Libr-critique

28 février 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, mars en vue : lectures au Vent d’ouest (Nantes) ; lecture-rencontre à Marseille avec M. Batalla et O. Domerg ; festival Expoésie ; HP process…

 

â–º Mercredi 2 mars à 19H30, à la librairie Vent d’ouest, place du bon pasteur à Nantes. Entre autres, lecture des textes de : Anna Kavan, Anne Kawala, Antoine Boute, Barbara Cassin, Baruch Spinoza, Comité invisible, Marguerite Duras, Marc Perrin, Michel Surya, Oscarine Bosquet, Nathalie Quintane, Virginia Woolf, Yannick Haenel…

â–º Jeudi 3 mars à 19H, librairie L’Odeur du Temps (35, rue Pavillon à Marseille), lecture-rencontre avec Michaël Batalla et Olivier Domerg (tél. : 04 91 54 81 56).

â–º Du 3 au 12 mars 2016, Festival Expoésie [voir le programme complet] à Périgueux, avec notamment Fabrice Caravaca, Rémi Chechetto, Anne-Laure Pigache et Gwénaëlle Rébillard… Exposition des éditions Dernier Télégramme. [Voir l’affiche en arrière-plan]

â–º Nouvelle création de HP Process (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier), ALPHA_LAB (digital performance)

ALPHA_LAB est une expérience d’écriture numérique ( installation et performance) sur l’infini combinatoire de l’alphabet, envisagé comme une matière donnant corps et forme aux discours et à la pensée, et comme un labyrinthe à parcourir grâce au son et au mouvement. Dans ce poème génératif et interactif, HP Process envisage les outils informatiques à la fois comme un microscope et un télescope afin de traverser les multiples dimensions du réel de l’infiniment petit vers l’infiniment grand.

Au sein d’une scénographie vidéo fragmentée, la matière textuelle et informationnelle, tel un organisme, repliée sur lui-même, statique et inerte, va se déployer pour trouver, dans sa complexification, des devenirs possibles et des architectures d’univers. C’est le corps qui se fera vecteur d’exploration et principe dynamique de cette géographie textuelle vibratoire, faites de mo(t)lécules et autres particules, de fragments et d’extraits de textes scientifiques, techniques, politiques ou philosophiques, et dont les mouvements nous conduiront à chercher de nouvelles trajectoires dans le dédale du sens.

Alpha-lab est une recherche sur la matérialité et la virtualité du texte et du langage, envisagé en tant que code et ensemble de données informationnelles.
Le réel étant constitué d’architectures complexes de discours et d’informations, de quelle façon pouvons-nous réagencer ces matrices et leur donner d’autres configurations ? De quelle façon pouvons nous rester vibrants au sein des systèmes de codifications et revivifier texte et langage ? Comment le corps peut-il être à la fois l’agent et le lieu de cette exploration infinie afin d’inventer de nouveaux agencements poétiques ?

♦ Festival VIDEOFORMES (Clermont-Ferrand)
17.03 _ Maison de la Culture _ 20:30

> plus d’infos

♦ Festival ZER01 _ festival des arts et cultures numériques 
(La Rochelle)

24.03 > 27.03Tour de la Lanterne
> festivalzero1.com

27 février 2016

[Livre-chronique] Fictions temporelles : 2. Christine Jeanney, Oblique

Le temps du militantisme messianique étant révolu, Publie.net en est venu au constat qu’avait établi Libr-critique bien avant le commencement de cette deuxième décennie : plutôt qu’à l’avènement du Tout-numérique c’est bien à la coexistence de l’ebook et du livre que nous assistons. (L’important n’est pas tant lié au support qu’à la singularités des projets d’écriture). D’où un mouvement éditorial à double sens : du livre vers le numérique, mais aussi réciproquement, comme on a pu le voir avec les publications de Sitaudis ou de Publie.net. Et pour ce qui est de la singularité créatrice, avec Oblique de Christine Jeanney Publie.net tient là l’une de ses pièces maîtresses, que le lecteur découvrira dans sa richesse intermédiale, c’est-à-dire dans un jeu de miroirs entre textes (la typographie est différente dans l’ebook), paratexte/épitexte (lumineuse préface de Guillaume Vissac et entretien avec l’auteure), superbes photomontages et audios (entretiens en ligne et fascinant kaléidoscope verbo-musical d’une dizaine de minutes que nous offre la version numérique). [Surtout, cliquer sur les deux liens ci-dessous pour en faire l’expérience]

Christine Jeanney, Oblique, Publie.net papier [en ligne, préface par Guillaumme Vissac], février 2016, 166 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-440-7. [Site de l’auteure]

Présentation éditoriale

« Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais », écrit Annie Ernaux dans Les années. « Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l’histoire. » L’oblique est un regard que l’on jette derrière soi, à un moment donné, pour pouvoir repartir. La mémoire est notre béquille. S’asseoir à côté de quelqu’un qui raconte en un souffle les trajectoires familiales, et c’est tout un flux d’images et de paroles qui se déploie, non pas à la vitesse de la lumière mais à la vitesse de la mémoire. Cette voix en nous-mêmes prête à conter la légende familiale et les drames du passé, l’écho des souvenirs, le staccato du flux photographique, nous la portons car « il reste des séquelles des autres corps » en nous. Oblique est l’un de ces livres qui savent à la fois fragmenter la mémoire comme les petits morceaux aimantés de Ligeti et lui donner l’élan du souffle unique, la tension tenue d’une injonction mythologique : ne te retourne pas.

Chronique

"L’oblique tient le conte à l’envers,
qu’on ne sache pas se repérer" (p. 117).

"Ce qui est important ne peut pas toujours s’expliquer,
dit la filatrice qui ne sait lire ni Pétrarque ni les partitions" (141).

"Je n’ai pas raconté d’histoires.
  – La vie est un fouillis qui tourne en tenant sur son cœur
un morceau de la valse de Sibelius, parfaitement triste et parfaitement inimitable" (149).

 

Notre expérience du temps nous renvoie au destin tragique d’Orphée : au bout du tunnel, on se retourne pour s’abîmer "dans le brouillard des corps perdus, […] des voix informes" (39).
Notre mémoire, comme notre vie même, ne tient qu’à un fil… "Un fil soumis aux erreurs, aux désirs, aux destinations, au hasard" (100)… Un hasard existentiel qui est perçu ici dans une perspective acausale : "des personnages comme des boules de billard qui se choquent se brisent ou bien s’esquivent lorsqu’elles ont de la chance" (31)… Écrire, c’est pour la narratrice franchir la porte Souabe comme on dit les arcanes du passé. Laissant affleurer "le réel révolu" (76), l’écriture est palimpseste. Écrire, c’est mettre en place une machine à tisser narrative (filatrice en italien : "fileuse, machine à tisser"), dévider la bobine que tient la figure tutélaire, cette grand-mère italienne qui était précisément filatrice, dans un emportement vital : "écrire sans se retourner et fuir, fuir écrire et fuir sans se relire, une échappée, fuir chaque mot enchaîné au dernier sans se relire, sans revenir en arrière, ramener tout au même endroit, ostinato" (133)…
"Ostinato" fait partie d’un lexique musical très présent dans le texte (andante, lento assai, moderato, scordatura, etc.) : avec un phrasé non lié qui s’appuie sur la répétition de formules rythmiques, Oblique est bel et bien écrit en mode staccato et recourt à l’ostinato – terme qui ne peut que faire écho au livre de Louis-René Des Forêts. Sa facture correspond d’ailleurs à ce programme : "Une giornata fragmentée pour dire la difficulté. Toutes les voix indiqueraienet une souvenance, une intention / les partitions sans temps des clavecins comme les mots, l’agencement qui convient le mieux dans sa cohérence, sa justesse /" (144).

Oblique est un Agencement Répétitif Obsessionnel (ARO) qui orchestre différents lambeaux de vie consubstantiels à une mémoire éclatée : nous suivons les soubresauts de l’Histoire et d’une histoire familiale commencée en Italie un siècle et demi plus tôt. D’où l’emploi de l’épitomé – cette technique simultanéiste utilisée par les romanciers américains, puis par Sartre ou Giono – qui, pour deux dates clés (1928 et 1935), met en regard sphère privée et espace mondial :

[1928] "Certaines mains, filatrice, saisissent les bras. Protégé est rentré. Tu n’es pas morte je lui dis en souriant. Et puis ils ne t’ont pas donnée. Fleming découvre la pénicilline. Matisse peint l’Odalisque assise. […] Woolf publie Orlando" (141).

[1935] "Piaf chante Les Amants de Paris, le public se lève subjugué, France cinq Australie zéro, […] drame du grisou en Lorraine, douze morts cinq disparus, […] l’affaire Grecque, les États-Unis renforcent leurs escadres en Méditerranée […]. À peine vingt ans, elle va au bal et, comme elle a une belle voix, il lui arrive de chanter…" (114-115).

Comme on ne peut appréhender une vie qu’obliquement, écrire c’est fictionner pour "contrer l’oblique" (48), (se) dire par le biais de figures légendaires (Orphée, Tancrède, Blanche Neige, Jack…) ; écrire, pour Christine Jeanney, c’est faire obliquer les lieux et les époques, les voix surtout : la voix qui raconte et dialogue, "c’est moi augmentée, c’est moi avec d’autres voix ajoutées", confie à Guillaume Vissac une écrivaine qui s’inscrit ainsi dans une modernité dynamique.

25 février 2016

[Chronique] « Tous les élégiaques sont des canailles » (Baudelaire). Sur la réédition des Élégies d’Emmanuel Hocquard, par Jean-Paul Gavard-Perret

Emmanuel Hocquard, Élégies, P.O.L, 1990 ; rééd. Gallimard, coll. "Poésie", n° 513, février 2016, 128 pages, 9,90 €, ISBN : 978-2-07046-864-5.

 

Emmanuel Hocquard demeure un poète phare de la poésie du temps. Plus particulièrement par le renversement effectué dans la démarche élégiaque et son lyrisme « classique ». Plutôt que de ruminer le passé inhérent au genre, Hocquard fait écho à Baudelaire dans « L’Art romantique » lorsqu’il écrit : « tous les élégiaques sont des canailles ».

Avec lui, l’objet du poème n’est plus situé en dehors du poème et comme convié par lui. Il ne s’agit plus d’un référent constitué : nostalgie d’un moment ou d’une personne et dont  « Les regrets » de Du Bellay resterait le modèle. L’horizon est autre : il n’a de référent que le poème lui-même.

Face à une élégie contemporaine qui croupissait dans la déploration, Hocquard ouvre la voie à un lyrisme hors de ses gonds. L’élégie lui permet de poser les questions de la langue, de la forme, du temps et de la représentation. Abordant volontairement ce genre latin de manière « négative » il oppose à la tradition une inversion. Par fragments  et comme il l’écrit, « l’élégiaque inverse fuit les représentations ». Du moins celle du lointain intérieur.

Par l’élégie Hocquard inverse le temps, le genre ne masturbe pas le passé mais le reconstruit au sein de « l’action poétique ». Il ne s’agit plus de ruminer le passé de manière bovine mais de le réengendrer  dans différents topos où mots et objets sont en incessant chantier. Le début d’une des élégies en  donne le parfait exemple : « A l’époque / Où il fit commencer les travaux /l’île était accessible / par de petits ponts mobiles / bordés de docks et d’entrepôts ».

Comme ce texte l’illustre, il ne s’agit plus de faire appel à une quelconque affection mais à une affectation de dispositifs d’une construction matérielle. L’élégie s’objective sans soucis de métaphore ou de lamento. Elle ne met plus en exergue l’humain et son intériorité mais ses actes : de carrier, d’électro-électricien ; de chimiste, etc.

A la géométrie des gouffres intérieurs se substitue une architecture en marche où les constructions du futur (centrales électriques) jouxtent celles qui ont pour but d’entretenir le passé (bibliothèque). La langue caresse une extase matérielle – comme chez Ponge, mais selon une prise plus large.

L’écriture, dans sa performance, met en œuvres les choses. Elle ne se dilue non dans une sensibilité individuelle mais dans un « moi » plus large. Hocquard reste à ce titre le poète postmoderne par excellence. Celui qui met l’accent sur une dévitalisation de la persona. Ce qui n’empêche pas chaque élégie de s’adresser à quelqu’un en particulier. Toutefois les « envois » sont plus intellectuels que du seul registre du sentimentalisme.

Au lyrisme subjectif font place des interrogations objectives. La première personne n’implique plus la dimension autobiographique présente dans l’élégie classique. Chez Hocquard, comme il l’écrit, elle devient  « une affaire d’organisation logique de la pensée ». La trajectoire de ce nouveau lyrisme froid n’a donc plus rien de romantique. Au vocabulaire affectif font place le concept et la concrétude. Manière pour Hocquard de sortir d’une poétique de la torpeur en vue d’une nécessaire déstabilisation du lecteur. La possibilité de toute expression poétique n’a donc plus pour but d’échapper au logos. Ou du moins pas en totalité.

24 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (3/6)

Drôle de dame pour un drôle de drame… [Lire/voir la deuxième livraison]

 

Plouf n° 3

 

Bianca Saldine, Glou-glou III / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Un mardi, Mme Vaness vient me voir en consultation. Elle se plaint d’avoir chaque matin sans exception (au moment du réveil) l’impression d’être vendredi ; une impression qui ne se dissipe jamais avant midi. Cette souffrance dure depuis plusieurs mois, elle me détruit, dit-elle, je n’en puis plus. J’interroge Mme Vaness : si elle a pris du poids, si elle perd ses cheveux, si elle va bien à la selle, l’ouïe, la vue, le nerf carpien, l’appétit ; et l’os iliaque ? Je ne vois pas le rapport ! dit-elle sec. Tout se tient, je réponds suave. Ça la cloue. Des tarés avec perte partielle des repères temporels, Dieu sait si j’en ai vu défiler : tous des tire-au-flanc, des poilus de la main. Mme Vaness, je demande, en quoi au juste ce ressenti récurrent d’un étant vendredi (je conçois qu’il vous trouble), en quoi donc est le mal qu’il vous fait ? Pardon ? dit-elle. Vos douleurs, c’est quoi ? je répète. Voilà, dit-elle, je suis tétanisée; je sue, j’ai le sein flap et la jambe coton ; comprenez : le vendredi étant veille de week-end, ça me scie toute envie d’aller travailler. Une feignante ! C’est pile ce que j’avais diagnostiqué. Le mercredi par exemple, quelle est votre profession ? je demande. Elle se prétend hôtesse d’accueil dans un centre de tri. Vous triez quoi ? Du vrac, elle répond. Elle commence à me taper sur les nerfs, Mme Vaness. Je la liquide : Bien, dis-je, je vous envoie au Dr Dack, une pointure qui pratique l’hypnose éricksonienne. Il va vous déprogrammer. Fini la vendredite ! Retour au centre de tri. (Et ciao !) Or Mme Vaness n’est jamais allé consulter Dack. Elle s’est pendue le jeudi suivant.

21 février 2016

[News] News du dimanche

Ce soir, pleins feux sur le puissant et poignant témoignage de Patrice Robin, Des bienfaits du jardinage ; RV, ensuite, avec les éditions Mix mais aussi au CNES…

Vient de paraître…

Patrice Robin, Des bienfaits du jardinage, P.O.L, février 2016, 128 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3871-0.

Présentation éditoriale. En mars 2014 on a proposé à Patrice Robin une résidence d’écriture dans un établissement Public de Santé Mentale et plus précisément dans le centre horticole implanté en son sein. Il a hésité, d’abord parce qu’il s’imaginait mal écrire sur le jardinage, ensuite et surtout parce qu’il ne se voyait pas passer du temps dans un hôpital psychiatrique à l’heure où sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis huit ans, sombrait dans la démence. Puis il a visité le jardin, rencontré les patients et pensé qu’écrire sur eux lui permettrait peut-être d’écrire aussi sur elle, via leur étrangeté commune, d’écrire sur la vie qu’ils vivaient encore un peu ensemble et ainsi, qui sait, de ralentir, un temps, leur irrémédiable éloignement. Des bienfaits du jardinage dit les allers-retours de Patrice Robin entre elle et eux durant ces quelques mois de résidence, allers-retours entre les vies, celles brisées parfois, tassées souvent, de ces hommes et femmes lourdement médicamentés, celle de plus en plus immobile et silencieuse de sa mère. Des bienfaits du jardinage dit aussi la sienne, déstabilisée, accompagnant sa mère, en fils, vers sa fin, mais aussi l’enregistrant et la prenant en photo, en écrivain, comme il prenait en photo le jardin et recueillait les témoignages de ses usagers. Des bienfaits du jardinage dit son trajet vers ces derniers, lent, difficile, douloureux parfois, puis apaisé enfin, dit surtout comment ils l’ont accompagné, apporté un peu de paix, sans le savoir, tout au long d’un printemps, d’un été et d’un début d’automne.

Note de lecture : Au bord de ma mère… /Fabrice Thumerel/

"Il pousse plus de choses dans un jardin qu’on n’en a semé"
(proverbe serbo-croate cité en exergue).

"Est-ce qu’écrire n’est pas une façon de donner"
(Annie Ernaux, Une femme).

Celui qui a toujours voué une admiration à l’œuvre d’Annie Ernaux finit par rencontrer la même maladie que celle qui a touché la mère de l’écrivaine : Alzheimer – doublée ici d’une "aphasie de Broca" (p. 31). Glacé par le "froid constat" médical (57), le narrateur assiste avec appréhension au "lent mourir" (114) de celle pour qui la compréhension comme la préhension sont problématiques : "elle ne tenait plus rien autour d’elle, ni le fil des heures, […] ni l’ordre des années, […] encore moins celui des mondes" (39)… Dans Des bienfaits du jardinage, nulle écriture de l’entre-deux – de la tension entre Eros et Thanatos – comme chez Ernaux, mais une même volonté de retenir la vie. Et vivre, "c’est être caressé, touché" (Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit) : ce que n’oublie pas un fils qui accompagne sa mère jusqu’au bout de sa nuit ! Mais écrire, c’est pour lui une revanche contre cette "incapacité totale à nommer" (31) qui a frappé sa mère, c’est faire fleurir les amandiers (allusion à Camus), c’est la faire passer de la nuit à la lumière (dernières lignes : "Le soleil éclaire son visage, le rend extrêmement pâle. Elle se tient de profil, bras levés, sourit doucement, lèvres closes, entourée de roses rouges").

Cependant, au moment même où il sent sa mère lui devenir étrangère, l’écrivain en résidence se rapproche de ceux qui lui étaient étrangers, les patients d’un hôpital psychiatrique qui s’adonnent au jardinage : "René le bougon", "Abdel l’élégant", "la femme libre", "l’homme à la cuirasse", "Nadia au doux sourire"… Le récit autobiographique se double ainsi de micro-récits de vie, l’auteur d’Une place au milieu du monde (P.O.L, 2014) se révélant attentif aux souffrances de ses compagnons d’infortune, à leurs passions comme à leur façon de parler.

 

Libr-événements

â–º Jeudi 25 février 2016 à 19H : rencontre avec Patrice Robin à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille).

â–º Jeudi 25 à 19H, Librairie Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris) : présentation des nouveautés aux Éditions Mix, avec Gilles A. Tiberghien, Alessandro De Francesco, Antoine Dufeu & Fabien Vallos.

â–º Du 18 au 20 mars 2016, au CNES (2, place Maurice Quentin 75001 Paris) : Faites l’expérience de l’Espace pendant trois jours au siège du Centre National d’Etudes Spatiales transformé pour l’occasion en un lieu peuplé de cyborgs, robots et autres compagnons. Partez à la rencontre d’artistes qui s’inspirent de l’Espace dans un lieu étonnant peuplé de formes de vie hybrides. [Programme détaillé]

Dans la Salle de l’Espace :

Vendredi 18 mars à partir de 20h30 :
– Ex Nihilo de Corinne Frimas et Guillaume Roy
– Bla-Bla-Car de Jeanne Moynot, Anne-sophie Turion et Erik Billabert
– QuiManipuleQui ? de Jean Louis Heckel avec Pascale Blaison, Anne Shreshta et Michel Viso
– Le corps infini… prémisses de Kitsou Dubois avec Léo Manipoud, Thierry Miroglio, Petteri Savokorpi et Anne Sedes

Samedi 19 mars 20h30 :
– Space Audity de Pascal Battus et Angie Eng
– Tatayet astronaute de Michel Dejeneffe
– Prophylaxie de Pamina de Coulon
– Troisième corps de Jeanne Morel, Paul Marlier et Aina Vela
– La Main de l’âme de Didier Petit, Jean Gaudy, Anaïs Moreau et Jean Yves Cousseau

Dimanche 20 mars 16h-18h :
– Idéal Indéfini de Valérie Cordy
– My Dog is My Piano de Antonia Baehr et Frederic Bigot
– CosmOsEroS de Hortense Gauthier
– Apocalypse de Aymeric Descharrières, Fabien Duscombs et Sylvain Kassap

Dans le Caravansérail de l’Espace :

Samedi et dimanche à partir de 14h, en accès libre et gratuit
Artistes, écrivains, scientifiques et machines feront vivre ce lieu avec des œuvres plastiques, des projections, des lectures et des entretiens.
Avec Jakuta Alikavazovic, Gael Baron, l’humanoïde Brioux, David Christoffel, Éric Cordier, Raphaël Dallaporta et Bertrand Rigaux.

[Création] Michel Deguy, La Fête chez Eco [Hommage à Umberto Eco]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:05

Nous tenons à remercier Michel Deguy de nous avoir proposé – via Bénédicte Gorrillot, avec laquelle il fait bientôt paraître un volume d’entretiens aux éditions Argol – ce texte publié en 2006 et repris en hommage à l’écrivain Umberto Eco (1932-2016) sous le titre "La Fête chez Eco".

 

La Fête chez Eco

Umberto, ton idole dans nos mémoires
d’hôte faunesque renaissant mallarméen
enjouant tes amis sur les pipeaux du soir
nous hanta tout cet été ménippéen

Mon esprit trop français monoglotte
et qu’on dit de l’escalier,
d’étrange Étranger, mais pas de Mantinée,
qui a perdu l’audace de faire chœur au Banquer

Salue avec retard le génie de ton lieu,
l’accordéon, le feu grégeois sur les terrasses
la girandole aux marronniers, où excella
la chère miscellanée

Et rend grâce, même si pauvre en rimes,
à ton art de fondre en une seule bouche
satire et satyre
toi qui ne tardas point, comme fit Socrate, sur le seuil

Martine éjouie veillait dans l’ombre
sa boîte de Pandore photographe sut te prendre
et maintenant bien rendre ta rouge effigie

et à elle notre amitié
notre reconnaissance

Michel Deguy, « Fête », in Le Sens de la visite, Stock, 2006, p. 116.

 

18 février 2016

[Livre] Marc Cholodenko, Il est mort ?, par Christophe Stolowicki

Marc Cholodenko, Il est mort ?, P.O.L, février 2016, 96 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3839-0.

De prose bien élevée comme un grand cru de Margaux, minérale d’amertume savante en ses religieux tanins, longue en bouche d’un deuil tard consommé – très écrite, peut-elle l’être jamais assez ? – Un demi-siècle de siècle après ses débuts un écrivain fait exception dans le paysage poétique contemporain. Quand des cabinets de jardin ajourés d’un losange tiennent lieu de madeleine, la longue phrase classique montée du temps perdu se fragmente de point virgule en point virgule en tessons hybrides d’un disparate aimanté ; par capillarité se propage l’ondée du sens. Les dents de lait amortissent dans l’écrin d’un verre leur scintillement d’yeux de bébé, s’oppose « une coulée de boulets à toute tentative d’escalader le tas de charbon ». Tragique, une jonglerie conceptuelle effeuille masque sur masque les atours de la gratuité ; entre alambic et athanor, cornue de son seul soi une alchimie rhétorique évase la pensée en apesanteur. Déposés sans coup férir sinon de doigts de fée de sédimentaires joyaux, la pornographie fervente d’une jeunesse devenue chemin de mémoire, une phrase déliée, énigmatiquement syntaxique, de poésie succincte de solitaire intempestif dans son antre internet, rend à l’écriture ses lettres de grâce.   

 

 

16 février 2016

[Livre] Fictions temporelles : 1. Véronique Vassiliou, JAM JAM

Véronique Vassiliou, JAM JAM, éditions Argol, février 2016, 96 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37069-010-4.

"Le jour où le réveil s’arrêtera,
le crocodile le dévorera" (p. 17).

"Y’a pas d’heure pour vivre" (Joël Hubaut, cité à la page 30).

Le temps… Le temps de "reprendre le temps de prendre le temps pour penser au temps" (26)… Le "temps de l’enquête" – de "l’enquête sur le temps" (38)… Le temps réel comme le temps différé… Le temps de / le temps à / le temps pour… Le "temps sans", le "temps des", le "temps des uns", le "temps des autres" (76-77)… Le "temps du défèrement" – "du déferlement ?" (60)… Le temps : élastique ! Vertigineux, non ? (Le temps comme le texte).

Voici un journal du temps, un journal existentiel qui allie singularités typographiques, emprunts scientifiques et méditation philosophique pseudo-traditionnelle : "Si le temps n’était qu’une succession de présents, comment le mesurer ? En étirements, extensions, prolongements, sauts de puce, pointillés, points de suspension, extension de l’élastique ?" (52). Son titre permet du reste de le caractériser davantage : à la fois saisie de l’instant et variations de jazz poésophiques.

La "partition" finale réalise l’ambition de ce livre comme de tout livre métaphysique : spacialiser le temps pour le maîtriser – c’est-à-dire passer du successif au simultané.

14 février 2016

[News] News du dimanche

Après la disparition de Pierre Bourdieu en 2002, Annie Ernaux a écrit un magnifique texte, "Le Chagrin" : c’est ce que ressentent tous ceux qui ont connu Jacques SIVAN, autour de Libr-critique et ailleurs… Aussi commencera-t-on ces NEWS par un Hommage au poète de l’espace motléculaire (1955-2016). Suivront des Libr-brèves diverses : "St ValentinTM" de CUHEL ; abécédaires sur Diacritik ; festival Poés’arts ; RV avec la revue M U S C L E et avec Anne-James Chaton.

 

Hommage à Jacques SIVAN (1955-2016)

Portrait de Jacques SIVAN par Philippe Boisnard ("Time of poetry", 2012)

Côté revues, après avoir participé à TXT, Jacques Sivan a fondé Java avec Jean-Michel Espitallier.

Côté éditeurs, de l’Atelier de l’Agneau au Dernier Télégramme, en passant par Cadex, Trame Ouest, Derrière la salle de bains, Voix, ou encore Les Presses du réel. Mais surtout : Al dante.

Libr-critique a publié et chroniqué bon nombre de ses créations, parmi lesquelles : Mar / cel Duchamp en 2 temps 1 mouvement (Les Presses du réel, 2006) ; Le Bazar de l’Hôtel de ville (Al dante, 2006) ; écoutons "JAVA is not dead" (2007) ; Dernier télégramme d’Al Jack (2008) ; Similijake (Al dante, 2008) ; Pendant Smara suivi de Pissarro & C° (Al dante, 2015)…

L’entretien qu’il a donné courageusement à Emmanuèle Jawad en novembre dernier est à relire comme l’ultime retour sur une œuvre marquante : "L’espace motléculaire".

NON, Jacques SIVAN is not dead.

Libr-brèves

â–º  Dans ce TPP (Texte de Poésie Pratique) que constitue "St ValentinTM",  CUHEL et son Service World Image Nihil Gate (SWING) fêtent à leur façon la fête-des-amoureux / fête-à-neuneux.

â–º Sur Diacritik, on ne manquera ni l’Abécédaire de Liliane GIRAUDON ni ceux de Véronique BERGEN et de Patrick VARETZ.

â–º Poés’arts, festival de poésie et d’art contemporains, du 4 au 6 mars 2016 à l’abbaye de Baume-les-Dames.

La table-ronde, les lectures et les entretiens se dérouleront dans l’Abbaye de Baume-les-Dames.
Durée de chaque lecture : 30 à 40 minutes.
Les ateliers créatifs réunissant artistes et poètes se tiendront au sein même de l’atelier d’Æncrages & Co.
Entrée libre et gratuite à l’ensemble de la manifestation.

VENDREDI 4 mars

☞ 18h Lecture de Philippe Claudel

SAMEDI 5 MARS

☞ 10h30 Table Ronde : Les voix de la poésie. Avec la participation de Roland Chopard (éditeur), Claude-Louis Combet (poète), Jacques Moulin et Elodie Bouygues (animateurs des Poètes du Jeudi), Geneviève Peigné & Jean-François Seron (organisateurs de Samedi poésies dimanche aussi), Françoise Ascal (poète), Sabine Huynh (poète, traductrice), Manuel Daull (libraire, poète).

☞ 14h Entretien avec Michel Butor par Roland Chopard et Elodie Bouygues.

☞ 15h Signature du livre d’artiste de Michel Butor et Martine Jacquemet.

☞ 16h Lecture de Françoise Ascal

☞ 17h Lecture croisée de Déborah Heissler et Sabine Huynh (accompagnées au violon d’Agathe Lorcat)

☞ 18h Vernissage des expositions des artistes Jean-Michel Marchetti, Jean-Claude. Terrier, Aaron Clarke et Philippe Agostini

DIMANCHE 6 MARS

☞ 10h30 Ateliers de création avec les artistes présents dans l’atelier

☞ 14h Performance Michel Butor / Jean-Michel Marchetti / Olivier Toulemonde

☞ 16h Lecture de Jacques Moulin.

â–º Dimanche 21 février 2016, 17H-20H, à l’occasion de la parution du n° 8, présentation de la revue M U S C L E, par Arno Calleja et Laura Vazquez.

Lectures de Christophe Manon, Yuhang Li & Mathieu Brosseau.

M U S C L E est une feuille de papier pliée 4 fois qui fait 42 centimètres de long et 16 centimètres de haut. Tous les 2 mois, sur la feuille qui est la revue M U S C L E, il y a 2 textes, il y a 2 auteurs.

M U S C L E est une couleur qui change à chaque numéro, avec de l’écriture posée dessus à chaque fois. M U S C L E est composée, pliée et éditée par Laura Vazquez et Arno Calleja. 

â–º Mardi 23 février 2016 à 19H, Le Monte-en-l’air, rencontre avec Anne-James Chaton pour son dernier livre, Elle regarde passer les gens (Verticales).

« Elle reproche aux habitants de l’immeuble de l’espionner. Elle révèle des matières. Elle fait surgir des formes. Elle façonne des idées. Elle se fait tout voler. […] Elle doit fuir. Elle retournera à Paris. Elle y a des amis. Elle part pour la Suisse. Elle est arrêtée à la frontière. Elle n’a pas de papiers. […] Elle est de retour à New York. Elle danse. Elle parle. Elle choque. Elle a dû écourter son programme. Elle fait le bilan. Elle a perdu beaucoup d’argent. […] Elle soupçonne quelque chose. Elle ne lui fait pas confiance. Elle se méfie de cette Mary. Elle tourne autour de John. Elle lui plaît. Elle n’est pas la seule. »

Derrière ce «Elle» à identités multiples se cachent treize destins de femmes ayant marqué l’imaginaire du XXe siècle. Les vies de ces célébrités anonymes, saisies au plus près de leur quotidien, se chevauchent en une biographie sans temps mort qui réinvente l’épopée de notre modernité.

12 février 2016

[Chronique] Daniel Cabanis, Onomastique élastique, par Bruno Fern

Daniel Cabanis, Onomastique élastique, préface de Dominique Quélen, éditions D-fiction, collection ArtPoText, janvier 2016, 92 pages, 7,99 €, ISBN : 978-2-36342-001-5.

 

Daniel Cabanis est un habitué de Libr-critique et de quelques autres lieux du net où, depuis une dizaine d’années, il publie des textes seuls ou des ensembles images + textes, ainsi que dans diverses revues papier (Nioques, Papier Machine). Bien que titulaire d’une carte officielle de contre-producteur, il fabrique en outre des « pense-bêtes idiots ». En 2014-2015, son texte 36 Nulles de Salon a été mis en scène et joué par Jacques Bonnaffé, en compagnie d’Olivier Saladin.

Tout d’abord, il faut avouer qu’il est difficile d’écrire quelque chose sur cet ouvrage numérique après avoir lu l’impressionnante préface de Dominique Quélen, aussi précise que savante, et qui coupe la mastication du texte sous le pied. On connaissait déjà les Dix-neuf poèmes élastiques de Cendrars, mais la langue y est plutôt tirée à la verticale tandis qu’ici ce sont des noms propres peu communs qui sont étirés à l’horizontale par Daniel Cabanis, donc de chaque côté, en lignes présentées sous la forme d’une colonne centrée dans la page et parfois évocatrice (entonnoir, drapeau flottant, sablier, poire[1], etc.). L’entreprise peut rappeler certains textes de Valère Novarina ou de Philippe Boutibonnes[2], mais le sous-titre (fictions) indique clairement qu’il s’agit, la plupart du temps[3], de 81 histoires nommées appels. Chacune d’elle est composée de 25 minuscules personnages qui, à peine apparus, sont aussitôt engloutis les uns par les autres dans un anonymat que l’exergue annonce (« Faites l’appel / vous verrez / qu’il n’y a / personne ») et ce sous l’effet implacable d’un mécanisme plaqué sur du vivant (air connu) qui tient à la fois du burlesque et du tragique, les deux brins étant étroitement tressés comme ils le sont souvent en cette existence. Allant d’une série de dédicaces portant le titre de « mielleux et ridicule » jusqu’aux « derniers messages », le lecteur rencontrera au fil du livre des groupes sociaux à la durée très variable : des élèves lors de la traditionnelle photo de classe aux membres d’un gouvernement, en passant par des patients dans une salle d’attente, les invités à un vernissage, un réseau d’espions, un arbre généalogique et les usagers d’un vestiaire filmés par la vidéosurveillance !

Cela dit, la contrainte d’écriture choisie pour dresser cette litanie de noms demeure suffisamment souple pour permettre qu’il y ait aussi du jeu dans tous les sens du terme car, d’une part, le peu qui figure autour de chaque patronyme incite à ouvrir des espaces, à imaginer une suite, et d’autre part le rire est fréquent, même s’il lui arrive d’être teinté de jaune ou de noir :

(hésitations)

et le champion c’est Grolls un type qui hésite

des années durant Thersipiani dit depuis

sa naissance et Filandeau confirme

il est né ainsi Ras-Longuy pense

quel handicap Berginiac affirme

c’est génétique Kitouré n’en sait rien

 

(mes amis devenus)

il foire tout ce qu’il entreprend c’est un raté Baroniane pense qu’il n’arrivera même pas à

se suicider dans ce sens-là il s’en sort bien Boudiliant a écrit deux ou trois romans qui

n’intéressent personne je ne les ai pas lus Sapiquet voulait en lire un mais il est mort

juste avant écrasé par un autobus quant à Ryms ça fait dix ans que je ne l’ai plus vu

 

À force de tirer ses élastiques (davantage comme délire que comme des lyres), l’auteur lui-même se retrouve finalement happé par sa machine quelque peu infernale : « on a entendu un choc violent suivi de bris de verre / et la baie vitrée que Cnissé venait de percuter avec sa tête s’est répandue en mille morceaux / sur le balcon puis Dacab s’est mis à jurer par tous les noms tel un onomaste devenu fou »… Précisons enfin que dans son emportement calculé Daniel Cabanis mêle allègrement les niveaux de langage, glisse en douce les références les plus variées, et on comprendra qu’il y a largement là de tout pour faire un monde.



[1] Qualifié ainsi en clin d’oeil à Satie : « en forme de poire ».

[2] « C’est pas rien le nom : ça vous suit, au mieux ; ça vous nuit, au pire » (Le beau monde, éditions NOUS, 2010).

[3] Certains textes relèvent plus de la « simple » liste.

11 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (2/6)

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Suite de la nouvelle série proposée par l’irrésistible Daniel Cabanis… [Verres d’eau avec noyés 1/6]

Plouf n° 2

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Mon ami Bob Joquin est pianiste de bar depuis quinze ans. Il gagne peu (parfois plus) mais le métier lui plaît et la vie qu’il a lui convient. Il dit qu’il est lui aussi un soliste. Soit. Disons un soliste solitaire. De temps en temps, il bricole au noir pour arrondir ses gains. Il sait tout faire vite et bien : électricité, menuiserie, peinture etc. Ah, s’il s’était donné au bâtiment et non au piano, il aurait autrement prospéré ! Bref. Hier soir, Bob me téléphone. Le Bob à la ramasse des jours sombres. Ma carrière est foutue, dit-il, suis un type fini, la vie aussi. Bon, ce n’est pas la première fois (ni la der, je pense) qu’il me chante le final de La fin des haricots (version gloomy), voyons ça. Et il me fait le récit de sa journée merdique. Qu’il faisait de la plomberie chez M. Untel, qu’il avait du mal à déboulonner un vieux radiateur en fonte à remplacer, que de rage il a tapé dessus à coups de masse, et qu’à la fin le radiateur explosé a basculé et en tombant lui a proprement cisaillé l’index gauche. Bob est à l’hosto, avec son doigt dans un seau à glace. Le chirurgien d’urgence refuse de raccommoder, c’est mort d’après lui. Voilà l’histoire que Bob pleurniche, exagérée bien sûr. Je le connais, il a dû se faire une ou deux écorchures, rien de plus. Écoute, je dis, tu jouais paresseux, plat, terne, avec dix doigts, jouer avec neuf va enfin te donner du style. Ton public appréciera. Il ne répond rien. Bob, j’ajoute, si ça t’arrange, je te fais don de mon annulaire gauche pour une greffe; n’ayant aucun projet de mariage, il ne me sert pas. silence de Bob. Eh ben quoi, c’te mauviette, il se s’rait évanoui ?

 

9 février 2016

[Chronique – entretien] André Gache, Dogons, Emme Wobo, par Emmanuèle Jawad

A la jonction du travail anthropologique et du texte poétique, Dogons, Emme Wobo brasse les matériaux documentaires et les voix dans un texte particulièrement dense.

André Gache, Dogons, Emme Wobo, éditions L’Atelier de l’Agneau, hiver 2015-2016, 210 pages, 20 €, ISBN : 978-2-93044-091-0.

 

Au cours de la rédaction de cette chronique, différentes questions notamment terminologiques se sont posées. Des réponses ont pu m’être apportées par André Gache lui-même, Sébastien Lespinasse nous ayant alors mis en relation. Précédant cette chronique, les réponses citées d’André Gache à ces interrogations.

André Gache.  La question des moyens techniques de transcription : la base, ce sont les prises de notes et, secondairement, le magnétophone le moins perfectionné possible (en ai perdu un à cause de la chaleur et du sable !) pour les textes « figés », les chants, et selon le type d’interlocuteur à qui j’avais à faire, les conditions, le temps… 

— Il y a effectivement plusieurs langues en pays dogon, au moins une quinzaine (au marché de Banks, qui était ma résidence de base, on en entend une dizaine !) ; en plus des « langues » dogons s’ajoutent les grandes langues régionales (Bambara, Peul, Moré, Songhai, Bobo…). C’est dire la complexité linguistique… Dialectes ou pas? A ce terme connoté qui renvoie à la situation coloniale, je préfère « langues locales » comme le "tomo kan" du cercle qui m’intéressait… En gros, d’un village à l’autre, il peut y avoir une variation telle que les gens utilisent le Bambara pour se comprendre ; mais la situation la plus courante est constituée par une série de glissements vocaux (par ex., entre le b et le p, etc.).

— « Groupes dogons », oui parfaitement, c’est le terme communément utilisé par les « spécialistes », et au pluriel car les groupes sont constitués sur une base territoriale, mais englobent plusieurs clans et/ou « morceaux » de clans différents…

— Au départ, je n’ai pas voulu explicitement et consciemment que mon travail se situât à la jonction entre document et poésie, mais à la réflexion – a posteriori -, je me suis dit qu’il avait, quant à son résultat, une dimension poétique par plusieurs aspects : il contient des incrustations de moi-même (VESTIBULE est un poème que j’avais écrit en hommage à tous ces gens et qui, par ailleurs, « décrit » en majesté le rituel d’entrée en relation et à plus forte raison en paroles) et de poètes occidentaux, en 3° partie notamment : c’est que j’ai sans doute voulu me placer modestement au niveau d’une parole qui n’est pas ordinaire, ce qui se réalise souvent dans ces populations lorsqu’on touche aux profondeurs.

Dans cette logique, les gens, et à plus forte raison les gens de la parole, usent d’un langage imagé bellement (qui frappe en première approche) pour dire des choses qui ne peuvent pas être dites (du fait de leur gravité) en langue ordinaire. Mais attention ! Au-delà de la beauté, prennent place des vérités accessibles seulement par l’âge et, pour les savoirs les plus profonds, par une initiation plus ou moins poussée… S’il n’y avait pas indéniablement une dimension poétique, on pourrait s’en tenir à ce que M. Leiris avait  qualifié de « langue secrète » – je proposerais plus simplement « langage codé » utilisant d’ailleurs des procédés mnémotechniques et des figures de rhétorique dont la linguistique abonde… Je pense aussi à la situation des pays du pourtour de la Méditerranée où les lectures de poésie font salles combles parce que cette parole non ordinaire permet de dire des choses impossibles à dire autrement. Pour ce qui nous occupe, cette forme littéraire conserve des savoirs remontant très loin (ici jusqu’au 17° siècle) et de contenu très précis…. Force de ces « textes oraux » donc, ciment jusqu’à présent de sociétés largement rurales encore.

De façon non anecdotique, j’ai aussi ajouté ma petite pierre à la mise en lumière des codes/clés de ces textes en usant tout à fait personnellement des procédés de déchiffrement de la psychanalyse, particulièrement celui de la « prise au mot » (littérale) de la petite musique parlée… 

  

Chronique

Le livre s’ouvre sur une note introductive très intéressante concernant sa structure même, les fonctions données aux différentes sections qui le composent, les méthodes utilisées dans son élaboration. Trois sections structurent l’ensemble. Occupant une première longue section, un « poème fondateur » dans lequel de multiples voix (une centaine) s’imbriquent évoque les groupes Dogons sous des angles thématiques : la question de la parole, de l’origine, le rapport à la souffrance, les rapports sociaux, la parenté etc. La seconde section (ou « deuxième livre du Livre », ou encore, selon la note introductive, « récit visuel ») reste la partie strictement photographique du livre. Cette section centrale se compose de petits formats photographiques en noir et blanc proposant des panoramas (vues d’ensemble sur des villages), des plans architecturaux (habitats), des scènes de la vie quotidienne et des paysages. Les seuls écrits dans cette seconde section relèvent de mentions de dates (des prises photographiques datées 1989-1998) et du nom du photographe (André Gache). La troisième, plus théorique, s’appuie sur la reformulation de « cours, articles et conférences », et semble ancrer paradoxalement davantage la voix de l’auteur que dans la première.

L’ensemble « se veut texte oral total – poème-épopée-mythe-histoire (…) au plus près de la bouche des émetteurs » (note d’introduction relative à la méthode et aux procédés d’écriture). L’oralité reste prégnante dans les voix mêmes qui composent la première partie du livre, dans le traitement également graphique de ces voix (introduction de bulles d’énonciation semblables à celles des bandes-dessinées) et dans la transcription et les notes concernant la prononciation de mots et phrases dans les « langues locales » des Dogons, certaines phrases entières dans leur langue originale étant introduites avant d’être traduites (p. 105). Les voix multiples reposent sur des registres marqués par des correspondances typographiques (se distinguent ainsi « paroles figées » / paroles d’un spécialiste / paroles d’une traduction / « paroles dites enjolivées »). Dans cette imbrication de voix formant texte de montage,  la thématique de la parole se décline selon ses formes et types (paroles officielles, parole diffamatoire, parole commerçante, parole énigmatique, etc.). La parole reste celle également  des proverbes, des « phrases à clés », des chansons, des propos rapportés, des récits sources.

Le travail de montage considérable s’opère dans l’agencement des différents types d’énoncés, de documents et d’éléments graphiques rendant la matière textuelle de Dogons, Emme Wobo particulièrement dense. Les chapitres de la première section sont introduits par des paragraphes comportant les éléments d’un lexique dans une des langues des Dogons, traduite dans un second temps. Des récits-sources explicatifs, d’importantes notices historiques et ethnographiques s’incorporent dans le corps du texte, parfois mis en parallèle ou en face à face. Des dessins, schémas, cartes géographiques jalonnent également le livre. Les récits sous la forme de courtes narrations convoquent ce qui constitue les différents aspects et les différentes valeurs des groupes Dogons (groupes sociaux, rôles, fonctions des individus membres au sein des groupes, rites, etc.). L’aspect documentaire occupe une place centrale avec d’abondantes références ethnographiques (voir bibliographie en fin de livre) et la mise en circulation de rapports établis sous la colonisation.

Les notices historiques, et les sources documentaires de façon plus générale, concernent aussi bien les Dogons à la fin du XVIIème siècle qu’au XIXème jusqu’à nos jours, avant et après la colonisation, où les ventes d’esclaves, les structures sociales, les rites et cérémonies, les rapports avec les autres groupes identitaires permettent d’appréhender  les groupes Dogons dans leur complexité.

Le travail d’expérimentation d’André Gache se fait dans l’agencement des voix, des sources permettant de distinguer ces différents éléments (par des effets de polices, niveaux d’écriture, plages grises et bulles graphiques d’énonciation type bande-dessinée, carrés blancs de photographies laissées vierges pour donner libre cours à l’imagination du lecteur, etc.) et d’en composer un texte structuré par ses multiples strates. Traversant des questions à la fois ethnographiques et poétiques,  André Gache propose dans Dogons, Emme Wobo un ensemble dense dans un montage serré.

7 février 2016

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de février, après une UNE consacrée à L’Air de rin de Bruno FERN, le livre de la semaine : Olivier CADIOT, Histoire de la littérature récente. Suivent nos Libr-événements : RV à Marseille avec la revue La Tête et les Cornes ; à Paris avec Mathieu Larnaudie ; à Lausanne avec Olivier Cadiot.

UNE : Bruno FERN, L’Air de rin

Bruno FERN, L’Air de rin, préface de Jean-Pierre Verheggen, éditions Louise Bottu, coll. "contraintEs", hiver 2015-2016, 58 pages, 7 €, ISBN : 979-10-92723-10-6.

Cette fois, "pas grand-chose à se mettre sous la dent mais pas rien pour autant" : la contrainte consiste à inventer des variantes à partir de deux vers célèbres, "Aboli bibelot d’inanité sonore" (Mallarmé) et "Ferai un vers de pur néant" (Guillaume d’Aquitaine). Cet exercice de virtuose vise à rien moins qu’à explorer l’aire du temps et les infinies ressources de la poétique. Donnons tout de suite aux Libr-lecteurs de quoi se mettre sous la dent :

A patrie, proprio, d’identité s’honore.
Assagit directo l’humanité dolore [antidépresseur].
A Neuilly va presto karchériser l’cador.
Avachi top chrono sécurisé indoor.
A gémi quand de dos à en tâter se tord.
A demi dans les mots sonorités débords.
Ahuri jusqu’en haut d’activités senior.
A Paris parano, persécuté à Niort.

Ces alexandrins qui concernent ici les domaines social, médical, idéologique, érotique et poétique, respectent parfaitement le schéma rythmique et phonique initial : 3+3 / 4+2 ; /i/ /o/ /e/ /É”/. Ce qui n’est pas le cas pour bon nombre de vers dans cette première partie – sans compter le problème du e dit "muet"… Quant à la seconde, elle ne comporte que peu d’octosyllabes et peu de césures.

L’essentiel est que la mécanique rythmique – hypnotique et drolatique – s’exerce en vers et contre tout, et notamment de la tyrannie du sens. La crise-de-vers mène ici au trans-faire.

 

Le livre de la semaine

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome I, P.O.L, en librairie mardi 9 février 2016, 192 pages, 11 €, ISBN : 978-2-84682-231-2.

Présentation éditoriale. Vingt ans après la Revue de littérature générale et ses deux numéros historiques, Olivier Cadiot a eu envie de revenir sur le sujet, mais cette-fois sans l’aide de sociologues, de philosophes, de musiciens ou de paysagistes. Avec les seuls moyens de l’écrivain contemporain. Sans plans, ni cartes, ni partitions, ni théorie. Cela donne un feuilleton en plusieurs épisodes, comique et sensible, une histoire en zigzag émaillée de conseils à de futurs auteurs… et surtout à soi-même. Une suite de variations consacrées aussi bien au passé de la littérature qu’à son présent, à son avenir, à sa mort annoncée mais toujours différée. Ce n’est pas à proprement parler une fiction, bien que cela y emprunte des personnages, des « figures », des cas psychologiques et une vraie liberté de ton ; ce n’est pas non plus un essai bien que s’y retrouvent théories, hypothèses et débats : c’est un livre d’Olivier Cadiot.

Note de lecture. "Personne n’est satisfait de sa manière d’écrire, seuls certains secrétaires de ministères, quelques professeurs de l’enseignement supérieur ou des préfets à la retraite pensent écrire bien naturellement" (p. 123)… Il s’agira donc de ne tomber ni dans le bien-penser, ni dans le bien-écrire. Au reste, on n’écrit pas : l’écrivain contemporain n’est dynamisé ni par l’antique furor, ni par le moderne Inconnu ; il ne saurait ni explorer les obscures profondeurs ni arborer la langue transparente des actuels communicants.

Fort d’une expérience d’un bon quart de siècle, Olivier Cadiot tourne le dos aux outils universitaires pour proposer une divanitation anti-académique qui prend la forme d’une enquête, un projet qui n’est pas à proprement parler une histoire de la littérature : ni dates, ni noms, ni hiérarchies… D’ailleurs, doit-on se fier aux étiquettes ? "Post-truc ? Pré-Machin ? On ne voit plus où on est" (35). Une histoire vivante devrait entrelacer en spirale l’ancien et le moderne, se faire problématique : "L’histoire doit devenir une histoire problème qui questionne le passé et remet constamment en question ses propres postulats et méthodes afin de ne pas être en reste sur les autres sciences et sur l’histoire du monde" (43) ; et, de nos jours, tout "honnête individu" devrait entreprendre "une histoire de ce qui nous arrive" (101).

Que retenir, donc, de ces caprices et zigzags ? Qu’il faut vider la littérature de la littérature, la poésie de la poésie ; se défier des modes, de l’autofiction par exemple : "histoires de famille, premiers émois, mort du père, viol de X, disparition de Z, tortures de W" (19) ; et que, "si la littérature a disparu, c’est peut-être à cause de cette possibilité qu’elle s’est donnée de tout raconter en direct" (150)…

Libr-événements

â–º Vendredi 12 février 2016 aÌ€ 19h, Centre International de Poésie Marseille. Présentation de la revue La Tête et les Cornes : Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon. Lectures : Cécile Mainardi, Marc Perrin.

La teÌ‚te et les cornes est une revue de poésie et de traduction. Les deux premiers numéros ont réuni des textes de Chu Halim, An Hyŏnmi, Ch’oi KuÌŒmjin, Kim Chudae, Lee Ch’ŏlsong, Lee Chaehun, Hŏ Yŏn, Linnéa Eriksson, Beata Berggren, Adam Westman, Niclas Nilsson, Martin Högström, Peter Thörneby, Jørn H. Sværen, Virgil Mazilescu, Peter Waterhouse, Peter Gizzi, Alan Davies, Alice Notley, Julien Maret, Cécile Mainardi, Danielle Mémoire, Marie-Louise Chapelle, Victoria Xardel, Marc Perrin, Marie Cosnay, Caroline Sagot Duvauroux, Marie-HéleÌ€ne Renoux.
Certains de ces textes ont été traduits par Benoît Berthelier, Julien Lapeyre de Cabanes, Martin Richet, Stéphane Bouquet, Marie de Quatrebarbes, Pierre Drogi et Lucie Taïeb.
La teÌ‚te et les cornes existe depuis 2013. Elle est coordonnée par Marie de Quatrebarbes, BenoiÌ‚t Berthelier et Maël Guesdon. Dans le cadre de l’invitation du Centre international de la poésie de Marseille, La teÌ‚te et les cornes a proposé aÌ€ plusieurs auteurs d’écrire aÌ€ partir du cinéma d’Alain Cavalier.

â–º Vendredi 12 février à 19H, Librairie Les Traversées (2, rue Edouard Quenu 75005 Paris), rencontre avec Mathieu Larnaudie organisée par les Filles du Loir : avec Gabrielle Napoli, l’écrivain reviendra sur Strangulation (2008).

â–º Mardi 16 février à 20H, rencontre et lecture avec Olivier Cadiot au théâtre de Vidy à Lausanne (Suisse) autour de son dernier livre Histoire de la littérature récente. Entrée libre.

Théâtre de Vidy / La Kantina, Av. E.-H. Jacques-Dalcroze 5 CH-1005 Lausanne / Billetterie +41 21 619 45 45 / info@vidy.ch

 

4 février 2016

[News] Libr-événements

Trois RV importants dans les deux semaines : avec Eugène Savitzkaya à Bruxelles ce samedi, où se déroulera également un Cabaret DADA – mais à Paris -, et avec Amandine André, dont est présenté le dernier livre, fascinant De la destruction.

 

â–º Samedi 6 février 2016, lecture-performance d’EUGÈNE SAVITZKAYA : « Le long journal intime des dames / et des demoiselles… » (de mars 1865 à janvier 2012).
Quatre lectures du poème, à 15h, 16h, 17h et 18h précises.
Aux cimaises blanches de la Galerie Didier Devillez, une seule œuvre : le manuscrit (91 x 66 cm) posé sur châssis du « Long journal intime des dames et des demoiselles… »

GALERIE DIDIER DEVILLEZ – 53 rue Emmanuel Van Driessche – 1050 Bruxelles (Belgique)

 

â–º CABARET DADA, Session performative pour artistes et poètes. Célébration du centenaire de l’ouverture du Cabaret Voltaire (Zurich, 6 février 1916). Samedi 6 février 2016, 15 heures – entrée libre Halle Saint Pierre (Paris )– auditorium : réservation conseillée : 01 42 58 72 89.

 â–º Vendredi 19 février 2016, 21H30 au Connétable (55 rue des Archives 75003 Paris) : lecture-rencontre avec Amandine André pour De la Destruction.

♦ Amandine André, De la destruction, préface de Michel Surya, Al dante, février 2016, 112 pages, 13 €, ISBN : 978-2-84761-732-0.

"J’écris pour qui entrant dans mon livre,
y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus" (Bataille, cité par M. Surya).

Ecrire, c’est détruire l’appartenance : à soi, à son corps, au monde comme à la langue. Ecrire, c’est avoir "tête dans la gueule du mot" (p. 22). La tête, ce lieu non dialectique où se neutralisent l’en-chien et le hors-chien, le sens et le non-sens. Les Agencements Répétitifs Littéralistes ("Chien ordonne la rémission de la métaphore") d’Amandine André (ARL) font se télescoper les signifiés : la langue sait se faire archaïque pour dire le combat entre chien et non-chien.

Ecrire, c’est pour Amandine André écrire avec son chien. "Des mots puissants. Propres à détruire tous mots qui s’opposent au mot qui s’opposent à sa puissance" (14). C’est avec son chien qu’elle creuse le trou qu’évoque Bataille. /Fabrice Thumerel/

3 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (1/6)

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 C’est avec plaisir que nous vous présentons la nouvelle série de l’irrésistible Daniel Cabanis, dont on rendra bientôt compte de la dernière publication.

 

Plouf n° 1

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Au terme de neuf années de travail, Paul a enfin rendu sa thèse HISTOIRE DU MUTISME, DES PREMIERS STYLITES A AUJOURD’HUI (un bon sujet, mais rasoir à mon avis), puis l’a soutenue avec succès. Or, maintenant qu’il est docteur, il n’est pas plus avancé. Il n’a pas trouvé à se faire employer par l’Université, ce qui l’a cruellement déçu. Dans l’édition aussi, on lui a claqué la porte au nez. Et quand il a proposé à diverses institutions et/ou associations savantes de donner des conférences sur le mutisme (choix de vie, vœu, discipline, profit, etc.), il s’est fait vertement éconduire. En clair, terrible ironie, partout où il pouvait espérer faire valoir sa science, on l’a prié de fermer sa gueule. Paul a très mal vécu cette longue série de rebuffades. Ça a été une humiliation, je crois. Il n’a pas compris qu’avec les stylites, il avait mis à côté de la plaque. En effet : tous ces dégénérés à moitié aphones perchés des vies entières aux sommets de colonnes branlantes dans des conditions d’hygiène épouvantables, ce n’est pas sérieux : du folklore. Non-sens complet aujourd’hui. Paul a fini par se résoudre à chercher du travail hors du champ de ses compétences académiques. Il s’est rendu à l’Agence pour l’emploi. Il a exposé son cas, dit ses désillusions et ses attentes. Le responsable s’est engagé à lui dégoter une offre en rapport avec son profil. Et Paul a repris espoir. Quinze jours après, le type rappelle. Il est question d’un stage payé de six mois pour s’initier, dans un bled paumé de Dordogne, aux rudiments et joies du métier de tailleur de pierre. C’est non ! dit Paul. Dommage, à mon avis.

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