Libr-critique

31 décembre 2013

[News] Spéciale LC : de 2013 à 2014…

Pour ce passage entre 2013 et 2014, LC vous offre à la fois une prospective particulière (14 citations pour 2014 : avant-goût de quelques livres sélectionnés pour le début de l’année) et une petite rétrospective (les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre)…

14 citations pour 2014

Voici un aperçu en citations des livres que nous avons lus et que nous vous recommandons pour le premier trimestre 2014.

â–º Christophe CARPENTIER, Chaosmos (P.O.L, 2 janvier : dystopie de 416 pages) :

1) "Il n’y a plus d’actifs ni de chômeurs, plus de riches ni de pauvres, plus de malades ni de bien portants, il n’y a plus qu’un peuple : celui des relais efficaces du Chaosmos" (p. 116).

â–º Jacques JOUET, Les Communistes (P.O.L, 2 janvier, 490 pages) :

2) "On parle de passéisme, dit Pavel, mais jamais d’avenirisme ou de présentéisme" (p. 255).

3) "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (p. 484).

â–º Jérôme BERTIN, Le Projet Wolfli (Al dante, 15 janvier, 64 pages) :

4) "Le peuple n’aspire qu’à se faire enculer" (p. 12).

5) "L’écriture aussi est un sport de combat. Ou alors ce n’est pas de la littérature. C’est de la merde" (p. 42).

6) "Top chrono pour les moutons. Consommez consommez avant que le cancer ne vous consume. Cassez votre tirelire cochons. Vous vous serrerez la ceinture après. Crédits crédits. Une seule vie ne suffit pas pour tout acheter" (p. 48).

7) "Debout les damnés de la terre. Ils vivent à ne pas douter leurs derniers instants. La culture d’état pue la mort. Les derniers penseurs sont enfermés dans la misère. Les éditeurs, les producteurs, travaillent par leur censure et leurs choix commerciaux à la désintégration du pensé debout" (p. 49).

â–º Jérôme BERTIN, Première ligne (Al dante, 15 janvier, 40 pages) :

8) "Festin de terre. Assis sur le lit la tête entre les mains. Cracher le poème et du sang. Du sens interdit. La tête cogne contre le carrelage" (p. 15).

9) "Anus, l’origine du monde. Plus de débats mais des combats. Des décombres des cobras. À la place de la langue, uppercut. Un sein vert expression. Tu vois le sang araignée sur le sol" (p. 18).

â–º Éric CHEVILLARD, L’Autofictif en vie sous les décombres (L’Arbre vengeur, 15 janvier, 234 pages) :

10) "Il y a les écrivains qui se complaisent dans le réel, qui fourrent leurs phrases dedans, qui en rajoutent une couche ; et les écrivains qui prennent le réel dans les rets tranchants de leurs phrases afin de le retailler à leur guise" (p. 14).

11) "L’écrivain ne doit pas s’y tromper. Il travaille aujourd’hui pour les ménagères de plus de 50 ans" (p. 85).

12) "Tous les autres mots ne sont pour lui que des euphémismes hypocrites et maniérés pour dire merde" (p. 93).

â–º Marc OHO-BAMBE, Le Chant des possibles (éditions La Cheminante, mars) :

13) "Souviens toi

De ce matin-là,

Ecarlate et révolutionnaire,

Du parfum de jasmin flottant dans l’ère alors

Souviens toi mon sang,

De la promesse du jour et des slogans,

Des chants de la rue défiant le joug des tyrans

Et la morsure des fusils"

â–º Serge Doubrovsky, Le Monstre (Grasset, avril 2014) :

14) "Vous pourrez enfin découvrir ici le texte restitué dans sa première composition, toute son opulence, sa première jeunesse, sa vitalité débordante, ses rêveries nomades et sa fascinante écriture. Le Monstre vous attirera dans son labyrinthe et vous n’essaierez même pas de trouver l’issue mais vous cheminerez, comme hypnotisé, à sa rencontre. L’approche génétique de ce texte aura aussi prouvé qu’il faut en finir de vouloir donner un seul sens à une œuvre, d’en faire une donatrice de signification" (Isabelle Grell).

Les 10 posts les plus lus/vus depuis le lancement du nouveau LC en septembre 2013

LC, en 2013, c’est quelque 200 posts (si l’on tient compte de la pause estivale, cela fait une moyenne de 4,5 posts/semaine).

En quatre mois, vous êtes plus de 100 000 à être venus visiter les quelque 1 600 posts disponibles : les 10 les plus lus/vus (chiffres arrondis) témoignent aussi bien des goûts de lecture que des circuits de circulation et d’indexation.

â–º Chronique de Philippe Boisnard (17/05/2008) sur Ralbum (Léo Scheer) = 11 275 visites [total : + de 120 000]

â–º Emmanuel Adely, "No more reality" (création du 05/09/2009) = 4 475 [total : + de 50 000]

â–º Chronique de Fabrice Thumerel, "Richard Millet et la postlittérature" ("Manières de critiquer" / 01/04/2011) = 3 650 [total : + de 20 000]

â–º Michel Giroud, "Généalogi-z 2.1" (création du 9 décembre 2006) = 2 200 [total : + de 35 000]

â–º NEWS du dimanche 10/11/2013 (F. Thumerel) = 1 760

â–º Chronique de Périne Pichon sur La Direction des risques de Christophe Marmorat (07/11/2013) = 1 150

â–º Fabrice Thumerel, "De l’intellectuel critique" (20/01/2006 ; travail de recherche en cours de réécriture) = 775 [total : + de 15 000]

â–º Mathias Richard, « Pour un déclin du mot "roman" » ("Manières de critiquer" / 26/09/2013) = 725

â–º Matthieu Gosztola, "Vivre I" (création, 29/10/2013) = 600

â–º Thomas Déjeammes et Mathias Richard, "Dreamdrum 10 / Amatemp 28" (création, 14/09/2013) = 580

29 décembre 2013

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche de l’année, plongeons-nous d’abord dans un essai qui a marqué ce dernier trimestre : le Jarry de Matthieu Gosztola, qui offre l’occasion d’étudier les relations entre critique littéraire et sciences en une fin de siècle et une "Belle Époque" des plus fascinantes. Nos Libr-événements vous proposeront ensuite vos premiers rendez-vous de 2014 (rencontre avec Jérôme Game à Paris ; soirée poétique à la Maison Victor Hugo ; soirée Manifesten autour de Franz Fanon).

UNE : Matthieu Gosztola, Alfred Jarry

Matthieu Gosztola, Alfred Jarry. Critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, éditions du Cygne, automne 2013, 184 pages, 18 €, ISBN : 978-2-84924-331-2.

Présentation éditoriale. À la fin du XIXe siècle, les sciences sont partout. Jusque dans la philosophie, dans ses différents courants. Il n’est que de se reporter au positivisme et au scientisme, alors tout-puissants. Même les pensées idéalistes ou religieuses empruntent au discours scientifique, dans la multiplicité de brochures qui paraissent alors, une partie de sa rhétorique, fût-elle alors transformée pour les besoins de la cause : convaincre les lecteurs du bien-fondé des théories – souvent farfelues – qui y sont exposées.
Mais, à cette époque, que peut la littérature, elle, face aux sciences ? Question que sont amenés à se poser, à un niveau ou à un autre, tous les écrivains ou presque de cette période, Paul Valéry en tête.
Quand on est écrivain mais aussi critique littéraire, une autre question alors logiquement se pose : comment rendre compte d’ouvrages scientifiques dans une revue littéraire ? Cette question, Alfred Jarry se l’est ardemment posée, en la mettant en acte, singulièrement, et ce continûment, ayant été l’un des membres les plus actifs de La Revue blanche.
Mais il n’a pas été le seul, loin de là, à se passionner pour l’irruption des sciences dans le champ littéraire.
Comme ce livre s’attache à le montrer, divers auteurs à l’aube du XXe siècle ont pu faire se rejoindre science et littérature, en cherchant à ce que l’une et l’autre grandissent de cette rencontre, en augmentant considérablement leur pouvoir d’évocation, et ce sans rien perdre de leur propre singularité – cette singularité qui définit chacune consubstantiellement, dans son champ propre.

Note de lecture

"Cet emploi d’expressions techniques et de phrases vides d’apparence scientifique
est particulier à beaucoup d’écrivains dégénérés modernes et à leurs imitateurs"
(Max Nordau, Dégénérescence, 1894).

"Dans quelques siècles […] il n’y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers,
et la pensée s’exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique"
(Remy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède, 1897).

Ayant vécu sa formation en un temps où régnaient le scientisme et le positivisme, le jeune Alfred Jarry est habité par une "tentation scientifique constante" (Patrick Besnier, 2005), persuadé que la connaissance scientifique comme pouvoir d’informer le monde constitue pour l’homme une source d’émancipation. En témoigne, sitôt ses études terminées, son goût pour les ouvrages scientifiques ardus, voire hermétiques, dont il rend compte dans la célèbre Revue Blanche : contrairement aux autres chroniqueurs non spécialisés, le fameux auteur d’Ubu roi adopte résolument une posture de savant. (Est surtout examinée ici, comme exemple emblématique, la recension des Éléments d’économie politique pure, de Léon Walras, datant de 1901). Cette curiosité encyclopédique s’explique par un élitisme avant-gardiste : laissant les manuels de vulgarisation aux hordes républicaines, Jarry s’attaque aux hautes productions de l’esprit rationnel, fasciné par la beauté inhérente à l’obscurité scientifique.

L’auteur de cet essai stimulant distingue chez l’écrivain deux types d’appropriation de la connaissance scientifique : l’intégration du savoir dans l’œuvre (qu’on pourrait appeler fonction mathésique : cf. Messaline et Le Surmâle) ; la fictionnalisation du savoir même, comme dans Gestes et opinions du docteur Faustroll pataphysicien, "roman néo-scientifique"… Dans ce dernier cas, dominent les visées humoristique ou grotesque, mais également poétique : le discours scientifique est annexé pour renforcer les effets d’étrangeté. Jarry apparaît ici comme un curieux amateur de sciences, cultivant l’illogisme et la combinaison paradoxale des contraires (vrai/faux, bien/mal, présent/passé, etc.), et réfutant l’idée même de progrès.

Quoique mal organisé (deux parties très inégales, sans subdivision ni principe ordonnateur clair), cet essai vaut pour ses analyses du travail critique de Jarry – sa façon de se distinguer dans l’espace critique des revues littéraires contemporaines – et de ses rapports à Valéry comme à certains grands noms des sciences humaines de l’époque (Haeckel, Fechner, Spencer, Ribot, etc.).

Libr-événements

â–º Vendredi 3 janvier 2014 à 19H30, Texture Librairie (94, avenue Jean Jaurès 75 019 Paris), rencontre avec Jérôme Game pour son DQ/HK, que nous avons salué dimanche dernier.

DQ/HK ou deux livres en un, comme un double-album de poésie sonore donnant à lire et entendre HK Live !, pièce radiophonique sur Hong Kong, et Fabuler, dit-il, pièce entre littérature et création sonore autour du Quichotte, réalisée avec le musicien Olivier Lamarche. Deux pièces rassemblées par une visée esthétique commune, telles les faces A et B d’une même méthode: rencontres, voyages, captations, travail en studio, montage de sons et d’images, il s’agit toujours d’écrire à même les choses, à même le document, dans le son et à travers l’image. Traversée d’une ville, saisie par les signes sonores et visuels qu’elle émet; traversée d’un monument littéraire, via l’économie narrative, cinématographique ou touristique à laquelle il donne lieu.
Remarquable préface de Jean-Michel Espitallier.
CD 1 : Fabuler, dit-il (46 min)
Texte et voix : Jérôme Game
Musique et réalisation sonore : Olivier Lamarche
CD 2 : HK Live ! (39 min)
Texte, montage : Jérôme Game
Voix : Caroline Dubois, Jérôme Game, François Sabourin
Réalisation : Marie-Laure Ciboulet
Production : les ACR, France Culture
Extrait :
On voit les choses cadrées, un peu de verdure à l’écran. / Les palmiers le ciel bleu la nuit étoilée, il fait chaud, y a du monde en terrasse. / Mais je comprends pas où tu veux en venir là, je comprends pas ce que tu dis où tu veux en venir, tu veux t’en aller tu veux partir? où tu vas monte le son, monte pas le son comme ça on s’entend plus, regarde la route où tu vas? / Tu peux pas tout laisser derrière toi comme ça, tu peux pas tout le temps tu laisses tout derrière toi tu laisses tout derrière toi c’est c’est quoi ces montagnes? tu peux monter la radio mets plus fort, mets plus fort.

EDITIONS DE L’ATTENTE :

Depuis 1992, c’est à la littérature de création contemporaine que s’intéressent les éditions de l’Attente. À la limite de la poésie, aux approches philosophiques, aux écrits d’artistes, aux essais, aux traductions et à tout ce qui anime, questionne et aventure une langue vivante innovante qui puise son inscription dans le réel ou l’imaginaire, au-delà du formel.
http://www.editionsdelattente.com/

â–º Mardi 14 janvier, de 18 h30 à 21 h (lecture vers 19h30) : La Cime du rêve, de Victor Hugo.
 
« Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. » Cette pensée de Victor Hugo, tirée de "Promontorium somnii, II", donne son titre à l’exposition « La Cime du rêve – Les surréalistes et Victor Hugo », proposée jusqu’au 16 février à la Maison Victor Hugo.
Invités à déambuler parmi les salles thématiques – les châteaux, la nature, l’empreinte, la tache… – regroupant une cinquantaine de dessins d’Hugo et des œuvres d’Ernst, Masson, Picabia… les écrivains Suzanne Doppelt, David Christoffel et Olivier Schefer liront des textes inédits, composés spécialement à l’issue de cette visite.
 
Avant la rencontre, à 18h30, un parcours de l’exposition accompagné d’un conférencier sera proposé, dans la limite des places disponibles.
Réservation obligatoire : inga.walc-bezombes@paris.fr ou t. 01 42 72 87 14
 
Maison Victor Hugo
6, place des Vosges – Paris 4
(métro Bastille – Saint-Paul)

â–º Mardi 14 janvier 2014, Manifesten (59, rue Thiers 13 001 Marseille), le Cabinet de lecture de l’association Plis Fôs 13 vous invite à une discussion autour du livre de Frantz Fanon : Peau noire, masques blancs.

Pour en savoir plus sur Franz Fanon :
http://coutoentrelesdents.noblogs.org/post/2013/12/13/frantz-fanon-la-vie-oubliee-du-damne-de-la-terre/

Si vous désirez participer à cette discussion, il est conseillé de lire ce livre.
Il existe aux éditions du Seuil, format poche (collection Point/Seuil) pour 5,60€
Sinon, il existe gratuitement en format pdf sur le lien suivant : http://184.22.121.32/peau_noire_masques_blancs.pdf

Plis Fôs 13 : http://plisfos13.wix.com/plis-fos13

28 décembre 2013

[Chronique] Stanislas Rodanski, Substance 13, par Jean-Nicolas Clamanges

Stanislas Rodanski est de retour. J’avais chroniqué ici, l’an passé, la splendide exposition dont cet écrivain avait fait l’objet à la bibliothèque de Lyon Part-Dieu, en révélant l’ampleur et le potentiel d’une œuvre qui pour l’essentiel nous précède, s’il est vrai que « la route est encore longue pour qui est loin devant » (Tomas Tranströmer) : qui se trouve intéressé n’a qu’à cliquer pour y retrouver les éléments bio-bibliographiques utiles, ainsi que le lien vers le site remarquable de l’Association Stanislas Rodanski.

Si Rodanski (1927-1981) a d’emblée été reconnu comme poète, ce qui émerge depuis quelques années c’est l’importance de ses écrits narratifs : La Victoire à l’ombre des ailes, édité au Soleil noir et préfacé par Gracq (1975) puis repris chez Bourgois, a très vite été un roman culte ; mais on connaît maintenant son journal et on découvre ses autres fictions narratives. Ainsi, après avoir édité Requiem for me aux « Éditions des cendres » (en liaison avec la Bibliothèque Jacques Doucet où est conservé le fonds Rodanski), François-René Simon récidive cette année avec ce Substance 13 – dont l’établissement du texte avait une allure de ‘mission impossible’ on va le voir –, en publiant parallèlement, cette fois chez Gallimard, un important volume de poèmes largement inédits : Je suis parfois cet homme.

Stanislas RODANSKI, Substance 13, éditions des cendres, 2013, 187 pages, 24 €, ISBN : 978-2-86742-214-0.

Parcours fléché

C’est de Substance 13 qu’il s’agira ici. Ce sont trois cahiers manuscrits (peut-être un quatrième s’est-il perdu ?), laissés à Julien Gracq par Rodanski en mai 1951, au cours de son internement psychiatrique à Villejuif (1950-1952), et qu’il n’a jamais relus ensuite. Ils sont écrits comme un chemin de ronde qui commencerait à n’importe quelle page pour revenir sans cesse au même, mais ailleurs, en d’autres pages, d’autres cahiers – ce qui a fort compliqué la tâche de leur scrupuleux éditeur, qui présente ainsi le premier cahier :

« La page de garde porte le titre, encadré : substance 13. La suite est un véritable parcours fléché. Le texte principal commence … p. 49, connaît une dizaine de renvois éparpillés dans le cahier et bien indiqués par Rodanski, comme s’il reprenait sa rédaction en ouvrant chaque fois son cahier au hasard : suite page 33, et au milieu de ladite page 33, suite de la page 19 ; au bas de la page 137, suite page 73 ; page 22, suite de la page 46 ; page 138, on est suite de la page 73, mais au milieu on se retrouve suite de la page 87. Ne multiplions pas les exemples : ils donnent des sueurs froides. » (‘Avant propos’, p. 8)

 

En outre, les cahiers intègrent des fragments variés : poèmes, lettres, graphismes… « comme des notes impérieuses » au fil des pages, écrit F.-R. Simon, que l’on trouvera rassemblés en annexe mais dont le texte imprimé ne rend pas le côté proliférant, comme on peut s’en aviser dans le fragment ci-joint : « Le rayon invisible », qu’on retrouvera transcrit ‘en clair’ à la page 179. Avec des œuvres de cette nature, l’édition devient un sport extrême !

Tout se passe comme si Rodanski s’était trouvé à tel point possédé par son film mental qu’il pouvait le reprendre et le poursuivre à son gré dans tous les sens. Il n’est pas le premier écrivain à se trouver dans ce cas : Nabokov ne composait pas autrement (il n’écrivait qu’après avoir tout imaginé dans le plus grand détail), et Thomas d’Aquin pouvait dicter en alternance plusieurs traités à ses secrétaires: ces têtes-là savaient travailler sans les livres en toutes circonstances. Or à l’époque où s’écrit Substance 13, les circonstances externes et internes sont absolument chaotiques pour Rodanski ; mais s’il semble lui aussi avoir su par cœur sa bibliothèque virtuelle, ce fut pour la déranger de fond en comble sous l’exigence d’une esthétique supérieure de composition des faits :

« il est vrai que l’on compare une certaine forme de trouble mental à un livre aux cahiers mêlés comme les cartes d’un jeu, quoiqu’il soit correctement rédigé, que rien ne manque, on a perdu le fil. […] Qu’on se représente un roman qui ne serait pas fait pour

être

mais relier les faits entre eux. »

Requiem for me, (rédaction en 1950-1952) éditions des cendres, 2009, p. 27-28.

 

Écrire par gros temps

Rodanski mène en effet ses tentatives narratives comme des romans d’enquête où il joue sa peau à déchiffrer certaines situations dramatiques où il est impliqué avec d’autres, en les recomposant selon d’autres grilles que celles de la logique ordinaire. Il applique là une méthode ‘analogique’ pratiquée par Breton dans Poisson soluble (1924) et L’Amour fou (1937), mais sur un tout autre matériel puisque les faits en question ressortissent au domaine relevant de la presse criminelle et de ce qu’on appelle à l’époque le « roman-détective ». Subissant, à cette période de sa vie, de violentes crises hallucinatoires (elles sont précisément décrites dans Requiem for me, p. 44-51), il écrit par gros temps dans l’urgence, quand la vitesse de la jeunesse (il n’a pas vingt-cinq ans) prend de court les neuroleptiques, s’aidant des techniques de l’improvisation moderne où il est passé maître (ce grand plagiaire ducassien imite tout ce qu’il veut), sans craindre l’ellipse ni la redite: c’est un peu comme si Nadja avait réécrit Nadja en court-circuitant la prose classique de Breton par les procédés du roman policier, du montage cut et de la surimpression – avec Tandis que j’agonise en arrière-plan pour les transferts d’identité et le monologue intérieur, et peut-être un côté Molly Bloom pour certaines pages au féminin. À quoi s’ajoute l’art du détournement, notamment ces « Textes Tout Prêts » qu’il prélevait dans la presse courante pour leur affreuse beauté.

Rodanski pensait pourtant que son état psychique lui avait fait commettre « quelques erreurs de principe » sur le plan de l’esthétique littéraire, comme il l’écrivit au peintre Jacques Hérold (‘Avant-propos’ de l’éditeur, p. 12). Mais il se jugeait avec les critères de son époque où la fragmentation, le mélange des genres et la composition sérielle sont encore rarissimes dans le roman français. Ce qu’il tente dans Substance 13 (y compris par défaut puisque l’œuvre l’intéresse moins que l’écriture dans l’œil du cyclone), s’inscrirait aujourd’hui assez naturellement dans le champ esthétique des écritures de montage, voire de cut-up à la Burrough (The Naked Lunch sort en 1959). Du coup, une fois révélée par le remarquable travail éditorial de François-René Simon, la construction cyclique et parfois aléatoire du récit n’est finalement pas plus déroutante pour le lecteur actuel qu’une intrigue moderne sciemment déconstruite à la Robbe-Grillet (La Reprise) ou à la Roubaud (Le grand incendie de Londres) ; et si l’on s’y perdait quelquefois (on peut aimer se perdre …), cette braise de lave ranimée par le génie du dépaysement des clichés qu’est la langue de Rodanski ramène de toute façon au vif du sujet : tellement que la brève approche du propos qui suit sera composée à partir de fragments du texte où le récit se présente en abyme, remontés et liés d’une certaine façon pour que l’on entende un peu de quoi il retourne.

 

Un polar narcoleptique

Il s’agit d’une histoire « où se modifient les faits en cours dans l’esprit » et « dont l’auteur n’existe pas » car le scénario en est rédigé par un comité d’inconnus (les Treize) après la projection d’un film éclairant une mentalité de tueur. C’est « une sorte de reportage narcoleptique » refondu en polar par anticipation, qui aurait été filmé par Léos Carax à l’époque où il était encore à naître, et rendant compte de faits égarés entre la Place Blanche, la rue du Dragon, la tour Saint-Jacques et les Halles, Saint-Nazaire, le Vercors de la Résistance et une fameuse station de sports d’hiver; ce qui donne un long métrage en boucles aléatoires sur la sexualité criminelle en milieux mêlés: comme dans M. le Maudit ou Jack l’éventreur, quelqu’un assassine (ou risque de le faire) dans l’absence à soi, par pulsion ou peut-être par impuissance ; et comme dans Les Trois couronnes du matelot de Ruiz, les marins ont des doubles de par le monde, qu’ils doivent tuer ou sinon les fiancer à une dame de pique qui les perdra.

Le premier rôle masculin est joué par Jacques Vaché, alias Stan, un tueur à gages spécialiste du calibre 45 et du cran d’arrêt homologué par l’armée d’Indochine : un déserteur. À son insu, le gang de l’existentialisme l’utilise, dans le cadre d’un chantage aux sentiment troubles de certains hommes pour certaines femmes, afin de rectifier une ou deux pointures d’État ; celui des surréalistes, emmené par un psychiatre sans clientèle, suit l’affaire de près au point de vue de l’humour noir. Il s’agit d’élucider là un « concours de circonstances » qui sonne comme un accord de quarte augmentée (alias triton, alias diabolus in musica) : c’est le ton be-bop des années cinquante et ça finit en sirène d’alarme car « l’époque est démentielle », Lafcadio planque son danger derrière des lunettes noires, les sombres dimanches poussent au suicide et les Tractions épousent les arbres. Si Stan n’était pas l’absent en personne, il serait la synthèse prémonitoire de Bob et Alain (pour ainsi dire fondus au pire) dans Les Tricheurs : voyez les pages sur le jeu de la vérité dans Requiem for me. La blonde Anik « aux yeux de steppe immense » est sa principale partenaire affolante quand il s’appelle Tristan, et les sorcières de la lande sont le septénaire étoilé de ses amantes saphiques, autrement dites Anges des ténèbres et belles liseuses aux jambes gainées Scandale sur les moleskines de Saint-Germain des Prés. Stan mène ce bal à la vitesse d’une 16 mm gonflée au cyanure caché dans le soutien-gorge de Flore – qui en meurt à la place d’un autre.

 

L’énigme des signes

« … quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus étroit les actes de la vie passée. »

Gérard de Nerval, Promenades et souvenirs

 

Comme dans la plupart des fictions de Rodanski, l’attente de Tristan au rochers de Penmarc’h s’inscrit au détour d’une page où une rame abandonnée et une aile sanglante sur une plage bretonne sont saisis comme l’intersigne d’une élection énigmatique, éperdument scrutée en d’autres signes affleurant dans la prose de l’existence commune ; une élection au pire aussi bien, par inversion des signes ; à cet égard, Gracq a bien vu qu’il s’agit là d’ « une des aventures les plus chargées d’enjeu qui aient été poursuivies dans la lumière du surréalisme, une des très rares qui n’aient pas reculé devant la traversée de ses paysages dangereux et qui en aient affronté les derniers risques » (préface à La Victoire à l’ombre des ailes). En effet, si l’amour électif s’exalte comme « explosante fixe » chez Breton, il s’inscrit dans Substance 13 en étoile sanglante sur un drap d’hôtel  : tel est le jeu du destin pour un héros piégé dans un nœud de faits aux allures de manipulation concertée : « quelqu’un s’était silencieusement emparé de son ombre ».

Le récit essaie d’en dénouer les fils, en déchiffrant de mémoire une partition en clef de treize, enroulée sur elle-même comme les cercles de l’enfer, et dont les portées cryptées décalquent celles des Nuits d’octobre et des Chimères  : une rose de boucherie est la rose au cœur violet du sonnet d’Artémis pour signifier peut-être un meurtre sibyllin, la treizième revient en rêve pour la première envolée à l’éther quand le temps est « triste à n’en plus finir », la mort passe pour une morte parfumée Shalimar qui « se voit au passé » dans la rue, et la fin file le recommencement de quelques redites fastueuses indéfiniment modulées. Telle est la spirale éperdue d’une mémoire à perte de vue, dans une chambre sans numéro où un miroir dans un miroir dessine une silhouette mitraillée en surimpression de la Madeleine La Tour, tandis que Stan et Béatrice se rencontrent au square Saint-Jacques pour un rendez-vous du soir « chez Nicolas Flamel ».

Un rendez-vous élégamment subversif : à Paris, alors que la rumeur d’une émeute monte dans l’aube, un type vêtu d’un imperméable de cheval ou d’une veste de marin américain rôde d’un pas de rêve dans les rues, cherchant la bagarre aux bouchers des Halles ou aux dockers, en une sorte de rituel fantastique dont le scénario semble écrit d’avance pour une danse des morts post-moderne : il recherche la treizième syllabe à certain sonnet qui est la clef en double de tout ce qui manque à cette histoire pour être un roman de gare. À proximité, une fillette assez zazou graffite sa dévotion À LULU qui se souvient des oratoires et du temps des amies, sur une passerelle du temps entre Shangri-la et l’Hôtel Terminus où papillonne un sphinx auprès d’une fine sandale de daim. Sur la Place Blanche, qui est le point de fuite de toute l’affaire, quelqu’un téléphone à l’inconnu dans la nuit, alors que la neige tombe de plus en plus belle : « il semble que la durée qui emmène les êtres ait craqué quelque part ». Quant à la jeunesse « qui s’ignore dans les villes », Rodanski lui propose « l’aventure comme une morale hautaine » – tellement qu’elle s’avère à l’évidence impossible ; c’est son côté « annihiliste »:

« Lentement la brume était retombée et le cargo qui avait pour un instant resplendi, avec ses multiples mâts, sa coque basse et trapue, s’était évanoui où la brume s’était refermée. À peine si l’on voyait le numéro d’immatriculation du remorqueur qui se dandinait à l’entrée du port, assombrissant le cafard d’un torrent de fumée noire, il revenait pour rien au quai où Anik et Stan, appuyés à une grue, le regardaient. Le temps s’était un peu levé sur la mer, mais à nouveau la brume avait rebouché le port où de grands oiseaux blancs tombaient des nues trop hautes dessinant le noir des mâts. » (p. 101).

Dans le genre looser, Jarmusch ou Manchette n’ont sans doute jamais fait mieux (Rodanski est aussi l’auteur d’un Club des ratés de l’aventure) ; certains dialogues ont d’ailleurs l’air de sortir d’À bout de souffle ou de Pierrot le fou.

Well. Lectrice ou lecteur, voici un beau ciné-roman d’amour et de mort (ou d’amour à mort ?) pour écran déchiré ; le grand public ne le verra jamais (même si Polanski, Carax ou Lynch voulaient tenter le coup), mais possibilité t’est offerte de le projeter en ta chambre obscure, au risque (ou est-ce ta chance ?) d’y voir ta propre image te tenter au miroir.

 

Extrait

Très loin sur la route du retour, la voiture a percuté le rond-point. Un projecteur braqué sur le ciel n’éclaire rien. Le faisceau d’ambre dans le brouillard se meurt de solitude. La voiture a volé en éclats et s’éparpille sur le gravier qui entoure le faisceau immobile où deux silhouettes paraissent monstrueusement grandir et se confondre en une seule ombre, l’archangélique. Le château tombe en poussière et le faisceau glacé d’un coup se dissout en neige dans la nuit. Les personnages se dispersent. Anik, le cœur serré, suit ses amis. Stan s’éloigne dans l’inquiétude pour attendre l’aube du énième jour. Pâlir. Voir se lever un linge au linteau du malheur. Vider la nuit de sa substance et connaître dans l’absence le pur néant de la douleur où se dissolvent les ombres en un seul rayon : le désir étendu dans le matin hâve où le soleil fond un glaçon pour s’en aller dans la brume. Un linceul. Le temps de s’aimer en dépit du jour grâce à la pluie, décevoir l’aveu du matin en souvenir de l’altitude scintillante où volent les aigles par fragments de génie. Violence libératrice d’un meurtre, une lance au viol de la pensée perce l’angoisse par la grâce du meurtre. La solitude atteinte par le criminel, là où se figent les larmes pour iriser la lance enluminée comme les dix mois de la nuit rouge.

Stanislas Rodanski, Substance 13,  p. 61

 

 

 

 

 

 

 

 

22 décembre 2013

[News] News du dimanche

En ce dernier jour avant la trêve d’une semaine (RV dimanche prochain, donc !), nous vous présentons de quoi terminer l’année comme il se doit : trois intéressants livres reçus (Jérôme Game, DQ/HK ; Serge Noël, Aux premières heures d’un jour nouveau ; Alain Brossat, La Démocratie) et le pré-programme de la reprise de janvier sur LIBR-CRITIQUE.

Livres reçus (FT)

â–º Jérôme Game, DQ/HK, préface de Jean-Michel Espitallier, éditions de l’Attente, 4e trimestre 2013, 130 pages + 2 CD audio, 17 €, ISBN : 978-2-36242-045-0.

"À lire Jérôme Game, à l’écouter, on croit comprendre que la fin de l’Histoire
ça n’est peut-être ni Auschwitz, ni Hiroshima, ni la chute du Mur
mais bien plutôt la multiplicité affolante des points de vue bavards,
jusqu’à la nausée, qui débitent sans fin des déluges d’histoires" (J.-M., Espitallier, p. 18).

Présentation éditoriale. DQ/HK ou deux livres en un, comme un double-album de poésie sonore donnant à lire et entendre HK Live !, pièce radiophonique sur Hong Kong, et Fabuler, dit-il, pièce entre littérature et création sonore autour du Quichotte, réalisée avec le musicien Olivier Lamarche. Deux pièces rassemblées par une visée esthétique commune, telles les faces A et B d’une même méthode : rencontres, voyages, captations, travail en studio, montage de sons et d’images, il s’agit toujours d’écrire à même les choses, à même le document, dans le son et à travers l’image. Traversée d’une ville, saisie par les signes sonores et visuels qu’elle émet ; traversée d’un monument littéraire, via l’économie narrative, cinématographique ou touristique à laquelle il donne lieu.

Premières impressions de lecture. Si, comme l’avance Sartre dans Situations, I, chaque époque doit s’inventer un regard – et si, de fait, il y a des époques vides -, qu’en est-il de la nôtre ? En un temps où le champ pratique est un incroyable kaléidoscope audio-visuel, un espace saturé par d’innombrables images et discours, il n’est plus question de prétendre dresser l’inventaire du monde social comme au XIXe siècle. En "chef op’ de tout ce qu’il a ramassé" (Espitallier), Jérôme Game propose divers agencements répétitifs sonorisés, un "paysage-langage" "du langage compressé" : "Don Quichotte, c’est un produit contaminant, un vrai générateur, en extension tout azimut, qui stocke tout ce qu’il a produit, en strates" (Espitallier).

Quant à HongK ong, c’est
"ambiances listées"
micro-récits
script et collages…

Le poète ultramoderne se fait ainsi caisse de résonance dépersonalisée, et le texte nous propose affects et percepts sur la ville-monde.

Le tout précédé d’une magnifique préface signée par une figure majeure du champ poétique actuel : Jean-Michel Espitallier.

â–º Serge Noël, Aux premières heures d’un jour nouveau, éditions MaelstrÖm ReEvolution, Bruxelles, 4e trimestre 2013, 300 pages, 16 €, ISBN : 978-2-87505-159-2.

L’époque est aux dystopies plutôt qu’aux utopies, qui ont un point commun, l’extrapolation : les caractéristiques de la société contemporaine sont empirées ou corrigées dans un ailleurs.

Dans ce roman tripartite – dont le titre est à l’image de la couverture : sirupeux et aguicheur ! -, nous sommes en 2098 dans l’associété, "un monde parfait" dans lequel la seule raison d’être est d’"amasser des crédits" : "La politique est là pour garantir à chacun le droit de chercher à concentrer pour son compte le plus de crédits possible, quels que soient les moyens employés" (p. 23). Là, tout est ordonné par l’État, au sommet duquel trône la figure virtuelle du Citoyen : la distribution de détriments et de psychotropes, la reproduction (les femmes n’existent que comme truchements reproductifs) et le plaisir (à coups de crédits, tout homme peut choisir son philosexe et ses divertissements sexuels), l’éducation (aux bons soins des éludateurs, des éducastreurs, des psychiastres et des médicastres), la gestion des quotislogans… Dans cette associété totalitaire, tout ne va évidemment pas pour le mieux dans le meilleur des mondes… Les privilèges des élites du Processus contrastent avec le sort réservé aux contrevenants : "Jeunes délinquants croupissant dans les taules, procédants à la merci d’un bouleversement technique, encadres pissant d’angoisse à l’idée d’être largués" (28)… Conformément à la tradition du genre, le récit se concentre sur un personnage à part, pour qui l’ennui est mère de toute survie : "La plupart des gens m’emmeldrent. Je ne leur trouve ni politique, ni art. Comment peut-on vivre sans politique, sans art ? De quoi ? Pour quoi faire ?" (119). Viendra l’envie, et derechef la rêvolution – via un détour par le Moyen-Âge… Ainsi s’accomplira la prédiction décrétée en 2002 par "un homosexuel vieillissant" qui connaissait la poésie du XXe siècle : "L’avenir de l’homme, c’est la femme"…

Malgré l’interrogation politique qu’il suscite (en un temps où triomphent les pouvoirs bio-technologiques et économico-financiers, le totalitarisme d’état doit-il encore être considéré comme le plus menaçant ? comme le plus envisageable ?), ce livre vaut surtout pour sa première partie ; le reste se conforme parfois un peu trop aux seuils que constituent le titre et la couverture.

â–º Alain Brossat, La Démocratie, éditions Al dante, 4e trimestre 2013, 168 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-783-2.

« Traiter le nom "démocratie" pour ce qu’il est : le Phallus de notre présent » (Alain Badiou, Pornographie du temps présent, 2013).

Présentation éditoriale. Dans les quatre essais qui composent ce livre s’ébauche ce que Foucault nommerait une analytique de la démocratie contemporaine en rupture ouverte avec les courants dominants de la science politique et de la philosophie politique. Il ne s’agit pas en effet de s’y demander ce qui définirait à proprement parler un régime démocratique, quelles seraient les normes de la culture démocratique, à quelles valeurs se réfèrent les usages démocratiques, en quoi consiste la vie démocratique, quelles en sont les institutions appropriées, (etc) – mais de partir d’une tout autre question : de quelle espèce est l’opération contemporaine consistant à faire valoir le nom de la démocratie comme celui de la seule figure d’organisation et de vie politique acceptable et conforme aux exigences d’une vie civilisée ? Qu’est-ce qui est en jeu dans le balisage de notre présent par l’ensemble des discours tendant à accréditer la notion d’un horizon indépassable de "la démocratie", comme horizon du politique et de la vie commune ? De quoi cet usage du mot démocratie est-il la manifestation ou le symptôme ? Il s’agirait donc bien de déplacer l’angle du questionnement, de se situer dans un autre champ.
On ne se demandera pas dans ces textes ce qu’est en vérité la démocratie contemporaine, on n’en dénoncera pas les faux-semblants ou les illusions, on n’opposera pas à ces mensonges ou ces trahisons allégués ce qu’elle devrait être – on s’interrogera plutôt sur le point suivant : sous quelles conditions sommes-nous astreints aujourd’hui à parler de la démocratie, quels sont les principes d’agencement qui président à l’établissement de l’ordre des discours régissant la formation des énoncés à propos de "la démocratie" aujourd’hui ? Ce qui constitue donc la trame de ces textes, ce ne sont pas des questions de définitions adéquates, ce n’est pas la critique des apparences fallacieuses ou des impostures des appareils de la démocratie contemporaines, c’est plutôt l’analyse du champ de forces et des jeux stratégiques de pouvoir qui s’établissent autour du nom de la démocratie dans nos sociétés.

Premières impressions de lecture. Se situant à l’encontre des courants mainstream de la science politique et de la philosophie politique, l’auteur de La Démocratie immunitaire (La Dispute, 2003) se lance dans "l’analyse du champ de forces et des jeux stratégiques de pouvoir qui s’établissent autour du nom de la démocratie dans nos sociétés" (p. 8). En quatre parties ("La démocratie comme mythe conquérant", "Un mirage en Egypte (le paradigme El Aswani)", "Contre la tyrannie du fait majoritaire" et "Une démocratie des résistances !"), ce livre qui allie les approches politiste, sociologique et philosophique, réussit à dévoiler ce que recouvre le substantif hypostasié "démocratie", à expliciter les usages sociaux d’un mot devenu coquille vide : la-démocratie, qui renvoie à des acceptions et des pratiques hétérogènes, n’est qu’un dispositif discursif destiné à attester l’existence d’une chose publique, sinon disparue, du moins évanescente ; à justifier les diktats de la masse ; à légitimer les dérives totalitaires des dominants au nom de valeurs universelles…

LIBR-CRITIQUE en janvier…

â–º Créations : Daniel Cabanis, Matthieu Gosztola… Anne-Olivia Belzidsky, André Gache, Alain Marc (Libr-@ction)… Thomas Déjeammes, Lucien Suel, André Gache (Dreamdrum)…

â–º Chroniques : sur Stanislas Rodanski, Substance 13 ; Le Cocommuniste de Jacques Jouet, Chaosmos de Christophe Carpentier et Usage communal du corps féminin, de Julie Douard (rentrée P.O.L : 2 janvier) ; Première ligne et Le Projet Wolfli de Jérôme Bertin (Al dante : 15/01) ; Éric Chevillard, L’Autofictif en vie dans les cartons (L’Arbre vengeur : 15/01)…

21 décembre 2013

[Création] Thomas Déjeammes et Méryl Marchetti [Dreamdrum – 13]

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Pour la treizième, les photos grattées de Thomas Déjeammes sont accompagnées du fantasmagorique flux poétique de Méryl Marchetti… [Dreamdrum 12, création de Déjeammes/Massaut]

 

 

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Rotho a tou Kado ? AH Flubzz, AH Flubzz –za dägadă dic tac topîm, niaouhé yachach patrac taghul ahrar mocem, ac niare zawada gädha, òphé apouherfzweb. Nät, tou drat lachkath, offrim epiromoîhé, nalahébrat tadram, ahsram lacdé roffrim talat tadé, talalt tanquat sinéqoué lada pardrÇ­m. Koùa ou quem abu télépa tiënda nosdro Ratâki lina, g·uamru ediam futor tudul lon elûdret, oden dora ödemorem, calcut hibérn « zwölet gá»›öhll ». Ipitem dan : rorolet tut, relot ut.

 

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Le rayon du phare balaye le ciel, exerçant une puissante et lente accélération vers le sol, s’élargissant jusqu’à nous avant de remonter vers le ciel, s’étendre et s’éloigner en s’étrécissant, comme un projectile qui aurait avalé sa vitesse et s’immobiliserait en l’air, pour retendre de l’autre côté sa basse lumineuse qui prend appui sur l’horizon, et le repousse violemment.

Ce soir je dois sauver ma porte.

 

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Pour le menuisier qui sonde le bois, peu importe que la périphérie soit pourrie : seul le cœur du chêne se débite en bonnes planches.

 

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Les arènes du cirque étaient entièrement remplies, ses flancs s’ouvraient, le chapiteau s’écroule en dedans, se renverse en dehors, selon les câbles qui se tendent ou se relâchent en rythmant poteau après poteau des désastres symétriques sur sa circonférence, entraînant dans leur chute et couvrant de leurs ruines la foule innombrable qui continuait à regarder le spectacle et se pressait à l’entour.

J’étais cerné. Par deux détraqués. D’une part ce chien, qui avançait en chancelant comme si le sable se fut rétracté sous ses pas, de l’autre l’hercule en tablier de peau humaine. Il fallait trouver une stratégie : j’essayais de leur faire peur, et plongeais aussitôt deux doigts dans mon nez tout en tirant mes paupières si haut que j’en révélais l’autre côté, la muqueuse parcourue par des veines fortes gonflant mon front comme deux gros reptiles. Mais les détraqués continuaient à se battre. Roulant rapidement sur le côté pour esquiver la chute d’un projecteur, et d’un geste élégant relever une mèche rebelle, je reprends le contrôle sur la situation. D’autant plus que je ne comprenais pas les mouvements du molosse : ce chien a la peau beaucoup trop large, caché et enveloppé en cent joues monstrueuses de moins en moins interrompues de pattes ou d’épaules à mesure qu’il s’avance, qui tournent sur elles-mêmes et s’entrouvrent sur une gueule qui ne demande qu’à bouffer. Quant à l’hercule avec ses ciseaux, je ne peux pas compter sur lui : chaque fois qu’il coupe une peau dans le clebs il se met lui-même à pisser le sang.

 

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si je stresse je me relaxe, je me relaxe j’ouvre et je ferme la porte, la porte entre mes cuisses. JE FAIS FACE. le bois est possédé. est possédé du désir de faire des enfants, alors, lorsque, alors lorsque je la laisse fermée, fermée la porte frappe, se défonce dangereusement, obstrue le passage de l’air, empêche la voix de sortir. La porte nous préserve, elle demande seulement à ce que je la retourne.

 

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Chaud, craquant et moelleux, si justement sucré sous sa belle croûte dorée, c’est votre compagnon idéal au réveil.

Maintenant, vous pouvez aussi en faire l’ami de votre goûter :

Le Pain au Chocolat.

Rien de plus simple : étalez votre pâte en forme de rectangle, et posez le beurre au milieu. Repliez. Vous renouvelez cette opération sur les deux faces, jusqu’à ce que le beurre ait imprégné toute la pâte. Il suffit alors de glisser la barre de chocolat et d’enrouler la pâte ; enfournez enfin le pain en laissant dorer sa surface au jaune d’œuf sur lequel vous aurez saupoudré un peu de sucre fin.

L’Astuce astucieuse : insérer un ramequin d’eau dans votre four pendant la cuisson pour respecter le taux d’humidité.

 

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Elle avait l’inquiétante silhouette d’une porte dont les gonds étaient trop grands pour elle –et qui plus est, a pris humidité. Ses planches gondolaient comme du carton, on avait dû planter des clous pour les maintenir, et son bois tâché d’une éruption plus que probablement urétique. Ma porte avait été maltraitée.

Ecartées les cartes, la diseuse de bonne aventure avait le buste incliné, ses mains affairées à tripoter son chat sous la table, de sorte qu’il lui fallait lever sur moi ses gros yeux larmoyants pour me parler. Je lui proposais de jouer la porte au bras de fer. Et me voilà le coude à la table et sa main dans ma main. Je m’efforçais de la renverser, mais je ne me faisais guère d’illusion. La vieille était forte, les muscles de son bras ne restent pas immobiles, ils s’enfoncent, tournent sur eux-mêmes, remontent en surface, changent de couleur, voire de forme et de substance. Je tentais de glisser discrètement mon autre main vers mon arme. Mais d’un coup son biceps se détacha de son bras, se dressa en l’air et fila comme de l’huile : une lamproie lança sa ventouse sur ma gorge, et m’aspira violemment en déroulant sa langue jusque dans mon estomac.

Je tirais trois coups de feu, trop tard.

Déjà la boule de cristal se mettait à lancer des éclairs, qui tordaient en travers de la caravane, m’empêchant ainsi d’atteindre la vieille folle qui bondit aussitôt de son fauteuil en menaçant ma porte avec une scie. De dehors j’entendais les pals de l’hélicoptère du groupe d’intervention rapide, et bientôt les câbles au long desquels allaient glisser les barbouzes venus à ma rescousse, mais les parois de la caravane commençaient à se contracter en réponse à la stimulation induite par les éclairs, le véhicule prenant la consistance d’un organe creux et musculaire, d’un système cardiaque pompant dans le vide, s’affolant et se déformant qui empêchait ainsi tout atterrissage de mes alliés sur le toit. Je devais me rendre à l’évidence : je jetais mon pistolet à terre avant que le cœur n’explose, et la sorcière en profita pour se dissiper avec ma porte en un fil de fumée irrattrapable.

 

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A l’âge glaciaire les portes étaient plutôt des portillons aux passages étroits pour ralentir les invasions barbares. On avait l’habitude de bourrer les interstices avec du feutre pour donner une bonne isolation à l’habitat, et surtout les battants en bois étaient cloutés de renforts à grosse tête ou en pointe afin de solidariser les épaisseurs de planches.

Ce n’est qu’à l’âge tropical que quelques expérimentations d’architectes ont été réalisées pour mettre en place des portes fermant alternativement un couloir ou une pièce, et obtenir ainsi une répartition sélective. L’objectif premier consistait à disperser les déferlantes de zombies.

Mais la culture extraterrestre parvint à inventer une danse en rond, sur une combinaison de mouvements alternatifs et circulaires, les uns derrière les autres, capable de déjouer les mouvements tentaculaires de couloirs qui s’accroissent ou se résorbent selon l’avancée de l’intrus.

Aussi revint-on à l’œil fixe des cavernes.

 

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Je suis dans la cage avec lui. C’est la fin. Le cul monumental dansait d’un pied sur l’autre, sans cesser de balancer son énorme sexe qu’il projetait soudain en avant à travers les barreaux pour en tendre un bout aux spectateurs, comme une main suppliante. Il ne semblait guère avoir envie de poupée gonflable, il en cueillit cependant une poignée qu’il roula en bouchon avec son sexe et porta à son anus dans un mouvement de bascule, puis avec tout autant de grâce, il déroula son sexe, sans lâcher les poupées, deux ou trois fois avant de se les mettre.

La cage où l’on exposait la chose au public reconstituait son environnement naturel, une jungle enchevêtrante, avec son humidité, ses lianes, sa mangrove, ses accidents arboricoles, ses sex-shops, le force massive et sculpturale de ses fougères, sa boue féconde, son canapé en peau de léopard, de larges éclats floraux et l’épaississement de leurs attaches, la kitchenette chromée, des ruts en proie aux pires attritions, afin de créer une atmosphère tropicale et suggérer la présence des prédateurs.

L’épouvantable sexe se détourna d’un coup pour fixer avec une fascination avide son urètre flamboyant sur moi, ses fesses se repoussèrent mutuellement pour avancer sur un pont de troncs qui aboutissait directement au tas de terre où l’on m’avait jeté. Je m’efforçais désespérément de me relever mais le sol m’absorbait, je glissais en direction du marais, où la chose n’aurait plus qu’à me cueillir. Je m’enfonçais un certain temps, jusqu’à ce que ma main tombe sur quelque chose d’insubstantiel qui la traverse et ressorte de l’autre côté ; j’essayais de l’attraper encore et cela se dissipa une fois de plus pour se retendre aussitôt. Mon dos heurta le pont, et une fine poussière de cacahuète pleuvait silencieusement de partout comme de la cendre : l’énorme anus s’ouvrait au-dessus de moi.

La petite chose sous mes doigts sembla gagner en vigueur et en réalité ; l’arrachant à la boue, je tendais cette minuscule souris à l’intestin creux et contractile qui apparut au-dessus de ma tête.

Ca avait marché : le cul monumental fit un écart et partit à la renverse enfouir son gland dans des fougères, alors que ses fesses sous l’effet de leur propre masse expansaient son tremblement.

Alors, je me hissais sur le pont et partis rejoindre ma porte. Avec inquiétude je cognais pour la ramener à la vie et, finalement, elle se signa et se releva. Ce faisant sa poignée s’abaissa par hasard, et je m’aperçus qu’elle tenait dans ma main. Nous nous soutînmes à travers la jungle jusqu’à la sortie de la cage –nous étions sauvés.

 

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19 décembre 2013

[Chronique] Jean-Louis Sbille, De la machine à laver

Déjà donnée en public – avec Maxime Moyaerts au piano -, la drôle de machine mise au point par Jean-Louis Sbille est présentée comme un "monologue philosophique post-moderne 100% pur vintage"…

Jean-Louis Sbille, De la machine à laver, monologue philosophique, Bruxelles, éditions MaelstrÖm, coll. "CompAct", #29, automne 2013, 42 pages, 5 €, ISBN : 978-2-87505-161-5.

"Il n’y a pas à dire, mais je me demande si, vraiment,
l’avenir du monde tourne encore et toujours autour du monologue
de machine à laver d’un vieux jeune resté jeune
et qui radote son bruit de fond…" (p. 34).

En ces temps de lavage de cerveaux et de lessivage par le travail, l’ingénieuse machine à laver de Jean-Louis Sbille s’avère des plus efficaces : elle décape, paradoxe, désintoxe, sel-minarise… Recycle la vie (cycle mémoire) : "Que de souvenirs bien repassés, rangés dans nos trous de mémoire !" (30). Dans la Cité ouvrière du Pays Noir, il y a d’abord les grands-parents, "Bobonne Bertha qui sentait le savon Sunlicht et bon-papa", qui "ont appris beaucoup de belles choses à l’école"… à 12 ans, le narrateur se taille un bel avenir de fonctionnaire à coups de latin et de participes passés… à 16 ans, sa révolte est labellisée Che Guevara… et à l’âge de la retraite, il arbore une belle-âme 100% écolo : "Ma génération a marqué notre époque parce que, aujourd’hui, nous trions nos déchets, respectons les papillons et les grands singes en voie d’extinction, et, de plus, nous mangeons bio et évitons le sel et les sucres" (22). Ah, la génération 68 : "Une génération jeune, born to be wild et immortelle" (33)…

L’autodérision n’est qu’un aspect d’une ironie qui s’attaque aux discours dominants. Soit la phrase : "L’amour est fun comme un paradis fiscal off-shore, fun comme un fonds de pension" (29). La contamination isotopique dévoile la domination de la sphère économique et financière. Si la machine nettoie/essore le vécu social, néanmoins son rôle ne s’arrête pas là. Elle propose encore un cycle progressiste : "Soyons convaincus : tout finit par aller mieux, même la mort" (11). Le progrès progresse assurément vers plus de modernité, et  notre avenir est de synthèse. Ce qui ne contrarie pas le pari sbillien : à chaque seconde, prendre le parti de la vie… Soit, pour une durée de vie moyenne, deux milliards et six cent millions de paris renouvelés.

Alors, sage celui qui a "vieilli à l’ancienne, sans lifting, sans Botox" (34) ? Suffisamment pour qu’on ne néglige pas son point de vie : "ces jeunes, qui  ont tout ce que nous, nous n’avions pas, et qui ferment jamais leur pot de Nutella, ils attendent quoi ?" (37)…

18 décembre 2013

[Chronique] Franck Jedrzejewski, L’Ombre des mots, par Emmanuèle Jawad

L’Ombre des mots de Franck Jedrzejewski étudie, dans un travail minutieux d’enquête et d’analyse érudite, la question du sens dans les écritures expérimentales, restituant une mine d’informations, d’outils de réflexion et d’éclairages sur l’écriture poétique et les opérations à laquelle elle procède sur la langue et ce, dans une approche transversale, linguistique et historique.

Franck Jedrzejewski, L’Ombre des mots. Le sens dans les écritures expérimentales, Champion éditeur, 2013, 336 pages, 28 €, ISBN : 978-2-7453-2469-6.

L’analyse proposée s’attelle aux mots dans leur traitement (mutation, métamorphose), aux dérèglements de la langue, à sa déconstruction, ses processus d’hybridation et de télescopage (mots, sons), d’invention verbale.

Le sens ne saurait être confondu avec la signification, leur écart marquant la distinction fondamentale à tenir. La signification amoindrie, jusqu’à la perte d’un référent tangible, n’altère le sens constitué dans les démarches et les traitements réalisés sur la langue, les « combinaisons rythmiques et phoniques ». Le sens s’exerce, en une définition topologique, dans le rapport du mot et de sa place, en lien avec les sons, dans les liaisons de mots, les associations, la mise en espace des sons.

Le discours s’appuie sur de larges citations permettant d’en déceler les articulations et facilitant l’exploration linguistique à laquelle nous conduit l’auteur dans les fabriques littéraires et poétiques, historiques, de Rabelais jusqu’aux mouvements d’expérimentation les plus récents (avec une prédominance pour le XXème siècle), dressant ainsi, en même temps qu’un répertoire passionnant des figures de style et de leurs opérations sur la langue, un panorama, une anthologie des écritures sous l’angle de leurs expérimentations.

La construction du sens s’opère à l’écart des rapports sémantiques (dadaïstes, surréalistes), dans des détournements ou dans la production de sons, de timbres (Schwitters, P. Albert-Birot, Audiberti, I.Isou…), des effets rythmiques ou encore dans la construction d’une langue, glossolalie, d’une langue inventée, poèmes phonétiques, poèmes bruitistes dans lesquels l’abandon de la signification s’accompagne d’une production de sens, dans la voix, le son, le rythme.

Les dislocations du langage (dans le surgissement de l’onomatopée, d’un bégaiement…) ainsi que les détournements de la syntaxe lient le sens à la déconstruction, sens produit également par l’engagement dans l’espace, l’agencement textuel, la mise en espace des mots. Le sens est objet de recombinaisons, dans la fabrique de mots (création lexicale, néologismes, emprunts, mots-valises, dérivations…), dans des manipulations combinatoires, contraignantes (Oulipo), questionnées, redéfinies en retrait d’un sens sémantique et esthétique (poésie concrète)… L’auteur examine encore le cryptage du sens, les textes multilingues, le déplacement du sens dans le geste (poésie sonore).

Franck Jedrzejewski répertorie les procédés, processus de déconstruction, détournements, analyse les « déportations de sens », dans un relevé référencié minutieux mettant en évidence les différentes formes d’effraction vis à vis des structures de la langue, restituant leurs expérimentations (grammaticales, lexicales, rythmiques, typographiques).

L’Ombre des mots, dans une lecture continue ou ciblée et réitérée, invite à parcourir, dans un foisonnement d’analyses et de références, un ensemble de mouvements littéraires, poétiques, jalonné par l’apport de figures majeures dans la création des écritures expérimentales et la réflexion qu’elles suscitent, et ce, dans un questionnement du sens libéré, rapporté au travail même de l’expérience.

17 décembre 2013

[Agenda] Manifestenez-vous !

Filed under: agenda,News,UNE — Étiquettes : , , , , , , — rédaction @ 14:50

En cette fin de semaine, deux rendez-vous à ne pas manquer dans le haut lieu al dantesque (MANIFESTEN, 59 rue Thiers à Marseille) : une conférence de Paul Hegarty et une rencontre poétique au féminin avec Nathanaël, Amandine André et Liliane Giraudon. Alors, manifestenez-vous !

â–º Vendredi 20 décembre 2013 à 19H, conférence de Paul Hegarty, "Barrage contre : musiques nouvelles comme prophylaxie, Harsh Noise Wall comme guérison virale" (entrée libre / restauration sur place).

Paul Hegarty, propose ici un axe de réflexion ambitieux de la nouveauté en musique, avec le lien à la rupture, et les concepts esthétiques liés aux forces destructrices qui ont réellement fait exploser les frontières de l’art.

« Vienne continue de nous proposer un modèle d’ores et déjà (et même depuis toujours) révolu de ce qu’est la révolution en musique, mais de manière exemplaire et toujours valable. Le mur érigé en forme de musiques nouvelles (appellation plutôt ironique) se trouve en face de la Harsh Noise Wall « . Paul Hegarty.

Paul Hegarty est un philosophe et maître de conférence en philosophie et donne aussi des cours de « culture visuelle » à l’Université de Cork en Irlande. Ses domaines de prédilection sont la philosophie de la musique et les philosophes du XXe siècle de la « French Theory » (Baudrillard, Deleuze…). Il a publié de nombreux articles sur le sujet dans des revues scientifiques et des magazines spécialisés (comme Wire), ainsi que le livre Noise/Music : A History. Musicien performer, il a créé le label dotdotdotmusic.

Une manifestation inscrite dans le cadre du festival Nuit d’hiver#11.

â–º Samedi 21 décembre 2013, Rencontre poétique à 20H : Lecture et discussions avec NATHANAËL, AMANDINE ANDRÉ, LILIANE GIRAUDON (une rencontre imaginée et organisée par la Revue La Vie Manifeste).

– Nathanaël, canadienne, vit à Chicago. Elle écrit en français et en anglais et est l’auteure d’une quinzaine d’ouvrages dont "The Sorrow and the Fast of It", "L’injure", "Paper City" et l’essai de correspondance "L’absence au lieu" (Claude Cahun et le livre inouvert).
L’œuvre de Nathalie Stephens est un affrontement avec les frontières : celles des nations, des langues et celles des genres, invitant à imaginer des alternatives aux modes de constitution et de diffusion du savoir, et s’ouvrant à la création et à toutes autres formes d’engagement.

– Amandine André : mémoire sur Danielle Collobert. 2005 : création de la web radio "À Bout de Souffle". À partir de 2006 : suit le travail de Bernardo Montet / textes et entretiens sur la danse. 2011 : création et animation de la web revue "La vie manifeste". Diverses publications en revues, papier et net. 2012 : publication de "Cercle des chiens", in "Attaques", Al Dante.

– Liliane Giraudon est une femme de lettre et poétesse française.
Elle est cofondatrice de la revue "Banana Split" et de la revue "If".
Elle a été membre des revues "Action Poétiqu"e, "Impressions du sud", "La Nouvelle B.S". En sus de son travail d’écriture, elle pratique la lecture publique, le théâtre, la traduction…
Dernières publications : "Rafle" (avec Colas Baillieul et Frédérique Guétat-Liviani – Fidel Anthelme X, 2013) ; "Madame Himself" (POL, 2013) et "La sphinge mange cru" (Al Dante, 2013).

Entrée libre. Restauration sur place.

16 décembre 2013

[Chronique] Iegor Gran, L’ambition, par Périne Pichon

Seriez-vous ambitieux du type lego ou playmobil ?

Iegor Gran, L’Ambition, P.O.L, automne 2013, 224 pages, 16,50 €, ISBN : 978-2-8180-1755-5.

Les ambitieux du type lego sont des bâtisseurs. Ils se hissent par paliers dans la hiérarchie sociale, méthodiquement et patiemment. Les ambitieux du type playmobil sont fantasques, optent pour une idée brillante qui doit les conduire aux sommets, l’abandonnent presque aussitôt pour une autre. Le prologue du roman de Iegor Gran décrit ces deux types d’ambition, laquelle se trouve être l’objet d’étude, en quelque sorte, de ce roman qu’on pourrait qualifier de « sociologique ».

Dans un café parisien, Cécile quitte José en lui reprochant son manque d’ambition. Elle veut avancer, se construire un avenir sûr, alors qu’il s’entête dans des projets fumistes, autour d’un paquet de fèves ou de vache-qui-rit. C’est que José, inspiré par son ami Léo, refuse de rejoindre la masse des « esclaves salariés » et rêve du coup de chance grandiose, du plan génial qui consacrera son ambition, comme son idole, Mark Zuckerberg. Le hasard va permettre au jeune homme de devenir professeur particulier à domicile en prenant la place de son colocataire, le trop parfait Jean-Jules, un tranquille ambitieux type lego qui construit son futur par étapes. Un autre hasard fait de José une connaissance d’un écrivain adepte de la procrastination. Son œil amusé suit les déboires de José et de son ex-petite amie, alors que sa plume s’essaye à une intrigue néolithique, dans laquelle le chasseur Chmp tente de conserver la liberté, d’agir à sa guise dans une petite société matriarcale.

La narration, portée par une voix ironique, alterne entre le quotidien de José et Cécile, les commentaires plus ou moins directs de l’écrivain et la parabole du chasseur Chmp et de la tribu des Pierres percées. Le lien entre ces récits demeure José, hypothétique descendant de Chmp, comme le laisse supposer leur identique barbe blonde et bouclée. Mais l’entrelacement des deux récits, l’un moderne et réaliste, l’autre tendant vers le conte néolithique passe également par la langue. En effet, certains mots sont des ponts ou des clefs qui font passer le lecteur d’un étage à l’autre, du néolithique imaginaire à la vie du XX siècle : «Tu sais, des mammouths, j’en ai jamais vu », avoue le chasseur Chmp (p. 104) pendant qu’au chapitre suivant, José, qui travaille dans un magasin d’informatique deux jours par semaine, s’échine à réparer un processeur « Mammouth HD 520 » (p. 105). Plus tard, l’écrivain noircit des pages de notes (p. 151) tandis que Chmp s’extasie devant la blancheur d’un crâne humain (p. 153), puis un artiste spécialiste du polissage de crânes « dégusta en silence » des morceaux de chairs séchées alors que Cécile ordonne gentiment à son nouvel amour de « goûter » « ce yaourt grec » (p. 169). La fiction narrée par l’écrivain et la (fausse) réalité qu’il côtoie semblent se renvoyer la balle, se nourrir l’une de l’autre. D’autres indices le prouvent, comme l’étrange pierre bleu remarquée par José dans une vitrine, identique à la pierre mythique recherchée par la tribu des Pierres percées. Les deux récits apparaissent ainsi comme synchroniques plutôt que chronologiques.

Notons que le personnage de l’écrivain, qui mène ces deux récits, n’apparaît pas immédiatement. Il faut attendre, au milieu du roman, un s.m.s. providentiel de José au dit homme de lettres attablé à un café pour que celui-ci se révèle. L’écrivain se met en scène en train d’écrire, ou plutôt de chercher à écrire. Mais surtout, sa fonction en tant que personnage est celle d’un observateur, voire d’un révélateur de la vanité des ambitions de ses contemporains, puisqu’il en vient à raconter avec ironie comment se débattent ces jeunes de « parodie » (p. 148). Grâce à cette remarque, l’ironie du narrateur prend tout son sens : l’histoire de José ou celle de Cécile peut se lire comme une parodie de l’ambition. Car finalement, leurs hypothétiques projets d’avenir reflètent les désirs et les rêves de leur époque, de leur société, où il s’agit surtout de se montrer ambitieux. Ainsi, l’opinion publique, véhiculée par notre ironique narrateur, occupe une place de poids dans tout le récit :

« C’est peu dire que les marchés de niche font rarement rêver les grands capitaines d’industrie ou les conquistadors de la finance, et encore moins l’opinion publique qui n’a d’yeux que pour le grandiose, le gothique flamboyant, le gras et le sucré. Ainsi négligée, la niche n’en nourrit que plus généreusement l’entrepreneur qui a su l’occuper tranquillement, avec patience et passion, dans la pénombre des bonnes affaires gardées pour soi. » (p. 31.)

Ailleurs c’est l’apparence positive qui cache le ridicule : « Pour être exhaustif, signalons aussi que José avait une formation en technique de la communication, option création d’entreprise. Ce beau document servait à rassurer ses parents, mais en pratique, il ne valait pas une fève. » (p.46)

On constate l’importance faussement accordée à l’apparence « qui fait bien ». D’ailleurs, si José progresse en tant que professeur particulier c’est grâce à son talent pour « bien parler », se faire bien voir par les parents de ses élèves, plutôt qu’à ses dons pédagogiques. De même, Cécile se voit enlever sous ses yeux un jeune artiste, très plaisant, par une vieille peau, juste parce que celle-ci possède l’allure et les langages qui conviennent aux canons de l’opinion publique. « Faire bien », apparaître en respectant le code social est plus important que « être bien ». L’être social prédomine sur la sincérité du rapport social, et l’image sur l’être. Ajoutons que la rupture entre José et Cécile a lieu dans un café, lieu de rencontres sociales par excellence : « Dans leurs effluves germent l’opinion publique, naissent les sondages et les futurs présidents, meurent et ressuscitent les sportifs, et, s’échine l’écrivain, sur la banquette du fond, près du radiateur, tandis que, deux guéridons plus loin, se travaille le premier flirt et, qu’à une table en terrasse, chez un couple symétrique, couve une méchante rupture […] » (p. 13) Le personnage de l’écrivain joue lui aussi avec un certain nombre de clichés liés à l’apparence sociale. L’ironie du narrateur feint donc d’épouser la constante de l’opinion publique en y mettant suffisamment de distance pour montrer son absurdité.

De fait, l’ambition est liée indubitablement au prestige social. Mais quel est son rapport avec l’apparition de la propriété dans l’ère néolithique des Pierres percées ? Résumons les faits : les femmes, lasses de voir les hommes partir à la chasse et s’attarder auprès des jolies voisines de la tribu d’à côté, décident de pratiquer l’élevage de « Capras ». La parabole des Pierres percées ressemble à une évocation de l’âge d’or, juste avant sa fin. Juste avant que le désir de s’approprier les êtres et les choses ne naisse, avec, ensuite, l’ambition. Cependant, cette parabole illustre également « l’ambition » de l’écrivain, comme la nomme José, d’écrire un récit sur l’apparition de la propriété dans le néolithique.

La mise en parallèle de l’ambition de l’écrivain avec celle de José et de Cécile indique à quel point l’ambition, en tant que moteur, a besoin des autres pour s’élaborer. Ainsi, José clame à Léo « Je suis l’ambition » (p. 187), en y croyant presque, parce qu’il se rend compte que l’ambition née d’un choc entre deux identités sociales, du désir d’éblouir l’autre aussi. Chacun peut en effet se voir comme le moteur de l’ambition de l’autre. Finalement, l’ambition peut contribuer elle aussi à une parodie des relations sociales.

 

 

15 décembre 2013

[News] News du dimanche

Une semaine avant la trêve relative de fin d’année, voici votre programme chargé : nos Livres reçus (Liliane Giraudon et Jérôme Leroy) ; nos Libr-rendez-vous, avec la Maison de la poésie Paris (Fiat, Jallon, Oberland ; Lucot ; Delaume, Menauge et Montessuis), le 118e Mille-Feuilles, Pierre Jourde et Annie Ernaux.

Livres reçus (FT)

â–º Liliane Giraudon, La Sphinge mange cru, Al dante, 4e trimestre 2013, 48 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-781-8.

Celle qui mange cru ("Un simple steak tartare sans condiments" !) "n’est qu’une horrible chanteuse posant l’énigme au fond d’un bar". Voilà pour la démythification.

Ce qui n’empêche pas Liliane Giraudon d’aborder la question de la tragédie, qui "est à la fois un ordre et un désordre". Car, "dans ce féroce moment historique que nous traversons", "parce que les monstres se rapprochent", le tragique nous guette. Nul optimisme, donc, ici, nul lendemain-qui-chante : "organiser le pessimisme est un acte révolutionnaire". Quant à la parole révolutionnaire : "la bourgeoisie n’est pas une classe sociale mais une maladie"…

Ce texte singulier délivre lui-même son principe scriptural : c’est bel et bien un jeu de phrases éparses que nous devons déchiffrer… "Corps restreint ou étendu le poème scintille parmi les choses rencontrées"…

â–º Jérôme Leroy, Le Bloc (2011), rééd. Folio policier, automne 2013, 336 pages, 7,20 €, ISBN : 978-2-07-045309-2.

Saluons la réédition en poche de ce polar noir qui a obtenu le prix Michel Lebrun 2012. Sexe, violence et politique dans ce scénario catastrophe : pensez donc, "la trouille honteuse de tout un pays" pousse au pouvoir Agnès Dorgelles, du Bloc patriotique… (Préfiguration de 2017 ?). Alternant présent dramatisé et retours en arrière, première et deuxième personne du singulier, ce récit centré sur le duo fraternel Maynard réussit à dévoiler de l’intérieur le fonctionnement d’un parti facho comme la culture et la vision du monde d’extrême-droite.

De l’intérieur… on ne saurait mieux dire : Antoine Maynard n’est-il pas devenu "fasciste à cause d’un sexe de fille" ?

Libr-rendez-vous

â–ºMaison de la poésie Paris, Mardi 17 décembre – 20H

Christophe Fiat, Hugues Jallon
& Frédéric D. Oberland  (Farewell Poetry)
WAR
Performance musicale
 
Le Cri de Godzilla – Christophe Fiat
En avril 2011, un mois après la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima, Christophe Fiat se rend au Japon. Il en revient avec une performance artistique qui met en scène le monstre le plus célèbre du cinéma japonais. Né en 1952 des essais atomiques américains dans le Pacifique, Godzilla est la jonction entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. Dans cette performance artistique mêlant musique low-fi, transe psychédélique et poésie sonore,
Christophe Fiat dénonce, via une fable ironique, la terreur de l’ère atomique.
Cette performance artistique a été créée au Frac île de France / Le Plateau en juillet 2012 dans le cadre de l’exposition « Le mont Fuji n’existe pas ».

Reluctant Hero – Hugues Jallon & Frédéric D. Oberland
Reluctant Hero, c’est un nom sans visage, le nom le plus glorieux, le héros de tous les temps, sous le regard de tous, un soir de juillet, jeté au coeur d’une guerre qu’il faut gagner, au coeur de la guerre froide. Écoutez, c’est la plus grande semaine de l’histoire du monde depuis la création, a dit le Président, et si, pour vos discours à venir, vous vouliez utiliser les mots « beaux » et « fantastiques », ce serait parfait, n’essayez pas d’inventer. Poème sonore et musical, Reluctant Hero est le récit d’une vie, celle d’un héros mutique et absent à sa propre histoire.
En savoir plus :  http://bit.ly/1b568gf

â–º Mardi 17 décembre 2013, de 19H30 à 23H30, 118e Mille-Feuilles, restaurant « LE TRUMILOU » → 84, quai de l’Hôtel de Ville – 75004 Paris (métros: Pont-Marie ou Hôtel-de-Ville).

« Un auteur qu’on aime fait autant partie d’une vie qu’un ami, qu’une femme aimée. Les rapports qu’on tisse avec lui, au fil des ans, font partie du tissu intime. »

C’est par cette citation de Serge Doubrovsky qu’Isabelle Grell introduit l’enjeu littéraire que représente « Le Livre / La Vie », la collection qu’elle a créée et dirige depuis trois ans aux Éditions Cécile Defaut. Elle se propose de « relever avec quelques écrivains connus le défi de Roland Barthes dans son Roland Barthes par Roland Barthes : "Le livre / la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an)". Il s’agit donc pour l’auteur de choisir une œuvre ou un écrivain, un philosophe, un peintre qui l’a marqué et qui reste ancré d’une manière constante dans son travail, ses pensées, son quotidien. Le pacte est que l’auteur dispose d’exactement 365 jours pour noter dans son propre style d’écriture en quoi cette œuvre choisie existe, LÀ, dans sa vie. L’écrivain date ses inscriptions et rend le texte 365 jours après avoir commencé. »

Huit titres ont paru à ce jour. Deux ans après une première présentation, nous avons souhaité, pour notre 118ème Mille-Feuilles, réinviter ISABELLE GRELL, qui sera cette fois-ci accompagnée de SARAH CHICHE, ÉRIC PESSAN et JEAN-LUC STEINMETZ, les trois plus récents "contributeurs" à sa belle et originale collection.

Ce soir-là, nous pourrons donc rencontrer et entendre :

• Isabelle GRELL, écrivain et éditrice,
directrice de la collection « Le Livre / La Vie » aux Éditions Cécile Defaut,
co-organisatrice et animatrice de plusieurs colloques sur l’autofiction,

• Sarah CHICHE, écrivain, psychologue clinicienne et psychanalyste, pour :
"Personne(s) – d’après Le Livre de l’intranquillité, de Fernando Pessoa",
« Le Livre / La Vie », 2013,

• Éric PESSAN, écrivain, auteur de romans, de fictions radiophoniques,
de pièces de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens, pour :
"Ôter les masques – d’après Shining, de Stephen King", « Le Livre / La Vie », 2012,

• Jean-Luc STEINMETZ, poète, essayiste, biographe, pour :
"L’Autre saison – d’après Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud",
« Le Livre / La Vie », 2013.

Ces trois livres seront disponibles sur place
grâce à la librairie « LA BELLE LURETTE »,
sise 26 rue Saint-Antoine – 75004 Paris.

La présentation et l’échange, formalisés, seront suivis d’un second temps, plus informel, autour d’un repas, le tout, INDISSOCIABLE, pour le prix de 25 €
(hors boissons).

IL EST ABSOLUMENT NÉCESSAIRE DE RÉSERVER

Réservations : contact@mille-feuilles.fr ou 06.08.43.50.53
Renseignements : http://mille-feuilles.fr

â–º Maison de la poésie Paris, Jeudi 19 décembre – 19H

Hubert Lucot
Je vais, je vis 
Lecture-rencontre animée par Alain Frontier
 
Pendant plus d’un demi-siècle, un homme et une femme ont vécu un roman d’amour, parfois tumultueux. Il a 75 ans. Elle a 76 ans. Une équipe médicale détecte chez elle un cancer redoutable. Il l’accompagne, de sa personne et de toute son écriture. Souvent celle-ci s’attarde sur les beautés et les malheurs de notre planète, sur les mystères de l’être et du temps, captant la sensation brève et le sentiment long. Je vais, je vis est un nouveau volume de cette autobiographie qu’Hubert Lucot mène inlassablement, passant le monde, son entourage et lui-même au tamis d’une écriture qui s’efforce d’envisager toutes les faces et tous les angles de la réalité à la fois. La réalité étant aussi bien l’air du temps que l’Histoire, l’intime que le collectif, le trivial que le sublime. On est saisi par l’ampleur de cette écriture qui assemble l’émotion sensuelle, l’impression fugace, la spéculation intellectuelle ou l’intangible. Je vais, je vis est un très grand livre, bouleversant et unique, impitoyable et infiniment tendre, amoureux au sens le plus fort et profond.
En savoir plus : http://bit.ly/1b573gM

â–º Maison de la poésie Paris, Samedi 21 décembre – 20H

Chloé Delaume, Cyril Menauge & Joachim Montessuis
De l’usage du solstice d’hiver
Performance

« La nuit la plus longue de l’année, calendrier païen, un sabbat parmi d’autres. Avant le christianisme, des entrailles d’une déesse sortait le dieu cornu. Le soleil renaissait, du passé les sorcières savaient quoi faire des cendres. Nous sommes en 2013, et si « la politique ce n’est pas de la magie », le seul espoir réside pourtant dans sa pratique ».
Pour enrayer la machine à fabriquer des fictions dominantes,Chloé Delaume propose ce soir une narration alternative. Une fiction collective où la magie devient un geste politique. Si vous voulez sauver le monde, vous pouvez y participer. Joachim Montessuis présentera Regen, une exploration musicale et poétique du principe de régénération. Chloé Delaume tentera ensuite d’invoquer certaines forces occultes, accompagnée des instruments et machines de Cyril Menauge.
â–º Pierre Jourde, qui vient de recevoir le prix Jean Giono pour sa Première pierre, est à l’honneur dans le dernier numéro du Matricule des anges.

â–º C’est avec impatience que nous attendons le prochain écrit d’Annie ERNAUX en 2014 : un texte fin mars dans une nouvelle collection lancée au Seuil par Pierre Rosanvallon, "Raconter la vie" : un "Journal d’hypermarché", Regarde les lumières mon amour.

14 décembre 2013

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (1/3)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 9:44

Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"…

Bénéficiaire n° 1

Une année chez M et Mme Maulet-Kenzi, 28 rue des Flettes à Bar-sur-Moussy

 

Jean-Bernard Caume, bilan

J’aurais pu écrire Ma veuve abusera, un roman policier que j’avais gambergé, si les choses, ah les choses, les choses, les choses. Elles se sont mal présentées. Bar-sur-Moussy, c’est mort. Une bourgade, comment dire, ce qui étonne c’est son taux de suicide anormalement bas. Les Maulet-Kenzi, mes logeurs, étaient anormaux eux aussi, et bas, je le dis clair, je l’affirme, qu’on en juge, et difficile dans ces conditions d’écrire quoique ce soit, même Ma veuve abusera dont le canevas était pourtant fin prêt (un peintre maquille son suicide en sorte que sa femme, accusée d’assassinat, écope de dix ans de taule; quand elle sort la cote du peintre a bondi, la voilà riche, comme prévu elle devient sa veuve abusive); ce roman donc (est-ce vraiment un polar ? on dirait un roman d’amour), bref je n’ai pas eu la tête à l’écrire. Les Maulet-Kenzi étaient un couple d’affreux qui ne se parlaient qu’en aboyant, se castagnaient à la dure quand les aboiements ne suffisaient pas et se sont jetés sur moi les crocs en avant la seule fois où j’ai essayé de m’interposer. Ils se haïssaient, gentiment. Quand j’ai débarqué chez eux ils m’ont fait fête, j’ai bientôt compris pourquoi. Un auteur de polars, ils se sont dit, une aubaine; et chacun à son tour ils sont venus me demander de leur fournir un scénario de crime parfait visant l’autre. Sous le sceau du secret bien sûr. J’ai dit non. Ils ont insisté. En professionnel consciencieux j’ai fini par me piquer au jeu. Lui étant gardien de nuit chez SMOLI Matériaux, elle vacataire l’après-midi à l’Hospice St-Goubert, j’ai pu organiser au mieux mon travail. La nuit j’étudiais avec elle la faisabilité de la mort du type, et l’après-midi avec lui celle de sa femme. Je le dis en vrai, ce cas m’a passionné. Trouver une solution élégante à ce problème de double crime parfait a été un défi extraordinaire. Ça m’a occupé au point que Ma veuve abusera est sorti mort de ma tête; je n’y ai plus pensé. Si tout se passe bien L’Énigme des Maulet-Kenzi aura lieu en mai.

 

  Bénéficiaire n° 2

Une année chez M. Loubertin, 142 rue de l’Aspirant-Gault à Tramons-les-Mines

 

Lyse de Mégalières, bilan

La veille, l’avant-veille de mon départ pour Tramons-les-Mines, j’ai appris que je venais d’obtenir le Prix Veuve Cheury-Bouyers pour La Fonction de muse, mon quatrième roman, récompense imprévisible, et qui a été la cause, semble-t-il, de l’accueil glacial que m’a réservé M. Loubertin, mon logeur, quand je suis arrivée chez lui. Il était fâché, long de la gueule, avec des regards petits. Il m’a dit Ici on n’aime pas les bêcheuses. J’ai dit Je n’en suis pas. Il a dit C’est quoi ce prix. J’ai dit Quoi quel prix. Il a dit Faites pas l’idiote. J’ai dit Aah le Veuve Cheury, je vais en recevoir, on m’a dit cent bouteilles, on les boira ensemble. Il s’est radouci. Pas un mauvais type finalement ; un brin de sottise, beaucoup de préjugés. Il a eu quelques jours encore des réticences, puis il m’a adoptée. J’ai eu la paix. J’ai pu commencer à rédiger Vieux Werther, mon cinquième roman. C’est l’histoire d’un homme de soixante ans tombé amoureux d’une caissière de supermarché, en province, laquelle caissière est la fiancée du chef du rayon Liquides-Vins-Spiritueux. Je passe les détails. Il y en a d’assez piquants. Ça se finit mal pour le vieux Werther ; il boit, saoule, fait coma éthylique et meurt. Un suicide évidemment (tout le monde avait compris). Je suis arrivée mi-décembre chez M. Loubertin, en mars mon roman avait bien avancé, plus de cent pages ; la suite s’annonçait sans problème. Un soir, j’ai offert à M. Loubertin de boire une coupe de Veuve Cheury-Bouyers avec moi (j’en avais reçu vingt cartons qu’on avait stockés à la cave). Il m’a dit Euh. J’ai dit Quoi. En fait, il n’y avait plus de champagne, M. Loubertin avait tout bu seul, seul dans sa maison, sans joie, sans fête. J’ai demandé des explications. Je les ai eues. La vérité était que M. Loubertin vivait au jour le jour une passion semblable jusqu’aux moindres détails à celle du vieux Werther de mon roman. Tout y était vrai. M. Loubertin était mon personnage. Il allait mourir s’il ne se passait rien. J’ai arrêté d’écrire.

12 décembre 2013

[Chronique-news] Valère Novarina, L’organe du langage, c’est la main

Tandis que demain, vendredi 13 décembre, a lieu à 19H la rencontre avec les auteurs à la Librairie L’Arbre à Lettres (2, rue E. Quenu 75 005 Paris), découvrons précisément ce passionnant volume d’entretiens. [Novarina sur LC : Le Vrai Sang ; Devant la parole ; L’Atelier volant ; L’Acte inconnu ; Nouvelles de Novarinie]

Valère Novarina, L’Organe du langage, c’est la main, dialogue avec Marion Chénetier-AlevArgol éditions, automne 2013, 272 pages, 29 €, ISBN : 978-2-915978-93-3.

 

"Il est stimulant de ne pas être digéré tout à fait, normalisé, absorbé et correctement étiqueté par l’industrie culturello-communicationnelle" (p. 45).

Voici la quintessence d’une œuvre monumentale, dans une architecture de paroles réparties en cinq journées inégales – et accompagnées de documents divers (dont de magnifiques photos en couleur). Destiné à un public plus large que le cercle restreint des novariniens, ce volume d’entretiens – qui fait suite, dans la somptueuse collection d’Argol intelligemment appelée "Les Singuliers", à ceux de Prigent et de Vila-Matas – retrace la trajectoire du poète, dramaturge et peintre, en mêlant les fils chronologique et thématique : les origines, les patois, la montagne ("l’instantané d’un drame" !), le sang, TXT, 68 et la politique ; la chair de la langue, les textes principaux ; Paul Otchakovsky-Laurens, le "vivier des noms", l’antinomie comique/tragique, Michel Baudinat et Daniel Znyk ; la musique, la peinture, la danse et le cirque… Dans ce kaléilogoscope novarinien, on retiendra surtout l’évolution de sa conception du metteur en scène et les révélations/modèles qui l’ont marqué : Mallarmé, Wagner, Appia, Artaud, Grotowski, le Brecht du Berliner Ensemble, Beckett, Dort, Dubuffet, Bob Wilson… le Nô, le cirque, le guignol, le théâtre yiddish…

Le titre même du volume explicite l’entreprise novarinienne : contre la réification du langage et de la pensée qu’opère la langue de la communication, le verbe poétique doit conquérir la densité de la pierre pour viser l’irreprésentable ; pour celui qui préfère au terme de "poésie" celui de "Dichtung" (densification), le poète est un denseur et les mots sont des pierres qu’on lance – leur matière étant palpable comme celle qu’informe le sculpteur ou le peintre.

De cette somme se dégage la singularité de la trajectoire : des années 70 à nos jours, Valère Novarina n’a jamais cessé de se situer à contre-courant. Ainsi, au temps où triomphent les idéologies, les théories littéraires et les metteurs en scène, celui qui n’est resté que quelques années dans la mouvance de TXT (1974-1980) se tient à distance les luttes révolutionnaires, refuse de se transformer en "Chef des Polices Théoriques" – pour détourner une formule du Drame de la vie – et fustige le théâtruscule uniformisé des metteurs en chef (métheurancènes). Et depuis la fin du siècle dernier, où d’abord le narratif fait son retour en force, avant que le théâtre postdramatique ne le relègue au second plan, il s’oriente d’un théâtre satirique de l’avant-garde engagée à une mystique de la Parole, accordant la priorité à la dramaturgie du Verbe : dans cet espace logoscopique du sacrifice, se succèdent des catastrophes rythmiques orchestrées par des acteurs qui font le mariole pour faire advenir la parle, c’est-à-dire pour être agis par le Verbe et faire surgir le négatif du monde (antimonde) et de l’homme (antihomme).

11 décembre 2013

[Texte] Romain le GéoGrave, – la pièce – [Libr-@ction – 14]

À déclamer partout… cet extraordinaire agencement répétitif  – libre & critique… En cet avant-fête de dindes, faites vôtre cette Libr-@ction… [Lire Libr-@ction 13]

 

dans une pièce sans fenêtre

des mecs enfermés attendent des pièces

ce n’est pas une pièce sans fenêtre c’est la rue

mais le décor dans leur tête c’est sans fenêtre

parce que de toutes façons ils ne peuvent pas tirer le rideau pas de décor pas de jeu pas de pièce de théâtre

le théâtre n’est pas jeu n’est pas virtuel ou alors ils sont bons acteurs ces mecs leurs yeux ne sont plus des fenêtres

des yeux qui ne regardent pas par la fenêtre

des yeux fermés comme leur poing sur la petite pièce mais

fermé le poing n’accueille pas la petite pièce ils se renferment alors un peu les poings au fond des poches

vides parce que trouées le

vide remplit alors ils attendent les yeux dans le

vide qu’une bonne mère de famille passe mais aujourd’hui il n’y aura pas l’enchantement de la maman qui aime tout le monde

il n’y aura que désabusé et compagnie tristes sires la cravate au vent qui passent rapidement presque

ils marchent presque

ils sont presque

tout est presque

ils foulent le macadam mais le macadam bouge le macadam remue mais le macadam n’est pas macadam c’est un macchabée non une sorte de fusion entre l’être et le bitume

pas encore il faut pour que le macadam devienne macchabée la douce alchimie politique de l’hiver

pas l’hiver le temps le froid la bise la météo les feuilles l’humide non l’hiver des cabinets feutrés des chauds bureaux

il fait bon être dans ces cabinets les costumés pensent à leur panse mais un peu aussi à celle des mecs qui sont dehors qui se macadamisent

ceux qui n’ont plus de fenêtre dans leur tête pour s’évader et pour eux il n’y a guère que la fenêtre ouverte sur la pils

et donc ces braves gens heureux se soulèvent de leur siège pour se resservir un café avant de négocier avant de parlementer

parce que parlementaire ça parlemente avant de faire un bras de fer parce qu’il y a des enjeux et que les enjeux ça n’attend pas

et là les petites pièces elles tombent plus vite que les feuilles en automne et là il faut absolument que le fric sorte des poches

et là les poings ne sont pas fermés les mains s’ouvrent

et là les petites pièces sont plutôt grosses

et là les mains se referment plus vite que les fenêtres qui claquent dans la tête des mecs

et là plus question de récupérer son fric de taper un coup de grole dans la sébile

et là finalement le poing refermé demande encore du fric parce qu’il ne fait pas assez chaud dans ce bureau

parce que même s’il fait froid dehors et bah les mecs dehors ils s’en tapent qu’il fasse encore plus chaud dans les bureaux

parce que de toutes façons ces mecs laissent les fenêtres ouvertes alors pourquoi se plaindre parce qu’en plus ces mecs ils sont les machinistes les preneurs de son et les cadreurs de cette pièce audiovisuelle qu’ils ne savent même pas qu’ils jouent

parce qu’en fait on les baise ces mecs et ces mecs se faire baiser ça leur est finalement bien égal tout dépend de qui les baise et pour quel service après tout

parce que les poches vides les poings fermés les fenêtres qui claquent les vitres qui volent en éclat tout ça c’est de la littérature et on sait bien que la littérature ne nourrit pas ces mecs

 

ASSEZ ! je vais gueuler sinon ! je vais me mettre entre parenthèses (plantons-le ce putain de décor ! alors voilà ! c’est simple on prend des parvenus des vulgaires des irrespectueux des avides de pouvoir des poufiasses en blond des camés au pouvoir des abrutis du social ! on mélange mes amis on mélange ! et on concasse et on filtre ! et malheureusement il n’y a que de la bouillie d’anus qui en sort ! de la merde ! bref l’enchantement poétique c’est pas pour demain ! et on négochie on négochie on chie des convenchions ! à la pelle à merde qu’on en sort ! et tout ça se déroule dans une pièce pleine de fenêtres ! alors là pour le coup des fenêtres ! on voit on se voit on s’entrevoit on se revoit on fait plus que s’apercevoir ! on revient vers et on repart dans ! des poings aussi ! sur la gueule que les mecs pourraient les voir mais c’est sur la table qu’ils reposent ! en paix ! en paix bien fermés sur la petite pièce ici la pièce c’est du chèque en barre c’est pas du sang provision ! ici dans cette pièce à fenêtre les provisions avec le chèque on peut en faire pendant dix ans ! mais ce fric c’est pas du tout pour ça ! pour aider les qui ! les macadamisés les vieux les pauvres les pauvres vieux ! avec leur gueule de faux Christ abusés ! là maintenant juste maintenant il faut cesser les mots ! tous les mots ! les mots qui se disent dans les bureaux ! et ceux qui ne se disent surtout pas sur le macadam ! les mots ne sont plus nécessaires ! maintenant ! juste maintenant ! ils doivent disparaître progressivement ! les mots ! plus de mots pour dire ! de mots pour dire de mots pour dire ! les mots sont pourris ! les mots sont hâves ! les mots sont mal rasés ! les mots puent des pieds ! les mots sentent le picrate de derrière les fagots ! les mots princes de la mendicité ! les mots sont gelés ! les mots survivent sous les couvertures ! les mots c’est la queue à la soupe populaire ! les mots sont assuétude ! les mots tox ! les mots sans-papiers ! les mots mange-merde ! les mots parlent polak ! les mots sont des bougnoules et des niaks ! les mots squattent la langue ! les mots ont des projets ! les mots ironisent les situations ! les mots ne demandent plus rien ! les mots veulent tout ! les mots sont tout ce que ne sont pas ces mecs ! les mots les font disparaître dans des définitions des classements des recensements ! les mots sont enfumés ! les mots sont quotidiens ! les mots emmerdent tout le monde ! mot à mot les mots n’ont plus de sens alors voilà)

 

et maintenant que je sors de la gare et que je piétine sur le macad’homme, je me rends compte que je me fonds moi-même dans le bitume. je ne m’en fais pas, il fait froid mais je suis couvert. je ne crains rien à ce moment. j’observe, comme à mon habitude, les conditions de vie des mecs. je pourrais faire partie de ce groupe de mecs, puisque les mots peuvent le dire, alors je peux le faire. tu peux le faire, espèce d’esclave. au moment où je suis prêt de m’effondrer, une main me rattrape. cette même main a un bras et au bout du bras un mec. le mec me tient par la main. c’est bien la main d’un mec, d’un mec qui s’est macadamisé, d’un mec solide tout de même je sens sa poigne ferme presque douloureuse dans mon avant-bras. le mec a une voix, la voix me dit de me barrer de là, que je n’ai rien à foutre ici. pour une fois, je le prends au mot. si c’est un mec qui le dit, il faut le croire, il y a des moments où les mots vous sortent de la merde, vous ramènent chez vous. je sors de mes songes et je repars vers la gare. il y a belle lurette que je ne me rends plus compte de l’espace qui me sépare du macadam. cette fois encore je suis tiré d’affaire. par un mec. l’un d’eux.

9 décembre 2013

[Livre] Jean-Claude Montel, Se tenir là, par Jean-Paul Gavard-Perret

Érotisme, tauromachie et poésie… Suivez Jean-Paul Gavard-Perret !

 

Jean-Claude Montel, Se tenir là, encres de Jean-Paul Héraud, éditions Passage d’encres, Guern, 2013, 12 €.

 

Toucher un taureau comme se faire toucher par une femme n’est pas saisir et encore moins posséder : telle est la leçon aussi ironique que sérieuse proposée par Jean Montel en « repons » aux encres de Jean-Paul Héraud. Le peintre travaille à l’encre les traces d’un bestiaire tauromachique  (mais pas seulement) qu’il envoie à l’auteur sous forme de correspondance. Ce dernier  les reprend sous formes de « foirades » (écrit-il en probable hommage à Beckett) au moment où tout se défait et au moment où le pyjama d’hôpital remplace le frac de jadis.

 

Néanmoins par les vestiges « griffonnés » d’Héraud, l’écrivain retrouve des états naissants qui procèdent de la caresse et de la pression. Entre l’écrivain et l’espace – au moment où la bouillonnante Garonne est remplacée par le triste lac de Vincennes – surgissent les encres de l’artiste et leur animalité. Celui qui se dit accompagné d’une « berceuse idiote, dans la durée avec du temps à rompre dedans l’œil vide », trouve dans ces dessins de quoi le remplir et fantasmer tant que faire se peu. Il y aura donc là la femme masturbatrice de Minotaure mais aussi un canard au cou coupé. Ce n’est pas trop pour un seul homme. Son écriture devient le porte-empreinte des dessins d’un artiste qui y  sculpte lui aussi le champ de fouille du destin, celui du temps qui ravine.

L’écriture de Montel en devient la chair, « la » geste et la "lecture" tactile. La peau disparue sous l’image et le temps revient par effet de frottage. Texte et image procèdent de dynamique mutuelle : ce qu’Héraud envoie à l’auteur le reprend en vue d’un développement géométrique. Le texte permet de  visualiser des circonvolutions implicites de paysages intérieurs et d’antan aux empreintes organiques jusqu’à former un immense oignon où se superposent les gangues d’Héraud et leurs métamorphoses poétiques. Bref il y a l’espace et le temps dans l’assomption du sensible.

Montel choisir d’être à nouveau homme désirant plus qu’esprit. Le sexe est  clair et opaque. ». Et celui qui avait effacé le genre humain de son panorama se voit « en bouffon coprophage en sabots devant vos goules et couilles de toro dans la bouche d’Hélène hilare en souvenir d’une corrida avec une fleur de sperme blanc à la braguette ». Les mots s’inscrivent dans « l’avènement du sperme, son origine, son issue ».  Ils vibrent dans la forêt des lignes et fuguent en courbes noires et en pluie d’étoiles.

Le texte trahit le silence des images. Il ne craint plus la brûlure qui les creuse d’un magma d’encre entre ciel plein et plomb du monde dans la charnière des vents. L’auteur se fait aussi voyageur, il grimpe après ses paumes même si désormais à midi chaque jour retombe sur le sol en  écoutant vieillir la poussière et le rose. Que faut-il y voir sinon la source du langage là où Héraud  invente des plages de silence pour que Montel dise ce qu’elles cachent.

7 décembre 2013

[Création] Matthieu Gosztola, Vivre II

Vivre II fait écho aux toiles-textes de Vivre I, où se tissent des interactions entre le peint et l’écrit (huile, acrylique et feutre sur toile, 100 x 100) ; cette fois, il s’agit de toiles où le couteau sur la matière esquisse un autre geste d’écriture (quatre toiles de gauche à droite et de haut en bas + toile en arrière-plan). De Matthieu Gosztola, vient de paraître aux éditions des Vanneaux un long poème dramaturgique accompagné de dessins à l’encre : Rencontre avec Lucian Freud. (Et bientôt nous rendrons compte de son livre sur Alfred Jarry).

 

5 décembre 2013

[Agenda] Soirée Ligne 13 / Alter sessio à DATABAZ

Deux événements à ne pas manquer en cette fin de semaine : ce soir à la Bibliothèque Audoux (75003), est à l’honneur la revue LIGNE 13 ; demain soir, Philippe Boisnard et Hortense Gauthier reçoivent à DATABAZ Fabrice Planquette et Yum Keiko Takayama.

â–º À l’occasion de la parution du septième numéro de la revue LIGNE 13, Soirée lectures avec JEAN-FRANCOIS BORY, FRANCIS COHEN et VIRGINIE POITRASSON à la bibliothèque Marguerite AUDOUX (10 rue Portefoin 75003 Paris) le jeudi 5 décembre à 19 heures.

Créée en 2010, LIGNE 13 est une revue de poésie dirigée par Francis Cohen et Sébastien Smirou. Chacun de ses numéros reprend sous un angle différent la question posée par Emmanuel Hocquard : « A quelle distance écrit-on ? » A quelle distance des auteurs qu’on aime ?, du corps ?, de l’expérience de pensée ?, des événements ?, de l’image ?

â–º Vendredi 6 décembre 2013 à 20H, Alter sessio au centre DATABAZ (100, rue du Gond à Angoulême). Fabrice Planquette et Yum Keiko Takayama sont en résidence pour travailler sur leur performance EXTENSION(s)(+) qui mêle danse contemporaine, création sonore et visuelle, et art numérique.
EXTENSION(s) est un ensemble de pièces (performances chorégraphiques, concerts, vidéos) traitant de l’extraction, de la contrainte vers une libération par le détachement ou l’assimilation, l’exploration d’états transitoires et la complémentarité (ou imbrications), dans un dispositif multimédia interactif et génératif.
C’est une échappatoire imaginaire au delà de la perte, errance fantomatique pour l’une et espace de défoulement pour l’autre.
https://vimeo.com/channels/altersessio

__ Fabrice Planquette mène, en plus de ses projets musicaux expérimentaux, des collaborations ouvertes aux arts de la scène, en poésie sonore, installations et vidéo. Il participe aux créations de compagnies de théâtre et de danse depuis 1997. Il a été lauréat de la villa Kujoyama (Kyoto – Japon) en 2006. Depuis 2007, il invite d’autres artistes au sein du groupe A.lter S.essio à créer une série d’oeuvres essentiellement performatives mettant en jeu le corps, l’image, le son et le texte sur un même plan, sans priorité de traitement.
__ Après des études en danse classique, moderne et butoh, YKT développe un travail en performance solo tout en participant à des projets collectifs interdisciplinaires (danse, théâtre, photographie). En tant que membre de la compagnie Sennichimae Blue Sky Dance Club (neo- butoh), elle a été interprète dans toutes les pièces en tournée de 2000 à 2007 (Japon, Corée, France, Etats-Unis, Canada, Chili). Ses performances solo sont également conçues dans des espaces non-théâtraux avec une capacité d’improvisation lors de présentations en galeries notamment. Depuis 2007, elle fait partie du groupe A.lter S.essio en tant que chorégraphe, interprète et créatrice de costumes. Elle mène des ateliers tous publics.

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