Libr-critique

25 février 2020

[Chronique] Joachim Séné, L’Homme heureux, par Ahmed Slama

Joachim Séné, L’Homme heureux. Détruire internet, Publie.net, coll. « Temps réel », 2020, 216 pages, 18 €, ISBN : 978-2-37177-592-3 ; 5,99 € en format numérique : télécharger.

Il est des œuvres dont on rend compte plus difficilement que d’autres, L’Homme heureux est de celles-là, tant elle déroute par son foisonnement et sa manière, agencée par des flux entremêlés qui composent cette matière tout à fait englobante : tout y est pris, tout y est brassé, nos lubies et nos désirs, nos divertissements et nos errements, c’est le quotidien qui s’y esquisse, celui de nos vies contrôlées et disciplinées.

Quel fil tirer, ou plutôt quel câble ? Parce que de câbles – sous-terrains et sous-marins – il en sera question tout au long des 200 pages qui composent ce texte singulier, ces câbles qui font internet, par l’intermédiaire desquels vous lisez ces lignes. Et C’est là l’une des particularités de ce texte, rendre compte du monde en s’attardant sur la manière dont le média numérique en façonne notre représentation – nous l’évoquions avec Pierre Ménard –, tout en prolongeant le questionnement du côté des infrastructures qui font et font tourner le média numérique.

Le pouvoir est dans l’infrastructure

Nous sommes passés des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, il faut avant tout contrôler et non pas simplement réprimer. Et pour exercer ce contrôle, il faut des infrastructures, car « le pouvoir réside désormais dans les infrastructures de ce monde » (Le Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, 2014, p.83). Et c’est ce que démontre admirablement L’homme heureux, on les voit, on les lit ces mots d’ordre qui partout essaiment, dans le monde de l’entreprise comme dans celui des transports –  « Vous êtes à bord du tramway 1, en route pour une belle journée de travail, avec la ratp et votre employeur » –, les corps, donc les êtres et leurs manières, domestiqués –  « tout le monde est debout, les sièges ont été enlevés des transports en commun pour des questions d’optimisation (…) tout se joue debout désormais ». Mots d’ordre qui se répercutent et que lentement on intériorise, cette Karine végétarienne et qui se met à manger de la viande parce qu’ « être carniste permet de mieux s’intégrer (…)  elle a développé d’autres compétences relevant de la virilité me dit-elle, une autorité agressive quand il faut, les blagues aussi, sous forme d’une misogynie tendre qu’elle s’applique avant les autres.» Elle se rassure, Karine, « c’est un rôle qui lui sert ». Mais à y regarder de plus près, à y regarder du côté de l’étymologie, le rôle, l’adoption d’un rôle, c’est déjà la victoire du contrôle.

Et c’est là la force de ce texte, c’est de s’attarder sur la représentation, ce monde de la représentation – « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation » (Guy Debord, La société du spectacle, Folio Gallimard, 1992 [1967], p.15) –, mais en pointant la manière, la matière physique dont se construit le spectacle de la représentation ou la représentation du spectacle. Ces câbles, ces câbles qui charrient la masculinité. Et la finesse de Séné, en excellent connaisseur du numérique, ce n’est pas de faire du web un mal en soi[1]. Pour internet comme pour toute chose, il n’y pas de mal, mais du mauvais, ce mauvais venu par la centralisation, le bon étant le code, ce code qui nous permet de faire d’internet ce que nous voulons et désirons. « Le code ne pourra pas faire loi sur les réseaux sociaux, comme il fait loi sur le transport neutre de données malgré les tentatives des états de casser ça. »

Ainsi s’agira-t-il de « Détruire internet » tel qu’il s’est construit, tel qu’il se fait prolongement du contrôle. Sortir internet, et nos vies avec, de la marchandise, du travail marchand, de la production qui n’a d’autre but que de produire et se reproduire.

« … cette étanchéité entre les deux, total schizo mais ça marche et se maintient et ça ne bouge pas, c’est une condition de fonctionnement de l’ensemble et on tremble de penser que, sous d’autres conditions, dans les murs d’une entreprise on pourrait vivre comme dehors en lisant, en créant, en prononçant des mots vains sans rapport direct avec demain et la production, en organisant des événements, en imprimant des journaux. »

Un tramway simonien

À lire les lignes ci-dessus, on pourrait croire que nous avons affaire à un essai ou à quelque roman à thèse, il n’en est pourtant rien. L’une des plus grandes forces de L’Homme heureux est que le propos s’insère dans l’écriture, et cette même écriture sert le propos. Joachim Séné fait partie de ces quelques écrivains et écrivaines  ayant lu avec l’attention qui lui est due Claude Simon, et qui prolongent à  leur manière l’écriture simonienne – il y a peu, je vous parlais de Ryad Girod. À lire L’Homme heureux, à voir tout au long de ses pages ce tramway cheminer, impossible de ne pas faire le parallèle avec l’auteur du Tramway et ce n’est pas tant à ce roman que je pense, mais au Palace – 1962, Minuit – trop injustement méconnu, se déroulant à Barcelone au cœur de la révolution de 1936, et dont la troisième partie met en scène, selon une composition tout à fait singulière, le cheminement de tramways portant des enseignes publicitaires disséminant ces « réclames » dans toute la ville, répétant l’apparition de ces réclames par leurs allers et retours incessants, avec les arrêts de ces tramways, leurs cahots. Et c’est à un tel jeu que se prête Joachim Séné avec ce tramway qui va et qui vient, ce tramway qui traverse le roman et qui, à mon sens, est l’allégorie de la révolution. Tramway et révolution, quel lien ? Pour le comprendre, il faut en revenir à l’épigraphe du roman de Claude Simon susmentionné :

« Révolution : Mouvement d’un mobile qui, parcourant une courbe fermée, repasse successivement par les mêmes points » (Larousse).

Ce tramway donc qui sillonne le roman de Séné et qui fait écho à la contre-révolution advenue, ce passage, que nous évoquions, de sociétés disciplinaires à des sociétés de contrôle. Et voici, comment nous bouclons notre propre boucle.

 

[1] Spinoza et tant d’autres nous ont appris à nous affranchir des conceptions du Bien et du Mal, leur préférer la relativité du bon et du mauvais. Une chose étant bonne ou mauvaise selon son contexte et sa situation. « Par exemple, la Musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour l’affligé ; et pour le sourd, ni bonne, ni mauvaise » (Préface du Livre 4 de L’Éthique, trad. Bernard Pautrat, Le Seuil, 2014).

23 février 2020

[News] News du dimanche

En marche vers le printemps avec Christian Prigent en UNE ; et aussi Benoît Toqué, les Festivals (Les BRUISSONNANTES et festival des mots, des rimes et des lyres)…

UNE : RV avec Christian PRIGENT

► Dans le passionnant numéro que la Revue Europe consacre à « poésie et chanson » – qui paraît en date du mois de mars 2020 -, on lira avec grand intérêt la position de Christian Prigent, que résument ces deux courts paragraphes de son article, « La Lyre et la Flûte » : « Avoir recours à la chanson (motif impulseur d’égarement et modèle d’une forme arrangée) sert à ça. La chansonnette sauve la poésie. Lui délace son corset, la dénude. Jarry fait ça. Et Queneau. Prévert, bien sûr (rétif à l’emphase poétique — mais aussi bien à toute rétention surindiquée de l’immédiate émotion). Desnos : Chantefables5, Complainte de Fantômas. Et même Hölderlin, passant des grands hymnes « grecs » et des odes majestueuses, aux bluettes franciscaines flottantes signées Scardanelli.

Soigner façon bonne femme ou cultiver la blessure : ça se passe entre les deux. Quoi, ça ? : écrire dans la poésie une autre sorte de poésie, ennemie (ennemie du dedans). Entre le remède et le poison : pharmakon. Plutôt qu’opposer banalement poésie (savante, profonde, artiste : Hugo) et chanson (populaire, superficielle, artisanale : Béranger) : essayer de penser cet entre-deux que dessine Rimbaud, ce qui s’y articule, pourquoi, comment, poussé par quoi, allant vers où. »

► Christian Prigent à Clermont-Ferrand. Les 19, 20 et 21 mars 2020. Lectures et interventions diverses (librairies, écoles…) dans le cadre de la « Semaine de la poésie ». Programme détaillé sur le site.
Contact : 04 73 31 72 87.

► Christian Prigent à Etables-sur-Mer (22). Le 9 avril 2020, à 19 h. Lecture dans le cadre des « Escales gourmandes ». Au bar Le Tagarin, 15 rue Pasteur, 22680-Etables-sur-Mer. Tél. : 02 96 65 47 35.

► Christian Prigent à Mers-sur-Indre (36). Les 25 (à 19 h) et 26 avril 2020 (à 15 h). Dans le cadre du Festival « livres en fête ». Lectures (« Chino à travers les âges »), avec Vanda Benes. Contact : claire.poulain@ouvaton.org. Tél. : 02 54 31 13 23.

► Christian Prigent à Saint-Brieuc (22). Le 15 mai 2020, à 19 h. A la Maison Louis Guilloux, 13 rue Lavoisier, Saint-Brieuc. Lecture-débat : « Ecrire le peuple aujourd’hui ». Contact : www.louisguilloux.com Tél. : 02 96 61 57 54.

Libr-événements

â–º Jeudi 5 mars à 18H aux éditions Extensibles (44, rue Bouret 75019 Paris) : vernissage du volume 1 d’Entartête, de Benoît Toqué.

► Du 19 au 21 mars, Festival Les Bruissonnantes au Théâtre Le Hangar de Toulouse (11, rue des Cheminots) :

Les Bruissonnantes est un festival dédié aux écritures contemporaines mises en voix, en espace et en mouvement par leurs auteurs. Il vise à faire de la poésie contemporaine la plus exigeante une expérience sensible à partager. Organisé dans le cadre de la manifestation nationale le Printemps des Poètes, il se déroule au théâtre Le Hangar à Toulouse trois soirées durant et donne à entendre « le » poème dans une grande diversité de formes : performances, poésie sonore, lectures intimistes, écritures vocales et musicales. Par ce décloisonnement, il est question d’exposer les enjeux qui traversent les écritures contemporaines dans leur volonté d’inventer ou de révéler un sens concret, polyphonique et sensible.

Artistes invités : Patrick Quillier, Violaine Lochu, Lise Avignon, Sébastien Lespinasse, Eduard Escoffet, Anne Kawala, Les Parleurs, Helved Rüm, La Copule

Réservations vivement conseillées au 05 61 48 38 29

► Du 20 au 22 mars, Festival des mots, des rimes et des lyres :
VENDREDI 20 MARS

 19 h : INAUGURATION autour d’un verre et VERNISSAGE des expositions avec les performances poétiques de P. Cazelles et  C. Quarello. CONCERT Pop Jazz  avec le duo CHRIS ET FRANCK.

SAMEDI 21 MARS

 10 h : LECTURE DIALOGUE entre Valérie Rouzeau et les élèves du collège des Goussons.
11 h 30 : POEMES DE MAURICE CAREME MIS EN MUSIQUE PAR JULIEN JOUBERT chœur des enfants du Conservatoire de Palaiseau dirigé par C. Cavagnac.
14 h : POEMES A LOU d’Apollinaire lecture musicale avec C.Motchidlover et M. Moreno (flûte traversière).
15 h : ARGOTIES de P. Cazelles poésie orale, scandée et totale, jubilante comme un chant primitif.
16 h : Valérie ROUZEAU et Jean-Pascal DUBOST, aussi différentes soient leurs voix, n’en sont pas moins deux vieux complices en poésie. Illes (un « il », une « elle » !) nous donneront à entendre quelques morceaux de leur choix.
16 h : CONTES « Courage ! » avec Hooshang bibliothécaire et conteur à la Médiathèque de Gif.
17 h 30 : LE GRAND CYCLE DE LA VIE ou L’ODYSSEE HUMAINE spectacle de A. Marc – musique: L. Maza, images: Lawrence le poète convoque notre société moderne, ses mythes, ses tabous….
18 h : ATELIER D’ECRITURE thème « le Courage » avec P. Cazelles.
18 h 30 : UN POEME, C’EST UN MATIN QUI CHANTE spectacle déambulatoire avec M.L Cloarec (Cie A vue de nez). Philomina vous entraîne dans l’imaginaire, joue avec  les mots…
19 h 30 : REPAS CONVIVIAL menu Africain 14 € -acras-yasssa-dessert-boisson avec F. Sissoko (Asso ARAN).

21 h : DUKE ET BISON RAVI spectacle concert : l’Ecume des jours de B. Vian – musique de D. Ellington. Avec le sextet jazz KLOE : B. Magnet, F. Accart, P. Sulpice, C. Le Fisher, S. Dounda, R. Schiffmann et  C. Quarello.

DIMANCHE 22 MARS

10 h : BALADE CONTEE ET KAMISHIBAÏ avec S. Thonas et E. Chevaleyre. Découvrez la nature, ses secrets.
12 h : ESCAPADE GOURMANDE une assiette campagnarde (5 €) avec danses et chansons italiennes (AIDA).
14 h : LE PLOMBIER et L’OIE BLEUE nouvelles de B. Vian lecture à haute voix – collectif de Bouche à oreille.
15 h : SONATES Concert  musique baroque française avec  L. Schneider (théorbe) et J.M Canevet  (chant, traverso) et une récitante.
16 h : RENCONTRE avec J. Camus et C. Gonnet découvrez l’art du film d’animation et de la vidéo. Suivi d’un ATELIER LIGHTPAINTING création d’images – pour ados et adultes.
17 h : CAFE POESIE avec P. Cazelles, scène ouverte venez dire, chanter, jouer ! Thème libre ou « Le courage».
18 h 30 : SYBILLE DOUNDA BLUES BAND EN CONCERT suivi de l’Apéro clôture offert.

PASS JOUR : 8 € – PASS FESTIVAL : 20 € – Gratuit  – 12 ans. Ateliers sur inscription participation aux frais 5€.Réservation: contact@tapisvolant.org  – Tel : 06 74 79 96 25 – www.tapisvolant.org
Billetteries en ligne : Francebillet, Billet réduc.
Le Château de Belleville : rue de la ferme de Belleville 91190 Gif-sur-Yvette.

21 février 2020

[Chronique] Philippe Thireau : Adoration (à propos de Melancholia), par Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Thireau, Melancholia, préface de Gilbert Bourson, Tindbad éditions, coll. « Tinbad-fiction », 2020, 52 pages, 11,50 €, ISBN : 979-10-96415-27-4.

 

En diverses phases Philippe Thireau récrit « l’histoire du soldat » de Rimbaud comme de Ramuz mais dans un contexte particulier : celui que connurent les jeunes appelés des années 60 lors de la Guerre d’Algérie.

Comme beaucoup il est parti vers Alger, les Aurès, la Kabylie et l’aimée à la robe violette est restée en métropole. Cette histoire est importante pour l’auteur même s’il la traite avec pudeur. Mais dans sa segmentation et ses reprises, elle revient en une sorte d’oratorio – c’est pourquoi nommer ce texte « L’histoire du soldat » n’a rien de fortuit.

L’auteur diffuse par bribes, coupes, reprises un accomplissement qui ne sera pas le bon puisque le soldat ne reviendra pas. Se coud néanmoins une multitude de situations et le flux des processus vitaux où la figuration est libérée des références classiques de la psyché.

Les êtres sont donnés dans le sentir d’une présence de divers espaces sourdement remplis mais aussi nourris d’intervalles traversés et filtrages. La répétition des points est toujours contrariée par leurs tailles inégales. Ils s’interrompent parfois et reprennent pour donner un souffle aux formes afin que l’imaginaire crée un espace distancié mais prégnant.

Le texte gagne en ouvertures dans de tels tracés. C’est une manière de faire surgir une réalité plus expressive et impressive par un traitement particulier de la compacité et l’opacité du réel.

Cassant le chaos de l’amour par ses géométries vagabondes, Thireau crée une modalité de rupture et de rapiècement en un arpentage où des niches apparaissent ça et là dans le plein ou par un seul effet de périmètres optiques.  Tout pose un questionnement essentiel sur les notions de présence, d’existence, de mort à travers un entretien qui à l’inverse de celui de Blanchot ne put rester infini.

18 février 2020

[News] Libr-News

En cette seconde quinzaine de février, RV à Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille… pour la fin de l’extraordinaire exposition « Tourbillon d’être, Ghérasim Luca » ; les rencontres avec Espitallier autour de son Cow boy ; Isabelle Sbrissa à la Station d’Arts poétiques ; Laure Gauthier, les éditions Tinbad, Florence Jou…

 

â–º Jusqu’au 22 février 2020, exposition « TOURBILLON D’ÊTRE, GHÉRASIM LUCA« , Librairie Métamorphoses (17, rue Jacob 75006 Paris).

Livres, affiches, manuscrits, maquettes, cubomanies, dessins, œuvres en collaboration
Du 21 janvier au 22 février 2020, la Librairie Métamorphoses présente près de 200 œuvres (livres, manuscrits, collages, dessins) réalisées par le poète, plasticien et performeur d’origine roumaine Ghérasim Luca (1913-1994), que Gilles Deleuze tenait pour l’un des poètes majeurs du XXe siècle.

Jean-Michel Espitallier, sur AOC : « L’œuvre protéiforme, multiple, hybride de Ghérasim Luca  (1913-1994) pose avec une acuité particulièrement intéressante l’inlassable question des hypothétiques et fantasmatiques territoires de la poésie, et partant, de son statut, de ses limites, de ses rebords, de ses rebonds. La riche exposition que consacre la librairie Métamorphoses à cet « apatride » (d’origine roumaine, Luca s’installe définitivement en France dans les années 1950) surchauffe avec beaucoup de pertinence cette interrogation, ce doute ».

Un ouvrage sera publié à l’occasion de l’exposition :

Tourbillon d’être, Ghérasim Luca
Textes de Serge Martin
Catalogue par Michel Scognamillo
1 volume de 270 x 240 mm, 208 pages
365 illustrations en couleurs
Prix public : 40 €
Commander à :
Librairie Métamorphoses
17 rue Jacob
75006 Paris
librairie.metamorphoses@gmail.com

► Rencontres lectures avec Jean-Michel Espitallier pour son récent Cow-boy :

– Frontignan (salle de l’Aire), 25 février 21h.
– Marché de la poésie (Bordeaux), 14 mars.
– Montevideo (Marseille), 25 mars (en compagnie d’Anne-James Chaton qui lira des extraits de son nouveau livre).
– L’Escale du livre (Bordeaux), 4 & 5 avril.

â–º Mercredi 19 février 2020 de 9h30 à 18h, Isabelle SBRISSA à l’ENBA Lyon (Salle de cours du premier étage). La journée d’études se conclut par une lecture performée en amphithéâtre à 17h. [ENBA : 8 bis quai Saint-Vincent 69001 Lyon - 33 (0)4 72 00 11 70]

Cette journée d’études de la Station d’arts poétiques (programme d’enseignement et de création vers l’écriture en arts poétiques) aborde quelques points saillants de l’œuvre poétique d’Isabelle Sbrissa (en sa présence).

Isabelle Sbrissa est poète, auteure de théâtre et de récits. Elle vit en Suisse. Elle est titulaire d’un master d’art contemporain, en section Écriture, de la Haute École des Arts de Berne (HKB). En 2013 elle fonde les éditions Disdill (ouvrages que l’auteure met en page, illustre, imprime, relie et souvent offre lors de lectures en public). En 2014 elle invente avec Nathalie Garbely LE KHADIE, une bibliothèque itinérante et multilingue de poésie contemporaine autogérée constituée de dons, proposant des lectures collectives. Ici là voir ailleurs (Nous) interroge les liens de la langue au monde. Dans Tout tient tout (à paraître), il s’agit de dire comment dans le vivant tout s’interpénètre pour former un ensemble indissociable. Elle travaille actuellement à un long discours anagrammatique Nous permacultures, reliant mouvements des saisons, transformation intérieure et changements politiques, ainsi qu’à un roman jmenvè. Elle a publié dans les revues Edit (Leipzig), Grumeaux (Caen), RBL (Lausanne), Hochroth (Berlin), K.O.S.H.K.O.N.O.N.G (Marseille), etc.

« Chez Isabelle Sbrissa, tout semble pouvoir devenir poème, une idée de Charles Bernstein ou le bruit de la scie de Willy, le voisin. Son écriture se présente comme ancrée dans le présent : le présent de la sensation, de l’observation, de la pensée qui tâtonne, s’élabore et se contredit. Le présent de l’expérimentation. »(Nathalie Garbely, in La Revue de Belles-Lettres, 2019/1, à propos de Ici là voir ailleurs).

► Le printemps arrive et PAN! comme chaque année depuis 2011 propose de fêter ce temps nouveau par une manifestation ouverte à tous les arts !

Après Camouflages et Le risque, cette année il s’agit d’Ouvrir le spectre.

Qu’entendons-nous par ouvrir le spectre ?
Ouvrir le spectre c’est s’intéresser aux médias technologiques, à leurs effets dans nos vies et à ce qui les perturbe.
Ouvrir le spectre c’est se rendre attentif à ces formes d’existence invisibles, précarisées, clandestines, sans droits, qui hantent nos sociétés.
Ouvrir le spectre c’est faire varier les fréquences d’un mot : à quels murs nous heurtons-nous ? Comment prendre corps, quelle apparence revêtir ? Quelles tactiques de survie adopter dans un monde qui semble prêt à l’effondrement ?
Cette manifestation décline plusieurs approches de la question des spectres.

  • Human Services, du 20 février au 17 avril , une exposition consacrée aux nouvelles formes de travail provoquées par les réseaux de communication, réunissant des artistes de divers horizons, de la région à l’international.
Le 20 février à 18h vernissage de l’exposition à Lavitrine en présence des artistes suivi d’une performance de Leslie Ritz & Julien Salban-Créma et d’une lecture de Nathalie Quintane à partir de 19h.
Le 21 février à 14h30, une visite de l’exposition par Franck Bauchard commissaire de l’exposition avec les artistes présents, et à 16h30, au CiRA Limousin, une conférence débat de Yves Citton (théoricien des médias, universitaire, co-directeur de la revue Multitudes)
  • Spectres & Cie, les 13 et 14 mars, des rencontres, lectures performances et conférences à l’IF avec Jean Gilbert, Christophe Hanna, Manuel Joseph, Liliane Giraudon, Antonio Casilli
  • Je vous fais pas un dessin du 11 au 27 mars une exposition BD de jeunes collégiens allophones, un atelier BD le 14 mars pour des adolescents et une lecture par arpentage (lecture collective) de « Au bonheur des morts » de Vinciane Despret, à la BFM Aurence.
  • Traverser les murs du 18 au 21 mars un ensemble de rencontres étonnantes, conférences, débats, projection, expositions, ateliers, propositions sonores, plastiques et gustatives organisées par le collectif spectre qui est un groupe informel d’artistes plasticiens ou poètes, de personnes migrant.e.s et sans-papiers résidant à Limoges et de militant.e.s impliqué.e.s dans l’accueil et l’accompagnement de migrant.e.s. Artistes, auteurs et chercheurs invité.e.s : Maëlle Berthoumieu, Pomme Boucher, Mellie Brancherau, Jean-Marc Chapoulie, Isabelle Coutant, Yves Lapeyre, Madeleine Moisie, Karine Parrot, Julien Salban-Créma… Au CIRA Limousin et au squat du 4 bis avenue de la Révolution

Entrée libre et gratuite

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â–º Mercredi 26 février à 19H30, Librairie Le Merle moqueur (51, rue de Bagnolet 75020 Paris) : Rencontre-lecture avec Philippe Thireau et Gilbert Bourson, qui présenteront/liront leurs ouvrages respectifs Melancholia (coll. « Tinbad-fiction ») et Phases (coll. « Tinbad-chant »).

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16 février 2020

[Texte] Philippe Boisnard, La cagoule (4)

Tu éborgnes et tu ne démissionnes pas
Tu mutiles et tu ne démissionnes pas
Tu saccages et tu ne démissionnes pas
Tu frappes et tu ne démissionnes pas
Tu humilies et tu ne démissionnes pas
Tu condamnes et tu ne démissionnes pas
Tu mens et tu ne démissionnes pas
Tu trompes et tu ne démissionnes pas
Tu manipules et tu ne démissionnes pas
Tu destructures et tu ne démissionnes pas
Tu voles et tu ne démissionnes pas
Tu insultes et tu ne démissionnes pas
Tu détruis et tu ne démissionnes pas
Tu montres ton sexe et tu démissionnes,
car un sexe sans cagoule est ton intimité la plus intime, ta virilité choyée et dévoyée dans l’espace médiatique, ta pointe cynique exaltant ton pouvoir de vie, ton érection caractérielle en étendard politique, ta verve en verge que nul ne saurait voir car au principe de tous les verbes et verbiages que tu balances aux autres. Ton sexe est ton autel, ton temple caché sur lequel reposent toute ta hargne et ta vindicte quand tu t’adresses aux autres. Ton sexe est ta force et ta honte de montrer que tu n’es qu’un homme, comme tout homme ou animal, et que son édifice est le tempo de toutes tes actions. Ton sexe est l’alpha et l’omega de ton amoralité profonde d’être homme ou animal face à l’autre. Tu démissionnes car sans cagoule ton sexe te dévoile dans la simplicité sans fard de son dard éjaculatoire excité par le possible de l’autre sexe. Tu le sais, pour toi, tout le reste : éborgner, mutiler, saccager, frapper, humilier, condamner, mentir, tromper, manipuler, détruire, destructurer, voler, n’est que fiction pour cacher l’exaltation de ton sexe face au sexe de l’autre, n’est que fiction, c’est-à-dire cagoule pour cacher le moteur qui te fait courir, te battre, t’affronter aux autres.

14 février 2020

[Chronique] Bernard Desportes, Saint Guyotat, forçat et martyr

Suite à la disparition de Pierre Guyotat vendredi dernier (1940-2020), qui suit d’un peu moins de deux ans celle de Bernard Desportes (1948-2018), grâce à Christophe Alix, voici un inédit de notre ami et collaborateur : une relecture inédite de Guyotat après la publication de Progénitures et d’Explications, qui sera publiée dans un volume intitulé L’Hospitalité. [Tous les livres de Guyotat sont parus chez Gallimard]

 

                                                           Pas de sexe privé, ici, c’est indigne de l’art
(Pierre Guyotat, Explications, Léo Scheer, 2000, p. 12).

 

Je me souvenais d’avoir aimé l’ample phrase du Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967), ses échos maldororiens, et plus encore l’éclatement du récit et cette abolition du temps dans le jaillissement superbe et violent de nombreuses scènes d’Eden, Eden, Eden…. Relisant cette œuvre, je ne renie pas cette séduction passée qui, souvent, perdure par sa capacité à renouveler l’essoufflement né de ces marches suffocantes dans l’obscène et au bord de la mort. Peu de textes contemporains ont cette âpreté obsédante d’Eden.

D’où vient alors, me suis-je dit, cette sensation – déjà ancienne quand même, mais amplifiée aujourd’hui – de lourdeur, de malaise teinté d’ennui, cette lassitude finalement à la relecture (partielle) d’Eden, Eden, Eden (1970), de Prostitution (1987), du Livre (1984), et plus encore du récent Progénitures (2000) ? Eh bien justement de la répétition morne et morte qu’entraîne cette abolition du temps qui d’abord, croyais-je, m’avait retenu. C’est bien cela, cette disparition de temps qui en supprimant la source majeure de l’angoisse humaine supprime du même coup dans cette œuvre le sentiment qu’on a affaire à des êtres autonomes et singuliers, vivants en un mot.

Que veux-je dire par abolition du temps ? Rien ici de comparable avec le bouleversement du temps dans l’œuvre de Faulkner (et l’analyse à mon avis erronée qu’en fait Sartre), il s’agit bien chez Guyotat d’une disparition.

Eden (comme les livres qui suivent[1]) n’est ni dans la chronologie (laquelle suppose une mémoire et la postulation d’un futur) ni même dans le présent dont il n’a ni le tremblement ni la fugacité ni surtout cette ouverture sur un inconnu à-venir qui le fonde seul comme possibilité vivante, avec toute sa violence et sa tragique beauté – ou son horreur. Fugacité et ouverture sont l’essence même du présent et la source fondamentale d’une « angoisse de penser »[2] qui nous place sans cesse et sans fin au bord du réel et de la vie dans l’inaccessibilité et de soi et du monde.

Ni chronologie historique ni « chronologie » mentale (pulvérisée en espace comme chez Faulkner), ni présent donc non plus : le lieu, le moment de Guyotat n’est pas dans l’hypothèse et l’attente d’un à-venir et du coup n’est pas non plus dans l’instant insaisissable : il est présent mort, immobile et statique, un instant qui est là de toute éternité – échappant au mouvement du temps aussi bien par l’absence de durée que par l’absence d’une perspective dans l’espace. Rien ne vient jamais nous arracher à ce « présent » statique qui semble nous chosifier. Les hommes, dans le monde de Guyotat, ne sont ni heureux ni malheureux, ni joyeux ni angoissés car ils sont intemporels – mais, intemporels, ils n’ont aucune conscience d’être car on ne peut dissocier conscience et temps, et « la conscience ne peut ‘être dans le temps’ qu’à condition de se faire temps dans le mouvement même qui la fait conscience »[3].

Dépourvus de conscience et ainsi chosifiés, les personnages de Guyotat semblent des pantins entre les mains d’un Dieu tout-puissant, leurs actes sont mécaniques, ils ne leur appartiennent pas, sans cause ni objet autres que d’être des actes toujours identiques et toujours recommencés. Actes qui, ne relevant pas d’une décision, sont le seul produit d’une fonction – avec toujours le même caractère obligatoire et insensé, répété et immuable, que les actes de celui qui, subissant un châtiment dont il ne connaît pas la raison, doit accomplir une peine qu’il ne comprend pas : « Dans Progénitures, nous dit Guyotat, le peuple apparaît comme soumis à cette obligation-là (la sexualité). On y voit des figures contraintes, obligées de forniquer comme on bêche (…). C’est sans cesse qu’on travaille (…) ; c’est une peine » (Explications, p. 41-42). Dans les livres de Guyotat, l’homme est un homme- forçat – dépossédé de toute liberté de décision.

L’alternative dès lors n’est plus, comme la sexualité le révèle, dans la fragilité des frontières entre l’homme et l’animal puisque les hommes, ici, n’ont pas d’alternative, ne disposent d’aucun libre choix et se posent d’autant moins de questions qu’ils ne sont pas d’abord pour eux-mêmes une question. Leur présent n’est pas d’abord une possibilité d’être, dans la permanence d’une interrogation ; et naturellement ils ne se situent pas davantage, car l’ailleurs n’existe pas pour eux, lequel renvoie à une mémoire du lieu et donc au temps. Le futur de même est absent qui supposerait la conscience d’un possible à-venir, une liberté d’être … En vérité, dépossédés de présent et dépossédés de liberté ils n’existent pas.

Pour Guyotat, le malheur de l’homme ne vient donc pas d’une temporalité dont il est dépourvu mais de sa sexualité – de la « fatalité sexuelle » nous dit-il :

Tout ce que je fais, je le fais pour me débarrasser de la sexualité, je n’en veux pas, je veux évacuer ça…

Cette obligation de la sexualité qu’il y a en l’homme, c’est une des tâches les plus terribles de l’homme (…). Je pense que c’est vraiment une des tâches les plus monstrueuses que le « Créateur » ait imposées à sa créature… (Explications, p. 41).

Ainsi l’acte sexuel est-il une malédiction, quoique que Guyotat s’en défende. Pas seulement une « peine », comme il le dit, mais bien une malédiction qui apparaît comme une fatalité imposée par le « créateur » à sa « créature ». Une créature là encore défaite de toute liberté décisionnelle, réduite à l’état d’objet, de pantin aux mains d’un Dieu tout-puissant.

*****

Au bord de l’obscène, disais-je plus haut. En effet, loin d’ouvrir sur un abîme toujours béant devant nous et toujours plus profond lorsqu’on s’y engage au point de nous faire abîme nous-même, gouffre infini dont l’appel vertigineux nous submerge et nous emporte aux confins du sensible, le sexe dans les livres de Pierre Guyotat est une donnée brute, un travail à accomplir qui s’accomplit, mécaniquement, immédiatement clos sur lui-même avant que d’être immédiatement et à l’infini recommencé. A l’acte sexuel succède le même acte sexuel, sans que celui-ci en rien – comme celui qui l’a précédé et celui qui va lui succéder inexorablement – ne modifie le présent ni de l’acte ni de l’être qui l’accomplit.

La sexualité dans cette œuvre n’est pas une angoisse qui, dépossédant momentanément l’être de son moi, l’ouvre aux abîmes de la mort et de l’impossible – elle n’est que cette fatalité à la cadence de métronome, cette obligation absurde, cette malédiction qui frappent le forçat enchaîné à son destin comme un bagnard à son bagne. De même que le présent n’est pas d’abord, ici, une possibilité d’à-venir mais simplement une masse brute de « temps » hors durée qui s’empile et s’entasse sur du « temps » figé, depuis toujours déjà là et donc depuis toujours déjà mort, de même la sexualité dans cette œuvre n’est pas une tension ouverte sur l’inconnu, un vertige, mais la production codifiée, calibrée, sempiternellement reproduite et prévisible d’une activité de sexe établie selon les mêmes schémas programmés, aliénés, obligatoires : un travail de forçat…. ou de martyr.

De martyr ou de saint – car l’obsédante et épuisante obligation de « fornication » (il est intéressant de remarquer que Guyotat choisit toujours de préférence des termes religieux ou à forte connotation religieuse) est subie comme une mission rédemptrice rédemptrice et salvatrice :

-  il faut absolument « évacuer ça », « en évacuer le plus possible », « on peut lire Progénitures comme mon cri de révolte maximum contre le sexe »… (p. 41) ;

– « je pense que je pourrai enfin vivre quand j’en aurai terminé avec ce devoir de produire ce chant, et cette scène. Il sera peut-être trop tard physiologiquement à ce moment-là, mais en tout cas, j’ai l’impression que je n’ai travaillé à tout ça que pour avoir les mains libres, si je puis dire, l’esprit et le cÅ“ur libres pour vivre enfin ! J’ai toujours pensé, et je le pense de plus en plus, que toute cette Å“uvre   n’est qu’une préparation à la vie que je pourrai mener après » (p. 96).

L’écriture ne vise pas à justifier les mots qui la constituent et lui font, parfois, aborder l’inconnaissable, elle n’a à rendre compte ni d’utilité ni de moralité ou de nobles desseins, elle ne saurait avoir une visée consolatrice : elle n’est pas chargée de mission. Mais Guyotat, lui, veut absolument nous montrer le bien-fondé et la mission de sa parole, la fonction sociale et spirituelle de sa langue, et nous faire part de ce qui justifie ses écrits.

Il est chargé (par qui – sinon par Dieu ?) d’accomplir une tâche surhumaine, et cette tâche l’accable, il y travaille sans cesse, il s’y sacrifie – martyr d’une cause dont le commun des mortels, dans son innocence ahurie, ne soupçonne ni l’importance ni l’enjeu. Seul, stoïque et dépourvu du moindre doute sur le caractère unique et quasi sacré de son sacerdoce, saint Guyotat porte sa croix. Après s’être comparé à Fra Angelico (béatifié il y a quelque trente ans) et à Sade (non béatifié encore), saint Guyotat, parlant de sa mission, nous dit modestement : « la rédaction d’une œuvre de ce genre exige, pendant des années, une abstinence, une chasteté totales ; je dis, totales. C’est-à-dire la privation de tout acte produisant de la matière sexuelle, si je puis dire, à l’extérieur comme à l’intérieur ; de tout épanchement. C’est comme ça que je l’ai vécu ; je n’en fais absolument pas une loi » (p. 47). On compatit, bien sûr. Certes, notre martyr en fait d’autant moins une loi qu’il sait son sacrifice hors de portée du profane – et cette chasteté totale de dix ans au moins (temps consacré, d’après Guyotat, à la rédaction de Progénitures), ce jeûne de soi en quelque sorte est en tout point comparable à l’extase des reclus en prière, à ses privations qui transportent le saint hors de soi et hors du monde sensible pour une communion directe avec Dieu.

« L’espace que dessine les écrits de Guyotat, nous dit Christian Prigent, (…) est un espace radicalement tragique…. »[4] – ah bon ? mais d’où naît le tragique si ce n’est de la conscience que prend l’être de sa fragilité, de la précarité, de l’éphémère de sa condition ? Or les personnages de Guyotat sont dépourvus de cette anticipation de soi qui détermine la conscience, l’être conscient d’être, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Privés d’à-venir ils sont du même coup hors du présent de l’être où se noue sa tragédie et hors de l’angoisse qui l’entretient. « L’homme tragique, nous dit Blanchot, vit dans la tension extrême entre les contraires… »[5], « l’homme tragique, nous dit-il encore, est celui pour qui l’existence s’est soudain transformée »[6] – rien de tel chez les personnages de Guyotat.

Un aspect « tragique » d’inquiétude et de déstabilisation fut par contre ouvert par Pierre Guyotat avec Eden – et pour ce seul livre. Non que cette œuvre dessinât en elle-même un « espace tragique », mais parce que ce texte venait rompre historiquement dans la manière conventionnelle du récit. Par le dit, par la forme, par le rythme il insufflait une liberté nouvelle à l’écriture – qui s’inscrivait dès lors comme un paradoxe en regard de l’absence de liberté des personnages du récit. Et cette « liberté » formelle venait (en France, après mai 68) « coïncider avec la liberté réelle quand celle-ci entre en crise et provoque une vacance d’histoire » (Blanchot, ibid.). Or cette liberté appelée par Eden, Eden, Eden reste « tragiquement » en crise par une histoire désertée – ainsi Eden demeure-t-il, dans son projet, inacceptable : c’est cela, et cela seul, qui en fait sa force tragique. A contrario, les livres qui ont suivi – malgré leur tension, souvent – n’ont fait que s’empiler comme autant de pierres élevant un mur aveugle qui obstrue le présent d’hommes privés de la seule interrogation qui les fonde comme hommes présents parmi nous : celle de leur à-venir, celui-ci fût-il défait de tout espoir, fût-il étranger à tout alibi d’un lendemain.

« Y aurait-il, dans ce siècle du moins, des textes avec autant de couleur, autant de postures, autant de matières, etc, autant de son que dans celui-là ? » (Explications, p. 121-122), s’interroge Guyotat parlant de Progénitures…. En ces temps d’incertitude, ça fait plaisir à entendre : rarement un écrivain aura paru aussi pénétré de sa suprématie et aussi content de soi. Et sans doute n’est-on jamais si bien servi que par soi-même, mais cette « autocélébration » récurrente doublée « tantôt (d’) un sérieux pontifical fort peu fissuré d’humour, tantôt (d’) un ton de prédicateur cathare » (Prigent, op. cit., p. 187) qui sont la marque de Guyotat parlant de Guyotat ne manquent pas seulement d’humour, ils révèlent le manque cruel du rire, l’autre grand absent de cette œuvre. Sans doute parce que le rire n’appartient qu’au présent…. Le rire (le fameux rire de Bataille), écho tragique du moi, éclat sauvage, libre et obscène ouvrant sur la folie et l’abîme de celui qui échappe à son « destin » et forge lui-même sa propre perte en forgeant seul son existence d’homme libre. Toutes choses absolument étrangères à l’univers de Pierre Guyotat – car saint Guyotat ne se commet pas dans le présent ordinaire (« c’est indigne de l’art »), saint Guyotat ne rit pas : c’est un saint triste et laborieux, un abstinent douloureux, sérieux comme un pénitent sous le poids de sa tâche.

[1] Avec Coma (Mercure de France, Paris, 2006) puis Formation (NRF-Gallimard, Paris, 2007) et Arrière-fond (NRF-Gallimard, Paris, 2010), Guyotat change radicalement d’écriture, optant même pour une langue devenue sans doute de plus en plus « lisible » mais qui, surtout, perd de plus en plus toute radicalité.

[2] Je renvoie au bel ouvrage d’Evelyne Grossman : L’Angoisse de penser, Editions de Minuit, 2008.

[3] Jean-Paul Sartre : « A propos de Le Bruit et la Fureur, la temporalité chez Faulkner », in Situations I, « Idées », NRF-Gallimard, Paris, 1975, p. 96.

[4] Christian Prigent, Ceux qui merdRent, P.O.L, 1991, p. 198.

[5] Maurice Blanchot : « La pensée tragique », in L’Entretien infini, NRF-Gallimard, 1969, p. 141.

[6] Id., ibid., p. 142.

9 février 2020

[Libr-relecture] Boris Wolowiec, Nuages, par Christophe Stolowicki

Boris Wolowiec, Nuages, Le Cadran ligné, 48 pages, 10 €, 2014, ISBN : 978-2-9543696-1-7.

 

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? – Ni père ni mère, ni amis ni patrie, ni beauté ni or mais les nuages … les nuages qui passent … là-bas … là-bas … les merveilleux nuages !

Soit, après un siècle et demi : « Nuages, géants, gisants, métamorphose, joie, vulnérabilité, extase, candeur, lenteur […] envol, silence, vent, insinuation, aisance, inouï, inconnu, imminence, sac, cinéma, âge, jusqu’à, somnambule […] beaucoup, beaucoup blanc […] gris blanc, trampoline […] orgie, aura, orgie d’auras […] coma, immortalité, aujourd’hui, coma de l’immortalité […] embrasser, boire embrasser, nager, nager le ciel, nager le silence du ciel […] démesure de la clandestinité, neiger, neiger la démesure de la clandestinité […] azurage […] innocence du gris […] nimbes, béance, nimbes béants […] transposer reposer, transposer reposer l’espace jusqu’à la blancheur du temps. »

Où le poète citadin appose en fluide prose son baiser de chat sur la langue saisie au vif d’un genre radicalement nouveau ou presque, l’antipoète ermite musse, mousse, masse, amasse et met en place une hoquetante combinatoire qui d’anaphore en épistrophe happe tout ce qu’un test de Rorschach, au « vide anthropomorphe des apparences », décape et estampille, escarpolette de bénignité. Jouant de deux trois instruments sur une note unique, un maximalisme de nimbes, parfois de limbes, dévoie la syntaxe en parataxe, transitif et labile.

Quand « les nuages entassent des tourbillons de tendresse à blanc, de tendresse à gris blanc », on entre dans l’ouate de la nébulosité comme on traverse en avion l’épaisseur d’une mer de nuages. L’ « étrange lenteur des nuages […] de leur existence jusqu’à leur apparition » se double d’une vélocité de vif-argent mercuriel sur talents ailés, une dialectique viscérale croise décroise des genoux d’ange. « Les nuages contemplent le ciel à illisible et sauve voix », à claire-voie, en passe à gué d’une impasse plus pensée que sonore dont s’honore le lecteur volontiers abusé. Une cosmologie, une ontologie malmènent démènent l’espace-temps du « destin à tu » à toi.

« Les nuages dénudent la transhumance du ciel. » Les décrire ? Oui mais comme de son corps une courbe, celle de l’espace-temps.

À « bousculades bues », une récurrente commode « amnésie » espace, ajoure une économie tenace de la gravitation, en plus de souvenirs que si j’avais mille ans. La position des nuages sur la planisphère de lit du délit favorise une culture de l’oubli sur fond d’ « immanence », seule astronomie à portée de poète. « Les nuages bégaient les nuances. Les nuages bégaient la démesure. Les nuages bégaient les nuances de la démesure. » La réversibilité exhaustive du lanceur de dés tire pêle-mêle de l’abysse quinte flush et carré d’as, soulier crevé et poissons morts. Paroli de perles en nage huîtrière.

Sur le dos satiné des molles avalanches, une lune triste se livre aux longues pâmoisons. En un siècle et demi, les « avalanches » se sont étoffées d’une dialectique.

7 février 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, Ornette Coleman (extrait de Pages)

C’est avec plaisir que nous publions ce premier extrait de Pages, prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. La galerie « Les Frangines » à Toulon a donc exposé depuis le 26/02/ 2019 une page différente (format affiche) chaque semaine… jusqu’à 26/02/2020. [Écouter Ornette Coleman]

 

4 février 2020

[Chronique] Julien Green, Journal intégral, par Jean-Paul Gavard-Perret

Julien Green, Journal intégral, 1919 – 1940, édition établie par Guillaume Fau, Alexandre de Vitry et Tristan de Lafond, Bouquins-Laffont, tome 1, automne 2019, 1330 pages, 32 €, ISBN : 978-2-221-20307-1.

Le journal de Julien Green renverse la statue de commandeur de l’auteur catholique. Celui qui s’est converti à cette religion y a trouvé peut-être un salut mais – auparavant – des visions plastiques qui n’ont rien de pieuses. Preuve que le mélomane qui aimait autant l’opéra (fréquenté aux côté de sa mère et de Cocteau) que les ballets les appréciait autant par l’amour de l’art que celui des corps des éphèbes. Et il en va de même pour les visions christiques.

Ce Journal énorme par ses pages (il sera édité en quatre tomes) est dans le premier volume celui d’un érotomane. Il ose une pornographie solaire qui ne pouvait être publié de son vivant. Les lieux de stupre et de fornications homosexuelles (pissotière, bains douches, transports en commun) et les diverses relations (tarifées ou non) s’épanouissent avec très rarement un relent de remords ou de péché.

Dès lors, la lecture des romans (un peu oubliés) de Julien Green ne peut se pratiquer de la même manière après celle d’un corpus qui montre la source d’où ils sortent. Le Journal possède une forme de science dans l’effet retard qu’il produit et les présences qu’il affiche.

Pour autant, Green ne cherche pas à provoquer une émotion érotique immédiate. Il demande au lecteur une sorte de reprise mentale. Certes, l’écriture inscrit une picturalité de la « chose » ou du sentiment lui-même, mais aussi une pulsion vitale qui s’affiche sans fards.

La perception de l’homme et de l’oeuvre s’en trouve transformée. Toujours styliste, mais d’une autre façon l’auteur ne se préoccupe ici que des hommes qui se donnent – ou parfois fuient.

Nul repentir. Juste l’ivresse du désir et du plaisir abondamment décrite. Green en forçat du sexe fait ici table rase des élévations mystiques. D’autres l’intéressent pour assouvir sa faim. Le tout dans le « swing » d’une écriture qui n’y va pas par quatre chemins dans son gay savoir.

 

2 février 2020

[Texte] Typhaine Garnier, Gwerz garnie

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 21:17

Avec « Gwerz garnie », Typhaine Garnier renoue avec le carnavalesque façon Prigent et TXT, dont elle a repris le flambeau avec Bruno Fern et Yoann Thommerel.

 

À matein dame ! au bas du lit
une mini boule eud poils sangui
nolente avec bouts d’os collés
merci matou m’a rapoplé

les mochtés neires qu’on m’a contées
entre l’casse-croûte et la ventrée
en quantité pour concocter
cette petite gwerz entrelardée :

« pas d’bouche-tripe avant la mangerie
ce soir c’est light because régi
me la mère Lise tu sais cette co
naissance folle è quête des colo

cataires c’est d’puis qu’elle a bouté
mes madleines è zont pas doré
bon tant pis son bonhomme d’une droite
aux soins palliatifs que des tarte

lettes pommé boudin en tapas
et basta mais chôme pas dans l’sas
t’as l’droit de tirer l’affubla
tote seule dans c’manoir a peut pas

l’aute fois sa fille avec un verre
tu m’fais des ronds et son éner
gumène d’mari y sont passés
mais sieute teu don et tu les mets

au fond du jardin un intrus
dans l’moule silicone disparu
illico une cuillère petite
d’pommé sur chaque gare ça cuit vite !

Pour ceusses fine bouche qui raffolraient
pas du boudin ils lui ont fait
des makis frais d’à matein : « vends ! »
petits rouleaux eud riz collant

mais la baraque est pas vendable
un bout cru eud saumon une algue
neire autour des pièces en tous sens
faudrait casser bonjour dépenses

manque de bol Nicole son aute fille
c’est qu’une soupe après mes lentilles
j’les pèse un jour son homme y lave
la carotte merci le gnard bave

comme savonnette et splach la pulpe
sur le carrlage  le juge inculpe
la babysitteuse (entre amis)
l’gluant handéquipé à vie

sauf rebelote le lait d’coco
dans l’escayer ciré l’cerveau
tout en teurgoule qui dégouline
et mon curry d’épicerie fine

il est où ? zont r’pondu fissa
trois d’un coup la cata plus qu’à
plucher l’oignon et tout mixer
m’étonnrait que ça va rentrer

faut croire que l’chin teu trop taiseux
qu’les cris manquaient sors-moi les que
nelles de brochet beurre lait m’dis pas
qu’t’as jamais fait eud sauce nantua ?

D’abord on préchauffe comme Blandine
la concierge en pluie la farine
qui s’est ruinée pour des implants
et un benêt de vingt-cinq ans

pis tu délaies toujours en thèse
sans cesser d’remuer les prothèses
ont pas tenu l’gars y s’en fout
que ça épaississe à feux doux

y quitte pas l’pieu tandis que l’aute
l’italo sel poivre et biscot
tos macho s’languit à la porte
gominé fond de teint feuille morte

tout à la fin le cognac même
qu’y dort dis dans son Audi crème
fraîche mais un soir bisque de homard
gros cafard basta au rasoir

chte raconte pas trois jours après
l’santimant d’pont-l’évêque fermier
le vrai emballé dans l’ouesteu
France page obsèques que d’mander d’mieux

pour finir fais bouillir le lait
sur cette pauv madame qui s’croyait
bout des ennuis un jour sa fille
avec la gousse dedans d’vanille

tombe nez à nez avec la chienne
fendue en deux pendue vilaine
cravate de son mari au cou
et lui tout raide pendu itou

détail sordide avec la laisse
chfouette jaunes et suc s’il monte tu baisses
personne pige il teu avocat
pas un mot zéro maïzena

femme et gamins tous en HP
comme l’père Yvon qu’j’ai invité
cht’avais pas dit ? lui qu’est-ce qui boit !
la galette j’ai pris qu’une pour trois

lui faut ses deux lites (ou quinze verres)
infect il est pas nécessaire
de réchauffer y d’vient gaga
paraît qu’ça donne un goût de gras

mais ça l’sort un peu du sordide
tête à tête avec fauteuil vide
j’ai r’monté les stocks de mouchoirs
quilles au cas où dans mon placard

les nuits y s’cogne à ses fantômes
une vraie madeleine à hématomes
à côté l’est craquant l’Ankou
et si on s’buvait un petit coup ? »

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