Libr-critique

28 septembre 2016

[Création] Corinne Lovera Vitali, Mon clavier

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Henri Michaux avait son "grand violon", Corinne Lovera Vitali a son clavier – sans en faire un manifeste poétique. De quoi s’agit-il alors ? De faire jouer pour nous le clavier de son imaginoir, de faire vibrer ses/nos cordes sensibles… Au commencement, une valise pleine de notes devenues illisibles – et donc poétiques… Et une série : "C’est la valise". /Fabrice Thumerel/

C’est avec un grand plaisir que nous entamons ce nouveau dialogue avec Corinne Lovera Vitali : voir l’épisode #1 de la série "C’est la valise", "Mon clavier".

26 septembre 2016

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant (6/8)

Voici huit nouvelles cascades poétiques dans la nouvelle série que nous a proposée Mathieu Gosztola – que nous remercions encore. [ Lire "De courant 5"]

 

pants du sommeil reprend ses

esprits les derniers cris devant

les coupures sont le concentré

de tous les mots d’une vie à

 

vivre on se dissimule le torse

dans la moindre parole la course

fait de chaque peur une peur intime

on gardera cette intimité pour le

 

*

 

toujours provisoire

de la vie restante

mes souvenirs ne murmurent

contre personne sinon mou

 

rir nous simplifierait je

me répète les

paroles accom

modantes de l’oubli

 

*

 

j’ai fait tremblant

de dire les rêves me

laissent chagrin ou absent

des rêves

 

c’est un détail

mais je disparais et me laisse mollir

par la fatigue

les appauvrissements

 

*

 

des pensées claires ce que

j’appelle

les souvenirs se mettre

dans les mots ensemble

 

je fais tremblant de me perdre

dans un chagrin plus grand

que le chagrin

dans chaque mot je mini

23 septembre 2016

[Chronique] Isabelle Baladine Howald, Hantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret,

Isabelle Baladine Howald, Hantômes, Editions Isabelle Sauvage, été 2016, 64 pages, 13 €, ISBN : 978-2-917751-64-0.

Pour Isabelle Baladine Howald, ne rien dire, ne rien montrer aiderait l’esprit à ne pas conclure tout en sauvegardant sa distinction. Mais c’est parce que dans l’inexprimable fomentent des merveilles qu’il faut tenter de le faire parler. Pour y parvenir, l’auteur passe de l’univers privé à la sphère publique afin que l’absolu de ce qu’il tente de circonscrire ne sente jamais la négligence. Pour autant l’affect seul ne s’élève jamais au rang de vérité, il nous rend au mieux suspects à l’existence, même s’il reste le seul garant du peu qu’on est. L’auteur, pour le prouver, écrit à propos de l’amant : « Je ne recevrai pas tes baisers – jamais –  tu n’auras / – jamais –  donné un baiser / à moi – à personne » Et à l’épreuve du temps, à mesure que « la cessation de respirer » avance, surgit ce que souligne Antoine Emaz au sujet du livre : « l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter. »

Le jeu de l’écriture devient donc périlleux : il plonge dans le blanc à mesure que la « bouche s’emplit de neige » et signe un empêchement hérité autant de Mallarmé que de Beckett. Celle qui se dit « femme des glaces dépourvue d’un usage normal des cinq sens », trouve dans cette « infirmité » sensorielle de quoi ouvrir la poésie à un chant particulier. Tout se fomente dans la syncope et le spasmodique et en une sorte de surgissement tétanisé qui secoue les poches de silence de l’être, comme si le manque sensoriel ouvrait l’écriture à d’autres paradoxales perspectives, à des lieux qui débarrassent du poème le tout-venant prétentieux et ornemental.

La poétesse n’a de cesse de partir, revenir, défaire, rebâtir dans le ressac de ses phrases ou de leurs lacunes afin d’arracher à l’innommable un peu de son secret. Loin des mélancolies et des nostalgies (fidèle en cela à une de ses « figures de proue », Marina Tsvetaeva), l’auteur crée le trouble à coups d’ondes courtes comme seuls éléments érectiles devant le silence sans nom. On se retrouve dans le maintenant d’un autre temps, puisque sa poésie n’a de cesse de décaler ce qu’on peut appeler le réel ou la présence au profit d’ombres et de silhouettes, ombres et silhouettes que nous ne sommes pas : mais faire bouger ces « hantômes » nous comble.

Ce n’est plus la force de déclamation, la naïveté de l’élan, mais le manque qui sauve la poésie. Celui-ci – avec ce qui se tait – sait faire vibrer la blancheur de la page blanche jusqu’à offrir au lecteur à la fois un peu de sens à l’état pur et un peu de vérité intacte, tacite. Elle émerge comme le point de vibration le plus intense de la poésie. Au dévers du sensoriel et en prenant la vie à l’envers, elle devient une suite d’empreintes sur la neige en des lignes de fuite coupées par tacts brefs du quitté ou de l’impossible – au nom peut-être de ce qui fut trop brûlant et s’est métamorphosé en glace.

22 septembre 2016

[News] Soirée Ivy writers Paris : Marie de Quatrebarbes et Heather Hartley

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IVY WRITERS PARIS organise une soirée de lectures bilingues LUNDI 26 septembre 2016 à 19h30 :

Marie de Quatrebarbes (France)

et

Heather Hartley (USA)

26th Sept from 19h30: Ivy Writers Paris welcomes Heather Hartley long time Paris resident poet, and Marie de Quatrebarbes, French poet and editor. 

Au bar / 1er étage : Delaville Café

34 bvd bonne nouvelle

75010 Paris

M° Bonne nouvelle (ligne 8 ou 9)

 

BIOS :

Marie de Quatrebarbes vit à Paris. Elle est l’auteur notamment de La vie moins une minute (Lanskine, 2014), Les pères fouettards me hantent toujours (Lanskine, 2012), Transition pourrait être langue avec peintures de Michel Braun (Les Deux-Siciles, 2013) et de Gommage de tête (Éric Pesty, à paraître fin 2016/début 2017). Elle a cofondé la revue de traduction La tête et les cornes, et entrepris la réédition de l’œuvre de Michel Couturier en 2016. Elle poursuit  avec Maël Guesdon un chantier d’écriture autour des Fragments de Suzanne Lindelton, et travaille actuellement avec l’artiste Catherine Beaugrand sur une installation mêlant écriture, arts numériques et scène. Elle participe au comité de rédaction de la revue remue.net.

Heather Hartley est la rédactrice parisienne pour la revue littéraire  Tin House  et l’auteur des deux recueils de poésie, Adult Swim  (2016) et Knock Knock  (2010), parus chez Carnegie Mellon University Press. Sa fiction, sa poésie, ses essais et ses entretiens ont été publiés au PBS Newshour, The Guardian, et Slice parmi d’autres revues littéraires. Elle a présenté des écrivains à Shakespeare and Company Bookshop et sa rubrique à propos de Paris littéraire,“Apéritif,” est sur le site web de Tin House. Elle a enseigné creative writing à l’American University of Paris et dans le program de MFA à l’University of Texas El Paso. Pour plus d’infos, voir son site: www.heatherhartleyink.com.

Ivy writers Paris: saison 2016-2017

LUNDI le 26 septembre 2016 : 19h30 Marie de Quatrebarbes et Heather Heartley

MARDI le 11 octobre 2016 : 19h30 Nicolas Tardy et Geneva Chao

MARDI le 15 novembre 2016 : 19h30 Jacques Jouet et Mia You

MARDI le 6 décembre 2016 : 19h30 Emmanuèle Jawad et Elisabeth Jacquet

MARDI le 24 janvier 2017 : 19h30 Laurent Grisel et TBC

MARDI le 14 février 2017 : 19h30 lecteurs à confirmer

MARDI 21 mars 2017 : 19h* (notée l’heure svp) soirée spéciale organisée avec Rosanna Warren. Lectures par : Henri Drouet, Rosanna Warren, Cole Swensen , Suzanne Doppelt…

MARDI 11 avril 2017 : 19h30 lecteurs TBC

MARDI 23 mai 2017 : 19h30 lecteurs TBC

MARDI juin 2017 : 19h30 deux lectures : dates, lieux et lecteurs TBC

 

 

20 septembre 2016

[Création] Thomas Déjeammes et Claudie Lenzi, Dreamdrum 22

Voici l’une des dernières de DREAMDRUM : un grand merci à Thomas Déjeammes, dont la photo grattée dialogue ici avec un texte de Claudie Lenzi qui nous gratte (une lutte entre œil et ouïe ?). [Lire/voir Dreamdrum 21]

 

ça m’embrouille le regard ça se mélange dans ma bouche

tache aveugle sur un œil

et ce son délavé qui continue de s’effacer

sens éponges à tous les niveaux réglés bas ou haut

sans accroche mes paroles patinent

mises à pied mal chaussées en gris deuil

mais faut de l’eau pour glisser

pour métisser des langues qu’on laisse s’assécher

tiens ! t’as mauvaise mine ! normal ! t’es pas au bon seuil !

 

sous la paupière traits de lumière dans le noir du non voir

ça gratte sur les côtés et au centre de la cornée

scalpel de ton geste qui débite l’essence blanche

des mots mal imprimés

au collyre je peux lire

d’un sort artériel émis par une bonde plastique à réprouver

 

qui de l’œil ou de l’ouïe va remporter cette lutte sans merci ?

et mes cornets si/nus s’épuisent à force de parier…

18 septembre 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, allons rendre visite à la revue en ligne Le Lampadaire ; suivent nos Libr-événements : Batho à Caen (avec aussi David Mus, Bruno Fern, Typhaine Garnier…), Relectures 17 à KHIASMA, l’Apocalypse dans le Nors-Pas-de-Calais…

UNE : RV sur Le Lampadaire

Les gestes du futur, les gestes du passé, la mécanique des gestes, arrêt sur gestes. Le numéro de septembre est le troisième volet d’une série de DÉPLACEMENTS : RV sur Le Lampadaire..

. des gestes qui s’apprennent et se désapprennent, des gestes qui dérivent de ne pas être à leur place, des gestes qui s’observent et dont on cherche la cause, des mots qui miment les gestes, des gestes qui traversent le temps et l’univers.

Gestes du futur. Julien Prévieux nous a prêté les photos de la troisième séquence de sa performance What Shall We Do Next III ? , éléments d’une « archive des gestes à ve nir ». Quels gestes ferons-nous, ou plutôt quels gestes nous feront faire les objets qui n’ont pas encore été inventés ? Nous remercions l’artiste de se préoccuper de notre avenir et de nous avoir confié ses images avec tant de simplicité.

Gestes du passé. Nager marcher courir, les gestes appris par Marcel Mauss sont obsolètes, il s’en désole et en rit pour mieux prouver que tout geste est une technique du corps qui s’apprend et se désapprend.

Gestes glissés? Un texte anonyme, prétendument du Moyen Âge, dérive ses gestes dans un monde de flux et de reflux, arrêté et en mouvement, vertical et horizontal. La mort ?

De la mer à la terre, quels gestes ? Alice Azzarelli croise la danse macabre d’un marin et pleure.

Gest es à faire ou à ne pas faire. Balzac prétend avoir été le seul à tenter une Théorie de la démarche. Il observe les passants et développe 12 aphorismes sur la démarche. Où vous apprendrez que marcher en penchant la tête légèrement à gauche, c’est la classe.

Schéma de gestes. Dans sa Théorie de la démarche, Balzac encense puis maudit Borelli et son De motu animalium. Car si l’italien met bien les gestes en sch éma, il n’en dit pas la cause ce que regrette le français. ( D’où l’on conclut que la mécanique n’est pas une théorie.) La Tabula quarta nous permet tout de même d’admirer les Sisyphes-compas à moitié écorchés de l’italien.

Mots-gestes. Est-ce un hasard, mais Françoise Gérard donne l’impression de mimer avec des mots cette mécanique des gestes Borelliènne. Si les membres s’articulent les uns les autres et créent les mouvements, il en va de même des mots de Trame d’opéra qui avancent l’un l’autre, l’un après l’autre dans une sorte de mouvement bien huilé.

Pied cassé. On ne sait dans le poème d’Olivier Le Lohé, Urgences, ce que fait le temps à la réparation (ou non) du corps.

Gestes exagérés. Tout geste est hyperbolique dans La tasse de thé de Rafael Sperling, et les conséquences sont, comme il se doit, littéraires.

Un beau geste. Pour nourrir notre rubrique « Quand les auteurs sont des personnages », Julien Lezare nous a confié Breaking news III. Vous y rencontrerez Kant et Nietzsche dans une sorte de zapping-pot-pourri de déluge informationnel délirant. C’est un extrait d’un roman de 46 891 mots, soit 265 236 caractères formant 3 parties et 24 chapitres, qui tente de répondre au « besoin de rendre un peu plus intelligible le monde » (nous a dit l’auteur).

Dernier geste. Dans la même rubrique, Hubert Lambert nous présente sa dernière biographie, celle de Fred Lucas. Ne voulant pas être en reste sur les gestes, il n’a pu s’empêcher de voler à Marcel Mauss quelques remarques, vous les trouverez à la fin de sa Biographie lambertienne de Fred Lucas.

 

Libr-événements

â–º Au Musée de Normandie, à Caen, le dimanche 25 septembre, à 15 h 30, VISITE-LECTURES en présence du photographe John Batho.
En 2014, des photographies de John Batho ont figuré dans le deuxième numéro de la revue astérisque qui accueille des contributions à la fois d’écrivains et de plasticiens. C’est dans cette perspective qu’est proposée cette visite inédite de l’exposition. En effet, elle sera ponctuée de lectures assurées par quatre auteurs ayant eux aussi participé à cette revue : David Mus, Ettore Labbate, Typhaine Garnier et Bruno Fern. Chacun d’eux tentera à sa façon d’engager un dialogue avec le travail du photographe.

â–º Festival Relectures 17 à l’espace KHIASMA, du 29 septembre au 8 octobre 2017 : programme. [Visuel en arrière-plan]

â–º Du 1er au 21 octobre, sur Lille Métropole, Arras et le LIttoral, l’Apocalypse vous attend avec Littérature, etc. [Libr-critique sera un peu de la partie]

Apocalypse signifie à la fois la fin d’un monde et le début d’un autre.
Sur le mystérieux fil du chamboulant vivant donc : des lectures + +, des rencontres (parfois en russe ou en anglais), des ateliers d’écriture, un concert dessiné, la lecture-révélation des textes finalistes de notre concours d’écriture « C’est la fin » et des courts-métrages qui écrivent les naufrages, la fabrication d’une guerre civile, l’oubli procuré par la musique électro et la drogue, celui construit autour de l’explosion de la centrale nucléaire de Fukushima, puis plus loin, les mondes qui poursuivent la fin et désarçonnent, depuis le futur, la propagande qui corsète le présent.
Vive le début et/ou Vive la fin !
Vive le lancement pendant le festival de Littérature en route !
Tournée littéraire régionale qui se terminera fin novembre sur la Côte d’Opale…
Entrée libre / Toute la programmation détaillée sur : www.litterature-etc.com

17 septembre 2016

[Chronique] Stéphane Sangral : une poétique du manque (à propos de Circonvolutions), par Marie-Josée Desvignes

Né en 1973, Stéphane Sangral est poète, philosophe et psychiatre. Son intérêt esthétique et conceptuel à l’égard des boucles a comme origine sa passion pour l’étude de la réflexivité de la conscience, sa fascination pour cette boucle primordiale qu’est le "penser sa pensée", ou même, plus simplement, le "se penser". Sont parus aux éditions Galilée : Méandres et Néant (2013), Ombre à n dimensions (2014) ; Fatras du Soi, fracas de l’Autre (2015) ; Circonvolutions (2016).

Stéphane Sangral, Circonvolutions (soixante-dix variations autour d’elles-mêmes), préface de Thierry Roger, Galilée, printemps 2016, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-71860-933-1. [Bandeau et arrière-plan : © salade.kiwi]

La riche préface que donne Thierry Roger à cet ouvrage d’une poétique à la fois dense et originale prépare notre lecture à cette spirale circonvolutive qu’est l’écriture de Stéphane Sangral. Dans une « stylistique de l’écholalie » où se démultiplient et se déplient sans cesse, les mouvements de la pensée, les leurres, les angoisses, s’affrontent les pertes de sens d’une conscience trop lucide, éveillée et enfermée dans les circonvolutions du cerveau, à l’image du cerneau de noix, cerné de plis et de replis où les mots seraient eux-mêmes des niches où viennent se loger d’autres mots (maux ?).

Dans une spécularité du langage quasi obsessionnelle, une plongée circulaire et labyrinthique, se dit ce rien « un rien, de rien pour

rien un rien qui…

et puis rien rien rien » comme y préparait déjà le précédent recueil Méandres et Néant.

L’ouvrage est divisé en huit sections de l’infini à l’infini, dans une boucle référentielle qui tient l’avant-texte (ou prétexte), le plonge dans le vide, le né-en surgissant du poème et prenant son envol dans l’espace de la page.

Les mots, les lettres forment des dessins à la typographie parfois minuscule et quasi illisible, enferment notre esprit à la recherche de ce quelque chose à dire. Il s’agit d’occuper l’espace, compter le temps, et dire cette impuissance à le modéliser. Dieu, la transcendance, le désespoir d’un être qui ne demande qu’à croire peut-être et ne trouve que désespoir et néant.

Ecrire pour cerner la pensée, remplir le vide de soi à soi, de soi à l’autre, de l’autre en soi, celui qui manque. Croire qu’on est conscient mais le « Rien ici dégouline sous l’apparence des mots jusqu’à l’absurde ». C’est une pensée qui tourne à vide, « qui se mord la queue », incessante, obsessionnelle, liquide, affamée.

Après le sang et le sans, manque le sens. Il faut chercher, creuser, forer profond le mot, les mots qui feront sens qui ouvriront une porte, offriront un sursaut, un sursis.

La langue portée haut pour imaginer une échappée, une fuite hors de toute cette souffrance d’être sans être. La lettre appelée à la rescousse peut alors construire mais c’est dans la déconstruction de l’être que tout se reconstruira.

Epuiser le sens et l’ennui, tout ce vide qu’une pensée qui tourne sur elle-même, tourne à vide et s’efface.

Dans le « cercle vicieux du Rien », on franchit le miroir, on dépasse les limites de soi, on sort, on déborde le texte, l’ego est aveugle.

Et au cœur du livre, un ensemble, pages blanches comme un linceul enroulant le poème de l’effondrement, ce poème-énigme de l’absent, le seul qui tienne debout se lisant verticalement et horizontalement, un ressassement horizontal, numérique, et le poème se resserre au milieu, s’enroule et dit enfin ce qu’il a à dire, et dit que « le noir destin symbolise/le secours des Muses » et « n’oublie pas de/préciser que/neuf +treize/font vingt-deux/nombre d’années/que mon frère/a vécu… »

Oui, « la vie n’a aucun sens, qu’une direction : la mort ».

Ces mots ouvrent le long poème de « Et le poème viendra », comme un cri qui cherche un sens à la souffrance de la perte et dit l’inanité même du poème, pas assez costaud pour le contenir lui si petit dans son habit existentiel. Il faut quand même continuer et le poème se déroulera à la surface du dire suivant, dans la vacuité du monde

« La vie n’est qu’un long exorcisme

et je n’ai pas la foi ».

Poème-prison, poème de l’absence à soi, à l’autre, livre-poème qui donne vie à l’absent et à celui qui la porte :

« le poète est devenu l’absent

et le poème est lui

une marre de sang

où il se noie ».

 

Dans ces cercles concentriques pareils à ceux de l’enfer souvent imagés, se devine la boucle infinie du temps sur laquelle l’homme avance vers sa perte.

« Je

sens qu’émergera par là le tombeau du sens »

Au fil de notre lecture, nous épousons son vertige, glissons dans les failles de sa conscience qui est aussi la nôtre. Pris au piège d’un labyrinthe infernal, les mots s’avancent sur la page et cherchent à se lire en tout sens, horizontalement, verticalement, tout à la fois, formant une croix ou un escalier, les marches d’un labyrinthe. Les mots flottent et occupent l’espace de la page et de la conscience sans conscience d’être, parfois le silence symbolisé par des suites de points sur la page s’interpose dans le gouffre nommé à l’infini, jusqu’au NOIR TOTAL.

 

Seul demeure le problème du survivant, le deuil inconsolable laisse plus qu’un vide affectif, un autre vide existentiel, il a ouvert le cœur de la lucidité, où les mots désormais « me pensent ».

Comment échapper à la folie sinon fuir la pensée, la pensée de la mort. Ce cercle vicieux du Rien se clôt sur une reprise de l’infini et lointaine, comme si les lettres et l’être s’amenuisaient jusqu’à devenir invisible (illisible) sur la page (la page comme espace de la conscience).

Quand le dernier poème « cercle vicieux du Tout » ferme la boucle entamée au début et se clôt sur lui-même.

14 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (2/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant. [Lire/voir le premier post]

 

DEUXIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Je suis pas d’humeur, autant vous le dire de suite, mais alors pas du tout. Je croyais avoir à faire, pour une fois, à un groupe intelligent. Et il s’avère que non. Il y a des tarés dans le tas. Va falloir que je me méfie. Les deux ahuris, MM. Rank et Bobinot, qui se sont laissé enfermer hier soir dans le musée d’art brut, merci ! Grâce à eux, passé la nuit à pas fermer l’œil. La gendarmerie les a retrouvés à deux heures du matin. Dormaient par terre nus roulés en boule sur des cartons, pas gênés comme chez eux au milieu des sculptures en crottin de cheval séché. Me faire ça à moi ! Pour ces deux fêlés, le voyage est terminé : renvoi immédiat dans leurs foyers, au revoir messieurs. Avis à tout le groupe : j’exige un comportement irréprochable. Les rigolos et les crétins, les idiots, les hystériques, les dingues et les grands nerveux, je suis pas d’humeur à supporter ça. Bien sûr vous avez payé, le client est roi etc. mais moi je donne dans le tourisme, pas dans les colonies de vacances, merci. Et maintenant voyons la suite des festivités. Ce matin visite des abattoirs Lepaul à Istry-Giniez. Ça va être un grand moment, surtout pour les bestiaux. Ils verront du beau monde avant d’y passer. Lepaul est une entreprise modèle. Double filière bovine et porcine. Du haut de gamme, entièrement aux normes, abattage sous anesthésie, pas de souffrance animale, hygiène parfaite. Vous verrez : toutes ces bêtes qui font don de leurs personnes à la France carnivore, c’est très beau ! Au terme de la visite, M. Lepaul en personne vous fera son petit topo. Sa passion de la qualité, l’excellence de son management, l’avenir des viandes transgéniques, etc. Vous pourrez somnoler. Puis il nous offrira une dégustation de son steak haché cru maison garanti de la première fraîcheur. Il serait malvenu de refuser. Ceci d’ailleurs vous tiendra lieu de déjeuner. Végétariens, merci de vous forcer. POLITESSE OBLIGE. Et souvenez-vous que je suis pas d’humeur. Cet après-midi, nous ferons halte sur une aire de repos, vers Le Glissy : sieste jusqu’à seize heures. À dix-sept, nous serons à Tilles-Bisson et visiterons l’école vétérinaire où sauf rhume une vache devrait vêler en live à vingt heures pétantes.

11 septembre 2016

[News] News du dimanche

En un temps où la "rentrée littéraire" ne signifie absolument plus rien et où, même dans les plus grandes librairies indépendantes, les rayons "Poésie", "Théâtre" ou "Critique/théorie littéraire" sont réduits à la portion congrue, la bonne nouvelle est la survie d’Al dante (Al dante is not dead !), avec deux prochains livres prévus – et pas n’importe lesquels ! Au sommaire encore : Pleins feux sur Jean-Michel ESPITALLIER et nos Libr-brèves (lancement de RIP et de la collection "Le Cinéma des poètes")…

 

 Al dante is not dead !

Grâce à la campagne de soutien à Al dante que nous avons relayée – entre autres -, 877 livres ont été achetés. Ce qui a permis à Al dante d’apurer les dettes les plus urgentes, et de continuer : dans 15 jours, seront disponibles les ouvrages d’octobre : Extrait des nasses de Justin Delareux et Janis Joplin. Voix noire sur fond blanc de Véronique Bergen – que nous attendons avec impatience et que nous recenserons avec grand plaisir !

Laurent CAUWET : « Beaucoup m’ont demandé des détails sur les raisons de nos soucis actuels. Je ne m’étendrai pas, mais, en résumé, voici une sorte de vision synthétique de l’édition poétique aujourd’hui : De plus en plus de livres en librairie, mais de moins en moins de ventes. Des intermédiaires (diffuseurs et distributeurs) qui, pour supporter "la crise", augmentent leurs marges tout en réduisant leurs prestations. Des libraires acculés qui, pour s’en sortir, font de la cavalerie : réduire voire stopper toute politique de fonds, et réduire le temps de vie d’un livre dans leurs rayons, en les retournant au plus vite. Et une presse de plus en plus silencieuse quant à nos productions. Plus nous nous battons pour que la poésie sorte de la marge, plus la logique capitalistique du marché de l’édition se durcit et nous y renvoie.

Aujourd’hui, la poésie ne peut prétendre survivre que grâce aux subventions et autres aides institutionnelles. Il nous est affirmé qu’il n’est pas possible de faire autrement. Nous refusons cette règle, nous refusons d’être sous tutelle politique, et refusons donc toute forme de subvention et aide institutionnelle. Nous refusons ainsi l’auto-censure plus ou moins affirmée qu’implique cette mise sous tutelle, et surtout nous refusons de devenir, de façon insidieuse, les porte-parole d’une culture institutionnelle qui aimerait nous domestiquer pour faire de nous les supplétifs de la domination.
Donc pour nous, il n’y a pas 36 solutions : il suffirait que, pour chaque sortie de livre, il y ait 250 lecteurs qui l’achètent en direct (via notre site ou dans les salons), pour pouvoir continuer. Est-ce réellement impossible ? Nous ne pensons pas…
ENCORE UNE FOIS,1000 MERCIS POUR VOTRE AIDE.
ET DEVENEZ, NON PAS DES MÉCÈNES, MAIS DES LECTEURS ACTIFS !
ACHETEZ DES LIVRES, ET PRÉFÉREZ LES ACHETER CHEZ DES ÉDITEURS QUI FONT LE PARI DE L’INDÉPENDANCE ! »

 

 Pleins feux sur Jean-Michel ESPITALLIER

• 15/09, Poésie dans les chais, Pau. 19h, Lecture.
• 17/09. Journées du patrimoine, Mac/Val (Vitry-sur-Seine), 17h, "Le Phone", performance avec la compagnie Labkine (Valeria Giuga, Roméo Agid).
• 1er/10, Radio#4, Fondation Louis-Vuitton, 21h, performance "She was dancing" avec la compagnie Labkine (Valeria Giuga et Roméo Agid).

â–º FRANCE ROMANS, Argol éditions, printemps 2016, 168 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37069-011-1.

À l’histoire de France – la grande Histoire – Jean-Michel Espitallier préfère le romanesque hexagonal : chaque lieu a son/ses histoire(s), est l’agent catalyseur des micro-récits qui nous entourent – nous traversent. Défilent ainsi la France et ses terroirs, avec faits divers, bons mots et curiosités diverses… Mais aussi une irremplaçable poésie du nom/du lieu et un comique irrésistible (humour, parodies, incongruïtés, jeux de mots… un délice !).

Montage critique (liste, et même liste de listes), ce guide est un document poétique, au sens où l’entend Franck Leibovici : une technologie intellectuelle qui procède au redécoupage modélisé et hétérogène du réel médiatiquement uniformisé (réalité spectaculaire uniforme) : sans doute pas loin de l’œuvre de pure exemplification, tant le lissage des matériaux originels est réussi. /Fabrice Thumerel/

Libr-brèves

â–º RIP 1.1 POÉSIE VA PAS TOUS MOURIR


RIP est une revue annuelle critique et clinique de poésie, proposée par Antoine Dufeu & Frank Smith. Chaque numéro de RIP se décline sous la forme d’un ouvrage papier .1, disponible six mois plus tard sous une version numérique « répliquée » .2. La réplique, basée sur une approche de relecture, est entendue ici tel un retour sur l’avant. [Conception éditoriale Antoine Dufeu et Frank Smith ; conception graphique Héloïse Laurent et Rafael Ribas.]

A l’occasion du lancement de RIP le jeudi 15 septembre de 19H30 à 23H au Point Éphémère (2, Quai de Valmy 75010 Paris) :
Lecture publique et collective du Code du travail (par tranche de 5 minutes/lecteur)
Un exemplaire de la revue sera offert à chaque lecteur

RIP 1.1 (236 pages) : 15 euros (10 euros le jour du lancement) / Inscription lecture : http://doodle.com/poll/2qi3gyt33xt2vrwg

â–º Vendredi 7 octobre, 20 heures à la Maison de la Poésie de Paris (Passage Molière, 157, rue Saint-Martin – 75003 Paris) : soirée Remue.net autour du "Cinéma des poètes". Rencontre animée par Sébastien Rongier. Soirée proposée par remue.net, en partenariat avec la Scène du Balcon et la Maison de la Poésie de Paris. [M° Rambuteau – RER Les Halles. Réservations : 01 44 54 53 00 (du mardi au samedi de 15h à 18h) ; entrée 5 euros]

« Le cinéma des poètes » est une collection animée par Carole Aurouet aux Nouvelles Editions Jean-Michel Place. En éclairant l’œuvre d’un auteur, d’un poète sous la lumière du cinéma, les livres de cette collection permettent de découvrir des pans entiers d’un dialogue caché ou oublié, d’influences complexes entre littérature et cinéma.

Pour découvrir cette collection, dialogue avec Carole Aurouet (Desnos), Anne-Elisabeth Halpern (Michaux) et Alain Keit (Brunius) ; participation de Philippe Müller et Vincent Vernillat, comédiens de la compagnie « le grain de sable » (lecture des textes de Brunius, Desnos et Michaux). Enfin, Jacques Fraenkel présentera, avant sa projection, L’Etoile de mer, film de Man Ray sur un poème de Robert Desnos.


[Chronique] De l’image à la lettre, une cinétique du silence, par Marie-Josée Desvignes

Philippe Jaffeux se livre ici à un exercice périlleux, celui de parler de son travail d’écriture, tant il dit réprouver «un discours qui risquerait de prévaloir sur le contenu [de ses livres] ». [Entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad]

Philippe Jaffeux, Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, coll. "Trait court", été 2016, 40 pages, 5 €, ISBN : 978-2-35855-121-2.

 

Ecrit parlé, titre donné à cet entretien avec Béatrice Machet, tente donc de dépasser l’opposition entre ce qui a été écrit et ce qui se dit ensuite sur… Ça dit aussi son expérience originale de l’écriture pour lui qui n’a plus que la parole orale comme moyen d’expression écrite-parlée.

Ça renvoie aussi peut-être à ce désir de dépasser tout simplement l’opposition entre les mots verbalisés et ceux qui ont été mentalisés, une façon de dissoudre la frontière du langage, diffracter voire annuler la notion de temps entre les deux.

« Mais cet entretien a pour seule ambition de t’inviter à voyager dans ma tête et à partager mon expérience avec l’écriture », répond-il à Béatrice Machet.

Bien sûr, on peut parler à l’infini de l’écriture de Philippe Jaffeux, on peut plus encore parler de son expérience de l’écriture, une écriture à propos de laquelle Béatrice Machet évoquera la « tentation apophatique », avec cette dualité présente dans sa conception de l’écriture qui englobe une chose et son contraire. Béatrice Machet emploiera même le terme de « post-poésie et les nombres », parlera d’une écriture de « la poésie contre la poésie ». Une poésie qui englobe les chiffres et les lettres, l’alphabet et les nombres, « l’envers et l’effondrement du je », pour atteindre à une perception fine de ce qui se cherche dans le langage, une expérience quasi mystique ou en tout cas qui a à voir avec le mystère.

Et c’est ce mystère de l’écriture de Philippe Jaffeux qui est passionnant, son rapport à la langue, à ce besoin de dire, à cette nécessité à la fois de dire et de taire.

L’écouter écrire est tout aussi étonnant que le lire. On a vu déjà comment Alphabet et ses Courants blancs se construisaient. Alphabet empruntait à un processus de construction et d’associations mentales, voire à un processus de déconstruction où les lettres sont des trous noirs dans la cinétique du silence continu, jouée par la ponctuation, peut-être dans un désir d’atteindre à une conscience cosmique. J’écris pour m’oublier et me perdre, j’écris surtout pour m’ignorer, nous dit Philippe Jaffeux en substance.

« Alphabet invoque la nécessité d’exprimer une multitude de connexions avec ce continent intérieur inexploré ».

La construction d’Alphabet interpelle l’art visuel et le livre se fait tout seul, il s’invente, rythmé par le souffle d’associations impromptues qui refusent le lyrisme (ou alors un lyrisme de l’électricité comme il l’explique ailleurs) et où seul préside le hasart1.

Essayer de s’abstraire de la poésie alors qu’on n’en a jamais été aussi proche peut-être par l’exaltation d’une langue « buissonnante » et musicale.

« Le rythme est un moyen de m’extraire de l’écriture par l’écriture car la nature de mon activité s’appuie surtout sur la source abstraite de la musique ».

Sans doute est-ce dans cette abstraction comme on dit « retrait » qu’on atteint le mieux à la poésie et donc à la joie. Même si angoisse et peur président ensemble au surgissement en tant que « stimulants qui me propulsent au-delà de la réflexion vers un éveil de ma langue, vers des distorsions baroques qui néanmoins n’entachent pas mon admiration pour les règles de l’harmonie classique ».

L’essentiel est de disparaître derrière l’écriture, de se laisser déborder, l’activité alors « se construit essentiellement avec des mesures, des coupes inexprimables, des agencements de fragments, des successions d’instants, des phrases dont le point de départ est primordial. »

Une poésie que Philippe Jaffeux nomme « spatiale » ou numérique parce qu’essentiellement travaillée à l’ordinateur et à la voix, l’informatique lui permettant de dépasser les codes de l’écriture, de jouer avec l’abstraction des nombres et les lettres. « Un dialogue entre l’électricité et mes nerfs malades », dans une perspective d’incertitude, d’aléatoire, de hasart.

En ce sens, « Alphabet organise plutôt un glissement de l’écriture vers l’image », c’est un jeu fascinant pour le lecteur où le code binaire de l’ordinateur dans ces « courants » est à l’image du Yi-King, il réinvente la notion de mouvement, entre mutations, changements, transformations dans une rencontre des contraires.

« A l’instar de mon corps, mes textes sont traversés par une multitude incontrôlable de courants électriques ».

La tension électrique à l’origine du débordement verbal, organise et « entretient une lumière qui occulte mon ego et qui m’aide, par conséquent, à fabriquer des phrases. » Dans cette tension des extrêmes entre dire et taire, entre jet continu et calme, entre veille et sommeil, le fil de la pensée se tend, annule le calcul laborieux de l’ego, ne laisse place qu’à l’instant présent, sans fioritures pour une production où le hasart seul et l’abstraction présentent « des empilements de fragments, de mouvements immobiles ».

Il s’agit alors de trouver un moyen d’écrire sans écrire (d’où l’oubli de soi), de s’ouvrir à l’inconnu, « révéler une oralité de l’écriture, une langue de l’intuition ».

Dans sa recherche d’une poésie qui s’écrit seule, dépouillée de l’ego, un langage qui s’énonce sans calcul, presque intuitivement l’aléatoire du numérique, de l’ordinateur seul nous ramène à une réalité quand tout est tentative pour s’extraire du monde, de façon à transcender les souffrances de l’auteur en une joie quasi mystique.

« J’essaie d’associer l’acte d’écrire à un exercice spirituel qui m’aide à sortir de moi-même et à intégrer des expériences avec l’éternité. »

Dans une spirale ou une boucle, la flèche de l’écriture lancée vers cet ailleurs transcendé rejoint l’origine du verbe pour retrouver « l’éternité et la simplicité d’un alphabet », quitte à employer une langue décalée, compulsive, obsessionnelle. L’écriture fragmentaire alors s’apparente dans sa projection, par le rythme, à la musique, par la construction à un montage cinématographique, par accumulation, épaisseur des silences, dans un montage aléatoire des mots, il faut savoir « prendre le risque d’une sauvagerie ».

Philippe Jaffeux n’écrit-il pas de la poésie contre la poésie ?, lui demande Béatrice Machet, très justement. Peut-on encore appeler poésie ce qui émerge d’une langue en proie à ce vertige ? Oserais-je ? Oui, sans doute, si la poésie est ce quelque chose qui, en chacun de nous, fait trace.

« Dans l’idéal, il serait préférable que je n’entende pas ni ne comprenne ce que j’écris afin de rejoindre la dimension universelle d’une vacuité extatique, d’un style abstrait, d’un épanouissement dans une absurdité tragique et presque naturelle ».

 

1Le mot hasard, orthographié volontairement « hasart » par Philippe Jaffeux très souvent dans ses textes, renvoie à faire entrer du jeu, de l’invention, dans l’art… Le hasart prend la place du temps s’il joue avec une lettre qui gagne les faveurs du jeu (T36, in Courants Blancs).

9 septembre 2016

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant (5/8)

Voici huit nouvelles cascades poétiques dans la nouvelle série que nous a proposée Mathieu Gosztola – que nous remercions encore. [ Lire "De courant 4"]

 

du tapage dans le

silence à chaque fois

qu’une pensée me rem

place la mort va très

 

bien je me montre un peu sau

vage avec les souvenirs m’entre-

tuent au cœur chaque jour

est un jour de colère on

 

*

 

discute de la faute dans

nos plus risquées prières

mon visage pourrit dans

mes pensées et j’échoue

 

à en faire un nouveau en cati

mini on propose

le lit nuptial à ce qui reste

de la mort on n’ose pas

 

*

 

suffisamment se cha

mailler avec

la mémoire accomplit

mes souillures

 

les oublis sont des paroles

trop brèves dans la mémoire

même les oublis se trouvent

marqués je me courbe dans

 

*

 

l’attente de mon regard

sur les choses qui ne sont pas

abîmantes je me sens étranger

jusque dans l’oubli aucun sou

 

venir n’est en mesure de me

perdre je suis travaillé par les

pensées le désespoir à chaque

pas hors des spasmes envelop

5 septembre 2016

[Livres – news] Tous pour Al dante

Filed under: Livres reçus,News,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:45

Suite à notre Appel d’hier, voici la présentation de trois autres livres, récents : Michel Surya, Le Mort-né ; Florence Pazzottu, Frères numains ; Yannick Torlini, Rien(s). Afin de sauver Al dante, plus que deux jours pour faire d’une pierre deux coups : apporter son obole en achetant des titres du catalogue, et se faire plus que plaisir… Merci de cliquer ici.

â–º Michel SURYA, Le Mort-né, été 2016, 88 pages, 13 €, ISBN : 978-2-84761-724-5.

"Les plus grandes hontes, c’est à l’enfance qu’on les a, à l’école" (p. 70).

Il ne s’agit pas tant ici de la honte d’être né chère à Beckett que celle liée au portement du nom. Le nom comme impossible identité, impossible inscription de soi dans une filiation. Tu-Il/elle-on. CQFD.

La tragédie a pour cadre le huis clos de la famille et de l’école.

 

â–º Florence PAZZOTTU, Frères numains (Discours aux classes intermédiaires), hiver 2015, 40 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-84761-725-2.

Comment dire l’anéantissement des humains nanisés (numains) face à un pouvoir anonyme et aveugle, un discours dominant innommable (ça) ? – "ça nomme progrès la perversion, rénovation le décentrement des plus pauvres, modernisation la suppression des ressources, des postes, de la place, des liens, des structures, des sujets"…

Par une "suite de vagues de souffle pensif l’une dans l’autre imbriquées au point de ne faire qu’un mouvement", répond Bernard Noël dans sa superbe postface.

 

â–º Yannick TORLINI, Rien(s), 2015, 56 pages, ISBN : 978-2-84761-746-7.

Contre la malangue, la scriptolangue de Yannick Torlini… pour faire circuler les sens, trouer les sens, vider l’essence, faire travailler les rien(s)…

4 septembre 2016

[News] News du dimanche

Pour ces NEWS de reprise, nos Libr-brèves : Le Grand Os à Cahors ; la Poésie dans les chais à Lacommande (pré-ouverture au festival accès)s( #16. Nous terminerons par notre soutien aux éditions Al dante.

 

Libr-brèves

â–º Du 3 au 28 septembre 2016, Exposition LE GRAND OS à la Médiathèque du Grand Cahors

éditions et livres d’artistes
+ Peintures de León Diaz Ronda
+ Photographies de Alain Moïse Arbib

Vernissage le samedi 3 septembre à 11h30

samedi 24 septembre 2016 :
– 14 h – 17 h : Atelier d’écriture autour des éditions Le Grand os, proposé par l’Humus des mots
– 17h30 : Rencontre et lecture bilingue français-espagnol par Aurelio Diaz Ronda et Huilo Ruales Hualca

Médiathèque du Grand Cahors
185, avenue Jean Jaurès
46000 Cahors
05 65 20 38 50
mediatheque@grandcahors.fr
http://www.mediatheque.grandcahors.fr/node/tag/tid/1676

â–º Jeudi 15 septembre, 19H-22H, à la Commanderie de Lacommande (64320) : Poésie dans les chais, en pré-ouverture du festival accès)s( # 16 – Frontières et projections
– en partenariat avec la Route des Vins du Jurançon. [Programme]

â–º 19h : vin blanc offert
+ Inauguration de l’exposition "Contours variables" – (poésie / vidéo / photographie) commissariat François Loustau / La Maison
L’idée d’un monde immuable, figé dans une cartographie rigide, est illusoire. Tout bouge, se déplace, entre
en translation. (..) Et pourtant l’Histoire s’évertue à compartimenter, à cloisonner, à définir des zones, à filtrer. (..)
L’exposition distille des relations aux paysages, à l’histoire, à la société pour une douce reconsidération des
rapports que l’on peut engager dans ce monde sous tension. Ainsi peut survenir l’évocation de territoires
intermédiaires, de zones transitoires, de migrations, de fractionnement de l’espace.!
Mais au delà des séparations imposées, les artistes de l’exposition proposent une ouverture possible vers
l’émotion, comme une évidence.!
artistes : HALIDA BOUGHRIET / DAVID DUCHON-DORIS / MICKAEL VIVIER

â–º 20h15 : concert de Stéphane Garin
Stéphane Garin est musicien multi-instrumentiste. Il est diplômé et a reçu de nombreux prix pour sa discipline de prédilection, la percussion. Il mène également un travail de composition et de phonographie sonore.
Actuellement membre de l’Orchestre Pau Pays de Béarn, de l’ensemble de musique contemporaine Dedalus et du collectif de phonographes en Pays Basque Soinumapa, Stéphane Garin s’est produit au sein de l’Ensemble Intercontemporain, de l’Orchestre Les Siècles, de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen, du Brussels Philharmonic, des Dissonances, sous la direction de chefs comme Pierre Boulez, Péter Eötvös, Léon Fleisher, Philippe Jordan, David Robertson, Pascal Rophé ou encore François-Xavier Roth.
Il a également collaboré avec de nombreux musiciens, danseurs, performeurs et metteurs en scène dont Olivier Bernet avec qui il enregistre la musique du film Persepolis et Ryoji Ikeda. Stéphane Garin se produit régulièrement en Europe, en Asie, en Europe et aux États-Unis.
Membre fondateur du collectif 0 (prononcez zéro), il enseigne la percussion depuis près de dix ans au sein des écoles de musique et des conservatoires des Pyrénées-Atlantiques et des Landes. Il organise également des séances d’écoutes régulières au sein des médiathèques du terrioire.

â–º 20h45 : Buvette tapas (ferme Hondet – Lasseube)

â–º 21h15 : lecture de Jean-Michel Espitallier
Poète inclassable, Jean-Michel Espitallier (né en 1957) joue sur plusieurs claviers et selon des modes opératoires constamment renouvelés. Listes, détournements, boucles rythmiques, répétitif, proses désaxées, faux théorèmes, propositions logico-absurdes, sophismes tordent le cou à la notion si galvaudée de poésie en inventant des formes neuves pour continuer de faire jouer tout le bizarre de la langue et d’en éprouver les limites. Entre rire jaune, tension comique, syllogismes vides et dérision, la poésie de Jean-Michel Espitallier, proche en cela de l’art contemporain, use de la plus radicale fantaisie pour faire voler en éclat et problématiser encore davantage, la notion de genre et de frontières esthétiques (donc éthiques…).
Jean-Michel Espitallier est l’auteur en 2016 de France Roman, un recueil de plusieurs milliers de noms de communes françaises sélectionnés en fonction de leur coefficient poétique et « illustrés » par un fait divers, une légende locale, un extrait de manuel scolaire,une recette de cuisine, des statistiques, des petites annonces, etc.; une rêverie toponymique qui laisse toute la place à l’imaginaire.

 

Soutien à Al dante /Fabrice Thumerel/

Al dante, c’est un peu comme la poésie selon Prigent : toujours en crise, et toujours renaissant de ses cendres comme le phénix… Espérons que ce soit encore une fois le cas, dans un contexte de crise sans précédent ! Afin de sauver Al dante, plus que quelques jours pour faire d’une pierre deux coups : apporter son obole en achetant des titres du catalogue, et se faire plus que plaisir… Merci de cliquer ici.


On ne peut que saluer la ténacité de Laurent Cauwet (entretien avec Fabrice Thumerel) et rappeler que c’est le plus riche catalogue français actuel !

Libr-critique a toujours soutenu cette aventure extraordinaire. Voici donc quelques idées de choix inouïs…

â–º Véronique BERGEN, Le Cri de la poupée, Al dante, Marseille, été 2015, 248 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-742-9.

Après Edie. La Danse d’Icare, épopée trash de 2013 consacrée à Edie Sedgwick (1943-1971) – l’actrice et mannequin qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture", celle dont l’"état naturel, c’est le manque" – et la biofiction portant justement sur MM (Marylin. Naissance, année zéro, 2014), toutes deux parues chez Al dante, voici une tout aussi sidérante anti-narration, au centre de laquelle gît la femme-marionnette Unica Zürn, artiste et écrivaine allemande (1916-1970) qui s’est défenestrée après un destin tragique fait de "résidus de fragmentations atomiques".

Rappelons l’enjeu de ce type de texte : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre" (Edie). C’est ici à travers le regard d’entomologiste de sa rivale Christa (anagramme de "Trichas"), qui fut également la maîtresse de Hans Bellmer, que, à coups de mots-torpilles et de bégaiements syntaxiques – caractéristiques de l’écriture-crachat -, prennent vie les schizogrammes de celle qui n’a pu "ni vivre ni mourir sans bourreau".

Après ce troisième volume de la série, nul doute que Véronique Bergen fait déjà partie des voix actuelles les plus singulières.

â–º Quelques liens sur LC : Amandine André, De la destruction ; Jérôme Bertin, Retour de Bâtard ; Jean-Philippe Cazier, Ce texte & autres textes ; Sylvain Courtoux, Consume rouge ; Bernard Desportes, L’Éternité ; Jean-Michel Espitallier, L’Invention de la course à pied ; Anne-Claire Hello, Naissance de la gueule ; Jacques-Henri Michot, Un ABC de la barbarie 


3 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (1/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant.

PREMIER JOUR

Bonjour, je suis Mme Jabert. Malheureusement j’ai mal dormi. Voici quand même le programme. J’essaierai d’être claire si possible, de faire court. Mal dormi, mais alors mal c’est rien de le. Bon, je répète pour les sourds : Mme Jabert, J-A-B-E-R-T. Merci. Et rappelez-vous que je suis fatiguée. Je préviens aussi pour les questions stupides : ça m’énerve et pas qu’un peu, si vous n’en avez pas, n’en posez pas. Bien, quel est le but ce cette première journée ? J’en vois au moins deux : un limiter les arrêts au strict minimum et deux finir plus tôt. M. Coty notre chauffeur est d’accord, il est fatigué lui aussi. Qui est contre ? Personne. Adopté. En principe on aurait dû s’arrêter aux Boitières pour un petit déjeuner campagnard, eh bien on s’en passera. On n’est pas là pour se gaver de croissants, d’œufs au plat et de charcuterie, on n’est pas des anglais ni des allemands. Sauf exception, n’est-ce pas M. Schmitt ? Eh oui j’ai la liste des noms, alors tenez-vous à carreau. Danke. Pour un café ou thé chocolat potage autres boissons, il y a le distributeur à l’arrière du car, merci de pas renverser vos gobelets. Les empotés et les parkinsoniens, pas de blague, sinon faudra nettoyer vous-mêmes. Je suis votre guide, pas la femme de ménage. Idem pour les toilettes. Vu ? Parce que merci, hein ! Bon, où en étions-nous ? Oui, dans une heure trente on arrive à Virsy. Virsy : bof ! Une église romane en ruine, la place du marché aux dentelles transformée en parking, le lycée agricole en ruine également, tout ça n’intéresse personne. On peut s’arrêter si vous voulez, disons dix minutes mais pour quoi faire ? Le patron du bar-tabac est un repris de justice, les petits commerçants des voleurs et le centre-ville grouille de pickpockets serbes et croates; mieux vaut filer direct à Lorselles. Je pense que M. Coty est aussi de cet avis. Et il a raison. M. Coty est un professionnel, avec lui on est tranquille. Bien. Nous serons à Lorselles dans deux heures. Je vous lâcherai au musée d’art brut. Ceux qui ont faim pourront grignoter à la cafétéria. Le musée lui-même ne vaut pas tripette. Qu’est-ce que l’art brut ? Pas de l’art. En gros, des déjections. Parfois c’est à vomir. Moi, j’aime pas. Et je n’oblige personne à y aller.

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