Libr-critique

24 juillet 2016

[News] Libr-vacance (3)

On profitera de la pause pour remonter la UNE (LC, c’est environ un post tous les deux jours – plus de 2 000 depuis 2006 !)… En attendant la reprise 2e quinzaine d’août, au sommaire de ce troisième LIBR-VACANCE : Jean-Charles Massera et Emmanuèle Jawad dans Libr-brèves ; F. RANNOU, A. DICKOW et M. RICHARD dans Libr-parcours d’auteurs.

 

Libr-brèves

â–º On découvrira le site de l’inventif Jean-Charles Massera, avec lequel nous préparons un Grand entretien afin de mieux faire connaître une œuvre multiforme : ici.

â–º Lecture passionnante sur Diacritik : le cycle d’entretiens lancé par Emmanuèle Jawad sur "création et politique", qui fait pendant à celui déjà publié sur Libr-critique.

 Libr-parcours d’auteurs

â–º Alexander DICKOW (écrivain et chercheur)

https://vimeo.com/157737960

plusieurs autres clips de la même soirée l’année dernière à la Maison de la Poésie de Rennes en compagnie d’Henri Droguet et de François Rannou, soirée d’ailleurs annoncée pour les dernières “Libr-vacance”: https://www.youtube.com/results?search_query=%22alexander+dickow%22$`

Rhapsodie curieuse (diospyros kaki), une oeuvre hybride, est à paraître chez Louise Bottu.

Un nouveau recueil, Appétits, est achevé et à la recherche d’un éditeur.

La traduction de la Horde du contrevent est en cours, avec bien d’autres projets.

♦ Passage d’un roman en cours: "Au passage de la Brume l’érosion délayait les rebords, étalait son fard suspect en brouillant la netteté, ôtait aux pas l’illusion d’un sol loyal ; elle flouait les sens, amuïssait les couleurs. Ses progrès imprévisibles exténuaient tantôt par la disparition subite, tantôt par touches à peine sensibles, par une imprécision d’abord introuvable de regard. Ici un monument avéré, un repère se voit en un jour biffé, ailleurs s’éternise l’effacement d’une fragilité déjà presque rendue au néant. Les corps exposés à la Brume souffraient de même, des corps de plus en plus ombrés, visibles à travers une cataracte de plus en plus opaque, un éloignement de moins en moins guérissable. Mais qu’untel soit fugitivement entouré de Brume, et il arrivait que cela suffise à le soustraire."

 

â–º Mathias RICHARD (écrivain, très présent sur Libr-critique)

En vrac :

La "reprise" de Muerto coco d’un de mes textes : https://soundcloud.com/muerto-coco/rien-ne-nous-empechera-detre-malheureux-page-volante

Cette "prenssée" récente : http://mutantisme.blogspot.com/2016/07/prenssee-k-ici-cest-loin.html

Une errance sur la corniche : https://www.youtube.com/watch?v=8V76T8nqXw0

Un bout de "concert" de "Sexport" : https://youtu.be/rEH2hLBMgPI

Ma lecture d’1h à France Culture : http://www.franceculture.fr/emissions/creation-air/mathias-richard-la-vie-n-attend-pas

 

â–º François RANNOU (poète ; directeur de revue et de collection)

Prépare une longue prose critique ("Le Nom est un geste"), le prochain numéro de la revue L’Étrangère (42), un entretien pour Le Français d’aujourd’hui

23 juillet 2016

[Chroniques-livres] La révolution mutantiste est en marche

Après un premier manifeste collectif, Manifeste mutantiste [blog Mutantisme], voici le deuxième qu’on attendait, accompagné d’un volume de syntextes signé du seul Mathias Richard : cette simple présentation sera suivie d’une étude plus approfondie.

Mutantisme : patch 1.2, Caméras animales, 2016, 324 pages, 20 €, ISBN : 978-2-9520493-8-2 ; Mathias Richard, syn-t.ext, éditions Tituli, 2016, 248 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37365-049-5.

"Le travail poétique est un chemin qui peut nous mener à la connaissance de la réalité extérieure" (Mutantisme, p. 58).

Le postulat fondamental du mouvement : à la mutation anthropologique que nous sommes en train de vivre doit correspondre une révolution artistique à même de la comprendre et de l’accompagner. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que le mutantisme s’inscrive en droite ligne des avant-gardes : recours au manifeste, éthique et esthétique de la rupture [voir « Pour un déclin du mot "roman" »]… sortie de la littérature, du style, de l’expressivité : "Je n’écris pas, je copie. Ma bouche ne veut pas parler" (56). Désormais, place aux protocoles d’une création plus ou moins collective.

Le mutantisme est un avant-gardisme qui se nourrit de nouveaux imaginaires (heroic fantasy, SF, jeux vidéos…). Ce qui ne l’empêche pas de s’ériger à l’encontre des dérives ultra modernistes : "le mutantisme : une nouvelle manière d’être inadapté à un univers qui est une gigantesque boule de négativité, une pyramide de désespoir"… L’alliance des contraires est du reste souvent recherchée : hommes / machines, animalité / technicité… [Cf. "Poéscience dans la Préhistoire électronique"];

Face au flux d’images et de discours qui constitue désormais notre monde, bon nombre d’écrivains jugent salutaires tous types de recyclage (cut up et échantillonnages divers) ; pour sa part, Mathias Richard a mis au point la technique du syntexte, au carrefour de la performance, de la poésie sonore, de la poésie multimedia… À vous de découvrir, Libr-lecteurs : pour avoir un très large aperçu de ce processus créatif, il suffit de taper dans le moteur de recherche ci-dessus (en haut, à droite) "amatemp" ou "syntexte".

21 juillet 2016

[Texte] Philippe Jaffeux, Entre (extrait)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:41

Nous tenons à remercier Philippe Jaffeux de nous avoir donné cet extrait inédit de son prochain livre. Dans son dernier, Écrit parlé (entretien avec Béatrice Machet, Passages d’encres, mai 2016), il confiait : "Le hasart et les contraintes libèrent mon inconscient en révélant des possibilités ignorées de ma langue" (p. 23). Cette précision est fondamentale pour aborder le texte ci-dessous, qu’il commente ainsi : "Entre est ponctué à l’aide d’une paire de dés. Les intervalles entre chaque phrase s’étendent donc entre deux et onze coups de curseur. Entre est un texte aléatoire qui est accompagné par l’empreinte de trois formes transcendantes : le cercle, le carré et le triangle." [Sur LC, entretien de l’auteur avec Emmanuèle Jawad]

 

L’élan d’une paire de dés reconstitue les recherche
d’un jeu vital       Le lieu d’un ton se renverse sur une
image imprononçable    L’alchimie de ses humeurs
régénère un désert d’interstices   La mort de ton
écriture prend en compte ma langue fantomatique
Sa position catalyse une forme qui se situe à la
charnière d’un texte et d’une image             Le
rayonnement de votre indifférence renouvelle
la définition d’un risque      L’absurdité de tes
abstractions rompt avec l’histoire d’un sens          Un
débat entre ses marges et vos blancs intensifie ma
conception du vide       Ses phrases se jettent dans le
salut d’une chute attendue      Nos interruptions
aléatoires disloquent la figure d’un ordre         Mes
chutes servent de moule à l’espace d’un épuisement
Je pacifie des intervalles qui défendent de l’air
barbare      Le jet d’une paire de dés s’ancre dans la
résistance d’un doute nécessaire   La musique du
hasart aspire à produire une lumière incontrôlable
Il s’ouvre sur un vide qui se défait d’une écriture
ennuyante          Sa solitude d’analphabète révèle
nos angoisses incontournables   Une paire de dés
me donne l’occasion de repousser tes lettres
malchanceuses      Nos intervalles font un signe à
vos paroles creuses     Des accidents arment la
nature d’un mouvemen                   t  invisible    La
cinématique d un espa                     ce tombe entre
des interlignes bricolé                       es      Son
instinct défend une pai                   re de dés qui
observe nos oublis           Son alphabet symbolique
interagit avec un vide littéral        Des courants
d’interlignes rafraichissent un éventail de vibrations
lisibles      Nos ombres sont au service d’un écart qui
appartient à ta lumière        Un ordinateur corrompu
se conne    cte avec la tension d’une image  Il relie
la circu          lation de mes silences à la fluidité de
vos c               ontradictions        Elles passent devant
des                     pauses qui négligent un travail de
no                        s mots            L’univers d’un
espace contemple le destin de nos illuminations
Son étrangeté radicale approfondit l’action de notre
alphabet     Un sens imprévisible interroge les
réponses d’un vide expérimental    Les détails de
mon ignorance perfectionnent la science d’une image
L’organe de son errance sert la libération d’un souffle
cosmique       Il entre entre des phrases qui habitent
une ponctuation répétitive     L’appel d’un fond se
relie au jeu d’un silence construit     La matière de sa
résistance s’écarte d’un vide saturé           La
description d’une méditation atroce s’enferme entre
nos intervalles           Obéissons au maître intérieur
d’un alphabet sans but       Elle se construit à
l’image d’un regard qui incarne notre texte             La
source d’une écriture virtuelle se connecte à la
lumière de nos actions    Vos paroles sont des signes
qui s’accrochent à la                        joie de nos
silences La marque                         de nos oublis se
règle sur un vide spo                       ntané
L’aventure de tes fulg                      urances sillonne
la trajectoire d’un sup                      port   Une
abstraction prend soi                       n de nos chocs

20 juillet 2016

[Chronique] Mathieu Brosseau, L’animal central

Tandis que Mathieu Brosseau s’apprête à rejoindre le festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, voici la chronique complète sur son dernier livre.

Mathieu Brosseau, L’Animal central, Le Castor astral, été 2016, 120 pages, 12 €, ISBN : 979-10-278-0075-9. [Lire extrait 1 ; extrait 2]

"Incarner cette vie augmentée.
C’est poésie" (exergue).

"L’art, me dis-je, est une pâle imitation du courant, du mouvement
de l’Animal Central auquel on peut ajouter une écriture drôlesque
de la dramaturgie temporelle de l’Homme
" (p. 72).

Pourquoi se complaire dans "la nanosociété des hommes" (p. 34) ? Celle dans laquelle Machin est ceci, Machine est cela… Pourquoi ne pas devenir bête, ne pas être avec les animaux dans la matière, nous taire avec les choses ? C’est dire que les bêtes abondent dans cet univers de "cartoon" et de conte de fée : félin, méduse, araignée, loup, canard, oiseaux, céphalopode, hydre…

Pourquoi ne pas laisser advenir notre Animal central : "la bête au centre, matière quasi-cervelle, pompeuse de ciel, aspirateur d’échelles, de vagues qui n’en font qu’une (car une seule histoire), l’animal nodal fait qu’on a tous le même ciel tout en ayant chacun le nôtre" (47)… Si l’animal est central dans l’œuvre de Mathieu Brosseau, c’est que l’animal central est celui du dedans, qui vit dans les plis. Mais le repli n’est autre que l’intériorisation du dehors ; d’où ce constat : "j’habite ce nulle part qui m’habite" (106). Et cette phrase anti-rimbaldienne, anti-Moderne : "Je est un nôtre, sans nom" (95). Autrement dit, le Je du poète ne vise pas la Différence mais l’indifférenciation innommable. L’Animal central le guide vers la saisie magique du monde à l’état brut : "Et si les animaux, je veux dire les vrais en chair et en os, sont des symboles, alors il existe de vraies paroles magiques, je veux dire qui ont un véritable effet sur le monde immédiat" (72).

Le poète est celui-là qui explore son devenir-animal, se lance dans la "traversée de la langue" (11) pour remonter à l’in-vue, à un en-deçà de la figure : le visage-monde. D’où la question de l’illisibilité que pose ce livre étrange fait d’adresses/correspondances et de divagations : le texte nous plonge dans un déferlement de visions, un maelström de télescopages isotopiques… Tel est l’opéra fabuleux de Mathieu Brosseau.

19 juillet 2016

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant (3/8)

Cette nouvelle série, proposée par Matthieu Gosztola que nous remercions, nous accompagnera jusque fin août. Cette troisième partie de "De courant" nous entraîne dans huit nouvelles cascades poétiques, avec moult catastrophes lexicales et phoniques… [Lire la 2e livraison]

aisément mes
         pensées m’ont
                     fait contourner le
                               calme sans

impatience à
         chaque pensée
                   l’espoir nous
                             moque

*

la peur prend ma vie
          sans faiblir
                     nos souvenirs
                               de nouveau très pré

occupants ne peuvent en
           visager aucun partage
                      dans les mots
                                le lisse de la

*

peau se lasse dans la mort
           le craquement des nour
                      ris
                                 sons se parler d’ou

bli pousse les gens de côté
          il y a la vie la peur
                   est tenaillante
                              ça dépend de la pous

*

sée dans les mots les
           souvenirs passent in
                      commodés dans la vie les
                                souvenirs n’offrent

pas de disputes d’héritage
           plusieurs poussées de mots
                      en graines je reste
                                malgré tout sans

17 juillet 2016

[Texte] CUHEL, Libr-carnet critique : f/RANCE/debout…

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 10:36

Contributeur de longue date à LC, en ce temps effarant où ça tangue, CUHEL nous livre trois feuillets de son Libr-carnet critique…

 

14 juillet 2016

[News] Libr-vacance (2)

Cette deuxième livraison de Libr-vacance commence par des Libr-brèves (plein feu sur Frank Smith et RV à noter dans vos agendas) et se termine par de très riches Libr-parcours d’auteurs (Edith Msika et Stéphane Vanderhaeghe).

Libr-brèves

â–º Frank SMITH : On ne manquera surtout pas le dossier que lui consacre cet été la revue en ligne DIACRITIK, lancée il y a tout juste un an (abécédaire, cinétracts, entretien, lecture…).

* Mercredi 17 août à 10h, lecture avec une création sonore de Gilles Mardirossian dans le cadre des Rencontres d’Aubrac, festival littéraire du 16 au 20 août 2016.

â–º À noter d’ores et déjà dans vos agendas : du 12 octobre au 10 décembre 2016, la seizième édition du festival Frontières et projections, placée sous le commissariat d’Hortense Gauthier et Philippe Boisnard, se déploiera sous la forme d’une exposition de deux mois dans la Grande Galerie du Bel Ordinaire et d’un festival de 4 jours sous la forme d’un parcours en différents lieux de l’agglomération paloise.

Libr-parcours d’auteurs

â–º Edith MSIKA (écrivain)

l’été est une saison compliquée pour moi : il faut s’occuper, bizarrement ;
il faut occuper le corps qui a chaud, sans trop le remuer sinon il a encore plus chaud,
il faut le baigner, ce corps, il faut donc trouver un bord d’eau, mais il faut aussi
trouver un endroit pour dormir en ce bord, le payer, et s’il y a des moustiques, c’est pire,
or le moustique signe l’été, bref, c’est compliqué ;

ma vacance est libre tout le temps sauf l’été, ma vacance est un credo, un in vivo
perpétuel – et ce sera tout sur le sujet –

pour notre sujet de l’écriture, avec moustiquaire adaptée,
il y a une lecture déjà annoncée sur le site de P.O.L

et L’enfant fini, que j’ai fait paraître
en feuilleton sur ma maison d’écriture édith-msika.eu
sera publié à l’automne en livre papier par Cardère éditeur

 

â–º Stéphane VANDERHAEGHE (écrivain et chercheur – auteur d’un premier roman remarqué, Charøgnards)

Les programmes de lecture, comme les bonnes résolutions de début d’année, sont faits pour ne pas être tenus. J’emporte volontiers toute sorte de livres dans mes valises pour me rendre compte que c’est celui que j’ai hésité à prendre et qui m’attend sur un coin de bureau que j’aurais finalement souhaité lire. La période estivale est idéale à la fois pour se replonger dans des classiques et découvrir de nouveaux auteurs, mais aussi pour se laisser porter par des envies venues d’on ne sait où — l’an dernier à la même époque je replongeais dans l’œuvre de Céline ; il y a deux ans, c’était Robbe-Grillet. Cette année, j’ai envie de croire que ce sera Proust, mais déjà m’appellent quelques contemporains — Mark Doten, Jeremy M. Davies, Eugene Marten côté américain ; Pierre Michon, Quentin Leclerc, Pierre Senges par chez nous.

C’est aussi une période propice pour goûter la poésie ou, au contraire, s’aventurer dans des œuvres longues (je garde un souvenir vif de cet été provençal passé en compagnie des Reconnaissances de William Gaddis, il y a 4 ou 5 ans maintenant). Et puis il y a les lectures qu’on voudrait s’imposer, susceptibles d’étayer les projets en cours d’écriture. Tous les étés, ils sont quelques ouvrages à attendre sur un autre coin de bureau — études critiques, essais, documents divers… Tous les étés, je les emprunte à la bibliothèque, en lis quelques pages mais parviens rarement à les lire jusqu’au bout. Mon rapport à l’écriture passe sans doute par autre chose que le souci du détail réaliste, factuel, historique — la vraisemblance, au fond, m’importe peu (je n’ai jamais franchi le premier tiers de cette étude sur le comportement des corvidés). Une idée vague et générale me suffit — le reste en ce qui me concerne est affaire d’imagination et d’invention, et les deux courtisent l’erreur. Et l’erreur, je crois, est poétique. Alors comme tous les ans, j’imagine, je feuilletterai quelques pages, grappillerai telle idée que l’écriture ensuite déformera.

En cours, un roman entamé aux deux-tiers dont j’aimerais achever le premier jet — qu’il me faudra ensuite patiemment reprendre ; et une énième traversée d’un roman achevé depuis quelques semaines déjà, si tant est qu’un roman puisse l’être (cette envie toujours de reprendre, de modifier, de retrancher pour rajouter, les bifurcations non explorées car jusque-là invisibles, les ratures, les déplacements — une nouvelle tirée d’un passage finalement enlevé de ce roman pourrait ainsi être publiée dans une revue à l’automne). L’un des deux romans devrait voir le jour dans le courant 2017 chez Quidam. J’ignore encore lequel à ce jour.

♦♦♦

Alors que cette année touche enfin à son terme, qu’il n’a plus d’incipit à se mettre sous le scalpel, que le manuscrit de son roman #2 (qui en réalité est le roman #1) repose depuis quelques longues semaines déjà sur le coin de son bureau sans qu’il ose remettre le nez dedans, il s’arrête un instant et pense à établir son programme d’écriture pour l’été qui s’annonce:

– terminer le premier jet du roman #3, entamé aux deux tiers.

– se résoudre à relire le manuscrit du roman #2 (qui en réalité est le roman #1), le raturer encore, découper de nouvelles pages, les recoller plus loin, se rendre compte que non, on recommence: entamer avec force et conviction la 7ème ébauche.

– mettre en chantier la version comédie musicale de son roman #1, Charøgnards (qui en réalité est le roman #2), avec dans le rôle du corbeau atrabilaire, Michel Fugain, et Shy’m dans celui de la corneille sexy, p. 137.

– écrire le livre de recettes en projet depuis des lustres — surtout ne pas tenter d’exécuter ces recettes.

– récrire intégralement le roman #3 (qui en réalité est pour le moment toujours le roman #3).

– terminer la 8ème ébauche du roman #2 (qui en réalité est le roman #1), hésiter à la proposer à nouveau à son éditeur qui s’épuise à le relire.

– proposer à la place le roman #3 à son éditeur (qui en réalité est le roman #3 mais risque donc de devenir le roman #2).

– se rendre compte que le roman #2 (qui en réalité est le roman #1), malgré la 8ème ébauche, n’est toujours pas abouti; entamer la 9ème avec force et conviction.

– renier le roman #1 (qui en réalité est le roman #2), fruit hasardeux — il peut le dire maintenant — d’un logiciel de traitement de texte obsolète.

– entamer le roman #5 (qui en réalité a de fortes chances de devenir le roman #7).

– terminer mentalement le roman #6 et se rendre compte qu’en réalité il ressemble au roman #2 (qui en réalité est le roman #1) et par conséquent ne vaut pas la peine d’être écrit.

– se rendre compte qu’il a zappé le roman #4 et qu’il a bien fait.

– revenir à l’ébauche #7 du roman #2 (qui en réalité est le roman #1) et se rendre compte qu’il l’a malencontreusement écrasée.

13 juillet 2016

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant (2/8)

Cette nouvelle série, proposée par Matthieu Gosztola que nous remercions, nous accompagnera jusque fin août. Cette deuxième partie de "De courant" nous entraîne dans huit nouvelles cascades poétiques…

de tous les rires et sourires

que je gardais pour l’après

je me montre bagarreur

avec mes souvenirs

 

je ne crains rien

car chaque chose

est un presque-fantôme

mais se souvenir c’est

 

*

 

mettre dans le cœur

des paroles risquantes

je balbutie mes rêves voilà

ce que parler veut

 

dire nos pensées ne disent rien

de valable le plus souvent l’envie

de mourir me con

tourne les visages a

 

*

 

vancent avec toutes les précisions

boueuses en trombe j’ai

jeté tous mes regards les

mots se cognent et

 

offrent une grande més

entente le

temps qu’il faut bien grap

piller avec ses activités

 

*

 

de rien se présente in

consolable vivre

cherche querelle

avec les pensées

 

aucune pensée ne me

contourne la moindre

pensée se montre

éreintante

12 juillet 2016

[Libr-retour] Regard sur les derniers textes de Gérard Cléry, par Christophe Stolowicki

Gérard Cléry, Roman de l’île, D’autres Univers, 2e édition, 2014, 66 p., 12 € (édition originale Pierre-Jean Oswald) ; Roi nu(l), Librairie-Galerie Racine, 2015, 60 p., 15 €.

À quelques officiants dans une salle obscure, chacun prenant son tour sur l’estrade d’une contre-performance debout sous un clignotant éclairage pour rock star. Deux déjà ont franchi leurs montagnes russes d’effets de manches vocales ; de lui, plus myope peut-être, butant sur des silences de déchiffrement, les feuillets bientôt lui glissant des mains sitôt lus, il me reste des registres qui se chevauchent avec cet à propos désaccordé qui signe le poète.

 

Le romanesque étréci à son angle mort, îliens en arroi de marée décapent l’estran. En « rafales d’hirondelles au ras des têtes ». L’ellipse incisive, le geste épars, la geste raccourcie à la ligne de flottaison – le sens propre des mots perdus s’instille scintille dans sa gangue de figuré. Une rudesse en délicatesse avec le désir, « contre la poitrine l’ampoule confidentielle des seins de son amour », vouvoie, tue-toi à corps rompu. De « rissolement perclus ». Inconditionnelle la condition humaine, des mots improbables cognant dru, une poésie solide, substantielle, jointive, trempée dans le déblai à cran de gorge – bref masculine. Nu roi Lear à « l’armure oxydée » sans chevaliers errants, un homme jamais quitte d’aimer marche à marche descend aux margelles. Testamentaire, disruptif d’échos, d’une ferveur que le temps n’a pas déprise, de braise lente invétérée martelant à flanc de syntaxe de tautologiques accords, un cantique de l’ontique.

10 juillet 2016

[News] Libr-vacance (1)

En cette période estivale, prenez le temps de vous mettre en "vacance". Nous avons demandé à plus d’une centaine d’auteurs de nous faire partager leurs libr-choix de (re)lectures et d’événements, et aussi de nous faire part de leurs projets. Après nos Libr-brèves (C. Portier et le festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée), Libr-parcours d’auteurs avec Anne GALZI et Emmanuèle JAWAD.

Libr-brèves

â–º Les Libr-curieux ne peuvent manquer, sur Itinéraires, cette visite guidée du site de Cécile Portier : Étant donnée… On en profitera pour explorer cette revue des plus intéressantes, totalement accessible en ligne : Itinéraires.

â–º Du 22 au 30 juillet 2016, Festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, avec, entre autres, côté français : Jean-Pierre Bobillot, Mathieu Brosseau, Claude Favre, Christian Prigent, James Sacré…

Libr-parcours d’auteurs

â–º Anne GALZI (écrivain : on découvrira son blog, Variations, qui présente d’intéressantes passerelles entre écriture et peinture).

En général, je préfère les zigzags et les lignes brisées aux lignes droites, monocordes et ininterrompues.
Je ne suis donc pas un seul et même auteur à travers tout son opus.
Je fragmente.

De la même manière, je ne lis pas un livre en son entier.
Je fragmente.
Je lis des passages de livre, que je lis comme des petits poèmes. J’essaie de les apprendre par cœur, pour fleurir ma mémoire.

Par exemple, j’aime beaucoup la première page du Roi pâle de Foster Wallace, on dirait un poème du livre Arbres d’hiver de Sylvia Plath. Et comme je suis généreuse, je ne suis pas à une, mais à deux contradictions près. Du même auteur (Wallace) – car cela m’arrive tout de même quelquefois de poursuivre le même auteur – j’aime les pages 219 et 220 de son livre fleuve L’Infinie Comédie : deux pages d’amour magnifiques sur Brando.
Je laisse alors Wallace-auteur sur le bord de la route et poursuis le personnage de fiction : Brando. Il court de traviole en roulant des mécaniques et n’est pas difficile à rattraper… avec Arno Bertina. D’un livre à l’autre, d’une fiction, l’autre : un même personnage romanesque, Brando, dans un nouveau procédé créatif avec cet autre livre : Ma solitude s’appelle Brando.

S’interroger sur ses lectures permet de prendre conscience de sa façon de lire.
Pour moi, lire, aussi étrange que cela puisse paraitre, c’est aussi couper.
Couper amène à relier, à fabriquer de nouveaux ponts ou passerelles.

 Il y a autant d’écrivains qu’il y a de lecteurs, de façons d’écrire et de façons de lire.

♦♦♦

Par ailleurs, je suis plutôt danse qu’expo, la grâce fait partie du monde, c’est elle qui nous aide à penser.

Vous pouvez découvrir un corps volute avec Lyakham et un esprit tourmenté avec Genet.
Genet à découvrir ou redécouvrir à travers l’exposition du Mucem (à Marseille) : « Jean GENET, l’échappée belle ».
L’exposition a pour but d’enraciner Genet, dans ce territoire qu’il aimait plus que tout autre, la Méditerranée.
Genet outre Atlantique a influencé toute une génération de musiciens, photographes (Mapplethorpe) et écrivains, ceux de la Beat Génération.

Poursuivez le mouvement de la Beat Generation à Paris, avec l’expo du centre Pompidou.
D’un continent l’autre, d’une ville l’autre, d’un auteur l’autre, d’un personnage fictif l’autre.
Des ponts et des passerelles.
Dans la vie tout est passerelle, tout s’enjambe.

♦ Du 22 juin au 3 octobre 2016, Centre Pompidou, Galerie 1, Niveau 6, 75191 Paris cedex 04. 01 44 78 12 33. Métro Hôtel de Ville, Rambuteau. Ouverte de 11 à 21h, tous les jours, sauf le mardi, 14 ou 11€. Valable le jour même pour le musée national d’art moderne et l’ensemble des expositions.

â–º Emmanuèle JAWAD (écrivain et critique ; collaboratrice de LC) : plusieurs entretiens en cours pour Diacritik ; en projet, des articles un peu transversaux sur la question "poésie et politique" (qui aborderaient notamment le travail de Patrick Beurard Valdoye / Frank Smith / Véronique Bergen également…)… Concernant les travaux de création personnels, En vigilance extérieure paraît cet automne aux éditions Lanskine (extrait sur Libr-critique).

9 juillet 2016

[Texte] Matthieu Gosztola, De courant 1

Cette nouvelle série, proposée par Matthieu Gosztola que nous remercions, nous accompagnera jusque fin août. La première partie de "De courant" nous entraîne dans huit cascades poétiques…

ils faisaient comme si

on était à déchiqueter

avec des ahanements

de circonstance est

 

bousculée la mémoire

des choses observables et des

choses qui ne le sont qu’

après les larmes je suis redéfini dans la parole rentrée

 

*

 

la vie elle me contente

même quand rien n’est

propre à contenter on

prend chacun toute la

 

crainte à son compte

comment partager

la nuit des marais nous fait

des rumeurs

 

*

 

qui ne sont pas celles

du rêve peut-on en

réchapper quand

chaque journée

 

les grimaces de

douleur sont les pires

les sentiments d’indifférence

sont bousculés

 

*

 

chaque nouveau jour est un

jour dernier je ne trouve rien

dans l’ordre des réponses on

ne pensait pas que la vie serait

 

une ligne presque effacée sur la

piste des chasseurs j’es

père la vieillesse et ses minutes d’oubli

à prendre je me démunis

6 juillet 2016

[Double lecture] Corinne Lovera Vitali ou l’écriture du non-peau (à propos de 78 moins 39), par Fabrice Thumerel et Jean-Paul Gavard-Perret

Corinne Lovera Vitali, 78 moins 39, Louise Bottu, mai 2016, 50 pages, 7 €, ISBN : 979-10-92723-13-7.

 

Parmi les possibles que semble annoncer le titre figure le texte à contraintes. Mais d’emblée l’énigme est résolue : "Admettons, je suis à l’école à deux ans, et admettons que ça ait commencé là, à l’école, quarante et un moins deux, trente-neuf ans que je souhaite sa fête à mon père, pas la saint Joseph la fête des pères, la fête de mon père trente-neuf fois et lui, soixante-dix-huit moins trente-neuf égalent trente-neuf"… Reste qu’il s’agit de 39 fragments adressés à Toni Lovera. Trente-neuf concrétions sensitives, trente-neuf précipités affectifs : sensations, émotions, chansons, films, souvenirs d’enfance… Avec aussi un accès de lyrisme amoureux : "Si tu n’es pas le vent puissant, si tu n’es pas le chardon piquant, si tu n’es pas épi si tu n’es pas pluie, si tes mains ne sont pas cailloux douces, si tes yeux n’ont pas peur d’écureuil si ta bouche n’a pas hésitation de bec si ton sourire ne montre pas les crocs de chien errant, il n’y a que, sous ma jupe, solitude liberté"…

Cette poésie du moi-peau fait parfois hoqueter l’écriture. Une écriture du non-peau également : "je sais, je sais que non n’est pas un nom mais c’est un nom pour moi, c’est le nom de mes frontières le nom de ma peau c’est ma deuxième peau"… Dire non, c’est se définir, c’est se faire un nom. /Fabrice Thumerel/

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Pour Corinne Lovera Vitali, il s’agit moins de réenchanter la solitude que de partager ce qui n’a pu jusque là sortir de son plein de choses pour effacer les cases de la marelle au moment où personne ne pousse le palet et quand la craie semble usée. Le livre s’écrit pour ça, dans les guillemets du non ou du mal dit.

Dans ce livre de l’écart, cela passe par le « toi » du père qui laissa sa fille la solitude en bandoulière. Ce qui n’empêche pas l’amour. Bien au contraire. L’objectif est donc d’entendre cette voix paternelle avant qu’elle ne se perde – et qu’importe si le « compte » entre le père et la fille n’est pas le même, n’est pas le bon.

Il ne s’agit pas de devenir transparent comme une vitre mais d’oser changer de génération et ne plus devoir produire un extrait de naissance. C’est pour cela que Corinne Lovera Vitali écrit. Et de compter, même si – avec le temps – « il est plus probable que l’un d’entre nous continuera de compter seul les années sans l’autre ».

Dès lors, en dépit des apparences, le temps ne compte plus. Il est en vacances comme lors de l’enfance, mais il est aussi en vacance d’enfance car, malgré tout, le temps est passé. Ce qui n’empêche pas son retour au moment où la poétesse regardait les « merveilleux nuages » chers à Baudelaire. Ils ont valeur de temps non pulsé, ils font le présent éternel – du moins provisoirement. Mais face à cette éternité la poétesse se voulut « rocher », mais en rien femme de pierre.

Certes, tout est dur en elle comme le temps qui dure. Il fait la langue non d’abstraction mais de matière. Elle, évolue, glisse… Demeurent des sensations essentielles et fortes. Parfois au goût de tartines de beurre et de poudre épaisse de Banania. Pour revenir à la gorge, à la voix. Elle transpire celle du père soudain couronné «  d’un régiment de bananes sur sa tête d’âme ». C’est de celle-ci que Lovera Vitali doit sa voix, la retrouve, comprend ce qui s’y articule. /Jean-Paul Gavard-Perret/

2 juillet 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (4/4), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 3]

 

plus rien. plus rien nous ne savons langue, plus rien savoir de langue nous ne savons plus rien. tout parle et ce qui dans les creux, tout parle sans langue nous parlerons sans langue tout parle. rien, et plus rien. ce que vous ne saurez, plus rien langue et creux. plus rien planches, fondations, charpentes. plus rien murs, cloisons ou clôtures plus rien. vous ne saurez plus ni langue ni habiter. tout parle et ce qui parle encore sans nous. vous saurez. vous saurez lorsque nous ne serons plus. vous saurez le quotidien et les matins clairs, les nuits douces et les saisons changeantes, la châtaigne et le coing. plus rien, vous saurez que plus rien, lorsque nous au-dessous bien au-dessous de nos langues, à ceux qui parlent et arpentent toujours la terre fertile de nos ancêtres. vous saurez que rien, plus rien, sans langue. vous saurez notre désir sans langue notre désir de n’être rien vous saurez que nous avons été.

ce qui ne tient pas et s’oppose. ce qui tient et refuse encore vous saurez. cascades et torrents, collines et combes, pins et roches, mousses et lierres, saumons et ours. vous saurez que nous avons été. vous saurez tous les désastres dont nous avons été. vous saurez ce qui nage et vole, ce qui coule ou glisse, ce qui rampe ou saute. vous saurez l’infinité de ce qui semble infime ou négligeable. vous saurez chaque mouvement chaque atome de la matière en mouvement. vous saurez que rien, plus rien et notre raison de refuser cela, à force, à bout de forces vous saurez. vous saurez que rien la langue, rien les mots, rien les idées, rien chaque parole prononcée, adressée à la viande. vous saurez que rien et peut-être bien moins ce rien. vous saurez lorsque nos os dissous dans le silence minéral vous saurez.

vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire d’entasser remords, doutes, souffrances et sacrifices inutiles. vous saurez que chaque frère est proche, chaque frère dans la moindre motte de terre de ce monde vous saurez, à n’en plus douter. à ne plus douter de vos corps, des liens invisibles entre la bouche et le sentier, entre la jambe et la souche d’arbre, entre la main et chacune des aspérités de la roche qui fait obstacle vous saurez. vous saurez qu’il ne sera plus nécessaire, que rien ne sera plus nécessaire. nous en faisons la promesse, à nos frères éternels à nos frères innombrables et aux plaines silencieuses. nous en faisons la promesse.

nous connaîtrons l’épuisement. nous connaîtrons la résignation, l’angoisse des sentiments lourds et l’inutilité de nos vies. nous connaîtrons cela. nous connaîtrons cela et tout cela. nous éprouverons le désespoir et la peur l’effarement de nos corps qui luttent contre la nuit nos corps luttent dans la nuit. nous éprouverons le désespoir. nous éprouverons cela et tout cela. nous serons seuls absolument seuls et quelques milliers à ne plus essayer, à ne plus avoir le désir la force d’essayer encore, à être seuls toujours seuls dans le reflux des ombres, des gestes vains et des bouches emplies de terre. nous ne saurons plus devenir, nous ne saurons plus. nous connaîtrons les déserts du temps et de l’existence, les déserts dans chaque marge de ce monde qui s’efforce encore de signifier. chaque marge et quelques ornières encore nous connaîtrons cela et tout cela. nous ne perdrons pas patience. seulement notre force et à bout de forces nous le savons. nous le savons. nous savons que seuls les pierres et le ciel n’abandonnent pas. que seuls les pierres et le ciel peuvent tenir encore un peu dans ce désastre, dans l’immensité noire de ce désastre.

nous deviendrons l’infime. nous deviendrons l’infime et bien moins. nous deviendrons moins que la poussière et le temps qui s’accumule sur les êtres qui ne sont que de passage. nous deviendrons moins que les cendres et la masse des étoiles éternelles sur nos têtes nous deviendrons moins. nous deviendrons moins et bien moins, toujours bien moins jusqu’à l’infime et le ridiculement petit. le sang n’irriguera plus nos veines. nos cœurs battront moins vite nous n’entendrons plus le battement de nos cœurs dans nos tempes grises. tout ralentira tout cessera vous saurez que tout cessera en nous, tout s’arrêtera dans l’épuisement et le désespoir résigné. vous saurez que tout de nous cessera lorsque le monde et seulement le monde, lorsque seulement et plus la langue plus rien seulement. vous saurez. vous saurez ce monde. vous saurez ce que ce monde a fait de nos frêles présences.

vous saurez cela et tout cela. vous saurez. aux frères seuls nous offrirons nos solitudes, nous offrirons nos chairs mortifiées nos os rongés. aux frères seuls délaissés et sans voix vous saurez, vous saurez que nos solitudes vous accompagnent. aux frères seuls nous tairons tout ce qui vit encore en nous. vous saurez. vous vous saisirez de cette force si moindre et si désastreuse, nous tairons aux frères qui ne pourront plus vous saurez que notre échec vous accompagne. vous saurez que nos os auront servi à construire chaque abri frêle et fragile de ce monde, vous saurez, vous saurez nos os et chaque abri qui tiendra encore. aux frères seuls vous saurez enfin. vous verrez que notre silence n’a pas de limites. vous saurez enfin.

aux frères seuls à chaque instant seuls, nous ne vous promettrons pas de vous accompagner. aux frères seuls pardonnez-nous, nous n’en aurons pas la force, nous n’avons jamais eu la force. aux frères seuls nous dirons que chaque solitude devra être travaillée, assumée et portée comme seul le malheur peut se porter seul, à bout de bras, à force et à bout de forces. aux frères seuls nous dirons cela, nous promettrons de ne plus promettre, de ne pas laisser l’angoisse gagner chaque nerf et chaque recoin du crâne. aux frères seuls nous vous promettrons de ne pas vous accompagner sur le chemin du désastre. nous serons solidaires, sans jamais nous connaître vous savez, les siècles nous séparent et nous séparerons toujours. vous savez, frères seuls et sans force, vous savez que nous ne pourrons rien pour vous, comme vous ne pouvez plus rien pour nous. chaque solitude devra être affrontée. vous saurez comme nous l’avons su, frères seuls et obstinés.

vous saurez nos chemins vains, nos langues creuses et tues. vous saurez que partout où nos ombres nous auront accompagnés, partout, la solitude demeure. vous saurez cela, aux frères seuls nous abandonnons nos certitudes résignées, les chemins terreux et les angoisses chaque matin. nous laissons cela. nous vous laissons cela. cette situation est ainsi, depuis mille et mille et mille ans. vous savez. vous saurez.

nous ne saurons plus rien de ce qui nous entoure, plus rien à force de parler pas parler hurler notre langue de rien, notre langue des pierres, notre langue boueuse, notre langue qui s’étale dans ce désastre sans nom. à force d’appeler de nommer nous ne saurons plus rien. nous entasserons nous nous entasserons. nous entasserons tout ce qui nous a entassés. nous entasserons langue et pierres et essoufflements. nous entasserons nous ne saurons plus rien de ce qui nous a faits, de ce qui nous a entassés. frères vous vous rendrez compte de nos erreurs, de nos échecs et de nos soumissions, vous vous rendrez compte. frères vous saurez que nous avons essayé, malgré tout. vous saurez que la terre est plus dense que nos carcasses, que nous n’avons pas la force des lierres, que les rivières sont bien plus éternelles que nos rires, vous saurez. vous saurez que le sable est plus aride que nos bouches. vous saurez que le silence nous habite comme la nuit, que les racines entravent nos gestes, que la pluie empêche nos yeux et nos pensées. vous saurez. vous saurez cette langue que nous ne parlons plus. vous saurez ce silence que nous refusons. vous saurez que nos chairs empilées ne font ni un corps ni une présence. aux frères seuls vous saurez que nous ne saurons plus rien que l’angoisse.

de ce qui dure et persiste. de ce qui brûle et s’éteint. de ce qui se fane et pourrit. de ce qui frémit et blesse. de ce qui se répète, s’enroule autour des doigts, s’enroule autour de la langue, de ce qui glisse dans la nuit. de ce qui tremble et luit, de ce qui est doux et parfois rugueux, de ce qui résiste ou se déchire. de ce qui respire ou s’essouffle, de ce qui se croise ou se plie, de ce qui enfle ou diminue. nous ne saurons rien, plus rien. nous entendrons seulement les échos et l’appel sans nom des lendemains.

les nuits se succèderont. chaque éveil amènera un autre désastre. pourtant nous continuerons, pourtant jusqu’au bout, jusqu’à la fin. pourtant tout continuera avec le silence et la fin. chaque matin lent et inévitable pourtant, chaque effort comme le dernier, chaque silence toujours. nos voix sous les collines, dans les profondeurs des lacs gelés, sous chacune des pierres qui patientent dans les friches et les steppes. les nuits se succèderont vous saurez que les nuits se succèderont sans un geste. le temps continuera bien malgré nous. aux frères qui espèrent nous cacherons notre désespoir face aux forces tenaces qui peuplent et habitent ce monde. le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. tout cessera et les nuits se succèderont. frères à venir par pitié ne suivez pas nos traces ni nos échecs flagrants et terribles. aux frères à venir les chemins se rejoignent puis bifurquent les chemins se rejoignent toujours pour bifurquer. nos voix ne traceront pas une carte frères à venir et bien plus lorsque nous nous tairons enfin et pour de bon.

flaques, ruisseaux, torrents et rivières, fleuves et océans. tout grandira tout grandira pour glisser vers l’anéantissement. tout grandira vous saurez que nos os ensemencent les collines vertes et fertiles. aux frères pas encore advenus nous ne laisserons pas notre résignation. terres et mers et forêts et plaines, et tout ce qui vit tout ce qui pousse et fleurit et existe frères nous serons partout lorsque la langue nous aura abandonnés, lorsque nous retournerons à l’origine lorsque nos poumons respirerons sous les racines du chêne frères vous sentirez notre présence millénaire. nous serons partout lorsque nos chairs seront devenues boue et silence. dans l’entièreté de ce monde peu vivable nous serons frères. frères encore, frères vous en serez persuadés, notre souvenir accompagnera chacun de vos gestes futiles et usés. pourtant, pour que ce monde demeure, vous poursuivrez les gestes. aux fleurs et aux chênes, aux orties et aux ronces, aux buis et aux lierres, à la fougère et au champignon, nous laisserons tout ce que nous ne sommes pas devenus, nous adresserons chacune de nos promesses intenables, nous tairons toute force en nous. aux frères et aux chênes nous nous tairons de toute force et à bout de forces, dans ce qui murmure encore vous entendrez vous ne nous entendrez plus frères, frères morts et à venir ceci est notre promesse solennelle.

tout cela finir. tout cela finir épines, écorces, ronces. tout cela finir terre tout cela qui ne tient pas tout cela ce monde ne tient pas. et comme une pâte nous tenons les interstices, comme une pâte nous tenons chaque élément avec son opposé, comme une pâte une glu chaque chose de ce monde tient, vous savez. vous savez que tout tient malgré tout. vous savez que chaque chose aura sa raison d’être vous savez, que de notre cruauté naîtra l’amour puissant et tenace. que de notre cruauté naîtra l’amour des êtres qui savent qu’ils retourneront à la glaise. vous savez lichens, vous savez pollens, vous savez blés et semences sauvages et indisciplinées. vous savez, ce monde n’aura pas besoin de nous.

tout cela, tout cela finir et toujours plus que finir, toujours bien plus au bord, toujours plus que la fin. tout cela à force finir et à bout de forces la fin. regardez-vous. regardez-vous tout au bord. regardez-vous en déséquilibre tout au bord. regardez-vous, les mains fébriles, les jambes frêles, regardez-vous ne plus respirer tout au bord. tout cela, tout cela finir et quoi d’autre que finir, quoi d’autre que la fin des commencements, la fin dans les commencements. regardez-vous la peau et la bouche et l’écho dans vos côtes. regardez-vous, tout ce qui palpite encore et tout à la fin, tout au bord, tout au bout de la fin et ce qui tremble, regardez-vous, regardez comme vous tremblez encore.

comme une boue vous tremblez regardez comme vous tremblez. comme une boue vous et nous. comme une boue notre langue et notre peau. comme une boue ce qui palpite tout au fond du sol et des côtes. vous et nous comme une boue le reste et tout le reste, tout ce qui reste lorsque les mots ne tiennent plus tout ce qui reste. comme une boue dans nos yeux et sous nos têtes comme une boue tout ce qui tient de vous. comme une boue tout ce qui vit et grandit en ce monde, tout ce qui meurt et ensemence et pousse à nouveau. aux frères sans armes face à l’inévitable, aux frères doux et résignés, aux frères nos mains comme une boue vous sont destinées. aux frères las, aux frères effrayés, aux frères sans devenir, comme une boue ce monde vous avalera. chaque désastre aura sa raison d’être. chaque désastre adviendra chaque désastre. vous entendrez nos voix lorsqu’elles se seront tues.

vous entendrez tout ce qui a choisi de ne plus parler. vous entendrez les siècles et la terre lourde sur nos épaules vous entendrez. vous entendrez ce qui suinte du temps qui ne passera plus. vous entendrez vous entendrez encore. vous entendrez les voix mortes et oubliées des frères sans vie, vous entendrez leurs voix, vous entendrez frères nos frères et leurs voix et tout ce qui lutte dans l’obscurité. comme une boue tout prendra forme, lorsque notre silence recouvrira chaque forme de ce monde. comme une boue vous entendrez, comme une boue lorsque nous refuserons de parler, de chanter, de murmurer ce qui travaille la matière de ce monde. à force et à bout de forces nos langues craqueront comme les branches sèches, ramperont comme les racines deviendront arbres, chênes, forêts. comme une boue tout viendra de la boue. tout viendra vous entendrez tout ce qui viendra.

nous garderons la tête haute, les épaules droites, et même lorsque bien au-dessous du sol nos corps. nous garderons la tête haute. nous avancerons encore nos nerfs et nos os, et quand bien même gratter la terre avec la chair et les ongles. quand bien même creuser nous avancerons pour garder la tête haute nous avancerons. à l’obscurité et aux eaux intranquilles, à la nuit et à l’effraie, nos yeux vous seront destinés. aux frondaisons et aux ronces vous deviendrez le repos de nos membres. vous deviendrez. nous garderons la tête haute et nos épaules nous saurons, nous saurons que des forêts sans âge pousseront sur nos corps allongés. nous saurons que les steppes patientent sous nos crânes. aux pierres et aux racines qui demeurent, notre sang luira dans vos nuits. nous garderons la tête haute et les épaules droites, dans ces jours très-bas et ressassés nous tiendrons.

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