Libr-critique

30 août 2020

[Livres] Libr-vacance (3), par Fabrice Thumerel

Pour toutout le monde, les vacances s’achèvent, c’est la rentrée des bambins comme des écrivains : branlebas de combat ! Et on se lance dans la déferlante littéraire… et on est submergé par le raz-de-marée !
Et si, contre la saturation, on tentait la raréfaction : après tout, peu de parutions font date… Bref, tentons de nous maintenir en Libr-vacance : faisons le tri par/pour le vide… et concentrons-nous sur un essentiel que chacun doit construire… À partir, on l’espère, de ces six livres remarquables : L’Ecclésiaste de F. Schiffter, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, Magdaléniennement, Les Nuits et les Jours, Alma a adoré

 

â–º L’Ecclésiaste, préface de Frédéric Schiffter, traduction de Lemaistre de Sacy revue et corrigée par le préfacier, éditions Louise Bottu, été 2020, 56 pages, 8€.

La première, voire les premières ligne(s) font partie du patrimoine mondial : « Vanité, vanité, tout n’est que vanité. / Que retirent les hommes de toutes les activités qui les occupent sous le soleil ? / Une génération passe, une autre lui succède, mais l’humanité ne change pas »… Ajoutons : À force de toujours-plus, elle n’a jamais été plus près de son autodestruction…
Mais peu savent qu’il s’agit d’autant plus d’un pseudépigraphe que c’est une supercherie littéraire. Comme le souligne Frédéric Schiffter, ce texte est « théologiquement hétérodoxe » : « Hédoniste revenu des plaisirs les plus vifs comme des plus recherchés, l’Ecclésiaste nous exhorte à profiter du « boire », du « manger », des « Ã©bats de la chair » et du « repos », maigres mais concrètes réjouissances que Dieu, économe de Sa bonté à notre égard, daigne nous accorder en compensation de nos souffrances »… Qui plus est, cette leçon de sagesse dont on a oublié la dimension subversive est anthropoclaste, rappelant aux faibles créatures qu’elles ne sont pas à leur place dans ce monde, que leur existence est aussi contingente que celle des autres espèces et que leur péché « est celui de naître »…

 

â–º Patrick BEURARD-VALDOYE, Le Purgatoire irlandé d’Artaud, dessins de Jean-François Demeure, éditions Au coin de la rue de l’Enfer, Saint-Etienne-les-Orgues (04), été 2020, 68 pages, 13 €. [Lire le texte paru dans la revue Catastrophes, d’où provient la photo de l’auteur devant l’emblématique maison d’Aran]

« c’est insupportable P. B.-V. voyons
quel petit vélo avez-vous dans la tête
c’est moins un livre qu’un bâton que
vous avez pris sur le coccyx » (p. 50).

Voici un poème surgi des profondeurs obscures, celles des souvenirs comme des visions, des rêves comme des légendes, des fantômes comme des fantasmes.
Voici une nouvelle étape sur le chemin des Exils, que Patrick Beurard-Valdoye emprunte depuis 1985 : il emboîte le pas à Antonin Artaud (« Mômô le hiatus entre môme et momie ») jusque dans les îles irlandaises d’Aran, proches du Conemara, qu’en 1937 l’auteur du Théâtre de la cruauté quitta en perdant la raison comme sa canne de saint Patrick – inchose qui hante « la psychose de l’espace » (16)… Pour le déraisonnable Patrick, il s’agit de franchir le seuil de la maison où a séjourné le poète maudit, habitée par des chats – ceux-là mêmes, sans doute, qui peuplent ses cauchemars à son retour… Réinvestir « la maison du poème » de celui « qui veut faire un livre en / guise de porte ouverte » (14), c’est Å“uvrer à la réappropriation de son nom, à lui Artaud qui ne voulait plus signer de son patronyme…

Reste à franchir le seuil de cette épopée/prosopopée, de cet opuscule vibrionnant et à se laisser emporter par l’écriture en dédale de Beurard-Valdoye, tout en évocations, déviations et dérivations.

► Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, printemps 2020, 248 pages, 18,90 €.

Des nombreux documents qui constituent les matériaux de départ, Anne-James Chaton a tiré un scénario haletant au présent, une polyphonie dramatique, une enquête sociopsychologique passionnante.

Qu’est-ce qui a poussé Lee Harvey Oswald à assassiner le président John F. Kennedy ? Une partie de la réponse se trouve-t-elle dans la première section qui remonte à l’enfance de cet orphelin de père : « Le médecin diagnostique une anxiété intense, des sentiments de malaise et d’insécurité comme les principales raisons de ses tendances au retrait et à ses habitudes solitaires. Il a en face de lui le produit d’une maison brisée, son père est mort avant sa naissance, ses deux frères aînés ne manifestent aucun intérêt  pour lui, sa mère, empêtrée dans des difficultés matérielles, ne peut lui consacrer toute l’attention qu’un enfant de son âge est en droit d’attendre » ?

La multiplication des points de vue et la minutieuse reconstitution des faits nous permettent, sinon de cerner une personnalité complexe et contradictoire, du moins d’appréhender un homme instable qui, lecteur d’Orwell comme de Hitler, semble fasciné par l’URSS et Cuba.

 

► Dominique FOURCADE, Magdaléniennement, P.O.L, printemps 2020, 192 pages, 21 €.

Qu’il vous prenne l’envie de vagabonder par monts et par vaux ou que vous soyez en panne d’inspiration, selon la méthode gidienne, plongez-vous dans ce monologue issu d’un véritable « multilogue » : vous attendent des réflexions diverses sur la littérature et la peinture, et même un événement comme l’attentat contre Charlie Hebdo, des notations exquises, des trouvailles stylistiques…

Dominique Fourcade étant poète et non anthropologue, comment expliquer ce titre qui nous ramène à la dernière phase du paléolithique supérieur (entre – 17 000 et – 12 000 avant J.-C.), à savoir à peu près à l’époque des grottes de Lascaux ? C’est qu’il s’agit d’une traversée transhistorique qui s’interroge sur la genèse des formes et relativise l’antinomie ancien/moderne : « le moderne […] l’est seulement dans le meilleur de l’ancien comme il l’est uniquement dans le meilleur de l’actuel » (p. 126). Assurément, Dominique Fourcade est un moderne.

 

â–º Déborah HEISSLER, Les Nuits et les Jours, dessins de Joanna Kaiser, préface de Cole Swensen traduite par Virginie Poitrasson, Æncrages & CO (25), coll. « Ecri(peind)re », juillet 2020, 48 pages, 21 €.

Non pas Les Plaisirs et les Jours, mais le nocturne d’abord : que la lumière du jour décroisse pour qu’advienne celle de la cella, de la camera obscura – celle des blanches visions dans toute leur immédiateté. De tableaux évocateurs d’après-guerre.

Soit quelques figures essentielles (Karol, Blanche…) ; quelques lieux cruciaux en Pologne : Cracovie, Zakopane, Wieliczka, Podgorze… (Zakopane, carrefour entre Pologne, République tchèque et Slovaquie… Zakopane, dont le nom claque, est du reste le titre d’un recueil de Christian Prigent). Se tissent alors des micro-récits elliptiques et d’autant plus suggestifs.

Une esthétique : « Retrouver comme / la langue nous habite / (et aller au travers / l’un l’autre), dénudant la structure » (p. 36).

 

► Sébastien RONGIER, Alma a adoré. Psychose en héritage, Marest éditeur, hiver 2019-2020, 176 pages, 19 €.

Alma a adoré… ça sonne bien ! Mais ce n’est pas qu’une recherche phonique : « Alma a adoré » : Hitchcock himself trouve que c’est un bon présage que son épouse apprécie le scénario que le jeune Joseph Stefano a tiré du roman de Robert Bloch, Psycho (1959). Et vu le succès planétaire, le maestro a eu raison de le financer et de l’imposer à Hollywood.

De façon très vivante, comme à son habitude, Sébastien Rongier analyse finement la stratégie hitchcockienne dans la sphère de la culture de masse – de la production à la médiatisation –, « l’effet Psycho » (de sidération !) et les nombreuses réécritures de la fameuse scène de la douche. Avant d’en revenir à ce qu’il appelle « cinématière » : « Psycho ne produit pas seulement un effet cinéma dans le monde du cinéma. […] La cinématière comme mode de relation esthétique et critique à l’image cinématographique est un véritable enjeu de travail, une matière d’image, un corps à la fois générique et inachevé produisant d’autres formes à partir d’un impensé de l’image » (p. 137).

 

28 août 2020

[Chronique] Juliette Mézenc, Journal du brise-lames, par Ahmed Slama

Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

 

« On dirait que le brise-lames de Sète tient son journal » : pas qu’une impression, il se déploie tout au long de la centaine de pages qui le composent, c’est dense et ça danse. On ouvre et l’on retrouve quelques illustrations du jeu-vidéo accompagnant la parution du livre ; un tétrapode placé ici, le plan du brise-lames là. Façon de nous immerger dans cette œuvre particulière qui allie littérature et jeu-vidéo ; oui, le journal du brise-lames est disponible en version vidéoludique, développée par Stéphane Gantelet. Mais d’abord cette question, certes un peu bête, c’est quoi un tétrapode, un brise-lames ?

Devenir brise-lames

L’écriture de Juliette Mézenc vaut plus que n’importe quelle définition, être brise-lames ; ressentir ce qu’est le brise-lame ; de l’intérieur du brise-lame. Expérience singulière que seule la littérature et l’écriture peuvent porter. À sa manière et en son temps – chaque temps ayant ses manières – Claude Simon avait opéré des tentatives de restitutions, avec deux de ses premiers romans du côté des éditions de Minuit, à tel que point que le premier qui y parut devait porter le titre : Tentative de restitution d’un retable baroque[1] ; ce Journal pourrait être alors tentative de restitution de la manière d’être un brise-lame.

« L’air de rien, je respire. Le vent circule dans mes tuyaux. Sans ces voies d’air je le sais, je ne résisterais pas à la pression de la mer. Chaque vague propulse l’air du large dans les boyaux qui me trouent de part en part, à intervalles réguliers, et c’est de cette façon simple et très involontaire que l’air et l’eau font de moi leur instrument. (…) Par gros temps, le vent et l’eau se disputent mes vides. C’est violent. Et beaucoup moins inquiétant. »

Pas une question ici de compréhension ou d’utilité du brise-lames, on est brise-lames, et pas n’importe lequel celui de Sète, par quelques flashs successifs, on traverse son histoire à lui, à ce brise-lames qui déjà, comme les enfants qui existent avant même leur naissance dans et par le prénom qu’on leur destine, le brise-lames il nous confie :

« À mes débuts, 1673, j’étais hébergé dans le cerveau de l’ingénieux La Feuille. Mais de la conception à la réalisation, il y a des pas de fourmis et de géants, de travers en arrière, je vais pas tout vous refaire (…) : le 21 mai 1821, première pierre, façon de parler, au début on n’a rien vu. À la sortie de l’eau : un mur en arc de cercle assorti de deux musoirs circulaires (…). Élégance, efficacité. »

Membres et parties extensives

Deux adjectifs aisément transposables au Journal du brise-lames, tant on glisse sur cette personnification filée. Jour après jour, chaque fragment du journal étant daté, et parcelle par parcelle on est brise-lames dans et par l’écriture de Juliette Mézenc. On scrute ses membres à lui, le moindre de ses recoins, lui dont « la structure se renouvelle constamment ». On y adjoint ces blocs de béton qui le prolongent, parties extensives de l’être brise-lames afin qu’il résiste mieux aux remous des vagues, et s’installe alors cette poétique des blocs de béton– appelés tétrapodes ou accropodes – où tout est saisi, et leur entremêlement avec les éléments, et les stigmates qu’ils subissent.

« Si le tétrapode est doux c’est pour mieux rouler [la vague] et la renvoyer au large, sans même trembler. Et que dire de l’accropode (…) plus dense encore, plus résistant (…). Eux aussi pourtant seront rattrapés par la mer et les gens, tout comme les blocs, c’est forcé, à moins que les gens disparaissent bien avant les accropodes, c’est probable. »

 

Le vivant autour et dedans

Pas disparus les gens, enfin pas encore. Ils sont là et parcourent le brise-lames, portent leurs histoires à elles, à eux. Mosaïque d’histoires qui s’agence autour de celle du brise-lames de Sète, histoires que condense d’abord cette anaphore de six pages. Chaque paragraphe commence par ce « Il y a : » et qui nous plonge instantanément dans un fragment d’histoire. Un tableau subreptice et quotidien du brise-lames.

On les suit ces gens, habitant·es de Sète ou d’ailleurs, leur existence et leur vie qui ne font qu’un avec celle du brise-lames, le port de Sète ou la plage. Ça va de « Mathilde [qui] se nourrit de sel et de rats » à Mamadou, Kindezi, Abbas ou encore Shatterjee. De celles qui squattent un temps le brise-lames et ses abords, ceux qui y viennent l’été ou le printemps à celles échouent à côté ; immigré·es et émmigré·es. Et qui n’est pas sans nous rappeler par certains aspects La Double Absence du regretté Abdelmalek Sayad.

« C’est pour te dire que l’immigré c’est la honte, c’est la honte deux fois : la honte d’être ici parce qu’il y a toujours quelqu’un pour te dire et te faire dire – te faire dire à toi-même, c’est ainsi que je l’ai ressenti toute ma vie – pourquoi, pour quelles raisons tu es là, tu n’as pas à être là, tu es de trop ici. (…) La deuxième honte, c’est là-bas, c’est d’être parti de là-bas, c’est d’avoir émigré. Émigrer reste toujours une faute. »

Position paradoxale de l’immigré·e, émigré·e, ici et ailleurs, là et pas vraiment là, position instable et floue qui recoupe, par certains aspects, celle du brise-lames lui-même.

« Je suis un être hybride à la proue de la ville, issu du croisement entre l’homme, l’industrie lourde et les éléments naturels, eau, vent, sel, un peu la terre mais très peu et puis le feu… »

 

Un livre et un jeu-vidéo

Position du Journal du brise-lame l’œuvre : le livre et comme nous l’avons évoqué le jeu-vidéo. Œuvre hybride donc, à la proue de l’expérimentation, issu du croisement entre expérience vidéoludique et littérature.  Le jeu se présente comme un FPS littéraire [First Person Shooter, jeu de tir à la première personne], première personne qui recoupe celle que l’on (re)trouve dans les pages. Et dans les pixels du jeu, on parcourt ce brise-lames, il y a cette petite boule que l’on roule, et qui n’est pas sans rappeler Beautiful Katamari (Namco, 2007).

Ici quelques touches – que l’on peut configurer avant de lancer le jeu – servent à se déplacer, à parcourir le brise-lames. On (re)découvre le texte sous une forme spatialisée. À la dimension du temps, les dates dans le journal qui se succèdent, s’ajoute la dimension spatiale. On peut s’amuser à reprendre les lieux évoqués dans le journal. S’immerger dans la mer, aux abords du brise-lame par exemple, et on les voit les blocs de bétons, et on l’entend, le texte, la poétique des tétrapodes et accropodes. Et ainsi de suite pour l’ensemble des lieux dans et autour du brise-lames ; on peut se prendre au jeu de la navigation – ce fut mon cas – prendre le jeu, non pas comme un FPS, mais comme Point’n click (pointer et cliquer) et voir, éprouver, entendre ce qu’est être brise-lames, celui de Sète.

 

[1] Jérôme Lindon trouvant le titre peu approprié lui préférant le simple Le vent (1957).

27 août 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (14)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:56

Pour cet automne 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le treizième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

… l’épidémie expulse les graines par le chargeur glissant le long du porte-bagages les bactéries sursautent proliférant entre les fesses dans le foin dans les barbelés collant les épluchures sur la toile avec les traces épidémikes fixées dans le gras recouvrant les mailles du soutien-gorge avec la bite qui décharge l’épidémie mord la bite dans le bonnet avec les tétons qui se répandent les grains de beauté en forme de croix cercle flèche triangle etc. bloqués dans la peau avec la prolifération l’épidémie écorchant les mamelles claquant la portière puis se faufile dans le moteur s’échappe par les gaz stabilisés s’effritant dans l’herbe recrache les signes dans les tiges les orties se tordant qui font éclater aussitôt le germe qui se répand par les orifices entre les mottes les paquets agglutinés dans les terriers le gargouillis d’entre les fleurs les pétales mordus par flocons signaux comme des copeaux une pluie de formes multicolores flottant dans l’air neige épidémike fouillant les sillons s’injecte dans les pommes de terre la purée épidémike atteinte les chancres qui vont éclore aussi dans la bouillie par les globules aspirent les signaux toutes les sortes de formes comme des insectes accrochés à la peinture la boue en rondelles dessinées toutes les notes les bulles épidémikes assaisonnent l’espace à fiel ouvert les prières en alvéoles lâchées du cerveau jusqu’aux allumettes des cheveux qui s’enflamment enfumant l’égout mental puis se bloquent dans le siphon qui distribue l’épidémie dans le réseau universel par tous les pipelines avec la rosée et lèche la toile en longeant les burins du crâne même la flaque grise grouillante de vermine qui s’enroule indéfiniment l’épidémie en rotation permanente qui prolifère dans le lavabo terrestre stratifie les caillots de sang en forme de triangle cercles flèches croix bâtons etc.
Grande maladie d’épidémie de mémoire pour s’éclater dans les cristaux des yeux les tubercules rougeâtres gorge vague haletant comme le pinceau cahote les reflets le bourgeonnement répandu fouette et toute la jungle épidémike par l’écriture-méduse s’imbibant dans les pores de la toile l’ongle du crayon griffant aussi le papier par signes épidémiks la lumière entre les formes goutte à goutte toutes les couleurs comme des baisers sur fond gris poussière en lave dessinée sur l’écran des minutes de gouffres la cendre au niveau des lignes chair – signes de ride des traces quotidiennes sur le corps des étoiles qui flottent dans la piscine en grumeaux boue maladie de crotale dans la pâte la houle noire des doigts à brosse en lame absorption des plantes le ciel dans sa fuite aussi par le vent de mouche jeter les épines dans l’espace pleuvant les hoquets marqués avec les gélules gaze-frange dévorant le cervelet par les hublots la crème à la gaine du fusil par grappe crâne citerne d’épidémie les cônes des signes comme des becs mêler les convulsions les araignées acryliques avec la bouche qui crache mon épidémie qui explore la lumière par éjection d’ovules des jets de signes comme des algues qui pourrissent le cadre s’étendent dans l’aube noyée sur fond négatif des milliers de miettes d’épidémie par le trou du souffleur dérivant vers les extra-terrestres empilant les gerbes de formes les molécules colorées qui dégoulinent dans le vagin du sablier s’écoulent comme des poissons vidant la mémoire une végétation de pistil sous la peau émeutes de têtards par la galaxie la toile couverte de perles torturant la raison l’épidémie alors pulvérise l’espace avec les étiquettes de l’électrocardiogramme l’épidémie se répand avec encore plus de passion entre les feuilles bulles sanglantes se précipite dans la brèche le sang qui afflue à l’extrémité du tube les globules dans l’orifice du toboggan hurlement avec l’haleine entre les sondes en forme de fourchettes à escargots le coeur par rafale collant au papier avec le hache-oignon anti-larmes les signes crevant la lumière en spirale l’épidémie comme des morpions jusqu’au fond de la plaque chauffante les sirènes tue-tête insectes et globules dévorant le papier les formes augmentent dans la matière du cerveau compressé par la densité du jet alternatif avec l’albumine épidémike pinceau-caméra prostré sur l’infini allume éteint le pare-brise à tendresse des traces de respiration collées par fureur forment une super-mosaïque sur la toile universelle l’odeur du piétinement continuel qui donne l’orgasme permanent fait vibrer les intestins sur le tamis des origines secoué sans relâche le corps en vibration constante s’enfonce par devant puis par derrière glissant au ralenti dans la cervelle qui s’épure presque immobile comme une huître avec ce moteur à fond qu’on dirait au point mort ou qui sommeille exécutant le dénouement intemporel puis pompe les torsions raclant les images dans le pot jusqu’à les rendre visqueuses avec des équerres des règles des compas dont la rigueur reste en relation immédiate avec le pouls qui bat dans le congélateur gèle les signes et les moignons épidémiks avec la langue l’éruption de déchet tous les signaux la rage d’empreinte sur la bande de liane vidéo jusque dans la soudure de l’éternité collant les pièces de la fourmilière au-dessus du sol les signes d’oiseaux-nuages à zéro pépites accumulées par la main emplir les bidons d’épidémie avec une couche de pellicule noire tache de rousseur jusqu’au volcan qui crache la peinture dans les pattes de scarabées les chewing-gums enregistrés avec le séisme des nerfs étendus sur le papier empli de traces brosses au rythme des tempes rongeant l’image détecteur de quotidien l’épidémie de lentes panne secrète du temps des larmes comme des quenelles au bord de l’âme la poche de rêve brune les crocs longeant la couture jusqu’au corset lèche la pelle les gencives sous les draps lueur de lavis opaque sous les os la pulpe et le beurre nu collant à la tenture des boutons-prépuces éjectés du goulot l’épidémie entre les jambes le silence des sigles bègues qui mouille l’océan du coma le nerf respiratoire rempli de pollen épidémik avec le blues des formes triangles croix cercle flèche carré appel céleste – Dessin d’astre ébloui – avec les couleurs de détresse l’ombre en position de drame par inflammation des traces saupoudrées la peinture enceinte qui se coagule et les bêtes timides qui hurlent échappées des prototypes avec les crinières barrant le crâne empli de vers de furoncles sous les plumes l’épidémie en débris sur l’ordure avec les ciseaux vaporisés dans l’horizon l’espace épidémique comme un flot proliférant une saga obstinée qui décape le cosmos puis pose les tessons d’écriture dans les vitres de l’eau-de-là corrigeant les reliquaires poncés dans les météorites des peaux mortes collées dans le vide confettis moisis englués dans les cahiers de l’art ornés du temps obscur en répétition le plein noir inextricable d’un voyage permanent de voltige balançoire épidémique entre les ronces avec les bourdons les guêpes les puces contagieuses et les tensions qui restent en survie dans les mousses poreuses des pluies du coeur par où s’échappe le fracas de tendresse éclaté par concentration lumineuse échouant dans le silence mutant l’épidémie verbale branchée sur l’univers d’où jaillissent mille formes projetées magiques vaporisées dans les transes jusqu’à la cassette avec l’épidémie mentale à thermostat récitatif qui cogne dans les murs éclate dans l’éponge qui étrangle le miroir avec les caillots rouges en charpie qui dansent dans la page où se noie un désir d’expansion permanente en polaroïd plein feu puis s’écoule dans les larmes comme une potion gonflée de paroles gémissantes qui reflète l’insomnie éternelle puis s’agrippe à la chair mord. etc. etc. etc…

« Epidémie d’infection émotive », poème paru dans la revue L’oeil lisant
(à côté de ce que vous êtes en train de lire), mars 1977, édition B & J. Froidefond.

Visuel et poème paru dans la revue L’oeil Lisant en 1977. Joël Hubaut

25 août 2020

[Chronique] Jacques Demarcq, La Vie volatile, par François Huglo

Jacques Demarcq, La Vie volatile, éditions Nous, en librairie depuis le 20 août 2020, 400 pages, 30 €, ISBN : 978-2-370840-81-3

 

« Le poète est semblable au prince des nuées » ? Pas tout à fait, cher Charles. C’est le poème, ou la page, qui est un vol (« de gerfauts » éventuellement, « aux bords mystérieux du monde occidental » : aux confins du hiéroglyphe et de l’idéogramme). Voilà pourquoi Jacques Demarcq zoziote, et toute la poésie « visuelle » ou « spatiale » avec lui. La Vie volatile prolonge Les Zozios : ni retombée, ni chute, accomplissement plutôt, et perfectionnement —dix ans de travail ! — d’un tour du monde spatial et temporel. Vie des volatiles (plus de 250 rassemblés dans un index avium) et nos vies volatiles se croisent, se font signe entre écriture, photo et peinture.

Comme d’autres « Ni Dieu ni maître », Demarcq pourrait écrire : ni linéarité, ni filiation. Sauf des livres : « Qui lit descend au moins autant des auteurs qu’il a rencontrés que de son milieu (…). Je n’est pas tant un autre que plusieurs, une troupe de caméléons prenant les formes d’écritures les plus variées (…). Il faut être inculte, idiot, ou crétinisé par l’inculture de masse, pour penser qu’on écrit à partir de sa seule expérience. On peint mieux dans son atelier qu’à la campagne : Corot, Monet, etc. On change de monde dans sa bibliothèque : Montaigne… ». Demarcq écrit comme s’il peignait : il remonte de la linéarité de l’écriture à l’instantanéité du tableau, qui « se montre tout entier d’un coup, avant que l’esprit ne serpente dans le réseau de ses motifs, échos et tensions. Aucun poème, même bref, n’a cette instantanéité saisissante ». Même si les pages de la première et de l’avant-dernière partie du livre, « Aux Amériques » et « Du Sénégal », ressemblent à celles d’un journal, s’y insèrent des images et des poèmes où s’insèrent des images. Dans leur typographie même. Demarcq cite Barthes (Essais critiques) : « Toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel […]. Attenter à la régularité matérielle de l’œuvre, c’est viser l’idée même de littérature ».

C’est « la nouveauté plastique des calligrammes » qui « a pu influencer Picasso », affirme d’abord Demarcq : « Apollinaire insuffle de l’air entre les mots et les lignes ». Il revient un peu plus loin sur cette idée, car « une ligne d’écriture n’aura jamais l’intensité d’une droite tracée à la main, la fluidité d’une courbe, la sensualité d’une arabesque —surtout de Picasso — Des caractères typographiques séparés la font graphiquement bégayer, leur lisibilité parasitant leur visualité ». Mais c’est visuellement que les calligrammes de « Suite Apollinaire » et de « L’envol moderne » rendent hommage au rousseau, au picapo, à l’arp, aux delaunay, aux monet, aux brancusi, au kandinsky, au malevitch, aux mondrian, aux klee, au miró, à l’ernst, au giacometti, au léger, au matisse, délestés de toute majuscule, comme si Demarcq les traitait de noms d’oiseaux, leur ouvrait les cages des musées, celles de l’espèce : « J’ai feint de parler oiseaux par refus de l’anthropomorphisme, cette auto-idolâtrie de l’espèce ». Il dénonce l’ « incroyable prétention d’imaginer que, s’il y avait des dieux, ils s’intéresseraient d’abord à l’humanité ». Jaime Joycé le mène à Andrade, « porte-voix d’une conscience déchristianisée », où « l’esprit refuse de se concevoir sans corps ». Le Brésil a « découvert le bonheur avant que les Portugais découvrent le Brésil ».

Demarcq réécrit des tableaux comme il réécrit (et peint) « Le Corbeau » de Poe et « Zone » d’Apollinaire. Changement de décor à vue et en couleurs, l’Hourloupe de Dubuffet devient « D’Ubu fait dure loupe ». Le tableau s’éveille poème, le poème tableau : Demarcq réécrit et repeint en même temps, comme un jazzman s’empare d’un standard. L’improvisation en jazz ressemble à l’instantanéité photographique, à celle de la notation : « le feuillage frémit, telle la peau d’une caisse claire sous les balais de Max Roach (…) j’aurai vécu ce frisson de lumière, ce jazz de printemps ». Loin du « cratylisme dénicheur de racines naturelles », il retient « l’idée qu’a Meens d’un signifiant non sémiologique ». Les vols découpés, insérés dans sa page, ne sont pas auspices. Son écriture intègre « de plus en plus d’images », ses photos « souvent détournées, voire recomposées, sont des clins d’œil faussement documentaires », l’emprunt à la nature devenant « un signifiant parmi d’autres ». Le réel est « du vivant inarticulé », et effronté : quand le poète sort son appareil, la bergeronnette « regarde droit l’objectif ». Mais il y a quelque chose du geste définitif du peintre, du jazzman, dans « M’attire l’œil et vite le téléobjectif le vol stationnaire d’un martin-pêcheur ».

Car c’est maintenant ou jamais, now or « never more ». La biosphère a déjà rétréci pour les survivants que met en scène l’ « oziatorio » final, « et si une révolatilution ». Dilution, évaporation du vivant, d’où le titre du livre. Les vœux pieux font FLOP (onusien entre autres) : « Forum Limité aux Options de Prières ». Les mêmes nous bercent de « promesses de sauver la planète qu’ils bousillent chaque jour davantage ». On invite l’Indien, l’Océanien, « pour le folklore, pas pour (les) entendre ». Le Grand corbeau en appelle à Hitchcock, à Edgar Poe, pour éborgner « leur morgue aux idéologues ». Le Canard chipeau crie « vive la grève des z’ailes ». Pour Macounaïma l’Indien, « la nature, envahie d’humaines fictions, a pu se laisser contaminer jusqu’à se mentir ». Car « les hommes sont d’un naturel pervers : contre nature ». Assumée, la précarité devient allègement, et entre les interlocuteurs volent ces répliques : « vivons (…) avant de nous volatiliser (…) dans nos airs, prenons du champ, et dansons légers ! ».

23 août 2020

[News] News du dimanche

Oui, « on vit une époque compliquée » – pour nous faire l’écho de la note qu’a postée ce matin dans son journal Guillaume Vissac
Et plutôt que de fustiger la vanité d’une énième Rentrée-littéraire ou, pour le dire à la manière des organisateurs du Festival EXTRA!, « plutôt que de se complaindre sur la fin lancinante de la littérature, il convient plus que jamais de manifester la vitalité multiple de la création littéraire, sous toutes ses formes : vivante, sonore, exposée, numérique… »
Après la UNE consacrée à la 4e édition du Festival EXTRA!, quelques Libr-événements de septembre…

 

UNE : Festival EXTRA! #4, du 11 au 27 septembre 2020

Créé au Centre Pompidou à Paris en 2017, le Festival EXTRA! donne la plus large visibilité à l’ensemble des formes que prend aujourd’hui la littérature. Lectures, performances, littérature exposée, visuelle ou numérique, poésie sonore, rencontres publiques, autant de pratiques littéraires hétérogènes qui amènent la littérature à sortir du livre pour se créer et se diffuser ailleurs et autrement : sur scène, dans la rue, en public, à l’écran, comme dans les musées et les espaces d’exposition.

L’interrogation que porte EXTRA! sur la création littéraire n’est jamais apparu aussi nécessaire qu’aujourd’hui, pour affronter le désarroi dans lequel nous plonge le monde, mais également pour réenchanter notre rapport vivant à la littérature dans toute sa diversité. Organisé en 7 chapitres à la façon d’un récit d’aventure, thématisé autour du motif de l’île, synonyme à la fois d’évasion et de confinement, le festival EXTRA! vous embarque dans une odyssée où il sera question de Musiques-fictions, de Manhattan et du poète américain John Giorno, d’écritures éco-poétiques et d’une île peuplée de Robinsons et de Parleuses.

PROGRAMME (encore provisoire)

CHAPITRE 1 : l’île de Crash Park

En continu du 11 au 27 septembre, Forum –1

CHAPITRE 2 : Les îles sonores

Vendredi 11 septembre :
Rencontre avec Maylis de Kerangal, 18h30, Forum -1
Musiques-Fictions (Ircam), 19h, Grande salle
Samedi 12 septembre :
La rentrée littéraire, 15h-19h, Forum –1
La rentrée littéraire, 15h-19h, Forum –1
Musiques-Fictions (IRCAM), 19h, Grande salle
Robert Cantarella et Romain Darolles, Moi -même, je me suis déçu, 14h-23h (durée : 9h), Centre culturel suisse
Dimanche 13 septembre
La rentrée littéraire, 15h-19h, Forum –1
Musiques-Fictions (IRCAM), 19h, Grande salle

CHAPITRE 3 : Eco-poétiques

Mercredi 16 septembre
Atelier d’écriture, 17h-19h
Antoine Boute, Opération Bio-Hardcore, 19h, Forum –1
Table ronde : La littérature à l’heure panique, 20h
Jeudi 17 septembre
Julien Creuzet, performance, 19h, Forum -1
Programme complet à venir

CHAPITRE 4 : Urban Island

Vendredi 18 septembre
Planétarium, avec Frédérique Aït-Touati, Michel Lussault et Philippe Rahm, 18h30, Cinéma 1
Samedi 19 septembre
The John Giorno Poetry Day, Grande Salle, Forum –1 et hors les murs, Toute la journée
Prix Bernard Heidsieck, Forum –1, 11h30-23h
Mardi 22 Septembre :
Belgian Theory 3 – Le Jour d’après, Centre Wallonie-Bruxelles, 19h30

CHAPITRE 5 : Robinsonnades

Mardi 22 septembre :
Gwenaël Morin, Antonin Artaud – Le Théâtre et son double, Théâtre des Amandiers de Nanterre, 20h30
Mercredi 23 septembre
Olivier Cadiot, Médecine générale, 20h30, Grande Salle
Jeudi 24 septembre
Jean-Yves Jouannais, L’Encyclopédie des guerres, 19h, Petite Salle
Christophe Fiat, L’île épouvantable, 20h30, Forum -1

CHAPITRE 6 : L’île des parleuses

Vendredi 25 septembre
Chloé Delaume, Rencontre, 19h, Forum -1
Barbara Carlotti, Lecture Beat, Maison de la Poésie, 20h30
Samedi 26 septembre
Lettres à une jeune poétesse, 18h-20h, Forum -1
Dimanche 27 septembre
Les Parleuses, toute la journée, Bpi
Josèfa Ntjam, 18h, Forum -1

CHAPITRE 7 : Paysages alentours
Exposition dans le Forum –1 (en continu du 11 au 27 septembre)

♦ Au programme du Festival Extra! : La remise du Prix littéraire Bernard Heidsieck aura lieu le samedi 19 septembre à 11h30 au Centre Pompidou (Entrée libre).
Dans le monde des prix littéraires, celui du Centre Pompidou est tout à fait singulier : créé en 2017, il veut mettre à l’honneur les formes diverses de la création littéraire : poésie sonore ou visuelle, performance, lectures, film-poème, création numérique, etc. Un prix de littérature vivante, plasticienne, hors du livre.
Cette année, le jury du prix Bernard Heidsieck-Centre Pompidou 2020, présidé par le poète Jacques Donguy, a retenu les 4 nominé(e)s suivants : Natalie Czech (Allemagne), Jérôme Game (France), Kinga Toth (Hongrie), Pierre Paulin (France).

Artiste, Natalie Czech (1976, vit et travaille à Berlin) oscille entre poésie concrète et photographie conceptuelle. L’écriture poétique est au coeur de son travail, qu’elle s’applique à faire émerger visuellement dans bien d’autres supports ou médias : pochettes de disques, écrans, lettres, journaux, ou publicités.
Écrivain, poète, Jérôme Game est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages (recueils, livres-CD de poésie sonore, essais, vidéopoèmes, théâtre). Correspondances entre pratiques, questionnements transfrontaliers, dispositifs partagés : c’est dans ces écarts que son écriture agit et s’ajuste, explorant la consistance du réel des corps, des événements et récits, collectifs ou individuels.
À travers le poème, la note, l’essai, l’édition et des objets, Pierre Paulin (1982) inscrit son travail artistique dans la culture visuelle d’aujourd’hui. L’utilisation du terme « look », pour qualifier son travail poétique ou les ensembles de vêtements qu’il reproduit, est le dénominateur commun d’une pratique de l’écriture et de l’art basée sur la combinaison de formats et de signes culturels.
Kinga Toth (1983, Hongrie) écrit et publie des nouvelles, des poèmes et des pièces de théâtre en hongrois, en allemand et en anglais. Musicienne, chanteuse, poète visuelle et sonore, elle présente son travail dans des performances, des expositions et des installations internationales.

 

Libr-événements

► En lien avec le Festival au Centre Pompidou : le 11/09 à 20H ; le 12 à 14H30 et 19H ; le 13 à 11H30.

L’autre fille d’Annie Ernaux
Aurélien Dumont composition, commande de l’Ircam-Centre Pompidou
Daniel Jeanneteau adaptation et réalisation
Augustin Muller design sonore et réalisation
Sylvain Cadars ingénierie sonore
Avec la voix d’Annie Ernaux et musique enregistrée par les musiciens de l’ensemble L’Instant Donné, Nicolas Carpentier violoncelle, Maxime Echardour percussion, Mayu Sato-Brémaud flûte

« Musiques-Fictions » est la collection que lance l’Ircam en 2020 : un programme où la création musicale est en prise directe avec la fiction littéraire. Ces musiques-fictions agencent un texte, en priorité celui d’une auteure contemporaine, une musique originale liée aux sens de la fiction, un metteur en scène et des acteurs. Donner toute sa place à l’écriture musicale mais conserver toute son intelligibilité au texte : Musiques-Fictions entend renouveler le genre de la fiction radiophonique ou du Hörspiel, en dépassant la simple illustration sonore du récit ou du dialogue.
Dans un espace immersif, sous le dôme de diffusion ambisonique, où l’imagination est sollicitée par l’environnement sonore créé, l’auditeur est convié à une écoute partagée.

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22 août 2020

[Chronique] Philippe Jaffeux, Pages, par Christophe Stolowicki

Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2. [Deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».]

 

Une musique, un musicien, un groupe ou un instrument par page, de graphologie savante ou inspirée : si festival n’était pas gangrené par son mercantile emploi, tout ce que ce mot comporte de festif concentré s’appliquerait au présent ouvrage, auquel seuls les parfums manquent pour répondre au vœu baudelairien. En autant de musiques que l’année comporte de semaines, Jaffeux allie ici plus spectaculairement que jamais sa puissance de performance à une intériorité creusée au scalpel.

De Thelonious Monk « l’introspection musicale », la « pianistique percussive », l’ « exact contrepied » des accords attendus, les « notes écorchées », la « densité d’un défi asymétrique », les « mélodies elliptiques » d’ « autodidacte rigoureux » (excellente définition du poète) appellent un cadrage surligné de la page rompu par un accès minimal.

De Bach-Jaffeux, aux « répétitions radieuses [qui] soulignent les rebonds d’un thème pour consolider l’envol musical d’un écrit désarticulé », répond pleine page la « fugue inimitable » d’une pointe sèche de crayon.

Du Boléro de Ravel la montée lancinante est rendue de ligne en ligne, du corps puce au Gros-Canon, par le « crescendo » en format de leurs caractères.

De Gershwin « le fond paradoxal de jazz symphonique », la « vitalité puisée dans une trépidation urbaine », la « musique légère et populaire [qui] s’ajuste avec une œuvre savante et expérimentale » sont sobrement soulignées par le jeu du crayon, tout le long de la page, d’angles droits en aigus pour de virtuelles insertions.

De Miles Davis le « climat intériorisé », l’« expérience minimaliste du jazz », la « vibration inimitable » sont modulés en positif négatif par l’alternance de lettres blanches sur fond noir et leur inverse comme il a su allier, seul entre tous, le cool et le bop.

Le « chef-d’œuvre de clarté » de la 40ème Symphonie de Mozart, à « enchaînements réguliers de climats » et « exposée à une intensité mélancolique », se décline en lignes diagonales encadrées pour une contrapunctique composition.

Un quadrillage de kilt écossais soutient le son de la cornemuse, mi-« pastoral », mi-militaire. John Coltrane est moins bien servi.

La culture musicale de Jaffeux et son vaste éclectisme ne me permettent pas de le suivre en détail de Ska aux Doors, de la Surf Music aux Who, du Reggae à Little Richard, je les énumérerais en vain, mais de ce coiffe art, na, homme il me reste, prouvant sur fond écrit qu’un poète vaut tous les musicologues, la déambulation de page en page de géométries non euclidiennes, où sont évoqués ou figurent hoquets de politesse (celle de Monk) et déglutitions (celles railleuses de Sonny Rollins), pouce d’identité carcérale (Monk a fait de la prison pour usage de drogue, interdit des clubs où l’on jouait ses œuvres), diagonale du bel été, celui d’être et d’être été, convulsivement, rigoureusement, notre contemporain capital, minimal, expérimental, de clair métal à vif.

Plaine page : Jaffeux ne pouvait choisir pour ce livre éditeur plus indiqué, qui a reproduit en couverture les cinquante-deux pages (lesquelles ont été exposées à la galerie Les Frangines de Toulon, une par semaine, de février 2019 à février 2020), outre quelques-unes en supplément, versions non retenues (alternate takes).

17 août 2020

[Livres – news] Libr-5

À quinze jours du non-événement qu’on nomme rentrée-littéraire, 5 livres comme des chemins de traverse dans ce no man’s land commercial : Saturne de S. Chiche, SÅ“ur(s) de Ph. Aigrain, Album photo de J. Game, Contrariétés de Benoît Toqué et Centre épique de Jean-Michel Espitallier.

 

► Sarah CHICHE, Saturne, Seuil, à paraître le 20 août, 208 pages, 18 €.

Présentation éditoriale. Automne 1977 : Harry, trente-quatre ans, meurt dans des circonstances tragiques, laissant derrière lui sa fille de quinze mois. Avril 2019 : celle-ci rencontre une femme qui a connu Harry enfant, pendant la guerre d’Algérie. Se déploie alors le roman de ce père amoureux des étoiles, issu d’une grande lignée de médecins. Exilés d’Algérie au moment de l’indépendance, ils rebâtissent un empire médical en France. Mais les prémices du désastre se nichent au coeur même de la gloire. Harry croise la route d’une femme à la beauté incendiaire. Leur passion fera voler en éclats les reliques d’un royaume où l’argent coule à flots. À l’autre bout de cette légende noire, la personne qui a écrit ce livre raconte avec férocité et drôlerie une enfance hantée par le deuil, et dévoile comment, à l’image de son père, elle faillit être engloutie à son tour.
Roman du crépuscule d’un monde, de l’épreuve de nos deuils et d’une maladie qui fut une damnation avant d’être une chance, Saturne est aussi une grande histoire d’amour : celle d’une enfant qui aurait dû mourir, mais qui est devenue écrivain parce que, une nuit, elle en avait fait la promesse au fantôme de son père.

En bref. Ce récit de deuil qui offre une déambulation mélancolique dans un dédale de lieux et de moments, entre réel et imaginaire, est un roman familial singulier dans lequel la quête de soi repose sur l’opposition entre « Je » et « On ».

Un passage : « Toute naissance est la mort naissante d’un idéal : les enfants ne ressembleront jamais trait pour trait à la façon dont leurs parents et leurs grands-parents les ont rêvés. Toute éducation est un échec : les parents et les grands-parents blessent toujours, souvent même sans le vouloir, un enfant ». Peut-être que dans notre famille les choses se passaient d’une manière plus grotesque […] » (p. 134).

 

â–º Philippe AIGRAIN, SÅ“ur(s), Publie.net, coll. « Temps réel », à paraître le 23 septembre, 256 pages, 17 €.

Présentation éditoriale. Je suis en moi comme dans un pays étranger.

On peut naître à soi-même à déjà 38 ans, sans savoir qui on a pu être avant. Avant quoi ? On peut recevoir un jour un mail d’une prétendue sœur dont on se sait dépourvu et espérer sa présence. Pourquoi ? On peut enquêter sur des identités suspectes qui semblent fictives sans parvenir à savoir si ces femmes, soupçonnées d’ébahissement, sont ou non une menace pour la sécurité de l’État. Comment ?

Ces personnages, et bien d’autres, se rencontrent, se cherchent et se découvrent dans le monde de Sœur(s). Il est aussi le nôtre, celui dont le réel a très largement rattrapé les dystopies et les anticipations de la fiction. Celui qui a fait de la solidarité entre les êtres un délit.

Se jouant des genres et des registres, mélangeant l’enquête avec le politique, la technologie et la comédie, la philosophie et la sensualité du désir amoureux, les personnages de Sœur(s) osent réinventer des espaces de vie dans lesquels l’espoir de la fraternité et de la sororité est possible. Dans cette polyphonie de voix, le mystère de l’identité à l’ère de la surveillance généralisée se reconnecte à son essence première : l’humanité de celles et ceux qui se demandent, bien plus légitimement que les services de police, qui suis-je  ?

En bref. Ce récit tripartite se présente sous la forme d’une polyphonie qui permet de porter un regard décalé et critique – ébahi ! – sur « notre grand camp de consommation forcée et de travaux bureaucratisés » (p. 167).

Un passage : « Un intellectuel local demande en quoi consistent les pratiques d’ébahissement dans la ZEL, et cette fois c’est le zadiste, pour l’occasion zéliste, qui répond qu’il s’agit d’apprendre à s’étonner des choses considérées comme les plus naturelles, par exemple les conférences de presse ou la politique sécuritaire » (p. 177).

 

â–º Jérôme GAME, Album photo, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 25 septembre, 144 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Traversant le flux des images qu’on produit et reçoit en continu aujourd’hui et sur lesquelles nos yeux glissent à vive allure, ce livre cherche à ralentir notre regard, à lui redonner une prise concrète sur le monde via une multitude de photopoèmes. Ces images-récits sonnent comme des débuts, ouvrent sur des possibles, invitent à faire un pas de côté hors de la frénésie pour retrouver un regard sensoriel et critique. Dans ce livre comme trempé dans du révélateur poétique, un contrechamp s’ouvre à même la photogénie de la globalisation.

En bref. Dans un monde-immondialisé dynamisé/dynamité par des flux de passagers et de migrants, d’images dont certaines font le tour du monde avec leurs légendes – épopée de l’ère hypermoderne ! –, Jérôme Game interroge le visible par le biais de ses textes ico/ôniques (photopoèmes).

Un passage : « Coca-Cola. Coke zero. / Coca light. 7 Up. Fanta. / Sprite. Diet Sprite. Diet / Pepsi. Pepsi Max. Pepsi / Cola. Dr. Pepper. Mountain / Dew. Hawaiian Punch. / San Miguel. Heineken. / Asahi Super Dry. Kirin / Lager. Tsing Tao Beer. / Carlsberg. Budweiser. / Miller. Nesquik Choco Milk. / Snapple. Lipton Ice Tea » (p. 102).

 

► Benoît TOQUÉ, Contrariétés, éditions du Dernier Télégramme, 25 septembre, 80 pages, 11,50 €.

Présentation éditoriale. L’ écriture de Benoît Toqué est plurielle. Elle alterne entre poésie, récit, autofiction et fiction critique, et Benoît Toqué s’ingénie fréquemment à les hybrider au sein de ses Contrariétés, en cultivant un art de l’écart et du débordement. Tout à la fois journal d’écriture, encyclopédie personnelle des mondes de la création artistique c’est encore un regard sur l’invention de la fiction. Et tout cela n’est pas dénué d’humour.

En bref. Soit un stock – un nuage, comme on voudra – de références culturelles (noms propres, événements et citations)… Le matériau fait l’objet d’un exercice de virtuose : un agencement répétitif souvent loufoque, plein d’humour dans tous les cas.

Un passage : « Il paraîtrait, un éditeur m’a dit ça, que cette accumulation de noms propres croisés dans la scène poétique ou littéraire est carrément agaçant, à la manière d’un name-dropping underground mondain.
Pour un autre éditeur, l’hypothétique publication de mon texte dans sa collection dépend de l’évolution de la série télévisuelle Plus belle la vie.
La vie est fantastique, le plastique aussi » (74).

 

â–º Jean-Michel ESPITALLIER, Centre épique, éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 9 octobre, 104 pages, 13 €.

Présentation éditoriale. Récit-documentaire écrit en résidence dans l’agence Ciclic Centre-Val de Loire, autour de films d’archive sur les us et coutumes dans les villages à travers le vingtième siècle, de la première guerre mondiale aux grandes grèves de 1995. Le texte est ponctué de photogrammes et de codes QR qui permettent de visionner les films.

En bref. Non pas l’histoire d’un centre hippique, mais l’épopée illustrée de la région Centre – Val de Loire à partir d’archives du film amateur qui constituent une partie de son « patrimoine mémoriel » (Avant-propos, p. 7). L’extrait ci-dessous donnera un aperçu de la mécanique spitalienne dans un récit qui exhale un parfum aussi envoûtant que celui des Années d’Annie Ernaux.

Un passage : « Plus une époque commémore, plus elle a de choses à se reprocher. Plus elle se souvient du passé, plus elle a de choses présentes à oublier. On commémore. On n’oublie pas de commémorer. On se souvient de ne pas oublier. On n’oublie pas qu’il faut se souvenir de ne pas oublier » (31-32).

15 août 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (13 : 1e partie)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 11:23

Pour cet automne 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le douzième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

L’épidémie répand lentement sa pellicule les balles ricochant par séquence avec les hannetons d’encre de chine dévore aussi la poussière en agitant le sous-sol gonfle comme une ampoule le meurtre des signes mêlant l’intérieur des culasses graphiques puis s’empare de la brume des blancs d’oeil accumulant les dessins aux crochets de couleur salle d’attente monochrome triturant l’espace gris que des insectes messianiques pétrifient avec les épissures purulentes et la musique des traces systématiques qui grouillent dans la cuvette engorgeant aussi la trajectoire de la ponte par où les graines provoquent l’orgasme de coïncidence sombre qui modifie l’intervalle du temps calque aussi l’embolie de l’air et les betteraves du sang d’où se forment les granulés épidémiques maintenus par une bretelle mentale mûrit aussi dans les zones émotives parmi les grêlons claquant les millions d’orteils indépendants qui se faufilent sur la surface magnétique électrocutant les rangées de dents cariées d’entre les fleurs mauves qui s’échappent des lèvres et des mottes creuse les organes en répétition avec les signaux qui s’ouvrent dans la moelle des mannequins brutes l’intense odeur de leucocytes horaires détachée du purin par fragment qui colle aux carreaux la viande hachée en lambeaux s’éclatant sur la toile serrant les pores formant des ornements qui prolifèrent explose aussi dans l’excrément bouchant les trous et les seaux avec les signes mêlés au duvet les hameçons aussi dessinés à la sueur bouclant le fouillis dardé de trace se répand sur le mur grimpant aussi les colonnes doriques s’échappe par les meurtrières envahissant l’herbe le foin les pierres régurgite par les fissures contamine le paysage en rubéole acrylique fixée à la tête qui convulse et les griffes optiques subsistent dans les célébrations d’épidémie par éblouissement mental des papiers marqués qui se crèvent les traces léchant la lumière des soleils qui creusent lentement le globe oculaire avant de s’endormir dans les formes spécialisées des ventouses palpite dans l’espace pétant les verges qui s’expulsent comme des guêpes se mélange à la poudre à la sueur au sable comme du liquide battant la couche avec les tétons éclabousse toutes les parties d’étron en tapissant les supports avec les sigles épidémiques de l’eau-de-là des âges respiratoires et l’épidémie d’OVNI équipée en glissière de dépression provoque une tempête des sens criblant la planète de pustules brodées rampe avec les crachats par-dessus les racines se heurtant aux champignons aux serpents aux sabots du bétail également contaminé jusqu’au lait dont la peau dérive comme une iguane se cramponne avec les pattes du pinceau jusqu’à peindre l’angine du corps par respiration à distance les fils reliés à l’amplificateur acrylique la vanne d’épidémie ouverte les branchies vibrant avec la végétation les taches qui se propagent les alvéoles dilatées sur la chair l’écume qui se répand avec les copeaux épidémiques enflamme la viande brisant les stries qui rayent l’enveloppe avec les kystes qui se multiplient dans la paroi les tranchées imprimées en profondeur de la membrane bulbes fibres veines ouate de caoutchouc giclant dans le trou avec l’hémorragie épidémique par transparence le duvet collé à la bouche les triangles et les croix qui gonflent se fourrent dans les cercles remontent avec la vapeur qui croupit dans la brume l’épidémie reprend aussitôt son invasion lave molle géométrike traînant dans la tête avec les pétales récitatifs qui trempent dans la lumière folie d’épidémie avec réverbération dans le ciel décharge le sperme-graphique par le canal de sortie originel les pédalos fibreux glissant à contre-courant dans les sardines les organes rayés par les écailles et le bancs de mots échoués dans la vase horaire l’épidémie dissolvée oscillant dans la nuque et la bave méningée qui bouillonne dans l’autre dimension par soubresauts rituels répétitifs les sentiments moulés dans les sigles proliférant dans les langues des trous aussi pour injecter les traces la pression des gélules de l’épidémie son orgasme sa douleur la vulve pleine de boutons qui explosent se dispersant dans l’espace avec les hormones épidémiques le cerveau bandant comme gonflé par les microbes avec le prépuce encéphalique projetant les rafales vers l’infini universel l’horizon aussi qui ne laisse plus qu’un câble impalpable d’où jaillissent de nouveaux signes volcaniques inoculant le vide et toute la brèche de la vie les traces filantes dilatées dans les nuages la buée se bouclant avec les virus l’épidémie saignant percute la canette divine les formes incrustées qui gonflent la ceinture qui se révèle avec le noir lumineux la fourrure de poux cachant les spectres puis se plante dans l’anus des anges avec la peinture électrochoc fixant les images d’embruns par les tuyaux épidémiques entartrage du support jusqu’à perforation visuelle des signes sacrés fourrant dans la crasse l’alphabet céleste épidémik mâche plissant les signaux avec la respiration puis éclate en ondulant hors de l’horaire se répand dans les boyaux avec les tentacules obsessionnels abdomen marqué au fer rouge épidémik tressaillant avec les empreintes de l’épidémie lèpre mentale issue des muscles du cerveau qui remontent vers le balai des oreilles tétant la chevelure tondue en épidémie d’où s’échappent les baobabs dilatés glissant dans la gouttière avec les boutons qui explosent entre les vis roule dans le couloir l’écume qui se retire vers le lit forgé en épidémie avec les taches de l’alphabet céleste urine et menstrues répandues en forme de croix triangle cercle marquant les draps par touffes puis se déploient sur le plancher clapotant entre les rainures puis sécrètent les fourmis vautrées entre les aisselles les boules dans les poils dégoulinant dans les moules épidémiks puis autour des reins avec la serpillère imprimée en épidémie gonflant la cuisse le pubis et les couilles avec les cicatrices à l’aine en croix triangle bâtonnet etc…
« Ã‰pidémie d’infection émotive », 1ère partie du poème paru dans la revue L’oeil Lisant,
mars 1977, édition B & J. Froidefond.

Couverture de L’OEIL LISANT, « Lapin épidémik ». Joël Hubaut, 1976.

9 août 2020

[Chronique] Fabrice Thumerel, L’univers réticulaire selon Bernard Stiegler

Tout juste quelques jours après la disparition tragique du philosophe atypique Bernard Stiegler (1952-2020), on peut mesurer aussi bien le vide laissé que l’héritage légué : dans la lignée du matérialisme dialectique comme de la phénoménologie ou encore de l’École de Francfort, de Simondon, de Foucault comme de Deleuze, il a apporté une rare pensée critique qui développe à la fois une vision tragique de notre temps et un utopisme combatif. Au passage, on notera que, tout héritage philosophique étant inévitablement incomplet, dans l’exacte mesure où toute pensée est limitée par les conditions de sa production, il appartient à chaque penseur, en situation, de formuler des problèmes pertinents et de reproblématiser des questions anciennes, comme par exemple celle, métaphysique par excellence, de l’infini : « Après la mort de Dieu, que reste-t-il d’une possibilité, pour la folie, d’être encore, dans la pensée, ce qui saura com-poser l’analyse et la synthèse infinitisant la fin comme sa différance ? La disruption est la dramatisation de cette question, qui soulève mille nouveaux problèmes organologiques et pharmacologiques. Parmi ces problèmes, il y a avant tout le statut de cet organe noétique qu’est la « machine universelle » de Turing comme rêve noétique de la noèse comme exosomatisation » (Dans la disruption, p. 430). Stiegler prend ici comme point de départ le point de vue de Derrida, selon lequel le fameux cogito cartésien est fondé sur une folie qui le dépasse, une infinité nommée Dieu. La science s’étant substituée à Dieu avant d’être annexée par la technè, le problème est le mirage produit par une société hyperindustrielle qui a perdu la raison pour avoir foi dans l’hyper rationalisation : la maîtrise de l’infini au moyen de la rationalité algorithmique est de facto impossible. La folie capitaliste est de prétendre réduire la noèse à la technèse, le pharmakon à l’automaton ; or, comment articuler l’extériorisation numérique de notre mémoire (« fonctions analytiques de l’entendement »), limitée et synthétique, et l’exercice même de notre pensée humaine, c’est-à-dire « la fonction synthétique de la raison », spontané et théoriquement illimité ?

Contre le ludisme et le crétinisme triomphants, le technicisme et le transhumanisme du XXIe siècle, qui constituent sans doute les dernières ruses de l’idéologie néo-libérale, l’auteur de La Société automatique pose que nous vivons la phase ultime de l’Anthropocène, celle qui conduit à la déshumanisation, moment d’autant plus tragique que la société numérique est ambivalente, se présentant comme un monde de progrès qui renforce la néguentropie, tout en favorisant l’entropie : l’ironie tragique fait que, au moment même où l’hommoderne croit s’être libéré de la matière et des principaux déterminismes qui pèsent sur lui ontologiquement, c’est sa propre perte qu’il occasionne ; nouvel Œdipe, il se condamne dans le même temps qu’il entend exercer sa liberté. En ce sens, l’homo automaticus est un homo absurdus. Mais l’intellectuel critique ne cède pas au fatalisme : il nous revient de réinventer le monde en fondant un nouveau mode de vie (« a european way of life »), de le réenchanter en sortant du capitalisme pulsionnel, en luttant contre son « devenir-barbare » et en opposant la « valeur esprit » au « populisme industriel ».

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Jadis chair à canon, l’individu s’est mué en ego-à-consommation et désormais en gogo-à–rétentions : dans notre société réticulaire qui voit le triomphe de la gouvernementalité algorithmique, ces traces individuelles que sont les données personnelles permettent aux dispositifs rétentionnels de calculer et de programmer les protentions (volitions) de tout à chacun. Tracé, pixellisé, modélisé, on n’existe plus qu’au travers du prisme des prothèses numériques qui le déchargent de son poids existentiel ; désormais prime la rétention tertiaire (automatisation) sur les primaire (perception) et secondaire (imagination), de sorte que, dépossédé de son existence propre puisqu’il ne produit ni ne vit rien de singulier, ne s’attache à aucun objet singulier, cet homoncule n’a pas plus d’être que son avatar virtuel, aliéné comme pouvait l’être le travailleur prolétarisé : si l’ouvrier a été dessaisi de son savoir-faire technique par la machine, lui c’est son savoir-vivre qu’il perd ; le premier ne conservait que sa force de travail, le second ne dispose plus que de son pouvoir d’achat. DésÅ“uvré, athymique, l’homo automaticus contemple de façon hypnotique le vide d’une société d’hypercontrôle nihiliste qui le plonge dans la misère symbolique. Le malaise dans notre civilisation hyperindustrielle, c’est la mainmise sur la production symbolique des industries de services, c’est-à-dire de ce que d’aucuns ont nommé le « capitalisme culturel » ou le « capitalisme cognitif » : la destruction des circuits de transindividuation et donc du processus d’individuation même vient parachever la désintégration du narcissisme primordial entreprise par une « déséconomie libidinale consumériste » qui a annihilé les mécanismes d’idéalisation et d’identification pour orienter la libido des consommateurs vers les objets consommés.

La disruption est précisément le processus d’extrême rationalisation qui, dépassant les puissances de la raison, mène au contrôle des corps et des esprits par des dispositifs rétentionnels et biotechnologiques, et par là même à l’irrationnel, à savoir à la folie et à la barbarie. C’est dire à quel point notre monde hyperindustriel ne fait plus société : aporétique, c’est-à-dire sans destination, il connaît bel et bien un destin tragique.

Reste cette question cruciale : peut-on être créatif dans l’univers numérique ? Laissons le dernier mot à Bernard Stiegler : « l’infrastructure numérique réticulée […] peut et doit être renversée en une infrastructure néguanthropique fondée sur une technologie digitale herméneutique mise au service de la désautomatisation, c’est-à-dire basée sur l’investissement collectif des gains de productivité issus de l’automatisation dans la culture des savoir-faire, savoir-vivre et savoir-concevoir en tant qu’ils sont par essence néguanthropiques et en cela producteurs d’une nouvelle valeur, seule capable d’instaurer l’ère porteuse d’une nouvelle solvabilité que nous appelons le Néguanthopocène » (La Société automatique, p. 34-35).

 

Bernard Stiegler en quelques livres :

La Technique et le Temps, 3 volumes, Galilée, 1994-2001 ; rééd., Fayard, 2018.

De la misère symbolique, 2 volumes, Galilée, 2004-2005 ; rééd. Flammarion, coll. « Champs essais », 2013.

États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle, éditions Mille et une nuits, 2012.

La Société automatique, 1. L’Avenir du travail, Fayard, 2015.

Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ?, éditions Les Liens qui Libèrent, 2016.

– Avec le collectif Ars industrialis : Réenchanter le monde. La Valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, 2006 ; rééd. coll. « Champs essais », 2008.

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