Libr-critique

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

30 décembre 2016

[Livre] Guillaume Decourt, 9H50 à l’Hôtel-Dieu, par Christophe Stolowicki

Guillaume Decourt, 9 h 50 à l’Hôtel-Dieu, Passage d’encres, « Trait court », décembre 2016, 28 p., 5 €, ISBN : 978-2-35855-125.

De rejets à jet continu, contenu, en enjambements de sept lieues de continent à contenant d’une enfance adolescence secouée au gré des affectations d’un père ambassadeur, de Mayotte à Berlin – en décrochages sages la vie la vie est un poème que Guillaume mène grand train dans l’entre-deux amantes, « la Juive » et la Grecque. Appendant ses dizains à la contrainte tournante d’agencement de rimes insolites en tierce que quarte enlace, embrasse, suspend, assouvit ; en décamètres fendant vocable pour que s’accorde « po/ sséder une telle en son sexe clair » avec « tremblais un peu beaucoup leur peau / noire me semblait inviolable » ; de « 10 » en « prémisses » infiltrant rubato sa pianistique jeunesse de corps nus en alambic tandis que les amours s’en vont de Vienne à Sao Paulo ; en instantanés repêchés dans le détroit, en anecdotes légères de leur pesant d’ombre désarmée la gravité en son centre ; érudite de port une franchise timbrée de l’océan, une gourmandise de vivre (sérieux, il a bientôt trente ans) fait trébucher sonner le bon aloi.

28 décembre 2016

[Chronique] Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, par Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Dezeuze, Clefs à tendre la toile écrue, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, octobre 2016, 104 pages, 19 €, ISBN : 978-2-85194-972-1.

Non seulement Daniel Dezeuze est un artiste "consistant" (euphémisme), mais dès qu’il écrit, le plaisir du texte est constant. Dans ce nouveau livre et sous prétexte de parler peinture, il ouvre le champ. Et le chant. Celui-ci se fait plaintif. Mais avec amusement plus qu’amertume. Au sujet de la destruction de ses livres. Les rats des champs devenus rats de bibliothèques dévorent  "quelques reliures / cousues de fil blanc / de Sapho et de Rilke", avant de faire des pages déchiquetées des chambres d’accouchement pour leurs rates insouciantes et proliférantes.

À la déconstruction plastique se substitue la poétique pleine de brio. Il y eut ses "Brèves de musée", haïkus dégingandés pour saluer 50 chefs d"œuvre du Musée Fabre. Les "clefs à tendre la toile écrue", l’artiste les connaît bien, qu’il aille vers la "peinture-peinture" ou – plus avant – lorsqu’il s’employa à retourner la toile lors de sa période "Support/Surface" comme pour regarder sous les jupes de filles.

On les retrouve ici (les femmes autant que les toiles) à côté des animaux. Dezeuze les baratte pour en faire son beurre afin de sortir le "petit lait du temps" et de supporter les douleurs de son corps en s’introduisant  par mégarde dans celui des Vénus villageoise. Histoire moins de passer le temps que de lui faire la nique. Il est plus que jamais notre semblable, notre frère : éjaculateur tardif même quand le "vieux cerveau qui n’en fait qu’à  sa tête" redonne au sexe des "sauriens" une connaissance par un certain gouffre.

Le livre se termine par des vignettes offertes à la reine de ses jours et de ses nuits intitulées "Nervures". Dezeuze s’y fait spécialiste non seulement des plantes – de la trobile aux akènes et jusqu’à la moelle des sureaux d’Alès. Plus loin, l’ail de Naples  y possède des "étamines aussi blanches / que traîne de mariée ; Preuve que l’herbier doit autant à Marcel (du même nom) qu’à Jean-Jacques (Rousseau) / les mots font ce que les plantes séchées ne peuvent donner. N’y restent que de belles plantes.

23 décembre 2016

[Texte] Daniel Pozner, Ponts et quais (extrait de Paris-Manuel 2/2)

Voici un second extrait de Paris-Manuel (lire le premier), peu après la parution de Variable aléatoire (Gros Textes, printemps 2016), sa fabrique foutraque de poésie dont un extrait a paru sur Libr-critique. La fantaisie et la p’tite musique de Daniel Pozner nous sont décidément précieuses. /FT/

Généalogie. Comme tout gosse,

Paris n’eut d’abord que deux ponts.

Entre deux ponts ne passe qu’une droite ? Oh,

tous les fleuves ce matin

y passent. Seine pas seule.

 

Puis,

 

, , , , , , , , , et puis

s’emplit s’assèche j’abandonne le troupeau des virgules

(disait-il). L’eau le lait tournent. Alcools. Piles. Pavés. Réverbères. Bouées.

Des ponts nouveaux. Au hasard.

Le temps l’on nage sous les arches.

Et grimaces là-haut.

Cheminées mobiles.

Langues.

Foule.

 

Ici la Seine se divise en deux bras.

Tu vas où ?

Simplement un graffiti. Il est aujourd’hui

inutile et va disparaître.

Dater les inscriptions les phrases qui s’écoulent.

J’aimerais ! Vous y voir !

Une élégie sous le Pont-Neuf saoule presque assoupie dans un sac de couchage.

Et les filles perdues.

 

Il paraît que j’ai bonne mine. Ce matin.

Je n’en peux plus je repars le long du quai.

 

 

(Longtemps centre du mouvement parisien, le Pont-Neuf posséda le théâtre de Mondor et de Tabarin, Brioché et ses marionnettes, l’arracheur de dents Thomas, les racoleurs, les mendiants, les tire-laine, les bohémiens et les filles perdues.)

19 décembre 2016

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année (2)

En ce moment où ce n’est tout de même pas encore totalement has been d’offrir des livres, Libr-retour sur des œuvres remarquables que nous n’avons pas encore eu le temps, hélas, de recenser – ou que nous n’avons pu que signaler… Et comme ces deux dernières années ont été foisonnantes, nous vous offrons plusieurs livraisons d’invitations au voyage livresque (ordre chronologique). Voici la deuxième : lire la première.

â–º Emmanuèle JAWAD, Plans d’ensemble, PROPOS2ÉDITIONS, printemps 2015, 76 pages, 13 €, ISBN : 978-2-912144-95-9.

D’emblée, le texte affirme ce qu’il est : "l’épuisement d’un lieu par ajouts, superpositions de fragments". Le creuset textuel est agencement de plusieurs lieux (Berlin, Leipzig, Dresde, Prague), de photographies et de références filmiques (Jim Jarmusch, Alfred Hitchcock), de micro-récits autour de la figure centrale d’Anna… Hantés par Berlin Alexanderplatz et Anna Karénine, oscillant entre Histoire et histoires, les poèmes de 13 vers nous saisissent dans ce qu’il faut bien appeler leur fascinant objectivisme.

 

â–º David SILLANOLI, Courir après Ouma Kapal, Al dante, automne 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-743-6.

Voici un livre que l’auteur a écrit comme il lit : à saute-moutons, en toute désinvolture. Un "roman d’aventure sf gothique et un peu gore" (p. 83) écrit depuis le monde des fantômes. Où l’on fait la connaissance de la Ferance, qui "joue un rôle important dans l’histoire mondiale post-régé par l’influence de sa culture et de ses valeurs démocratiques, racistes et gastronomiques" (35).

 

â–º Charles PENNEQUIN, Les Exozomes, P.O.L, mars 2016, 224 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-3866-6.

"la poésie est une épingle à nourrice sur la bedaine de l’humanité" (70).

"le nouveau, c’est pas forcément du côté des forces de l’art, si l’art
sert au pouvoir et aux politiques. si l’art est une façon d’écraser l’autre" (201).

Quoi de neuneuf du côté des zumins ? Il y a de l’autre dans les autres comme dans moi… Les exozautres comme les exo-moi sont des exozomes "nourris aux certitudes"… Chacun en prend pour son grade : "combien de lecteurs-crapauds se pensent près de tel auteur ? combien sont-ils comme ça à penser que c’est eux qui ont ainsi pensé, alors qu’ils n’ont rien pensé du tout ?" (46)… Et de l’autre côté, ce n’est guère mieux : "écrivain est un gros mot. écrivain c’est déjà se la péter un peu cénacle" (165)… Il faut lire ce roman-poème plein de foulosophie carnavalesque sur "la race humaine" et son histoire…

 

â–º Frank SMITH, Le Film des visages, éditions Plaine page, coll. "Connexions", printemps 2016, 112 pages, 10 €, ISBN : 978-2-910775-92-6.

qu’est-ce enfin
que de
"donner la parole
à la minorité en nous-mêmes" ? (p. 60).

"La poésie rythme l’action" (p. 20). Quelle action ? Celle d’un peuple tout entier, lors du printemps égyptien, un peuple qui s’ouvre les possibles. Même si "le processus échoue toujours sur la terre" (45), il reste toujours "le visage réfléchissant des peuples" (62)…

TOUT VISAGE
EST
UNE POLITIQUE (81).

Cet Agencement Répétitif Névralgique (ARN) qui zoome sur les visages rythme le souffle épique/lyrique/pathétique d’un peuple en devenir. Et NOUS sommes avec eux !

 

â–º Laura VAZQUEZ, Oui, éditions Plaine page, coll. ‘Les Oublies", printemps 2016, 82 pages, 5 €, ISBN : 978-2-910775-95-7.

"Ma poésie ne décrit pas les impressions" (p. 40).

Que voit-on de la vie "à travers une vitre" ? Un trou ? Un mur ?

"Je suis une bête dans l’histoire", dit-elle…

Dans cet Agencement Répétitif Déréalisant (ARD), tout tombe, y compris sous le sens – ou hors du sens d’ailleurs. Inexorable chute universelle.

Tempus fugit.

 

â–º Thomas Déjeammes, Et faire à partir de l’explosion, Plaine page, coll. "Les Oublies", printemps 2016, dépliant, 5 €, ISBN : 978-2-910775-94-0.

Tu te lèves, le haut se déplie.
Tu lis dans le tournoiement de l’explosion.

"le monde n’a pas changé le 11 septembre 2001 Olga
le monde t’a changée chaque jour
dans ta répétition et ta reprise
pour toujours beau pour toujours bleu tu penses Olga
non
ton monde n’a pas changé le 11 septembre Olga".

Et de lien en lien tu passes d’une performo(t)sonance à une autre de Kraums Notho : vimeo.com/165849032, https://vimeo.com/165850553

 

â–º Christophe MANON, Au nord du futur, NOUS, été 2016, 112 pages, 15 €, ISBN : 978-2-370840-35-6.

"ÉTRANGERS DANS LA LANGUE écartelés
entre deux siècles les pieds au nord du futur nous savons
le goût du désastre où quelque chose de stellaire a disparu" (p. 19)…

Cette nouvelle utopographie est écrite au futur antérieur par et pour un NOUS – l’emploi de cette personne étant chose devenue suffisamment rare pour qu’on la signale. Et la constante invention verbale et/ou graphique nous emporte…

17 décembre 2016

[Chronique] François Rannou, Poésie et livre électronique : une question d’espaces

Voici le deuxième volet du dossier consacré à François Rannou. Voir le premier : ici.

Le livre électronique (ou livre numérique) est un support neuf qui n’a, jusqu’à présent, pas été beaucoup investi par les poètes. On trouve surtout les livres de poésie numérisés — classiques ou contemporains, dont les fichiers PDF reprennent la forme traditionnelle du livre papier. Il est d’ailleurs à noter que le PDF se justifie souvent par la volonté justement de respecter scrupuleusement la mise en page de l’auteur — faisant ainsi du livre numérisé la simple copie-écran du livre papier[1] sans réfléchir véritablement à la spécificité du nouveau support. C’est à cette différenciation et à ses implications que je m’attacherai tout d’abord. Je tenterai ensuite de montrer ce que le livre électronique, dans ses formes possibles, doit aux recherches des poètes, surtout à partir du 19ème siècle. Enfin, je ferai état de réalisations, de propositions ou projets que je mène actuellement dans le cadre de mon travail d’auteur et éditeur (aux éditions Publie.net[2] et comme directeur de la revue Babel heureuse chez Gwen Catala éditeur).

Livre papier et livre numérique n’offrent pas le même espace, ne s’intègrent pas dans les mêmes dimensions, c’est une évidence.

La page du premier implique un format défini, un équilibre des blancs, une aération, une matière, un toucher, une lisibilité dont se soucient tout particulièrement les poètes pour qui ces éléments jouent un rôle essentiel. Mais c’est par analogie qu’on tourne les pages du livre numérique. En fait, la page a disparu au profit de l’écran, espace multimodal ouvert dont les dimensions s’adaptent aux divers objets qui, quelle que soit leur taille, permettent de lire un ebook (je peux ainsi avoir accès au dernier ouvrage de Virginie Gautier[3] sur mon smartphone, mon Iphone, ma tablette, mon Ipad ou ma liseuse ; sans que la dimension de l’écran restreigne l’apparition du texte).

Alors que le livre papier intériorise l’espace de la parole, le resserre dans un cadre accessible par le recueillement, la concentration — ce n’est qu’à cette condition qu’il peut se déplier chez le sujet-lecteur —, il en va tout autrement pour ce que peut être un livre électronique de poésie qui, lui, extériorise cet espace en l’ouvrant à ce qu’on peut appeler (avec Patrick Beurard-Valdoye) les arts poétiques : vidéo, musique, performances, peinture, danse, etc. En effet, ce nouveau support permet, par sa caractéristique multimédia, d’intégrer des éléments sonores, visuels qui ne doivent pas être considérés comme des suppléments ou des documents venant enrichir, presque de manière décorative ou illustrative, l’ouvrage. Le livre numérique devient ainsi un objet cohérent à la fois clos et ouvert, ayant sa propre autonomie, lisible à tous les sens (ou presque) immédiatement (on est loin de ce que tente[4] le livre papier lorsqu’il est accompagné d’un CD qui n’est trop souvent que la trace mémorielle de ce qui est écrit). Dès lors, il s’appréhende d’un seul tenant, différents temps créant leur jour dans la simultanéité légèrement différée de la lecture. L’ouvrage s’écrit à une ou plusieurs mains, confronté à des nécessités techniques exactement dans l’esprit des collaborations entre musiciens ou artistes et poètes.

Ces derniers d’ailleurs sont, pour ainsi dire, à l’origine de ce qui se dessine plus haut par leurs recherches, le livre numérique les rendant réellement possibles, enfin, dans la variété de leurs intuitions. Il ne s’agit évidemment pas de retracer ici une histoire des avant-gardes, par exemple, mais de montrer comment, avec une constance soutenue et éclairante, certaines personnalités, certains mouvements ont voulu que le livre s’affranchisse de son espace clos afin que le monde, notre réel, la pensée, le langage, le corps, puissent être portés par le lieu ouvert d’un liber[5] aux frontières explorées et renouvelées. Le livre électronique s’avère alors, il suffit de le constater, une possibilité résultant de la coïncidence entre une évolution poétique caractérisée par la richesse, l’inventivité de ses tentatives et expériences, et une évolution technologique à laquelle les poètes, en premier, se sont intéressés parce qu’elle leur permettait d’envisager une autre solution que le livre à leur souci de renouvellement poétique — techniques et machines sont vues d’un œil de bon augure comme des nouveaux moyens d’impression, autrement que mais pas contre le livre traditionnel.

Autrement, oui, car cette recherche d’espace autre (plus vivement présente dès la fin du 19ème siècle et durant tout le 20ème, parallèle, remarquons-le, à l’essor technique, scientifique et aux nouveaux supports qui en découlent) implique la prise en compte de dimensions jusque là mises en réserve : ce sont les dimensions sonore et visuelle.

Que l’oralité soit figurée dans le poème par la ponctuation (chez Corbière[6] par exemple) ; que son rythme soit perçu non plus seulement par le vers libre étendu mais par l’unité nouvelle qu’est, chez le Mallarmé du Coup de dés[7], la double page ; que la lettre même puisse révéler sa sonorité enfouie (du futurisme de Marinetti[8] à la poésie sonore d’Henri Chopin[9] sans oublier les expériences de poésie phonétique, tels le morceau dit par Hugo Ball[10] au Cabaret Voltaire en 1915, la Ursonate de Kurt Schwitters[11] composée entre 1921 et 1932 ou encore la trop oubliée musique verbale de Michel Seuphor[12] dès 1926) ; que la simultanéité des sensations et des traits divers du monde apparaisse audible, voilà ce qu’il faut désormais faire à nouveau entendre — autrement. Que l’aspect visuel voire pictural du poème ait été recherché grâce à l’agencement typographique ou aux collages (de Schwitters encore à Pierre & Ilse Garnier en passant par Cobra pour citer quelques phares seulement), voilà ce qui devrait inspirer l’écriture poétique pour le livre numérique.

On pourra aussi considérer entre autres comme précurseur, en ce qu’il allie dimensions visuelle et sonore, le livre du constructiviste El Lissitzky, Dlia golosa[13], composé par des créations typographiques et des poèmes de Maïakovski à lire à voix haute, les images typographiques guidant l’intonation de la lecture. Ou écouter Apollinaire appeler de ses vœux cette poésie novatrice à l’écoute des arts naissants de l’époque :

« Il eût été étrange qu’à une époque où l’art populaire par excellence, le cinéma, est un livre d’images, les poètes n’eussent pas essayé de composer des images pour les esprits méditatifs et plus raffinés qui ne se contentent point des imaginations grossières des fabricants de films. Ceux-ci se raffineront, et l’on peut prévoir le jour où le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d’impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu’à présent.

Qu’on ne s’étonne point si, avec les seuls moyens dont ils disposent encore, ils s’efforcent de se préparer à cet art nouveau (plus vaste que l’art simple des paroles) où, chefs d’un orchestre d’une étendue inouïe, ils auront à leur disposition : le monde entier, ses rumeurs et ses apparences, la pensée et le langage humain, le chant, la danse, tous les arts (…) »[14]

 

Or, si cet enthousiasme d’il y a 100 ans a permis que des voies nouvelles en poésie soient tracées, on peut observer que chacune d’elles, sans doute en apparence à l’exclusion des autres, en est arrivée à se spécialiser, générant une histoire particulière, séparée, afin d’en manifester la valeur. C’est sans doute ignorer les ponts qui pourraient naturellement s’établir dès l’instant où la recherche poétique en ce sens aujourd’hui ne peut être que plurimodale et multimédia grâce à ce que le livre numérique peut techniquement créer. On n’en est plus au phonographe d’Apollinaire, aux cinémas muets de Pierre Albert-Birot[15] ou Max Jacob, aux bandes magnétiques des premiers magnétophones de Bernard Heidsieck. Cependant, dès 1929, Bob Brown a l’idée d’une machine à lire (Reading machine). Il écrit : « Pour continuer à lire à la vitesse d’aujourd’hui, je dois avoir une machine, une machine de lecture simple que je peux porter ou avec laquelle je peux me déplacer, brancher à n’importe quelle prise électrique »[16]. Mais cette machine qui fut un temps imaginée reste à l’état de projet expérimental. On peut en trouver néanmoins, je crois, des traces actuellement, même lointaines, dans les œuvres de poésie informatique (dont Jean-Pierre Balpe est le représentant emblématique) ou de poésie cinétique dont Julien d’Abrigeon ou Alexandra Saemmer[17] sont parmi les plus intéressants poètes à l’œuvre[18].

En somme, on voit que, loin de tomber d’une autre planète, le livre numérique, dans toutes ses potentialités, est préparé par l’imagination des poètes qui l’ont précédé.

Une fois ces jalons posés, je tâcherai d’effectuer un point sur tous ces enjeux tels qu’ils se posent maintenant en tant qu’éditeur, auteur et collaborateur d’une équipe directrice[19] dont la réflexion et la pratique s’aiguisent au fur et à mesure qu’elle les rend possibles matériellement.

Pour ce faire, je pars d’un constat critique réalisé à partir de mon travail poétique — il faut, entre parenthèses, souligner qu’outre les ouvrages papier à tirage courant, j’ai participé de près à l’architecture de livres en collaboration avec des artistes, prenant des formes diverses liées aux techniques utilisées, notamment un livre-installation avec le plasticien Yves Picquet et le vidéaste Gilbert Louet[20] ; j’ai également organisé des lectures polyphoniques avec mise en espace de voix, des performances-interventions sur la voie publique, des vidéos, des enregistrements sonores. Victor Martinez écrit ceci à propos de Contretemps paradist[21], mais cela peut s’appliquer de manière plus générale à mes autres ouvrages : « Toute écriture ouverte dépossède du sens et engage invariablement dans une varappe de la langue. Chaque mot est une prise et chaque ligne, horizontale ou verticale, conduit à une croisée à la faveur de laquelle le lecteur conventionnel, avec ses appuis culturels, apparaît comme une hypothèse ancienne. Lire est s’immerger à mains rentrées dans la page, dans le littéral, hors du masque des ressemblances et des analogies. Il faut entendre à la lettre Contretemps paradist comme le contre-rythme du contre-dist ou de la contre-langue. La langue poétique dégrammatise la langue prosaïque en puisant au blanc et en faisant appel à un protocole de lecture nouveau, où l’on doit choisir le sens directionnel, sensible et sémantique, de chaque moment de lecture, dont ni le mot (coupé), ni la ligne (tramée et sectionnée), ni la page (volatilisée hors de ses limites) ne constitue une unité »[22].

Ce « protocole de lecture nouveau » m’amène à étendre mon questionnement et ses implications au domaine du livre numérique. Il n’est pas possible, compte tenu des caractéristiques techniques de ce dernier, de vouloir simplement y transposer ce à quoi j’aboutis — temporairement — par le livre papier. Il faut penser l’écriture sur ce support d’une autre manière, en fonction de ses spécificités.

C’est ce qui se dessine, par exemple, déjà en 2011, avec le livre de Jean-Yves Fick il y a le chemin[23] comme l’explique aux lecteurs François Bon : « On reconnaîtra le travail de voix et d’images que Jean-Yves Fick mène depuis Strasbourg sur son site Gammalphabets. Alors, comment rendre ce travail avec les ressources du livre numérique ? Les images n’illustrent pas le texte, elles sont plutôt un voyage, qui s’amorce depuis des points précis du texte, passeront par une mosaïque qui les rassemble toutes, vous permettant de resurgir depuis l’image vers un autre point du texte. Et c’est ici peut-être, que cette poésie à l’épreuve du réel, se minéralisant comme lui, devient ce rêve qui nous emmène sans plus savoir d’où nous voyageons, ente la carte des images (création epub Gwen Català) et l’arborescence des mots ».

Plus proche de ce qui voudrait être atteint par le livre numérique de poésie, la revue D’ici là[24] est présentée par son créateur Pierre Ménard de la façon suivante : « L’idée de cette revue est de jouer la carte d’une lecture écran, et de former (…) un ensemble éditorial où se confrontent l’image, le texte et le son. (…) Des graphistes, dessinateurs, peintres, illustrateurs, photographes, sont (…) invités (…) à envoyer leur travail. La revue est accompagnée d’une bande son qui forme une approche du thème au même titre que les textes et les images ».

C’est tout à fait l’horizon que je cherche à explorer dorénavant. D’une part, lorsque je publie de Virginie Gautier Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire[25] : espace de création pour écran comprenant texte, images fixes, vidéos, fichiers sonores[26]. D’autre part, quand je m’avance dans la réalisation d’un projet d’écriture pensé en ces termes comme un livre d’artiste pour écran réalisé à plusieurs mains. 

Aussi doit-on considérer le livre numérique comme un livre en plus et pas comme un livre contre — le livre traditionnel, s’entend ; cette opposition, exprimée fréquemment, n’ayant plus lieu d’être. Ou alors, si, contre ; mais contre la tendance grandissante à faire du livre numérique un déversoir accéléré de mots aveuglants qui remplissent les poches de diffuseurs hégémoniques obéissant à la seule logique d’un capitalisme de gavage « culturel » anesthésiant toute pensée ou révolte. Car, pour le poète ici encore, il s’agit d’aller là-contre[27], de façonner un espace de ressaisissement du langage qui de notre monde permette de percevoir la vitesse, de comprendre la puissance et la fascination des images qu’il impose ; dans la simultanéité des perceptions, cette saisie crée l’endroit où le corps et l’esprit se tiennent ensemble en des points de tension (qu’elle n’a pas charge d’élucider mais de soutenir) qui permettent au muet, au vif, d’advenir.

Tenter de saisir le furtif (ce que Derrida reconnaît comme la marque du voleur), le prendre de cours, s’inscrire lucidement dans son rythme subliminal qui emporte — et nous fait entendre/voir/lire ce qui a l’opacité du réel dans la langue, dans notre parole comme son fondement ignoré : terre non vue que le poète, seul, tel le Kolomb de Hölderlin, invente.

En surface et en profondeur, d’ici là (couches superposées, sédiments, archéologie des savoirs et du sujet & extensions géographiques et temporelles de notre mémoire à venir), l’espace de découverte se déplie, polyphonique selon un contrepoint où contradiction, juxtaposition, croisement, confluence permettent une parole vivante toujours à naître, à renaître.

Concrètement, ce doit être l’espace que doit conquérir et inventer le livre numérique.



[1] Par souci parfois de diffuser plus largement le livre au-delà de la contrainte financière de l’impression sur papier.

 

[2] On peut découvrir, chez cet éditeur, la collection de poésie L’Inadvertance à l’adresse suivante : https://www.publie.net/categorie-produit/linadvertance/ (parmi les auteurs publiés : Hélène Sanguinetti, Armand Dupuy, Jacques Ancet, Philippe Rahmy, Nathalie Riera, Dominique Quélen entre autres…). Les titres sont la plupart numériques et « papier » (deux mises en page donc…).

 

[3] Virginie Gautier, Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire

Publié en septembre 2014 aux éditions Publie.net. En voici la description que j’ai rédigée : « Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, de Virginie Gautier, est le long poème d’une ville traversée qui serait toutes les villes ensemble : métamorphoses d’un monde flottant dont il s’agit de repérer les traces d’ombres. Que le tunnel dont il est question dans le livre soit celui du métro, celui qu’empruntent les « clandestins » pour traverser la Manche, ou la grotte dans laquelle nos « ancêtres » ont dessiné leurs premiers repères, il est surtout le lieu de confluences entre le dessous et le dessus de toute ville. Entre les mémoires accumulées, inscrites, gravées, recouvertes, effacées presque, disparues, retrouvées et l’élan vers ailleurs, vers autre chose à venir qui doit se délester du passé. Lieu mouvant où les déplacements créent une identité toujours fuyante. « On dit je suis d’ici. On est d’un autre temps, qui échappe. Autant dire d’ailleurs, autant dire de plus jamais. » Avec ce titre, se poursuit une nouvelle série de la collection L’Inadvertance, déjà amorcée par Ma mère est lamentable de Julien Boutonnier. Chaque ouvrage comprend un texte, des images fixes, des fichiers sonores et des vidéos courtes ainsi que des liens.

Deux versions disponibles : l’une enrichie, et l’autre interopérable qui comporte des liens vers les morceaux audio et vidéo hébergés sur notre site. »

 

[4] Mais il faut louer ce travail éditorial fait par quelques-uns, je pense notamment aux éditions de l’attente et à Al Dante.

 

[5] Livre en latin…

 

[6] « Lire la poésie de Corbière, c’est entendre un bruissement de voix multiples », déclare Elisabeth Aragon dans « Tristan Corbière et ses voix » (in Jean-Louis Cabanès dir., Voix de l’écrivain : mélanges offerts à Guy Sagnes, Presses Universitaires du Mirail, 1996, p. 179). Et, dans son travail de recherche sur L’Antipoésie dans les œuvres de Tristan Corbière, Alfiya Enikeeva explique : « Corbière souligne cette interaction des voix entendues comme l’opposition d’attitudes et de points de vue par la ponctuation abondante, les interjections, les parenthèses, par les ruptures de syntaxe, l’arythmie, l’usage des blancs » (Mémoire de recherche en littérature dirigé par Monsieur Gerard DESSONS, professeur de l’Université Paris-VIII, et encadré par Monsieur David RAVET, enseignant de littérature au CUF de Moscou, 2015).

 

[7] « Mallarmé a laissé deux brouillons de préface pour le coup de dés (version de Cosmopolis, Pléiade (édition Marchal) I, p. 403) ; et non seulement l’« Observation » finalement publiée ne découle pas de ces brouillons mais elle peut même sembler les contredire. Ces deux très brefs brouillons posent, pour l’essentiel, l’antériorité de l’oralité sur l’écrit : « ainsi, la poésie est d’abord une parole et dans l’éventualité où l’on a besoin de coucher la parole sur le papier, il faut développer des moyens d’adapter l’imagerie d’une poésie orale au medium imprimé », écrit Nicolas Wanlin dans son commentaire au livre de Michel Murat, Le Coup de dés de Mallarmé. Un recommencement de la poésie, Belin, « L’extrême contemporain », 2005 (cf. « Pour revenir sur la "musicalité" du Coup de dés et le récent livre de M. Murat », Acta fabula, vol. 6, n° 2, été 2005).

 

[8] Je pense notamment aux « cinq synthèses radiophoniques » de Marinetti dans son manifeste de 1933 La Radia (Un paysage entendu, Les silences parlent entre eux, Combat de rythmes notamment).

 

[9] « Au milieu des années 1950, Henri Chopin, prenant acte des expériences des musiciens concrets, s’arme d’un micro et d’un magnétophone (suivront table de mixage et amplis) et décide de sortir la poésie de la page. Il travaille avec sa voix, la transforme, libère la phonétique, produit des sons particuliers et donne naissance à Pêche de nuit, l’un de ses premiers enregistrements. Le micro placé sur les lèvres, il suggère et restitue, au-delà des mots, le ressac, le vent et le bruit d’un bateau de pêche faisant route sur zone, initiant là ce qu’il répètera plus tard pour la toundra puis dans bien d’autres lieux explorés d’abord par la voix puis par le corps (vibrant) tout entier », écrit Jacques Josse le 22 février 2008 sur remue.net.

 

[10] « J’ai inventé un nouveau genre de poésie, la « poésie sans mots » ou poésie phonétique » écrit-il.

 

[11] « Dans un rythme libre, les paragraphes et la ponctuation sont utilisés comme dans la langue, pour un rythme rigoureux, les barres de mesure ou les indications de mesure apparaissent par la division proportionnée en sections spatiales égales de l’espace typographique, mais pas de ponctuation. Donc ,. ;!?: ne sont lus que pour la tonalité », écrit Kurt Schwitters dans sa revue Merz n°24. Pour en écouter un fragment lu par Schwitters lui-même, ce lien est disponible : Ursonate lue par Schwitters.

 

[12] « Le biographe de Mondrian, Michel Seuphor, invente, en 1926, la musique verbale qui, au lieu de transmettre un texte, exploite la puissance évocatrice de la voix et du phonème, c’est-à-dire du son en-dehors de tout sens ; quatre ans plus tard, il accompagne sa poésie phonétique avec le Russolophone, instrument inventé par Russolo, une sorte de piano dont les touches actionnent des bruits tous disparates, les uns métalliques les autres obtenus à partir de vaisselle brisée. On pense à ce que seront, plus tard, les pianos préparés de John Cage », précise le Centre Georges Pompidou…

 

[13] Voici quelques liens qui permettent de découvrir ce travail : Lissitzky 1, Lissitzky 2, Lissitzky 3, Lissitzky 4.

 

[14] Guillaume Apollinaire, L’Esprit nouveau et les poètes, in Mercure de France, Paris, n° 491, 1-XII- 1918, p. 385 à 396.

 

[15] Sur Pierre-Albert Birot, Marianne Simon-Oikawa, « La Poésie idéographique de Pierre Albert Birot », in RiLUnE, n. 8, 2008, p. 145-164.

 

[16] D’autres textes publiés dans la rubrique « The Revolution of the Word » privilégient une expérimentation sur la plastique du mot, tels les « Readies » dont Bob Brown, jeune Américain exilé en France, présente le principe dans le numéro 18 de novembre 1929. Le terme est forgé à partir de « talkies » : de même que les « talkies » représentent le cinéma moderne, les « readies » sont la quintessence de la littérature moderne. Partant du principe que le livre est un médium ancien, inadapté au monde moderne, Bob Brown met au point une machine permettant de lire plus vite et dans de meilleures conditions. La « machine à lire » [« reading machine »] permet de faire défiler à la vitesse désirée un texte spécifique (le « readie »), tapé linéairement sur un long ruban. Les avantages liés à cette nouvelle méthode de lecture sont nombreux, selon son inventeur : possibilité d’agrandir le texte grâce à un système de loupe, économie de papier, économie de main d’œuvre (le « readie » ne nécessite pas d’être relié), économie d’encre grâce à la loupe. Comme l’écrit Bob Brown, inscrivant par là même son invention dans le cadre de la « Révolution du Mot » : « Révolutionnez la lecture et la Révolution du Mot se fera sans verser d’encre » (traduit de t19-20, p. 171). Mais le principal avantage de la machine est de permettre une lecture plus rapide : l’œil n’a plus besoin de se déplacer puisque c’est le texte qui défile. Plus que la machine, rapidement abandonnée par son inventeur, c’est le « readie » qui intéresse Bob Brown : « La machine de par son existence même rend nécessaires de nouveaux mots et en efface d’autres trop usés » (traduit de t19-20, p. 171). Il suggère en particulier une condensation de la phrase, réduite à ses composants les plus expressifs, à savoir les noms, verbes et adjectifs. Il s’agit également, pour le jeune exilé, de travailler à un « Art Optique de l’Écriture » (t19-20, p. 167). Contrairement à la « machine à lire », restée à l’état de concept, l’idée du « readie » se concrétise sous la forme de deux anthologies, tirées chacune à trois cents exemplaires, Readies (1930), modeste volume d’une cinquantaine de pages, et Readies for Bob Brown’s Machine (1931), plus imposant avec ses quelque deux cents pages. La typographie joue un rôle décisif dans cet « Art Optique de l’Écriture » que Brown appelle de ses vœux. La linéarisation du texte, en particulier, entraîne des recherches typographiques. Dans l’anthologie de 1931, Laurence Vail utilise des tirets entre les mots, James T. Farrell faisant pour sa part le choix des points de suspension. La contribution de William Carlos Williams, le court poème « Readie Pome », fait également preuve d’originalité dans ce domaine : « Grace – face : hot – pot : lank – spank : meat – eat : hash – cash : sell – well : old – sold : sink – wink : deep – sleep : come – numb : dum – rum : some – bum  21. » Ainsi, sans être directement publiés dans transition, les nombreux « readies » regroupés dans Readies et Readies for Bob Brown’s Machine correspondent à une lecture, médiatisée par Bob Brown, de la « Révolution du Mot ». Les nombreuses coïncidences entre la liste des participants à la seconde anthologie et celle des collaborateurs de transition révèlent d’ailleurs l’étroitesse des liens qui unissent ces deux expériences : sur les trente-huit collaborateurs à Readies for Bob Brown’s Machine, vingt-trois sont publiés par transition », explique remarquablement Céline Mansanti dans son ouvrage La revue transition (1927 – 1938) : le modernisme historique en devenir, Presses Universitaires de Rennes, 2009.

Le lien suivant permet de découvrir cette reading machine

 

[18] Il faut mentionner aussi la poésie animée avec un poète comme Ernesto Manuel de Melo e Castro, fondateur également en 1968 de la vidéopoésie, qui écrit ceci : « La page n’existe plus, pas même en tant que métaphore. L’espace est maintenant équivalent au temps et l’écriture n’est plus une partition mais une réalité de dimension virtuelle ».

 

[19] Je pense particulièrement à Roxane Lecomte, Guillaume Vissac et Philippe Aigrain de Publie.net et à Gwen Catala, devenu éditeur à son compte (gwencatalaediteur ).

 

[21] François Rannou, Contetemps paradist (épuisé).

 

[25] Op.cit.

 

[26] Fichiers accessibles sans recours nécessaire à l’espace extérieur d’internet ou en y ayant accès — pour des raisons de format — dans la version interopérable qui comporte des liens vers les morceaux audio et vidéo hébergés sur le site Publie.net.

 

14 décembre 2016

[Chronique] Corrado Ricci, L’art des enfants (première traduction française), par Jean-Paul Gavard-Perret

Corrado Ricci, L’Art des enfants, traduit par Ninna Sparta et Giovanni Lista (auteur de la préface), Editions Ligeia, Paris, 2016, 124 pages, 14 €, ISBN : 978-2-9542822-2-0.

Publié en 1886, le livre de Ricci connut un succès international. Il eut une grande importance historique pour une approche de l’art dégagée de la culture, de l’histoire de l’art et des modèles hérités de la Renaissance. Les avant-gardes allaient s’en emparer afin de faire le ménage et retrouver des images plus primitives et sourdes.

Ricci demeure en France peu cité. A cela une raison majeure : il est intégré au futurisme. En France, le mouvement fut plus ou moins occulté des paysages littéraires et artistiques au profit du Surréalisme qui fut pourtant son débiteur. L’avant-garde française doit beaucoup à sa grande sœur italienne, mais cet héritage demeura caché pour des raisons plus politiques qu’esthétiques.

L’auteur souligne l’importance du dessin dans le développement des enfants et revendique cet art comme entier puisque dégagé de toute pression normative. Une vérité en jaillit et cet art, plus que les arts primitifs, reste celui que l’on peut définir comme premier.

Les innovations futuristes allaient s’en nourrir comme le firent les avant-gardes allemandes : dès 1911 à Munich, le groupe « Der Blaue Reiter » de Kandinsky expose des dessins d’enfants à côté de ceux de Picasso. Et pour Marinetti, ces dessins mettent à mal «  la lenteur ; le souvenir, l’analyse, le repos et l’habitude ». L’énergie humaine y jaillit sans barrages et loin des pistes embrouillées. En émergent d’autres surgies de l’inconscient. Toutes les avant-gardes comprirent donc l’importance, l’originalité et la liberté créatrice mises en exergue par Ricci. A sa manière il fut sans le vouloir un provocateur qui alluma des fumigations et de nécessaires feux de Bengale.

11 décembre 2016

[Livres] Libr-kaléidoscope de fin d’année (1)

En ce moment où ce n’est tout de même pas encore totalement has been d’offrir des livres, Libr-retour sur des œuvres remarquables que nous n’avons pas eu le temps, hélas, de recenser – ou que nous n’avons pu que signaler… Et comme ces deux dernières années ont été foisonnantes, nous vous offrons plusieurs livraisons d’invitations au voyage livresque (ordre chronologique).

â–º Laure GAUTHIER, La Cité dolente, éditions Châtelet-Voltaire, Cirey-sur-Blaise (52), printemps 2015, 72 pages, 8 €, ISBN : 979-1-09019-832-6.

"J’admire le poète qui
agonise en quelques mots, hors de soi, à sec.
Toujours sur les rails d’à côté, crève en mode travelling permanent" (p. 29).

 

Entre prose et poésie, ce texte constitué d’éléments syncopés ou montés que regroupent sept chants (en plus de l’"avant-dernier" qui clôt le recueil) fait évidemment écho à la Divine comédie de Dante pour nous plonger dans notre propre enfer – celui de notre labyrinthe intérieur comme celui d’un monde spectaculaire dans lequel "tuer en période de soldes coûte moins cher" (38)…

 

â–º Béatrice JOYEUX-PRUNEL, Les Avant-Gardes artistiques : 1848-1918. Une histoire transnationale, Gallimard, "Folio/Histoire (inédit)", hiver 2015-2016, 976 pages, dossier iconographique central de 22 illustrations, 9,70 €, ISBN : 978-2-07-034274-7.

Partant de la définition sociologique de l’avant-garde comme positionnement de rupture afin d’imposer à un champ conflictuel ses valeurs d’"originalité", de "jeunesse", d’"indépendance" et de "rejet du public", Béatrice Joyeux-Prunel – qui a également participé au volume collectif sur la vie intellectuelle en France (cf. ci-dessous) – montre comment cette tendance moderniste s’est émancipée du champ politique pour gagner en visibilité et triompher dans l’ensemble de l’espace social. L’intérêt de cette somme est de combiner les perspectives diachronique et synchronique, synthétique et analytique, pour rendre compte à l’échelle internationale des avatars d’une mouvance polymorphe. En particulier, l’auteure excelle dans l’analyse des crises (celles du post-impressionnisme, de la Belle-Époque, ou encore liée à la montée des nationalismes) et des stratégies (par exemple, Odilon Redon conquiert sa notoriété par un double excentrement, international et littéraire – grâce à ses illustrations de nombreux livres).

 

â–º Christophe CARPENTIER, Le Mur de Planck, P.O.L, tome I, janvier 2016, 576 pages, 22,90 €, ISBN : 978-2-8180-3746-1.

Vous prendrez bien des nouvelles des Terriens, des pauvres humains ? Ces "acteurs du Sordide", qui vivent dans un monde où "Internet est un formidable amplificateur de la bêtise humaine", vont être purifiés grâce/à cause de Particules Baryoniques, atomes dispersés devenus pensants… Ce roman critique qui ressortit aussi bien à l’apologue plein d’humour qu’au roman SF nous fait franchir cette barrière théorique qui nous sépare de l’originel : le mur de Planck… Suite en janvier prochain, qui verra la parution du tome II !

 

â–º Annie ERNAUX, Mémoire de fille, Gallimard, mars 2016, 151 pages, 15 €, ISBN : 978-2-07-014597-3.

"Faire de l’écriture une entreprise intenable" (p. 38).

"Et qu’en est-il de la honte d’avoir été amoureuse folle d’un homme,
de l’avoir attendu derrière une porte qu’il n’a pas ouverte,
d’avoir été traitée de siphonnée et de putain sur les bords ?" (p. 110).

À quoi ressemble Annie jeune fille ? Sûrement pas à la Brigitte, jeune fille, héroïne vertueuse qui ouvre la série moralisatrice que publia Berthe Bernage de 1928 à sa mort en 1972 : jeune fille volage et aliénée, frigide et fragile, perdue et désespérée… Celle qui n’est jamais sortie de son trou a besoin de trou(v)er son être : il n’y a pour elle de transcendance que dans l’extase, c’est-à-dire dans l’évidement de soi. Cette expérience de dépossession de soi qui oscille entre Eros et Thanatos est tellement intense que sa mise au jour par l’écriture a pris plus de vingt ans (on en trouve des traces dans les manuscrits dès la fin 1993) : "C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable" (p. 17).

 

â–º Julien d’ABRIGEON, Sombre aux abords, Quidam éditeur, septembre 2016, 148 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37491-052-9.

"C’est la loi du travail, la vie qui travaille" (p. 105).

En dix chants regroupés en deux parties ("face à" / "beside"), ce livre de prose et de poésie explore les possibles narratifs/sociologiques d’un panel de jeunes gens : "Sales sols stériles", "En gueulant comme Adam engueulant Caïn", "Quelque chose dans la nuit", "Candice, sa chambre", "Rodéos" ; "La promesse d’une terre", "Cimenterie", "Flambent les rues", "À l’épreuve la nuit", "Sombre aux abords de la ville". À cette organisation structurelle et textuelle empruntée à l’album Darkness on The Edge of Town, de Bruce Springsteen, s’ajoutent de multiples clins d’œil artistiques qui font de Sombre aux abords un texte-carrefour multitonal qui fait écho à d’autres époques pour sonder le quotidien désenchanté de la génération qui arrive à l’âge adulte.

 

â–º Christophe Charle et Laurent Jeanpierre dir., La Vie intellectuelle en France, Seuil, septembre 2016 ; volume I : Des lendemains de la Révolution à 1914, 660 pages, 38 € / vol. II : De 1914 à nos jours, 918 pages, 40 €.

Voici enfin une histoire de la vie intellectuelle en France qui ne se réduit ni à une suite de monographies, ni à une simple histoire de la littérature et des idées franco-française : sans viser l’exhaustivité, mais en étant toutefois fort complète, cette somme polyphonique de quelque 1600 pages pour deux siècles aborde de façon structurée les arts, les sciences et sciences humaines, la vie sociale et politique, dans des synthèses bien informées – qui évitent les formules simplistes et essentialistes comme "L’ère de …", "Naissance de l’intellectuel", etc. – et des encadrés analytiques passionnants ("La Querelle des machines", "Le Rire moderne", "La Bohème, mythe et réalités", "Les Revues dans la vie intellectuelle", "Université et domination masculine, un combat fin de siècle", "Le Motif de la crise de civilisation dans l’entre-deux-guerres", "Mesurer l’intelligence", "Les Tendances utopiques des avant-gardes modernistes", "Une nouvelle Europe des intellectuels dans l’entre-deux-guerres ?", "La Critique des technosciences", « La "Nouvelle Droite" », "Penser les cultures populaires"…).

 

â–º François MITTERRAND, Journal pour Anne 1964-1970, Gallimard, octobre 2016, 494 pages, 45 €, ISBN : 978-2-07-019723-1.

Indépendamment de la nostalgie qui pourrait s’emparer des 50-80 ans ou de tout citoyen face à la médiocrité des hommes politiques actuels – emblématique de l’époque, assurément ! -, ce Journal pour Anne qui nous livre un autre aspect de l’ancien président (Mitterrand en collagiste lyrique !) est un passionnant voyage dans la France gaullienne, dans la vie sociale, politique et culturelle des années 64-70. Et comme l’édition est des plus soignées (c’est bel et bien un beau et grand livre illustré que l’on offre en période de fêtes), notre lecture n’en est que plus savoureuse.

 

10 décembre 2016

[Chronique] Toute la lire, n° 2, par Bruno Fern

Toute la lire, Cahier n° 2, éditions Terracol, novembre 2016, 16 photos, 160 pages, 18 €. [En arrière-plan, traces de Frédérique Guétat-Liviani]

 

Dans le Cahier n° 1, cette revue était définie par son directeur, Christian Désagulier, comme étant « de poégraphie », ce qui, selon lui, renvoyait autant aux tracés du texte littéraire (« En phrases comme en phase ou déphrasés, l’enregistrement de ces petites secousses que le choc des plaques de pensée engendre au fond de soi […] ») qu’aux différentes approches techniques et scientifiques qui, contrairement à certaines idées reçues, sont « toutes exactes et humaines, c’est-à-dire faillibles, indescriptibles totalement, avec de ces combinaisons de mots récurrentes et particulières qui lui confèrent [à la poésie] une probabilité d’occurrence, même faible, miracle de la statistique, notre semoule quotidienne ». Cela dit, on pouvait déjà remarquer dans ce premier Cahier une importance accordée aux lieux, tendance que l’on retrouve ici dans la plupart des contributions, ponctuées par les étranges photographies d’« ombres mauriciennes au Jardin de Pamplemousse » de Christian Désagulier.

Il en est ainsi pour Marie Borel qui, en évoquant des terres lointaines (du moins, d’un point de vue européanocentré), entrelace subtilement le français, l’anglais et diverses langues locales, créole et autres, dans une perspective qui ne plairait guère à François Fillon : « Colonisateur ou envahisseur, un peuple en exploite un autre, mettons. Cet autre, certain jour, ose parler sa propre langue, souvenez-vous. Le premier, furieux, crie alors à la provocation. »

À sa manière, Olivier Schefer explore un autre espace, celui de Nosy Lava, « l’île cachot » située au nord ouest de Madagascar, qui servit de bagne de 1911 à 2000. Lui aussi mêle le récit de sa visite à des considérations sur le passé colonial (puisque Madagascar n’accéda à l’indépendance qu’en 1960) et il convoque également au passage Deleuze et Thomas More.

Le jeûne de l’Avent de Sergueï Zavialov, traduit du russe par Yvan Mignot, a pour cadre le siège de Léningrad par l’armée nazie – qui, au total, aura duré 872 jours -, à travers une sorte de journal extime qui va du 29 novembre 1941 au 7 janvier 1942. S. Zavialov y fait entendre de multiples voix, du bulletin météo au Magnificat en passant par les communiqués militaires et les cartes d’approvisionnement, et ce montage – c’est-à-dire « la forme non mélancolique de la technique moderne » selon W. Benjamin – constitue un ensemble très singulier.

Quant à Yves-Marie Stranger, sa Vie imaginaire de Jean-Michel Cornu de Lenclos relate la destinée d’un grand voyageur en associant faits réels et fiction dans une tonalité à la fois savante et facétieuse. Par exemple, le héros fonde une maison d’édition dont la devise est « Je me Limite à Tout » et son portrait n’est sans doute pas éloigné de celui de l’auteur : « Un mélange curieux de réelle érudition, sans fanfare ni trompettes, et d’un esprit moqueur et léger qui aimait tout en dérision, et d’abord lui-même. L’éternité, oui, mais avec les meilleurs fromages. » 

Frédérique Guétat-Liviani, elle, effectue un périple d’un genre très différent, intitulé Œil, en plusieurs étapes où il est notamment question de rituels énigmatiques :

 

puis k                            a cassé                                     l’œuf                                          dans une assiette

dans l’œuf                      il n’y avait plus                              ni mèches                  ni figures

ni                                                                                                                             emmêlements

cependant            la coquille abrite toujours            l’oeil   

 

Enfin, signalons les larges extraits de l’Atlas de mes estuaires d’écrire. Hauts-fonds, pleines ou basses mers & eaux fangeuses : sept esquisses de cartes parmi d’autres (ouf !) de Sarah Carton de Grammont, au ton aussi grave que drolatique : 

« Les lieux, à vrai dire, ne se portent pas trop mal. L’état des lieux n’est pas trop pire. Les lieux en eux, ça va. Certains fuient, mais ça va. C’est moi qui me demande où je vais et où, en mon état présent de dislocation.

Il faudrait donc dresser mon atlas. Il faudrait ne pas oublier l’index. » 

Bref, tout est à lire dans ce numéro auquel les talents de Julia Tabakhova ont permis de donner une belle facture, cerise sur le drôle d’oiseau qui trône en couverture – le terracol, espèce inconnue des ornithologues.

8 décembre 2016

[Recherche] Thierry Durand, Figurations du post-divin dans le roman de l’extrême-contemporain

Où est allé Dieu ? s’écria-t-il [l’insensé], je vais vous le dire. Nous l’avons tué… vous et moi ! […] Mais comment avons-nous pu faire cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné une éponge pour effacer l’horizon ? Qu’avons-nous fait quand nous avons détaché la chaîne qui liait cette terre au soleil ? Où va-t-elle maintenant ? Où allons-nous nous-mêmes ? Loin de tous les soleils ? Ne tombons-nous pas sans cesse ? En avant, en arrière, de côté, de tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’allons-nous pas errant comme un néant infini ?[i]

 Dieu n’existe pas. S’il existe, c’est une brute.[ii]

  1          Ce travail est une approche des formes diverses que le “mouvement de gravitation autour du soleil noir de l’athéisme”, selon l’expression de Jean-Luc Nancy[iii], revêt dans l’écriture romanesque contemporaine. Il y est question de ces récits souvent proches de l’essai, dans lesquels une réflexion est à l’œuvre qui explore la dimension de l’“après dieu” selon le mode narratif propre au roman – ce que Jacques Bouveresse appelle “la culture de l’émotion”[iv]. Pour les romanciers considérés, il ne s’agit pas tant, en effet, de combattre point par point le Dieu de l’Ancien ou du Nouveau Testament, que de donner la mesure d’une dramaturgie au sein de laquelle la foi et les croyances religieuses traditionnelles se montrent incapables d’intégrer la violence et l’absurdité du vécu. À travers de nouvelles histoires et de nouveaux mythes, se trouve ainsi peu à peu mis en place un “évangile” matérialiste auquel les romanciers ont conscience de contribuer.

  2          L’organisation en quatre parties s’inspire du diagnostic de l’insensé : effacement de l’horizon (la non-finalité de la souffrance) ; interrogation sur le pouvoir (la matière érigée en principe premier) ; rupture de la chaîne (l’esprit vaincu et déclassé) ; éloignement de tous les soleils (le message du retrait, l’éthique du désœuvrement). Bien sûr, les frontières ne sont pas imperméables et les formes suggérées s’interpénètrent les unes les autres. Reprenant la métaphore “galactique” de Nancy, on peut dire cependant qu’elles constituent une constellation possible de l’imaginaire post-divin de notre modernité.

1. “Effacement de l’horizon” – la souffrance du monde

  3          Les auteurs de cette première partie prennent acte d’une souffrance indéniable, omniprésente, et qui a perdu sa dimension rédemptrice. Avec l’effacement de l’horizon salvateur, c’est ainsi la figure d’un dieu absolument bon et providentiel qui disparaît. C’est à cette forme d’athéisme que pense Ricœur dans la définition suivante : “L’athéisme signifie au moins la destruction du dieu moral, non seulement en tant que source ultime d’accusation, mais en tant que source ultime de protection, en tant que Providence”[v]. Sont mis en avant la ruine de toute économie du salut et le désabritement de l’homme exposé désormais aux caprices d’une universelle cruauté. Le sentiment qui domine est le désespoir ou le dégoût, en dépit de rares moments d’un bonheur qui se révèle toujours illusoire.

  4          Il s’agit là de l’athéisme le plus répandu : comment un dieu parfaitement bon pourrait-il être à l’origine d’un monde où le bien est si rare et de si peu de poids par rapport au mal ? La seule transcendance qui subsiste chez Jourde, par exemple, est la  transdescendance d’une irrémédiable noirceur : l’horizon a été englouti et la beauté est une exception qui confirme la règle. Dans cette forme d’athéisme axiologique, Dieu, s’il est figuré, est démissionnaire, suicidaire, ou cruel. C’est le dieu méchant, qui, selon Alfred Simon, pèse sur l’univers de Beckett : “Dieu s’est tué par méchanceté ; par haine de l’homme. Et s’il a fait l’homme à son image, alors Dieu s’est tué par haine de soi.  Ce sado-masochisme de Dieu constitue le fond même du tragique moderne”[vi]. Ne subsiste désormais qu’un démiurge joueur et sadique[vii] comme dans Le Maître de jeu du canadien Sergio Kokis — peut-être est-ce d’ailleurs un aspect peu remarqué de la figure de l’enfant qui apparaît à la fin de chacun des deux actes d’En attendant Godot —, ou un dieu dépressif et démissionnaire, comme dans Ressemblances de Philippe Raymond-Thimonga, ou encore un dieu surnuméraire et oiseux comme cela est le cas dans L’Enquête de Philippe Claudel.  Ce sont là des manières conséquentes d’envisager l’homme comme créature – où l’on retrouve, mais inversées, les thèses de Feuerbach : si, comme l’explique l’auteur de L’Essence du Christianisme, “la conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme”[viii], cette conscience se trouve médiatisée, cette fois, par une conscience de soi comme mal. Penché sur lui-même et son histoire individuelle ou historique, l’homme contemple, horrifié, sa corruption et sa perversité.

  5          Volodine est un exemple sans concession de cette forme d’athéisme. Ses récits décrivent un monde défait, au bord de l’exhaustion, un monde en lambeaux où le sacré, sans rapport aucun avec le saint, est ramené à des formes primitives et brutales. Le pire n’est plus à craindre, il s’est déjà produit et le bien est un mal masqué. Dans Le Port intérieur, l’écrivain Breughel et sa compagne essaient d’échapper au “Paradis”, une organisation totalitaire qui les traque pour actes de dissidence. L’univers volodien décrit un combat déjà perdu, toute résistance aura été inutile ; c’est la fin de l’homme : “La population à deux pieds sans plume s’était dissoute dans le rien”[ix], ironise l’un des narrateurs de Des Anges mineurs en référence à l’idéalisme platonicien. La première phrase du Port intérieur souligne la volonté d’en finir avec l’histoire dès son commencement, celle de l’humanité, sans aucun doute, mais aussi celle du témoignage rédempteur ou explicatif : la narration à bout de souffle et à court de mots constitue souvent le registre dans lequel s’inscrivent les romans post-exotiques de Volodine :

La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.[x] (9)

  6          Breughel, le narrateur du Port intérieur, déclare : “La férocité des relations entre les hommes m’a toujours donné passionnément envie de vomir” (48) et il veut crier son “dégoût de vivre” (53). Dans un extrait qui décrit le passage d’un typhon sur un asile tenu par des religieuses, Dieu est directement mis en cause :

Trépident les cordes vocales [des patientes]. En vain elles supplient. Les manifestations d’irrationnelles détresses n’inspirent aucun scrupule à l’ouragan. Quant aux religieuses, elles dorment ou elles somnolent dans le pavillon […]. Elles ne se dérangent jamais pour interrompre les petites insurrections nocturnes. Elles sont habituées […] Elles ont décidé de ne plus s’émouvoir. Elles attendent le matin. (217)

  7          L’attente du matin signifie le refus de voir la nuit pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une irrémédiable violence originaire, aveugle et cruelle, où le dieu du jour ne fait plus illusion. Dans Alto Solo, c’est encore un écrivain, dans lequel il faut reconnaître Volodine lui-même, qui contredit l’espérance béate des religieuses : “Lire un roman de Iakoub Khadjbakiro revenait souvent à voyager sans tenue de sauvetage, périlleusement, à travers les hantises et les hontes de notre temps, au cœur de ce que refoulent et nient les gens qui passent”[xi]. Puis, un peu plus loin : “Mais il [Iakoub] ne réussissait pas à mettre en page, sans métaphores, sa répugnance, la nausée qui le saisissait en face du présent et des habitants de ce présent” (33). Il ne faut pas se laisser abuser par ce “présent” : le narrateur d’Alto Solo parle du mal comme d’une fatalité[xii]: c’est “quelque chose “d’instinctif” qui “pousse les grandes masses humaines à cautionner ce qui promet la désolation et le carnage. Un élan mystérieux anime collectivement les esprits et les dévoie vers le pire” (35).  Le lecteur entend le silène : le mieux est de ne pas être né ou, étant né, de disparaître le plus rapidement possible. À la fin du récit, Iakoub se suicide.  L’importance du suicide par dégoût de soi et du monde se retrouve chez d’autres auteurs, notamment Philippe Claudel, Pierre Péju et Philippe Raymond-Thimonga.

  8          La Fortune de Sila[xiii] et L’origine de la violence[xiv] de Fabrice Humbert, doivent également être interprétés comme la condamnation sans appel d’une humanité corrompue par sa violence et sa perversité. Le contexte humbertien est, certes, très différent de celui de Volodine, mais le diagnostic reste le même : la violence s’inscrit chez les deux auteurs dans une fatalité à laquelle l’espèce humaine ne peut échapper. Pour Humbert, le monde ne cesse de vivre l’apocalypse de sa propre méchanceté et c’est toute notre modernité qui se retrouve complice et criminelle. Dans La Fortune de Sila, la fortune en question est celle, ironique, d’un jeune serveur noir humilié puis assassiné par un riche homme d’affaires. L’emploi du mot “fortune” révèle au lecteur l’aspect à la fois sordide et tragique d’un monde moralement indéfendable :

Plus je réfléchis sur l’Histoire, plus je suis sensible à l’irrationnel, aux formes à la fois tribales et sauvages de nos sociétés, comme si des pulsions secrètes cherchaient en permanence à se libérer, n’attendant qu’une faille dans l’organisation sociale pour éclater. Hitler, sans doute inconsciemment, a trouvé la faille. (L’Origine de la violence 220)

  9          L’auteur de La Fortune de Sila imagine une parodie sinistre de la cène au cours de laquelle les adorateurs se lient les uns aux autres autour d’un sacrifice : l’humiliation de Sila. Un message de violence barbare prend la place de l’amour universel et trouve là ses séides. À la fin du récit, tous se retrouvent à l’hôtel où eut lieu leur première rencontre. L’indifférence de chacun face à la brutalité de l’un des personnages, Ruffle, indifférence ou, plus exactement, acceptation tacite de l’humiliation de Sila, fait place à la destruction symbolique de l’hôtel où les protagonistes avaient dîné : “Tous ces gens étaient venus des pays les plus lointains pour étancher leur soif de carnage. Ils étaient ivres de leur massacre. […] Une jouissance barbare les prenait à détruire le monde ancien” (317). L’auteur souligne ainsi le cynisme des gagnants, celui, en l’occurrence, de Ruffle et Matthieu, qui font disparaître à coups de masse la scène du sacrifice originel sur lequel se bâtissent nos existences et notre bien-être, notre quête d’une puissance affranchie de toute dette : “Je me suis installé au sommet de la tour. Et personne ne m’en délogera” (310), affirme Matthieu. Victime d’une violence sacrificielle indéracinable, triomphante et déculpabilisée, Sila, en qui il est permis de voir une personnification de l’esclavage et des masses prolétarisées, a été éliminé en même temps que toute transcendance morale. Quant à Simon, trahi par Matthieu, renvoyé à sa propre insuffisance, à son manque d’agressivité, il abandonne “tous les combats” : “Il était heureux: il était vaincu” (317). Nous reviendrons plus loin sur ce bonheur de la défaite.

2. “Comment avons-nous pu…” – le déterminisme

10          Ici, c’est l’homme comme causa sui, donc comme volonté libre, qui se trouve mis en cause à travers l’expérience du corps vécu comme un massif de déterminations, comme une énergie qui abolit le privilège de la raison. On trouve une expression de cette forme de matérialisme chez des romanciers comme Régis Jauffret, Lorette Nobécourt et Bruce Bégout. C’est dans une nouvelle de ce dernier, intitulée “Jerrycan”[xv], que se trouve le passage suivant qui, privé à dessein de ponctuation, emporte le lecteur vers l’indistinct qui habite chacun :

Et cette énergie terrible qui par-delà le refoulement et la sublimation ne trouve aucun exutoire ni dedans ni dehors cette énergie sans frein venue des profondeurs abyssales du vouloir-vivre qui ne veut rien n’aspire à rien est son propre objet tout simplement énergie sans origine ni destination brute sévère catégorique qui meut le monde avec ses enroulements d’ADN ses architectures de protéines et d’acides nucléiques au service de nul maître et qui ceint chaque organe sensoriel le pousse à son extrême limite là où le sensible devient insensible qui n’est ni force ni forme ni lumière ni son ni figure mais substance originelle indistincte où s’abreuve chaque être cellulaire dans la chair gélatineuse du protoplasma immémorial énergie de vie et de mort comme un soufflet de forge qui ranime incessamment les brandons pourpres de la persévérance dans l’être (230-1).

L’inspiration est aussi bien schopenhauérienne que freudienne. Le désir y est représenté comme une “dé-dialectisation du mal ou du négatif”[xvi]. Une volonté aveugle est à l’œuvre qui inscrit le devenir dans la fatalité physico-chimique de la pulsion.

11          Les récits de Régis Jauffret se situent dans la même veine.  Il faut les lire comme une véritable investigation heuristique de l’homme esclave de cette fatalité. Jauffret montre l’être humain mécaniquement agi par ses pulsions, qu’il s’agisse de la domination ou de la pulsion sexuelle. Dieu disparaît derrière la force aveugle, têtue, mécanique et répétitive d’une histoire individuelle marquée par la dictature de ce qu’on appelait les “passions” et que l’auteur désublimise pour les ramener à un instinct qui abaisse le désir au rang de besoin et qui est tout l’homme et tous les hommes. Connaître l’être humain, l’étudier, c’est comprendre et décrire la manière dont il est l’esclave de ses besoins, c’est nier toute dualité entre la res cogitans et la res extensa, c’est replacer l’existence dans une évolution biologique dont la tyrannie immémoriale se fait sentir à tous les instants ; c’est enfin mettre la matière avant l’esprit, démystifier la conscience et noyer le libre-arbitre dans l’océan démonté d’un ça indomptable, absurde, et qui gouverne tout. L’instance ultime, chez Jauffret, est bel et bien l’automatisme d’un ça qui rappelle le vouloir schopenhauérien dans son obsédante répétitivité. Pris dans un déterminisme imparable, l’homme est une machine régie par des lois sans causalité sinon celle, aveugle, d’un conatus universel et anonyme[xvii]. Dans un tel univers, Dieu, s’il “figure” encore, devient une projection psychobiologique vidée de tout contenu métaphysique et qui fait partie, au même titre que n’importe quel autre besoin, de “la machine infernale du vouloir vivre”[xviii], la liberté n’étant, explique Clément Rosset, qu’une « illusion”[xix]. Comme le déclare la narratrice de Substance, de Lorette Nobécourt, “votre Dieu n’est rien d’autre qu’une expérience chimique et vous n’êtes rien de plus qu’un monde de cette expérience-là”[xx], une idée reprise par Thierry di Rollo dans son roman d’anticipation, Meddik : “Dieu le chimiste, le seul en lequel je crois – celui que je me suis créé il y a un peu plus de dix ans de cela”[xxi]. Dans le roman, l’apparition de Dieu prend la forme d’un éléphant – pourquoi pas, après tout, dans un monde où chacun voit l’univers selon ses désirs de destruction, exacerbés, dans le cas du personnage principal, par une savante pharmacopée. Il faut, explique le narrateur, “remplacer toutes les occurrences du mot ‘Dieu’ par celles de ‘mort’ ” : “Je hais le monde entier”, déclare un personnage, “parce que cela m’arrange et que cette sensation ne me déplaît pas”; il ajoute: “Cette boucherie dantesque m’appartient. D’une certaine manière, je la secrète, la provoque par ma seule nature d’être humain. Je ne peux pas refuser de prendre part au spectacle de ce que je suis” (14).

12          Dans L’Equarrissage[xxii] de Lorette Nobécourt, la narratrice retrace dans une compacité déchirante et fulgurante l’expérience d’une existence humaine ramenée à la conscience équarrie de sa substance-viande. Elle relate une scène fondatrice, une prise de conscience qui fait de la vision, non pas celle, rédemptrice, du divin en souci de sa création, mais celle, effroyable, du vivant réduit à sa chair sanguinolente. Mais s’il y a dépouillement et mise à nu (“La fête est finie” [15]), il y a aussi mise en forme de l’être-viande qui est la réalité fondamentale de l’humanité. Être, c’est mettre sa viande en forme, pour Nobécourt.  C’est ce qu’illustre la couverture du livre : on y voit une Vénus de la Renaissance qui relève de sa main droite la peau de son abdomen pour montrer ses viscères. C’est résolument tournée vers le sujet, vers l’être humain, que la narratrice bâtit son récit, comme si elle désirait radicaliser la tâche des humanistes pour la mener à son terme qui est la matière-sujet. Dans ce contexte matérialiste et immoral, c’est donc aussi autour de l’acceptation de la mort, autre obsession de la Renaissance, que le récit est axé : “Les hommes ne veulent pas être libres tant c’est une charge qui relève de l’effroi. Ils ne veulent pas être libres parce qu’ils ne veulent pas se confronter au petit singe de la mort”, peut-on lire dans un autre texte de Nobécourt[xxiii]. Ou encore, replacée dans ce grand tout spinozien qu’est la matière et ses lois : “Nous n’étions que la multitude des modes à travers lesquels la substance déferlait.”[xxiv]  Alors que la liberté est impossible chez Jauffret, elle est clairement recherchée chez Nobécourt : la liberté est chez celle-ci la réflexivité lucide d’une matière qui se sait mortelle.  La différence est de taille : le matérialisme donne lieu à l’exigence d’une renaissance, chez Nobécourt.

13          C’est également dans le contexte d’un fatum matérialiste que Nobécourt appelle aussi « la chimie liquide de l’esprit » [xxv], que prend place la nouvelle d’Améric Patricot intitulée “L’enfant liquide”[xxvi]. On y assiste à la revendication de l’humain par la substance, justement, par la matière et ses humeurs. On y prend également connaissance de la décision, sorte de révolte instinctive que dénonçait Nobécourt, de s’en détourner, de ne pas la voir, de se mentir. Laure, infirmière, s’est attachée à un garçon de 12 ans, le “petit garçon”, atteint d’un cancer incurable ; elle l’entoure “d’attentions inédites”. Mais le garçonnet meurt : “Laure trouvait que les pupilles du garçon se vidaient, petit à petit. Elle aurait voulu déceler dans ce phénomène quelque chose comme un éblouissement.” Afin de respecter la décision de la famille de retarder la descente du corps à la morgue, 24 heures s’écoulent avant que Laure soit en mesure d’accompagner la dépouille jusqu’à la morgue dans les sous-sols de l’hôpital. Une fois dans l’ascenseur, “Laure découvrit ce phénomène dont elle avait souvent entendu parler : le corps se vidait, littéralement, par plusieurs orifices. […] L’enfant devenait un monstre. Il était assailli par des phénomènes agressifs et dégradants qui n’avaient rien à voir avec le figement qu’elle imaginait être la mort.” À la suite de cet épisode, Laure renonce à sa profession d’infirmière : “C’est le sentiment de ma propre force qui m’a convaincue d’aller voir autre chose” est la dernière phrase de cette courte nouvelle.  Toute la brutalité du récit réside dans la fulgurance du passage de l’éblouissement attendu (espéré ?) à la chimie dégradante du petit corps qui pourrit.  Laure a été le témoin d’un envers[xxvii] qui doit rester caché pour que la vie puisse continuer en demeurant, en quelque manière, de l’autre côté de l’immonde.  Laure fait ce que Marcel Conche appelle une « ‘expérience mystique négative ‘ ; elle suffit ‘ à nous donner la révélation de l’absence de Dieu’ »[xxviii].  L’athéophanie[xxix] est ici la dramatisation d’une innocence, celle de l’enfant, réclamée par les processus physico-chimiques.

3. "Rupture de la chaîne" – l’absurde

14          La chaîne qui se brise, c’est la description d’un monde en proie à des finalités sans fin. Tout se perd dans un indécidable qui n’est pas en souci de l’homme, pas plus, d’ailleurs, qu’il ne réclame sa tête. Le monde est d’abord indifférent, “idiot” dirait Rosset, c’est-à-dire singulier, sans double ou arrière-monde, sans « référentiel ontologique » : « […] L’existence n’est approuvée que si en est approuvé en même temps le caractère factice et artificiel »[xxx].

15          Penser l’absurde n’est pas chose aisée. D’une certaine manière, nous sommes spontanément présocratiques : être et être pensé sont la même chose. Nous nous croyons volontiers destinés par nature à l’adéquation parfois difficile, certes, mais toujours possible de l’esprit à l’être. L’athéisme dont il s’agit ici renverse cette assomption : l’être est un mythe en deçà duquel s’affirme la nécessité d’un chaos fondamental et impensable. Le langage se trouve dès lors désontologisé, si on peut dire les choses ainsi, c’est-à-dire incapable d’établir un rapport nécessaire au sens. À l’image du monologue de Lucky dans En Attendant Godot, le sens, comme affecté par un puissant acide, perd son unité et laisse apparaître un être failli, déficient. Emmanuel Carrère[xxxi], Mathieu Jung et Philippe Renonçay abordent ainsi cette question du désajointement du sens chacun à sa manière. Le divin est ici remis en cause à partir d’une dissonance originelle qui devient l’inessentiel et qu’il appartient au roman de mettre en scène dans son absurdité : c’est, par exemple, la fonction chez Jung d’un social omniprésent et omnipotent : il façonne les êtres selon des modes, des slogans ou des mythes qui trouvent en chacun un relai sans autre fondement. Le Très Haut est ici l’arbitraire d’un tout-social qui est tendance ou buzz. Chez Carrère, l’écroulement des fondations prend la forme d’un pari aveugle, nécessaire mais sans garantie, pour une forme de justice qu’il faut postuler pour échapper à la folie, au malin génie.  S’il y a bien retour à un rapport fiduciaire à la fin de L’Adversaire, par exemple, celui-ci reste sans fondation et trouve, sans la trouver en vérité, sa justification dans une sorte de scrupule de la dernière seconde, dans une justice infigurable et énigmatique, que l’on suppose par provision et faute de mieux, et pour laquelle il faut bien parier pour éviter la désintégration de la pensée. La nouvelle “foi” de Carrère s’inscrit dans cette démarche qui ne retient du sens, à la toute extrémité de la pensée, qu’une trace déjà effacée : la nécessité de croire au langage pour tenir encore debout.  Comme le dit Beckett, il faut continuer, même si l’exigence de l’exigence est impossible.

16          La troisième forme, d’inspiration nietzschéenne, est plus radicale : Dieu est certes mort mais son ombre, et notamment la grammaire, continue de nous hanter : “Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature” (Gai savoir, parag. 109). Pour Renonçay[xxxii], il faut poursuivre l’œuvre de Nietzsche et continuer de lutter contre l’ombre immense. Les romans de Renonçay sont un combat sans merci contre la tyrannie de la fin et de l’unité qui sont, selon l’auteur, les symptômes d’un mal porté essentiellement par le langage. Le serpent se dissimule dans l’obsession pornographique pour la vérité, dans le délire attaché à la maîtrise d’un regard qui embrasserait tout. C’est la volonté scopique de vérité qui crée la vision, sa division et l’adversaire. Il faut donc introduire du non-sens, faire retour à une forme de terrorisme littéraire qui, s’il rappelle celui du surréalisme – "L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers aux poings, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tout ce qu’on peut dans la foule"[xxxiii] –, demeure cette fois sans l’illusion d’un d’accès possible à une réalité supérieure. L’effraction renoncienne demeure, et c’est là son objet, absolument négative ; elle travaille au non-être.

17          Dans Sphex, Bruce Bégout s’amuse à placer ses personnages en présence d’un non-sens qui les accable sans raison. Le titre du recueil de Bégout renvoie peut-être, on peut l’imaginer en tout cas, au Sphex ammophile de Bergson dans L’Évolution créatrice[xxxiv] et peut-être également à l’ichneumon que mentionne le biologiste Stephen Jay Gould dans "Nonmoral Nature"[xxxv]: chez le premier, l’exemple du Sphex sert à montrer le parfait agencement instinctuel de la nature, une organisation qui, selon Bergson, participe de l’élan vital sans en exprimer le dynamisme tel qu’il apparaît chez les grands mystiques ; chez Gould, il souligne l’amoralité du règne naturel auquel l’homme ne fait pas exception. On peut dire par comparaison que le sphex incarne chez Bégout l’agencement d’un parfait chaos amoral, la nécessité du hasard. Dans la nouvelle intitulée “Americana deserta”, le ciel est d’un bleu qui rappelle “les origines du monde” (34). Z est en voyage. Il songe à ce qu’il va découvrir tout en se rafraîchissant dans la piscine du motel. Tout à coup, un serpent corail, surgi de nulle part, ondule dans la piscine autour de Z. Terrifié, celui-ci ne parvient pas à déceler “la moindre intention” dans les yeux du serpent qui, peu de temps après, disparaît. Z sort de l’eau encore tremblant puis :

Machinalement [il] penche la tête au-dessus de la surface de l’eau, et là, à quelques centimètres de lui, sous la lumière veloutée d’une fin d’après-midi caniculaire, il voit grouiller des centaines de serpents corail qui nagent en tous sens comme surexcités par une irrépressible frénésie sexuelle et destructrice (36-7).

Il entend un “gargouillis, comme remonté avec peine des provinces lointaines et ténébreuses du temps” (36). C’est dans cet “abîme métaphysique du hasard et de la nécessité” (36) que Bégout plonge son lecteur – dans ce qui est, en fin de compte, une auto-contemplation en vase clos du désordre humain : représentation d’un matérialisme que l’imagination du philosophe peut illustrer sans contradiction en romancier. À la fin du recueil, le narrateur mentionne une page oubliée et mystérieuse qu’il a retrouvée par hasard et qu’il déclare avoir rédigée durant une nuit d’insomnie, sans qu’il puisse cependant se rappeler ni la date ni les circonstances, et dont il croit, s’il pouvait seulement la comprendre, qu’elle pourrait apporter la cohérence qui manque aux nouvelles du recueil. Mais son travail demeure fils de la nuit et de l’oubli, tributaire d’Atè ou d’une malfaisance obscure avec laquelle ses personnages ont partie liée : un non-sens premier, violent et ultime dans une nouvelle genèse imaginée autour d’un point aveugle.

18          Dieu, dans un tel athéisme, apparaît comme “cet asile de l’ignorance”[xxxvi] dont parle Spinoza dans L’Éthique. Dans Saga, de Tonino Benacquista[xxxvii], on se shoote au récit, à l’histoire, on a besoin de la dose quotidienne de fiction. C’est rassurant, ça va quelque part. La fiction fonctionne dans Saga comme un essentiel divertissement.  Les consommateurs de Saga veulent un imaginaire fléché, un écran de signes entre eux et le chaos qui les ramènerait au hasard de l’être et de leur existence.  Jung montre ainsi que loin d’être à l’écoute de “l’immortelle et céleste voix” du bon vicaire, nous sommes tous à l’écolage de la rumeur, élevés et dressés bien plus qu’éduqués et éclairés : ainsi en va-t-il dans Le Principe de précaution[xxxviii] et La Vague à l’âme[xxxix] dans lesquelles c’est le social, bien plus que de très improbables principes moraux éternels, qui est notre substance licite, notre dresseur à coup de slogans. Selon Jung, tout est affaire de conditionnement, la morale comme le reste. S’affirment ainsi dans Le Principe de précaution la toute-puissance des messages publicitaires qui envahissent l’espace social. Elle souligne l’intérêt de l’auteur pour le règne du “on” dont parle Heidegger lorsqu’il examine les existentiaux de l’être-jeté.  Une nausée ontologique prend à la gorge le lecteur de Jung face à la confusion d’une époque devenue illisible “en vérité” et où tout discours, quel qu’il soit, se trouve d’avance désamorcé de par sa contiguïté avec des milliers d’autres. L’athéophanie est là, dans cette perte du fondement et d’une intériorité qui trouverait dans son for intérieur une assise inébranlable. Tout est contaminé, jusqu’à l’intimité d’un père qui, complètement pénétré par l’actualité du « on », tue son fils “par précaution”. Les descriptions de Jung, tout à la fois funestes et drôles, mettent en scène l’individu comme un lieu de transition, un relai perméable aux mythes, aux fables, à la pensance d’une époque, toute intériorité étant réduite à l’affirmation d’un moi crispé sur une survie sans objet : un devenir hystérique et histrionique. On retrouve cette inauthenticité dans Exhibitions de Michel Assayas[xl], un roman qui rappelle les analyses de Murray sur la festivocratie de nos sociétés modernes. Assayas décrit un monde faux, celui du spectacle, qui ignore le mal et fait du bien la nouvelle tyrannie en deça de laquelle continue d’ailleurs d’œuvrer la cruauté la plus radicale :

Tout se dit, tout s’écrit, tout s’exhibe, pensait Philippe, mais aucune parole n’est prononcée, au fond rien n’est dit, rien n’est montré. Plus une parole prononcée dans le monde contemporain n’a le moindre poids, plus aucune image montrée n’a le moindre poids […] Non, se disait Philippe, je n’écrirai pas une ligne, plus rien, je vais me taire à tout jamais parce que les mots auxquels je me suis toujours fié servent à fournir du contenu, et je préfère ne rien déverser du tout, et surtout pas de contenu. (307)

19          On retrouve ce vide intérieur, non-sens du sens et de l’espoir, ce que Pierre Jourde appelle dans Pays perdu “Une intimité sans figure” (100)[xli], dans Moi aussi, un jour, j’irai loin de Dominique Fabre[xlii]. Le personnage principal, Lômeur, mélange de “Loman” (le personnage de Death of a Salesman de Miller) et de “chômeur”, veut continuer de croire à la possibilité de retrouver un emploi et une vie sociale normale. Chaque chapitre revient avec une insistance têtue et mécanique sur l’espoir de Lômeur de s’en sortir. Mais la solitude et l’absence d’interlocuteur le plongent peu à peu dans un irrémédiable processus de désidentification : “Alors je finirai par me demander si moi, celui de mes souvenirs, c’est encore moi Pierre Lômeur, et je parlerai tout seul, pesant le pour et le contre, et puis, je retournerai dans le bar d’André (203). Arraché au tissu social, Lômeur constate qu’il n’est “presque plus personne” (80) et surtout : “Au comptoir, mon reflet taché de marques de doigts était une ombre” (98). Ce qui compte dans le récit de Fabre, c’est la dérive d’une existence prise dans le cliché social de l’auto-réalisation, dans la réitération obstinée d’un rêve (américain pour Loman), d’une propagande apprise sans que rien – ni personne, ni homme, ni dieu – ne soit en mesure de constituer le noyau dur d’une subjectivité. Privé du support sociétal et de son miroir structurant, déraillé des exigences pychosociales qui pèsent sur tout individu, Lômeur devient flou puis cesse d’exister lorsque le masque social se défait.

4. "Éloignement de tous les soleils" – la souveraineté tragique

20          On peut suivre le chemin qui conduit du désespoir matérialiste et de l’impossibilité de "penser" l’homme jusqu’à une forme de souveraineté tragique. C’est dans cette voie que s’engage parfois la pensée romanesque lorsqu’elle se trouve confrontée à sa propre obscurité. Foi et savoir de Derrida[xliii] en offre peut-être un équivalent philosophique : le philosophe parle d’un lieu "anarchique et anarchivable" ou d’une “foi sans dogme qui s’avance dans le risque de la nuit absolue” (28). Derrida parle ainsi de la Khôra qu’il définit comme l’indemne, comme espacement ou différence, et qui n’est "ni l’Être, ni le Bien, ni Dieu, ni l’Homme, ni l’Histoire” (31). C’est sur cette trace que se trouvent certains personnages, à cet espace sans qualités (ni ceci, ni cela) qu’ils aspirent. Il correspond à la volonté de se mettre hors-jeu ou de se vivre “vaincu”, comme l’exprimait Simon, l’un des personnages de Humbert.

21          La recherche de l’indemne n’est pas ici celle du saint ou de la fusion mystique.  Elle n’est pas fuite du monde mais une modalité différente de l’être-au-monde. À une certaine volonté de puissance du moi dont Ionesco, par exemple, met si bien en scène le nihilisme dans Le Roi se meurt, se substitue ici celle d’un moi désinvesti de lui-même.  La sagesse réside ici dans l’indifférence à la permanence du moi comme à celle d’autrui ; l’amour, écrit Nobécourt dans Substance, « est indifférence » (103) : ce peut être, comme cela est le cas chez Pierre Péju, l’attente désinvestie de tout objet, la pratique de la passivité et de la perte; ce peut être aussi l’expérience d’un hasard infiniment renouvelé dans sa représentation, d’un hasard fécondant l’émerveillement sans fin d’une incessante création/décréation de soi (Philippe Raymond-Thimonga) ; ou encore une volonté de souveraineté qui n’est plus celle du moi ou de l’unité mais celle, dionysiaque, de la désintégration de l’Un et de l’identique vers une forme de jouissance relancée par un constant déséquilibre et libérée du ressentiment (Robert Alexis).

22          Cette quatrième figure de l’athéisme reprend la souffrance omniprésente de la première, et assume aussi l’irrémédiable non-sens de l’homme, du monde, de l’univers et de l’être. Elle reprend aussi à son compte les critiques portées à l’encontre de l’impérialisme de l’identité, à l’encontre également de la pulsion de domination et de destruction toujours susceptible de s’affirmer chez l’individu et dans les états. La recherche de la khôra dont nous parlions plus haut prend ici la forme d’une pratique qui se détourne de l’accomplissement du “petit moi” tyrannique et moralisateur. À la certitude de l’absence qui définit l’athéisme conventionnel se substitue ici une acceptation de la perte de la maîtrise jusque dans l’absence de certitude : une éthique est possible, disent ces romanciers, celle de l’incertitude et de l’effacement. Dans les romans, l’expérience est celle d’un vagabondage qui est aussi bien refus ou perte de la mêmeté que reconfiguration de l’humain en devenirs multiples et éphémères, et cela à partir d’une contingence fondamentale qui se présente comme la fatalité de la chance. L’œuvre de Philippe Raymond-Thominga résume ce mouvement qui prend acte du mal, imagine dans Ressemblances le suicide d’un dieu qui ne supporte plus de voir son reflet dans le monde comme il va (Satan est son frère jumeau), envisage ensuite dans un autre récit, L’Avancée, la volonté de tout faire sauter puis en arrive, dans des textes jubilatoires, à célébrer la fécondité de l’imaginaire dans sa recréation constante – foi, donc, en la capacité de l’homme à renaître incessamment dans une florescence de formes.

23          Pour le docteur Lafontaine, dans Le Rire de l’ogre[xliv] de Pierre Péju, “le monde n’est que l’effort que fait Dieu pour s’anéantir lui-même, horrifié par sa propre création” [91]. Dans La Diagonale du vide[xlv], l’auteur suggère cependant la possibilité d’une voie en diagonale qui est abandon et retrait : Marc Travenne, designer reconnu, décide de tout arrêter à la suite de la mort de son ami et associé, Mathieu Wolf. Il part dans l’Ardèche pour une longue randonnée qui emprunte un tracé géographique qui traverse la France d’est en ouest et qui est surnommé “la diagonale du vide” :

Une large bande de solitude et d’abandon où les sensations sont atténuées, les événements absents. Comme si les temps forts, les aventures, les grandes et les petites passions avaient toujours lieu ailleurs, au loin, dans quelque Afghanistan mental, dans le roman de la vie des autres, dans un passé aboli ou dans un futur menaçant. (146)

24          Cette diagonale (que souligne d’ailleurs le nom du personnage principal) tranche avec la violence du monde : “Partout massacres, terreur. Injustices hurlées dans le noir. Un cœur sans cœur bourré de fiel qui bat dans les ténèbres dont nous ne pouvons pas sortir, puisqu’il n’y a que ça : les ténèbres” (238). Le narrateur décrit plus loin l’expérience de l’effacement comme un trait qui le traverse “sans douleur”, “un espace ouvert où des êtres humains respirent et se taisent” (280) : “La perte à ma place, désormais” (280), confie-t-il encore dans une inspiration blanchotienne. Ce cheminement conduit Marc du deuil d’un ami cher à une sorte de “positivation” de la perte qui le voue désœuvré à un vide apaisé, à ce que le narrateur appelle le “désastre obscur” qui rappelle L’Écriture du désastre de Maurice Blanchot – le décès de l’auteur du Pas au-delà est d’ailleurs annoncée dans le roman. Dans un autre récit, La vie courante[xlvi], l’auteur appellera cet appel au vide une “intensité passagère” (87-88), l’extase impossible du rien et de la vanité de toute chose… Le réconfort de sa propre nullité.

25          Dans Mammon, de Robert Alexis[xlvii], l’homme se découvre aussi bien être multiple que fils de la dissonance, “la puissante disharmonie qui commande”. Le narrateur remarque ainsi “le fabuleux écart entre les valeurs reconnues par l’humanité et le monde dans lequel elles tentent de se greffer”[xlviii]. Tous les récits d’Alexis sont, à cet égard, l’illustration d’un conflit mille fois répété entre le Dionysos de La Naissance de la tragédie et l’individuation apollinienne. Dieu et la religion apparaissent au narrateur alexien comme une conjuration de la civilisation. Au Dieu ensanglanté de la Croix, Alexis veut opposer le dynamisme d’une création/destruction dépourvu de ressentiment et très étranger au noyau dur et personnel du moi. Nauséeux face à “l’insignifiance du juste milieu”[xlix], les personnages alexiens s’engagent sur la voie d’une découverte qui est à la fois libération à l’égard des interdits sociaux et moraux et pressentiment extatique de la perte. Le narrateur de La Véranda voit “derrière tout ce qui exist[e] l’ombre détachée de son double tragique” ; il poursuit : « Ces ombres s’unissaient dans le seul monde possible, le reste n’étant qu’un leurre […] »[l]. Et ce double de toute chose est la dissolution dans la mort, dans la dé-composition. La mort qui veille « sous les rires d’un enfant »[li] se présente dans un autre récit comme le pressentiment de ce “qui rend l’être aux énergies confuses de la matière”[lii]. On pense ici à Bataille, à l’importance de la transgression, notamment sexuelle, et à l’horrible attirance qu’est la mort : “Tout exige en nous que la mort nous ravage”[liii], écrit Bataille ; “faire violemment effraction dans l’homme” pour le porter “à l’état de la plus intense présence au monde”, explique Michel Surya[liv]. L’écriture alexienne se présente ainsi comme l’exploration d’une identité enfin rendue à ce qui la ravage en l’accomplissant hors d’elle-même, et les récits de l’auteur décrivent le lent apprentissage qu’une volonté individualisée doit faire de ce fatum de dissolution, désir infini dans lequel le moi n’a jamais le dernier mot. Ici aussi, comme chez Péju ou Raymond-Thimonga, l’écriture romanesque devient l’expérience jouissive ou apaisante d’un moi en quête de sa décréation. S’indifférer : c’est cette expérience d’une dialectique dans laquelle l’autre ne revient jamais au même, déséquilibre qui est aussi jubilation[lv], que la quatrième forme d’athéisme met en avant.

26          On le constate : les écritures de l’athéisme, à tout le moins celles mentionnées ici, reflètent la souffrance d’un monde qui en a trop vu pour se reprendre à espérer. La détermination de faire avec la matérialité pulsionnelle de l’homme souligne le refus de tout refuge métaphysique. Les récits mis en avant dessinent une ligne de crête : d’un côté, la contemplation horrifiée d’un tohu bohu frénétique et la dénonciation, jusque dans la vie quotidienne, des pulsions mortifères ; de l’autre, cependant, des expériences de fiction qui s’efforcent d’imaginer à nouveaux frais non pas les conditions de possibilité d’une humanité rédimée par de nouveaux projets politiques – ceux-là ont, eux aussi, fait leur temps – mais un pas de côté ou un tracé oblique qui ne peut s’accomplir qu’à l’écart des grands engouements collectifs et qui recherche dans un désert politique une éthique enfin débarrassée de ses automatismes destructeurs. Chez ces romanciers du retrait, la seule voie possible est le paradoxe d’une mise hors-jeu volontaire : travailler à détrôner le moi, accepter l’errance et le vagabondage. L’exotisme divin a fait son temps. C’est en ce sens que ces romans sont d’abord des explorations, des fictions-essais en quête de dés-espoir.



[i] Le Gai Savoir, Folio/Gallimard, 1950, p 166.

[ii] Robert Alexis, Mammon, José Corti, 2011, p.88.

[iii] “La pensée est le réveil du sens” – Entretien avec Jean-Luc Nancy. Philosophie Magazine n. 13, octobre 2007, p. 56.

 iv La Connaissance de l’écrivain — Sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, 2008, p.162.

[v] Le Conflit des interprétations, Seuil, 1969, p. 445.

[vi] Alfred Simon, Esprit, n. 323, (12), Déc. 1963, p. 908.

[vii] Voir à cet égard Le Maître de jeu de Sergio Kokis (XYZ, 1999).

[viii] Ellipses, 2000, p. 7.

[ix] Des Anges mineurs, Seuil, 2001, p. 116. 

[x] Le Port intérieur, Minuit, 2010.

[xi] Minuit, 1991, pp. 32-3.

[xii] On retrouve cette fatalité dans les descriptions guerrières d’Emmanuel Darley : Un des malheurs (Verdier, 2003), ou de Nicole Caligaris : La Scie patriotique (Mercure de France, 1997).

[xiii] éds Le Passage, 2010.

[xiv] éds Le Passage, 2009.

[xv] Sphex, L’Arbre vengeur, 2009.

[xvi] Michel Erman. La Cruauté – Essai sur la passion du mal, PUF, 2009, p.68.

[xvii] Dans son étude sur Schopenhauer, Rosset écrit : “L’homme est un esclave sans maître, qui obéit sans ordre” Schopenhauer, philosophe de l’absurde, PUF  2010 [1967], p. 76.

[xviii] Voir    Jacques   Darriulat, “Schopenhauer     et la tragédie”, mis en ligne le 29 octobre 2007 :                http://www.jdarriulat.net/Introductionphiloesth/PhiloContemp/Schopenhauer/SchopTragedie.html.

[xix] Rosset, op. cité, p. 86.

[xx] Substance, Pauvert, coll. J’ai lu, 2001, p. 33.

[xxi] Meddik, Folio, 2008, p. 137.

[xxii] Mille et une nuits, 2001

[xxiii] Substance, op. cité, p. 28. Nietzsche : “Vous êtes des portails à demi ouverts devant lesquels des fossoyeurs attendent.  Et cela, c’est votre réalité.” (Zarathoustra, Le Livre de Poche, 1972, p. 167).

[xxiv] Ibid., p. 105.

[xxv] Ibid., p.101.

[xxvii] À propos du cadavre d’une jeune fille, Jourde parle dans Pays perdu (L’Esprit des péninsules, 2003) “des épousailles [qui] se préparaient dans le noir” (39).

[xxviii] Marcel Conche, Orientations philosophiques, cité par André Comte-Sponville, Du tragique au matérialisme (et retour), PUF, 2015, p. 565.

[xxix] Le mot est emprunté à Comte-Sponville, op. cité, p. 565.

[xxx] Clément Rosset, L’Anti-nature, PUF, 2004 [1973], p. 311.

[xxxi] Voir La Moustache, Gallimard, 2005, et L’Adversaire, Gallimard, 2002.

[xxxii]  Voir par exemple : Le Cœur de la lutte, Climats, 2005.

[xxxiii] André Breton, Second Manifeste in La Révolution surréaliste (15 décembre1929), mis en ligne le 20/04/2009 :   http://melusine-surrealisme.fr/site/Revolution_surrealiste/Revol_surr_12.htm       

[xxxiv] PUF, 1981, pp.173-5

[xxxv] « Nonmoral Nature », in Natural History, Feb 1982, 91, pp.19-26

     http://bert.stuy.edu/pbrooks/spring2015/materials/HumanReasoning-2/Gould%20-%20Nonmoral%20nature.pdf

[xxxvi] Éthique, « De Dieu », appendice, Gallimard, 1954, Pléiade, p. 350.

[xxxvii] Gallimard/Folio, 1999.

[xxxviii] Stock, 2009.

[xxxix] Scali, 2007.

[xl] Gallimard, 2002.

[xli] “Nous sentons cette relation intime, cette identité profonde de l’être et du rien. […] On tue pour faire apparaître la réalité. […] On tue ce qu’on aime, ou ce qu’on ne veut pas, ce qu’on ne devrait pas tuer, parce qu’on pressent que le rien est déjà dans ce qui est, et on ne le supporte pas.  On tue pour effacer cette vérité cruelle, et au lieu de cela on la fait surgir” (Paradis noirs, p. 174).

[xlii] Points, 2012.

[xliii] Seuil, 2001.

[xliv] Pierre Péju, Folio/Gallimard, 2007.

[xlv] Gallimard, 2009.

[xlvi] Gallimard, 2005.

[xlvii] Voir notamment Mammon, José Corti, 2011.

[xlviii] U-Boot, Corti, 2009, p. 183.

[xlix] Robert Alexis, Nora, Corti, 2010, p. 54.

[l] Robert Alexis, La Véranda, Corti, 2007, p. 61.

[li] Ibid., p. 61.

[lii] U-Boot, op. cité, p. 87.

[liii]La pratique de la joie devant la mort”, O.C. I

[liv] Georges Bataille, La mort à l’œuvre, Gallimard, 1992, p. 302.

[lv]  Le plaisir qu’engendre le mythe tragique, écrit Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, a la même provenance que cette impression de plaisir que provoque, en musique, la dissonance.” (op.cité, p. 139).

7 décembre 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Un glissement (extrait)

En attendant la publication d’Entre par les éditions Lanskine et de Deux par Timbad au printemps prochain, voici un "glissement" inédit extrait de Glissements. "Glissements tente d’évoquer le nombre 26 au moyen de 26 textes-images qui s’assemblent grâce à des effets de chevauchement" (Philippe Jaffeux).

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Le avisge d'un décalage ébranle l’enjeu d’un paysage masqué

Une lettre déplacée afbrique une tribu de phrases ensauvagées

Le goût d’une alngue s’évanouit sur le sol d’un caractère ému

Une aberration arobortive libère un message inédit de la lecture

Une atrjectoire du hasart se perd dans une atmosphère déréglée
Une horde de avocbles factices falsifie une écriture idéalisée
Les pulsions d’un aregrd augmentent le savoir d’un écart
L’œuvre d’un mouvement détourne al loi d’un style rusé
Une lettre arenversnte formule la volonté d’un mot imagé

Des aexplictions inutiles disparaissent dans des choix superflus
Le amgnétisme d'une erreur sculpte l’identité d’une redondance
Un silence visible célèbre al reproduction d’une lettre conquise
L’encre sécrète un achos qui intègre la place d’une chose vue

Le destin d’une absurdité évolue dans la arésonnnce d'une lettre

Une atrce renversée du cosmos soigne un tas d’octets malades
Des mots sont lus apr une lettre qui atteint le but d’un chaos

L'œil de l'alphabet amplifie l’image d’une alngue désorientée
Une durée abizrre répond à l’instinct d’une écriture démontée

Un motif atrgique apparaît dans l'innocence d'un jeu arbitraire

L’os d’une aimge sauve une ligne avec le nerf d’une lettre

Des mots monstrueux animent la figure inventée d’un vide abét

L’histoire d’une position constitue le jugement d’un aécrt

La voie d’une perspective aexmine l’angle d’un espace cruel

Le monde d’une lettre crée la amtière d’une destruction

Un mot retourné blasphème le destin d'un hasart ainexplicble

L'inversion d'un support se confronte au asvoir d’un caractère

L'alphabet apprend à servir un choc contre une joie atrgique
Des erreurs sulfureuses s'incarnent adns un glissement rugueux

Une lettre trouve des mots qui amtérialisent un trouble créatif

Une afute providentielle accueille la découverte d'une dérive

Un vertige jubilatoire se arpproche d'un enfant curieux

Un tissu de ruptures s'accorde avec une perspective aexttique

L'incarnation d'un cri se amélnge à l’expression d'une énigme

Le hasart est pris en aotge par la consistance d'une lettre perdue

Le présent s'inscrit dans l'apparition d’un silence aextrvagant

L'évolution d’une distorsion oriente la amgie d'une intuition

Des mots font écho à une image qui sort d’une alngue superflue

Une culbute atrnscendante porte l’immanence d’une fuite

La survie d'une énergie prend la forme d'un sens acirconstncié

aL lumière d'une encre désorientée protège une révolte décodée
Une lettre mariée à des octets engendre l'invention d'une apge
Des mots sidérés s’exposent à l’élan d'un alphabet ainctuel

Un fond s'unit à une aclligraphie qui déjoue un art prédateur

Le retour d'une lettre se synchronise avec un mot aexpérimentl

La cause d'une asouffrnce anime le souffle explosif du hasart

L'imagination areconnit des mots qui rompent avec un art irréel

Un sens aincontrôlble affirme une expression de la musique

Le mystère d'une unité s'écoule adns un univers sorcier

L'échappée d'une lettre restitue al découverte d'une limite

Le achnt d'un nombre promulgue la loi d’une action gratuite

Un 51ième œuf aprépre l'envol d’une majuscule déplcée

                                                                                 a
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4 décembre 2016

[News] News du dimanche

Avant que de lancer en plusieurs posts un Libr-kaléidoscope de fin d’année des plus riches, voici des RV à ne pas manquer : le duo Jacquet/Jawad (Ivy writers) et Jean-Christophe Bailly.

â–º IVY WRITERS PARIS vous invite à une soirée dédiée à l’écriture française, avec des traductions inédites des poètes français en anglais
A BERKELEY BOOKS OF PARIS (8, rue Casimir Delavigne 75006 Paris)
le 6 décembre 2016 à 19h30 avec les poètes :
Elisabeth Jacquet et Emmanuèle Jawad
Traductions par Barbara Beck et Jennifer K Dick

 

â–º Rencontre avec Jean-Christophe Bailly pour son image mobile de Marseille : Jeudi 8 décembre à 19h00 à la librairie l’Odeur du temps (Marseille).
 
« Le portrait urbain que j’ai tenté puise d’abord sa raison d’être dans le plaisir que j’ai eu à divaguer dans les rues de cette ville à la fois imprévisible et fidèle à ses clichés, qui jamais en tout cas ne m’a déçu, même s’il a pu arriver qu’elle me soit hostile, chaque arrivée à la gare Saint-Charles ayant toujours eu le sens – peut-être parce qu’alors, du haut des escaliers qui rejoignent le boulevard d’Athènes, on domine la ville – d’un atterrissage dans la réalité : comme si à Marseille, la réalité ou l’épaisseur qui s’y attache, via les choses et les êtres, était un peu plus réelle ou plus dense qu’ailleurs. »
                                                                                                                                          
Une image mobile de Marseille est un texte de Jean-Christophe Bailly écrit à l’issue d’une micro-résidence proposée par Alphabetville, en octobre 2014, réalisée en partenariat avec le cipM, la Friche Belle de Mai et les Bancs publics.
 
Aux références littéraires et philosophiques de l’auteur sur la ville (Benjamin, Seghers, Artaud…), antérieures à sa découverte réelle, et arpentée notamment par des promenades, se superposent souvenirs, d’ici et d’ailleurs – Marseille est comparée à d’autres métropoles -, et nouveaux points de vue. Mais aussi, rencontres heureuses, .anecdotes, noms de rue y racontent son Histoire.
Présentation sur le site des éditions Arléa : http://www.arlea.fr/Une-image-mobile-de-Marseille
Cette rencontre sera aussi l’occasion de la présentation du catalogue de l’exposition dont Jean-Christophe Bailly est le commissaire : L’ineffacé, brouillons, fragments, éclats, actuellement présentée à l’Imec (Institut mémoire de l’édition contemporaine) à Caen jusqu’au 2 avril 2017.
Informations :
Le livre : http://www.imec-archives.com/editions/linefface/
L’exposition : http://www.imec-archives.com/agenda/exposition-linefface/
 
A NOTER : dans le cadre des mercredis de montévidéo // Mercredi 7 décembre 2016
20h15 : Lecture de Jean-Christophe Bailly, suivie d’un échange avec Emmanuel Moreira

POUR LA DICTION
Informations : http://www.montevideo-marseille.com/montevideo/LES_MERCREDIS_DE_MONTEVIDEO___7_dec.html

[Chronique] La Conscience d’Hubert Lucot, par Fabrice Thumerel

Moins dense que Le Noyau de toute chose (2010) ou Je vais, je vis (2013), La Conscience vaut néanmoins le détour.

Hubert Lucot, La Conscience, P.O.L, novembre 2016, 410 pages, 22 €, ISBN : 978-2-8180-4095-9.

"Mon corps est-il tout ce qui me reste ? La conscience d’être est mon plus grand bonheur" (Je vais, je vis, p. 133).

Depuis Je vais, je vis, Hubert Lucot continue de transformer en conscience le maximum d’expérience possible, suscitant l’identification de nombreux lecteurs : "des étrangers me montrent avec naturel que mille instants de ma conscience sont en eux" (p. 10). Réflexivité scripturale oblige, on apprend que l’auteur de cette somme en treize chapitres – entamée le 12/11/2013, c’est-à-dire juste après la parution de Je vais, je vis – apprécie "le système de nœuds à l’œuvre dans La Conscience" : "Les longues phrases de Phanées finissant en juin-août 1976 et du Centre de la France (1989-2006) forçaient. Maintenant la vérité prime – sans que j’exclue le mensonge romanesque" (158-59). Combinant comme d’habitude journal intellectuel et journal existentiel, La Conscience est la chronique parfois touchante des amitiés et des maladies – qui affectent ses proches comme lui-même -, toujours hantée par la figure de l’inoubliable A.M.

Mais par ailleurs, on y trouve des "coups de reins douloureux et libérateurs devant le motif" (28), des saillies socialement éclairantes, comme cet aphorisme : "JE NE VIS PAS DANS UN PAYS ÉTRANGER MAIS DANS UN PAYS D’ÉTRANGERS LES UNS AUX AUTRES" (385). Des contextualisations/historicisations épiphaniques sur Charlie Hebdo, l’absurdité de notre politique (étrangère), etc. Un exemple : "L’Égypte, qui a besoin de nos Rafale, attaque les djihadistes que nos frappes contre Kadhafi ont libérés en Libye, les collatéraux trinquent. Cette intervention renforcera le soutien des Libyens aux islamistes, le soutien ses Égyptiens aux Frères musulmans persécutés en Égypte" (270).

Cependant, dans le chapitre "Heil Charlie", la mécanique textuelle dérape… Si Lucot a raison de pointer la dérive sécuritaire et les excès qui ont suivi l’attentat de Charlie Hebdo, il dépasse néanmoins lui-même les limites : "Libération : NOUS SOMMES UN PEUPLE, qui attend son Führer" (250) ; "Les charlistes torturent les enfants, et ils tuent" (suite à la répression d’une émeute au Niger) ; "NOUS SOMMES CHARLIE. Le passage totalitaire du je au NOUS m’apartheide" (toujours à la page 251)… Outre les exagération et généralisation abusives, on soulignera l’agent catalyseur de cet hybris : le mépris intellectualiste du NOUS, assimilé à une régression "unanimiste". La question se pose alors : sans être-avec, peut-on se dire de gauche ? C’est précisément ce NOUS de gauche qu’exalte Pierre Le Pillouër, dans "Je suis un autre" – publié sur Libr-critique, et non sur le blog de Libération comme l’indique curieusement la page 260. Et Hubert Lucot de faire un mauvais procès à son ami, ancien de TXT où il a été accueilli, à partir de phrases tronquées extraites d’un texte qu’il ne s’est pas donné la peine de lire comme il se doit. Si tel était le cas, il n’aurait pu qu’approuver une telle défense de l’altérité ; quant à ce NOUS qui inclut "le peuple de France", sans doute est-il étranger à celui qui ne peut s’empêcher de considérer la foule avec un regard plein de suspicion.

Heureusement, les hallucirêves et les hallucimots sont là pour nous faire oublier ce moment d’égarement : "Un long autobus à soufflet tourne à 90% et monte sur le trottoir devant moi, rappelant à l’éveillé l’accident qui aurait pu le mutiler rue du Chemin-Vert dans Sonatines de deuil" (151) ; à l’évocation de la station Chemin-Vert, justement, succède l’hallucimot posistome (380)… Heureusement, l’œuvre y est remise en perspective. Par l’auteur lui-même, qui, dès 1955, a pris acte de la mort du roman pour se consacrer au roman de son écriture : "Pendant trente-cinq ans, de Phanées au Noyau de toute chose (2010), l’emportement produisit-il une échappée hors du langage courant, qui à la fin me ramène à lui, plus fort que moi ?" (148-49). Lui fait écho Didier Garcia, cité par le lucide Lucot : si, dans Le Noyau de toute chose, il restait 78 pages du Lucot styliste, Sonatines de deuil l’a privé de "la singularité d’écriture" qui l’a enchanté pendant vingt ans (302-303)… La Conscience ne peut que confirmer ce constat.

3 décembre 2016

[Création] Laura Vazquez et Yuhang Li, Pardon la vie

Laura Vazquez et Yuhang Li ont tenté une expérience autour de l’improvisation et de la traduction (expérience translinguistique) ; le résultat est un ensemble de vidéos qui regroupent des phrases improvisées oralement, immédiatement traduites en chinois. On sera sensible à l’interpénétration des langues, à leur mise en résonance. On pourra revoir la première vidéo.

Voir/écouter la 2e vidéo : ici.

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