Libr-critique

28 septembre 2006

[chronique]Mond e de Frédéric Dumond

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 7:39

dumond063.jpg[Nous inaugurons ici une présentation de livres rares, ou au tirage limité. La littérature contemporaine, et c’est un constat, est loin des grands tirages. Si pour une part il y a des éditeurs, qui parviennent à publier des livres à quelques centaines d’exemplaires, voire quelques milliers pour les éditeurs nationaux, tel Verticale ou bien POL, force est de constater que beaucoup ont des tirages à moins de deux cents exemplaires. Ces présentations s’intéresseront non seulement à ces petites tirages, mais aussi à leur élaboration, à la manière dont ils sont été conçus, à l’inventivité éditoriale dont elles témoignent comme je vais essayer de le montrer dès cette première présentation]

mond e, de Frédéric Dumond, Les cahiers de la Seine éditions Henri Lefebvre, 2005, 150 exemplaires, 15 €.

Présentation :

Ce livre, non paginé [30 pages], s’élabore comme la description poétique d’un univers en expansion qui serait l’otage d’un futur déjà annoncé, dès le commencement, dès la première page :

à un moment, quelque chose se contractera

pour retourner à sa singularité

et ceci sera aléatoirement déterminé, ceci sera systématiquement effectué. Et c’est justement dans cet écart , celui de la finitude, que l’écriture se donne, tant qu’il n’y a pas eu encore cette rétractation, tant que nous sommes dans la possibilité physique de la dissémination. L’écriture, ce qui est aussi en jeu là, donne alors à voir, à sentir — et ceci intuitivement — comment se réalise les processus de fragmentation de l’ordre, de dispersion, de causalité impossible, de déstructuration de toute possibilité de tenir une pure tension de cosmos, un ordre qui serait infragmentable. Car dans ce monde, celui des corps, et celui de l’écriture, tout se donne par transversalité, mutations, par des brisures.

Et c’est là que se joue la part graphique du livre : avec un insert calque d’une oeuvre ouverte : « intervention dans x décimale de Ï€ ». Cette intervention est répartie sur l’ensemble des 150 exemplaires. Fragments d’un infini, qui jamais se répète, toujours devient dans l’exponentiel de sa différence. L’ordre mathématique se déborde. Je ne peux m’empêcher de penser à Drowning by numbers de Peter Greenaway, à l’image qui inaugure le film et que si peu aperçoive, tellement elle est rapide, tellement elle ne semble pas appartenir au film lui-même. Elle représente une grille de 100 nombres (le carré de 10) duquel s’échappe en se noyant la silhouette stylisée d’un homme. Ce qu’indique Greenaway par là, c’est que la vie, la singularité dépasse le cadre mathématique. Ici, Dumond ouvre par un même mouvement, l’infini turbulent et insaisissable de Ï€ se dérobe, non seulement mathématiquement mais de chacun des livres, pour entrer en écho avec ceux qui sont dispersés ailleurs.

Ce petit livre, assurément, indique les pistes de Frédéric Dumond, en donne le sens : l’exploration des formes d’accidentalité qui expansent de l’intérieur, les ordres qui constituent le monde.

26 septembre 2006

[Entretien] Bernard Desportes avec Fabrice Thumerel

Filed under: entretiens,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 19:45

Cet entretien est une introduction au colloque Bernard Desportes qui aura lieu à l’Université d’Artois. C’est une véritable exploration de la littérature du XXème siècle qui s’y instaure, à partir des questions de Fabrice Thumerel.

Bernard Desportes : Pour qu’il y ait bilan sans doute faudrait-il que j’aie le sentiment d’avoir affaire à quelque chose d’achevé… Or je ne considère pas les 15 volumes de Ralentir travaux comme une entité, mais plutôt comme une «oeuvre» morcelée, éclatée, fragmentaire, en quelque sorte un élément hybride que je revendique néanmoins comme prenant place au sein du travail publié sous mon seul nom. Fragment de mon propre travail donc, mais «oeuvre» de compromis. Celui très précisément qu’il m’a fallu passer entre l’action et l’écriture. Compromis issu d’une histoire et d’un engagement social et littéraire singuliers..

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23 septembre 2006

Sylvain Courtoux : Putain d’ego

Filed under: audiocast poétique — Étiquettes : , — rédaction @ 16:25

ego.jpg« Putain d’Ego / (mal) écrit, (mal) joué, (mal) chanté et (très mal) enregistré par Sylvain Courtoux au Manor of Hate à Limoges, le 13 septembre 2006 / extrait de l’opéra rock en cours : Vie et mort d’un poète de (Merde) / dédicacé à tous les égoïstes , prétentieux et autres sûrs d’eux de la planète poésie, je ne m’oublie (surtout) pas ».

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[chronique] Et on se demande pourquoi on quitte un pays, Fabrice Bothereau (Lettre)

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — rédaction @ 15:21

[Nous publions ici une ici une lettre que nous a envoyée Fabrice Bothereau, car au-delà de ce qu’il énonce vis-à-vis de Pan Europa, ce qui est dit nous semble traduire un certain rapport à la poésie qui apparaît problématique quant à sa réception]



Et on se demande pourquoi on quitte un pays

Je m’appelle Fabrice Bothereau, j’ai 39 ans, je suis poète. J’écris de la poésie contemporaine. L’an dernier a paru mon troisième livre, Pan Europa. Personne n’en a parlé, à part Philippe Boisnard, sur son site.
Je m’appelle Fabrice Bothereau, je suis poète, mais je ne suis pas poète. J’écris de la poésie. De temps en temps. J’ai publié mon troisième livre, que j’ai mis six ans à écrire. Mais qui cela intéresse ?
Je m’appelle Fabrice Bothereau, je suis poète, pas VRP ; vendeur régulier de poésie. Pour être poète, ici, en France, il faut être VRP. Je ne suis pas VRP.
Pour être poète, il faut savoir se vendre. Je ne sais pas me vendre.
Pour être poète, il faut tout le temps téléphoner, rencontrer des gens, faire des lectures. Je ne fais pas tout ça.
Mais alors je me retrouve tout seul. Bien fait pour moi.
Mais j’aimerais comprendre pourquoi personne n’a parlé de mon livre.
Peut-être parce que tout le monde s’en fout.
Peut-être parce que c’est un livre de Bothereau, et Bothereau, c’est un con, un sale caractère, pas un VRP, un véritable représentant de la poésie ?
Mais je demande qu’on lise mon livre, et qu’on oublie le nom.
Je n’ai jamais écrit pour mon nom.
A contrario de beaucoup, qui n’écrivent que depuis leur nom, et pour leur nom.
Je demande qu’on lise mon livre, que personne ne lira.
Baudelaire disait que la France n’avait de grands hommes que malgré elle.
Je ne suis pas un grand homme. Je ne suis pas un grand poète. Mais je suis un poète. Pourquoi personne n’a parlé de mon livre à part une personne à qui je l’avais envoyé ?
Pourquoi certain site éminemment VRP n’a même jamais mentionné la parution de mon livre ?
Parce que j’ai une sale réputation ? Moi qui suis si peu mondain, mais qui a eu le mauvais goût de me chicorer un peu avec quelques personnes influentes dans le milieu de Lilipute ?
Je suis un poète contemporain, et personne ne me lit.
Je ne me prends pas pour un poète maudit, mais je ne comprends pas que personne n’ait parlé de mon livre.
Et personne n’en parlera plus.
Le milieu poétique est devenu un média comme un autre, une nouvelle chasse l’autre. Sauf que moi, je n’ai même pas eu droit à quelques lignes.
Qu’on n’aille pas dire que je veux qu’on parle de moi. Ce n’est pas à moi qu’il faut faire ce reproche. Si on me le fait, que faudra-t-il dire de ceux dont on parle tout le temps ? Qui sont tout le temps ici, et là, qui veulent toujours entendre parler d’eux ?
Non, je pose la question de la manière la plus littéraire qui soit.
Siegfried Plümper-Hüttenbrink m’avait dit une fois, dans une lettre, que mon écriture tendait à l’impersonnel, à se débarrasser du je, de l’auteur.
C’est bien cela.
C’est pourquoi cette lettre n’émane pas de Fabrice Bothereau tel que certains le connaissent ; mais de quelqu’un qui a produit un livre.
J’espère que tu publieras cette lettre, Philippe ; parce que j’ai le droit de demander ce que je demande. On pourrait préférer m’oublier, ou qu’on crève en silence. Mais avant de crever en silence j’aimerais comprendre pourquoi personne n’a pris la peine de publier quoi que ce soit sur mon livre.
Mon livre est un livre important, certains amis poètes me l’ont dit.
Alors, si mon livre est important, pourquoi personne n’a signalé sa parution ?
Je trouve ça injuste. Je fais mon Caliméro.
Mais pourquoi récriminé-je ? Ne pourrais-je pas juste la fermer ?
Ce serait plus simple. Mais ça ne l’est pas.
Si tu me lis, Sylvain, dis-moi quelque chose.

F..B

Fabrice Bothereau a publié aussi un très intéressant Rebond dans Libération en août 2006 [lire +]

21 septembre 2006

Découverte des fictions de Bernard Desportes par Philippe Boisnard

Bernard Desportes n’est pas un nom qui semble très connu dans les milieux contemporains français. Nulle mention dans la plupart des essais sur la littérature contemporaine française, nom qui revient peu sous la plume. Cela tient certainement à cet effacement de soi qui le caractérise, aucunement mondain, comme certains milieux aiment les auteurs, aucunement revendicatif comme certaines stratégies de visibilité le sont afin de marquer de leur sceau un champ d’écriture. Ainsi, même si pour lui il est indéniable que la langue poétique s’ouvre pleinement en tant que politique de la langue, cette politique n’est pas du même ordre que celle qui apparaît fréquemment, tournant le dos pour une part aux thèses révolutionnaires des avant-gardes, mais refusant aussi la nostalgie passéiste du retour, du refus. Sa position face à l’écriture est en ce sens l’une des pus complexes, et il a su tout au long de Ralentir travaux en défendre les principes, circulant entre Du Bouchet et Bataille, rencontrant aussi bien Guyotat que Blanchot ou Koltès. Sans territoire, car bâtissant son propre chemin d’écriture. Bernard Desportes n’est pas un nom-leïtmotiv, car justement, loin de l’esprit de groupe, ce qu’il a expérimenté par ailleurs politiquement dans l’action politique réelle, son travail littéraire est celui plutôt d’un élan existentiel intensif en retrait : retrait des communautés, retrait de la modernité positive définie par la rationalité et le capitalisme, retrait des facilités relationnelles inaugurées dans les faux semblant. Ainsi, comme il le précise dans l’entretien avec Fabrice Thumerel, même Ralentir Travaux fut l’expérience d’une entreprise personnelle, ambivalente car en relation à …, sans définir cependant d’appartenance avec.

copie-de-desportes_vie073.jpgEt pourtant son écriture me semble être, au niveau des fictions contemporaines françaises l’une des plus exigeantes, l’une de celles qui témoignent d’un trajet du désir dans l’écriture assez rare. Loin de la pose avant-gardiste, qui se donne à voir en tant qu’avant-gardiste, comme Pierre Jourde a pu brocarder certains jeunes écrivains dits à la mode, son écriture se présente dès La vie à l’envi (1985) comme une sismographie du désir de vie. Sismo-graphie certes encore retenue dans ce premier texte paru chez Maurice Nadeau, où l’oscillation entre poétique et prose fictionnelle définit le trajet, où le désespoir se laisse peut-être encore déborder par l’insolente force d’une plénitude possible dans le désert, cette solitude de la modernité : "entre l’aurore et le couchant vers la nuit étale / l’enfant au soleil sur la route marche vers quel incertain".

La sismographie de son écriture est celle qui trace les vibrations des topoï pulsionnels denotre être. Par exemple chez Prigent, nous retrouvons une telle intensité seulement dans Le professeur, où l’économie de la langue se donne comme raréfaction du vocabulaire, par rapport aux autres fictions hantées par la prosodie inventive des avant-gardes TXT, mais non pas afin de témoigner d’une diminution d’intensité, mais au service d’une hyperintensification de l’écriture désirante. C’est ainsi que le minimalisme variationnel de passages entiers du Professeur est comme la vibration d’une aiguille de sismographe. desportes_vie.jpgDesportes dès Vers les déserts (Maurice Nadeau, 1999), rompt avec le penchant poétique formalisé, rompt avec une certaine tendance simultanéiste qui habitait La vie à l’envie. Si le désespoir d’une modernité négative imprègne définitivement son travail, toutefois la vie traverse toute tentation nihiliste dans le cri sauvage de corps qui deviennent tout à la fois hyper-sexués et paysages d’écriture (on ne peut pas ne pas penser aux Garçons sauvages de Burroughs). Et ceci à partir d’un motif qui va hanter plusieurs de ses oeuvres : la mère, même si ce premier tome de son triptyque porte davantage sur la figure du frère. Une mère qui hante, mais avec cette intensité bataillienne, beaucoup plus que prigentienne, une intensité de l’enchevêtrement des corps, du sperme, des cris rauques et des étreintes moites de nuits qui n’en finissent plus. Alors que chez Prigent, que cela soit dans Dum pendet filius ou dans Une phrase pour ma mère, la langue par sa saturation en vient à désintensifier la folie du désir, conduisant le texte à rencontrer sa seule donation [et c’est bien là le trait prigentien, l’aporie de l’impossible touché], chez Desportes, la langue beaucoup plus tenue et pourtant cinglante, ouvre aux stupres de désirs incestueux qui contaminent toute région de son monde, qui engloutit l’ensemble du monde qu’il décrit sous la seule charte du désir. Parce que l’oubli chez lui est déterminant, engloutit tout, les possibles de la mère se déplient, se répandent et ceci par ses odeurs, ses "lourds seins tièdes" ses cuisses, sa croupe, ses caresses sur le sexe de lui l’enfant.

desportes_mere.jpgMais il est évident que c’est avec Brèves histoires de ma mère, (Fayard 2003) que la figure de la mère, va insister le plus dans sa langue et que l’intensité va prendre le plus d’ampleur, au point d’être proche d’une écriture de la folie : plus aucune logique temporelle ou linéarité narrative [la rationalité est totalement perdue dans les spasmes du seul corps-mémoire, qui éjacule des bribes chronologiques éparses], plus aucune géographie stable [l’action étant prise dans le tourbillon de trajets incessants aux stations quasi-imprononçables : "cités-dortoirs de Schrut, Kruft, Ghrut, Plrut (…) direction Dlav, arrêts à Slof, Splitch, Splatch, là changement de train, direction Gdarz, Glav, Blav, Glog et Dlav enfin"], plus aucune retenue dans les étreintes des corps : l’homosexualité éclate, inceste qui étourdit l’ensemble dans le solécisme bataillien du désir et de la fureur mêlées, mère dévorée comme une charogne par les chiens errants et mère qui branle et abandonne son enfant "lorsque dans un râle saccadé j’inondais sa main, mon ventre, ses cuisses", passant alors "sa main souillée sur ses lèvres".

desportes_dansant.jpgLe dernier livre sorti, qui vient clore le triptyque, Vers les déserts, Brèves histoires de ma mère, porte davantage la signature tout à la fois du père et de Bernard-Marie Koltès, auquel il avait consacré un essai Koltès — la nuit, le nègre et le néant (La Bartavelle) au milieu des années 90. Dansant disparaissant, certes témoigne d’une même violence de langage, d’un même cynisme sur l’époque, toutefois, il est habité par une lourdeur plus sombre. Un corps plus lourd à porter, hanté par son trajet et ainsi inquiet de ses désirs et de son dire : "écrire ne pas écrire, j’essaie de me frayer un passage entre ces deux impossibles dans la vaine tentative de me livrer par les mots à la folie d’un désir, à la violence destructrice de l’illusion d’une pensée". Dansant disparaissant ferme le trajet débuté avec Vers les déserts, comme si le désir revenait à lui-même, comme si une mort s’était produite : désir s’invaginant, paysage implosant, visages devenant tous les mêmes dans une mémoire ne pouvant plus se déplier, affrontant le néant de sa présence d’être.

[texte] Le Presse-Bananes, Bernard Desportes

Filed under: créations — Étiquettes : , — rédaction @ 5:44

Cet extrait d’un roman à paraitre de Bernard Desportes est présenté dans le cadre du colloque Bernard Desportes qui aura lieu à l’Université d’Artois le 5 octobre 2006.

Début de l’extrait:

A la suite de cette attaque cérébrale, légère d’après les médecins du centre Wolfgang-Amadeus, un centre de réputation mondiale m’avait dit Croup, mon vieil ami de plus de trente ans – Croup, depuis trente ans, comment une telle horreur est-elle possible ? m’étais-je dit alors que vautré sur le canapé du Dr Ferdière je contemplais son profil avachi en songeant aux fesses rondes et fermes de Volo, le fils du boucher que j’avais pu voir récemment encore entièrement nu dans les douches de la piscine de la rue de la Jonquière où tapinent tant de jeunes garçons à cet âge où l’on s’offre pour rien ou si peu un repas trois cigarettes tant le corps et l’esprit ne songent encore à s’amputer et s’avilir dans des trafics sordides auxquels tous les pouvoirs ont toujours contraint les gens de ce pays, racket, casses, boulots minables, parqués dans des banlieues de merde et de mort spécialement conçues pour toute une vague population brune mal identifiée avec taudis périphériques pour petits blancs foutus qui croupissent de plan social en plan d’urgence tandis que les gavés se gavent de plus en plus graisseux livides énormes et multiplient leurs calculs sordidement dignes d’un Homais côté en bourse d’un huissier ou d’un juge appointé de remise de peines, quinze ans, l’âge d’or avais-je songé plus d’une fois, tout en débitant au Dr Ferdière les babioles et autres sornettes qui me passaient par la tête ainsi que je le faisais depuis plus de dix ans qu’avait commencé ma cure avec lui,

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[entretien] Loïc Robin avec Philippe Boisnard

Filed under: entretiens — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 3:42

Cet entretien s’est décidé suite à l’envoi par Loïc Robin de son Cd-rom Eaux Fortes. Ayant trouvé sa démarche intéressante, celle-ci allant je crois dans le sens d’une interrogation tant linguistique qu’esthétique de ce qui se produit avec certaines nouvelles poésies, je lui ai proposé de répondre à mes questions.

Début de l’entretien :

Philippe Boisnard : Tout d’abord, avant de parler de ton CD-Rom, d’où provient pour toi l’intérêt pour le verbi-visuel ?
Loïc Robin : Le verbi-visuel, c’est quand même l’histoire de la poésie. Il faut la connaître et la regarder pour la comprendre. C’est une question d’héritage. Après, il y a le goût pour les arts visuels et en particulier pour l’art conceptuel. L’image comme « représentation visuelle d’une idée » : cette expression me convient, enfin, je veux dire que j’essaie d’utiliser l’image comme cela.
Et puis le verbi-visuel, c’est avant tout les inscriptions, les affiches, les publicités, les panneaux, tous ces mots qui, dans l’espace public, sont devenus les véritables objets de nos sensations. La relation au paysage fait office d’exception. En exagérant un peu, on peut dire que le reste de la perception est régie par la langue. La langue se regarde elle-même.

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20 septembre 2006

[video] Thierry Rat : NEEN

Filed under: videopodcast — Étiquettes : , , — rédaction @ 17:14

Thierry Rat, qui a déjà participé au site Libr-critique.com par son texte Sloap, n’est pas seulement écrivain, mais il est aussi plasticien. Son travail s’élabore à travers la réappropriation esthétique du trou de soi, du trou de chair que nous sommes tous en nous-mêmes, en tant que noeud de sang, trames, tissus. Ce travail, qui l’a mené à des expositions/installations de ses oeuvres se développent aussi dans un travail vidéo et en performance. Nous présentons ici une vidéo-poésie, où il exprime cette intensité nouante de l’être, immergée du rouge de l’existence [durée 3’51 mn]

voir :

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19 septembre 2006

[Chronique] Grandes espérances de Kathy Acker, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , , — Philippe Boisnard @ 10:23

Fragments émotionnels d’une ego-narration

Dans La vie enfantine de la tarentule Kathy Acker a travaillé dans l’entrecroisement de biographies de meutrières. « Intention : je deviens une meutrière en répétant la vie d’autres meurtrières ». Ici les croisements, les reprises ne semblent être celles — seulement — des biographies, mais bien plus celles d’écritures (par exemple éminemment Guyotat dès le début avec un rapport narratif à Eden eden eden) mais aussi des genres.
Ceci conduit le livre à s’ouvrir en strates : narrations autobiographiques, dialogues théâtraux accompagnés de didascalies, correspondances épistolaires, poésie objective, analyse philosophique voire phénoménologique, linéaments psychologiques, chronologie historique, sociologie de l’art. Ainsi même si la citation de Robbe-Grillet est fausse (cf. l’analyse attentive de Laure Limongi à ce propos), on aperçoit dans cette oeuvre le feuilletage des strates comme autant de feuilletages de mondes vécus par le prisme à chaque fois singulier d’être. Et en ce sens, Burroughs a eu raison de dire que c’est « une Colette postmoderne », car si de Colette, il pense certainement à l’expérience d’une écriture qui témoigne de la libération de la chair face à l’esprit, libération de la femme qui témoigne de sa sexualité et d’une « conscience autoréflexive qui est narrative »; la post-modernité dont il est ici question est celle du tissage des genres, de cette stratification-complexification progressive qui détermine ces ego-narrations. Le livre se donne comme une forme de mixage, de reprises où sont digérées les références qui animent Kathy Acker : « il faut digérer puis chier ; et il s’agit que la merde soit bonne ! c’est ça l’important ».

Grandes espérances est cette tonalité qui marque le pas de la rupture vis-à-vis du monde, vis-à-vis de la mère qui est monde. Grandes espérances est le récit de chroniques de vies, qui s’entrecroisent, se lient, passent les unes à côté des autres sans s’apercevoir, témoignant de la variabilité indéfinie de la vie qui s’endure dans le monde à partir de leurs désirs, de leurs déchirures : « un récit est un mouvement émotionnel ».

L’identité ne peut se fixer, aussi bien la sienne, celle de la narratrice dans l’autofiction, que celles de ceux qui en sont les protagonistes : « J’ai dressé une liste des caractéristiques humaines : chaque fois que j’avais une caractéristique j’avais son contraire ». C’est ce qui apparaissait déjà dans La vie enfantine de la Tarentule comme le remarque avec pertinence Daniel Almeda à propos de ce livre. Narratrices, narrateurs, se présentent comme autant de facettes d’une humanité qui se cherchent, aussi bien dans des rapports de filiation antagoniste que dans l’exploration de la sexualité.

A partir de là, Kathy Acker décrit un monde de violence, où l’individu semble perdu, éprouvant l’écrasement de son être, où le moyen d’exister ne passe pas par la communication, ou la connaissance objective, mais par le corps, la violence, le sexe — et en ce sens on retrouve sa défense du milieu Queer — car tel qu’elle l’écrit, lorsqu’elle incarne Peter : « j’ai encore des désirs sexuels ardents. J’ai toujours une pine. Seulement je ne crois pas que j’aie la moindre possibilité de communiquer avec quelqu’un dans ce monde ». Monde où les êtres expérimentent leur déliaison, monde sous le sceau d’une guerre, menant à ce que « le langage comme tout autre chose n’aura aucune relation avec quoi que ce soit ». Si la communication ne passe plus, si la connaissance objective n’a plus de force, amenant que les icônes paraissent bien flétrie, « image de l’histoire » en loque, cependant par le corps et ses émotions, est possible une autre forme de relation, en-deçà des noms : « si tout est vivant, il n’y a pas de nom mais un mouvement. Et sans cette vie il n’y a rien; cette vie est la seule question qui vaille ».

Ce livre de Kathy Acker apparaît donc comme une oeuvre incontournable pour découvrir son travail et celui d’une exigence de la narration, qui semble bien oubliée en ce temps de rentrée littéraire française. Je ne peux que recommander sa lecture pour qui veut comprendre que tout à la fois il est possible de se tenir dans une réelle exigence littéraire, et être à la fois ouvert à un lectorat plus large que celui auquel s’adresse les poésies expérimentales. En ce sens, il est à regretter que les grands éditeurs français ne prennent plus le risque de s’ouvrir à des textualités narratives plus complexes que celles qui nous déversées chaque année, comme l’explique parfaitement le dernier numéro de Chronicart (n°28) parlant de la rentrée littéraire.

[Livre] Grandes espérances de Kathy Acker

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , , — rédaction @ 9:11

kathy_acker074.jpgKathy Acker Grandes espérances, éditions Désordres/Laurence Viallet, traduction Gérard-Georges Lemaire, ISBN : 2-268-05906 5, 156 p. 18 € 90
[site éditions-désordres]

4ème de couverture :
Ma mère est une andouille, un morceau de méduse. La chose la plus répugnante au monde c’est elle. Mon pire cauchemar est celui où j’ai en moi un peu de cette méduse.
Ma mère, la méduse, veut que je sois comme je suis.
Je pique donc une crise. Je décide d’être totalement catatonique. Je suis incapable de savoir quoi que ce soit. Je n’ai pas de contacts humains. Je ne suis pas capable de comprendre le langage.

Grandes espérances est à ce jour l’oeuvre d’art la plus aboutie d’Acker. De par sa concentration formelle et sa structure toujours plus harmonieuse à chaque strate de lecture, ce livre répond aux exigences de Sterne ou Canetti envers le romancier »
Alain Robbe-Grillet*

Acker est une Colette postmoderne dont l’oeuvre a le pouvoir de refléter l’âme du lecteur.
William Burroughs

Kathy Acker est né en 1947 à New-York. Elle est morte en 1997 à Tijuana.

*N’ayant pas lu Grandes espérances à l’époque où cette citation fut reproduite sur la première édition américaine, Alain Robbe-Grillet ne peut en etre l’auteur. Toutefois, touché et amusé par cet hommage, il nous a aimablement autorisés à l’utiliser ici.

voir chronique

17 septembre 2006

[audio] Bernard Desportes, La vie à l’envi

Filed under: audiocast poétique — Étiquettes : , — rédaction @ 9:20

Extrait de La vie à l’envi [éditions Maurice Nadeau] de Bernard Desportes, lecture et montage sonore de Philippe Boisnard
La première version de cette lecture a été montée pour la venue de Bernard Desportes en 2002 au centre Noroit à l’invitation de l’association Trame-Ouest. Cette seconde version est présentée dans le cadre de l’organisation du colloque Bernard Desportes à l’Université d’Artois, organisé par le CRELID, auquel participe le LARCEN-libr-critique, aussi bien durant la journée d’étude avec une conférence de Philippe Boisnard [LARCEN] et de Fabrice Thumerel [LARCEN-CRELID], que pour la présentation de ce colloque sur le web.

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16 septembre 2006

Un trou dans le monde de Lucien Suel, par P. Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 19:27

Lucien Suel, comme Ch’vavar, fait partie de ces poètes de la terre, de celle du nord et de la Picardie, de cette tradition de la pensée/corps qui s’imbrique au monde, au sol, aux éléments, à leur lourdeur : « mon âme chavire nue dans le courant permanent de la viande », et cette viande est celle qui gravite en aplat de campagne, se dresse à hauteur de terrils, traverse jardins ouvriers, car Suel, tout à la fois écrivain et jardinier le dit dans les Visions d’un jardin ordinaire (éditions du marais, 2000) réalisé en collaboration avec sa femme Josiane, photographe : « quotidiennement, longuement, souvent, le jardinier a pissé sur le compost ».

Ce trou dans le monde, cette présence trouante de soi dans le monde, est celle d’un témoignage d’être, de cette simplicité d’une existence qui loin de produire comme « les robots transformateurs en plastique, goldoraks de pacotille » devine à travers les éléments et le corps qui s’y mêle que « la vraie condition de notre existence est que l’univers soit en expansion ». Expansion qui se fait à partir d’un néant originaire, expansion qui se fait au travers de ces trouées de vie qui déchirent les vides : « au commencement était le trou dans le trou. Le vagin du néant ». Ce livre de Suel, reprend le même principe d’écriture que celui de Canal mémoire (édition Marais du Livre, 2004) : mélange, échange, tissage entre une prose riche en mots et rythmées et une poésie arithmogrammatique. D’ailleurs, les textes qui les constituent se croisent sur une même période de la fin des années 80 jusqu’à 2004, et répondent d’une même nécessité que celle marquée en 4ème de couverture de Canal Mémoire : « les textes proposés ici vont du récit personnel au pamphlet visant différents aspects de notre modernité ». Et déjà dans ce livre de 2004, la pensée du trou habitait l’écriture : « toute la douleur à venir s’entasse au fond des trous noirs ». Ainsi, Un trou dans le monde, explore la modernité, mais loin de tomber dans le nihilisme, qui est cependant mis en perspective, ce trou ouvre justement au-delà, dans le rapport entre ciel et terre qui s’effectue par le corps. L’une des particularités justement des poètes du nord, des poètes qui ont pu être défendus par Ivar Ch’vavar dans la revue Le jardin ouvrier, tient à une forme de transcendance qui s’effectue non pas à partir de l’envolée lyrique, légère, qui recherche l’élévation et les grands sentiments, mais une transcendance dans l’intime matière souffrante et qui jubile de sa finitude d’être : « dans la pénombre, embusqué derrière un sac de glandes prélevées dans la viande mammifère, le rescapé de mes suaves tentations veille pieusement les reliques dont je suis l’humoral tabernacle, Saint d’où sort le gras suint. L’angle de mes cuisses happe les phalanges des ordres sacrés. La vertèbre arrondit le dos. Le ventre ouvre la voie. Le boyau noir parle ». Le sacré n’est pas nié, il est posé à même l’existence et ses turpitudes : aussi bien folie, douleur, simplicité d’être mortel sur cette terre. »Chair se fait verbe en moi, entre nourriture et pourriture. »

[Livre] Un trou dans le monde de Lucien Suel

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 17:25

Lucien Suel Un trou dans le monde, éditions Pierre Mainard, ISBN : 2-913751-27-X, 38 p. 8 €
adresse de l’éditeur : Pierre Mainard, 14, place Saint-Nicolas, 47600 Nérac

extrait :
Sous la pâle peau des paupières, des cuisses, des reins, se boursoufle une incroyable larvée germination noire et labyrinthique.

Les idées s’extirpent masquées par le style scriptural de la bête pharmaceutique jamais lasse d’engouffrer la manne interstitielle.

Il arrive que les doigts s’enfoncent doucement de crainte de blesser chair comme boyau d’évacuation d’où sortent les tristes loups anoures et pansus.

À l’avant du bateau, dans une gerbe surf d’écume noirâtre, se campe l’énorme dure carcasse d’officier mangé de scorbut, pétrifié de goudron et piqueté de saumure.

Le sirocco publicitaire tourbillonne dans les méandres méningés avant d’être aspiré goulûment par la myéline optique.

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14 septembre 2006

[chronique] News de la blogosphère#1 : Confusion is text

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 12:04
post-digital-music-for

Jean-Michel Espitallier, dans Caisse à outils, loin de s’appesantir sur la seule poésie textuelle, réduite souvent au seul livre, met en évidence, de quelle manière, si la poésie a longtemps été réfractaire au rock — mais aussi à d’autres expériences telle l’utilisation de dispositifs électroniques — elle a rencontré peu à peu le rock, et nous pouvons le souligner plus largement les expérimentations musicales électroniques (Jacques Donguy) ou liées aux samples (Olivier Quintyn). Non pas au sens de l’illustration, comme cela peut être vu dans de nombreux endroits, non pas seulement au sens d’un texte mis en musique en tant que cela traduirait une primauté de la poésie, mais en tant qu’écriture hybride, nécessité créatrice de l’hybridation entre densité linguistique et vibration instrumentale. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier explicite quelques expérimentations, de Heidsieck aux « performances allumées de Joël Hubaut ou de Julien Blaine« , de Lucien Suel ayant créé des groupes free-rock noïse, à Manuel Joseph, « en poète punk qui déchiquète la langue« . Cependant des poètes explicitement rock, il écrit, laissant le doute d’une interrogation, qu’il n’y aurait que Christophe Fiat, alliant tout à la fois posture existentielle et énergie, lisant ses poésies à l’aide de sa légendaire guitare à une corde.
Si l’analyse de Jean-Michel Espitallier permet de saisir les enjeux de cette liaison entre rock, musique et poésie, cependant, il m’apparaît qu’il y a quelques oublis, oublis qu’un nouveau blog permet de combler : le blog de Sylvain Courtoux et d’Emmanuel Rabu, Confusion is text, qui présente non pas seulement quelques expériences musicalo-poétiques comme cela fleurit par moment dans la blogosphère, mais qui donne à entendre 10 ans d’expérimentation sonore, accomplies tout à la fois séparément par les deux créateurs, chacun étant relié à des réseaux distincts, puisque Sylvain Courtoux est de Limoges et Emmanuel Rabu de Nantes, et en commun depuis leur rencontre faite en 2000.
Sylvain Courtoux représente une culture post-punk-situationniste irriguée par Burroughs, Guyotat, Roche et tant d’autres qui ont marqué la modernité. Punk-rock attitude hybridée par la new-wave de Duran Duran à Depeche mode, ses créations sonores si elles montrent une certaine forme de désespoir époqual face au monde [proche par moment de certaines litanies de Costes], cependant en biaise le jeu par une forme ludique d’auto-critique et de mise en crise du milieu littéraire lui-même. Alors que littérairement ses textes publiés sont travaillés comme des cut exigeant, l’écriture musicale qu’il entreprend, seul ou accompagné de Jérome Bertin, se propage comme parole directe, déchirée par l’affect, objectivement donnée à entendre. Parole crue, pop, parfois chantonnée parfois criée. Ces dernières créations manifestent cet horizon, tel la vie est pop, où Courtoux se jouant de lui-même, met en dérision le milieu littéraire parisien.
Emmanuel Rabu, issu des milieux expérimentaux de Nantes, explore davantage les dimensions électroniques, passant des recherches concrètes aux dimensions minimalistes [avant d’arriver à Nantes, il était dans groupe La Disjonction de Freddy, où il travaillait à l’aide de perceuses]. Cette recherche musicale est reliée à son travail de langues qui se structure sur des micro-agencements, des glissements dans l’inframince des signifiants. Il a développé ses perspectives aussi bien seul, à partir d’agencements et de remixages de samples que par des rencontres qui ont abouties à des compositions communes avec par exemple Basile Ferriot (percussions, objets), Emmanuel Leduc (sampler, machines) ou Phil Tremble (synthétiseurs analogiques, effets). Le travail qu’il a ainsi créé avec Ev Zone, texte publié à Derrière la salle de bain, montre en quel sens ce type de création, loin de surgir d’une seule énergie, se compose par le croisement d’impulsions qui donnent la matérialité/texture même de l’événement sonore : un accident de la matière et du langage.
À partir de ces deux directions hétérogènes s’est ainsi composé un travail dans le temps, passant par la création en 2001 de post-digital music for post-digital people [dans lequel on peut entendre le très drôle parce que le schtroumpf est bleu] allant jusqu’au cut-up piano manifeste de 2006 dans lequel participe aussi Lise Etchevery et Jérome Bertin.

[Revue] Fusées n°10

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 11:37

Revue Fusées, éditions Carte-Blanche, ISBN : 2-905045-46-9, 252 p. 27 € 50 [éditions carte-blanche]

Sommaire du numéro :
1. Charles Pennequin
2. Jean-Luc et François Poivret
3. Raymond Federman et Mathias Pérez
4. Romain Nicoleau
5. Alain KIRILI et le Jazz
6. Jazz Poetry
7. Voilà les EX/TXT
8. Travaux en cours
9. Partis-Pris

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[chronique] Revue Fusées n°10 par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 9:42

fusees_10.gifÀ n’en point douter, Fusées est et restera comme l’une des revues françaises de poésie contemporaine les plus importantes — avec d’autres tels DOC(K)S, JAVA, Nioques (série 2) — de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle. Travail méticuleux, héritage généalogique précis, parution volumineuse et de qualité. Comme l’exprimait Hubert Lucot en préface de Fusées n°6, en effet, Fusées est une revue de Luxe, de ce luxe de l’écriture et de la transmission. Ce numéro 10 en témoigne une fois de plus, à travers ces dossiers, notamment, il me semble celui consacré d’une part à Charles Pennequin et de l’autre celui qui présente Kirili.
Charles Pennequin, auteur immanquable dans la poésie contemporaine française, qui se pose dans une tradition moderne, tout le monde semble connaîre. Mais comment l’aborder, si comme Laure Limongi le dit justement : il se donne dans « une dispersion de l’écrit, du croisement avec des artistes », s’il s’échappe sans cesse au point de ne pouvoir être contenu dans un seul regard, au point de ne pouvoir être saisi tant il a publié de droite et de gauche, tant il s’est dispersé en lambeaux de lui-même dans d’innombrables textes et expériences in situ ? La force de ce dossier tient à la possibilité, non pas d’en faire le tour, mais par les prismes qui sont proposés, d’en saisir une dynamique à partir tout à la fois de textes peu connus, voire inconnus de nombreux lecteurs [telle la reproduction complète de Le père ce matin, paru aux éditions Carte-Blanche en 1997] et des approches succesives que d’autres auteurs ou amis, ont donné à ce dossier. C’est ainsi que l’on peut lire, une très belle approche graphique de Julien Blaine qui pose la question du corps-voix [ « Il est là penché sur son microphone (…) Les mots sont le corps, le corps congestionné, congestionné avec tous les mots qui y sont »], ou encore des textes qui tentent d’en montrer certaines facettes comme ceux de Laure Limongi, Antoine Boute ou de Huguette Hérin-Travers. C’est ainsi que l’on peut lire aussi, des textes de création qui tentent d’en indiquer des angularités relationnelles, tel cet hommage que je lui avais consacré lors de notre première rencontre en 2000, ou bien encore cette approche aspirée et haletante de Serge Pey, ou encore ce contrat de tueur à gages honoré par Julien d’Abrigeon. C’est ainsi que l’on peut voir aussi, le travail graphique de Cécile Richard et de Mathias Pérez ouvrant d’autres horizons que ceux de la seule écriture. Par cet ensemble, nous comprenons, oui, nous rencontrons en effet, cet auteur bien vivant, vivant de par les mots de sa bouche, de cette bouche surmontant le corps vivant bien vivant d’un monde d’écriture.

Le dossier Kirili est lui aussi à ne pas manquer. Mise en lumière assez vaste (50 pages) qui tout à la fois présente des textes et une large part de photographies issues du travail de Ariane Lopez-Huici. Ce dossier montre avec pertinence en quel sens peuvent être accomplies des croisements, des échanges entre la danse, le jazz, la sculpture et la poésie. Même si on est peu sensible à ce travail plastique, ce qui ressort c’est l’énergie des rencontres entre Kirili et Cecil taylor, ou encore Archie Shepp, Roy Campbell, Leena Conquest ou Steve Lacy. Travail d’emmêlement par la danse avec entre autres Maria Mitchell, ou d’hybridations musicales comme avec Sunny Murray percutant la sculpture Solo d’Alain Kirili. En ce sens, alors que d’une certaine manière la poésie actuelle en revient au seul texte lu, à la feuille et au besoin du livre, il est clair que ces expériences permettent de comprendre en quel sens la sortie du livre et les rencontres peuvent permettre d’autres formes d’intensité.

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