Libr-critique

30 octobre 2015

[Chronique] Christophe Manon, Extrêmes et lumineux

Juste avant le RV de ce soir à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille ; 19H, en partenariat avec Libfly), revenons en détail sur le lumineux premier roman d’un poète dont nous suivons l’œuvre depuis des années sur Libr-critique (Constellations, 2006 ; Grande beuverie de poètes au ciel, 2006 ; L’Idieu, 2007 ; Univerciel, 2009 ; Qui vive, 2010 ; Testament, 2011).

 

Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, Verdier, été 2015, 192 pages, 13,50 €, ISBN : 978-2-86432-805-6.

"C’est à nous de nous rendre compte que le passé réclame une rédemption
  dont peut-être une tout infime partie se trouve être placée en notre pouvoir"
(Walter Benjamin, cité en exergue à Extrêmes et lumineux).

"Il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque
donnée de son existence – ce qui fait sa vérité, son sens – sa subtile
et pénétrante essence" (Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres,
cité par Claude Simon dans Le Jardin des plantes).

"La tâche que je m’efforce d’accomplir consiste, par le seul pouvoir des mots
écrits, à vous faire entendre, à vous faire sentir, et avant tout à vous faire voir"
(Joseph Conrad, préface du Nègre du Narcisse).

 

Mais bon sang… Mais enfin comment     ?… Mais où… Mais qu’est-ce qu…, etc. Ces interrogations syncopées qui constituent un leitmotiv structurent une mémoire personnelle et familiale "fragmentaire ainsi qu’un livre dont des pages entières auraient été inexorablement arrachées ou effacées" (p. 120). La question est plus que jamais cruciale : quel sens donner au "maelström de voix, de paroles, de visages, de corps, d’objets" (162) qui nous emporte, au ‘tumultueux flot de souvenirs s’emmêlant, se confondant, se télescopant sans cohérence" en nous (107), au "magma confus et nauséeux de sensations" (137), à la "sempiternelle litanie" des médias (45) ?

Pour le poète dont c’est le premier récit, la mémoire est une chambre d’échos, une boîte à fantômes et à fantasmes ; il ne s’agit pas d’"exhumer une hypothétique réalité", mais plutôt de "retracer les contours indistincts d’un passé oublié" (12) : comme on ne saurait "entrevoir le passé à partir d’aucune anamnèse" (101), il est clair que la quête ne saurait être proustienne. Aussi le texte commence-t-il par nous plonger dans un labyrinthe kafkaïen – un parking souterrain décrit un peu à la manière du Nouveau Roman -, dans cet "espace abstrait et infini, sans issue ni direction" que constitue la galerie temporelle (12) ; d’où le lecteur finit par sortir quelque deux cents pages plus loin : exit "êtres et choses non pas s’avançant mais se bousculant, se piétinant, pris de panique, cette accumulation d’images, d’adjectifs, d’adverbes, de souvenirs, d’instants"… Entre les deux, comme l’indique l’un des passages réflexifs : "une série de moments sans cohérence chronologique, sans lien logique entre eux, comme morcelés et suspendus dans le vide, arbitrairement reconstitués […], oscillant dans un espace intermédiaire entre la réalité et la fiction" (140).

Extrêmes et lumineux apparaît ainsi comme une mosaïque de fragments, de tableaux, de visions. Les anadiploses inter paragraphes – avec certains raccords dans l’axe, comme l’on dit au cinéma, qui font se confronter Eros et Thanatos – font se télescoper êtres et lieux, photos et bribes de souvenir. Et nous lecteurs d’être plongés avec ravissement dans une galerie des glaces où se réfractent de multiples éléments narratifs mis en valeur par divers jeux typographiques. C’est dire qu’une telle esthétique se situe dans le droit fil de la modernité : la parole comme l’écriture se heurtant à l’irreprésentable, le texte se présente comme fragmentaire et lacunaire ; l’esthétique réaliste étant remise en question, l’accent est mis sur l’impossible reconstitution autobiographique, vu les limites de la mémoire comme du langage. Prime la "puissance fictionnelle" du langage (81), même si Manon ne se fait aucune illusion sur les pouvoirs de l’écriture (cf. p. 109). Moderne encore cette façon de considérer des photos dont il veut saisir l’"aura fantomatique et irréelle" (64) comme des "opérateurs textuels", des "matières permettant de déclencher la machine verbale" (142). Plus précisément, une telle poétique ne peut que rappeler celle de Claude Simon, qui déclarait dans un entretien avec Claude Sarraute : "J’étais hanté par deux choses : la discontinuité, l’aspect fragmentaire des émotions que l’on éprouve et qui ne sont jamais reliées les unes aux autres, et en même temps leur contiguïté dans la conscience. Ma phrase cherche à traduire cette contiguïté. L’emploi du participe présent me permet de me placer hors du temps conventionnel" (Le Monde, 8 octobre 1960, p. 9).

Pour Manon, écrire revient à capter chaque moment intense, "extrême et lumineux, culminant dans une perception hallucinée des couleurs, des formes, des matières et des sons" (66). Chaque stase – et en particulier dans les scènes érotiques, l’amour étant une expérience sensorielle absolue – est ek-stase, visant à fixer des états de "semi-conscience hypnotique", de "fulgurantes sidérations" (102), l’instant suspendu, la "seconde d’éternité en apesanteur" (31). Des procédés comme l’énumération/accélération, le flux déterminatif et métaphorique, l’apposition de participes présents ou d’infinitifs, ou encore l’emploi récurrent de "comme" et/ou "comme si" participent d’un même art de la suggestion par contraction spatio-temporelle, condensation elliptique, et seule compte la visée poétique : l’agencement d’affects et de percepts, la transformation intensive des matériaux sensibles, l’émergence de l’image-cristal (Deleuze) dont la puissance hypnotique est maximale… Et bien entendu de telles visions pures ne peuvent que susciter un ravissement absolu.

♦ EXTRAIT : "l’éternelle humanité empêtrée, embourbée, se débattant dans l’éternelle, invraisemblable, chaotique et indécente accumulation d’actions et de réactions, de passions voraces et frénétiques, la vaine et pathétique gesticulation de toute créature vivante que certains nomment destin, mais qui est en réalité bien plus cruelle encore et bien plus imprévisible que ce qu’on a coutume d’entendre derrière ce simple mot […]" (p. 62).

28 octobre 2015

[Chronique] Le monde en noir… (À propos de Stéphane Vanderhaeghe, Charøgnards)

Juste avant le RV à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille) ce vendredi 30 octobre (19H, en partenariat avec Libfly), retour à tire-d’aile sur l’un des romans les plus marquants de cette année.

Stéphane Vanderhaeghe, Charøgnards, Quidam éditeur, été 2015, pages non numérotées, 20 €, ISBN : 978-2-915018-85-1.

"L’irréel aujourd’hui n’est autre que demain la servitude" (introduction).

"Et si rien de tout ça n’avait eu lieu -? si la seule réalité de tout ça n’était que
celle prêtée par un imaginaire que gangrènent dans un montage halluciné les flashs,
les visions conquérantes formatées par ces scénarios dans lesquels je me suis tant projeté, j’ai vécu -?"

"Depuis quand sommes-nous entrés sans retour dans l’ère de l’universelle charogne ?" Pour qui sont ces corbeaux qui croassent sur nos têtes ? Avec ce "o barré" en plein milieu du mot – de quoi nous laisser bouches bées -, qui/que sont ces charognards ?  Les signes ou les agents de la catastrophe ? Une "espèce poétique" ? Des hallucinations ? Des créatures peuplant l’univers cauchemardesque d’un junkie, interprétation vers laquelle nous conduit la référence incidente au Festin nu (1959) de Burroughs ? L’incarnation de notre devenir-charogne ou du drame de la parole (d’où la citation en exergue de Novarina) ? Une "petite allégorie inoffensive" ? La "métaphore d’une menace sourde et impalpable", voire d’un "sentiment diffus de culpabilité" ? La métaphore de l’écriture, cette "langue devenue étrangère" ? Les symptômes de la folie ? Les reflets d’un diariste parasite et voyeur ?…

Quelque chose s’est passé… mais quoi, quoi, quoi ? L’hésitation fantastique est à son comble avec un narrateur "doté d’une imagination débridée" comme d’une étonnante lucidité, qui entretient nos doutes, jongle avec les conventions du genre comme avec notre bibliothèque (ces corbeaux ne sont pas sans évoquer Bruegel, Rimbaud, Van Gogh, etc.), souligne lui-même ses dramatiques omissions et ambiguïtés, nous guide vers un scénario catastrophe de science-fiction…

Voici que, étrangement, nous tenons dans nos mains le journal d’un "homme qui, hélas, n’est qu’un homme", un homme ayant appartenu à "l’aere homino-technoïde"… Dans ses "ouvertissements", Stéphane Vanderhaeghe déjoue la tradition de l’avertissement initial pour nous faire assister à la fin de notre monde au futur antérieur, depuis une "civillusion" dans laquelle les corvidés sont rois…

 

Dans ce premier roman qui se situe explicitement en droite ligne des faux journaux intimes ressortissant à un fantastique philosophique (Gogol, Maupassant, Sartre) et joue avec la référence cinématographique par excellence que constitue le film d’Hitchcock Les Oiseaux, nous assistons à la charognardisation des repères spatio-temporels comme du langage même. De quoi nous laisser bouches bées !

Le sens du suspens narratif, l’écriture cinématographique, la tension entre parole et silence, les jeux avec la typographie comme avec les temps (temps de la fiction et temps de l’écriture ; temps du passé, du présent et du futur, futur antérieur et conditionnel), ou encore et surtout l’art de faire tournoyer autour de nous les mots-corbeaux, de nous donner le tournis avec un agencement répétitif qui fait sortir la langue de ses gonds rendent fascinante cette première fiction et prometteur le devenir de l’écrivain-charøgnard.

♦ EXTRAIT : "Le monde autour de moi se rétracte à vue d’œil, derniers plans d’un film que le noir gagne en irisant la pellicule. Tout – objets, souvenirs, le village en toile de fond – se volatilise peu à peu, gobé par une absence radicale. […] Les charognards n’y sont peut-être pour rien, qui sait. Peut-être sont-ils simplement plus intelligents que nous, ont vu et compris ce qui se tramait ailleurs"…

27 octobre 2015

[News] Annie Ernaux. Un engagement d’écriture

Tandis qu’Annie Ernaux, pour qui la colère "n’est pas une pulsion aveugle" mais le moteur d’une écriture lucide (p. 202 du volume ci-dessous), vient de signer l’Appel des 800 pour améliorer la condition des migrants dans la "jungle de Calais", paraît aux Presses de la Sorbonne Nouvelle le volume collectif dirigé par Pierre-Louis Fort et Violaine Houdart-Mérot, Annie Ernaux. Un engagement d’écriture, tout juste un an après – ce qui est une véritable performance ! – le colloque de Cergy intitulé "En soi et hors de soi. L’écriture d’Annie Ernaux comme engagement".

Présentation du volume

En 2002, Annie Ernaux déclarait que « ce qui compte, dans les livres, c’est ce qu’ils font advenir en soi et hors de soi ».  Dix ans plus tard, dans l’entretien qui clôt ce volume, elle revient sur ce « mouvement » qu’elle dit « emblématique de [s]on écriture ». Les études  ici réunies explorent cet « engagement d’écriture » dont parle  une de ses œuvres les plus récentes. Les auteurs tentent d’y définir les contours de cette nouvelle forme d’engagement (politique, humain, social, corporel et sensible) qu’elle invente, à la lumière notamment du concept d’ « implication ». 

Cinq dimensions fondamentales en sont  ainsi analysées : la volonté d’Annie Ernaux de « descendre dans la réalité sociale » et de prendre comme sujet d’écriture ce qui est traditionnellement considéré comme « au-dessous » de la littérature ; sa position par rapport à un engagement féministe  ; l’articulation entre identité et altérité dans sa dimension politique ; la présence au monde d’une écrivaine « traversée par les autres»  et, enfin, la manière dont cette œuvre engage et transforme le lecteur. 

Pierre-Louis Fort et Violaine Houdart-Merot, Annie Ernaux. Un engagement d’écriture, Presses de la Sorbonne Nouvelle, octobre 2015, 224 pages, 21 €, ISBN : 978-2-87854-676-7. [Commander l’ouvrage]

 

Sommaire

Pierre-Louis Fort et Violaine Houdart-Merot, « Un "engagement d’écriture" ».

I. "Descendre dans la réalité sociale" : Nathalie Froloff, "Formes et enjeux de l’Histoire dans l’œuvre d’Annie Ernaux" ; Véronique Montémont, "Avorter : scandale" ; Pierre Bras, "La révolte esthétique d’Annie Ernaux" ; Pierre-Louis Fort, "Ernaux. La vie. La vraie".

II. Féminin et féminisme : au-delà des évidences : Michèle Bacholle-Boskovic, « Annie Ernaux "premier homme", "premier écrivain" » ; Marie-Laure Rossi, "Une intellectuelle au féminin ? De Beauvoir à Ernaux" ; Barbara Havercroft, "Lorsque le sujet devient agent : écriture et engagement chez Annie Ernaux".

III. Une vie à l’œuvre : identité et altérité : Violaine Houdart-Merot, « Altérité et engagement : "soi-même comme un autre" » ; Yvon Inizan, « Apparition et disparition du témoin : "l’autobiographie vide" » ; Fabrice Thumerel, "Passage(s) Ernaux".

IV. Présence au monde : présence du monde ? : Bruno Blanckeman, "Annie Ernaux : une écriture impliquée" ; Isabelle Roussel-Gillet, "Annie Ernaux, à corps ou l’impossible désengagement" ; Aurélie Adler, « "Une communauté de désirs" ».

V. L’engagement du lecteur : Élise Hugueny-Léger, "Écrire le retour sur soi : postures d’engagement et d’accompagnement dans les socioanalyses d’Annie Ernaux et Didier Eribon" ; Francine Dugast-Portes, "Écriture et lecture du fragment dans l’œuvre d’Annie Ernaux" ; Lyn Thomas, "Regarde l’auteure mon amour : engagement et célébrité" ; Anne Coudreuse, « La honte comme "vérité sensible" de la domination ».

Annie Ernaux, "Les silences et la colère" (entretien avec Pierre-Louis Fort).

Extraits : Annie Ernaux, "Les silences et la colère" (entretien avec P.-L. Fort) ; F. Thumerel, "Passage(s) Ernaux"

Annie Ernaux : « Quant à la présence – ou l’absence – actuelle des écrivains, il me semble que cela ne tient pas forcément à eux. Les médias ne tiennent plus pour importante ni même intéressante leur parole. C’est celle des artistes de cinéma qui compte, et encore… Il y a une dépolitisation de l’ensemble des acteurs culturels qui est assez nette. Cela ne signifie pas que les œuvres n’aient pas de contenu politique. C’est plutôt comme si on ne pouvait plus soutenir une cause, ou qu’il n’y en avait plus (alors qu’il y en a beaucoup !). Comme s’il y avait un fatalisme, une acceptation. Si le Front National gagne en 2017, on verra se reformer une sorte d’alliance d’écrivains "contre" » (p. 203-04).

Fabrice Thumerel : "Si elle ne représente pas une intellectuelle engagée orthodoxe, c’est qu’elle s’engage tout entière dans une œuvre qui opère un perpétuel passage entre expérience singulière et expérience collective, entre identité et altérité, première et troisième personne, entre « je » et « on » / « nous ». Un exemple parmi tant d’autres : dans L’Événement, elle fait partie « des milliers de filles » qui « ont monté un escalier, frappé à une porte derrière laquelle il y avait une femme dont elles ne savaient rien, à qui elles allaient abandonner leur sexe et leur ventre ». C’est justement la fin de ce texte inouï qui insiste sur la dimension libératrice du passage : comme jadis les « passeuses d’enfants », les « passeurs d’immigrés », du moins les plus réguliers, se placent dans l’illégalité pour offrir une « voie de salut ». À sa façon, l’écrivain engagé est celui qui réussit le passage de l’autre côté, celui du non légitime pour ne pas dire de l’illégitime. Faire passer du silence à l’exposition, du non-dit au dit, faire advenir l’indicible dans l’écriture, telle est sa mission." (p. 117).

26 octobre 2015

[Création] Daniel Cabanis, Opportunités, accointances (1/2)

Drôlement irrésistible la nouvelle série de Daniel Cabanis, créée à partir des lavis érotiques de Paul Vican.

Précipité n° 1

Les lavis érotiques de Paul Vican sont très peu érotiques, et seulement de loin.

 

Pas exactement galant

Mme Badiou (sans rapport avec Alain) me dit de venir la voir : Venez à l’heure des promiscuités, cher ami. Ah. Et après j’ose pas dire Quoi, quand exactement ? De peur de passer pour niais je ne dis rien j’opine. Elle me cligne d’œil. On dirait du verre. Elle s’éloigne traînant le pied, grinçant des dents, le brouhaha qui l’entoure avec elle. Je reste un peu seul. J’ai chaud, cherchant un filet d’air frais, là sous la clim. Quel âge a Mme Badiou ? Voyons. Cent ? Cent-vingt ? C’est beaucoup. Disons soixante-dix. Des langues disent qu’elle a été restaurée plusieurs fois : si vrai, beau travail, faut reconnaître. Je donne soixante, elle ne les fait pas, donc cinquante : en somme une jeunesse, j’irai à son rendez-vous. Le jeudi suivant je me présente chez elle vers minuit. M. Badiou est là. Il demande À quel sujet ? Promiscuité ! je réponds. Ça ne signifie rien, promiscuité, c’est même ambigu, mais le vieux Badiou ne moufte pas. Allez-y, dit il, Anne est dans sa chambre; à l’étage, deuxième à droite. J’y arrive. Elle est déjà au lit. Je vous attendais, dit-elle. Je suis un peu venu, je dis. Que pourriez-vous faire pour m’être agréable ? Je vous ai apporté des rahat loukoums. Oh ! elle dit, quelle marque ? Haci Bekir, je précise. Je lui tends la boîte. Elle saisit un cube entre index et pouce et commence à sucer. Lentement. Pâte et sucre fondent et lui tapissent à la fin la muqueuse. Un régal ! dit-elle. Le repos du gosier, je dis. On rit. On est maintenant sur la même longueur : allons-y ! J’allonge. Elle suit. Se donne. Ah, ça me rajeunit ! dit-elle. De combien ? je demande.

 

 

Précipité n° 2

Il y a plus d’esbroufe que de maîtrise dans les lavis de Paul Vican : c’est du flan.

 

Pas exactement thérapeutique

Mme Vandevelde (aucun rapport avec Bram) a envie d’aller à la plage faire du cerf-volant, nager, bronzer, des châteaux. Elle demande que je l’accompagne. Moi ? Oui, vous êtes réputé bon maître-nageur, dit-elle. Je proteste que je suis seulement infirmier-chef de l’hôpital. C’est bien aussi, dit-elle; on prendra votre ambulance, on aura priorité, la mer est quand même à trente kilomètres, ça ira plus vite. Madame il y a erreur, je ne suis pas l’ambulancier. Ah. Elle est un instant désarçonnée, mais vite se ressaisit, puis relance. Samedi, ça irait ? dit-elle. Ai-je vocation à contrarier indéfiniment Mme Vandevelde ? Non. J’irai donc à la mer avec elle bien que je déteste le sable fin, l’eau salée tiède, les méduses et les gros nudistes. Je propose mardi, qui est mon jour de repos. C’est bien aussi, dit-elle, le vent aura calé. Le mardi suivant, en effet, pas un souffle d’air, mais Mme Vandevelde, l’envie de mer lui a passé, elle a changé d’avis. La plage, c’est pour les gogos, dit-elle, et cet étalage de carnes qui cuisent au soleil dans leur huile, ça me donne le racabomi. Bon. Ce revirement m’arrange. Je n’insiste pas. Maintenant, elle veut que je l’emmène chez moi en vacances. En vacances ? J’ai pris un jour de congé, dit-elle, pour venir voir vos collections de cerfs-volants; une visite privée me ferait plaisir. J’ai bien des lépidoptères épinglés dans des boîtes, mais pas de cerf-volant. C’est bien aussi ! dit-elle; allons-y. Nous voilà rendus. Elle visite. Et l’idée lui vient de prendre un bain. Je le lui coule. Chaud. Et Déshabillez-moi ! dit-elle, que je vous savonne.

 

 

Précipité n° 3

Difficile de trouver rafraîchissants les lavis de Paul Vican, mais ils sont potables.

 

Pas exactement charitable

Mme Poutine (aucun rapport avec Vladimir) m’a vu dans Coulisses de la voirie, le dernier film des sœurs Joliotti, où je joue le rôle d’un SDF sourd-muet qui a perdu son chien. Mme Poutine veut me revoir. Elle a écrit à la production qui m’a transmis sa lettre. Elle demande la faveur de secourir Sotcho (le SDF du film) ; il m’a émue, dit-elle, je suis prête à tout pour le rendre heureux. Mme Poutine est folle, je pense, ou alors catholique. Je lui propose une rencontre dans un café. Elle y vient avec un grand type dont la triste figure à bouffer du bio immédiatement me défrise, son mari. Ah. Erreur de casting. J’affiche ma déconvenue, mes nerfs, le temps qui m’est compté, je me lève, je pars, mais Borislav est d’accord ! s’écrie-t-elle. Bon. D’accord sur quoi ? Dans le doute, j’ai la faiblesse de me rasseoir. Puis Borislav s’en va. Enfin seuls chéri, dit Mme Poutine; donc elle est folle. Elle veut qu’on aille sous un pont (le Alexandre III de préférence) et se donner à moi (malheureux Sotcho, il a tant besoin d’amour); ceci dans les courants d’air, à la va-vite, sur un tas de chiffons et cartons souillés, parmi les ivrognes indifférents et les dégénérés, tous au régime bière et/ou vodka discounts. Mme Poutine a des idées. Scénario, décor, figurants, elle a pensé à tout. Sauf au chien. Voilà peut-être une porte de sortie. Je tente le coup. Sotcho, pas besoin d’affection, je dis ; Sotcho cherche son ami chien. Je réalise trop tard la bêtise de mon propos. Allons-y ! dit Mme Poutine. Et on arrive pont Alexandre III. Borislav est là, nu, à quatre pattes, un os dans la gueule.

23 octobre 2015

[Chronique] Je fêlé (à propos de Mathias Lair, Ainsi soit-je), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Ainsi soit je, Editions La Rumeur Libre, Sainte Colombe sur Gand, été 2015, 80 pages, 15 €, ISBN : 978-2-35577-093-7.

 

Reprenant la grande problématique beckettienne du "je qui ça / jamais là où"; Mathias Lair a suffisamment à faire avec ce pronom sans aller chercher à savoir si "je est un autre". Il faut en effet, si l’on peut dire, commencer par le début sans pour autant "tarauder du côté de la nuit sexuelle" chère à Quignard – qui d’une certaine manière est une vue de l’esprit. Même si c’est bien là que tout a commencé.

Loin de l’insouciance joyeuse d’une belle ode au "je" (qui fuit comme une anguille), il s’agit pour Mathias Lair sinon de le rassembler du moins de comprendre d’où il sort. Le texte est donc contemporain d’un éclatement, d’une aliénation insécable à l’être sans pour autant prétendre ne caresser que sa fracture. Pour autant l’auteur ne tente pas de guérir ce qui sépare mais de retourner à ce qui fonde la séparation vaguement cautérisée (le plus souvent – Beckett faisant exception) à travers la langue maternelle – langue en partie morte. Le tout selon une perspective contiguë aux travaux de Novarina et de Prigent.

Dès lors, la structure même des textes casse le discours pour rouvrir la relation au difficilement conceptualisable et à la sémantique. Les deux ne proposent à réduire que le "je" à un ensemble logique. Il efface la complexité de l’être, de sa pensée, de sa relation au non-être. En effet, dans le langage constitué existe une masse de cendres qu’il s’agit d’abord de « souffler ». Lair fait donc retour non seulement à Beckett déjà cité mais à celui qui lui fut proche : Blanchot en son écriture de désastre. C’est sur cette « catastrophe » que repose « Ainsi soit je » – notons au passage l’importance de la troisième personne dans le subjonctif du verbe être.

Mathias Lair tente d’identifier ce qui peut l’être afin de « parler     à son pas ». Où il n’y a pas de papa  ni de mère sans pour autant chercher à tuer cette dernière, même si c’est pour Lair d’où vient (en partie) le problème.  D’où cette langue en morceaux et fractures centrales (dans chaque vers) pour « castrer      le sens de / son natif utérus ». Le vœu est pieux mais il permet au discours non de continuer mais de trouver ce fameux « pas », voire ce « pas au-delà » (Blanchot).

Face à l’inidentifiable du « je » perdu (ou jamais né ?), Mathias Lair évoque comment  le disparu à la fois persiste, résiste et reste inaccessible. C’est donc autour de cette absence-présence que s’organise le poème et ses notations ouvertes. A travers elles Mathias Lair espère « Le désêtre     ouvert  / par le chant » tout en soulignant les limites de cet espoir : « vague / promesse », a-t-il soin de préciser.

Il ne s’agit donc pas de ramener dans et par le langage quelque chose qui serait enfoui. D’une part parce que ce magma reste difficilement extirpable et d’autre part parce qu’il ne s’agit pas de faire de la poésie un livre de clés qui permettrait d’atteindre une placidité discutable de l’être. Le texte tente surtout de « photographier »  l’état des lieux du « je » fondé sur une fracture première, d’une coupure. Elle donne la vie mais pousse parfois l’être à s’abstenir dans ce qu’on a nommé parfois « une présence in absentia ». En cet état le scénario existentiel tangue entre « y vais je » et « vient-il ». C’est donc ce « moi » douteux que Lair met sous les yeux. A nous d’en faire bon usage.

22 octobre 2015

[Création] Maja Jantar et Vincent Tholomé, Lunalia la honte (4/4)

Nous sommes heureux de vous proposer la troisième série de huit capsules sonores : ici. [Écouter la troisième série] [Écouter la deuxième série] [Écouter la première série]

« Lunalia » est un projet conçu en 2012 par Maja Jantar et a rawlings. « Lunalia » consiste à fabriquer de courtes capsules sonores, une par nuit, durant le mois lunaire. De pleine lune à pleine lune. « Lunalia » mêle chants, mots, musiques et bruits. « Lunalia » se fait en duo. Chacun, chacune, dans son coin, fabrique un bout de la capsule. Maja mixe le tout le matin, aux petites heures.

J’ai décidé que ma part s’intitulerait « La honte ». Les « poèmes » de « La honte » sont, formellement, un hommage à Laura Vazquez, à ses « poèmes du mois ».

Maja et moi avons fabriqué nos capsules du 29 août au 28 septembre 2015. Nous mettons en ligne aujourd’hui, 28 septembre, les 8 premières.  Chaque semaine, chaque lundi, nous en ajouterons 8 nouvelles environ. Le lundi 19 octobre, l’entièreté des capsules sera alors à disposition de qui voudra les entendre.

Belle écoute à toutes et à tous. /Vincent Tholomé/

20 octobre 2015

[Livre] Daniel Fano, Ne vous inquiétez plus, c’est la guerre, par Christophe Stolowicki

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Daniel Fano, Ne vous inquiétez plus c’est la guerre, Les Carnets du Dessert de Lune, 2015, 90 p., 12 €, ISBN : 978-2-930607-13-9.

Formidablement désassorties, des pièces bout à bout rapportées, létal patchwork de strass, arcanes dorés de la pub ventre à l’air, composent assemblent, en détonante miscellanée des trésors et rebuts de la société du spectacle, l’implosive bombe lente d’un livre qu’on ne veut pas quitter. Tonique, desserré, salubre, nous tenant à la glotte comme un grand cru. Sous l’avalanche des « objets de luxe de masse », une sursaturation modeuse égrène ses perles glamour, distille ses élixirs : le « Charnel Chypre Fatal de Guerlain » ; le « Private Collection Ambre Ylang Ylang d’Estée Lauder ». D’un âge gras du passé – Kennedy-Marilyn, leur halo élargissant ses cernes jusqu’à nos jours – s’étire ameubli l’irrépressible blues. En regard, c’est la guerre. L’éthologie tourne à l’attendrissement mièvre tant et si bien qu’ « Inspecteur et Flipo […] éclata l’œil du guignol ». Débités les clichés à la kalachnikov, nous faisons connaissance du « héros socialiste […] inventeur du fusil d’assaut qui porte son nom […] un tout petit monsieur en costume de mauvais tissu. » Les bombes islamistes explosent à la ligne. Décalée de l’objectivisme américain – plus goûteux d’être traduit – la poésie rédemptrice du journalisme.

18 octobre 2015

[News] News du dimanche

Après une UNE consacrée au volume IV des Œuvres de Bernard Noël, quelques Libr-brèves

UNE

Bernard Noël, La Comédie intime, œuvres IV, préface de Stéphane Bikialo, P.O.L, octobre 2015, 432 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-8180-3771-3.

Après Les Plumes d’Eros (2010), L’Outrage aux mots (2011) et La Place de l’Autre (2013), pour notre plus grand plaisir les éditions P.O.L viennent de publier le quatrième volume des œuvres (presque) complètes de Bernard Noël (né en 1929).

"Chacun de nous est une société", peut-on lire dès le début des Premiers Mots (1973), roman fondamental dans le prolongement duquel s’inscrivent tous les monologues qui lui succèdent dans cette somme d’une densité rare. Et S. Bikialo de préciser : "Chacun de nous porte sa comédie, que Dante a voulue divine, Balzac humaine, Jacques Villeglé urbaine, et Bernard Noël intime ou mentale. La Comédie intime est la Comédie humaine de Bernard Noël, sa comédie humaine, où il se fait, non pas le secrétaire de la société mais le porte-plume de ces voix qui travaillent en lui, qui le constituent comme sujet de l’écriture, comme TU" (p. 12). Chaque monologue, "forme obsessionnelle" bâtie "à partir du monologue intérieur" (B. Noël, "Le Chemin de ronde", 1958-63), est centré sur un pronom : "je" dans La Langue d’Anna (en ces temps identitaristes, on appréciera la troisième phrase : "Je ne manque pourtant pas d’identité : elle me déborde, elle me jette hors de moi" – p. 209) ; "tu" dans Le Mal de l’intime ; "il" dans La Maladie du Sens ; "elle" dans Le Mal de l’Espèce ; "on" dans Le Syndrome de Gramsci ; "vous" dans La Maladie de la Chair ; "je", "tu", "il" et "vous" dans Les Têtes d’IlJeTu

Arrêtons-nous au dernier monologue, paru au printemps dernier : Le Monologue du nous. Dans un monde où le pouvoir "a pour arme efficace le remplacement de la culture par la consommation, ce qui réduit la politique à des traités de libre-échange puisqu’elle est entièrement soumise à l’économie" ; "un monde où la dissolution de tous les repères sociaux se double du perfectionnement continuel des systèmes de surveillance et de répression" ; où "la technologie va permettre de neutraliser toute opposition par une castration mentale généralisée" ;
comment le "NOUS" pourrait-il encore subsister ?
comment le "NOUS" pourrait-il encore subsister en dehors de l’action directe ?

Mais "peut-on traiter le mal par le mal ?"… Ce monologue du nous nous plonge dans les interrogations et les contradictions d’un groupe de militants qui se sentent trahis par les actuels socialistes au pouvoir et ont renoncé à la mythologie de la Révolution. Et nous, lecteurs, égarés dans un palais de glaces, ne pouvons nous empêcher de nous demander avec angoisse s’il y a la moindre issue…

Libr-brèves

â–º Dans sa nouvelle livraison (#121), la revue INTER nous propose une nouvelle perspective : "Pauvreté, dépouillement, dénuement" – avec en prime, de Joël Hubaut, un texte et flash-performance de 2002 (UBO_HOBO).

â–º Sur Diacritik, on lira avec intérêt le Grand entretien de Mathieu Larnaudie avec Jean-Philippe Cazier, "Mathieu Larnaudie, le pouvoir des images" (à propos de son dernier roman, paru cher Actes Sud, Notre désir est sans remède.

16 octobre 2015

[Chronique] Amandine André, Quelque chose, par Emmanuèle Jawad

Amandine André, Quelque chose, Al dante, Marseille, 2015, 30 pages, 7 €, ISBN : 978-2-84761-749-8.

 

Dans un texte giratoire procédant par agencements répétitifs, Quelque chose travaille remarquablement l’étirement du texte dans l’épuisement conjoint de la langue litanique et du corps désirant.

Le titre reprend un segment lancinant du texte, noyau central saisi comme axe de rotation sur lequel s’appuie le texte dans ses déroulements et ses mouvements de spirales, boucles à partir desquelles se constituent les agencements de propositions par décalages et glissements. Dans une langue simple et un lexique pouvant emprunter à un registre familier, les préoccupations formelles se portent sur le développement d’un texte dense dans le flux des mouvements syntaxiques et l’expérience du désir.

Le travail formel se construit dans la mise en circulation de motifs, production de boucles réitérées où l’articulation des segments, déjouée par l’absence de ponctuation, repose sur les nombreuses conjonctions de coordination et la formule impersonnelle (« il y a quelque chose »), leitmotiv coordonnant les énoncés dans la poursuite du texte. La répétition s’effectue dans le redoublement immédiat d’un segment ou dans une proposition redoublée mais inversée symétriquement, (« il y a quelque chose dans ton corps dans ton corps quelque chose », « dans ton corps » faisant alors axe de symétrie). L’avancement dans le texte, sa progression, par réitérations et modifications introduites sur celles-ci, s’établit par la production d’une abondance de subordonnées et de pronoms (première et deuxième personne du singulier) dans des phrases enroulées travaillant inlassablement le rythme.

Dans des propositions de lectures possibles, Quelque chose met en situation des corps multipliant les hypothèses identitaires et les relations interprétatives : un corps d’homme (à la fin du texte, « ton corps semblait s’apprêter pour les femmes de nuit »), un autre corps de femme probablement (s’appropriant toutefois également par contamination de genre certains attributs masculins) ou un homme, un corps d’homme évoqué notamment à la « manière de jeune fille » (« quand je pense que ta manière de jeune fille a cédé à ma bouche », p.17), une singularité qui participe à la force du texte et qui traverse ainsi remarquablement les sexualités. Dans des glissements d’appartenance corporelle ou des effets de contamination, les parties du corps (visage, peau, bras, jambe, nuque, mâchoire, reins, sexe, poumons, dos, ventre, etc.) basculent d’un corps vers l’autre le rejoignant (de « ton bassin » à « mon bassin », « tes reins »/ « mes reins », « mes poumons » / « les tiens ») et ce, conjointement à un flux de glissements phoniques (« que tu m’abaisses »/ tu abuses »/ que tu m’uses ») .

L’écriture en mouvement, dans une vitesse accrue, produit variations et procédures d’accumulation dans la constitution de la matière verbale. La dimension performative inhérente au texte croise ainsi l’oralité qui le traverse dans un développement rythmique et vertigineux.

15 octobre 2015

[News] Deux Libr-événements en octobre

En cette seconde quinzaine d’octobre qui commence, Libr-critique sera partie prenante de deux événements : Philippe Boisnard & Hortense Gauthier (HP-process) à Pau pour une performance au Festival Accès)s( et Fabrice Thumerel à Lille pour une rencontre avec deux écrivains de talent auteurs d’un premier roman, Christophe Manon et Stéphane Vanderhaeghe.

Festival Accès)s( # 15 – Vu du ciel

Pour les quinze ans du festival, du 15 octobre au 12 décembre, à Pau et environs, voici le programme.

Inauguration le jeudi 15 octobre à 19h
festival > 15-18 oct.
expo > jusqu’au 12 déc.

►► jeudi 15 ◄◄
— Bel Ordinaire – Billère
☛ 19h Vernissage et expérience radiophonique
☛ De 20h à 23h performances – Maëlla-Mickaëlle M., La jeune femme, le dôme et le drone
☛ 6 sessions de performances (6 min) – Mária Júdová & Andrej Boleslavsky, Composition for a drone
☛ atelier drone open source – FabLab-Pau, R.mess (ouvert à tous jusqu’au samedi)

►► vendredi 16 ◄◄
— Médiathèque André Labarrère – Pau
☛ 10h Guillaume Bourgois & Dorothée Smith, Vidéodrone)s(
☛ 11h15 Laura Mannelli, Christine Webster & Frederick Thompson, Archi ) ( numérique
☛ 14h Olivier Gapenne, Machines autonomes )?(
☛ 15h15 Séance d’écoute – Jean-Philippe Renoult, Dr(((o)))ne Music

— Librairie l’Escampette – Pau
☛ 18h Rencontre et signature avec les auteurs du Magazine MCD « La conjuration des drones »

— Les Sardines – Pau
Retransmission en direct sur Radio Campus
☛ 20h Café-philo– Philippe Di Folco & les artistes invités, Création vue du drone
☛ 21h30 Dj Mix Aérial Art- Jean-Philippe Renoult, Dinah Bird & Orriol

►► samedi 17 ◄◄
— Place Clemenceau – Pau
☛ 15h Performance – Maëlla-Mickaëlle M., La jeune femme, le dôme et le drone

— Musée des Beaux-arts – Pau
☛ 17h Performance – Maëlla-Mickaëlle M., La jeune femme, le dôme et le drone
Performance HP-process (Philippe Boisnard et Hortense Gauthier), Poésie du drone

— Route du Son – Billère
☛ 22h Soirée anniversaire – 15 ans d’accès)s( :
NUIT ELECTR☻ !
Félix Kubin / Ninos du Brasil / Syracuse / DJ Marcelle

►► dimanche 18 ◄◄
— Bel Ordinaire – Billère
☛ 13h Brunch, récits et envols de drones
Le pigeon-voyageur, le drone open source et l’oiseau bionique racontés par leurs inventeurs et rêveurs, sous le pilotage de Marie Lechner, R.mess (FabLab Pau), Bionic Bird, Pigeon voyageur (Club de colombophilie, Pau)

Pour en savoir plus sur les propositions, RDV sur :
acces-s.org
et si vous en voulez encore plus, n’hésitez pas à vous procurer le mcd #78 "La conjuration des drones" sur le site de mcd : http://www.digitalmcd.com/mcd78-la-conjuration-des-drones/
En ce moment, 2 articles sont en lecture gratuitement à cette page : http://www.digitalmcd.com/extraits-du-mcd78-la-conjuration-des-drones-3/

 

Soirée Le Bateau Livre à Lille animée par Fabrice Thumerel : Manon et Vanderhaeghe

 RV à la Librairie Le Bateau Livre (154, rue Gambetta à Lille) le vendredi 30 octobre 2015, 19H, pour une rencontre autour de deux écrivains de talent dont les premiers romans font partie des meilleurs livres de cet automne : lectures, analyses, interrogations, passerelles, débat. [En partenariat avec Libfly]

â–º Christophe Manon, Extrêmes et lumineux, Verdier, été 2015, 192 pages, 13,50 €, ISBN : 978-2-86432-805-6.

Mais bon sang… Mais où… Mais qu’est-ce qu…, etc. Ces interrogations qui constituent un leitmotiv structurent une mémoire personnelle et familiale "fragmentaire ainsi qu’un livre dont des pages entières auraient été inexorablement arrachées ou effacées" (p. 120) – mémoire d’où jaillissent des fantômes extrêmes et lumineux, des destins qui suscitent la méditation.

Pour le poète dont c’est le premier récit, il ne s’agit donc pas d’"exhumer une hypothétique réalité", mais plutôt de "retracer les contours indistincts d’un passé oublié" (12) : dès le début – qui fait songer à Kafka comme au Nouveau Roman -, il est clair que la quête ne saurait être proustienne ; les anadiploses inter paragraphes font se télescoper êtres et lieux, photos et bribes de souvenir dans toute leur intensité lumineuse, leur puissance d’évocation. Et nous lecteurs d’être plongés avec ravissement dans une galerie des glaces où se réfractent de multiples éléments narratifs mis en valeur par divers jeux typographiques. Une telle poétique ne peut que rappeler celle de Claude Simon.

♦ EXTRAIT : "l’éternelle humanité empêtrée, embourbée, se débattant dans l’éternelle, invraisemblable, chaotique et indécente accumulation d’actions et de réactions, de passions voraces et frénétiques, la vaine et pathétique gesticulation de toute créature vivante que certains nomment destin, mais qui est en réalité bien plus cruelle encore et bien plus imprévisible que ce qu’on a coutume d’entendre derrière ce simple mot […]" (p. 62).

 

â–º Stéphane Vanderhaeghe, Charøgnards, Quidam éditeur, été 2015, pages non numérotées, 20 €, ISBN : 978-2-915018-85-1.

 "Depuis quand sommes-nous entrés sans retour dans l’ère de l’universelle charogne ?" Avec ce "o barré" en plein milieu du mot – de quoi nous laisser bouches bées -, qui sont ces charognards ? Les signes ou les agents de la catastrophe ? Une "espèce poétique" ? La "métaphore d’une menace sourde et impalpable" ? Les symptômes de la folie ? Les reflets d’un diariste parasite et voyeur ?…

Voici que, étrangement, nous tenons dans nos mains le journal d’un "homme qui, hélas, n’est qu’un homme", un homme ayant appartenu à "l’aere homino-technoïde"… Dans ses "ouvertissements", Stéphane Vanderhaeghe déjoue la tradition de l’avertissement initial pour nous faire assister à la fin de notre monde au futur antérieur, depuis une "civillusion" dans laquelle les corvidés sont rois…

Dans ce premier roman qui se situe explicitement en droite ligne des faux journaux intimes ressortissant à un fantastique philosophique (Gogol, Maupassant, Sartre) et joue avec la référence cinématographique par excellence que constitue le film d’Hitchcock Les Oiseaux, nous assistons à la charognardisation des repères spatio-temporels comme du langage même. De quoi nous laisser bouches bées !

♦ EXTRAIT : "Le monde autour de moi se rétracte à vue d’œil, derniers plans d’un film que le noir gagne en irisant la pellicule. Tout – objets, souvenirs, le village en toile de fond – se volatilise peu à peu, gobé par une absence radicale. […] Les charognards n’y sont peut-être pour rien, qui sait. Peut-être sont-ils simplement plus intelligents que nous, ont vu et compris ce qui se tramait ailleurs"…

14 octobre 2015

[Chronique] Werner Herzog, Å’uvres, volume 3, par Jean-Paul Gavard-Perret

Une fois n’est pas coutume, un Libr-regard du côté du cinéma…

Werner Herzog, Œuvres, volume 3  (1984 – 1999) , Potemkine & Agnès B, Paris 2015.

 

Plus riche en documentaires qu’en fictions ce volume 3 des films de Werner Herzog propose des œuvres peu connues du réalisateur, dont Cœur de Verre et son chemin d’hypnose. Celui qui avait recherché Lotte Eisner agonisante en réussissant un parcours de Rédemption de Munich à Paris pour la sauver selon une marche forcée (relatée dans son livre Le chemin des glaces) fait de son œuvre un cinéma extatique. Il rejoint le réel et le rêve là où le créateur se met toujours dans des situations extrêmes, voire de souffrance entre chutes et renaissances déterminantes à sa vie et son oeuvre.

Chaque film brouille les frontières entre documentaire et fiction, et proche d’un Virilio il cherche toujours des présences de catastrophes dont Fitzcaraldo et Aguirre furent les points d’acmé. Les films du volume 3 ne vont pas aussi loin et sont plus autarciques. D’autant qu’à partir de la fin des années 70 le réalisateur est lâché par la critique (allemande en particulier) en raison de son « wagnérisme » fou. Les films de ce volume sont donc ceux d’après cette chute. Herzog vit alors à Los Angeles et rompt presque définitivement avec l’Europe. L’auteur y assume ses échecs, sa folie, son état de voyance.

Jusqu’au cœur de ses documentaires (sorte de pied à terre du fictionnel) le réalisateur reste dans l’excès.  Il saisit des êtres qui vivent leurs passions jusqu’au bout. Mais Herzog les approche non sans ironie, humour et provocation au sein même de l’aspect radical de l’œuvre. Sa renaissance critique apparaît en 2005. Celui qu’on accuse d’être un bonimenteur (speaker envahissant de manière volontaire) prouve combien ses films sont habités de grotesque et de burlesque. Face à la doxa documentaire, le réalisateur propose sa propre mise en scène. Il se veut autant baroudeur qu’autoparodique – et invente au besoin une « pensée » de Pascal dans le goût du jeu, de l’interdit de l’imposture mais aussi de la vérité.

Dans son film sur l’alpiniste allemand Messner, Herzog joue à la fois de la légèreté et de la mort. Le film est construit sur la fraternité et le rire jusqu’à l’épreuve de la mort. Seul cinéaste à avoir écrit sur tous les continents (Antarctique compris), il multiplie les rapports avec une pluralité de cultures, même s’il refuse d’être assimilé à la mythologie New-Age et préfère l’extase matérialiste et chimique non liée à une quelconque transcendance – selon lui parfaitement naïve. Se confrontant à des cultures foraines il sait pour autant que tout type de fusion chamanique est impossible.

L’artiste met en scène des mondes contigus et inaliénables aussi bien au sein même de l’occident qu’ailleurs. Il y cherche le sauvage, l’extra-lucide dégagé de tout modèle aussi bien dans l’autre que dans lui-même. Cultivant la distance, Herzog refuse l’osmose : elle reste pour lui une vue de l’esprit. C’est ce qui donne à ses œuvres leur caractère particulier. Elles sont éloignées autant du romantisme que du vérisme dans ses personnages border-lines et hors normes. Qu’ils soient handicapés ou héros, il se sent en confraternité agissante avec eux. Klaus Kinski au premier chef. Monstre sauvage et raffiné, victime et bourreau il est le reflet du réalisateur qui cultive envers lui haine et amour.

12 octobre 2015

[Création] Maja Jantar et Vincent Tholomé, Lunalia la honte (3)

Nous sommes heureux de vous proposer la troisième série de huit capsules sonores : ici. [Écouter la deuxième série] [Écouter la première série]

« Lunalia » est un projet conçu en 2012 par Maja Jantar et a rawlings. « Lunalia » consiste à fabriquer de courtes capsules sonores, une par nuit, durant le mois lunaire. De pleine lune à pleine lune. « Lunalia » mêle chants, mots, musiques et bruits. « Lunalia » se fait en duo. Chacun, chacune, dans son coin, fabrique un bout de la capsule. Maja mixe le tout le matin, aux petites heures.

J’ai décidé que ma part s’intitulerait « La honte ». Les « poèmes » de « La honte » sont, formellement, un hommage à Laura Vazquez, à ses « poèmes du mois ».

Maja et moi avons fabriqué nos capsules du 29 août au 28 septembre 2015. Nous mettons en ligne aujourd’hui, 28 septembre, les 8 premières.  Chaque semaine, chaque lundi, nous en ajouterons 8 nouvelles environ. Le lundi 19 octobre, l’entièreté des capsules sera alors à disposition de qui voudra les entendre.

Belle écoute à toutes et à tous. /Vincent Tholomé/

11 octobre 2015

[News] News du dimanche

Le mois d’octobre est décidément riche en événements : ActOral (après Marseille, Paris) ; Licet#1 (Dufeu/Vallos) ; rencontre croisée A. Mouton / M. Larnaudie ; soirée J. Blaine, C. Richard et L. Vazquez à Marseille ; exposition photo à Bordeaux, À contre allées.

 

â–º ActOral 2015 : retrouvez Mustapha BENFODIL et Jean-Michel ESPITALLIER sur Radio Grenouille ! Après Marseille, prolongations à Paris :

 

â–º Mercredi 14 octobre 2015 à 19H30, Treize (24, rue Moret 75011 Paris) : Licet#1, soirée Dufeu / Vallos. Licet est organisé par Lic / www.plateformelic.eu [entrée libre]

Licet est un programme de recherche indépendant qui étudie les modalités d’une existence luxueuse.

La première séance regroupe deux interventions, celle de Fabien Vallos sous la forme d’une conférence intitulée « Heidegger et la fin de la philosophie » et celle d’Antoine Dufeu sous la forme d’une lecture.

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« HEIDEGGER ET LA FIN DE LA PHILOSOPHIE »
CONFÉRENCE DE FABIEN VALLOS

« Nous voudrions proposer une lecture de ce que peut bien vouloir « indiquer » le sens du « tournant » et le sens de la fin de la philosophie chez Heidegger.
Nous tenterons d’indiquer que se joue ici l’épreuve d’une faille pour la pensée théorique et pour la modernité. Et dès lors, si le tournant a eu lieu, vers quoi nous regardons. »

Fabien Vallos est professeur de théorie à l’Ensp Arles et directeur du Centre de recherche art & image (CRAI). Il est théoricien, auteur, traducteur, commissaire indépendant et directeur des éditions MIX.

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LECTURE D’ANTOINE DUFEU

Antoine Dufeu lira des extraits d’un livre en cours, « Zéro : zéro », dans lequel il se propose de déconstruire littérairement le mythe de la création monétaire ex-nihilo.

Antoine Dufeu est poète, écrivain et dramaturge. Dernier livre paru, Sic (al dante + Le Triangle, 2015). Il a notamment fondé Lic. www.antoinedufeu.fr

 

â–º Jeudi 15 octobre à 20H, Librairie Atelier (2bis rue du Jourdain 75020 Paris) : rencontre croisée avec Antoine Mouton pour Le Metteur en scène polonais et Mathieu Larnaudie pour Notre désir est sans remède.

â–º Dimanche 18 octobre à 18H, Videodrome 2 (49, Cours Julien 13006 Marseille) : lectures & performances de Julien Blaine, Cécile Richard et Laura Vazquez.

 

â–º « À contre-allées » présente, du 20 octobre au 11 décembre 2015 au salon d’honneur de la gare St Jean de Bordeaux, les œuvres photographiques réalisées par les personnes accompagnées par l’association RUELLE (Relais urbain d’échanges et de lutte contre l’exploitation) dans le cadre d’ateliers photos mis en place avec le concours du photographe Christophe GOUSSARD.

Cette exposition se tiendra dans le salon d’honneur (espace d’attente) de la Gare de Bordeaux Saint-Jean et le vernissage aura lieu le 23 octobre à 11h30.

RUELLE accompagne dans la région bordelaise des victimes de traite des êtres humains, afin de les aider à mettre un terme à la relation d’exploitation qu’elles subissent, quelle qu’en soit la forme : esclavage domestique, délinquance et travail forcés, exploitation sexuelle…

Les ateliers artistiques proposés par l’association se sont révélés être des espaces préservés dans lesquels évolue la pensée entre réalité et utopie. La narration d’une histoire, de leur histoire, participe à l’émancipation des personnes, nous renvoyant, tel un miroir bienveillant, une image de notre société.

Christophe GOUSSARD vit et travaille en Gironde, il est distribué par l’Agence VU à Paris.
Saisie dans des paysages urbains, dans leur intimité ou au travail, sa photographie tente un rapprochement, manifeste, une empathie avec les hommes et les femmes croisés tout près de chez lui ou ailleurs.

Les ateliers et l’exposition ont été financés par le fonds de dotation InPACT, la Drac Aquitaine (Direction Régionale des Affaires Culturelles) et la fondation SNCF.

http://associationruelle.org/

10 octobre 2015

[Texte] Marina Skalova, Exploration du flux

11 Septembre 2015. Aux frontières de l’Europe, l’afflux de migrants se poursuit. L’Allemagne a annoncé l’accueil de 30.000 réfugiés parmi les 800.000 qui frappent à sa porte. La Hongrie a construit un mur autour de sa frontière. La France veut partir en guerre contre l’Etat islamique. L’Etat islamique bombarde le peuple syrien. Le peuple kurde est en guerre contre l’Etat islamique. La Turquie bombarde le peuple kurde. La Russie envoie des troupes en Syrie. La Syrie continue à bombarder son peuple. L’économie reste stable.

C’est des mots, des images. Un afflux d’images. Ce mot d’abord. Afflux. Flux humains, flux des capitaux, flux financiers, flux migratoires. Flux, comme fleuve, fluvial, to flow, avoir un bon flow. Flux, ce mot, avec un x. Un x comme génération branchée. Un mot de hipster, me dit-on. Un mot de la globalisation. La globalisation, c’est quand le monde entier est devenu un village. La globalisation, c’est quand le monde entier peut se connecter sur Facebook, scroller, liker, partager. Le monde entier est devenu un village Facebook. J´ai des amis qui montrent des photos de leurs bébés, des amis qui m´invitent à des expositions, des amis qui annoncent leurs publications. Des amis qui lancent des appels à projets, des appels à résidences. Des amis qui lancent des appels à l´aide. Des amis qui appellent à l’aide parce qu´ils n´ont plus de lieu de résidence. Des amis qui appellent à l´aide parce qu´ils sont dans un camp de réfugiés et qu’ils ont besoin de tentes, de draps, de nourriture, de vêtements. Des amis qui appellent à l’aide parce qu’ils sont dans un camp de réfugiés à la frontière libanaise et qu’une épidémie de Typhus s’y est propagée. Une épidémie de Typhus dans un camp de réfugiés. Comme chez nous, comme au Moyen-Âge. Comme dans nos contrées, avant qu´on ne devienne l´Europe et que l´Europe ne devienne une forteresse. Ils demandent des médicaments. Ils sont à 8000 kilomètres de chez moi et j´ai le choix entre liker, scroller ou partager. Les images affluent, un flux d’images, les bébés, les pièces de théâtre, les articles du Gorafi, les soirées marshmallow, la crise du logement, les camps de réfugiés, et j´ai le choix entre liker, scroller ou partager. Je peux bloquer les images de certains posts, aussi. Si elles en venaient à trop m´atteindre. Si elles en venaient à m’atteindre de trop près, à nouer mon estomac ou ma poitrine. Si le village global en venait à forcer les remparts de la forteresse qu’est ma chair, mon corps, mon confort.

Mais on ne force pas la forteresse. On ne la force pas comme ça. La forteresse du corps chez nous, elle est protégée par des lois. Des droits de l´homme et des droits de la femme. Des droits de l´homme et des droits de la femme, qui ont été inventés pour que nul ne puisse pénétrer à l´intérieur de la forteresse. Des droits de l´homme et des droits de la femme, pour que la forteresse soit rendue impénétrable. Inviolable. Inaliénable.

Des migrants ont pris la gare de Budapest d’assaut, nous dit-on. Prendre d’assaut, c’est une expression qui tire son origine du Moyen-Age. Elle qualifiait les batailles menées pour s’emparer des châteaux voisins. Elle désigne l´action d’assaillir, d´attaquer brusquement. On prend d’assaut une ville, un pays, la plupart du temps on est armé, avant on faisait ça avec des chevaux, maintenant on déploie des troupes au sol, on fait une embuscade ou alors, on se fait accompagner par des tanks et puis on prend d’assaut. Il y a des fusils qui sont fait exprès pour ça, on appelle ça des fusils d’assaut.

On a construit la forteresse autour d’un certain nombre de principes. On s’est mis d’accord sur un certain nombre de principes et on a construit des remparts tout autour pour protéger les principes. Les principes sont fragiles. Ils prennent froid facilement. On a peur qu’à long terme, si on laisse la porte ouverte pendant trop longtemps, les principes s’enrhument et développent des maladies. Il n’y a pas forcément de vaccins chez nous pour se protéger des maladies qui pourraient s’emparer des principes.

Et puis là, sur Facebook, tout le monde commence à cliquer, à liker et à partager la photo d’un petit garçon. Un petit garçon, avec un petit pull rouge et un petit pantalon bleu, que la houle a craché dans la nuit. On le voit allongé là, sur le ventre. On le voit allongé là, sur le ventre et on pense au type du poème de Rimbaud, allongé sur le dos, avec deux trous rouges sur le côté droit. Et puis là, d’un coup, c’est la frénésie. Ça clique et ça like et ça clique et ça like et ça scrolle et ça buzz et ça clique et ça like de partout. C´est des flux, des ondes, des vagues. Ça coule, ça jaillit, ça afflue, ça met tout à flots et à sang. Ça devient viral. Le virus des clics et des like. On n’a pas le temps de réfléchir, on est ému, ça pourrait être notre enfant ou celui de la voisine, alors on like et on partage, on clique, on like et on partage parce qu’on se dit que celui-là, il fait bien l’affaire pour parler à la place des autres, ce gamin qui ne peut plus rien dire et qui n’avait peut-être même jamais appris à parler, il nous lave de notre silence coupable, il nous fait un grand lavage d´estomac à coups de vagues qui affluent sur les bords de la Méditerranée, sur le rivage craquelé de la forteresse. Il nous permet de nous frotter les uns contre les autres pour dégager un peu de chaleur humaine, il nous fait faire de l’électricité pour oublier le froid qui fait qu’on s’enrhume, il fait tomber nos vieilles peaux, il gomme nos péchés, notre cœur, notre poitrine, notre indifférence et notre culpabilité, un grand gommage collectif pour nous consoler de n’avoir rien dit pendant tous ces mois, toutes ces années, où on avait simplement regardé les autres, tous ces autres, se faire rincer par les vagues.

Les maladies les plus graves sont celles que développent les sujets qui vivent à l´intérieur de la forteresse et qui ne s’intéressent pas aux principes. La gangrène les ronge de l´intérieur. Quand elle a fini de les ronger, qu’il ne reste plus de chair, plus rien à ronger, plus que l´os sur lequel se limer les dents, alors, il leur arrive de mordre leurs voisins. Leurs voisins qui ont bien appris par cœur tous les principes. Ils brûlent leurs voitures devant les bibliothèques ou ils montent dans les trains avec des fusils ou ils font un bain de sang dans les journaux qui impriment deux fois par mois la liste des principes avec de l´encre noire sur du papier gris parce qu´on l´avait recyclé avant parce que ça fait partie des principes.

Peut-être que c’est par contagion, si les gens qui ont fui la guerre, ils ont tellement la maladie de la guerre qui est entrée en eux, avec toutes ces explosions et tous ces bombardements qui sont tombés sur leurs villages pendant toutes ces années, que même lorsqu’ils partent en courant avec des baluchons et des enfants dans leurs bras et sur leurs dos, ils ont tellement pris l’habitude d’être menacés avec des fusils d’assaut, que eux-mêmes, ils en viennent à prendre d’assaut ?

Maintenant qu´on sait que les principes prennent froid facilement, avec tous ces malades que l´on a accueilli chez nous et qui ont rendu frileux tous nos principes, on a décidé que la meilleure façon de se battre contre les maladies, c’était de noyer les microbes, qui tentent d’assaillir nos principes. Certains sont bénins, d’autres sont dangereux, mais ça, on ne peut pas le savoir avant qu’ils ne traversent la mer pour atteindre la forteresse des principes. Alors on les laisse tous se noyer, sans distinction d’âge, de religion ou de dangerosité.

Et puis sur Facebook, affluent les photos des camps, affluent les photos des trains, affluent les photos de ceux qui ne se sont pas noyés mais qui ont mis les pieds sur notre sol, dont les pieds foulent le même sol que nous, alors viennent les images des masses entassées dans les trains, des matraques des policiers, des trains que l´on fait partir en mentant sur leur destination, des murs de policiers à la sortie, des camps et des barbelés, et des épidémies de Typhus dans les camps, sur notre sol, dans nos contrées, aujourd’hui, en Europe, à l´intérieur de la forteresse. Alors avec les images, affluent les souvenirs. Les camps et les trains, ce n´est pas comme les bateaux et les noyés, c´est quelque chose que l´on a déjà connu, c´est quelque chose contre quoi on a développé des vaccins, c´était pour ça, à l´origine, que l´on avait eu besoin de tous ces principes, c´est là subitement quand on voit les images qui affluent, qu´on se souvient qu’à la base, les principes c´étaient des vaccins, c´était ça qui devait nous protéger, parce qu’on avait dit plus jamais ça, parce qu’on avait dit que plus jamais, les masses entassées, les barbelés, les camps et les trains.

On se rend compte, alors, qu’il faut prendre des décisions. On se rend compte, alors, qu’on ne peut pas continuer comme ça. On se rassemble, tous ensemble. On se retrouve avec tous ceux qui font partie de la forteresse, qui ont voulu entrer et qu’on a laissé devenir des membres à part entière de la forteresse. On n’arrive pas à se mettre d’accord. On se rend compte que la forteresse, elle n’abrite plus beaucoup de principes, en réalité, que l’on s’est trompés quand on a construit la forteresse et que l’on croyait que les principes seraient le ciment de la forteresse.

On se rend compte que certains pillent le ciment de la forteresse, la nuit, en cachette. Ils l’utilisent pour construire des murs. Ils amoncellent brique sur brique et ils renversent les principes par-dessus pour faire tenir les briques. Le ciment coule partout, il coule et il colle, des coulées entières de ciment s’échappent des briques et se renversent sur le sol. Quand ils ont fini de construire, ils prétendent que les murs servent à protéger les principes mais ce n’est pas possible puisque dans la nuit, ils ont tout renversé. On ne peut plus protéger les principes puisqu’ils ne sont plus dedans, à l’intérieur, mais qu’on les a tartinés sur les briques pour faire tenir le mur, à l’extérieur.

On n’arrive pas à se mettre d’accord alors on décrète, sans eux, sans les membres qui ne sont pas d’accord sur les principes mais qui construisent des murs autour des principes après avoir tout renversé. On décrète donc sans eux mais au nom de tous.

On décrète donc, premièrement, que ceux qui se noient, se noient et que leur destin reste entre les mains des dieux, quels qu’ils soient.

On décrète ensuite, deuxièmement, que ceux qui auront réussi à atteindre notre sol sans se noyer, feront l´objet d´un traitement de faveur.

On décrète alors, troisièmement, qu’un certain nombre de ceux qui auront réussi à atteindre notre sol sans se noyer et à prendre d´assaut la forteresse par leurs propres moyens, feront l’objet d’un traitement de faveur et auront le droit de rester.

Il s´en suit logiquement, quatrièmement, que ceux qui auront réussi à atteindre notre sol sans se noyer et à prendre d’assaut la forteresse par leurs propres moyens mais qui auront dépassé le nombre qui aura été fixé par les membres de la forteresse qui auront réussi à se mettre d´accord, ceux-là n’auront pas le droit de rester car tous ne peuvent pas bénéficier du traitement de faveur qui est réservé seulement à un nombre réduit. Ceux-là seront renvoyés par avion dans leur pays d’origine.

Il est donc acté, cinquièmement, que ceux-là seront renvoyés par avion dans leur pays d’origine car nous vivons aujourd’hui dans un village global, où il suffit de prendre l’avion pour faire un saut jusqu’à n´importe quelle destination et que l’avion a largement été délaissé dans toute cette histoire de bateaux, de trains et d’à-pied et que même si nous avons encore des épidémies de Typhus, ce n´est pas pour autant qu’il faut continuer à vivre comme au Moyen-Âge.

 

9 octobre 2015

[Texte] Benoît Toqué, Mon chien et moi

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 6:23

Avant la venue de Benoît Toqué à Lille vendredi prochain (performance avec Laura Vazquez), voici le 3e et dernier texte de la série : écouter "Mon chien et moi". [Lire/écouter "La boule so fat" et "La baignoire"]

 

Le chien qui réveillé tranche ta tête. Mon chien. En sursaut craque ta face. Il ne l’a pas voulu. Je ne l’ai pas voulu. On ne l’a pas voulu, mon chien et moi. On ne l’a pas voulu. Il n’a pas fait exprès. C’est ta faute. Il dormait tranquille allongé à l’entrée toi tu t’approches tu te baisses tu dis, Oh le beau chien, le beau toutou, et tu lui touches l’oreille, t’es débile ou quoi, t’es débile, on travaille là mon chien et moi, on bosse ensemble, mon chien et moi, c’est mon travail, mon chien, mon chien c’est mon travail, on bosse, on sécurise, c’est mon instrument de travail, mon chien, c’est mon travail, le nôtre, à tous les deux, le mien, on est copains mon chien et moi, on est pas punks, on bosse, on est sécurites, on sécurise, on est sécurisants tous les deux ensemble, mon chien et moi, c’est mon travail, mon chien, mon chien est moi, toi tu le réveilles tu lui touches l’oreille, il a pas compris, mon chien, il a eu peur, mon chien, alors il a craqué, mon chien, en sursaut, t’as craqué ou quoi, on touche pas l’oreille, il te croque, c’est bien normal, fallait pas mettre sa tête si prêt de sa gueule comme ça, c’est un réflexe chez le chien, c’est inné, c’est instinctif chez lui, c’est bien naturel, c’était son travail, le mien, je l’ai perdu à cause de toi et de ta connerie, le beau toutou, le beau chien, à cause de ta connerie de merde, t’auras beau dire, t’as beau dire, ta peau tirée ça fait mal moi le procès les milliers d’euros que je lâche pour toi, que je me tue à payer, pour ta face, pour ta connerie de merde, putain, mon chien il est mort pour toi, putain, j’ai pas eu le choix, j’ai pas choisi, putain on ne m’a pas laissé le choix, putain, mon chien il est mort pour ta face croquée et moi je me tue pour toi, je me tue, putain, je me tue au travail et je me sens seul.

8 octobre 2015

[Chronique] Libr-regard sur Piero Salzarulo, par Christophe Stolowicki

Piero Salzarulo, Un chien qui bâille, 2013, 24 p., 3,50 € ; Réveil au bistrot,2015, 24 p., 3,50 €, Passage d’encres, collection « Trait court ».

 

Où l’esprit scientifique, de méthode retorse, multiplie les questions sans réponse au ras du quotidien, celui du réveil ou du bâillement, la poésie s’engouffre dans la brèche comme aux Champs Élyséens. D’une troisième génération d’éthologues, plus friands de l’avantage sélectif de l’empathie qu’économes de l’agression, Piero Salzarulo, spécialiste connu du sommeil, de Dante à Proust, à Valéry, plus perméable aux lettres que ses prédécesseurs, nous promène dans la littérature comme dans la savane. Au savant ceci est éclairci, cela mystère, au poète tout est limpide, ou l’objet de son scepticisme foncier. Que savez-vous, tout ou rien ?, demande Oscar Wilde. Salzarulo, dans l’innocence de sa table rase ignorant comment « le réveil peut devenir le déclencheur d’une mémoire de consigne perspective » ou par quels méandres le bâillement, lente ouverture de gueule chez le crocodile, « probablement pour sécher la muqueuse et éliminer ainsi les parasites », prémisse d’attaque chez le lion, est devenu chez le chien et l’homme, du chien à l’homme et chez l’humain dès deux ans un acte d’empathie de contagion universelle – nous balade dans les comportements comme le linguiste dans l’étymologie, sens dessus dessous retournés sur leurs ergots. Égarées depuis Lautréamont, l’éthologie recouvre ses lettres de liesse.

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