Libr-critique

30 janvier 2019

[News] Libr-News

Quelques Libr-événements à ne pas manquer début février à Paris, Lyon et Nantes : RV avec Frank Smith, Cabaret poétique de la revue TESTE, Christophe Manon et Michèle Métail.

► Vendredi 1er février :

► Le Cabaret Poétique donne carte blanche à la revue TESTE, dimanche 3 février à 17h à Le Périscope, 13 Rue Delandine, 69002 Lyon.

Lectures de Maxime H. Pascal, Pauline Catherinot, Patrick Sirot et Cédric Lerible. Entrée libre.

TESTE est un véhicule poétique trimestriel. Il accueille à son bord toute forme de textes ou poèmes qui n’hésitent pas à bousculer l’idée même de poésie. Créée en 2010 et inspirée du personnage éponyme de Paul Valéry, la revue TESTE se veut à la fois tête et témoin de son temps. TESTE est toujours en mouvement et déplace sa ligne éditoriale au gré des rencontres et de l’actualité.

► Mercredi 6 février à 19H, Le Lieu Unique (Quai Ferdinand Favre 44013 Nantes) : Publication Orale de Michèle Métail et entretien animé par Anne-Christine Royère. Entrée libre.

Michèle Métail, née en 1950, est une figure essentielle de la poésie expérimentale, visuelle et sonore. Elle diffuse, depuis 1973, ses textes au cours de « publications orales », la projection du mot dans l’espace représentant le « stade ultime de l’écriture », son travail étant avant tout celui d’une « présence dans la langue ». Diapositives et bande-son accompagnent parfois ses lectures, entre oralité et visuel. Entrée à l’OuLiPo en 1975, Michèle Métail a pris ses distances vis-à-vis du groupe. Elle a reçu le Prix littéraire Bernard Heidsieck – Centre Pompidou en 2018.

► Mercredi 6 février à la Maison de la Poésie de Paris :

29 janvier 2019

[Texte] Romain le GéoGrave, En derniers vœux

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C’est avec plaisir que nous retrouvons le GéoGrave pour ses « derniers vÅ“ux » 2019…

le ver(b)re est vide, normal, fin d’année,
il est impératif de se déprendre déboissonner décalorifier
il est
nécessaire ET indispensable de respecter, respecter, respecter, les pelouses
les horaires les règles d’usage les clous les jeunes vieux malades,
le verBE viDE déclamé télévision la joyeuse année les joyeusetées se secouer

les joyeuses en matant la tévéporno poubelle
il n’est pas
nécessaire NI indispensable de (se dé)penser panser les plaies tragiques
surtout pas
le verbe est haut lorsque le nivEAU de ton verre est BAS, tout verbiAGE
tort et travers, tout détraqué, de plus en plus de MOTS dans tous les SENS, on passe son temps à lire
exemples – énoncés – rapports – évaluations – consignes
il a fallu attendre la fin du verbe depuis le milieu du 20ème siècle** (** les irréductibles ne sont PAS lus, trop faible masse atomique face à corporatisme aCACAdémique)
maintenant se débrouiller déMERDER avec ce qu’on a, les éternelles miettes restes de bribasses infâmes
quelques éléments pour dépatouillage en règle face commun des mortels qu’ont en commun 250 mots usuels
UTILES il faut les mots-verbes utiles du S/V/COD- voire COI quand le temps des prédiCACA dans les têtes collégiennes, avant même école, mettre CACA dans TÊTE jeune, modeler, former, gauche et droite, gauche et droite, les MINIstres travaillent bien les équipes de têtes
alors le vide surgit force vide désopilant puisqu’à force de pleurer on rit
rit-rit comme des cons-cons
mais garder espoir à échéance, les poètes ne prendront pas le pouvoir – ni la littérature, heureux sommes-nous !

26 janvier 2019

[Chronique] Jean-Luc Parant, La Découverte du vide, par Christophe Stolowicki

Jean-Luc Parant, La découverte du vide, dessins de l’auteur, Dernier télégramme, Limoges, 2018, 80 pages, 12 €, ISBN : 979-10-97146-10-8.

Une Genèse, une extinction. Un Sermon sur la Montagne du vide en nous, du trop plein d’infini. Pascalienne, cartésienne, une apothéose des contraires, Pascal transfigurant Descartes, Descartes de ses animaux-machines appesantissant Pascal, un vanité des vanités retourné comme un gant, un onguent qui s’épand. En trois essais-poèmes Bossuet d’aporie en aporie fait rebondir la parole divine. De l’aigle de Meaux le regard jadis affrontant le soleil fleurdelisé converti en regard intérieur. Sa redoutable éloquence de prédicateur ad majorem Dei gloriam tout en Que si de (dé)liaison infinie et de reprise inlassable – ici sous-jacente. De style coulant, écoulant leur jeu d’antinomies, des litanies plus versets que vers secs nous suspendent de big bang en long crunch au fil d’arantèle des siècles. La Bible imprégnée dans la langue, les cosmologies contemporaines se déploient d’expansion infinie en rétraction latente.

« L’infini ne finit pas, l’infime ne commence pas. » « Nous marchons, nous nous déplaçons, mais nous ne pouvons faire le tour d’aucun monde, car tout espace est sans limites dans l’infini, et le parcourir ne fait que l’agrandir encore, jusqu’à en reculer sans cesse l’horizon. » Ou les prolégomènes du vide, de l’angoisse existentielle lissée. « L’infini prend fin sans cesse pour renaître sans fin sans cesse. […] Le vide monte sur le vide pour engrosser le vide et faire naître encore le vide. » Et pourtant « Il faudrait délimiter l’infini pour que l’infime qui contient tout puisse grossir et augmenter de volume jusqu’à ce que tout devienne visible et touchable, pour que tout nous revienne en mémoire. »

Des volumes de controverses théologiques en un nominalisme nouveau rédimés, feutré leur cliquetis dialectique. Opposés le toucher et le voir comme l’immatière de tout et la matrice de tout et rien, de tout terrien. Opposés l’homme et l’animal, l’homme et les hommes, le toucher et le voir, mis en balance la terre et le soleil, disjoints la tête et le corps jusqu’à appeler « la guillotine » comme métaphore de la preuve de Dieu et instrument spirituel. « L’homme s’est mis debout et il s’est séparé de la terre comme il s’est séparé de son corps. » « L’homme voit son corps pour ne plus sentir que sa vue intouchable sur sa peau voyante. » « Les hommes ont coupé la tête de l’homme quand ils ont pris conscience que l’homme n’est pas un animal. » « Si les animaux n’ont pas de visage, c’est que leur visage a pris la forme de leur corps. » Postulat premier que l’homme voit et ne se voit pas – comme le chien et le chat et déjà plus le singe.

« Si les animaux sont sans tête, l’homme est sans corps ». À croire qu’insatiable railleur Isidore Ducasse s’est plu à contrefaire Descartes. « L’homme n’a pas besoin d’être découpé tout entier pour être un animal mort que les hommes ne reconnaissent plus. Seule sa tête coupée suffit pour qu’il soit découpé tout entier et que les hommes ne voient plus quel homme il est, comme en découpant un animal ils ne voient plus quel animal il est. » Passés à la trappe les rites funéraires des éléphants. Aux réversibles lueurs d’une dialectique apophatique point Dieu l’innommé. Deus absconditus joue à cache-cache mieux qu’à casse-noisette.

De cette rhétorique coulant de source de sourcier, dont la modernité déguise l’anachronisme, monte un plain-chant. Y répondent les dessins de l’auteur sur fond de notes d’agenda : d’animaux aux contours indécis voués à la seule reproduction ; celui de couverture de deux mains s’attouchant, de grain plus et moins serré, évoque La Création d’Adam de Michel-Ange à fresque sur la voûte de la Sixtine et les empreintes en positif / négatif sur les parois des grottes du Paléolithique ; on distingue des séries d’entailles suivies de chiffres, celles des premiers nombres.

25 janvier 2019

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 premiers signataires (5/6)

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages… [Lire/voir la 4e livraison]

P É T I T I O N N° 5

J’avoue avoir longtemps hésité à signer cette pétition, ce qui est absurde… et à présent il est trop tard.

Elbott Darvaduz • Maxil Furhau • Askhul Kaderdogan • Pom Farand-Bolinier • Tchep Fessendank • Zichar Mélousse • Rott Fuchsa • Doxane Lepopinion • Lobbi Kerastassen • Marlotte Berlachon • Aribelle Mercinier • Odomata Elrassim • Sagalie Latesta • Domelle Toresse • Rogui Poncia • Ulélé Baussita • Govinion Leconnaisseur • Astoriane Gedex • Glossine Duiss • Maudème Shayet • Lom Ga-Koulé • Atalasse Fesque-Leginiol • Sul Herban • Zalian Delbocquer • Catyle Rondillat • Devel Chausser • Négos Fourradineh • Zyldus Guerzo • Alassine Ladur • Moussie Baire • Grinny Jouine-Pliant • Rhoba Clouss • Plie Coudrelier • Torisse Leculagian • Théri Flouck • Runo Lecoindre • Valnère Taramis-Polminet • Lacyana Locresse • Balnett Cognons • Mérénice Molainse-Lesquinat • Prussian Darchefont • Jovia Lakkeder • Safrine Balassier • Mielanizze Droch-Loursin • Mescar Fuppion • Slappie Scherelle • Valinie Magacini • Elfacett Bron • Hochia Vadam • Lasper Darassas • Cyda Swel • Gauline Lossenec • Fhodiane Ferrache • Kingor Monercy • Bobel Agaisse • Totenia Delichy • Baranne Sabès • Lazzine Ouïche • Volomir Saggen • Fassi Leresuissé • Mouli Oulez • Lymen Lothard • Possia Chlin • Djeepy Maclavada • Dodé Safro • Loune Lestier • Minissia Bolongue • Clinamène Lange-Rayat • Lamor Lepacqueusay • Atom Sourdi • Cléonce Lessivier • Trébinthe Vingt-Sennois • Smone Savatt • Thrèse Railloux • Sukudo Murazaki • Sahia Kotta • Phlipp Lasquette • Gémil Salivaux • Sawann Laporoust • Akenza Shimo • Zam Sculer • Grancie Freille • Oltan Hitchauzeur • Béatita Hodon • Stéatine Legrouillant • Choderla Coudeuil • Yokono Musani • Gohny Snet • Poter Lenestorian • Chombo Ramayotti • Farel Thum • Viciana Houlbiette • Dunny Bucks • Akhoulo Mollé-Bali • Alèze Gachassant • Silach Hallis-Borromées • Louvis Dercheron • Alunie Ravenn • Solo Sougue-Lantrier • Tressia Lassecouzin • Golair Gonze • Cuella Satif • Wanni Cachezay •

21 janvier 2019

[Chronique – News] Libr-2019

Un libr-carnet critique pour entamer l’année comme il se doit ; puis, un mini-festival poésie-performance à ne pas manquer en fin de semaine…

Libr-carnet critique /Fabrice Thumerel/

Voici votre WIFI 2019 : World International Future – Indeterminate… Faites vos jeux… Rien ne va plus ?

La fin du siècle dernier était marquée par le « trou » : trou-de-la-couche-d’ozone, trou-de-la-sécu… En 2019, on va buller : les Grands de ce monde immonde, enfermés dans leur bulle, ne se préoccupent pas de la bulle climatique… Autrement dit, en tardant à investir pour un enjeu universel – et donc dans l’économie réelle ! –, ils facilitent l’éclatement des bulles financières qui nous menacent depuis les USA, la Chine et le Japon…

En 2019, même enjeu qu’en 2008 : « Changer le système de production alimentaire mondial. […] Problème posé : il y a deux puissances auxquelles il faut enlever leur puissance car elles sont aveugles aux peuples et au monde : la financière, la grande foncière – lesquelles sont alliées. » Reste à imaginer « une bourgeoisie intelligente qui comprendrait que ce qui bloque le capitalisme contemporain, c’est le pouvoir d’achat » (Laurent Grisel, Journal de la crise, 2008, éditions Publie.net, 2018, p. 205 et 207).

Le mouvement des « Gilets jaunes » est une jacquerie des temps ultra-modernes : spontanée, inventive et connectée, elle regroupe des (semi-)ruraux modestes qui éprouvent le besoin d’exprimer collectivement leur ras-le-bol. Autant dire des losers has been aux yeux des individualistes citadins aisés. Et des Bellez’âmes, et des zinzintellectuels mainstream, et des chiens de garde merdiatiques.

Voici venus les temps où la raison des plus forts sera la raison de l’État : la Bourse salue l’arrivée d’un dictateur au Brésil ; en fRANCE, c’est l’Ordre-en-Marche, à coups de décrets et de flashballs, et avec ses chiens de garde – en tête le naintellectuel de la révolution conservatrice, histoire de bien fêter le cinquantenaire de 68.

Libr-événement à la UNE/

Organisé par Philippe Aigrain et Mathilde Roux, voici un mini-festival de poésie-performance à ne pas rater à Paris en cette fin de semaine : de ce point de vue, 2019 commence bien !

19 janvier 2019

[Chronique] La langue qui se tire, la bouche qui se pend, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Streff, Les enquêtes sexuelles de Benoît Lange, éditions La Musardine, coll. de poche « Lectures amoureuses », automne 2018, 480 pages, 10,95 €, ISBN : 978-2-36490-575-7.

Il arrive que la langue pourrisse parce que ses mots agonisent : leur sens se dévalorise. Il dérive, se perd parce que la langue s’ulcère. Des écrivains comme Prigent et Novarina l’ont prouvé en optant pour un retour à la « cochonnerie » du langage de l’animal humain. Jean Streff choisi une autre stratégie.

Il s’inscrit plus dans la perversion des récits que du langage. Assistant de Pialat et de Bénazéraf (deux sulfureux chacun dans leur genre), réalisateur de courts métrages et du livre « Le Masochisme au cinéma » il a fait partie à côté de Bouyxou et de Vaneigem de l’aventure des « Editions du Bébé Noir » puis des éditions et addictions anarco-érotiques « La Brigandine ». Il a écrit aussi des scenarii pour la télévision et des ouvrages sur le fétichisme et le sadomasochisme dont le « Traité du fétichisme à l’usage des jeunes générations » (Denoël).

Ici, à travers trois nouvelles (« La peau lisse des nurses », «Les sept merveilles du monstre », « Tout feu, tout femme ») il met en scène des enquêtes « policées » (enfin presque). Ce qui pourrait être pris comme une pathologie littéraire à l’usage des décadents, fait surgir – par la présence de « monstres caractéristiques » – des curiosités esthétiques propres moins à l’agonie (sinon de la petite mort) qu’à une renaissance à travers divers filatures.

L’auteur cultive l’art de plaire en caressant certaines aberrances plus ou moins étranges. Il soulève les jupes des histoires mais ne s’arrête pas en si bon chemin. La sexualité se décline en une infinité de fétichismes et s’oriente vers sa partie la plus noire. Mais le terrible devint plus tard l’adorable. C’est l’anti-loi du genre policier. Chaque texte fait glisser du rejet à l’adoration. Et une nouvelle « nouvelle » vient écraser et renouveler la précédente.

17 janvier 2019

[News] Libr-News

Pour lancer 2019 sur de bons rails : Suzanne Doppelt, Jean-Michel Espitallier, Expo « Poésie numérique », Antoine Volodine, Christophe Manon, Poètes en résonance/Jean-Luc Raharimanana, Christian Prigent, Sarah Chiche, Yves Charnet… Sans oublier les Journées de rencontres au Centre Pompidou, « Sous influences. De l’art dans la littérature ».

UNE : RV avec Suzanne DOPPELT

â–º Avec Rien à cette magie (P.O.L, novembre 2018), le mot apparaît enfin : c’est bel et bien la magie qui dynamise la mécanique poétique de Suzanne Doppelt, qui réussit à réenchanter notre monde en nous transportant… Tel est le charme de sa cosmopoésie ! /FT/

Lazy suzie tournait autour de ces tableaux à secrets, les anamorphoses, qui jouent avec les codes de la perspective. La plus grande aberration cherchait à décrypter le tableau de Jacopo di Barbari, peint en 1495, qui représente le mathématicien Luca Pacioli, l’auteur de De la divine proportion. Amusements de mécanique suivait dans leur enquête paranoïaque les deux compagnons du livre de Witold Gombrowicz, Cosmos, ce pseudo-roman policier. Vak spectra traversait de part en part la boite d’optique de Samuel van Hoogstraten peinte en 1655 représentant un intérieur hollandais qui varie selon le lieu d’où on le regarde. Rien à cette magie contemple la bulle de savon soufflée par un jeune homme assisté de son cadet, un tableau peint par Chardin en 1733.

â–º

Libr-brèves

► Agenda Jean-Michel Espitallier : WORLD IS A BLUES. Kristoff.K.Roll. Sortie de résidence. Concert ce jeudi 17 janvier, 19h. Théâtre Athénor, Saint-Nazaire.

â–º Jusqu’au 22 janvier, Expo « Poésie numérique » :

â–º Librairie CHARYBDE : 129, rue de Charenton 75012 Paris.



â–º « Sous influences. De l’art dans la littérature ». La 12ème édition des journées de rencontres « Littérature, enjeux contemporains » se tiendra du 23 au 26 janvier 2019 au Centre Pompidou, place G. Pompidou 75004, le mercredi 23 janvier de 19h à 21h30,
à l’université Paris Nanterre, Bât. Grappin, salle de conférence des conseils, 200 avenue de la République 92000,
le jeudi 24 janvier de 10h à 18h30 au Théâtre du Vieux-Colombier Comédie-Française, 21 rue du Vieux-Colombier 75006,
le vendredi 25 janvier de 9h30 à 16h45 et le samedi 26 janvier de 10h à 16h45.

Cette année, les Enjeux revisitent la relation de la littérature à l’art, non comme l’emprise de l’une sur l’autre, mais dans le sens d’une fécondation nouvelle.

Écrivains, penseurs, poètes, dramaturges débattront de ce qu’ils mettent en œuvre de la peinture, de la danse, de la musique, du cinéma, dans leurs propres créations.

Avec Pierre Alferi, Marc Blanchet, Didier Blonde, Laurence Boissier, Stéphane Bouquet, Christian Brantschen, Yves Charnet, Enzo Cormann, Laurence Cossé, Katy Couprie, Florence Delay, Maryline Desbiolles, Michel Deutsch, Suzanne Doppelt, Philippe Dupuy, Jean Frémon, Jérôme Game, Thomas Giraud, Eugène Green, Lancelot Hamelin, Célia Houdart, Antoine Jaccoud, Stéphane Lambert, Jean Le Gac, Perrine Le Querrec, Sabine Macher, Bertrand Mandico, Damien Manivel, Emili Manzano, Céline Minard, Marc-Alexandre Oho Bambe, Frédéric Pajak, Nicolas Pesquès, Loo Hui Phang, Alexandre Plank, Yves Ravey, Jacques Rebotier, Patrick Roegiers, Thomas Sandoz, Fanny Taillandier, Pacôme Thiellement, Gérard Titus-Carmel, Jean-Loup Trassard, Gilles Weinzaepflen.

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â–º Jeudi 31 janvier 2019, 18h30, rencontre avec l’écrivain Christian Prigent :
lecture d’extraits + entretien avec Cécilia Suzzoni sur son rapport au patrimoine gréco-latin.
Lycée Henri IV , 23 rue Clovis Paris 75005.
Inscription pour les personnes extérieures au lycée : contacter.alle@gmail.com

► Jeudi 31 janvier à 19H, Librairie Delamain (155, rue St Honoré 75001 Paris) : rencontre avec Sarah Chiche pour ses Enténébrés.

â–º Jeudi 31 janvier à 19H30, Espace Jean-Jaurès de Vauvert (30) : Lecture polyphonique autour d’Yves Charnet.

►Les RV de la Maison de la Poésie Paris :

16 janvier 2019

[Chronique] Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, par Christophe Stolowicki

Sanda Voïca, Trajectoire déroutée, Lanskine, été 2018, 80 pages, 14 €, ISBN : 979-10-90491-793.

Dédié à Clara Pop-Dudouit (1994 – 2015) son enfant, « la fille », Trajectoire déroutée : titre de quelle froideur quand « Mon squelette en chaux vive / descend vers vous » ; que « Son absence transforme mon corps / en baudruche géante / errante. » Théorie n’est pas ici processionnelle fête de l’esprit mais état des lieux de la dévastation, évidement que comble et que dénude le poème ; au plus ras d’un impossible deuil tracés des bâtonnets d’accès, maillé un filet, fléché un mot à mot. La douleur vrille et part en vrille, en fumet. Poésie à l’os, au plus probe, au marbre, au nombre d’orbe, raclée de tout lyrisme. La douleur réduite à sa pointe sèche, la pudeur saignée à blanc. Mais surtout : aux « marges d’une tranche / pas bien coupée » entre la morte et la poète, un étau fusionnel est desserré par le poème. De qui la trajectoire déroutée ? Le titre glacial déguise que longtemps fille morte et mère pis que morte furent une et la même. À la pêche aux poissons de flaque elle « n’attrape que les nasses » gigognes « des jours anciens ». Dans des anneaux de cirque elle plonge, épargnée par les fauves. Dans une hypogée creusant sa propre tombe.

All Blues, de Miles Davis, 1957. Encore à ses débuts, se surmultipliant en roue libre, Coltrane développe cuivre à cuivres dans le sextet un timbre plus froid, plus délibéré, plus abstrait, comme systématiquement chantourné, que le trompettiste et l’autre saxophone ténor. On sait quelle souffrance est sous-tendue là, faisant remonter les laves.

Une pudeur fait tenir la réserve de chagrin droite sur ses jambages : rejet ou enjambement seraient indécents. Vers courts, quelques uns longs : trop de poésie verticale serait indécente. Rimes et allitérations aussi. Parfois on dirait une poésie tout en langue dans son idiome premier – traduite littéralement en français. Le littéral a ce tranchant abrupt, le littoral bute à cette falaise.

Ces poèmes se désaltèrent aux secrètes résonances de la langue d’adoption avec la langue natale. Dans une autre vie, récente, Sanda Voïca était poète en Roumanie. Son français d’écrivain slave devenu rhapsode de franc aloi, de fraîche franche tranche de langue franque, fraye un français aussi abstrait qu’organique. L’oreille interne organe d’un équilibre de phonèmes. Ne bottant pas en touches de non-lieu, sa « feuille / tantôt verte, tantôt morte », elle écrit avec l’accent – roumain nourri de France sur des générations. Court-circuitant le gallican il court sous sa langue un serment d’âme hère, un sarment d’hoirie blasonné de frais. Le sermon sous la langue de Carole Darricarrère.

Ce que seul peut dire le slave : la nostalgie, l’autorité, la familiarité ont les couleurs franches que le franc ne traduit pas en euros. Le français, langue aristocratique entre toutes, transité par le roumain sur plus de deux siècles et revenu plus français.

L’insolite couleur récurrente de ce deuil est le bleu royal, aussi étrangère à nos rites que le blanc des Chinois. Par quelle alchimie ? « Je suis l’eau claire et froide / d’une baie bleu royal ». « La ceinture très large, bleu royal/ autour de ma taille […] passe / dans mon corps : / nœud sur l’estomac ». Dans « l’absence parfaite : le très haut des jours, son air bleu royal ». L’auteure hachée menue mais « pas exsangue », une réparation à l’œuvre ne dit pas son nom. Une épuration fait œuvre, consume « sans se consommer ». Une épure du chagrin s’égrène, étale, rarement verticale, que « traversent » « pommes de terre crues / salades bien vertes / ou abricots / [du] jardin ». L’égoïne de l ‘artiste ébranche son chagrin. « Je cherche l’insecte / dans les mottes de terre / que je retourne dans mon jardin. La fille n’est plus ici / n’est plus aussi souvent dans mes rêves ».

« Ceci est mon corps » en italiques grasses dit toutes les mères à l’enfant de la Re – naissance, hostie pour athées.

11 janvier 2019

[Création] Matthieu Gosztola, Alors nous nous en irons

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 20:52

Ce texte lyrique est extrait d’un livre paru en 2018 aux Editions des Vanneaux, Alors nous nous en irons.

(L’enfant s’interrompt pour me tendre quelques photos d’Islande et de New York – c’est lui qui me l’apprend – ; il me dit que je dois les garder, les conserver sur moi, à chacune de mes rencontres. “Un talisman ?” Il me dit que c’est là que j’irai : frénésie systolique et tranquillité diastolique, un même cœur. “Je ne comprends pas. [Un silence.] Vous en êtes sûr ?” Ma question n’est suivie d’aucune réponse. Ou plutôt si : ma question est suivie de son tutoiement ; le rêve advenu : beauté du vrai.)

Peu
importe où

tu commenceras,
puisqu’en ce lieu aussi

tu reviendras. Tout ce qui
peut aider à faire connaître plus

profondément la vie est également
valable. Il était une fois, quelque

part ou nulle part, au-delà de
sept fois sept pays, quelqu’un

qui, un matin, se prit à dire
: je. Mais tout “je” est une

fiction. Nous sommes faits
de la matière dont sont

faits les rêves, dont est
fait le langage : nous

sommes les phrases,
les vers que nous

aimons – sans
parfois le sa

voir, sans
parfois les

reconnaître –
et qui nous ont

aidés à devenir. Écoute.
Tous les trésors du verbe s’

ouvriront d’eux-mêmes pour
toi ; tout être veut devenir verbe

et tout devenir doit apprendre de toi à
parler, aède. Les dieux sont-ils inconnus ?

Sont-ils, comme le ciel, évidents ? Je le croirais
plutôt. À l’homme de profond désir, un signe suffit,

et les signes sont. Depuis l’aube des temps, le langage des
dieux. Les forces étranges nous sont confiées. Grâce

aux dieux, mille voies – mille contes – s’ouvrent
à nous en tous sens. Une page m’a toujours

interpellé, bien que je ne souscrive pas
entièrement à ce qui y est dit : “L’

humanité n’est que néant, et le
ciel d’airain, résidence des

dieux, est immuable
; cependant, nous

avons quelque
rapport

avec les
immortels

par la sublimité
de l’esprit, et aussi

par notre être physique,
quoique nous ignorions quelle

voie le destin a tracée pour notre
course, jour et nuit.” À chacune

de tes rencontres, il te faudra con
naître le prénom secret – qui aime

partout l’ombre et le mystère – de la
personne que tu auras en face de toi.

Il n’y aura plus ni féminin ni masculin,
chacune, chacun sera l’un et l’autre. Cela,

tu le saisiras par la découverte des prénoms
secrets = découverte des Néréides, qui

personnifient les innombrables
vagues de la mer – chacune

unique –, dans le profond
de l’humain. Découverte

des prénoms secrets
= découverte des

Hamadryades
dans le profond de

l’humain. Les Hamadryades
ne sont pas les Dryades. Les Dryades

protègent les arbres. Les Hamadryades sont
nées et doivent mourir avec les arbres (hama, en

grec, veut dire avec) ; les Hamadryades sont donc
incorporées, identifiées à l’arbre. Le torrent dont les

ondes emportent la terre de ses racines, la cognée qui
frappe et entame le tronc, blessent profondément les

Hamadryades, et leur font endurer des souffrances
cruelles. Les Dyrades, au contraire, sont immortelles

et extérieures à l’arbre qu’elles protègent : le jour,
la nuit surtout, elles forment autour des troncs

des danses auxquelles les Satyres viennent
se mêler. Sois patient lors de tes rencontres.

Chacune, chacun te parlera avec les mots de
tous les jours, comme du profond d’un conte,

car c’est de là que vient le cœur. Il y aura de
la souffrance. Ta souffrance ? Mais qui

décore les lys ? Qui nourrit les narcisses ?
Alors, pourquoi tant t’inquiéter de toi ? C’est

maintenant qu’il faut fleurir. Chaque métamorphose
est une naissance accomplie. Fais ton paradis en ce monde

; sois en accord avec toi-même. Fleuris. Il faut étendre
la joie mais retrancher la tristesse : tu es unique,

et il faut te conserver tel sans merci. Nous
sommes faits de métamorphoses, de

récits plus grands que nous, qui
ont été racontés bien avant

nous, et ce dans tous
les coins du monde.

Nous sommes
nos mensonges

de vérité.

5 janvier 2019

[Chronique] Henri Abril, Intime étymon, par Christophe Stolowicki

Henri Abril, Intime étymon, Aonides, novembre 2018, 138 pages, 9 €. [Lire la chronique de Christophe Stolowicki sur Henri Abril, Byzance, le sexe et l’utopie]

Intime étymon, ce radical libre favorisant l’immunité, tout en perles de la plus belle eau qu’un poète ait portées pour les faire rosir, est un recueil de brèves notées sur quinze ans (« Ibérie / Moscovie, 1986 – 1995 ; 2012 – 2016 ») par l’exilé viscéral en résidence alternée aux deux pôles de son ascendance de sépharade et d’ashkénaze – en démenti cinglant à maints praticiens contemporains de l’aphori(s)me dont l’oulipisme d’isthme en isthme a pétri la lippe de suffisance, dont de virtuose l’audace perdue il reste l’osier. Formules hors devise, de langue plein la bouche, de celles qui s’abouchent et s’aboutent comme un grand cru de réglisse sur échasses de la pure douleur, une tragédie suspendue dans les ajours de leur codage ; à profusion de sens qui se profilent et se dédoublent et s’engendrent à échos, s’allient et se délient et se délitent à force d’alluvions allusifs en diable et en débâcle ; « en une sorte de danse rituelle ou virtuelle, à la façon de la nostalgie radieuse suivant l’orgasme » ; à coups de botte en touche le substantiel affleurant sous le fortuit ; rompu l’auteur non en place de Grève mais par un bourreau chinois aux mille tours & détours faits au tour, au compas de ses langues, dix en une – s’append et s’étrécit, au festin de Thyeste de la paronomase, la dentale, l’imprononçable, la liquide, l’allitérée, le mitoyen cours d’une vie du traducteur connu de poètes russes, Henri Abril.

Dix en une, dix au moins, dont le catalan, l’espagnol, l’ukrainien, le polonais, le lithuanien, tapis en embuscade aux abords du français et du russe, ses idiomes d’écriture, et dont les échos matelassent, décrassent, délassent en virelangue son propos ; de langue plus réversible et chargée de sens d’être imprégnée, et dont nous ne connaîtrons jamais que la partie émergée d’iceberg ; un précipité de dix en une, plus franche que franque, qu’un sosie associe, en sursis de soucis, d’ipsissime asepsie ; dans les jointures, cannelures de ses jeux de phonèmes qui se musse, se niche, nidifie ; vins de soif dont il s’est fait la bouche pour composer, de merlot et de cabernet franc, un nectar de garage ou de jardin de curé qu’à l’aveugle on déguste comme un grand cru clairvoyant.

« Il y a dans toute théorie une idée habitée par ses propres scories ». « Lave tes laves avec tes larmes. » « Trouve pour perdre. Perds pour que tout s’entrouvre », ou Jette ton pain à la face des eaux. « Fières intentions des dépravés, tout l’enfer en est dépavé. » « Tel saint s’épure ou suppure jusque dans sa sépulture. » « Propos sur la poésie : crachats du crapaud dans l’ambroisie » (le cuistre Heidegger dissertant Pourquoi des poètes). « De cercueil en fauteuil, de fauteuil en cercueil l’Académie […] l’emphase des logophages – rois de la paraphrase » (y eut-il jamais un seul grand écrivain à l’Académie française, de ceux dont les noms perforent les siècles ?) « Inoxydable innocence des noces du son et du sens. » « Certains poètes ont la peau de l’âme si transparente qu’ils vous traversent de veine à veine et vous réinventent. » « Les faits ont une autre allure avec un peu de fêlure. » « Épuiser l’adversaire sous l’épaisseur du regard. » « Malheureux qui revêt ce qu’un autre a rêvé » (je ne serai pas aussi intransigeant). « Ambassades à la juste croisée du sabre et de l’embrassade », ou la juste dose d’huile dans son vinaigre de Wilde revu par Sade. « Aux anges l’ex-corps réclamait une escorte », les rimes en paronymie reconduisant l’imprononçable. Du liquide au rauque (« n’ayant vécu qu’à mi-être, déjà tu t’émiettes ») les paronomases à fronts renversés. « Ne te moque pas du perroquet : qui ne serait interloqué par l’écho de son propre hoquet ? », ou la brève en abyme d’abyme maîtrisant son bégaiement existentiel.

Quand le sens ne tient qu’à un fil que trame enchaîne, sur les brisées d’Abril on s’essouffle on s’irise, de méprise en cerise sur le gâteau en miettes – sa poétique éloge parfait de l’imperfection le dispute à celle de Lautréamont. Tiré par les cheveux à quatre chevaux d’un écheveau fil à fil emmêlé, déroulé, on ne peut le comprendre qu’en l’imitant – en hémolyse d’homorimes au défaut de la cuirasse du sens, pour seule religion le nominalisme, le seul isthme qui s’étrécissant nous laisse toujours ivre de poésie comme d’un vin de messe, missa est. De son oulipo la contrainte a fait long feu de brandes, à tant de feux croisés l’exposant qu’on ne sait plus ce qui l’emporte, de la contrainte ou de l’association libre – dans son précis de dégagement les pirouettes celles d’un styli(s)te sur sa colonne. Poètes par ouï-dire disent à l’ouïe non le oui, non le non ni le mezzo voce, ni le jeu, de l’ego, du pair et de l’impair, mais un ludique fonctionnel – quand l’ouvroir d’Henri Abril, si instruit soit-il des mille jeux, est de littérature effective, rigoureuse, tragique, rarement gratuit, sinon de prodigalité encensant ses amours : Mandelstam, Essénine, Danil Harms, Tomas Venclova (lituanien), Guennadi Gor, Tsvétaïéva, Akhmatova, Khodassévitch, traduits en français fibre à fibre.

En couverture un Baigneur nu de Malévitch, marcheur au pas gymnastique déboîté et palmé ou crawleur nu sans visage, ses membres réduits à leurs seules lignes de force compacte, de 1911, préfigure l’abstraction suprématiste, comme la série de L’homme qui court de 1933 (cf. photo ci-dessus) en post-figure l’extinction sous le révolver braqué de Staline. De même violence d’abolition de la perspective et du visage humain.

3 janvier 2019

[Entretien] MASSERA, guide de l’utilisateur (Entretien de Jean-Charles Massera avec Fabrice Thumerel, 2/2)

Impressionné depuis longtemps par le projet artistique de Jean-Charles Massera – des plus libr&critiques ! -, comme toujours dans ces cas-là, j’ai pris le temps de le laisser me hanter… Le moment est venu – et j’en suis ému – de m’entretenir directement avec son auteur… Entretien dont voici la seconde partie, centrée sur la posture critique. /FT/ [Première partie]
[Pour les amateurs de biographie : ici]
[Regarder « Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir ».]

FT. Quels que soient les sujets traités, les formes et les supports choisis, ce qui est frappant c’est ta posture critique, et souvent même politique – sans vouloir évidemment ici reparler d’ « art engagé »… En fait, l’évolution esthétique que tu viens de retracer n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec la volonté de mieux saisir ton objet ?
Dans un monde postpolitique où les effets politiques sont annexés par la sphère spectaculaire, quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ?
Quel regard portes-tu sur le retour progressif du politique dans le microcosme poétique, notamment au travers de la déconstruction du discours médiatique, des problématiques de la guerre, de la domination économique, des flux migratoires, etc. ? (Que l’on songe à des auteurs d’âge et de poétiques différents comme Patrick Bouvet, Jean-Michel Espitallier, Claude Favre, Christophe Hanna, Emmanuèle Jawad, Sébastien Lespinasse, Juliette Mezenc, Marina Skalova, Frank Smith…).

JCM. Je me souviens d’une table ronde avec Paul Otchakovsky-Laurens, Jean-Jacques Viton, Marie Darrieussecq et Jean Rolin à Marseille organisée à l’occasion des vingt ans des éditions P.O.L. Pour présenter une des particularités de mon travail (je cite de mémoire, ce ne sont pas les termes exacts), il disait (en substance donc) que ce qui l’avait intéressé dans mes livres, c’était ma manière de saisir le politique avec une forme singulière, la relation entre la forme et le politique… En gros 🙂 Une fois la table ronde terminée, il m’avait demandé si ça m’avait ennuyé qu’il ait présenté mon travail sous cet angle en évoquant cette dimension politique (il savait que je commençais à être agacé par le fait qu’on m’invite souvent à la radio pour parler de cette seule dimension en gommant ce qui faisait l’essentiel du travail… Ce qui me fera dire des années après que pour We Are L’Europe, j’avais plus été invité pour l’Europe que pour « We Are »). Je lui avais répondu qu’à partir du moment où l’on soulignait ce qui constituait la dimension majeure du processus d’écriture, ça ne me dérangeait évidemment pas. Au début des années 2000, à ces questions tournant autour de mon supposé engagement politique, je répondais en insistant sur trois aspects : D’abord si les écrivain(e)s avaient encore quelque chose à dire et si elles et ils avaient (encore) les moyens d’être entendu(e)s comme ça pouvait être le cas dans la première partie du vingtième siècle, ça se saurait. J’avançais ensuite l’argument que grosso modo mes livres n’apprenaient rien à personne d’un point de vue politique, que tout lecteur, toute lectrice de gauche lambda ne pouvait qu’être d’accord avec ce qui était raconté dans France guide de l’utilisateur ou United Emmerdements of New Order, que le travail se situait ailleurs, dans le dispositif de mise à distance de l’objet raconté, dans la manière de faire – vivre – avec, de le remettre à sa place, de représenter les mécanismes et les logiques qui le produisent, etc. Je travaillais (enfin j’essayais) les processus, les logiques de production de ce sens visé, de ces instrumentalisations mises en Å“uvre par des logiques économiques, financières, politiques, idéologiques… un travail au cÅ“ur du langage donc, mais au sens large, pas au seul sens littéraire (le paradigme de celui-ci m’intéressant au fond assez peu dans le sens où le littéraire n’est qu’un outil pour Å“uvrer sur quelque chose qui l’excède). Enfin et surtout, je répondais en disant que si l’un des enjeux du travail consistait à représenter les conditions d’être ici et maintenant, à travailler ce qui nous anime et nous constitue, à représenter, à critiquer, à mettre à distance et en perspective le sens de nos existences, alors il fallait opérer avec les logiques, les conditions, les dimensions, etc. qui sont à l’œuvre dans ces mêmes existences, ces mêmes conditions… qu’on ne les choisissait pas, elles étaient là… c’est une donnée, point (et là d’utiliser la fameuse image du « miroir qui se promène sur une grande route » de Stendhal).

Mais il y a quand même d’autres raisons, plus lointaines, moins intellectuelles qui sont certainement à l’origine, non pas de l’importance que j’ai souvent accordée au politique dans mon travail, mais au moins à l’origine de certaines obsessions qui touchent à des questions politiques… Ces raisons sont familiales et elles remontent à mon enfance. Déjà, je passais presque tous mes mercredis après-midi et une grande partie de mes vacances d’été entre une grand-mère ultra-catho et une grande tante qui avait été proche des Croix-de-Feu et qui avait une idée assez particulière de l’éducation qu’il fallait dispenser aux enfants, comme celle qui consistait à me confisquer mes jouets pour me mettre en main des récits illustrés des exploits coloniaux de Lyautey afin que j’apprenne à lire tout en apprenant l’histoire de « la France » (le tout en ayant pris soin de me briefer quelques jours avant mon entrée au CE2 où les enseignants sont « tous cocos » que si plus tard j’étais comme elle ça serait bien, mais que si j’étais « coco », elle me « mettrai[t] en tôle »… Parfois, le samedi, mon père me ramenait à la réalité contemporaine en m’emmenant sur des chantiers de terrassement pour le voir tutoyer « ses » ouvriers nord-africains en bon paternaliste blanc occidental sûr de l’évidente supériorité de sa culture (alors que depuis que j’étais entré au collège du Val Fourré (Mantes-la-Jolie) mes potes étaient majoritairement les enfants de ceux à qui mon père parlait mal ou que ma grand-tante nostalgique de la France telle que la concevait Lyautey désignait par des termes immondes)… Dans ces mêmes années, j’ai également progressivement pris conscience que ma mère remplissait toutes les cases de la non-existence et du refus de toute conscience de soi et de ses désirs pour répondre à la seule loi de l’effacement, de la soumission et du sacrifice à (la carrière de) son mari et à (l’éducation de) ses enfants (mâles) voulue par l’Église. Dans la foulée, vous commencez à comprendre que l’absence de sentiments dans votre vie familiale tient uniquement à et par des codes, des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, que tout ce qui occupe une journée est une succession de devoirs… que « c’est comme ça parce que c’est comme ça »… Et aussi, quand vous avez douze ans, en plus de voir ses ami(e)s du collège traité(e)s comme des moins que rien par votre grand-tante et grand-oncle d’extrême droite, c’est très dur d’observer chaque dimanche ses grands-parents maternels condamnés au silence et à des postures d’humilité en bout de table parce qu’ils viennent d’un milieu populaire où l’on quitte l’école à 14 ans pour aller travailler et que par conséquent ces deux grands-parents doivent être déjà contents d’être là et que de toute façon il et elle ne peuvent rien à avoir à raconter ou à dire qui puisse être digne d’intérêt pour des gens qui jusqu’à ce mariage problématique auraient au mieux pu être à leur service… Et que dire de ce jour où, jeune homme j’ai vu mon père parler « de » « sa femme » à un ami devant elle comme si elle n’était pas là et surtout n’était pas un sujet puisque la conversation tournait autour du fait que la femme de l’autre ami et « sa » femme à lui pourraient éventuellement se rendre visite… Au-delà de la honte et de la colère d’assister impuissant à ces scènes très représentatives d’un certain ordre du monde et de la connerie de la culture et des croyances qui ont failli vous former, cette accumulation d’expériences familiales vous forge très vite et sur un mode totalement épidermique une conscience politique de petit résistant certes, pas encore très équipé, mais fermement convaincu de l’urgence et de la nécessité d’en finir avec cet ordre et cette culture là…

Enfin, quand malgré certaines paroles et certains actes (commis par la faction d’extrême-droite de la famille) que vous jugez odieux à l’endroit de vos proches, de vos amis ou de vous-même alors que vous n’étiez encore qu’un enfant votre père vous demande de « respecter » la famille et faire profil bas parce que « la famille, c’est sacré », c’est clair que quand vous êtes en âge d’envoyer balader la famille et de vous barrer… vous vous barrez. Je me suis ainsi brouillé très jeune (avant le moment « normal » de la crise de l’adolescence on va dire) avec mes parents et une partie de ma famille pour des raisons essentiellement politiques, des raisons de forte opposition à leur idéologie catholique romaine, bourgeoise postcoloniale paternaliste que mon père incarnait terriblement et bêtement dans la transmission de la loi et ma mère dans son exécution sans la moindre conscience critique. Je les ai surtout vus comme pris dans des logiques, une culture qui les agissaient, les parlaient, écrivaient leur vie ; plus que comme des parents avec lesquels on entre en conflit sur des motifs intimes, familiaux, etc. En même temps, je peux être reconnaissant à cette famille de m’avoir évité quinze ans de psychanalyse… Et la lecture de Bourdieu…

FT. Mais tu viens là de parler en bourdieusien élémentaire, agi par sa langue… (rire)

JCM. Exact ! Disons que j’ai senti Bourdieu avant de le lire… 🙂 Bref, la nécessité d’intégrer dans mon travail la conscientisation de ces dimensions constitutives de l’aliénation ordinaire, de ce qu’elles produisent et ont produit sur nos imaginaires et nos pratiques de vie, vient certainement plus de ce que j’ai vécu enfant que de ma fréquentation des milieux militants d’extrême-gauche pendant mes années étudiantes.

Ensuite, pour revenir à l’évolution esthétique que j’ai retracée à grands (voire gros 🙂 traits, elle a effectivement à voir avec la volonté de mieux saisir mon objet, c’est même sa seule raison, son seul moteur. Je n’ai pas décidé de devenir artiste ou réalisateur ou je ne sais quoi… J’essaye toujours de trouver une forme juste, une forme nécessaire… C’est la visée qui justifie la forme, qui donne telle ou telle forme. C’est le rapport de nécessité qui fait art (ou « Å“uvre » pour reprendre un terme qui renvoie à une conception prémoderne de l’art, mot que je n’emploie évidemment pas, mais ça c’est une autre question). Une forme n’est jamais donnée, elle est toujours à trouver, non pas dans une logique qui consiste à trouver de l’inédit, de l’inconnu, de l’inouï ou je ne sais quel cliché de cette conception de l’écriture qui réduit une démarche artistique ou littéraire à une démarche formelle et décorative sans autre objet que sa propre apparition. Même lorsqu’au début des années 90 j’écris mon premier livre, en l’occurrence Gangue son, initialement publié par feu les éditions Méréal et récemment réédité par La Ville Brûle, alors que tout dans ce texte tend vers la volonté de faire des phrases inédites où le rythme et le son composent des fondamentaux, la visée consistait à trouver la forme la plus juste pour transmettre les sensations, les expériences et les idées formulées à propos de ce qui pouvait poser question dans certaines caractéristiques intimes, culturelles, sociales ou politiques de nos existences. Ce qui fera dire à Marcelin Pleynet à qui j’avais envoyé le manuscrit qu’il y avait trop de sociologie dans mon texte, que la littérature c’était des montagnes qui se parlaient, comme Heidegger et Céline [je cite de mémoire]… Si mon but n’a jamais été de dialoguer avec les géants (mâles) de l’histoire de la littérature (masculine) occidentale, j’avoue avoir cherché dans ce livre à travailler la langue, la sculpter… j’avoue avoir rêvé de phrases inédites taillées dans une gangue sonore… Sorte de naïveté certainement, mais qui me poursuit encore, surtout quand certains de mes proches ou ami(e)s découvrant ce texte des années après, me disent que c’était peut-être là un livre où j’inventais une langue… Je me demande toujours s’ils ou elles me disent ça par sympathie, provocation ou volonté de me dire que j’ai peut-être fait fausse route. En tout cas, Gangue son est un peu ma mauvaise conscience, mon Å“il de Caïn.

FT. Avec Gangue son, en quelque sorte, tu commences par où TXT finissait…

JCM. Je ne sais pas, je n’en avais pas la prétention en tout cas, même si Gangue son est alimenté ça et là d’extraits de textes ou d’idées de TXT – qu’il s’agisse de Christian Prigent ou de Jean-Pierre Verheggen. Ce qui reste certain pour moi, et j’ai toujours travaillé en ce sens : il n’y a pas de formes, de médiums ou de genres permanents, inscrits dans l’Histoire for ever. Pour reprendre Walter Benjamin que je cite souvent quand j’interviens dans des écoles d’art ou des universités, « À de grands intervalles dans l’histoire, se transforme en même temps que leur mode d’existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon dont le mode de perception s’élabore (le médium dans lequel elle s’accomplit) n’est pas seulement déterminé par la nature humaine, mais par les circonstances historiques » [1]. De fait, une forme (de représentation, de questionnement ou une forme visant à la mise en Å“uvre d’un autrement) se construit – se cherche – dans une relation de nécessité avec le moment, la réalité qu’elle se donne pour objet (qu’elle travaille), le contexte, les conditions historiques dans lesquels elle s’inscrit. La première et seule question est donc de savoir ce qui peut constituer un enjeu sur le plan littéraire et esthétique aujourd’hui (qu’est-ce qui peut faire sens ici et maintenant en 2018 dans nos contrées et sociétés contemporaines ?). Après le travail commence.

Maintenant, pour répondre à la question « quelle marge de manœuvre reste-t-il au créateur ? », et même si comme je viens de le dire au sujet de mes travaux dans l’espace public, je rêve de questionnements critiques à visée émancipatrice que l’on emporte chez soi après avoir fait l’expérience de ces propositions… je crois en fait qu’il ne nous reste plus (beaucoup ?) de marge de manœuvre. Et je pense même que la plupart des passant(e)s sont passé(e)s… devant mes affiches sans les voir, sans vraiment « imprimer »… Pareil pour l’installation sonore à Auchan. Le principe de la masse d’informations noyant tout dans le bruit a gagné la partie contre l’art (critique) depuis longtemps. On peut toujours dire que l’on opère dans les interstices de la machine de l’ennemi, qu’on grippe un peu cette même machine le temps d’une intervention, mais bon… « dans tes rêves »:). D’abord ça n’a aucune efficace et ensuite, ça ne « touche » que celles et ceux qui sont déjà convaincu(e)s de la chose et vont chercher ce type de propositions critiques. Once again, si l’art pouvait changer le monde, ça se saurait.

Alors évidemment je continue à être particulièrement sensible au travail d’auteur(e)s que je suis depuis longtemps comme Espitallier, Bouvet, Pireyre, Brossard, Cadiot, Arlix, Lefebvre, Adely, Quintane, Jallon ou encore à ceux et celles que je découvre aujourd’hui, comme Skalova. Curieux aussi de ce que tentent, dans des registres auxquels je n’arrive pourtant plus à adhérer, mais qui me posent question quand même, des auteurs comme Desbrusses, Coupland, Bertina, DeLillo, Fiat, Ostende (d’autres encore, mais je ne cite là que ceux et celles dont je me sens proche dans certaines visées). Et je suis surtout heureux que ce type de travail existe et se poursuive encore (déjà parce que nous partageons souvent beaucoup de choses dans nos travaux respectifs… parfois à des années d’intervalle). Mais bon, ce que je vois c’est que nous sommes toujours peu nombreux et nombreuses en termes de lecteurs et de lectrices de nos travaux respectifs, que les « grands livres » français restent les livres des prix littéraires et vendus dans et par les médias (le nouveau P.A.F), que ce sont ces mêmes productions qui sont traduites et vendues à l’étranger comme « la littérature » française… Bref, que nous n’avons aucune force, aucune puissance… aucun respect surtout – et à terme aucun sens reconnu d’utilité publique 🙂 Nous sommes des clowns sympathiques et tristes (remplacés depuis longtemps par des « personnalités » qui parlent d’elles-mêmes entre elles et du monde au monde sans autres compétences que celle d’être connues) à qui l’on offre ici un coin pour exposer à l’ombre des regards qui pourraient être concernés, là un éditeur pour publier des livres qui se vendront à quelques lecteurs et lectrices assidu(e)s de nos pages Facebook ou des quelques rares pages critiques que les principaux journaux daignent encore accorder aux journalistes qui essayent de faire le job, mais qui doivent se battre pour placer un papier sur un travail pertinent au milieu du tout-venant commercial (spéciale dédicace aux très bon(ne)s essayistes, critiques, journalistes qui se reconnaîtront et que j’admire pour leur ténacité… Déjà parce qu’ils et elles liront peut-être cet entretien 😉
Reste que quand j’interviens dans une école ou une université et que je lis d’une traite sur le mode d’une quasi performance un passage d’un texte d’Emmanuel Adely ou la totalité d’un livre de Patrick Bouvet, que je donne à lire, à voir, quelques pages d’un livre de Nathalie Quintane ou d’Emanuelle Pireyre ou que je donne à voir une vidéo de Noémi Lefebvre dans le cadre d’un atelier d’écriture ou de théâtre et que je vois des regards soudain s’allumer, comme si quelque chose était passé (pour la suite de leur existence ?), ça me fait un bien fou… et ça me procure un plaisir bien plus fort que celui que j’essayais de repérer dans l’assistance quand je lisais mes propres textes à la fin des années 90 ou au tout début des années 2000.

FT. Le problème, c’est que dans le champ littéraire français l’étiquetage a la vie dure… Derechef, il est encore difficile pour un créateur de varier les formes, ça nuit à sa « visibilité »… Quelles que soient les formes choisies – livres, films, pièces sonores, performances, ou encore campagnes d’affichage -, je vois dans ton travail deux lignes de force, la première étant pour l’instant majoritaire : d’une part, la déconstruction des discours et représentations dominants ; d’autre part, la monstration de la parole des dominés à partir de prélèvements bruts, comme dans Under The Resultats. En tant que monteur/montreur, ton travail critique – souvent ironique – me semble plus proche des Modernes que des postmodernes, non ? (Cela dit, sans vouloir tomber dans des classifications et taxinomies rigides…).

JCM. Jusqu’à a cauchemar is born en 2007, la « déconstruction » des discours et représentations dominants est effectivement une tendance forte dans mon travail, mais ensuite – et on en revient à ce moment de rupture dont je parle plus haut – la question devient plutôt, « comment faire avec » ici et maintenant, dans les conditions qui nous sont données, imposées ou proposées (et non continuer à dire et redire que ça craint)… Il a donc fallu laisser de l’espace aux possibles, aux autres aussi… laisser de l’espace à l’usage… aux points de suspension… (ces questions à emporter dont je parle plus haut par exemple). Depuis We Are L’Europe (2009), cette déconstruction n’apparaît plus. Idem pour les prélèvements bruts (de paroles) que je rapporte effectivement dans une campagne d’affichage comme celle de la Biennale de Rennes en 2008, dans des documentaires fictions radio comme celui que nous réalisons en 1997 avec Vincent Labaume (La Vie qui va avec, France Inter 1997) et où nous mixons des paroles rapportées sur des expériences et pratiques de vie avec la maison individuelle, la voiture, l’alimentation, les animaux, les plantes vertes avec des paroles prélevées dans les représentations-projections publicitaires ou cinématographiques, les chansons, les reportages et bulletins d’informations, etc. J’ai retravaillé cette dimension une fois dans un film « documentaire de création », Call Me Dominik, film (qui je ne sais pas s’il sortira un jour en salles dans sa forme finalisée comme il en fut question à un moment donné) où je laisse parler de leur vie, de leurs rêves si elles en ont encore, les personnes travaillant dans des centres d’appel en France et au Maroc. Mais hormis ce film, là non plus je ne travaille plus cette dimension de la parole brute rapportée.

En fait, depuis la fin des années 2000, ce que j’essaye de travailler a plus à voir avec une esthétique du faire avec, une esthétique des possibles (ouvertures, appropriations, détournements à des fins d’émancipation, etc.). Comment on fait dans telle ou telle situation donnée pour vivre mieux la, les chose(s). Le tout, doublé – évidemment – de protocoles, de fictions (ou plutôt de reconstitution) de situations de mises à distance critiques des conditions et des logiques d’aliénation, des forces contraires de l’épanouissement possible on va dire. Par exemple, l’installation vidéo Ad Valorem Ratio (2015) – montrée pour la première fois au MAC VAL dans l’exposition « Chercher le garçon » – rejoue la manière dont les corps de cadres hommes et femmes se mouvant dans l’espace des bureaux, des couloirs d’entreprises et des salles de réunions, peuvent exercer, imposer, assouplir, jouer avec l’exercice du pouvoir. Cette double projection nous mettant face à une salle de travail ou de déplacement d’une entreprise où l’on voit évoluer un ou plusieurs cadres pendant qu’un autre écran sur le côté nous montre un hors champ, un « ce qui se passe ailleurs dans un autre endroit de l’entreprise pendant que… », tente par la manière dont elle dilate le temps de travail, d’insérer un temps de pause, ou plutôt de ralentissement du temps de production pour reprendre du temps à soi et pour soi (sur celui de l’entreprise). Le travail des quatre pistes sonores qui accompagnent la double projection amplifiant ou assourdissant certains bruits de bureaux, certaines rumeurs de paroles provenant des bureaux voisins, certains pas, certains rythmes de pas masculins ou féminins, des pas de décideurs ou décideuses, des pas d’exécutant(e)s, permet d’intérioriser cette appropriation, on va dire déformante, de l’expérience du temps de travail en entreprise. La possibilité de la sensualité et de la séduction entre deux temps de stress, de moments de production est également très présente dans cette installation. L’autre facette de cette proposition artistique étant l’usage de la métaphore des jouets « de petits garçons » (camions, tractopelles) et des attitudes de jeux de ces mêmes petits garçons transposés dans la vie professionnelle adulte où le rapport enfants maman vient troubler le rapport managers (hommes) N+1 femme… etc.


Ad Valorem Ratio, installation sonore et vidéo – 17 mn loop (Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuelle Vérité et Pierric Plathier)

Si l’on prend l’exemple des dessins vectoriels (pensés pour la salle d’exposition ou l’affichage public), ceux-ci tentent de représenter des situations de vie, de travail où soudain, au milieu d’un moment où notre corps et notre concentration sont occupés par une occupation professionnelle ou une activité sociale, une phrase, un éclair de conscience viennent faire un trou dans la manière dont on vit habituellement ce moment en énonçant (conscientisant ?) une pensée philosophique critique (de base :), une pensée qui permettrait de vivre autrement ce moment, ou de le mettre à une place qui permette d’ouvrir d’autres places, d’autres rapports au monde auquel soit l’on n’avait jamais pensé, soit qu’on avait jamais osé envisager, etc. Ce travail qu’on pourrait appeler du trou critique dans un moment professionnel ou social (ou plus intime) est très présent dans ce que j’essaye de fabriquer actuellement.
Dans mes récentes séries de photographies (notamment Less Men is More – Le protocole de Pierric – 2016), la possibilité de se construire un corps moins projeté par les logiques et les besoins de l’entreprise, un corps plus « approprié » quand bien même il est en complet noir ou en veste de tailleur est également très présent. Ou encore ce mélange d’espoir et d’inquiétude d’une mère cadre voyant sa petite fille fascinée par les tours de verre de la Défense dans la série de photos Don’t tell me she… (the Child and the Towers), 2017 où l’espoir d’une émancipation (la petite fille plus intéressée par les tours de verre d’un quartier d’affaires que les tours d’un château de Princesse) laisse progressivement apparaître sur les traits du visage de la mère la peur d’une nouvelle forme de soumission à d’autres logiques.


Less Men is More (Le Protocole de Pierric) – MAC/VAL 2016

FT. Tu évoques parfaitement l’évolution concrète de tes pratiques, mais avec un certain refus du théorique… Moderne / antimoderne : ces concepts te paraissent-ils pertinents pour rendre compte de l’évolution de ton travail ?

JCM. Je crois surtout à la dimension d’historicité, c’est-à-dire à ce qui peut constituer un enjeu ici et maintenant. En fait, l’histoire et la succession, l’enchaînement logique ou non, des pratiques, des écoles, etc. je m’en fous totalement… dans la mesure où je suis fermement convaincu qu’une démarche artistique (littéraire, poétique or whatever) se mesure à sa pertinence au moment où elle essaye de s’énoncer et dans les conditions (historiques) de son énonciation, dans son rapport aux questions, aux objets (et à leur pertinence) et non par rapport à une histoire de l’art et de la littérature. Donc, le rapport anciens/modernes… I don’t know… ça ne me parle pas du tout. Tout comme la croyance dans un art intemporel et universel, relève me semble-t-il de la plus grande naïveté ou de la volonté gentiment réactionnaire de conserver le même ordre du monde, toujours, croire que les questions sont toujours les mêmes (au-delà des grandes questions de la mort et du sens de nos existences)… Ce rapport maladif au « grand art », aux « grands textes », c’est non seulement faire l’économie de la difficile question du qu’est-ce qui peut constituer un enjeu littéraire et esthétique aujourd’hui en rêvant de représentations de mondes et de manières d’être qui ne sont plus, qui n’existent plus que dans les mémoires (nostalgiques), mais c’est surtout manquer totalement l’époque, c’est refuser de voir que les conditions d’expérience du monde ne cessent de changer et qu’il faut à chaque fois chercher des formes et des outils ad hoc pour les appréhender… Pour prendre un exemple très simple ; m’intéresse plus ce que sont en train de produire dans ma conscience la modification de nos rapports aux animaux ou la prise en compte de ce que signifie être un homme cis blanc que ce que mon prochain opus pourrait apporter de plus par rapport à la poésie ou à la littéraire contemporaine. J’aime bien le bricolage et la technique, mais pour moi ce ne sont que des moyens pour… pas des fins.


Ad valorem Ratio

FT. Dans tes fictions, ton texte avait du corps – comme l’on dit d’un vin ! – grâce à la performance de l’écrivain. De tes performances et autres créations, quelle(s) fiction(s) se dégagent-elles ? Quelle pensée critique ?

JCM. Des performances, si on s’en tient à la définition, disons historique (celle du début des années 70 dans le champ des arts dits « visuels », avec les figures également historiques comme Marina Abramović, Chris Burden, Vito Acconci (cf. photo à gauche), Barbara Smith, Michel Journiac, etc.), il s’agit d’une forme basée sur la présence face ou avec un public qui ne se produit qu’une seule fois et qui se joue souvent sur le mode de l’improvisation… Donc, sauf à prendre l’aventure fictionnelle de Jean de La Ciotat dans l’espace réel (et l’imaginaire tout aussi réel) du cyclosport français et européen, je n’ai jamais fait de performances. En revanche, oui j’ai fait quelques solos ou duos écrits et joués avec ma propre voix préenregistrée ou exceptionnellement avec un partenaire (Pascal Sangla ou Yves Pagès)… Mais ces prestations scéniques sont rares et ce sont plutôt des minis spectacles où je chante aussi parfois… Bref, des plages de détente et d’émotion dans ma trajectoire, pas plus… Je ne mets donc pas cette partie de mon travail au même niveau que le reste. Seules les « performances » de mon corps de fiction, Jean de La Ciotat peuvent-être placées au niveau des propositions que je revendique comme faisant pleinement partie intégrante de mon travail. À l’origine, la reprise de la pratique cycliste de manière ludique et littéraire était une tentative de mise en crise de ce en quoi je croyais en tant qu’auteur dans les années 90 par une pratique critique en actes, physique et opérant dans un espace et une communauté non artistique, une communauté de pratique de loisir très éloignée des questionnements qui m’animaient en tant qu’écrivain. La première mise en crise était celle d’une croyance qui m’occupait beaucoup dans les années 90, celle qui considère qu’il n’y a plus d’expériences possibles en dehors des expériences de pensée, que le corps s’est déporté du côté de ses représentations spectaculaires… Mais quand vous êtes à la limite de la rupture avec une nuée de moucherons dans la gueule sur les derniers kilomètres du troisième col à plus de 2000 mètres d’altitude sur une pente à plus de 12 % de dénivelé dans une épreuve de 200 km avec la menace d’être repris par la voiture balais, c’est clair que le retour du corps dans votre vie, vous le prenez en pleine tronche. Plus sérieusement, toute cette aventure avait aussi à voir avec l’exploration d’une pratique et des imaginaires qui s’y agglomèrent dans un moment où la réalisation de soi et l’épanouissement dans le travail salarié sont désormais souvent perçus comme une fiction dans laquelle peu de personnes marchent, l’investissement se faisant alors ailleurs, notamment dans des pratiques de loisir.

Mais pour répondre plus précisément à ta question concernant la ou les fiction(s) qui se dégage(nt), il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux d’un travail artistique, littéraire, cinématographique, whatever, est de travailler contre les fictions dont nous sommes saturés : fictions politiques, religieuses, idéologiques, collectives ou conçues à l’échelle de nos habitudes de vie ou de consommation, etc. Il s’agit donc surtout de ne pas produire une fiction de plus ou même de « contre-fiction » ! Dans le cours de notre entretien, je crois que j’ai trouvé, ou plutôt retrouvé le terme qui me convient le mieux… « retrouver » car je l’avais déjà employé quand j’avais réécrit une partie de La Société du Spectacle de Guy Debord dans La Leçon de Stains, le petit livre qui accompagnait l’exposition de l’installation The Third Memory de Pierre Huyghe en 2000 au Centre Georges Pompidou à Paris et à la Renaissance Society à Chicago, ce mot c’était « reconstitution », comme je parle plus haut de « reconstitution de situations ». Dire ici au passage que la fréquentation de Pierre Huyghe [2] et de son travail dans ces mêmes années est un moment très stimulant dans ma démarche et mon rapport à certains protocoles d’expérience du monde que lui travaille alors à merveille, avec une liberté que je ne me donne pas encore pleinement à l’époque. D’ailleurs dans The Third Memory, tout l’enjeu du travail proposé par Pierre à John Wojtowicz – l’auteur du premier casse médiatisé et suivi en direct à la télévision – dont s’était inspiré Sidney Lumet pour réaliser son Après-midi de chien, était de reconstituer une scène clé du film dans laquelle l’homme explique ses motivations que Sydney Lumet avait totalement occulté dans le film (John Wojtowicz avait fait ce casse pour que son compagnon d’alors puisse réaliser son rêve : se faire opérer pour changer de sexe). À l’époque du casse, des militants homosexuels étaient même venu soutenir John Wojtowicz, voyant en lui un porte-drapeau médiatique. En l’occurrence Pierre Huyghe lui offrait la possibilité de reconstituer la personne et une partie de son existence dont la fiction de Sydney Lumet (et le jeu de l’acteur jouant son rôle, Al Pacino) l’avait dépossédé. Donc là aussi, la fiction était plutôt la forme à combattre ! Aujourd’hui, la fiction – toutes les formes de fiction – sont des instruments d’aliénation auxquels il faut opposer des outils (d’émancipation) résolument autres.
Donc écrire, penser, imaginer, construire des formes, des moyens d’échapper à ce sempiternel besoin de fiction, de projection dans des croyances, des partitions, des projets, des trajectoires de vie qui nous dépossèdent de nos capacités à nous projeter ailleurs que dans des logiques servant des intérêts pensés à des échelles qui ne sont pas les nôtres et qui ne penchent en tout cas pas du côté de l’émancipation et de l’épanouissement, oui ! La fiction est certainement le pire ennemi de l’émancipation, de l’épanouissement, de la pensée de possibles autres que ce qui nous arrivent. On a besoin d’outils, pas de récits de sorties de soi (d’instruments de divertissement et de diversion), de fictions de prêt-à-vivre et penser sans passer par la case qu’est-ce qu’on peut faire ensemble, ici… qu’est-ce qui peut nous modifier dans nos croyances, dans ce qui continue de nous arriver, ce qui continue de faire en sorte que ce qui (nous) arrive est cet état du monde que nous combattons (les logiques de guerre ou de haines ; l’inégalité des sexes, les fonctions et les manières d’être genrées, etc.) ou qui se révèle soudain problématique (exploiter, tuer, manger les animaux)… Ce ne sont là que quelques exemples, mais ce sont là des enjeux d’être autrement plus signifiants que le confort (de la conservation de ce qui est) des fictions. Les pensées de l’amélioration, de la modification, de la possibilité d’autrement passent par des opérations de prise de conscience, de changements de paradigmes, de mises en crise de ce qui arrive, pas par des plages d’occupation du temps (libre) pour ne plus y penser (l’aliénation).

FT. Que cherchais-tu en reprenant le vélo avec la plume pour un diptyque sur les aventures de ton double, Jean de La Ciotat ? De ton point de vue, quelles interactions dynamiques perçois-tu entre écriture et performance, corps et plume, théorie et pratique, Moi et Autre ?

JCM. Certainement une réconciliation. Déjà d’un point de vue personnel et peu intéressant pour les lecteurs et lectrices (d’ailleurs ce point de vue n’apparaît que sous la forme de quelques détails dans les deux livres), c’est peut-être une mini – et très relative – réconciliation avec, disons, la part « sauvable » de mon père après sa mort, père avec qui je n’ai rien partagé ou ne voulais rien partager depuis l’âge de onze ans pour les raisons évoquées précédemment. Enfant, il avait été passionné par le Tour de France, ses mythes, ses coureurs de légendes… Ce rapport au mythe du Tour de France, nous le partagions. Aussi, autant il ne m’a pas soutenu dans mes études et mes choix de vie privés et professionnels qu’il méprisait, autant, adolescent il m’a accompagné et encouragé à pratiquer le cyclisme au niveau où je cherchais à le pratiquer. Mais c’est surtout une réconciliation avec ma part « non intellectuelle » qui est en jeu dans ces « aventures » de Jean de La Ciotat, cette part que j’avais délaissée au sortir du lycée pour vivre exclusivement dans une sphère sociale et professionnelle qui, pour le dire simplement, dénigre souvent ou ne considère pas du tout les pratiques de vie, les pratiques culturelles qui constituent le cadre de ce que vit et raconte Jean de La Ciotat. Au premier degré, c’était une façon de passer du côté de ou plutôt dans les posters qui ont décoré nos chambres d’adolescents… Au second degré, il y avait la volonté, à la fois de participer à une fiction collective (la vivre plutôt que l’écrire) et ensuite de la penser, de penser ce que cette participation modifiait. J’aimais aussi les ponts qui pouvaient se construire entre des imaginaires, des projets de vie aussi différents que ceux qui peuvent se croiser sur les routes un dimanche matin. Faire entrer Guy Debord aux côtés d’Antoine Blondin, écrire des devenirs-autres sur les routes du Tour de France, travailler la question de l’être-ici-et-maintenant-pleinement sur l’asphalte et de l’en-commun dans un moment de perdition sur des pentes très raides d’un col italien pour cause de fringale, c’était déjà quelque chose, mais aussi et peut-être surtout, avant de devenir un puis deux livres, ça a commencé à s’écrire sur un mode d’échanges collectifs sur des forums de discussion dédiés au cyclosport et au cyclisme (certains de ces échanges constituent des passages entiers du livre). Ce que j’écris ensuite dans Jean de La Ciotat confirme et Jean de La Ciotat, la légende c’est un peu la consignation (par écrit) de ces quatre années vécues en milieu cyclosportif, de ce que ce temps vécu différemment (à faire des milliers de kilomètres d’entraînement par an pour être capable d’arriver dans les délais à défaut d’être compétitif, à avoir une certaine hygiène alimentaire, à traverser la France et une partie de l’Italie, de l’Espagne ou de la Suisse pour aller finir souvent dans les profondeurs du classement, à aménager sa vie en fonction de ces « objectifs » relativement dérisoires en regard de ce qui m’animait dans ma vie d’écrivain, puis par la suite d’artiste). Mais la grande différence entre cette fiction à échelle 1/1 dans l’espace-temps « réel » et celles représentées, projetées et condensées dans les pages de l’espace littéraire, c’est effectivement d’abord une expérience de corps, et une tentative d’écrire des états de corps dans l’effort, des sensations… autres que celles que peut généralement nous offrir la littérature, plus tournée vers ce que ses auteur(e)s connaissent… donc des états de corps liés au sexe, au travail, à l’usage des drogues, à la déambulation, à la vie pratique mondaine, etc. En clair : le vélo et ce qui se joue dans le corps sur un vélo, c’est pas un sujet en littérature.

FT. Le corps comme support de pensée critique, c’est plus limité, non ? J’aime l’expression « trou critique »… N’y avait-il aucune trouée critique dans tes agencements répétitifs ?

JCM. Le « corps » qui a beaucoup occupé les écrivains mâles français (de Bataille à Sollers ou à Prigent) ne m’a jamais paru véritablement critique de quoi que ce soit de majeur. C’est un « standard » au sens d’un standard de Jazz qui a donné lieu à de belles compositions, mais pour la dimension critique je préfère l’usage véritablement critique qu’en ont fait des artistes dans le champ de la performance au début des années 70, notamment le corps féminin objectivé et assigné à résidence par le « male gaze » pendant des siècles d’histoire de l’art et de la littérature non émancipés. Là, le corps devient un espace, une forme, un organisme potentiellement et politiquement support d’une critique des plus pertinentes. Mais pour mon modeste Jean de La Ciotat, non, évidemment. Le corps est juste un médium (entre le réel et la conscience écrivante) et une forme d’expérience : celle qui consiste à repousser les limites de ce même corps et surtout les limites mentales. Il s’agissait pour moi de transcrire des expériences de corps et de mental, de raconter ce qu’elles modifient en nous, des expériences de corps et de mental que seul le sport pratiqué à une certaine intensité peut procurer. Nulle visée ou prétention critique ici ; simplement un médium ou un support au sens artistique du terme… l’interface entre un contexte et une conscience qui me manquait pour raconter « ça ». C’était aussi une façon de vivre aux côtés d’am(i)es rencontré(e)s sur les routes pendant quatre années. J’ai vécu de formidables moments, parfois très intenses sur les épreuves. Évidemment, au départ, penser qu’on va éprouver un grand bonheur dans une Pasta Party d’après course, c’est sûr que c’est pas gagné quand on est plus habitué aux dîners d’après vernissages. 🙂

FT. Même si tu ne te sens pas concerné au premier chef, quel regard portes-tu sur l’espace contemporain de la performance ?

JCM. Encore une fois, ma fréquentation du champ de l’art dit contemporain et mes rencontres avec des artistes majeurs de la scène nord-américaine du début des années 70 font que je n’arrive pas à nommer « performance » ce que je vois nommé comme « performance » sur la scène littéraire contemporaine, mais disons que j’ai pu prendre et prends encore un immense plaisir à écouter Noémi Lefebvre, Anne-James Chaton, Louise Desbrusses, Antoine Boute, Jean-Pierre Ostende, Emmanuel Adely, Thibault Croisy, Yves Pagès ou tout dernièrement Yoann Thommerel – dont j’ai découvert le travail à Nantes dans le cadre du festival MidiMinuitPoésie #18 – lire à voix haute des textes adaptés ou conçus spécifiquement pour l’exercice… peut-être parce qu’elles et ils nous disent à voix haute quelque chose sur certaines caractéristiques, certains aspects de notre aujourd’hui de manière drôle, avec une pertinence et une distance critiques qui « me parlent » et que je ne sais pas ou plus porter moi-même de manière aussi forte.

FT. Jean-Charles, et maintenant ? Des projets, des intuitions sur le devenir de ton travail en relation avec le devenir de notre monde ?

JCM. Ouais, mon producteur et moi attendons que les hautes instances du cinéma français acceptent de déplacer légèrement leur regard et leurs attentes quant à ce que doit être un film d’auteur(e) et nous donnent enfin une chance pour que je puisse tourner mon projet de long métrage Le verre et le sable (une sorte de comédie d’anticipation portée – entre autres – par deux petites filles qui tentent de faire ce que leurs prédécesseurs mâles n’ont jamais voulu, pu ou su faire… En attendant, je travaille sur Les personnes renouvelables (un film plus court avec Emmanuelle Lafont) ; Transition attentionnelle – Volet 1 L’enfouissement de la puissance (une exposition monographique au centre de la photographie de Genève), une installation vidéo pour « 100 artistes dans la ville » organisée par Nicolas Bourriaud à Montpellier. L’année théâtrale 2019 verra également la reformation de notre team avec Benoît Lambert pour une collaboration sur l’écriture et la mise en scène de How Deep is Your Usage de l’Art ?… Et puisqu’on en est au stade des confidences, cher Fabrice, disons que mon éditeur va peut-être (ten years after) pouvoir ouvrir sa boîte de réception avec des sortes de phrases assez courtes, isolées et posées sur et entre beaucoup d’espaces blancs, à assembler dans un livre…


Ad Valorem Ratio (vue d’installation) – 2017. Casino Luxembourg / Forum d’art contemporain

[1] « L’Å“uvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée », in Écrits français, Bibliothèque des idées, Gallimard, p. 143.

[2] Jean-Charles Massera avec Pierre Huyghe sur le tournage de The Third Memory dans les studios de Stains en 2000. © Christine Van Assche (Alors commissaire de l’exposition au Centre Georges Pompidou).

2 janvier 2019

[Chronique – News] Hommage à P.O.L, par Fabrice Thumerel

Il y a un an aujourd’hui, disparaissait Paul Otchakovsky-Laurens (1944-2017), l’éditeur unanimement salué qui avait fondé sa maison P.O.L en 1983 : celui-là même qui a publié d’emblée Novarina, mais a répondu à Prigent qu’il ne serait jamais son éditeur, avant du reste de le publier en 1989… Qui a publié Novarina et Prigent, mais aussi des auteurs considérés comme beaucoup plus commerciaux…Celui-là même qui entretenait une relation tellement singulière à « ses » auteurs qu’il a participé à de nombreuses manifestations en leur présence – voire, financièrement, aux colloques internationaux de Cerisy sur les oeuvres de Prigent et de Novarina – et que sa mort a laissé un vide dont ont pu témoigner bon nombre d’entre eux (Christian Prigent, Dominique Fourcade, Patrick Varetz, entre beaucoup d’autres)…


Paul Otchakovsky-Laurens avec Christian Prigent en juin 2013

La kyrielle d’hommages a eu pour inévitable corollaire un certain nombre de réductions et simplifications. De sorte qu’il a été, est encore nécessaire d’établir quelques mises au point. Ci-dessous, quelques courts extraits d’un chapitre paru en 2002 dans Le Champ littéraire français au XXe siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature (Armand Colin) : « La Dualité d’un éditeur de littérature générale singulier (P.O.L) » – étude pour laquelle j’avais réalisé deux entretiens semi-directifs (septembre et novembre 2001). Peu de temps auparavant, Paul Otchakovsky-Laurens n’avait pas trouvé de meilleure réponse à Pierre Bourdieu et son équipe, qui, à la suite d’une étude sur « la révolution conservatrice dans l’édition », l’avaient classé dans le « ventre mou » de l’édition, que de leur envoyer deux caisses de livres pour qu’ils se fassent une opinion de première main. Et l’éminent sociologue de le remercier dans une lettre quelque peu embarrassée…

*****

La diversité des choix éditoriaux correspond à une conception très souple, très éclectique de la littérature : l’éditeur partagé entre textes lisibles et textes illisibles les plus divers était un lecteur qui, après s’être nourri des classiques, a découvert différentes formes de « modernité ».
Les prises de position de Paul Otchakovsky-Laurens sont en harmonie avec sa position : loin de tout cynisme, ses options stratégiques sont plus ou moins confusément orientées en fonction de l’intérêt de sa maison comme de ses goûts. (Et ces choix subjectifs, au cours de notre entretien de septembre, il les a défendus avec conviction). […]

En fait, dès le début, P.O.L est structurellement ambivalent : « fou » de littérature sans pour autant, comme le confie Jean-Paul Hirsch, méconnaître « le principe de réalité », il fait appel aux Flammarion pour se donner les moyens de devenir un véritable éditeur de littérature générale — et d’éviter ainsi de se cantonner, comme de nombreux petits éditeurs, dans une « niche éditoriale » qui vise tout au plus la viabilité. Avec le soutien financier des Flammarion, puis d’Antoine Gallimard et de J.-J. Augier, il se consacre totalement à sa passion. Autrement dit, il investit dans son entreprise et son argent et son énergie. C’est ce qui le rapproche du petit éditeur. Autres points communs : l’absence de moyen de diffusion propre, sa façon de se définir comme « un chasseur solitaire », ses pratiques éditoriales. Et aussi les caractéristiques de sa production, et en particulier la place qu’il réserve à la poésie, placement très risqué. Pour le reste, P.O.L se situe dans un entre-deux : entre petites maisons et plus grandes.

Le plus frappant est que, tout en défendant les valeurs les plus nobles du métier, il se pose en commerçant contre tout discours éthéré (cf. entretien de septembre 2001). […] Rien d’étonnant, donc, à ce que Paul Otchakovsky-Laurens souscrive à la définition que Pierre Bourdieu donne de l’éditeur, personnage double qui, possédant une compétence à la fois artistique et commerciale, « doit savoir concilier l’art et l’argent, l’amour de la littérature et la recherche du profit, dans des stratégies qui se situent quelque part entre les deux extrêmes, la soumission réaliste ou cynique aux considérations commerciales et l’indifférence héroïque ou insensée aux nécessités de l’économie ». D’autant que, sans aucun cynisme, mais par nécessité — question de survie ! — autant que par inclination personnelle, il a toujours dû jouer double jeu.

[Ces analyses s’appuyaient sur une base de données (20 000 signes environ) et la reconstitution d’une trajectoire (12 000 signes environ).]

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