Libr-critique

31 mars 2021

[Chronique] Raoul Vaneigem, Retour à la base, par Christophe Esnault

O pou à la prunelle recroquevillée, remember souviens-toi, tu as appris à lire et à penser avec le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations. Lointainement tu t’es souvenu avoir été de gauche en lisant Siné Hebdo, et depuis quelque temps déjà tu as été avalé (funèbre entonnoir) par la soupe qu’on t’a donné à manger. Tu as délaissé les textes de Raoul Vaneigem et tu es devenu de droite, comme tout le monde.

Ne compte pas sur moi pour un résumé, une apologie poisseuse, une petite synthèse ou encore un argumentaire de vente. Je t’offre un cut-up maladroit, l’autre main sur mon Ducasse, pour me guider et mieux t’éviter l’agacement que causent mes intéressantes élucubrations.   

Vertu thérapeutique de la joie d’être ensemble, de se rencontrer, de se toucher sans « geste barrière ». / L’existence non lucrative est un délit /

L’autodéfense environnementale

est une autodéfense

de la joie de vivre.

…. une économie fondée sur l’exploitation de la nature / abolir le règne des chefs, sans distinction de sexe / Le calcul égoïste assèche la pensée, l’entraide la revivifie / La manipulation a pour but de détourner notre attention / Violer notre liberté de vivre / la bouffonnerie électorale / Il nous est donné d’apprendre à renaître dans … / une agriculture renaturée / La flore a été pillée, brevetée … / Ce que l’État et les mafias pétrolières ont détruit / L’autonomie des individus est la base de l’autogestion / un pouvoir qui ne doit sa survie qu’à la répression / collectivités libertaires espagnoles de 1936 / zapatistes du Chiapas / insurgés du Rojava / Gilets Jaunes / la peau du Léviathan / Mark Twain gagne chaque jour en pertinence / expérimenter des sociétés du vivre… / Qui ne fait fête au plaisir d’exister fait fête à la charogne /…       

Raoul Vaneigem – Retour à la base, Cactus inébranlable éditions, février 2021, 8 € – moins cher que la pinte de bière que tu ne peux pas boire…

28 mars 2021

[News] News du dimanche

On se plongera d’emblée dans un objet poétique inventif : Éclectiques Cités de Laure Gauthier… On découvrira ensuite une sélection de 8 livres essentiellement parus en mars… avant de goûter un épisode loufoque comme on les aime des « nouvelles aventures d’Ovaine »…

UNE : Laure Gauthier, Éclectiques cités

► Laure Gauthier, Éclectiques Cités, un album transpoétique, Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, Acédie58, mars 2021, 19 € TTC (commander), ISBN : 978-2-492760-00-6.

« Les textes que j’écris articulent les attaques menées par la société capitaliste tardive
contre l’individu, son corps, sa langue, sa pensée,  donc sa singularité
et sa capacité à déjouer les assignations » (p. 17).

Entre la performance, le document et la poésie sonore, voici un objet poétique singulier, Éclectiques Cités. Sur Libr-critique, on lira/écoutera/regardera : Transpoèmes 1/2 ; Transpoèmes 2/2 ; « Rodez blues, 1/2 : De la relativité du silence » ; « Rodez blues, 2/2 : Ceci n’est pas un voyage autour de ma chambre ».

Éclectiques cités : Porto, Naples, Paris, Pompéi. Lieux : paysages naturels divers ; musées ; maisons… On reviendra bientôt sur l’architecture subtile du livre ainsi que sur l’invention d’un tel objet multipolaire.

26.03.21 Transpoèmes sur Radio Canut

Baptiste Caruana programme plusieurs transpoèmes sortis de l’album transpoétique Eclectiques Cités (Acédie58, 2021) dans l’émission POEZZ E CHRONIK sur Radio Canut. Ecouter : https://radiocanut.org/emissions/poezz-e-chronik/

♦ Rencontre radiophonique avec Laure Gauthier et l’équipe éditoriale d’Acédie 58 présentée par La Bibliothèque des Grands Moulins de l’Université de Paris en direct sur DUUU Radio de 17h à 18h30 le vendredi 2 avril entre les lignes / les mots / les signes / chaque matière…

Comment l’écriture devient-elle un vecteur de de métamorphoses, où chaque lieu traversé donne lieu à un glissement de sens ? Comment lire et interpréter ces transformations ? Quelle entaille creuse l’environnement dans le poème et que nous dit cet écart entre la voix de la situation et celle du texte. Quelles questions nouvelles émergent alors ?

Avec Laure Gauthier, poète et artiste transdisciplinaire, qui écrivait déjà « entre les mots de villon » (je neige (entre les mots de villon), LansKine, 2018), seront abordées ces questions à travers sa pratique de poète et ses recherches universitaires en se concentrant particulièrement sur son nouveau recueil et album transpoétiques Eclectiques Cités qui vient de paraître chez Acédie 58.

Comme Gauthier souligne dans la préface de Eclectiques Cités, « J’appelle transpoèmes des poèmes transgenres qui mutent et migrent. Passent d’une rive poétique à l’autre. Ce sont des segments que je prélève de mes textes publiés ou en cours d’écriture et que j’enregistre à l’aide d’un zoom audio ou de mon smartphone dans différentes situations et différents lieux.
Parler de transpoésie est bien sûr un clin d’œil en sympathie adressé aux travaux sur le genre. Les nouvelles avancées scientifiques et militantes sur le genre nous montrent la plasticité de celui-ci. Les transpoèmes entendent plaider pour la plasticité du genre poétique. Ni poésie sonore ni poésie écrite ni même poésie mixte mais une poésie dont le genre se modifie en fonction des situations. Hors sol, hors livre, ils prennent alors un autre sens…La voix est le carrefour béant entre le sens du texte et le corps du poète qui a fait l’épreuve secrète de ce texte en l’écrivant…Le transpoème est un carrefour naturel : l’écart entre la voix sous le texte et la voix sonore y est vivant et imprévisible. »

Lire entre l’auteur·trice et son texte, entre son corps et ses mots, entre le sens, le son et ses trajectoires…

Libr-8 (reçus et quasiment tous parus en mars 2021)

â–º Des écrivains à la bibliothèque de la Sorbonne – 3 : Hubert Haddad, Line Amselem, Christian Prigent, Mona Ozouf, Laure Murat, éditions de la Sorbonne, automne 2020, 196 pages, 5 €.

► Élisabeth ROUDINESCO, Soi-même comme un roi. Essai sur les dérives identitaires, Seuil, coll. « La Couleur des idées », mars 2021, 288 pages, 17,90 €.

♠♠♠

► Aurélia DECLERCQ, RIKIKI, préface de Pierre Alferi, éditions de l’Attente, mars 2021, 92 pages, 12 €.

► Lionel FONDEVILLE, La Péremption, éditions Tinbad, mars 2021, 162 pages, 18 €.

► Typhaine GARNIER, Configures, éditions Lurlure, mars 2021, 96 pages, 15 €.

► Laure GAUTHIER, Éclectiques Cités, un album transpoétique, Livre (140 x 200) de 92 pages + CD + Livret de 24 pages, Acédie58, mars 2021, 19 € TTC (commander).

► Ryoko SEKIGUCHI, 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent), P.O.L, avril 2021, 256 pages, 19 €.

► Florence TROCMÉ, P’tit Bonhomme de chemin, Lanskine éditions, mars 2021, 56 pages, 14 €.

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

Alertée par la présence énigmatique de son loup, Ovaine, depuis très peu, s’est affectée au comptage des absents.

Les disparus, 37%, les pas là, 14%, les pas là non plus, 29 %, les invisibles, 17%, les morts, 6%, les décédés, 10%, les exfiltrés, 22%, les enlevés, 32%, les ôtés 11%, les suicidés, 13%, les morts-nés, 9%, les en voie d’extinction, 0,1%, les exclus du comptage, – 0,1%, les non voyants, +0%…

… Ce qui fait tout de même 200 absents sur 100 personnes non présentes au compteur.

Il urge de retrouver les 100 manquant à l’appel.

Après enquête sur une île déserte auprès des suspects, Ovaine remet son rapport : « Une population inquiétante d’absents prolifère en toute impunité. »

Décision est prise à l’unanimité de sonner l’heure de la dispersion.

[Chronique] Amandine André, Anatomique comme, par Ahmed Slama

Amandine André, Anatomique comme, Les Presses du réel, coll. « Al dante », hiver 2020-2021, 48 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-214-2.

 

Anatomique comme, Amandine André. Trois A mis en exergue par la couverture et auxquels on pourrait ajouter – comme une sorte de prolongement – celui du nom de la collection : Al Dante, en gras, figuré sous Les presses du réel. Ça peut paraître anodin une couverture ; il n’en est rien. Pas que du paraître, une couv’, ça participe de l’élan de quelque livre que ce soit. Et ces trois A – nom, prénom de la poétesse et le titre du recueil donc – signalent de manière sobre et subtile, dès le premier contact visuel avec le recueil, sa composition singulière, son rythme et son enveloppement : ternaire.

Un jeu à trois, subtil

Passées la dédicace puis l’épigraphe, il y a cette page, trois accolades ouvrantes énumérées de I à III, chacune figurant, en deux ou trois vers, une situation. Des scènes ou des repères, des esquisses de tableau, en quelques mots on a croqué trois des situations. Il s’agira de les explorer, de leur donner, dans et par le trait de l’écriture, matière et épaisseur.

 

 

 

 

 

 

C’est un jeu singulier auquel nous invite Amandine André tout au long des 5 parties du recueil, ces trois esquisses de tableau, il faut les garder dans un coin de sa tête, y revenir – pourquoi pas ? – au fil de la lecture. Elles sont et font clé de voûte du recueil, il s’agira par les poèmes qui se succéderont de les mouvoir. Chaque poème portant un chiffre [I, II, III] correspondant à la situation, du même chiffre, exposée en début de recueil. Le poème même vient alors épaissir et {donner vie} à la situation énoncée. Ces parties et ces chiffres se trouvent être par ailleurs les seuls repères dont nous disposons pour nous déplacer dans le livre, les pages n’étant pas numérotées, le recueil faisant ainsi surgir et inventant son propre paratexte, un code qui lui serait singulier.

« III

Écartement des jambes corps maintenu au sol bruit de pas.
Six s’activant vers et. À la mi-nuit six jambes
s’activant vers prenant le corps neutralisant lui. A la face
écrasée a l’odeur de pisse de béton plein les narines. Du
corps ce corps aux bras extension souffle court entre-
coupé accéléré respiration à peine contraction de nerfs cœur
battant à tout rompre temps battant les chairs à tout rompre
le corps ce corps ne cédant pas. Encore. Cédant presque (…)
[poème III de la partie 1] »

Par cette composition et ce montage, Anatomique comme procède d’une bien singulière manière, deux temps donc, d’abord exposer le référent, le contexte – le dequoi-s’agit-il ? – comme pour s’en « débarrasser » au plus vite ; s’attaquer et s’atteler alors à la matière même du poème. Parce que de la matière cet Anatomique comme n’en manque certainement pas, matériau dense et haché, c’est d’une manière toute particulière qu’Amandine André meut la langue, la fait se mouvoir. Plus qu’un flux, c’est d’un influx qu’il s’agit, tendu et que nous allons ensemble explorer.

La matière de la langue, tordre

Manière, le terme nous vient du latin manus [main], la manière d’un·e écrivain·e, d’un·e poète·sse, c’est cet effort, constant et répété, de manier (tiens, un autre terme dérivant de manus) la langue, la malaxer, la mouler pour non pas simplement la faire sienne – écrire dans une sorte de langue à soi – mais la tendre et la plier vers l’expression désirée. Ici, ça se traduit par cette syntaxe hachée, hachurée, cadencée — distinguer le rythme de la cadence – avec cette ponctuation particulière, juste des points, simples ou d’interrogation, pas de virgule, c’est la lecture qui fera figure de guide. Avancer pas à pas, phrase par phrase d’abord, comme pour la mer, ses remous et son courant, on s’y fait lentement et patiemment, jusqu’à ne faire qu’un avec les vagues et sa mer. C’est qu’il y a, ici, dans le poème d’Amandine André, un code langagier, singulier à portée d’œil. Une fois que l’on s’y fait, le code découvert, ça s’ouvre, tout s’ouvre, on l’entend, on la perçoit alors la cadence qui anime et traverse le poème.

« I
(…)
Empreinte sans le corps. Odeur sans. Elle l’écrivant
métabolise l’information. Transmission inhibée synapses au
repos alarmer et connecter et. Faire vibrer tout ça. Secouer
son crâne à tout fendre elle. Le chasser du lit chaud. Horde-là
hors et. Maltraiter son langage l’offendre. Bad trip baadassss
encore lui il encore wanted male inside mouth wanted inside
lui il. Plein la bouche pleine. Observés scannés coupe
transversale élongation à venir ne sait ni lui il encore ne
savent cela que. Anatomique comme. Cependant elle
s’abaisse arrache les corps leur corps déverse le matériel sur le sol lui il elle s’abaisse étend son corps à eux ouvre la chair écoute big bang la plus petite cellule univers avalé là.
(…) »
[Poème I de la partie 3]

Pourquoi ce code ? Pourquoi cette singularité ? Effet de manche ? Ostentation ? Il n’en est rien, l’agencement n’est là que pour mieux nous affecter, nous, lectrices et lecteurs. C’est la gageure réalisée, faire, dans et par l’écrit, que tout soitcomme anatomique, anatomique comme… l’écrit. Écrit-anatomie – du latin anatomia ; dissection – poème-anatomie ; par l’écrit disséquer non pas simplement le corps ou le mouvement, mais la mouvance des corps.  Le mouvement est achevé, à l’inverse de la mouvance qui est « le caractère de ce qui est changeant, instable » ; la mouvance, c’est l’instant du mouvement, le mouvement en train de se faire et c’est ce que parvient à envelopper, ici, le poème par ses vers et ses phrases en tout influx, toujours dans le surgissement, elles bondissent, hachées-fauchées dans leur élan, ce point qui se place devant le « et », pas de conjonction pas de coordination, on l’avorte, ce mouvement, on le suspend, on en fait, dans et par l’écrit, de la mouvance.

« II

Bondir la distance. Vers la fin du rêve le sommeil engorgé de
lui-même s’effondrant sur lui-même. Lui au cerveau
séquencé par le rêve dans la vision de celle qui écrit. Se
retourne encore une fois dans la foule vers elle l’autre se
retourne encore une fois. En sa gorge bat son corps tremble
son cœur sourit. »
[II, 4]

In situ x2

Pas sans nous rappeler, tout ça, du Michaux, Henri Michaux et ses deux frères géants, Barabo et Poumapi, dont la fantastique geste se déploie tout au long des vers, corporéité des vers chez Michaux, les corps saisis dans leurs mouvements, leur puissance, mais là où chez Michaux se déploie une histoire, saisissable au premier abord, celle d’une sorte de cycles de combats sans fin entre les deux géants Barabo et Poumapi, la recherche d’Amandine André est tout autre, si peu – ou pas du tout – de fiction ou de « narration ».  Et ce n’est pas là de l’extra/ordinaire qui est saisi, mais de l’ordinaire dans sa singularité. D’où le recours, pour le saisir, à cette langue et cette syntaxe particulières.

Nous ne sommes pas simplement plongé·es, in situ, dans ces situations que nous avons, plus haut, qualifiées d’esquisses de tableaux, il ne s’agit pas simplement de tenter d’en restituer la mouvance dans et par l’écrit, mais il y a inclusion, mouvement dans la mouvance, celle qui écrit se mêlant, s’incorporant elle-même à la situation, s’inclut alors dans la circulation et la mouvance du poème. On est à la fois devant la situation, la scène, le tableau (appelez-ça comme vous le voulez) et derrière la toile ou la page, saisissant celle qui peint-écrit.

« … au tracé noté par elle a l’écriture observée et scannée… » [Poème 1, partie 1]
« Elle l’écrivant métabolise l’information. » [Poème 1, partie 3]

Et tout ceci devient d’autant plus sensible, perceptible, palpable, avec le dernier poème, celui qui clôt le tout. Là où, sorte d’apex, l’envers des situations (re)prend le pas, pas simplement, elle qui écrit les situ(ation)s, la voix, pas simplement celle gravée dans les vers, surgit. Cette intrication qui surgit, subreptice, à la toute fin, mémoire, vision, langue (phrases). La mémoire, oui, est vision, image avant d’être durée. Et ce que fait Amandine Andrée, elle imag(in)e, fait mouvoir des images – de la mémoire ? –  par la langue. Anatomie de la mémoire ? Anatomie de la langue ? Anatomie de l’image ? Trois fois oui, et voici comment on retombe sur notre cadence ternaire.

25 mars 2021

[Création] Joël Hubaut, Épidémik (28)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 8:52

Pour mai 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-septième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

..… Carbone d’urine se collant à la paroi les membranes déchiquetées par la touffe des tuyaux du projecteur dans la poche cancérigène du stimulateur de réalité filtrée par coïncidence avec le laser romantique instable l’épidémie appliquant la topographie du cinéma à la lettre fond négatif hurlement des morpions torturés dans la touffe vidange grappe déviation flottement des étoiles dans la crème peinture mélangée dans le sang avec les poils de lapin lettres phosphorescentes dans la cervelle avec gélules particules pilules molécules crachant les signaux épidémiques dans la transe des cris animaux du clapier invasion des lapins sauvages révolutionnaires anti-lapins domestiques serviles contaminant aussi les vaches pour traire les déesses avec fromage coulant dans biberons……

Répulsion des lapins stupides domestiques à la moutarde civet étron populo respirant dans les bouteilles avec les tubes de plastique fixés aux tablettes de commandes fixées à l’ordre nouveau militaire morale des lapins/ moutons esclaves volontaires dans le confort du foin gratuit des zones de sécurité du travail garanti avec la soupe dans les taudis de merde avec les bagnoles de merde et la télé de merde et les progénitures de merde pour les allocations de merde avec la retraite de merde et les vacances de merde dans les taupettes de merde de pavillons hideux avec le foot de merde pour une armée de lapins collabos apprivoisés soumis couchés et totalement anti-lapin d’Alice sautillant dans la luzerne imaginaire renouvelée par les rêves et les désirs vigoureux contre-lapins à clapier pour décoller dans les réseaux des machines à rêves anti-peigne-cul……

« Bee-Bee » (série artsecticide épidémik), dessin/collage, 50 cm x 65 cm. Joël Hubaut, 1975.

23 mars 2021

[Chronique] Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, par Bruno Fern

Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, sonnets contemporains, Tarabuste éditeur, 176 pages, 2021, 16 €, ISBN : 978-2-84587-523-4.

 

Encore une fois, Laurent Fourcaut a joué du sonnet avec ce nouveau livre de plus de 160 poèmes adoptant cette forme, cette longue suite constituant comme le journal intime d’un narrateur autant désigné par la première personne du singulier[1] que par les deux premières personnes du pluriel ou un on.

Parcourant lieux maritimes ou champêtres (la plupart situés dans l’ancienne Basse-Normandie) et urbains (essentiellement Paris, avec une prédilection pour restaurants et bistrots), ce personnage aussi central que décentré entremêle subtilement perceptions, sentiments, souvenirs et réflexions dans des textes qu’on pourrait qualifier de circonstance à condition de ne pas les réduire à des petits tableaux clos sur eux-mêmes – cette dimension picturale étant marquée dès le premier sonnet affirmant que l’objet visé est « le labyrinthe convoité où tout vous prive / vous comble à l’aide de la brosse ou du stylo ». Au contraire, entre la « roseraie profuse » qu’est le monde selon Dominique Fourcade et l’intériorité du poète observateur, ce qui est éprouvé sensoriellement se trouve sans cesse débordé par des jeux de pensées, pour reprendre la fameuse formule d’Arno Schmidt. En témoignent notamment les nombreux échos, diversement explicites, faits à la littérature (de La Fontaine à Verheggen en passant par Baudelaire et Proust), à la musique (de Bach à Eric Clapton) et à la peinture (Le Caravage, Watteau, Van Gogh, Pissarro, etc.), cette érudition éclectique n’étant pas là pour épater le lecteur mais parce que c’est ainsi qu’on écrit – ou plutôt qu’on devrait écrire, à rebours des adeptes de la tabula rasa trop souvent raplapla – « Quand on a une vision fixe, non historique de la langue, on écrit ‘plat’, langue plate, littérairement dominante » (Pierre Guyotat, in Cahier Critique de Poésie, n°1, 2000). Face à cet univers de signes, « le monde muet » (Ponge) est surtout ici celui de milieux naturels de plus en plus menacés par une humanité envahissante, tapageuse (« et le silence un luxe aujourd’hui hors de prix ») et obnubilée par le storytelling du profit à tout prix : « La violence on la sent jusque dans l’air des rues / chaque pouce de l’espace est sous la pression / du forcing de la marchandise vile et brute »… Cela dit, Laurent Fourcaut ne cède pas pour autant à une quelconque tendance néo-bucolique car ce grand dehors qu’est la nature, s’il est préféré aux activités humaines qui le dégradent, ne saurait être entièrement bon : « c’est la cruauté de l’été et son larcin : / il vous dépouille du vieux fantasme du sein / maternel et plus rien où l’on puisse se prendre » De plus, il sait qu’un écart entre les sphères naturelles et humaines demeure irréductible, comme l’illustre ce sentiment océanique contrarié : « voilà le grand théâtre cosmique il vous venge / vous vous sentez prêt à le rejoindre à la nage / mais la conscience (c’est l’ennui) joue l’objecteur ». Enfin, il ne masque pas certaines de ses dépendances envers cette société décriée, une simple panne d’électricité suffisant pour en attester : « vous voilà humilié d’être à ce pont accro / à une anti-nature que vous pourfendîtes / comme groupie du bio intoxiquée aux frites ».

Au-delà de cette disjonction nature / humanité, Laurent Fourcaut n’ignore pas que si les expériences non-verbales échappent peu ou prou au langage l’écrivain peut jouer de ces vides dans la trame : « La jouissance c’est de VOIR les dessous absents / de tout ce creux que rien ne sait remplir ça sent / le parfum sulfureux de l’absence éhontée » – autrement dit par Christian Prigent : « On bâtit une fiction où le réel n’est pas touché, mais arraché en négatif à l’organisation des significations et dessiné en creux : en tant qu’intouchable » (in La peinture me regarde, écrits sur l’art, 1974-2019, éditions L’Atelier contemporain, 2020). Dans cette optique, le sonnet devient l’intersection entre un dedans (sa forme fixe en 14 alexandrins rigoureusement comptés et rimés) et un dehors sensible à travers les acrobaties métriques : enjambements multiples où l’auteur n’hésite pas à couper les mots non seulement entre deux syllabes mais même en deux parties dont l’une est imprononçable, le poème pouvant aller jusqu’à déborder sur un quinzième vers fragmentaire : « ça ne fait pas toujours l’affaire à son léza / rd » ; élisions et amputations : « le désir de durer se rêver Poléon » ; syntaxe plus que bousculée : « le monde se les gants donne d’être immobile » Ces tensions entre « le clos et l’ouvert » (titre de l’un des sonnets) se traduisent également par une ouverture lexicale grand angle, loin de tous ceux qui croient encore que la poésie imposerait de se cantonner à un certain registre – heureusement, ici l’on traverse toutes les strates de la langue, aussi bien sociales qu’historiques, de  « pertuiser » et « orde »  à « bide » et « lousdé » en passant par « iPhone » et « dilection ».

Enfin, Laurent Fourcaut mêle étroitement une mélancolie de fond (« acédie » est l’un des mots récurrents) et un humour qui tente de sauver la mise malgré tout : « rêve d’échapper à l’abjecte compression / pour rejoindre les prés y poursuivre l’étude / du paître et du néant » ou bien « car c’est à ça que ça sert d’écrire / on soustrait un chouïa de sens (et son radis) / à l’absolu recyclage et puis on peut rire »… Par ailleurs, le désir amoureux permet parfois, même si c’est provisoire, d’atténuer cette mélancolie : « pas geindre pas pleurer le leurre féminin / remplit une vie d’homme toujours sur la brèche ».

Avec ces diverses tonalités et un tel travail formel, le sonnet fourcautien finit par constituer l’un des lieux privilégiés où « entre dedans et dehors ça tire un trait ».

 

[1] Et, quand il l’est, c’est souvent pour souligner en quoi son identité ne peut être que fluctuante – ainsi dans le poème justement intitulé Mon hôte l’autre.

21 mars 2021

[News] News du dimanche

On pourrait avoir envie de raconter une fable intitulée « Le Coq confine ses ouailles en liberté surveillée »… Mais las, il n’est que trop de fabulistes…
Commençons plutôt par découvrir le Livre de la semaine (Marche-frontière), avant de retrouver les « nouvelles aventures d’Ovaine » (Tristan Felix) et de noter les Libr-événements à venir en ligne…

 

Le livre de la semaine /Fabrice Thumerel/

► Ahmed SLAMA, Marche-frontière, éditions Publie.net, mars 2021, 130 pages, 13 €, ISBN : 978-2-37177-607-4.

« … le piège c’est la plainte, pas la complainte » (108).

« Devenir le sujet de ses pensées, non plus subir » (109).

Marche-frontière… tout le contraire du garde-frontière, donc : trou(v)er / for(c)er un passage, une ouverture dans un monde que les nationalismes et identitarismes ont cadenassé.

Qu’on se remémore ce passage de Candide dans lequel Dieu est comparé à un capitaine pour qui les hommes du navire n’ont pas plus d’importance que les rats de la cale… Aujourd’hui, ce sont les occidentaux qui considèrent comme des rats les migrants, ces êtres qui sont assignés à l’entre-deux, ni vraiment émigrés ni vraiment immigrés, entre deux pays et deux langues – ce dont rend compte le texte de cette épopée rédemptrice par une écriture du flux qui troue le français de mots arabes.

L’identitarisme est un luxe de propriétaire : contre l’Autre, il exhibe son identité, son patrimoine, son Histoire ; comme le Salaud sartrien, il possède des droits, un permis d’exister, une nécessité – savoir,  une justification qui l’extirpe de sa contingence. Mais un migrant, qui plus est malchanceux, sans patrie ni papier : pas de papier, pas de travail ; pas de travail, pas de justification sociale et donc pas de permis de séjour… telle est la spirale déshumanisante.

L’angoisse que l’étranger éprouve n’a rien de métaphysique : il se sent vraiment en trop. La confrontation au miroir révèle son aliénation, lui qui est à ce point dépossédé de soi par l’incorporation physique et mentale des représentations dominantes qu’il va jusqu’à s’identifier à un rat. Voici la façon dont il se perçoit comme autre dans le miroir :

« […] raciste envers moi-même et les autres, pas ce racisme radical de la hiérarchie des êtres, non le racisme inconscient, insidieux, […] je refuse la couleur de ma peau, en me regardant comme ça, me suis dit que non, ça cadre pas, ces mots qui sortent, ils ne cadrent pas avec la couleur de ma peau, la forme de mon nez, non, le phrasé, mon phrasé, les tournures, les mots parfois recherchés, comme si cette pigmentation, elle m’obligeait à parler « petit nègre », des mots et des expressions simples. D’où ça pourrait venir ? les représentations, enfin je crois. La télé, la presse, les discours. Partout, tout le temps et des deux côtés de la Méditerranée. Représentation de l’africain et de l’arabe. Une éponge, j’ai tout absorbé. L’africain et l’arabe, manutentionnaire ou violeur. Le nord-africain et l’algérien, footballeur ou terroriste. Le berbère ou le kabyle, sauvage et sans raison. Indigène sans cervelle. » (p. 105).

Rien… l’étranger n’a rien et n’est rien. Dépossédé de tout, et même de son Histoire par les biais culturels propres à l’arabe standard comme au français. D’où un patient travail sur soi et en soi pour se libérer, au moyen d’un parler populaire propre et d’une méthode : « Répertorier, catégoriser les discours, les images, les délires qui ont infléchi et fléchissent le comportement » (111).

Les Nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

â—Š Sur la route, Ovaine distille ses pensées à un degré si élevé qu’elle doit repasser son permis pour conduite en état d’ivresse. L’agent  est formel.

Alors, avec un fer à repasser elle s’applique à bien déchiffonner son document, sous l’oeil vitreux de son alcoolyte de loup.

De retour dans son auto, elle appuie sur le champignon si fort que le bolide bondit d’un bond tandis qu’Ovaine, restée sur place, médite sur le sens de la vie.

L’agent furibond, du fin fond de l’horizon, revient en traînant une carcasse fumante.

Ovaine lui tend bravement son permis tout neuf.

L’agent, confondu, prend place à coté d’elle et, comme il a déjà de la bouteille, lui interdit le champignon à tout jamais.

 

◊ Ovaine s’est entichée d’un revenant haut comme un dieu et maigre comme une feuille.

Devant le poids de la tâche, Ovaine se réfugie sous une pile de matelas.

Elle attend qu’expire son émoi lorsqu’elle sent au-dessus d’elle un poids démesurément lourd.

Ce ne peut être que le roi, au soir de sa vie, venu tout mouillé reposer son vieux corps couvert de velours.

En effet, c’est le roi, mangé de rides, avec ses mains tremblantes et ses dents qui chicotent.

Ovaine, pour s’assurer que c’est bien lui, le prend en photo et (je vous jure que c’est vrai), au déclic, le voilà qui se transforme en petit pois.

 

◊ Ovaine sait fabriquer de l’eau déshydratée (voir son casier judiciaire) pour alléger ses évasions.

Mais pour pétiller dans le désert où nul ne la pourra retrouver, elle rêve d’eau gazeuse.

Comment donc mettre les gaz sous vide ?

Rien de plus simple : elle cesse de respirer et les bulles serrent les fessons. Un truc de récidiviste.

Arrivée dans le désert, où transhument les âmes galeuses, Ovaine sent qu’il y a comme de l’eau dans le gaz.

Elle fait alors appel du jugement dernier et la condamnation du Juge fait pschitt…

 

◊ Coiffée d’un casque à nattes, armée d’une lance et d’une cotte en alu, Ovaine se présente au Concours National d’Hallucinations.

Au moment d’entrer en lice, elle croit n’en pas croire ses oreilles tant la voix qui retentit fait comme du tonnerre :

Dieu lui parle en personne : elle doit brouter les Anglais hors de France.

Elle a beau rétorquer que ça a déjà été fait, Il insiste.

Sans hésiter, elle fonce alors droit devant elle, nattes au vent, si vite que son cheval a peine à la suivre.

Illico recalée pour avoir cru Dieu sur parole, elle s’en retourne rallumer ses visions à la lueur de son bûcher.

 

Libr-événements

► Avec ses Données du réel (parues aux éditions Ni fait ni à faire), Johan Grzelczyk dresse le constat d’une réalité (politique, esthétique, sociale mais aussi sensible, autobiographique…) en même temps qu’il tend à la déstabiliser en subvertissant la langue. La performance qui en est issue donne à entendre les soubresauts de notre époque sous la forme d’un flux remis en cause à mesure qu’il s’énonce, chaque expérience du monde affirmant sa singularité et sa tonalité propre.
Cette lecture est organisée dans le cadre du 23e Printemps des Poètes.
L’événement aura lieu en ligne, retransmis en direct sur pod.uphf.fr > Directs > Bibliothèque universitaire.
L’accès est libre et gratuit, sans inscription, pour tous.
Pour toute question : anim-bu@uphf.fr

 

► 8 et 9 avril 2021, Les écrits du numérique #5 : Télé/graphie(s) (Alphabetville et La Marelle, en partenariat avec l’observatoire Leonardo, l’Ensad, l’IRI).

Les « Ecrits du numérique » sont des temps de rencontres, d’échanges et d’information sur ces pratiques, dont l’objectif est de : transmettre autour des expériences récentes de création et publication numérique ; considérer l’actualité et les perspectives technologiques des supports d’édition numérique ; découvrir les formes littéraires numériques avec des auteurs et/ou développeurs informatiques…

La crise sanitaire due au virus COVID-19 a généralisé un fait déjà très répandu – notamment apparu depuis le processus de numérisation et l’accès public au web, accru par le développement exponentiel de ses applications et via nombre d’objets techniques -, qu’est le rapport récurrent aux écrans, les activités et les relations par télétechnologies. Ce dans un flux presque ininterrompu, incessant, promu par le capitalisme 24/7 analysé par Jonathan Crary, et le tout récent « screen new deal » dénoncé par Naomi Klein.

Cette tendance technique de la téléactivité et de la réticulation (anti-)sociale a conduit « à une nouvelle augmentation du temps passé devant des écrans de toutes sortes », dont les fonctions se sont redéfinies et élargies « à mille activités, notamment professionnelles » (Bernard Stiegler, La Technique et le Temps III), mais aussi domestiques, indifféremment, et parfois confusément, publiques et privées. Et générant un commerce et une économie des in-existences, absorbées, désincarnées et disloquées par le temps et l’espace machiniques des réseaux numériques, installant une spectralité, qualifiée par Jacques Derrida d’« hantologie », une « logique de la hantise », sans réelle opposition entre présence et absence, « non-présence », « vie et non-vie », dont les télétechnologies seraient la production sous forme de simulacre, et dont les formes d’inscription produiraient une « spectrographie » (Jacques Derrida, Spectres de Marx).

Or, ce« pan-écranisme » semble devenu un espace et un temps subis, calculés, formatés, dans un ordre soumis à la computation, de tout et en tout, c’est-à-dire de toutes nos actions et de leurs traces, inscrites en tous medias, englobées dans les mémoires de ces organes artificiels réticulés, « technologies relationnelles » qui nous relient autant qu’elles nous délient, capturant et capitalisant nos actes et nos pensées, nos affects et nos psychismes, nos organes et leur sensorialité, notre amicalité et ses signaux, dans une instrumentalité « déjà-là et déterminée ».

Ici, sera pris en considération le contexte de la grammatisation (technique de reproduction) numérique telle qu’elle discrétise gestes et symboles sous le paradigme du traitement automatique et calculatoire de l’information, et où toute écriture, naturelle (geste) ou artificielle (symbole), est donc engrammée et transmise numériquement.

Des télé-grammes donc, ou de l’extension du domaine de la télégraphie, accomplie par le temps de la pandémie et de la distanciation sociale, temps maladif, retiré, isolé, confiné, où l’attention est transformée, l’action appareillée et la relation médiée, ou non immédiate, liée à une machinisation, ou machination : où toute écriture, naturelle (geste) ou artificielle (symbole), est engrammée et transmise numériquement.

Du grec ancien télé, loin, et graphein, écriture, c’est à ce(s) mode(s) de transmission à longue distance que nous nous intéresserons lors de cette cinquième édition des Ecrits du numérique, en tentant d’actualiser les aspects de leurs formalisations autant que le sens de leur performativité.

Lors de cette édition seront proposés des dialogues entre praticiens (auteurs, artistes, metteurs en scène, designers…) et théoriciens (philosophes, historiens, critiques…) afin de donner des perspectives critiques, autant pratiques que théoriques, face à nos conditions médiatiques et immédiates, provoquant choc, désorientation et incertitude. Nous proposons ainsi de tenter de panser ce que nous faisons.

19 mars 2021

[Chronique] Le narrateur perfide (à propos de Mathias Lair, Aucune histoire, jamais), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Aucune histoire, jamais, Les éditions Sans Escale, 2021, 166 pages, 13 €, ISBN : 978-2-95643-049-0.

 

Mathias Lair a choisi un narrateur idéal (nul en effet n’est jamais mieux servi que par soi-même). Non seulement il devient le contradicteur obligé mais satisfait du « Vieux » (pas n’importe lequel) mais il permet de faire bouillir la machine romanesque selon des circuits aussi intégrés que déphasés.

Dans de telles histoires sans histoire ou en cent histoires (à vue de nez) qui n’en seraient pas, le « Vieux » possède un rôle majeur. Sparring-partner il devient le dindon d’une farce qui qui à mal autant la psychanalyse que le roman.

Un tel coup double est parfait. En un fantastique retour de langue et de la fiction, Lair engage et propose un « dialogue » entre deux zigomars qui sont – chacun à leur manière – de fieffés menteurs. Le narrateur, énivré d’histoires qui en principe n’en sont pas, espère « châtrer de partout » et laisser K.O. « sans descendance et sans voix » son contradicteur.

Si bien qu’une telle fiction interroge le roman comme la cure psychanalytique dans ce qui s’impose par l’échange des deux lascars dont le dialogue n’est pas toujours amène. Chacun estime ce dialogue provisoire et qu’ils ne s’y croisent jamais deux fois au même point. Voire…  Mais cela permet au discours de se poursuivre. Des questions s’élargissent. Elles-mêmes ouvrent la fiction et la cure à l’épreuve du temps.

Le narrateur au soliloque préfère le duo ou le duel dans un dialogue particulier au nom de « L’Echange » cher à Claudel au moment où autour des deux auteurs le silence devient le plus profond. Mais ce qui ne les empêche pas de poursuivre d’autant que « jamais aucune histoire n’aurait convenu ». Mais le mal est fait au grand profit du lecteur. L’objet fiction donne au roman une autre manière d’être vécue dans cette marche commune dont la communication restera douteuse.

Mais c’est par le deux que le un progresse et que sa fiction avance, même si l’auteur fait figure de traîner les pieds. Même si l’histoire se disperse en fragments. Dès lors, que pourrait-on reprocher à l’auteur ? Tout semble prêcher en sa faveur.  Ce n’est pas de sa faute s’il doit travestir la fiction et faire porter une perruque à la réalité de son entretien avec ce « vieux » plus roué que sage mais qui finit par rester sans voix.

Le narrateur lui aussi semble avoir perdu la partie puisque son « personnage retourne d’où il ne vient pas ». Mais la chose est entendue. L’entendant est roulé dans la farine et le parlant aura fait le ménage dans ce dérangement où la fiction est bien moins avare et obstruée que Lair veut nous le faire penser.

Reprenant en filigrane la fameuse formule de Lacan « Là où ça parle, ça jouit, et ça sait rien », le romancier prouve que si parler au « vieux » est un martyr, écrire leur aventure n’a rien d’une radicale ascèse. Peu ou prou la partie de plaisir n’est jamais loin et elle offre au roman un moyen de sortir d’une expérience mélancolique au moment où son porte-voix plutôt que de s’ouvrir à perte-pied sur la rumeur de l’inconscient, pulvérise les histoires quelle qu’en soit la nature.

Voilà ce sur quoi l’auteur appuie sa morale – si morale il y a. La fiction quoique pas vraiment hédoniste – voire un tant soit peu masochiste – crée une ligne de vie tendue par l’exigence d’un gai savoir lucide qui fait tomber au fur et à mesure bien des illusions qui nous habitent tant sur le plan littéraire, affectif, idéologique, épistémologique et psychanalytique, là où jaillit le seul hubris possible, celui de la liberté.

16 mars 2021

[Chronique] Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, par CHRISTOPHE STOLOWICKI

Cécile Guivarch, C’est tout pour aujourd’hui, La tête à l’envers, peinture de couverture de Jérôme Pergolesi, 2021, 84 pages, 16 €, ISBN : 979-10-92858-42-6.

 

« Nous sommes en bonne santé et espérons que vous de même. » « Venez demain, ce sera dimanche. » « Nous profitons qu’il ne fait pas bon travailler pour te donner de nos nouvelles, car ce n’est pas le travail qui manque. » « Vous êtes gentils quand vous m’écrivez une carte ». « C’est tout pour aujourd’hui. » Quelques lignes qui sont les pauses, les respirations d’un dur labeur. Un « je pense à toi, je t’aime ».

De ces lettres et cartes postales de sa famille trouvées dans un carton à chaussures, datées du siècle dernier surtout à ses débuts, écrites par ceux qu’avec la longévité présente elle eût pu côtoyer dans ses premières années, Cécile Guivarch s’est imprégnée longuement. « Je descends les années comme j’irais au jardin. » « Je viens le cœur battant à petits coups. »  On la lit volontiers comme du bon pain, farineux, celui de deux livres des temps durs où tout était bio. Apaisante sur le long cours. Tout un passé d’aimance substantielle amassée, patient de temps retourné comme la terre, et les années, rejaillit ici avec une simplicité trompeuse. Élémentaire de grande culture, cette culture de soi, ce travail de mémoire accompli depuis quinze ans que sont publiés ses recueils, ses ouvrages, la poésie épurée non à l’os mais aux larmes d’émotion.

C’est tout pour aujourd’hui : tout vrai poème, épuisée sa matière, coupe court, précipite sa fin. La parole se retire dès que l’aimance a tout dit, l’écriture n’élève pas la voix.

C’est tout pour aujourd’hui : l’hui bien rempli, de ce trop plein de la vieille carte postale, de la lettre jaunie, l’hui qui ouvre sur du passé à tour de bras, des bras de fille femme, ceux de la grande affection.

Dans un sizain « étable » appelle « lard » appelle « hâte », et décalé d’un saut dans le monostiche final, finit en « marge ». La rime aussi pauvre que les ancêtres paysans, paronomase d’assonance par défaut. D’art pauvre, de grand travail, de grand repos.

Elliptique dans le ravalé : « Les mains [croisées, on imagine] au coin du feu » ; « un ciel où pleuvoir ne retire rien » ; « la vie au travail, à la sueur ».

« Peut-être vais-je vous réveiller si je fais le bruit qu’il faut. / Me rejoindre, respirer de nouveau, invisibles mais bien là » : de syntaxe affective comme la ponctuation peut l’être, une syntaxe qui abrège toute distance entre les générations et les personnes, tout en raccourcis de grand fond qui coupent par la brèche, dans l’abandon de toute préséance grammaticale.

Ainsi que banal, au sens d’indifférencié, nous vient de ban, la proclamation seigneuriale, ces lettres simples ont un pouvoir d’évocation qui résume ici un siècle. La respiration de ces poèmes les épure comme on ne le lit chez aucun. En regard, Le Petit Prince de Saint-Exupéry est sophistiqué.

C’est tout pour aujourd’hui, ou l’envers aimanté de la recherche : priorité donnée à l’affectif sur l’intellect, mais un affectif si vaste qu’il accueille tout l’intellect ; l’écriture en vers qui sont des phrases construites au plus direct, de grand souffle égal, quand la longue phrase proustienne prend rhizome dans un souffle d’asthmatique retenu en gageure.

Ancêtres paysans – si le nom est breton, on sait par d’autres livres de Cécile Guivarch (Vous êtes mes aïeux, 2014, Renée, en elle, 2015) que les ascendants ont voyagé. Mais sur le cours du vingtième siècle, l’évolution est sensible. « Ils recevaient des lettres et surtout leur silence » – un « tout va bien » de détenu d’un camp de la dernière guerre. À un grand chasseur, « Vos foulées dans les bois […] / les ardeurs affairées » : en deux vers résumés plusieurs chapitres de Pagnol d’un âge gras du passé. « Se reposer, écrire à votre mari, des consignes pour la bonne », l’ascenseur social intervenu. « Vu une circonstance particulière, je ne pouvais pas me baigner », authentifiant une pudeur. « Les yeux brillaient vers le même mouvement de cœur / sans mesurer la quantité de bleu de vent de soleil » – d’un si récent paradis perdu nous séparent tant d’années lumière que seule peut les franchir à tire d’elle, de quelques licences la poésie.

En couverture Jérôme Pergolesi fait rouler, sur fond de bandeau noir, une lune cabossée peuplée de forêts, pierre qui roule amassant du non-caduc. Ou un atoll de lune photographié sur fond noir de la bande passante des nuits.

 

 

14 mars 2021

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (27)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:27

Pour le printemps 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-sizième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

….. Bactéries broyées dans les couilles du metteur en scène de la vie filmée en permanence dans l’espace invisible greffé aux bobines électriques du tableau de bord fragments collés à la mue du film métamorphose du film précipité avec les déchets contagieux vieillissement des péloches grasses de film dans la matrice cinématographique viscérale astrale tropicale dévorée par les insectes gloutons robotisés grouillement des micros-bestiaux mécaniques sur l’écran pullulement dans le hors champ mixte des films mélangés dans le film invisible mixte…………………………

Abeilles collées comme des actrices de cinéma dans le circuit imprimé pré-digestion des tickets musique broyée concassée avec le hurlement de quelques poètes en combinaison de centrale nucléaire bruit des poèmes projetés à la bombe étranglement du souffle éclaté dans la bouche concentrée par la muselière la langue perforée par les lacets de caoutchouc bouche fourrée de mousse et d’écume les dents fracassées dans l’enclume avec les batteries invasion des microbes dans la sculpture de jambon vaporisation du parfum gazeux liquide avec débris de corps morcelés dans le boîtier électrique comme une panse flottant dans le paradis envahi d’extra-terrestres gris clair luisant avec l’enregistrement des défécations quotidiennes comme opé-rat futur entre diarrhée et constipation piano fortissimo allégro rythmé rigoureusement par une chasse d’eau comme tempo d’évacuation concrète avec le transit émotionnel des flux de la vie comme musique cool de déchet vital qui coule de source …………………………………………………………………….

Expulsant les signaux croix croix croix gonflant le tube imprimé dans la peau arrachant le slip des stars avec le dé-serre-joint enfonçant les triangles dans l’espace visuel avec les cartouches bourrées de fourmis magnétiques téléguidées dans les rainures des ongles les tuyaux s’enfonçant dans la moquette avec les vers grouillants dans l’infinitude la pâte coulant dans les yeux iris noyés dans la buée universelle convulsions des champignons vampires en cercle le cœur crachant du sang vachement vert fluorescent nacré les triangles de la peau se détachant laissant apparaître des boudins d’inox creux reluisants comme des sardines fraîches volantes dans une nappe sonore de Tangerine dream avec l’overdose d’images que tu crois crois crois voir en expulsant les signaux sons…..

(Suite du poème « envahissement des pellicules de réalité dans la brèche souterraine épidémique »), Volcanville – Joël Hubaut, 1976

Visuel (EPIDEMIA Radio-Activity ) Central épidémik, Joël Hubaut, 1977.

11 mars 2021

[Chronique] Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, par Guillaume Basquin

Christophe ESNAULT, Lettre au recours chimique, éditions Æthalidès, coll. « Freaks », en librairie ce jeudi 11 mars 2021, 112 pages, 16€, ISBN : 978-2-491517-08-3.

 

Cette Lettre au recours chimique est la longue adresse, en mode « poésie centrée » et (presque — hors points d’interrogation, deux-points transitifs et deux ou trois virgules sur un « vers ») déponctuée, de Christophe Esnault à ses psychiatres mêmes. Est-ce le patient, ou le personnage du poète, qui parle ? Allez savoir… Esnault a toujours avoué dans nombre de ses livres être dépendant des neuroleptiques, sans pouvoir s’en libérer, sauf en écrivant. L’écriture, comme thérapie ? vengeance ? C’était déjà la théorie de Tolstoï… On écrit souvent pour se venger du Mal qu’on vous a fait… des souffrances et des humiliations. « Et le psy est un personnage de fiction / Un personnage secondaire / Qui a juste été un mauvais public ». Car voilà : « on » (les psychiatres, ces « branquignols » selon le poète) a mal écouté la souffrance du poète ; « on » lui a prescrit des médocs (des neuroleptiques), au lieu de le bien écouter, comme Freud le prescrivait. Le microbe n’est rien ; mais le terrain, tout. « Autres normes : la surprescription / Éliminer la médication : compte pas trop là-dessus / Aborder les causes de la souffrance : pas le temps / Surconsommation de médicaments : où est le problème ? » Soixante mille personnes meurent chaque année en France suite à la surprescription médicale chimique : où est le problème ? « Je te parle de la mafia / Une mafia qui a des médicaments à te vendre / Et des moyens dissuasifs pour que tu les avales » : le passeport sanitaire ? « Puis pas longtemps après / pour que tu les réclames / De ton propre chef » : le vaccin !? la thérapie génique contre la « liberté » ?

« Les multinationales ont besoin des psychiatres et médecins / Pour effectuer des placements de produits / Tout le monde sait cela / Est-ce un cliché / Ou une photographie ? » Qu’en pense mon lecteur ? « Ça a été », ou pas ? Clic-clac : vérité de la parole du poète.

« Ça n’existe pas un lieu où l’on peut être écouté » : le constat d’Esnault est sévère ! Il lui faut donc écrire et réécrire sans cesse cette aporie dans laquelle il est constamment engagé : il n’y aura pas de recours chimique ! juste quelques instants de répit dans la souffrance… surtout dans la vie amoureuse… qui vaut plus que vingt ou vingt-cinq livres publiés. Esnault est lucide : tout a déjà été dit… Pas grave, recommencer, et rater mieux : « Tu veux écrire quoi de plus / Après Artaud et Sarah Kane ? / Remanier les traductions / […] / Rien de neuf n’est possible / Hors ton cri / Et tes capteurs sensibles » : Esnault écrit / il crie. S’il crie, il peut alors déranger « l’autre », l’atteindre : « Si je pense comme l’autre/ Exactement comme l’autre / Il n’y a pas de pensée / Car la pensée a été emmenée si peu loin / Qu’elle n’existe pas ». Eh bien poussons un peu la pensée en avant : l’heure est grave : il y a urgence : il y a l’homme, il y a ses défenses immunitaires innées, il y a la Nature ; et on veut détruire (ou tout du moins le mettre en danger) son système immunitaire — pour le plus grand profit des laboratoires pharmaceutiques (qui ne voit pas « ceci », ma foi, me semble faire le jeu des vrais comploteurs, ceux qui complotent dans notre dos pour faire des profits). Telle est la nouvelle banalité du Mal. Esnault : Et on me reproche de parler fort / Comme il a été reproché à Hannah Arendt de parler fort / À Jérusalem ». Même banalité ; l’on voulait alors que les trains arrivassent à l’heure…

Sans humour, les récits-poèmes de Christophe Esnault passeraient sans doute moins bien ; ils en sont en réalité truffés, jusqu’à l’autodérision, parfois : « […] pour cinq lecteurs / Qui se taperont si j’ai de la chance un gros rire / Je trouve plus drôle de me foutre de ma propre gueule ». Cet humour peut aller jusqu’à l’ironie, voire l’auto-ironie : « Un texte centré pour un homme égocentré / C’est hyper raccord ». Parfois, pour faire diversion (digression ?), le poète suture son texte avec des petits « trucs » de typographie : rectangles noirs sur tous les noms techniques de neuroleptiques (comme autant de tombeaux ?) ; texte barré : « Dans ce texte poétique », etc. La forme pense ; la pensée forme… « Vous allez voir que le texte va s’éclater sur la fin / Monde de fragmentations / Innovation spatiale au service d’une pensée ».

In fine, c’est l’écrivain-dramaturge lui-même qui donne le genre de son texte : du théâtre (comme Sarah Kane, son modèle absolu) : « Vous l’aviez remarqué / C’est une pièce de théâtre / Un long monologue ».

Au sortir de ses nombreuses dépressions, le poète a choisi la vie :

La vie vive

La seule

Et là se dessine

Le ressort du texte

Écrire, c’est très connu, c’est bondir hors de la meute des meurtriers ; ce pourquoi Esnault a composé ce vers tout spécial : « T’opposer à la foule » : tout son ressort est dans l’italique apposée sur le phonème « fou ». Par l’écriture, le « fou », le dépressif, s’individualise ; car s’il peut y avoir des individus fous ou sains, il n’y a pas de foule non hystérique (ce « vieux fond des meutes de multiplication » selon Elias Canetti dans son chef-d’œuvre Masse et Puissance), c’est-à-dire non folle.

« Et le fou crie »…

9 mars 2021

[Chronique] Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, par Dan Ornik

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Frédéric Forte,Nous allons perdre deux minutes de lumière, éditions P.O.L, février 2021, 80 pages, 13 €, ISBN : 978-2-8180-5049-1.

 

Reposé le livre, et ce n’est pas si souvent, un sourire – oh, à peine – aux lèvres, en se disant : voilà, c’est ça. Ni plus ni moins. Perfect ! Bien joué ! Un livre dont on se sent d’un bout à l’autre proche, le sentiment de comprendre les rouages, la place du moindre boulon, le jeu des allusions, la trace dans la suite des jours. Tout en sachant bien qu’il n’en est rien, le livre est là et fait bloc, il garde son mystère, son épaisseur. Amical mystère.

Classe et modestie.

Et puis l’on se demande… qu’y a-t-il ? Si peu, dirait-on. Une forme, un ton, le quotidien, des ellipses, une démarche. Ouais, pourquoi ça marche, pourquoi ça marche aussi bien ? Quand tant d’autres livres de poésie qui prétendent partir du quotidien me tombent des mains. Manque de classe, manque de modestie.  Mauvaise lorgnette, qu’on la prenne par un bout ou par l’autre. Ou c’est le quotidien qui n’est pas le bon. Ou moi pas le bon lecteur.

Pas grave, car avec Nous allons perdre deux minutes de lumière, j’ai trouvé une pépite.

Livre faussement naïf. Qui avance tranquille, les mains dans les poches. La construction est réglée au cordeau, et c’est ce qui permet au texte d’avancer avec autant de naturel et de désinvolture. C’est léger : ça plonge au cœur des choses. (Et si c’était ça qui manque à tant d’autres, les lourds qui retombent sur place, les creux d’avance dégonflés ?).

Avec Frédéric Forte, les phrases toutes faites, les menus propos,  les gros titres n’ont qu’à bien se tenir. Il a inventé une machine à décaper l’ordinaire – mais avec tendresse, l’air de ne pas y toucher. Nous laisse la musique de l’époque, le film abstrait de nos jours.

7 mars 2021

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de mars, des nouvelles de l’Observatoire des Forces Néo-Libérales en fRANCE… Puis nos Libr-Livres reçus et les « nouvelles aventures d’Ovaine » (Tristan Felix)…

 

ÉDITO : Observatoire des Forces Néo-Libérales en fRANCE (OFNLF)
/CUHEL et HEIRMAN/

â—Š LIBERTÉ : « La liberté, mise à toutes les sauces pour mieux faire passer la pilule capitaliste, n’est qu’un pâle verni recouvrant à peine ce qu’il tente vainement de cacher » (Sylvain Martin, « L’Antéchrist du Capital. Un dysangile pour le temps présent », dans Alain Jugnon dir., La Correction, p. 51 : voir ci-dessous) : CQFD / © made in fRANCE 2021.

â—Š fRANCE, mère des AhAh… arts
des Armes (3e exportateur mondial)
et des Lois (Lawaffairs…)

ÉGALITÉ : Les politichiens-de-fRANCE* sont plus égaux que d’autres, bénéficiant des OBP (Opérations de Blanchiment des Politichiens) grâce à la CJR (Corruption de la Justice pour les Ripoux).

* Politichien-de-fRANCE : Incarne la seule fRANCE réelle, celle d’en-haut (PMF : Politichien = Marianne-de-fRANCE).

En fRANCE, on demande aux fonctionnaires un casier judiciaire vierge, mais pas à ceux qui les dirigent…

FRATERNIQUÉ…

© Joël Heirman

Moralité : La 7e puissance économique est classée 23e selon l’Indice de Perception de la Corruption (IPC).
De quoi donner du pain sur la planche à l’association Anticor, en péril
[ANTICOR : Essentiel pour lutter contre le virus de la corruption]

 

Libr-livres reçus

â–º La Revue des revues, n° 65 : « Pour Olivier Corpet », printemps 2021, 168 pages, 15,50 €.

► Alain Jugnon dir., La Correction, éditions Dernier Télégramme, Limoges, février 2021, 240 pages, 15 €.

► Julien BLAINE, Dans les décombres de Julien Blaine (Après Le Grand Dépotoir), coll. « C’est mon daDa », hiver 2020-21.

► Romain FUSTIER, Jusqu’à très loin, éditions Publie.net, coll. « L’Esquif », février 2021, 152 pages, 15 €.

► Sébastien MÉNARD, Quelque chose que je rends à la terre, ibid., 140 pages, 15 €.

► Xavier SERRANO, Pill dream, Flatland éditeur, coll. « La Tangente », février 2021, 104 pages, 8,50 €.

 

Les nouvelles aventures d’Ovaine /Tristan Felix/

Un jour de vache maigre, Ovaine postule pour faire nu dans une académie.
Mais pas question d’ôter ses atours : elle garde ses frusques et son loup.
Le peintre en herbe invente alors la toile blanche où Ovaine, très à son aise, se dévêt dans tous les sens.
L’Å“uvre enfin immaculée échauffe les esprits.
 Ovaine, drapée de dignité, est portée aux nues par une foule en délire.
Le loup grêle et sa nouvelle amie la vache maigre ferment le cortège, en broutant quelques brins.

 

 

6 mars 2021

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (26)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 19:30

Pour le printemps 2021, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire/voir le vingt-cinquième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

….. Manger les noyaux du film de la vie suçant les atomes mouillant dans l’anus de l’orbite de tes larmes cinématographiques spectre supérieur dans le musée avec les animaux vivants installés sur les socles comme des sculptures avec la série des mâles et des femelles mélangées sur les grands socles avec les gamelles moulées dans les képis pour faire laper les bêtes sur les socles avec les chaînes et l’abreuvoir programmé dans la centrale téléphonique du zoo de l’art vivant avec le caca dégoulinant autour des socles l’odeur de l’art vivant dans la galerie avec la pisse bestiale exposée dans la lumière rose pour tous les marsupiaux bagués sur les socles pleins de pâtée et de théorie de contamination attaquant les crabes au marteau piqueur avec un sommeil hyper calculé au médoc…………………………………

Émission stimulée par l’invasion des projecteurs planant les barres émises aux niveaux 47 émettant l’information pourrie dans la cuvette avec le dégueulis de vinasse coulant sur l’écran dans la fente explose percute le caisson épidémik augmente l’intensité de chaleur du film spontané avec les bobines embobinées aux neurones contigus bec fouillant le fond de l’orifice branché sur les batteries de tissus réticulé décharge l’écriture vernaculaire sur l’écran avec la lumière calquant les signaux parasites comme une onde dans le rayonnement des mouches pissant avec le jus qui dégouline nouilles holographiques encore molles dans le fond du trou avec les insectes qui avancent dans le tube fluorescent écran détruit par l’explosion du tourbillon invasion des virus violets envahisseurs pellicule infra rouge avec croix cercles flèches carrés gravés sur la monnaie blanchie ……………………………

Les gaz des branchies avec la graisse et la mémoire attaquée par les cellules infectées épidémie des plantes roses du cinéma spécial bouche à bouche par répétition des répétitions des films en temps réel avalant le poisson-chat aspirant la pisse par le trou de bite avalant les algues épidémiques accrochées au drapeau bleu blanc rouge couvert de pustules envahissantes avec les têtards qui jaillissent des camemberts du gouvernement anti-synthétiseur avec les renseignements généraux et les fantômes d’indiens reproduisant la démangeaison sur les étiquettes …………………………… (suite du poème « envahissement des pellicules de réalité dans la brèche souterraine épidémique »)

Joël Hubaut, 1976 …..

Amulettes épidémik de protection. Joël Hubaut, 1976

4 mars 2021

[Chronique] Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, par Jean Renaud

Nicolas Bouyssi, La Femme de travers, P.O.L, novembre 2020, 352 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4826-9.

 

Quoiqu’il se présente, par instants, comme un “journal”, ce livre ne ressemble pas vraiment à ce que nous connaissons sous ce nom. Ce sont 350 pages écrites en dix jours (du “2/12/16” au “11/12/16”), l’ensemble divisé, d’autre part, comme le jeu de l’oie, en 63 “cases” – “ce qui fera de moi un équivalent d’oie absolument gavée de sa propre pensée”. Texte “ni corrigé ni relu” (seuls, ici et là, quelques mots biffés). Une écriture torrentueuse, sans repos, sans précautions, sans prudence. Parce qu’il ne faut “s’interdire aucune hypothèse ni stationner lâchement paresseusement dans le même cercle à l’instar du cochon d’Inde dans sa cage, à bouffer la même carotte marron flétrie”. Parce qu’il s’agit d’“ouvrir d’un bon coup de pied, de poing ou de tête le vasistas de son âme ou de sa névrose pour aérer les coins les plus empoussiérés moisis  puants de ses parois osseuses”. D’où cette adresse au lecteur : “À tout de suite, donc, pour cette visite (guidée ?) des marécages de ma pensée (= bayou).”

Mais, plus que d’une visite, il s’agit d’une explication – au sens que prend le mot quand il s’agit de bagarre – avec soi et le monde.
Et, comme dans toute bagarre, il y a désordre, reprise, insistance, jusqu’à l’épuisement – tant qu’on ne vous a pas “enfermé dans une pièce aux parois de liège”. Ce que charrie, accumule ce journal, si on tente de le décrire, ce sont d’abord des morceaux de vie – d’une vie “colonisée”, ratée, insurgée, angoissée – : histoires de femmes, de copains, de père-mère-sœur, de déménagements… C’est ensuite tout un attirail d’appareils électroniques (quoique ce journal, est-il répété, soit écrit sur des cahiers) : écrans digitaux, logiciels, algorithmes, jeux vidéo, plateformes de téléchargement, films violents, pornographiques le plus souvent (N. Bouyssi invente toute une filmographie), dans lesquels des techniques permettent de s’introduire. Ces situations, ces films, ces extensions fictives de la vie donnent lieu à toutes sortes de considérations sur la honte, la culpabilité, l’excitation, l’angoisse, à des tentatives désordonnées, obscures ou demi-obscures, emportées par une inépuisable véhémence, de théorisation : définitions, distinctions innombrables, données au présent gnomique (cinq “points de démence”, par exemple, précisément numérotés). À quoi s’ajoutent des déclarations rageuses : “Ou on fait péter quelque chose, cabine téléphonique, vitrine, flic, immigré, joue de sa femme/fille, cul du chien/fils ou bien quelqu’un d’important symboliquement en l’enfermant dans les toilettes pour lui faire entendre par la métaphore sadique anale infantile qu’il est du caca.”

Notons que l’auteur de ce journal, qui a de la culture, se réfère aussi, rapidement ou non, et sans aucun respect de convention, à Burroughs, Courbet, Cronenberg, Poe, Sade (liste non dépourvue, évidemment, de signification). Quant à l’histoire d’Œdipe, souvent évoquée, c’est “un synopsis écrit sous Périclès”. On lit aussi, un peu plus loin, à propos d’un personnage de fiction : “Dans son bled comme à Thèbes tout le monde est dégénéré, tout le monde est de la même famille.”

Mais le plus intéressant ici est le sort fait à Lacan. Lequel n’est jamais nommé, mais dont les notions de réel, d’imaginaire et de symbolique (que Lacan dit liées d’un “nœud borroméen”) sont constamment agitées, et de la façon la plus hasardeuse, la plus confuse, la plus hallucinée, par l’auteur du journal. Particulièrement les “deux machins habituels (S et I)”, en liaison avec l’irruption massive du virtuel porno. On lit des formules comme : “Le conflit entre l’I et le S continue d’être déclaré, la partouze (ou triolisme) aussi par conséquent, et ils se passent en temps réel à l’intérieur dans ton crâne.” Ou encore : “Le symbolique est de l’imaginaire factice figé comme une veste à épaulettes ou un building Chrysler.” Quant au “réel”, il semble n’être, bien loin de Lacan, que ce que nomme le sens commun, soit l’ensemble des objets, des personnes, des lieux auxquels le sujet a affaire : rues,  parkings, square, Franprix, appartements, fenêtres, table en faux chêne, métro, bus, sandwichs…

Ce qu’on garde de ce livre – les citations qui précèdent le montrent sans doute –, ce qui emporte la lecture, ce sont d’abord ces phrases bizarres, souvent longues, entassées, égarées, obsédées, compliquées, précipitées – “phrases qui tarabiscotent comme des vrilles sèches ou des dreadlocks” –  dans lesquelles l’auteur du journal semble sans cesse se perdre, s’enfermer. Elles sont la pensée même du texte, bien plus que ses affirmations incessantes. Pensée tordue, insurgée, hautaine, arrogante, impuissante malgré sa rage – et, à ce titre, émouvante –, dressée devant le monde, interrogeant sans fin la possibilité de s’y tenir. Soit cet exemple, encore : “Ce qui donne, en résumé, un système informationnel phobique consanguin fonctionnaliste et sans tendresse qui préconise le voyeurisme, les insultes, les coups de matraque, la branlette et le masochisme chirurgical orthonormé pour supporter.”

On admettra que ce livre confus, violent, n’est pas “clair”. Mais il est exact. Ce dont il a conscience : “Comment pourrait-on être exact si on est contraint de rendre son imaginaire narratif et rocambolesque et attractif, avec début, milieu et fin en guise porte-jarretelles, etc.” On peut, assurément, le préférer à bien des récits qu’on résume à loisir et qu’on déclare “bien écrits”.

3 mars 2021

[Libr-relecture] Emilson Daniel Andriamalala, Ma promise, par Ahmed Slama

Emilson Daniel Andriamalala, Ma promise, trad. Johary Ravaloson, Dodo Vole, 2020 [1954], 208 pages, 10 €, ISBN : 979-10-90103-57-3.

 

Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que l’œuvre d’Emilson Daniel Adriamalala (1918-1979), figure majeure de la littérature malgache, soit accessible au lectorat francophone. Et c’est aux jeunes éditions Dodo Vole que l’on doit cette première traduction en français de l’un des chefs-d’œuvre de la littérature malgache, si peu représentée dans le paysage éditorial français. Entre révolution, lutte anticoloniale et amour déchu, avec, pour toile de fond, les insurrections malgaches de 1947 et l’impitoyable répression du pouvoir colonial français.

La traduction n’est pas seulement cette translation d’une langue à une autre, quand elle concerne le passage d’une langue dominée, peu valorisée littérairement, à une langue fortement pourvue en capital symbolique, la traduction se fait alors transmutation littéraire ou littérarisation. Opération « par laquelle un texte venu d’une contrée démunie littérairement parvient à s’imposer comme littéraire auprès des instances légitimes »[1]. De ce point de vue, le cas d’Emilson Daniel Adriamalala  est à la fois emblématique et particulier. Que son nom soit, encore aujourd’hui, inconnu en France est dû à cette absence de traduction dans l’une des langues qui domine l’espace littéraire international. Le paradoxe étant que la première traduction de cet écrivain singulier nous parvienne par l’entremise d’une structure éditoriale ne bénéficiant pas, malheureusement, de la visibilité dont elle devrait jouir. Le roman – et sa traduction française – se confrontant à une double domination, langagière et éditoriale, dont souffre un certain nombre d’œuvres issues des littératures africaines, notamment.

Paru en 1954, et maintes fois réédité depuis, Ma promise a influencé plusieurs générations d’écrivain·es Malgaches. Roman hybride, inclassable, à la croisée de la romance et du conte, du récit et du roman historique, prenant la forme d’une lettre écrite par le narrateur, Lala, à destination de Lisy, un temps son épouse, l’ayant quitté depuis. Il revient sur la genèse de leur histoire, cette rencontre fortuite du côté d’Andekaleka, petite localité située sur la côte Est de Madagascar. Lisy y ayant fait escale à la recherche de la sépulture de son ancien amant qui y aurait été enterré, pourtant personne dans la région ne semble en mesure de lui indiquer l’emplacement de la tombe. La composition du roman, 34 courts et denses chapitres, se fait alors circulaire, retour dans et par l’écriture sur leur histoire donc, avec cette double énonciation singulière qui traverse les pages. Adresse directe à Lisy qui se matérialise par l’usage de ce « tu » intermittent, jouant dans et par ce pronom personnel sur le paradoxe de sa présence à elle, dans la diégèse, son absence alors que s’écrit cette lettre qui nous est indirectement destinée. Lettre-livre, roman épistolaire, où cette rencontre inopinée (d’apparence) donne lieu à une attirance réciproque, Lisy et Lala décident de faire un bout de chemin ensemble, se trouvant alors très vite pris·es dans les remous des insurrections malgaches de 1947, au sujet desquelles il nous faudra dire quelques mots.

« Finie la camaraderie. Brisée l’amitié née du sang versé ensemble sur le sol européen au nom de la liberté. Ce fut à qui des deux côtés serait le plus bestial, le plus impitoyable dans l’affrontement… » (p. 101).

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le peuple malgache, comme nombre de colonies, se soulève contre le pouvoir colonial. Il ne s’agit pas là de la première revendication indépendantiste au sein de l’île, celle-ci est déjà active au travers du MDRM [Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache] qui prône alors la voie diplomatique et pacifique en vue d’obtenir l’Indépendance de Madagascar. Mars 1947 marque un tournant et voit des milliers d’insurgés munis de sagaies et de coupe-coupe contester le pouvoir colonial français : les colons français (près de 35.000 installés sur l’île) seront pris pour cibles, même les Malgaches qui vivent et travaillent alors avec ces derniers. L’armée française fait d’abord appel aux régiments de tirailleurs sénégalais et marocains. Elle opère une répression aveugle : exécutions sommaires, torture, regroupements forcés, incendies de villages. Ce fut également l’occasion pour elle d’expérimenter de nouvelles techniques de guerre « psychologique » qui seront réutilisées et « perfectionnées » en Indochine ou en Algérie. Le bilan oscille, selon les différentes sources, entre quarante et cent mille victimes ; cette insurrection, trop méconnue en France, a laissé des traces encore aujourd’hui palpables à Madagascar[2].

À la publication du roman, les insurrections sont encore dans tous les esprits : six années seulement nous séparent alors de leur fin tragique, sans oublier qu’à cette époque Madagascar est toujours une colonie française, l’État insulaire n’ayant pas obtenu son Indépendance avant 1960. Ainsi la composition circulaire du roman, évoquée plus haut, permet également de faire un retour sur l’Histoire. Les insurrections malgaches de 1947 y tiennent une place majeure, le narrateur Lala y participe de manière active, se trouvant pris bien malgré lui dans le cours des événements. Se trace alors un parallèle entre le récit de l’amour déchu et les insurrections qui font office, à quelques années de distance, de Révolution avortée. Par l’entremise du roman nous avons un accès direct aux événements, aux répressions bien évidemment dont ont été victimes les malgaches, la terreur des tirailleurs sénégalais, mais également ces techniques d’action psychologiques entreprises par l’armée française, notamment la manière dont elle manipulait certains maquis.  Stratégies et manœuvres dont elle généralisera l’usage contre les différentes luttes anticoloniales qui essaimeront au cours de la seconde partie du XXèmesiècle.

« Pendant ces périodes troubles, les crimes commis par les Malgaches étaient désignés par les insurgés comme des actes commis par des Vazaha[3] et les actes de folie des Vazaha dénoncés par eux-mêmes comme bestialité de l’ennemi ! La sagesse consistait seulement à écouter sans rien dire, car on n’avait aucune possibilité de vérifier et la seule vérité était que les deux nations étaient revenues au temps des grottes et des tanières primitives » (p. 126).

L’immersion dans cette insurrection donnera lieu à plusieurs interrogations au sujet de la lutte anticoloniale pour l’émancipation du peuple malgache. Comme nombre de peuples colonisés, ce dernier s’interrogeait collectivement sur la manière de porter cette lutte.

« – Non ! Exiger son indépendance n’est pas folie, mais passer de la discussion à l’affrontement par les armes, où l’on ne risque pas de gagner, ça l’est ! Je ne suis pas politicien, Lizy, mais je ne crois pas à la folie de nos dirigeants qui ont dû y réfléchir, et c’est pour ça que j’ai de la peine à croire que ces événements aient une origine malgache !… Nous avons commencé à demander notre indépendance selon la voie légale, nous devions rester sur ces positions… » (pp. 73-74).

Il ne faudrait pas pour autant réduire Fofombadiko à une simple fresque historique, l’écriture d’Emilson Daniel Adriamalala se distinguant par son inventivité. À ce sujet il faut saluer le travail de traduction entrepris par Johary Ravaloson, écrivain malgache bilingue à l’œuvre singulière, qui retranscrit avec justesse les nuances de la langue malgache. Quelques notes explicatives permettent de donner la définition et l’usage des quelques termes malgaches qui parsèment le texte. Certaines expressions sont parfois littéralement traduites du malgache, permettant ainsi de retranscrire, en français, les singularités de la langue malgache et de l’écriture d’Andriamalala :

« Comme un seul homme, les Malgaches sans distinction de cheveux, s’unirent derrière leurs représentants, et exigèrent le retour à la souveraineté de la nation » (p. 101).

Traductions littérales qui parfois prennent la forme d’aphorisme : « Quel bénéfice tirerait-on à vouloir mesurer l’eau répandue, qu’on ne peut récupérer ? » (p.191).

Une évocation de la littérature malgache, si sommaire soit-elle, ne peut s’écrire sans en passer par l’un de ses maîtres, Jean-Joseph Rabearivelo dont l’un des poèmes ouvre le roman :

« Quand l’Heure-qui-change sonnera,
rappelez-vous, ô très aimée, que le legs
laissé jusqu’ici par mon cœur
pour vous, dans la profondeur de son silence,
est ceci : — Quelques vers à mettre en musique,
De frêles rubans où l’on a attaché les souvenirs… »

Oui, c’est peut-être l’heure qui sonne pour Adriamalala, l’heure d’être lu en français.

 

[1] Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Le Seuil, coll. « Points Essais », Paris, 2008 [1999], p. 203.

[2] Voir Jacques Tronchon, L’Insurrection malgache de 1947, Karthala, Paris, 1988 [1986].

[3] Étrangers ; les blancs en général.

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