Christophe Stolowicki et Jean-Paul Gavard-Perret proposent de (re)découvrir deux livres très différents que LC n’avait pu recenser : Mathias Lair, Écrire sans sujet ; Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika.
â–º Mathias Lair, Écrire sans sujet, Passage d’encres, collection « Trait court », 2012, 32 p., 5€, ISBN : 978-2-35855- 073-4.
Féconde la méprise sur le titre, une salve d’essais à rebrousse-dissertation serre son sujet, le desserre pour mieux le resserrer d’un cran jamais final, traque en ses implications dernières la prétention de « l’écriture assistée par ordinateur » à se passer de sujet, soit d’auteur. Par une poésie d’intelligence à cru dans un désert d’images, démontés les « mythèmes » de la religion informatique de l’impersonnel. Marqués à la culotte, les enjeux nouveaux. Dénoncé, un art contemporain institutionnellement transgressif de ne transgresser plus rien, en clins d’œil d’extension scientiste de la pensée néo-libérale. À cette épreuve conceptuelle, le sujet plie mais ne casse pas, ne cède rien sinon de soi la substantifique moelle. /CS/
â–º Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika, Six Nouvelles, Editions Sao Maï, 2013, 106 pages, 10 €. « Entretien avec Lilith Jaywalker », Revue Amer, n° 6, Les Ames d’Atala, Lille, 2014.
Fille d’un Paris décadent et révolu, et pour justifier une certaine abstinence et l’odeur de souffre dont elle pare le désir, l’auteure sait qu’à moins d’être méphistophélique « on aime l’androgyne mais on ne le désire pas au sens possessif ». Ses nouvelles sembleront néanmoins, comme le disait Baudelaire, « prendre le parti de Satan ». Le goût pour la révolte, le dérèglement, le corps et ses miasmes sont omniprésents dans une « paraphilie sociale et politique ». Elle permet surtout de plonger en l’autonomie et l’autosuffisance désirante. Mais la révolution sexuelle reste à accomplir. L’auteure prouve que la « vraie » littérature érotique doit s’opposer aux contraintes sociales afin de privilégier le plaisir, ce qui dans une époque de retour au sacré, au puritain et à l’antisexualité tient de la prouesse.
Emeutia Erotika conjugue donc émeute et plaisir. Beaucoup de ses personnages appartiennent à la mouvance parisienne autonome que l’auteure a bien connue. Une jeune fille révise son bac avec son amant déjà âgé et sa mère (dont il partagea aussi la couche). Le travail est érotique et ludique ; parlant du professeur : « Il déplora que Fourier ne soit pas étudié et continuait à philosopher quand je m’aperçus qu’elle lui pelotait les couilles », écrit la narratrice bientôt abandonnée…
La nouvelle qui donne le titre à l’ouvrage évoque la manifestation des sidérurgistes à Paris en 1979. La narratrice y participe là encore au rang des autonomes, et l’émeute ne fait que renforcer ses envies de fornication. Toutes les situations permettent en fait de les satisfaire là où les performances n’empêchent pas « l’intelligence des situations et l’inspiration ». Les nouvelles dépassent l’engagement politique. Le gauchisme et autres –ismes ne sont plus dans la norme car ils n’ont plus rien de puritain. Les contraintes sociales éclatent pour l’insurrection jubilatoire des corps. L’amour libre redevient ici l’enjeu des luttes. Preuve que ce livre est à contre courant d’un siècle qui serait, dit-on, métaphysique ou rien. Face aux nouvelles formes d’inhibition, l’écriture de Lilith Jaywalker se fait l’enchanteresse d’une autonomie désirante presque hors saison. /JPGP/
L’ensemble du texte, qui repose, d’un point de vue formel, sur l’agencement de propositions fragmentées non liées, hétérogènes dans leurs discours et leurs registres de référence, met en évidence des langages (« un dialogue en vente ») et esthétiques préfabriqués ainsi que des contradictions et incohérences sociales (« faux punks des villas cossues », « une maoïste milliardaire », « parle d’Artaud mais ne le lit pas »).
acerbes, dans une ironie implacable (« autres actrices aux visages fades (…) s’éventant avec les programmes TV » ou encore « Daria (bis) quitte les hommes qu’elle a choisis quand un nouvel homme plus intéressant à ses yeux se profile sur les dunes…»). Les personnages de Sunny girls peuvent déjouer également les codes, Sandra Moussempès leur rendant alors une forme d’épaisseur énigmatique (un « faux punk », « une femme » qui « n’est pas lesbienne mais souhaiterait l’être » ou encore « je devenais toi, mais ton corps ne se transformait pas c’est moi qui reprenais tes codes machistes »). L’univers du conte est repris également dans ses personnages clés (fée, sirène, princesse, sorcière), détourné aussitôt dans la critique d’une contemporanéité sociale, sur un mode ironique (« le royaume dans un deux-pièces mauve »).
L’étrangeté, dans une posture de distanciation ironique, qui émane des énoncés de Sunny girls, se rapporte à la fois à l’incongruité de certaines propositions mettant en équation des contradictions (ainsi « la maison californienne dans un hameau cévenol ») et à la mise en situation même d’une thématique en filigrane (et explicite dans sa dernière section) qui a trait au paranormal. Ce dernier s’immisce dans la description et la critique sociale (« rêves répétitifs », « ultra-mémoire », « infiltrations mémorielles », « caddy mémoriel », « l’angle d’hypnose ») et vient ainsi complexifier les rôles attribués aux personnages de Sunny girls (« l’infirmière/ liquéfiant des mémoires/ sur sa coupelle de métal », un personnage aux « 9000 vies passées »).
sartrien ("Votre job, c’est palper la face de Dieu" est l’une des pensées-slogans qui montrent comment fonctionne de l’intérieur un golden boy). Les isotopies de la psychanalyse et du nucléaire sont mobilisées pour nous faire partager ce que les traders ressentent dans le saint du saint : "Ils étaient au cœur du réacteur, plongé dans cet univers complexe et agité où bouillonne la libido de la mondialisation et s’enclenchent les réactions en chaîne du marché". Si, comme le pense Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu (2015), le Réel est le point limite de contact avec l’impossible, alors ces "enfants terribles" sont bel et bien des agents du Réel capitaliste : "l’infini se cache dans les salles de marchés".

Marie de Quatrebarbes reprend les genres associés à l’enfance (conte, comptine, fable). Ils rejoignent ici des bribes narratives ayant trait parfois à des personnages du quotidien (un voisin, la boulangère) aussi bien qu’à d’autres thématiques (amour notamment). Le monde de l’enfance s’énonce dans des notations emblématiques (« boire du chocolat dans des gobelets »/ « (…) fait des bulles avec son savon, qu’elle pète »). Les énonciations se réfèrent aussi bien aux contraintes ritualisées de l’enfant (énumération des obligations, ainsi en début de texte « il faut couper les ongles/ il faut manger etc.) qu’aux transgressions enfantines (« tu lèches le canapé »).
liés) introduisant des personnages (« Salopine et Salopette » pouvant évoquer des noms de personnages de Claude Ponti, en littérature de jeunesse). Marie de Quatrebarbes multiplie les expressions familières et métaphoriques (« on s’en dit des salades »/ « éclater ma croûte de bœuf ») souvent savoureuses (« ça m’exaspère le ciboulot prêcheur » ou encore « elle est belle comme un os à moelle ») dans une recherche sonore (« ça glute à go go ») et un détournement des expressions (« fille folle, fille à lier »).

Toute l’œuvre d’Etel Adnan a pour but de faire jaillir « la chose qui fait le lien avec tout le reste. C’est ce que nous appelons notre personne. Il y a un lien qui se fait involontairement, qui est là, c’est notre sensibilité, c’est notre identité… C’est une même personne dans des lieux différents. Tout art est une fenêtre ouverte sur un monde auquel lui seul a accès »
imprévisible, la plus chargée de folie ». Mais c’est aussi le seul « salut » terrestre. Il permet de supporter les ruptures dans la réalité. « Celles-ci créent des abîmes métaphysiques où la nature du temps se dévoile à nous »
notera la couverture du livre symétrique, en pôle opposé ou négatif, à celle de Courants blancs. Ces énoncés rejoignent les suites paradoxales de Courants blancs, dans l’introduction, au sein d’une même phrase, de ce qui pourrait être des pôles négatifs et positifs d’une même notion (ainsi visible/invisible, sur la notion de temporalité : futuriste/passé ; sur le lien : attacher/quitter ; sur la notion de construction : brique/
La spiritualité, la notion de sacré, prégnantes dans l’ensemble du texte, la représentation d’un espace («univers», « chaos ») avec ses différents éléments (eau, feu, air) ainsi que, sur un autre axe, l’écriture dans sa matérialité et ses éléments spécifiques (interligne, page, lettre, alphabet, ordinateur) restent les motifs structurants de l’ensemble. L’alphabet, s’il est énuméré par la réitération du mot « lettre », conserve une entité propre, abstraite, que Philippe Jaffeux relie au sacré (« l’alphabet purifiait sa parole chaotique », « alphabet féérique »). L’étendue du lexique se rapportant à la spiritualité et au sacré est considérable (« prophéties », « les Dieux », « terre sacrée », etc.). La notion de sacré se rapporte également aux nombres (« nombres divins ») et aux animaux, tissant des liens avec une temporalité éclatée (rapport à la préhistoire, à la genèse « l’homme à l’image des nombres », à notre contemporanéité).