Libr-critique

27 février 2015

[Libr-relectures] Mathias Lair / Lilith Jaywalker, par Christophe Stolowicki et Jean-Paul Gavard-Perret

 Christophe Stolowicki et Jean-Paul Gavard-Perret proposent de (re)découvrir deux livres très différents que LC n’avait pu recenser : Mathias Lair, Écrire sans sujet ; Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika.

 

â–º Mathias Lair, Écrire sans sujet, Passage d’encres, collection « Trait court », 2012, 32 p., 5€, ISBN : 978-2-35855- 073-4.

Féconde la méprise sur le titre, une salve d’essais à rebrousse-dissertation serre son sujet, le desserre pour mieux le resserrer d’un cran jamais final, traque en ses implications dernières la prétention de « l’écriture assistée par ordinateur » à se passer de sujet, soit d’auteur. Par une poésie d’intelligence à cru dans un désert d’images, démontés les « mythèmes » de la religion informatique de l’impersonnel. Marqués à la culotte, les enjeux nouveaux. Dénoncé, un art contemporain institutionnellement transgressif de ne transgresser plus rien, en clins d’œil d’extension scientiste de la pensée néo-libérale. À cette épreuve conceptuelle, le sujet plie mais ne casse pas, ne cède rien sinon de soi la substantifique moelle. /CS/

â–º Lilith Jaywalker, Emeutia Erotika, Six Nouvelles, Editions Sao Maï, 2013, 106 pages, 10 €. « Entretien avec Lilith Jaywalker », Revue Amer, n° 6, Les Ames d’Atala, Lille, 2014.

Fille d’un Paris décadent et révolu, et pour justifier une certaine abstinence et l’odeur de souffre dont elle pare le désir, l’auteure  sait qu’à moins d’être méphistophélique « on aime l’androgyne mais on ne le désire pas au sens possessif ». Ses nouvelles sembleront néanmoins, comme le disait Baudelaire, « prendre le parti de Satan ». Le goût pour la révolte, le dérèglement, le corps et ses miasmes sont omniprésents dans une « paraphilie sociale et politique ». Elle permet surtout de plonger en l’autonomie et l’autosuffisance désirante. Mais la révolution sexuelle reste à accomplir. L’auteure prouve que la « vraie » littérature érotique doit s’opposer aux contraintes sociales afin de privilégier le plaisir, ce qui dans une époque de retour au sacré, au puritain et à l’antisexualité tient de la prouesse.

Emeutia Erotika conjugue donc émeute et plaisir. Beaucoup de ses personnages appartiennent à la mouvance parisienne autonome que l’auteure a bien connue. Une jeune fille révise son bac avec son amant déjà âgé et sa mère (dont il partagea aussi la couche). Le travail est érotique et ludique ; parlant du professeur : « Il déplora que Fourier ne soit pas étudié et continuait à philosopher quand je m’aperçus qu’elle lui pelotait les couilles », écrit la narratrice bientôt abandonnée…

La nouvelle qui donne le titre à l’ouvrage évoque la manifestation des sidérurgistes à Paris en 1979. La narratrice y participe là encore au rang des autonomes, et l’émeute ne fait que renforcer ses envies de fornication. Toutes les situations permettent en fait de les satisfaire là où les performances n’empêchent pas « l’intelligence des situations et l’inspiration ». Les nouvelles dépassent l’engagement politique. Le gauchisme et autres –ismes ne sont plus dans la norme car ils n’ont plus rien de puritain. Les contraintes sociales éclatent pour l’insurrection jubilatoire des corps. L’amour libre redevient ici l’enjeu des luttes. Preuve que ce livre est à contre courant d’un siècle qui serait,  dit-on, métaphysique ou rien. Face aux nouvelles formes d’inhibition, l’écriture de Lilith Jaywalker se fait l’enchanteresse d’une autonomie désirante presque hors saison. /JPGP/

25 février 2015

[Chronique] Sandra Moussempès, Sunny girls, par Emmanuèle Jawad

Après une première présentation aussitôt la parution en librairie, l’article d’Emmanuèle Jawad revient dans le détail sur ce singulier recueil.

Sandra Moussempès, Sunny girls, Flammarion, février 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-0813-4191-3.

 

Dans un travail remarquable de distanciation ironique et critique, Sunny girls agence des propositions comme autant d’énoncés hétérogènes se référant à un monde des apparences et des contradictions sociales où s’y mêlent un univers cinématographique et un caractère d’étrangeté.

 

Sunny girls« filles rayonnantes, toujours souriantes », caractéristiques emblématiques de ce qui pourrait s’apparenter à des « filles californiennes » selon Sandra Moussempès – regroupe 15 sections dont les titres empruntent explicitement au lexique cinématographique, au mythe ( Lilith), à un monde paranormal (clôture du texte par un Musée des médiums). Dans les titres, la référence au registre cinématographique renvoie précisément à un langage technique (cadre, mouvement), à ses genres (ainsi western à la réécriture gothique) et à sa structure (industrie).

 

L’ensemble du texte, qui repose, d’un point de vue formel, sur l’agencement de propositions fragmentées non liées, hétérogènes dans leurs discours et leurs registres de référence, met en évidence des langages (« un dialogue en vente ») et esthétiques préfabriqués ainsi que des contradictions et incohérences sociales (« faux punks des villas cossues », « une maoïste milliardaire », « parle d’Artaud mais ne le lit pas »).

Les personnages apparaissent, dans leur réduction, tels des rôles constitués, dans un jeu des apparences, des surfaces esthétiques et sociales, dans l’incompatibilité convenue et habituelle de leurs caractéristiques, une superficialité exacerbée où « seuls les publicitaires et les promoteurs sont restés tels quels ».

 

Cet assemblage de propositions convoque à la fois les micro-récits, bribes narratives à caractère autofictif ou non, et les propositions à caractère général, péremptoire ou encore théorique, pouvant détourner un langage scientifique (« Toute algèbre est physiologique »). Défaites de leur contexte référentiel, des propositions non ancrées sont rendues à l’abstraction, contribuant ainsi à marquer le détachement et la distanciation prégnantes dans cet ensemble. Un lexique relevant de l’abstraction, des notions s’y référant, renforcent ainsi ce marquage (« système », « formule de votre esprit », « la réduction des idées », « un théorème », « mathématique », etc.), employé également avec un vouvoiement récurrent qui met en position centrale le rapport proximité/ distanciation avec l’objet de son énoncé.

 

Sunny girls convoque au fil de ses sections des formes particulières où s’insèrent propositions souvent non liées sur le plan sémantique, fragments de récits, amorces de dialogues, répartis en sous-sections le plus souvent titrées, parfois soulignées, pouvant être marquées par une ligne de partage coupant le texte, où la recherche graphique dans l’éclosion de ses signes et ses éléments typographiques est omniprésente (propositions entre guillemets, lignes en pointillés, numérotation, effet de polices, ratures, astérisques, barres obliques, quantité de parenthèses fermées en système de numérotation, amorces d’éléments typographiques d’un journal avec dates). Dans la juxtaposition des fragments qui concourent à la mise en évidence de la multiplicité des discours, on peut retrouver ainsi à la suite une considération générale sur la poésie ou ce qui pourrait être un extrait d’un discours sur la poésie, un fragment qui relève de l’anecdote, la reprise d’un propos familial, une considération enfin sur les comportements féminins (p.111). Des répétitions, dans certaines sections, sous-tendent la structure éclatée du texte, instaurant un leitmotiv faisant lien, où les phrases en boucle évoquent alors une bande son marquée par des échos (en particulier dans la section Caméra-corpus). Ainsi, dans la voix faisant écho ou reprise, reprenant les codes techniques cinématographiques d’une bande son travaillée, « suivez le son qui sort de mes lèvres en différé ».

 

Les personnages de Sunny girls renvoient le plus souvent à des personnages cinématographiques et médiatiques de second rôle (« cataloguée pin-up en devenir », « nymphette », « speakerine scintillante ») et caractérisés à grands traits acides, parfois acerbes, dans une ironie implacable (« autres actrices aux visages fades (…) s’éventant avec les programmes TV » ou encore « Daria (bis) quitte les hommes qu’elle a choisis quand un nouvel homme plus intéressant à ses yeux se profile sur les dunes…»). Les personnages de Sunny girls peuvent déjouer également les codes, Sandra Moussempès leur rendant alors une forme d’épaisseur énigmatique (un « faux punk », « une femme » qui « n’est pas lesbienne mais souhaiterait l’être » ou encore « je devenais toi, mais ton corps ne se transformait pas c’est moi qui reprenais tes codes machistes »). L’univers du conte est repris également dans ses personnages clés (fée, sirène, princesse, sorcière), détourné aussitôt dans la critique d’une contemporanéité sociale, sur un mode ironique (« le royaume dans un deux-pièces mauve »).

 

Sunny girls se rapporte à l’univers cinématographique dans son ensemble, dans les domaines de la réalisation et de la production, empruntant par endroit son lexique (« fondu au noir », « caméra subjective »), dans des éléments descriptifs de tournage (plateaux de cinéma et décors, éléments de dialogues). Le document photographique reste présent dans Sunny girls reprenant ainsi l’idée d’une planche-contact ou de suite photographique, présente également dans Photogénie des ombres peintes. Les références cinématographiques jalonnent l’ensemble, s’axant principalement sur Antonioni et en particulier le film Zabriskie point, M. Haneke (film Code inconnu) et Chris Marker (Sans soleil).

 

L’étrangeté, dans une posture de distanciation ironique, qui émane des énoncés de Sunny girls, se rapporte à la fois à l’incongruité de certaines propositions mettant en équation des contradictions (ainsi « la maison californienne dans un hameau cévenol ») et à la mise en situation même d’une thématique en filigrane (et explicite dans sa dernière section) qui a trait au paranormal. Ce dernier s’immisce dans la description et la critique sociale (« rêves répétitifs », « ultra-mémoire », « infiltrations mémorielles », « caddy mémoriel », « l’angle d’hypnose ») et vient ainsi complexifier les rôles attribués aux personnages de Sunny girls (« l’infirmière/ liquéfiant des mémoires/ sur sa coupelle de métal », un personnage aux « 9000 vies passées »).

 

Multipliant les procédés de distanciation critique, dans l’évocation de ce qui pourrait être les « strates » individuelles et sociales qui animent les individus, Sandra Moussempès révèle, dans la séduction d’une écriture distanciée, un réel impitoyable et énigmatique aux confins de l’imaginaire.

© Photo : Sandra Moussempès au festival ActOral, par A. Donadio.

 

 

 

 

 

22 février 2015

[News] News du dimanche

 En avant-première, deux Libr-événements à noter pour mi-mars : Calléja/Actis/Léric à Bordeaux ; Masséra/Citton à la Maison de la Poésie Paris. Mais auparavant, en UNE, pleins feux sur le roman subtilement critique de Joël Baqué, La Salle – qui nous emmène dans un nouveau sanctuaire, la salle des marchés.

 

UNE

Joël Baqué, La Salle, P.O.L., février 2015, 254 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-3551-1.

"Ce ne sont pas des êtres moraux mais des entités rationnelles parcourues de pulsions irrationnelles, des entités mues par des algorithmes soumis à des crises de tachycardie. Ils perpétuent les grandes  divisions de l’humanité , le masculin et le féminin, le yin et le yang, le sacré et le profane, Éros et Thanatos ; pour eux n’existent que la hausse – Bull – et la baisse – Bear"… Rien ne résiste à ces nouveaux maîtres du monde, rien n’échappe à leur emprise, ni les rapeurs made in USA, ni même la définition du couple ("marché particulier qui commence sur un win-win et se termine sur un lose-lose")…

C’est pour être au cœur de ces marchés que ne quitte jamais la Salle le personnage central d’une narration essentiellement à la 2e personne du pluriel – comme si un humble desservant du Fric n’avait pas droit à une subjectivité, aliéné de la même façon que le Salaud sartrien ("Votre job, c’est palper la face de Dieu" est l’une des pensées-slogans qui montrent comment fonctionne de l’intérieur un golden boy). Les isotopies de la psychanalyse et du nucléaire sont mobilisées pour nous faire partager ce que les traders ressentent dans le saint du saint : "Ils étaient au cœur du réacteur, plongé dans cet univers complexe et agité où bouillonne la libido de la mondialisation et s’enclenchent les réactions en chaîne du marché". Si, comme le pense Alain Badiou dans À la recherche du réel perdu (2015), le Réel est le point limite de contact avec l’impossible, alors ces "enfants terribles" sont bel et bien des agents du Réel capitaliste : "l’infini se cache dans les salles de marchés".

Cynique, un tel monde ? Ce n’est pas faute de valeurs : "précisément chiffrables, seconde par seconde, dans toutes les places financières de la planète et universellement partagées"… De quoi vous réconcilier avec le capitalisme financier ? Pas vraiment, on l’imagine, mais Joël Baqué évite l’écueil du moralisme dans un roman qui, conforme à son objet, est régi jusqu’à la fin par le couple Bull / Bear.

Libr-événements

â–ºLe 13 mars, Atelier 70 à Bordeaux, de 20H30 à 23H : Bêta dit "Ce n’est pourtant pas le printemps"

avec

DIDIER CALLEJA
MAXIME ACTIS
QUENTIN LERIC

tout cela est organisé très vite
tout cela est organisé sans sous
tout cela n’a pas grand chose à voir avec un quelconque printemps de la poésie
il n’y aura, ce 13 mars, aucune reverdie

trois lectures (mais courtes)
+ un stand Bêta (sortie fuites n°3)
+ un petit stand pour boire et pour manger
= des êtres humains

avec la joie, toute conviviale, de vous y retrouver

tout cela se déroule à

BORDEAUX. Centre-ville.
Atelier 70.
20, rue Bouffard.

Arrêts Tramway (ligne B) : Hôtel de ville / Gambetta.

Les portes du lieu seront ouvertes de 20h30 à 23h00.

Prix libre.

â–º Mardi 17 mars 2015 à 19H, Maison de la poésie Paris : cycle "Fiction littéraire contre storytelling" #8, rencontre-débat Yves Citton / Jean-Charles Massera.

Jean-Charles Massera écrit des livres (United Emmerdements of New Order, P.O.L., 2002) et des chansons (avec Pascal Sangla : Tunnel of Mondialisation, Verticales, 2011), travaille pour la scène et la radio (We Are L’Europe (le feuilleton), 2011), réalise des films (Call Me DominiK, 2014), des tableaux vivants (Le Parc des Distanciations, 2014), des installations (Ad Valorem Ratio, 2014).

Yves Citton, professeur de littérature française à l’université de Grenoble-3, co-directeur de la revue Multitudes, travaille à la croisée des études littéraires, de la philosophie politique et de l’économie des affects.

21 février 2015

[Texte] Mathias Richard, R.o.s.e

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Avec cet agencement répétitif, Mathias Richard revisite le topos poétique par excellence… [Mathias Richard sera ce soir à DATA, 19H-22H : 44, rue des Bons Enfants à Marseille]

 

J’aime une rose. Elle mange des roses, elle fume des roses, elle se lave avec des roses, sa peau est couverte de roses, ses cheveux sentent différentes roses, elle chante des roses, quand elle chante des roses sortent de sa bouche, sa voix caresse le monde de roses.

Avec elle on fait l’amour parmi les roses, on se baigne de roses, on rit rose, on broie du rose, on brûle des roses, on éternue des roses, on a des roses dans les yeux, dans le blanc de l’œil, et dans le dos, et sous les pieds, et dans les mains, les lits explosent de roses, et les rues, les édredons, les enfants sont roses, ou presque, les paupières se closent, on sourit avec des langues roses derrière les bouches closes, tout se surexpose, la Terre est blanche comme une rose, sur tout le corps on a des pétales que l’on effeuille et que l’on sent, respire, renifle, partage, toute la peau est composée de pétales blancs, rouges, roses, même noirs, on les partage, on les lèche, on les mordille, partout sont des roses qui sont des sexes, la Terre est un sexe, la Terre est rouge comme une rose.

Faire l’amour avec une rose, parmi les roses, qui se lave avec des roses, parmi des cascades de roses, qui rit des roses, qui chante des roses. Des roses sortent de sa bouche et de sa voix. Avec elle on se met au rose, on crie des roses, on brûle des roses, on broie du rose, on parle de roses, on écrit des livres sur les roses, on élève des roses, on réfléchit rose, on caca rose, on voit la rose en vie, on a des sexes roses qui écrivent des mots roses, on rosit, on s’enrose, on ose, on a des rêves-sexes, des réflexes roses.

Je connais une rose. Avec elle, on rit rose, on jouit rose, on brûle des roses, on broie du rose, on voit la rose en vie. Avec elle, la Terre est rouge comme une rose.

 

avec elle

on se rase rose, on se rise rose, on se rouge rose,

avec elle on saute de pétale en pétale, on s’effeuille, on se file,

on s’enfile, on s’affole, s’essouffle, se souffle, se caresse,

on se baise, s’arrose, se love, s’enlève, s’olive, s’

on s’

on ssssssssss’

on sent

on sexe

on sixe

on soze

on saoûl

on sou

on sou

on suze

on sensasose

on sensachose

on sent ces choses

partout

de la mose

de la mouse

de louse

de milouse

de l’ose

de l’expose

de la sexpose

de la susurexpose

close n’ose se la chose

 

et

 

je vois rose

 

et

 

on crie rose

(on se câline de roses

on se chatouille avec des roses)

 

et

 

on boit des vins roses

on file rose

on panthère rose

on barbe rose

 

et

 

on chie rose

on voit rose

on crie rose

 

Avec elle on marche dans la rue, et la ville est une rose. On se fait des clins de rose. Même, on pleure rose.

Avec elle on crie des roses, on pleure plein de roses, on frit des roses, on grille des roses, on fait des pots aux roses, on croque des roses. On en crache, on en souffle, on les vaporise, on les déglutit ; le vent nous caresse de pétales, on les boit, avec joie ;

On désire, avec plaisir ; on sirote, des roses. On les mâche, on les digère, on les chie ; on les jouit, on les prie, on les crisse,

 

Je connais une fille, elle s’appelle Rose.

Dans un monde on l’on écorche des roses, où l’on étripe des roses, où l’on pend des roses, moi j’oseaime une rose dont je me couvre et que je couvre, qui m’arrose et que j’arrose, qui me boit et que je bois, qui me mâche et que je mâche, qui me mâchouille et que je mâchouille, on se terre, se terreau, on se roule, on s’engraisse, on se soleille, et ça brûle et ça pique et ça rit et ça sent bon : ça chose…

 

 

 

 

18 février 2015

[Chronique] Bernard Desportes, Le silence de Barbarin

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Après sa lettre ouverte à la ministre de la culture, l’écrivain et polémiste Bernard Desportes, bien connu par les Libr-lecteurs, s’attaque à la position ambiguë de l’Église sur l’antisémitisme ambiant.

 

Inexorablement, méthodiquement, masqué ou ostensible (de plus en plus), l’antisémitisme se répand, progresse, s’affirme, s’impose : en France, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Belgique, au Danemark… il métastase à travers toute l’Europe comme il triomphe au Moyen-Orient, comme il a triomphé, ici, dans les années trente.

Ici même, en France, la haine multiséculaire des Juifs relève son groin de haine, de bêtise et de barbarie. Enlèvement, séquestration, torture (Youssouf Fofana, du “gang des barbares”), assassinat d’enfants (Merah), assassinats de groupes en France (Ahmedi Koulibaly), en Belgique (Mehdi Nemmouche), au Danemark (Omar Abdel Hamid El-Hussein), discours suivis et acclamés des sinistres Soral ou Dieudonné M’bala M’bala… Le voile brun immonde de l’antisémitisme s’étend à nouveau sur l’Europe quelques décennies seulement après Hitler et Pétain.

Dans les années trente, cette haine avait pour noms Action Française et Eglise catholique ; pendant l’occupation de l’Allemagne nazie, elle avait pour noms pétainisme et Eglise catholique ; dans les années cinquante, elle avait pour nom poujadisme et Eglise catholique ; aujourd’hui elle a pour noms Front National, islamisme et silence de l’Eglise catholique…

Et c’est toujours les mêmes ingrédients :

  • la haine de l’Autre,

  • la haine de la différence,

  • la haine de la démocratie,

  • la haine de la liberté de penser,

  • la proscription et la condamnation du blasphème,

qui trouvent leur fondement dans le totalitarisme et le fanatisme religieux.

Obscurantisme auquel il convient d’ajouter la faillite intellectuelle de tous ceux qui drapent leur antisémitisme rampant du prétexte hypocrite et fallacieux d’une condamnation de la politique de l’Etat d’Israël.

Au bout du compte, toutes ces haines obsessionnelles trouvent leur point de rassemblement et d’aboutissement dans l’antisémitisme.

 

Dans un pays (la France) qui connut un régime (celui de Pétain, adulé par l’immense majorité de la population, largement d’obédience catholique) ouvertement et légalement antisémite, c’est une honte majeure que d’assister à l’effrayant silence de certains, notamment quand il s’agit de gens investis de responsabilité nationale, à commencé par le terrible silence du “primat des Gaules”, chef de l’Eglise catholique – alors que se déchaînent à nouveau en France les propos, les actes et les crimes antisémites.

Trempée jusqu’au cou depuis le début de son histoire dans l’antisémitisme, l’Eglise catholique (qui n’a jamais fait l’auto-critique de son soutien sans faille au régime antisémite de Pétain) se tait. A commencé par son chef, le cardinal-archevêque-primat des Gaules Philippe Barbarin.

D’où vient ce silence ?

Ce Barbarin si bavard pour dénoncer le droit à l’avortement et le mariage homosexuel ; si omniprésent, bavard et gesticulant dans les manifestations contre le mariage pour tous aux côtés du Front national, des UMP et autres dignitaires catholiques et musulmans – que dit-il face aux crimes antisémites qui souillent l’être humain comme ils souillent la France ces derniers jours ? Rien.

Oserez-vous dire plus tard, Barbarin, comme le fit l’Eglise catholique après la chute d’Hitler : on ne savait pas ?

Après le “silence” de Pie XII (dont on dit que ce si bon pape François envisage la canonisation, c’est une manie…) face a la volonté nazie d’extermination des Juifs, ne sentez-vous pas, Barbarin, que votre “silence” est odieux et indigne ?

D’où vient votre mutisme devant l’antisémitisme, primat des Gaules ?

D’où vient que vous n’appeliez pas à manifester contre cette barbarie, Barbarin ?

15 février 2015

[News] News du dimanche

Ce soir, en UNE, le livre de la semaine : Sunny girls de Sandra Moussempès (première présentation, avant les chroniques d’Emmanuèle Jawad et de François Crosnier). Suivent 5 Libr-brèves : Hors-sol, La Vie manifeste, Le Matricule des Anges, 16e Marché de la poésie de Bordeaux, Serge Ritman.

 

Le livre de la semaine /FT/

Sandra Moussempès, Sunny girls, Flammarion, en librairie depuis le 11 février 2015, 216 pages, 17 €, ISBN : 978-2-0813-4191-3.

"Le trop est-il l’ennemi du poème" (p. 21).

"Les poétesses qui misent sur le banal
ne roulent pas en mobylette malgré les apparences" (147).

Elles ont peu à voir avec les Filles du feu nervaliennes, ces sunny girls : fauconnette et nymphettes, filles boulimiques ou mythiques, "Ève gnangnan", princesses et "Reines du doute", no life et fucking bitch… Sous les auspices de la trilogie Cassandre-Salomé-Messaline, la poétesse nous dévoile son musée mental.

Le trop n’étant pas l’ennemi du poème, Sandra Moussempès procède à l’agencement par heccéité de matériaux et modes d’écritures des plus hétérogènes : images et visions, photos, scripts, notations diverses, éléments autobiographiques, dialogues, aphorismes, dispositifs, hypothèses…

D’où vient la puissance hypnotique de ces Sunny girls ? Des subtils va-et-vient entre vécu et représentations, des juxtapositions d’affects et de percepts… D’un télescopage isotopique incongru comme celui-ci : "les consolations mathématiques sont prouvées sauf si le son est coupé dès la première séance gênant alors l’angle d’hypnose" (30)… Dans cet autre extrait, l’inventaire à la Prévert débouche sur autre chose :

"Un cerveau
Un œuf
Un insecte
Un employé de banque

Des êtres humains sous forme de tubes de dentifrice évidés s’acharnent sur un dispositif récalcitrant

Photographie infiltrée de liquide
Pure lumière, pure surface" (73).

Pour le dire à la façon de Deleuze, nous sommes en présence de pures affections sensibles ; les visions se développent dans toute leur densité intensive. Oscillant entre réel et virtuel, l’image-cristal est précisément celle qui est pure contraction dans le temps :

"Souvent la maison était fermée
Pour cause de lien sans extension
Le panneau À VENDRE faisait partie d’une dynastie
Mais n’expliquait ni le léger vertige ni la mélodie entendue au loin" (95).

 

Libr-brèves

â–º Saluons la ligne offensive que, depuis 2010, suit Hors-sol, dont les bases se situent dans la métropole lilloise : "il proposera une critique du capitalisme présent, dont la technologie est plus que jamais la condition de son expansion : d’abord pour survivre à ses propres méfaits, ensuite pour renouveler ses marchandises et rationaliser ses procédés. Nous n’avons ni programme ni propositions réconfortantes. À l’abri de la (contre) expertise, Hors-sol sera fait d’enquêtes, de reportages, de rencontres et de tout ce que nous jugerons utile pour mettre un premier coup d’arrêt au Progrès. Critiquer la vieille industrie comme la nouvelle, voici la tâche que nous nous donnons avec ce journal" (parmi les derniers posts : "Autour du transhumanisme").

â–º Parmi les nouveautés de La Vie manifeste : entretien entre Frank Smith, Sébastien Zaegel et Jean-Philippe Cazier (rubrique "Littératures" ; Atelier du regard #2 – Jacques Monory / Nathalie Quintane…

â–º Le Matricule des Anges, Montpellier, février 2015, n° 160, dossier "Viton / Giraudon : poésie export", 52 pages, 6 €.

Trajectoires croisées du duo : l’un – de Terminal (1981) à Ça recommence (2014) – circonscrit son aventure dans la poésie, l’autre – de Têtes ravagées (1978) au Garçon cousu (2014) – s’aventure dans un no man’s land entre vers et prose ; mais tous deux pratiquent une littérature de combat, notamment dans leurs intenses activités de revuistes (Action poétique, Banana Split, If)… On lira aussi les chroniques sur Prigent (Thierry Guichard, "Continuer à merdrer") ou Claude Louis-Combet (Richard Blin, "De lumière et de nuit"), l’entretien de Dominique Aussenac avec Valério Magrelli…

â–º Du 2 au 15 mars 2015, 16e Marché de la poésie de Bordeaux : au programme, "l’insurrection poétique", mais aussi Charnet, Dubost, Massé, Velter…

â–º Le mercredi 11 mars 2015 à 19 heures, performance-lecture-dédicace-verre (voir l’image en arrière-plan) :

s e r g e  r i t m a n
t u p a r s, j e v a c i l l e

un livre aux éditions Tarabuste

à la librairie-galerie
des éditeurs associés
10 rue Tournefort 75005 Paris
accès métro 7 (Place Monge) métro 10 (Cardinal Lemoine)
RER B (Luxembourg)

12 février 2015

[Texte] Romain le GéoGrave, Lisse ! [Libr-@ction – 22]

L’une de ses lignes de force/fuite étant le carnavalesque et le satirique, Libr-critique s’est dès le début érigé à l’encontre de la lissetérature (D. Meens). Dans cette 22e livraison de Libr-@ction, le lisse est précisément la cible de Romain le GéoGrave… [Lire Libr-@ction 21]

 

les gens y z’aiment pas les insultes

z’ont peur de l’insulte comme si c’était pas du langage comme si c’était des mots z’inconnus

et l’inconnu Dieu (et toute sa compagnie qui ferait bien d’être créolisante) sait si on l’aime pas trop par ici

tu jures tu jures tu es vulgaire la vulgarité je veux bien mais elle nous colle au pourtour anal

et pas dans les mots pas dans l’exploration à mort du langage le vocabulaire de l’insulte c’est celui des comm’ qui sont pas des homm’ c’est celui des politRiques qui font pas bander c’est celui du professionnel du social qui veut l’intégraCHion c’est celui de l’univercimetière qui pontifie du haut de son pupitre c’est celui des ouakbars foufous d’Allah qui butent à tout va

et quand je dis bite couille nichon zboub j’insulte pas je pénètre la langue cette petite langue fouine qui s’immisce partout dans les boyaux

c’est quoi la Vérité Vocabulaire c’est quoi les bons mots c’est les mots lisses c’est faire du faux lisse Police du langage tout doit être LISSE !

tout doit être LISSE !

tout doit être LISSE !

et les mots qu’on dit vulgaires que les z’autres y z’aiment pas c’est les mots qui (s’)accrochent qui sonnent au fond de leur petit crâne obtus les grands z’esprits de la tévé qui les font péter de trouille à l’arrêt de bus qui leur foutent la chiasse à ces fions parce que si c’est pas LI-LISSE ! c’est dangereux ça fout la pétoche ça fout la mocheté du monde en l’air ça fait péter les mots LISSE !

c’est la marque déposée de la grande surface du bon mot LISSE !

c’est le copyright LISSE !

touche pas à mes mots touche pas à mon portable mon cloud mon apple ma clé usb mon parti pris bling vous déposerez cent euros dans la cagnotte de la bien-pensance LISSE !

faut surtout pas glisser dehors la route les gars les garde-chiourmes de la langue vous arrêtent bien avant LISSE !

comme le métal pour être plus LISSE !

que LISSE !

il faut mettre des émoticônasses un peu partout ces petits pacmans fascistes du LISSE ! injonction à la lisseur injonction à la non insulte injonction au propret au LISSE !

ce(ux) qui pue(nt) des pieds on n’en veut pas et alors ensuite on flippe dès que les déguisés de la religion parlent pas LISSE !

on s’excite entre gens bien tout pleins de la guéguerre qui est pas LISSE !

des attentats qui sont pas LISSES !

des otages qui se chient dessus des migrants qui surgissent et de toute la vie qui fait peur parce qu’elle est pas LISSE !

parce ça vibre ça tremble ça percute ça fouisse ça pince ça pique mais c’est surtout pas LISSE !

et parce que le système est vulgaire mais de la vulgarité qui emploie les bons mots de la vulgarité comme il faut de la vulgarité qui endort alors celle-là comme elle est LISSE !

on peut s’en beurrer le cul et se faire enfiler la paupiette allègrement c’est plutôt cool fun sympatoche trop bien mega extra top lol non mais t’as vu sa mère la pute ça c’est pas de l’insulte votons pour le vulgaire populaire le vulgaire joli le vulgaire prolétaire le vulgaire à l’ancienne contre le vulgaire de l’Iphone le vulgaire des communiqués de presse le vulgaire des discours politRiques le vulgaire des merde-à-triques le vulgaire des z’experts le vulgaire des 20 000 crevés de Boko ça rame pendant que tous ces cons se trouvaient Charlie ou Charlot de toutes façons ils font pas la différence le vulgaire de Choron et Siné et consort contre le vulgaire petit-bourgeois germano-pratin parce que tous les matins quand la poufiasse LISSE !

(je t’insulte, vulgaire) plongée dans son torchon torché LISSE !

(je t’insulte, vulgaire) par des vulgaires de la droite puante LISSE !

(je t’insulte, vulgaire) dit à sa grognasse de voisine LISSE !

(je t’insulte, vulgaire) qu’elle a lu l’hebdomadaire anciennement satirique LISSE !

(je t’insulte, vulgaire) on a tout de même envie de la punir en lui infligeant des pages de BHiéL ou de MoëlleBércq sauf qu’elle aimerait cela la cochonne LISSE !

(respect aux cochons !) ne soyons pas LISSE !

ne soyons pas LISSE !

fuyons la morale en LISSE !

fuyons les bonnes odeurs de la première chaîne du LISSE !

écartons-nous en courant du bio bobo bonbon gentil mignon LISSE !

au risque de se prendre des coups de trique dans la tronche mais au risque de pas penser LISSE ! au risque de rêver au risque de comprendre et de ne plus être heureusement LISSE !

11 février 2015

[Chronique] Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute, par Emmanuèle Jawad

Dans un texte riche multipliant les registres de langue, La vie moins une minute agence des énoncés travaillés par l’humour et l’éclatement des niveaux langagiers.

Marie de Quatrebarbes, La vie moins une minute, édition Lanskine, automne 2014, 90 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-15-1.

 

L’ensemble recouvre trois sections se référant, par leur titre même, à la fois à un registre familier/populaire de langue (« ça caille les belettes »), à un lexique anglais (« Looping ») ainsi qu’à une fragmentation syntaxique (« Sinon violette »).

Se référant à l’enfance et à l’adolescence et reprenant ses codes pour parfois mieux les détourner, différents niveaux de langue se superposent, s’immiscent entre les fragments, composant un tissu ou matière sonore dense dans laquelle alternent les tons et les modes (léger/grave).

 

Marie de Quatrebarbes reprend les genres associés à l’enfance (conte, comptine, fable). Ils rejoignent ici des bribes narratives ayant trait parfois à des personnages du quotidien (un voisin, la boulangère) aussi bien qu’à d’autres thématiques (amour notamment). Le monde de l’enfance s’énonce dans des notations emblématiques (« boire du chocolat dans des gobelets »/ « (…) fait des bulles avec son savon, qu’elle pète »). Les énonciations se réfèrent aussi bien aux contraintes ritualisées de l’enfant (énumération des obligations, ainsi en début de texte « il faut couper les ongles/ il faut manger etc.) qu’aux transgressions enfantines (« tu lèches le canapé »).

 

Jalonnant les expressions familières et métaphoriques (ainsi « petite endive ») et les onomatopées (tissant un lien étroit avec l’oralité), des ruptures, dans l’articulation d’un discours humoristique, s’opèrent dans l’introduction d’un registre de ton plus grave (« j’étais cet enfant de travers/ il y a mille façons de discuter entre adultes/ autant se taire » et, en explication du titre, « l’enfant bascule, tête en avant (…) plus rien dire sinon la chute/ la vie moins une minute »). Si un énoncé ainsi s’annonce telle une comptine enfantine (« Je suis montée jusqu’au sixième étage/ j’ai croisé la trottinette de l’araignée »), l’introduction d’un lexique argotique puis d’un énoncé fonctionnel, enfin d’un autre plus abstrait se rapportant à l’affect et à la sensation (Penser par toi m’épuise/ Je photo-synthétise le rapport) marquent des ruptures dans les énoncés et les niveaux de langue, en même temps qu’ils mettent en œuvre les éléments d’une composition langagière éminemment riche.

 

L’ensemble se trouve traversé par un aspect critique en filigrane qui, sans être acerbe, n’en développe pas moins ses pointes acides (ainsi, dans l’énumération des lieux dominicaux et en boucle « Au parc, à l’église, au restaurant et au pieu etc. »). Procédant également par séries, et ici, de questions (sur le mode « comment faire pour… »), reprenant en les détournant les questionnaires de magazines féminins, Marie de Quatrebarbes produit un texte dans une diffraction des registres de référence (concernant à la fois des sujets de société et la sphère du privé).

 

La structure dans la première section se trouve marquée par la numérotation des fragments (« petit un/ petit deux » etc), la seconde par la mention de sous-parties (« Dingo/ Dingo de Personne/ Dingo central ») tandis que la dernière se compose dans une forme plus régulière (poème faisant blocs liés) introduisant des personnages (« Salopine et Salopette » pouvant évoquer des noms de personnages de Claude Ponti, en littérature de jeunesse). Marie de Quatrebarbes multiplie les expressions familières et métaphoriques (« on s’en dit des salades »/ « éclater ma croûte de bœuf ») souvent savoureuses (« ça m’exaspère le ciboulot prêcheur » ou encore « elle est belle comme un os à moelle ») dans une recherche sonore (« ça glute à go go ») et un détournement des expressions (« fille folle, fille à lier »).

On notera la fonction rythmique des phrases interrogatives venant s’immiscer dans le corps du texte ainsi que les amorces de dialogues (adresse au lecteur, dialogue rapporté ou encore intérieur). Cette dualité dans le ton (légèreté le plus souvent/ sombre parfois ou encore bipolarité humour /sérieux) est sans doute à mettre en correspondance avec le monde décrit de l’enfance et de l’adolescence où le champ lexical recouvre des notions contraires marquant l’ambivalence (notions de douceur : « nid » et de dureté (« fracasse », « couperet »). Si le monde de l’adolescence est ainsi montré également dans ses difficultés (regard des autres, premiers amours), l’émotion empreinte d’une certaine gravité reste contenue par l’humour qui se réintroduit aussitôt, notamment dans les clôtures des textes (ainsi « Rires ! » en fin de texte qui pourrait être un « rideau » marquant la distance d’une représentation, un effet de dédramatisation ou de recul).

Le rythme du texte La vie moins une minute s’opère ainsi remarquablement, avec légèreté, dans cette alternance de tons, de niveaux de langue et de registres.

8 février 2015

[News] News du dimanche

 En ce deuxième dimanche de février, UNE sur l’un des livres les plus remarquables de ces derniers mois : Surplis de Frank Smith. Suivent nos Libr-brèves (Alphabetville, Didier Calléja, poésie et traduction…).

 

UNE /FT/

â–º  Frank Smith, Surplis, Argol, novembre 2014, 20 €, ISBN : 978-2-37069-006-7.

Avec ces mouvements de pensée-à-toi qui nécessitent le vide, la vie n’est pas tant dans les plis individuants ou les déplis objectivants que dans les surplis : les courts-circuits de l’intentionalité, les agencements spatio-temporels d’éléments sensibles, les compositions de rapports, les télescopages d’affects et de percepts, les superpositions de matériaux en devenir…

Au lecteur de composer avec ce "livre-plateau portatif", qui doit sa réussite à l’inventivité de l’auteur et, pour la mise en page, à la virtuosité de Julie Palat.

 

Libr-brèves

â–º Spécial Alphabetville
 
* Ressources en ligne

– Jean-Christophe Bailly

Dans le cadre des micro-résidences d’Alphabetville en collaboration avec le cipM, la Friche Belle de Mai et les Bancs publics (octobre 2014)
Entretien avec Emmanuel Moreira sur Radio Grenouille
Ecouter le podcast

 
– Bernard Stiegler

Dans le cadre du programme « Vers un art de l’hypercontrôle »
Conférence organisée par Alphabetville et l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence (décembre 2014)
Voir la vidéo
 
Dans le cadre du programme « Creative disturbance » développé par Leonardo
Entretien entre Bernard Stiegler, Roger Malina, Colette Tron
Ecouter les podcasts 
 
 
* A paraître
 
Textes inédits dans le prochain numéro de la revue MCD, « Art et politique », mars 2015
. Ars et inventions organologiques dans les sociétés de l’hypercontrôle, par Bernard Stiegler
. Armes et arts de la révolution, de l’électronique au numérique, par Colette Tron
. #OSJUBA, l’urbanisme ouvert dans la transformation post-conflit, par Stephen Kovats
 
 
Adhésion
 
Les activités et ressources d’Alphabetville sont en accès libre.
Pour soutenir l’association, vous pouvez adhérer grâce au formulaire à télécharger sur le site.
 
Alphabetville, Friche Belle de Mai, 41 rue Jobin 13003 Marseille 0495049623 ; alphabetville@orange.fr / www.alphabetville.org

 

â–º "Principe d’incertitude" : Improvisation Benoist BOUVOT (guitare) Didier CALLEJA /Didika Koeurspurs( texts objets sons) à la Machinante de Montreuil/ Re-mastering : Black SIFICHI + Improvisation avec les spect-acteurs et poète du festival poésie "gratte Monde" avec Carlos LAFORET.

â–º Vendredi 20 février 2015 à 20H00, La Lucarne des écrivains (115, rue de l’Ourcq 75019 Paris) : poésie et traduction, avec Isabelle Macor et François Rannou.

6 février 2015

[Texte] Nicolas Zurstrassen, FORS. Détours spectraux (2/2)

FORS = HORS = RÉEL : l’origine de la fêlure… De la vie et de la mort, du plein et du vide, du visible et de l’invisible… De la réalité spectrale… [FORS, livre à paraître en mai 2015, avec des dessins de Frédéric Dupré – dont un figure ici en arrière-plan] [Lire la première partie]

 

*

Du fond du corps prend un contemporain plus récent, plus soudain que l’actuel – nous goûtons quelque chose d’aimable, que nous ignorons encore

 

Faire exulter le temps, nos poussées s’agradent :

engrais (non synthétiques) et fantômes (non analytiques)

 

Eau, ombre, matières, ensoleillement

 

 

Les années d’hiver ont fait glace : cela conserve

Nos vies appelées – des dehors : cela fera lignes, fêlures qui grondent

Respires, révolutions

 

Epreuves amont qui viennent pousser, qui amplifient, font rondes

Un présent intense comme bonnes relations avec (à nous de dé-finir ce que « bonne » peut dire)

 

 

 

Il n’y a pas que l’eau gelée

Ou alors : la méta(qua)physique est mise en relations : elle l’est de fait

 

A ses dépends, même Narcisse le sait

 

*

C’est un problème : promontoire qui s’avance sur la mer

 

Ce qui reste de ce qui passe est comme l’entre monde du monde

 

A même le monde

 

 

Extase qui enjoint l’exil – le ek comme heteros et alter

 

Jouissance et mobilité spatiale vont ensemble : hétéro(chronie)et(chtonie)

 

Liaisons des lieux comme des autres, tout le contraire d’un « retour à la Terre » ou « aux sources »

 

 

On ne revient jamais – un plan de consistance, des lieux qui résonnent entre eux

 

Leurs mémoires sont des puissance vivantes, capable d’inspirer de l’effroi, mais aussi de l’émoi

 

 

 

Des souvenirs plus forts que les horreurs évidentes, des appeaux fabriqués,

personnant les saillies

ses fibres,

son aura

située

 

Ces là ‘ d’aura ‘ liens –

ces entre’là vibrants

*

Un présent intense comme bonnes relations avec.

(à nous de définir ce que « bonne » – brisée, feuilletée- peut dire)

 

Con-sistance créant du relief (qui vient, qui est déjà là)

Du relier

 

 

 

Nous sommes hétérochtones. choir, lapsi, élan –

déchirure emportée, chance, lignes de vie dans la paume

 

Synchronie qui se perd-

vie comme l’aval

un soupçon sur la nature du jour

 

 

Trouver alors des lieux

qui nous trouvent en marchant,

parcourus de passé

qui verse

le passant

 

 

Un hiver qui avale

et le revenir

d’un petit matin

 

 

*

Mémoires concrètes, rituels,

promenades et méditations,

délicatesses et attentions,

générosité pré-humaine,

curiosité d’avant langue

 

 

Le voyage concerne l’espace réel –

ce qu’il y a de vivant.

 

 

La terre et le ciel, leurs entre’là, l’âme des animaux

 

Un faire-venir à explorer : cris d’oiseaux, de chats, d’enfants !

 

 

 

Il y a un passé sans commencement – les oiseaux réveillent les morts et endorment les vivants

 

momentanément

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*

Lignes, involutions qui foudroient

non pas découvertes : inventées

 

Griffures de l’ours

Galop du cheval

 

Lignes de soleil qui se couche, et qui revient.

Lignes dans la main qui chante

Lignes d’écriture, dans la terre, sur les feuilles, sur les pierres

Lignes d’oiseau dans l’arbre

Lignes d’érection, d’insurrection

Lignes du couteau dans le tranchant nécessaire à certains gestes

Lignes des corps qui ne savent plus de quoi ils sont faits

Lignes d’amants qui se caressent

Lignes des fils d’un projectile qui se prépare

Lignes furtives des spectres qui virevoltent

 

 

 

Tracer le perdu bouleversant

 

Recueils, coffres, bois, collectes, airs, tombes, greniers, fioles, herbiers, pierres, cartes, crânes, …

 

Dessins tourbillonnants

qui signent le là

 

 

 

 

*

Ils ne s’opposent pas, les spectres qui viennent, ils ne répètent pas, il se faufilent au travers des plis et des replis de la répétition

 

Ils secouent le temps, ils font foisonner les vestiges.

 

« Avant » (par) le temps, pour les morts, « avant » (par) l’espace, pour les vivants.

 

Nous en sommes là

 

 

Du « nous sommes » dogmatique, un réveil

 

Ouvrir le déni,

inouï

 

Ils disent, entre autres : chaque bourgeon de pommier est visité par tous les pommiers vécus antérieurement

 

Chaque feuille nouvelle renouvelle tout, chaque folio nouveau au sein des livres recommence

 

Il disent surtout : oui, mais…

cela peut disparaître,

à même

le déni,

inouï

 

De l’écriture.

De la Terre.

De notre écriture.

*

Le ciel est une lueur ancienne, le temps ne paraissait pas longs à ce moment-là

 

Revigorer

des forces désertées, ces voix, ces mélopées – lignes écliptiques sur la surface du ciel nocturne

 

Danses qui reviennent dans nos gestes le soir, le matin parfois – au grand midi ? Presque jamais

 

 

Comment ce qui passe, le passage de ce qui passe peut-il être une bonne demeure ?

 

La question est éc(h)ologique. dépourvue de sens, la question est rêvée, elle répare de la naissance

 

Elle retrouve la passion sonore, dépourvue de visible

 

Et surmène, la tempête (tempus), à nos coups de foudre… ressurgis

 

 

Et ceci : ne faudrait-il pas casser une vieille baraque plutôt que de prétendre la rafistoler sans cesse (en pure perte ?) ou la repeindre en vert – … pour permettre

 

Et: qu’est-ce que ce là peut dire?

 

Peut-être ceci : désidérer le désir – qu’il soit retraversé, entendu, jouis par les lieux habités

 

 

Re-co-naissants

*

Au nord de ce monde, nous disons : les bols sont d’anciens crânes

 

A l’occident nous disons : tu portes en toi ta propre tombe

 

Au sud : prends soins des lieux qui s’ombrent

 

A l’orient : n’oublie jamais la vie comme aval

 

 

 

 

Nous sommes faits de quelques vents – et de leur déclinaisons infinies

 

De celles qui n’ont pas encore fini de surgir

 

De celles qui vont faire frémir la forêt de pierre,

les oiseaux de fer, les quadrupèdes à roue et les hommes en tôle ondulée

 

 

S’il y a un peuple qui manque,

il y a aussi un passé qui manque

chaque jour, en chaque lieu

dans ce qui ne s’épanche pas dans le toujours, partout

ce qui vit

ici

 

Nous ne sommes pas la source – il y a des étreintes invisibles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couleurs

Un panier en osier, une irradiation très faible, un tilleul planté,

une lumière liquide et franche qui baigne

Un jardin, des aïeux

Humeurs

Le monde après le bosquet

Des yeux ronds

Matières

Rouges, des glaïeuls.

Blancs, des oeillets

Une éponge

le passé comme jouissance

 

Odeurs

 

Une ruine dans le fossé, une pierre

aux yeux contradictoires

 

Sur la rive, une tombe, une grotte, des broussailles et des petits chênes,

Sangs

une amphore, un vieux chant

un rossignol sur le muret

 

 

 

 

5 février 2015

[Livres] Spécial Etel Adnan, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Quand la présence creuse les images (et retour)…

 

Etel Adnan, Prémonition et Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, chacun 32 pages, 7 €, 2015,  Galerie Lelong, Paris.

Hans Ulrich Obrist, Jean Frémon et Cole Swensen, Etel Adnan, Repères n° 162, Galerie Lelong, 65 pages, 20 €, 2015.

 

Toute l’œuvre d’Etel Adnan a pour but  de faire jaillir «  la chose qui fait le lien avec tout le reste. C’est ce que nous appelons notre personne. Il y a un lien qui se fait involontairement, qui est là, c’est notre sensibilité, c’est notre identité… C’est une même personne dans des lieux différents. Tout art est une fenêtre ouverte sur un monde auquel lui seul a accès », écrit l’artiste. Mais ce monde pour elle reste  indéfinissable : l’artiste le peint, l’auteur l’élève pour en donner des épiphanies.

Dès lors l’œuvre rappelle aussi la puissance de l’amour : « Amoureux, on devient un oiseau : l’on tend le cou et entend un chant que l’on n’attendait pas. On est sans voix ». Néanmoins la créatrice sait que la plupart des êtres refusent de céder à la puissance d’un tel sentiment. C’est pourquoi son œuvre se fait appel afin que les êtres osent ce risque et ne se contente pas de croupir dans la médiocrité.

Et Etel Adnan de préciser « l’amour, sous toutes ses formes, est la chose la plus importante à laquelle nous soyons jamais confrontés, mais la plus dangereuse aussi, la plus imprévisible, la plus chargée de folie ». Mais c’est aussi le seul « salut » terrestre. Il permet de supporter les ruptures dans la réalité. « Celles-ci créent des abîmes métaphysiques où la nature du temps se dévoile à nous », mais ce temps est pour la créatrice moins un état qu’une énergie. Elle doit lier les événements et les êtres dans une aspiration et le respect de la vie et non des idéologies célestes porteuses de nuages donc de pluies diluviennes.

La seule « nuit » que l’artiste accepte est celle qui à travers l’obscur donne présence à la lumière du jour. Chaque être le porte en lui en se souvenant du lieu d’où elle naît. L’artiste en son imaginaire en découpe l’espace par signes, formes et couleurs.

3 février 2015

[Chronique] Philippe Jaffeux, Autres Courants blancs, par Emmanuèle Jawad

Concernant Philippe Jaffeux, voici le second volet d’un double diptyque : le second volume des Courants blancs et la chronique d’Emmanuèle Jawad à lire dans le prolongement de son Grand entretien avec l’auteur.

Philippe Jaffeux, Autres courants, Atelier de l’Agneau, St-Quentin-de-Caplong (33), janvier 2015, 80 pages, 16 €, ISBN : 978-2-930440-82-8.

 

Autres courants, dans la composition d’un diptyque avec Courants blancs, poursuit sur une même structure (70 blocs textuels de 26 phrases), selon les mêmes modalités (à l’aide d’un dictaphone), un agencement de propositions mettant en relation des contraires au sein d’une même phrase. On notera la couverture du livre symétrique, en pôle opposé ou négatif, à celle de Courants blancs. Ces énoncés rejoignent les suites paradoxales de Courants blancs, dans l’introduction, au sein d’une même phrase, de ce qui pourrait être des pôles négatifs et positifs d’une même notion (ainsi visible/invisible, sur la notion de temporalité : futuriste/passé ; sur le lien : attacher/quitter ; sur la notion de construction : brique/ déconstruit, etc.), champs lexicaux recouvrant, au sein de chacun d’eux, une dualité, une « magie binaire ». De cette logique structurante, commune à ce diptyque1 mais sans doute ici moins radicale, Autres courants s’en déporte, par endroits, dans une sensibilité accrue, introduisant ainsi aux côtés de l’abstraction des notions mises en équation, des affects, émotions (notamment peur, angoisse).

 

La construction des propositions s’opère dans une mise en correspondance de deux segments coordonnés, en référence à la structure du contrepoint (la superposition de deux thèmes en constituant un troisième). Ce deuxième segment d’une même phrase, dans Autres courants, peut être également explicatif, dans un renforcement sémantique alors du premier. Ainsi : « Les mots de sa terre perdaient leur sens car sa planète tournait autour d’un monde absurde » , ou encore : «  La réalité de sa page était d’autant plus angoissante qu’il imaginait la solitude d’un vide féerique ». La mise en relation de contraires, de registres ou domaines de références différents, peut s’établir d’un segment à l’autre ainsi qu’à l’intérieur d’une même segmentation de la proposition (ainsi associant vie mentale/corporelle : « présence psychique de son corps »).

 

La spiritualité, la notion de sacré, prégnantes dans l’ensemble du texte, la représentation d’un espace («univers», « chaos ») avec ses différents éléments (eau, feu, air) ainsi que, sur un autre axe, l’écriture dans sa matérialité et ses éléments spécifiques (interligne, page, lettre, alphabet, ordinateur) restent les motifs structurants de l’ensemble. L’alphabet, s’il est énuméré par la réitération du mot « lettre », conserve une entité propre, abstraite, que Philippe Jaffeux relie au sacré (« l’alphabet purifiait sa parole chaotique », « alphabet féérique »). L’étendue du lexique se rapportant à la spiritualité et au sacré est considérable (« prophéties », « les Dieux », « terre sacrée », etc.). La notion de sacré se rapporte également aux nombres (« nombres divins ») et aux animaux, tissant des liens avec une temporalité éclatée (rapport à la préhistoire, à la genèse « l’homme à l’image des nombres », à notre contemporanéité).

 

Si l’on retrouve la structure et l’ensemble des motifs présents dans les précédents livres de Philippe Jaffeux (structure des Courants blancs, divers motifs communs à Alphabet également), des écarts se produisent dans une forme d’assouplissement des énonciations paradoxales par l’introduction ou la présence marquée de certains motifs moins portés vers l’abstraction (en particulier celui du corps). L’expérimentation formelle ne se soustrait pas à la rigueur des propositions, leur structure, mais les accompagne dans l’introduction de jeux sonores, homophoniques, orthographiques (« le hasart » faisant lien avec Courants blancs), détournements (phrase en miroir).

 

 

De cette composition rigoureuse, parfaitement maîtrisée, les séries formant blocs textuels se trouvent jalonnées par de superbes propositions qui font lien et que l’on peut isoler (« Des octets transparents cristallisent le grain d’une page qui recueille le sel d’un vide numérique. »).

 

1 Terme employé par Philippe Jaffeux concernant Courants blancs et Autres courants.

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