser
dans les fantaisies ils étaient des millions
ce qui s’est après — l’acte le geste irracontable
donnez nous des oies nous ferons un plumeau la verrue sur le front avec
le mot précis trahit et pourtant de généralités nous nous abstiendrons
les carrés ont remplacé les rectangles dans la censure intérieure
vous ne savez rien du dit et beaucoup du dire, les plats réchauffés passent mal, l’indigestion commence avec l’odeur, rassasié par anticipation, l’origine plante le décor du sol sans fin, demain est un hier plus puissant qu’au carré, des kyrielles de triangles entrent dans les cuisses en ribambelles, la confiture est née avant la rhubarbe, ça n’arrête pas, cette inconnue si intime au cœur de la masse, ce désir sans mot d’après les trop longues heures de discussion, ce texte effacé-volé je ne pourrai le réécrire je ne voudrais pas, brûlez les originaux effacez les traces : ce qui s’appelle écrire et non inscrire, ce qui brûlera demain l’écrit après l’autodafé, les surveillants sont partout la chambre est truffée de machines-espions, nous allons au désastre, le fantasme ne grossit que dans l’air, suce-avale-suce salade salace avérée vraie, ce qui n’advient pas au bon moment, le déjà-raté entrant dans la pièce, le déjà-tombé avant de tituber, le devenir-oie des écrivains sur disque dur, le cerveau gavé aux pixels, demain nous serons midi, quand l’heure tombe la cascade échoue, si les têtes se baissent l’exécution passe, autour des faits irracontables il y a des mots inconnus, le dictionnaire comme guide de haute montagne
Vous attendent dans cet inventif numéro de revue-objet : Maxime Actis, l’inhabitable Didier Calléja, Patrick Hospital, Quentin Léric, Mr Nayf, Louise Skira, Frédéric Soumagne, Géraldine Trubert.
Revue fuites, n° 3, octobre 2014, 16 €, ISBN : 979-10-91612-03-6. Pour commander :
Bêta: Obtenir une ou plusieurs revues.
Faite à la main par un collectif nommé Bêta, cette publication témoigne d’abord d’un souci porté à l’objet lui-même ou plutôt aux différents objets que contient la pochette-surprise (une chemise en carton de couleur caramel) : dessins à déplier ou dans un carnet, série de photos, texte et photos ou dessins, textes seuls. Par ailleurs, il faut souligner que le point commun aux huit participants, désigné par le mot friche, ne constitue pas qu’un prétexte et que la plupart des contributions méritent qu’on leur prête attention.
Cela dit, je recommande tout particulièrement les photos fuyantes en noir et blanc de la Chambre intérieure de Louise Skira, dont on pourra trouver d’autres traces ici – Chambre Intérieure – Louise Skira – ainsi que trois textes : le récit de Patrick Hospital, Si besoin, qui relate les tribulations d’un individu mal identifié, de ses tentatives artistiques plutôt drolatiques (« Si bien qu’à un moment, après clôture de l’épisode du 5RDP1, il songea à empailler une chèvre. L’idée même lui était venue de reprendre contact avec une ancienne connaissance, un dentiste, afin de parfaire le tableau par ajout d’un implant à la mâchoire de la dite chèvre. ») jusqu’à son bref séjour en HP, l’auteur faisant souvent preuve d’un humour suffisamment noirci : « Le diamètre de la buse fabrique les premières interros surprises : sera-t-il consenti qu’il puisse y marcher debout ? Cela dépend de l’âge qu’il a. L’âge qu’on a diffère d’une année à l’autre. Cela se dit peu, est peu dit, ce qui tend à prouver qu’à prendre systématiquement le parti d’éviter une proposition orale ou écrite des évidences, on se confond tristement les uns les autres. » ; les Notes de poche de Quentin Léric, aux tonalités diverses puisque cherchant à capter tous azimuts : « Mes parents pensent que je traîne. Ils ont sans doute raison. Mais je voudrais qu’on revalorise un peu cette activité. Pas regarder la télé ou aller au centre commercial. Non, non, traîner, vraiment. S’ennuyer. Au point d’être prêt à prendre tout ce qui nous passe devant. Sans faire le difficile. Sans s’affoler du différent. » ; enfin, la longue suite de Maxime Actis, intitulée qui peut casser le sable & la pierre et subtilement composée de 25 parties numérotées, comme autant d’angles d’attaque très variés de ce qui peut s’entendre par friche, texte qui est à prendre au sérieux d’une lecture dans les détails sans que son auteur, heureusement, se drape dans la pose du Sérieux :
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à force de monter des morceaux de textes (on dit « énoncés ») les uns sur les autres, on va peut-être être perdu à la fin et donc déçu
dans ce texte, il y a beaucoup de choses, j’ai fait une petite liste pour ne pas les oublier : le mot « friche » est un mot qui travaille ; récit mythologique en trois phrases et glose ; de l’occupation de l’espace délaissé (récit et recopiage) ; images de la friche (variations) ; documentation (dont j’ai extrait un relevé fait à la Caserne Niel à Bordeaux en 2012) ; plantes coincées entre des briques ; digressions routières ; notes ; etc.
l’ensemble procédant de l’accumulation, il s’arrêtera de manière tout à fait sèche, instable et sans jointure
1 Vous vous demandez ce que ça signifie ? Eh bien, raison de plus pour aller y voir.
Ce soir, en UNE RV avec Bernard Desportes pour son essai sur André du Bouchet. Ensuite, nos Libr-brèves : site de CCP, RV à la Maison de la poésie Paris, Xavier Person à la Librairie Ignazzi, RV Alphabetville…
UNE : Desportes/Du Bouchet /FT/
Bernard Desportes, Irréparable quant à moi. André du Bouchet, éditions Obsidiane, novembre 2014, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-916447-61-2.
Dans cet essai au titre évocateur (citation du poète), sont regroupés divers textes (dont quelques-uns inédits) et quelques lettres extraites de la correspondante abondante entre les deux écrivains unis par une profonde et respectueuse amitié. Bernard Desportes s’y efforce de démallarméiser André du Bouchet : sa "volonté d’aller au bord sans tomber dans l’illisible" (p. 32) le rapproche davantage de Baudelaire et de Bataille ; nulle abstraction, mais une tension entre sens et non-sens, possible et impossible.
BIBLIOTHÈQUE MARGUERITE AUDOUX
10 RUE PORTEFOIN
75003 PARIS
tél. : 01 44 78 55 20
Libr-brèves
â–º Maison de la poésie Paris, mardi 9 décembre 2014 – 19H00
Kristof Magnusson & Mathieu Larnaudie – « La crise dans la littérature » Rencontre animée par William Irigoyen, chroniqueur littéraire et journaliste à Arte (en français et en allemand) Lecture – rencontre

Comment des écrivains s’emparent-ils d’un thème actuel et brûlant telle que la crise ? Dans C’était pas ma faute, Kristof Magnusson met en scène un trader dans une banque d’investissements à Chicago, qui ne vit que pour l’avancement de sa carrière. Meike Urbanski est quant à elle traductrice d’un auteur de best-sellers qu’elle essaie de retrouver, car il ne lui a pas remis le manuscrit à traduire. Ces personnages vont se chercher, se croiser et multiplier les quiproquos dans cette histoire d’argent, de littérature et d’amour.
Ils occupent, dans le monde du business ou de la politique, des places dominantes lorsque survient à l’automne 2008 ce violent séisme qu’on appellera : crise. Aussitôt certains vacillent, s’effondrent, passent aux aveux, disparaissent ou se suicident, tandis que d’autres, au sommet des Etats, font rempart de leurs discours, explications, remèdes… Les Effondrés saisit quelques personnalités fameuses (ou fictives) dans l’inexorable débâcle de leur édifice idéologique.
â–º Maison de la poésie Paris, jeudi 11 décembre à 19H00 : Emmanuel Carrère – « Le Royaume » Lecture
â–º À l’occasion de la parution de Une limonade pour Kafka, rencontre avec Xavier Person le jeudi 11 décembre 2014 à partir de 19 heures
Librairie Michèle Ignazi
17, rue de Jouy
75004 Paris
01 42 71 17 00
â–º Les RV de Alphabetville
– MCLUHAN ET NOUS
RENDEZ-VOUS SONORE
Dans le cadre du festival Marseille retrouve le nord organisé par Planète Emergences, en partenariat avec Alphabetville
Lecture suivie par un plateau radio autour des textes de Marshall McLuhan, théoricien des médias canadien, penseur du « village global » et auteur de la formule : « Le medium, c’est le message. »
Lecture publique par Jean-Christophe Barbaud et Cécile Portier de textes choisis par Jean-Christophe Barbaud et Colette Tron.
Plateau radio animé par Jean-Christophe Barbaud, avec Samuel Bollendorf, Marie Picard, Cécile Portier et Colette Tron.
Mercredi 10 décembre à 19 h au Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Avenue Raimu, 13014 Marseille
– BERNARD STIEGLER
CONFERENCES
16 et 17 décembre
. Vers un art de l’hypercontrôle
Le 16 décembre à 18h30 à la Cité du Livre à Aix-en-Provence
Proposé par Alphabetville, l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence, Ars industrialis
en partenariat avec la Cité du Livre/ Ville d’Aix-en-Provence
Bernard Stiegler développe l’idée que nous sommes entrés dans l’époque de l’hypercontrôle, rendue possible par les technologies numériques, les systèmes de big data, de traces et autres automatismes, omniprésents dans les développements et applications technologiques « hyperindustriels ». Dispositifs qui nous suivent autant qu’ils nous guident dans nos comportements, et qui constituent selon lui un processus de désintégration sociale.
Bernard Stiegler décrira les « sociétés de l’hypercontrôle » et l’automatisation généralisée, tout en posant le défi d’un « art de l’hypercontrôle » comme thérapeutique, ou « pharmacologie positive ».
Cette conférence se situe en ouverture d’un programme de recherche théorique et pédagogique à venir sous la direction de Bernard Stiegler, avec Alphabetville et l’ESA Aix-en-Provence.
Informations : 04 95 04 96 23
Entrée libre
Réservation conseillée : alphabetville@orange.fr
Lieu
Amphithéâtre de la Verrière
Cité du Livre
8/10, rue des Allumettes
13098 Aix-en-Provence
. La désintégration
Le 17 décembre à 18h30 au Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Organisé par Planète Emergences avec Ars industrialis dans le cadre du festival Marseille retrouve le nord
« Nous entrons dans l’âge des sociétés automatiques basées en particulier sur le développement des réseaux sociaux et de ce que l’on appelle à présent les big data.
Cette conférence, qui décrira cet état de fait, a pour but de donner une autre perspective sur les réseaux, capable de constituer un nouvel état de droit à l’époque de l’écriture numérique réticulaire et de l’automatisation généralisée, qui sera aussi l’époque de la fin de l’emploi. » Bernard Stiegler
Suivie d’une table ronde avec :
Franck Cormerais, philosophe, enseignant en Information et Communication à l’Université de Bordeaux 3, membre du C.A d’Ars industrialis ; Patrick Braouezec, président de la communauté d’agglomération Plaine Commune ; Martine Vassal, élue déléguée aux relations internationales et européennes de la Ville de Marseille, présidente déléguée de la Commission “Développement économique et emploi” de la CU Marseille Provence Métropole (sous réserve) ; Colette Tron, critique, directrice artistique d’Alphabetville/Friche Belle de Mai, membre du C.A d’Ars industrialis ; Christian Rey, directeur du technopôle Marseille – Château Gombert et de Marseille Innovation
Présentée par Gérard Paquet, président fondateur de Planète Emergences
Informations : http://planetemergences.org/
Entrée libre
Lieu
Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille
Avenue Raimu
13014 Marseille
Bus 32, 34, 53, 27
—–
Alphabetville Friche Belle de Mai 41 rue Jobin 13003 Marseille 04 95 04 96 23
Suite au précédent post de ce dossier, au moment même où l’actualité ernausienne est des plus denses – avec notamment l’apparition d’un blog italien sur l’œuvre, Annie ERNAUX la scrittura come un coltello, que l’on doit à Valeria Lo Forte -, on trouvera ci-après un retour sur le colloque qui s’est déroulé il y a quinze jours à Cergy (19 et 20 novembre) : présentation et lignes de force. [Photos : © organisation du colloque de Cergy ; Fabrice Thumerel]
Présentation du colloque
A une époque où la littérature engagée apparaît souvent comme suspecte, Annie Ernaux insistait dans « Littérature et politique » (1989) sur le caractère inévitable de l’engagement par l’écriture :
« L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant ou non à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. »
De fait, qu’il s’agisse de relater son avortement clandestin, de restituer son histoire d’émigrée de l’intérieur, d’interroger son existence de femme, de rédiger un « journal du dehors » de sa vie à Cergy ou, plus fondamentalement, d’« écrire la vie », le souci permanent d’Annie Ernaux, via un je « transpersonnel » et des textes dont l’auteur revendique la démarche parfois plus sociologique que littéraire (des « ethnotextes », des « auto-socio-biographies »), est de se confronter au réel, d’interroger l’ordre du monde : « ce lien entre exercice de l’écriture et injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société ».
Que ce soit au niveau de l’intime, du social ou du politique, l’écriture d’Annie Ernaux déplace les frontières et « engage » le sujet, celui de la mémoire, celui du rapport au temps et à l’époque, celui de la relation aux autres et à
soi :
« Je ne peux pas concevoir de faire des livres qui ne mettent pas en cause ce que l’on vit, qui ne soient pas des interrogations, des observations de la réalité telle qu’il m’est donné de la voir, de l’entendre ou de la vivre, ou de m’en souvenir. Une littérature qui m’engage et qui engage le lecteur. » Annie Ernaux participe finalement elle-même de ce que des auteurs comme Beauvoir (« sur la condition des femmes ») ou Bourdieu (« sur la structure du monde social ») lui ont permis de ressentir : « l’irruption d’une prise de conscience sans retour ».
Ce colloque visera ainsi à saisir une œuvre qui refuse les clivages traditionnels entre littéraire/non littéraire et ne cesse d’innover formellement et intellectuellement. Des chercheurs d’horizons divers (littéraires bien sûr, mais aussi sociologues, historiens et linguistes) examineront l’écriture d’Annie Ernaux dans la perspective de « l’engagement ». Quelle est la nature de l’engagement de l’auteur ? Quelle(s) forme(s) cet engagement prend-il chez Annie Ernaux ? A-t-il évolué au cours du temps, dans ses propos et dans son œuvre ? Peut-on redéfinir l’engagement littéraire au XXIe siècle à la lumière de cette œuvre ?

Annie Ernaux : (s’)exposer pour prendre le monde à bras-le-corps (J. Laurenti)
"Je ressens toujours une forme d’illégitimité dans le champ littéraire,
mais il faut bien avouer que j’ai fait de cette illégitimité une force"
(entretien paru dans le numéro 158 du Matricule des Anges, nov.-déc. 2014)

Après le temps (Cerisy) et l’intertextualité (Rouen), dans ce troisième colloque international sur l’œuvre en trois ans, c’est l’engagement même d’Annie Ernaux qui a été choisi comme objet d’étude. Après l’université de Rouen, où l’auteure avait mené à bien ses études
de lettres, voici celle de Cergy, ville de passage où elle réside depuis quarante ans : devant un public constamment fourni, ces deux jours denses et intenses ont réuni des spécialistes de l’œuvre, mais aussi d’autres chercheurs qui ont apporté leur regard extérieur, pour réfléchir sur l’engagement ernausien sous toutes ses formes, côté corps et côté corps social. Et il faut dire que les dernières parutions sont venues mettre de l’eau à leur moulin : Regarde les lumières mon amour (Seuil, avril 2014) et Le Vrai lieu (Gallimard, octobre 2014) ont été abondamment cités. Le point d’orgue de chaque journée fut un événement particulier : au Théâtre 95, la mise en scène – avec générosité – des Années par la troupe Zon’art (mise en scène de P. – Y. Raymond et de A. Schmidt) ; la remise d’un doctorat d’honneur à Annie Ernaux par François Germinet, président de l’université, accompagnée par un discours de Pierre-Louis Fort, qui a inclus dans son allocution les mots amicaux offerts à l’écrivaine par tous les participants au colloque. Dans l’entretien accordé au Matricule, elle explicite clairement sa position à l’égard de cette distinction : "Je suis absolument contre toute distinction honorifique quelle qu’elle soit. On m’a demandé si j’allais accepter, et je me suis dit que peut-être ça faisait sens que j’accepte cela de cette université, non qu’ils aient besoin de moi, mais parce qu’au fond c’est là que je vis, depuis 75. C’est un ancrage. J’ai vu construire cette université, en 89, il n’y en avait pas auparavant. Et puis c’est aussi une façon de riposter à cette croyance selon laquelle si on est écrivain on habite forcément, ou en grande majorité, Paris".

Et si l’image d’un livre qui défile sur un tapis roulant de grande surface symbolisait la place de l’écrivain impliqué, s’interroge Bruno Blanckeman. Et de montrer que le décentrement de la littérature a pour corollaire la démocratisation de la figure auctoriale. Ce qu’a très bien perçu Annie Ernaux : l’intellectuel ne bénéficiant plus d’une aristocratie de statut, il lui faut préférer le rôle d’usager à celui de procureur. Chacun à sa manière, Aurélie Adler, Marie-Laure Rossi, Yvon Inizan et Lyn Thomas insistent sur le fait que, dans Regarde les
lumières mon amour par exemple, Annie Ernaux souhaite rester à sa place, celle d’une simple cliente : choisir la position d’un agent social qui témoigne, c’est faire prévaloir l’anonymat sur la célébrité. Anti-élitiste, son espace est celui de l’expérience commune : combinant les dimensions éthique et agonistique, elle ne témoigne pas tant sur que pour (Inizan). Nulle position de surplomb, donc : tournant le dos au modèle sartrien de l’intellectuel universaliste, Annie Ernaux est une intellectuelle, c’est-à-dire un intellectuel au féminin qui mêle passionnel et rationnel (Rossi) ; en tant que transfuge, elle est la première femme, de la même manière que Camus était le premier homme (Michèle Bacholle). Dans un monde complexe où l’intellectuel a perdu de son poids symbolique, l’auteure de Écrire la vie intervient prudemment dans la sphère sociale – posture qui ressort des analyses de Marie-Laure Rossi et de Nathalie Froloff.
Si l’écriture d’Annie Ernaux n’appelle pas à l’action directe, elle dénonce en dévoilant (cf. I. Roussel, A. Adler, F. Thumerel) : pour mettre en lumière cet engagement, pas de meilleure formule que celle de Foucault, rendre visible ce qui est invisible. Ce qui permet à l’écrivaine critique de subvertir la violence subie, de "construire un discours de l’insoumission qui ne soit pas récupéré" (saluons le travail de Pierre Bras sur la prégnance des codes sociaux en milieu ernausien ; d’où ses développements sur les contes de fées). Le sens de son engagement est à chercher dans son vrai lieu, celui de l’écriture : dans un entre-deux dynamique qui dépasse les limites fixes pour prendre singulièrement le parti des dominés, dans un perpétuel va-et-vient entre dedans et dehors, en soi et hors de soi, savant et populaire, éthique et esthétique… Aussi est-elle avec les femmes, mais non pour les féministes ; avec les dominés, mais non pour les intellectuels (cf. FT, "Passage(s) Ernaux")… Parmi les paradoxes à l’œuvre dans cette écriture de l’entre-deux : la transgression tranche avec "un code de la bonne conduite omniprésent" (Pierre Bras) ; la liberté du sujet agent (B. Havercroft) se double d’un sentiment d’aliénation ; le soi est autre et l’autre est soi (V. Houdart-Mérot) ; le corps est à la fois délivrance et déroute (C. Douzou, F. Thumerel)…
L’originalité de cette posture hétérodoxe éclate encore davantage dès qu’on la confronte à celle d’un Didier Éribon par exemple. Dans le débat qui a suivi la communication de Élise Hugueny Léger, pour Libr-critique, Bernard Desportes et moi-même avons développé
la comparaison : si Retour à Reims propose une hontoanalyse non dénuée d’affects, celle-ci privilégie cependant la vérité intelligible ; nulle connaissance par corps, nul vertige sensible, nul évidement du sujet pour faire place au corps… Si l’œuvre d’Annie Ernaux facilite à ses lecteurs la réappropriation de leur histoire, leur réinscription dans le corps comme dans le corps social, quelle place Didier Éribon laisse-t-il à l’Autre dans Retour à Reims, dont Bernard Desportes avait analysé les failles et ambiguïtés ? Même lorsque, dans La Société comme verdict (Fayard, 2013), D. Éribon entend présenter l’œuvre d’Annie Ernaux, il se sert plus de l’autre qu’il ne le sert. Bernard Desportes – dont il faut lire sur Libr-critique la lettre à Annie Ernaux – va jusqu’à opposer pragmatiquement Retour à Reims et Retour à Yvetot : tandis que l’une tente l’expérience seule, l’autre se munit d’une caution – qui a précisément pour nom ERNAUX. Quant à l’affaire Millet déclenchée par Annie Ernaux, on pourra se reporter, sur Libr-critique, à mon article "L’imposture Millet".
La spécificité de cette écriture engagée – dont la puissance explique la valeur incitative (cf. l’intervention-confession d’Anne Coudreuse) – a également été examinée de près : la "forme énonciative flâneuse" (Isabelle Roussel) ; l’écriture factographique (Aurélie Adler) ; l’écriture du fragment (Francine Dugast)…
♦♦♦♦♦
En marge du colloque, le dossier du Matricule des Anges (n° 158, novembre-décembre 2014), intitulé "Annie Ernaux, une femme déplacée" (p. 16-27), rend bien compte de cet engagement : l’écrivaine critique prend "le monde à bras-le-corps", titre Jean Laurenti. Et quoi de plus engagé que cette phrase lancée dans l’entretien : "C’est la grande erreur des classes dominantes ou supérieures de croire que parce que les gens ne savent pas s’exprimer ou ont un langage qui n’est pas le leur, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas. Mais si, très très bien ! Le dominé en saura toujours plus sur le dominant que l’inverse".
Enfin, au moment même où se tenait ce colloque paraissait l’entretien "Annie Ernaux, lectures sans ordre" (avec Francis Marcoin et Fabrice Thumerel), recueilli dans le numéro spécial des Cahiers Robinson sur le livre de poche (n° 36,
automne 2014, 198 pages). On y découvre le choc qu’a été pour elle la lecture de La Nausée, le grand écart entre ses lectures légitimes et la "paralittérature", la "littérature féminine"… Elle explique ainsi son éclectisme : "Cette familiarité avec des littératures qu’on oppose m’a, je crois, conduite à ne pas juger de haut les formes de littérature populaire, encore moins ses lecteurs, et à lui faire une place, au moins pour la citation, dans mes livres. Et, plus ou moins consciemment, à subvertir ces modèles de littérature, comme le roman sentimental, avec Passion simple […]" (p. 144).
Finalement, c’est à deux RV que vous êtes conviés demain à la Maison de la poésie Paris : lectures de Sereine Berlottier, Dominique Quélen & Caroline Sagot Duvauroux ; soirée avec Laure Limongi.
Cycle : Résidences en IDF – Lectures
Soirée conçue par Mathieu Brosseau Lecture
« Le phénomène est sans doute plus réel que les objets qui le composent. Imaginons ne rien posséder, pas même la définition des choses qui nous entourent. Imaginons un homme araignée. Il a deux objets : sa toile et puis les limites de celle-ci ; il a sa proie qui le fait survivre et son cadre qui est son propre piège. Imaginons-le aujourd’hui dans sa plus grande nudité, hors cadre, sans la pensée tissant sa propre fin. »
Ces quelques phrases ont été conçues comme un prétexte. Il s’agissait d’inviter les trois poètes, Sereine Berlottier*, Dominique Quélen et Caroline Sagot Duvauroux – à l’écriture et à la voix puissantes et innovantes – et de les faire lire un ensemble écrit ou façonné pour l’occasion.
Lectures proposées dans le cadre du cycle « Écrivains en résidences en Région Île-de-France ».
* Sereine Berlottier est en résidence à la Scène du Balcon (Paris 20e) jusqu’en février 2015.
© Sébastien Rongier
Cycle Résidences en IDF
Performance
À travers une forme hybride entre conférence et performance, Laure Limongi évoquera le destin des livres et celui des recettes de cuisine, entre consistance et possibilité d’oubli, affection dévorante et épuisement, gourmandise et révolution numérique. Certains de ses auteurs fétiches seront convoqués, tels B.S. Johnson ou Hélène Bessette, dans un moment éminemment digressif et joyeux.
Performance proposée dans le cadre du cycle « Écrivains en résidences Région Île-de-France ».
Laure Limongi est en résidence à la librairie Le Monte-en-l’air (20e) où elle a initié le projet « L’Hospitalité ».
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À lire : Laure Limongi, Indociles (essai littéraire sur Denis Roche, Hélène Bessette, Kathy Acker et B.S. Johnson), Léo Scheer, 2012 ; Soliste, Inculte, 2013. À paraître en mars 2015 aux éditions du Monte-en-l’air : Ensuite, j’ai rêvé de papayes et de bananes (fiction, avec une création graphique de Fanette Mellier).
À voir : www.laurelimongi.com
À suivre : « L’Hospitalité », résumé sur remue.net
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