Libr-critique

22 novembre 2018

[Chronique] Guillaume Basquin, Poésie avec archives (à propos de Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale)

Perrine Le Querrec, Bacon le cannibale, Hippocampe, « Poésie et archives », octobre 2018, 80 pages, 15 €, ISBN : 979-10-96911-12-7.

Voici le premier « beau livre » publié par Perrine Le Querrec, avec force illustrations en couleurs ou en noir & blanc. Livre étonnamment peu cher grâce à une bourse obtenue de l’unique fondation dédiée à l’œuvre du peintre irlandais : la Francis Bacon MB Art Foundation (sise à Monaco), où l’auteure a séjourné et pu consulter des milliers d’archives comme autant de fragments de l’intimité de Bacon.

Dès l’épigraphe, le ton est donné : « Nous sommes tous des cannibales. Après tout le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même c’est encore de le manger. » Cette citation de Claude Lévi-Strauss n’est pas sans faire écho à cette « idée » d’un poète dont j’ai oublié le nom : « Pour connaître une poire, il faut la transformer en la bouffant. » (N’est-ce pas ?) C’est la connaissance par l‘estomac. C’est une question d’incarnation (mot dans lequel il y a « carne ».) Voilà sans doute pourquoi l’auteure déclara, le jour de la présentation de son livre à la librairie Charybde, merveilleusement animée et dirigée par Hughes Robert, que la simple consultation et juxtaposition des archives autour du peintre n’avaient pas suffi à déclencher chez elle le mécanisme (mystérieux s’il en est) de l’écriture « poétique » : le premier jet de son texte était trop sage, trop analytique (un Georges Didi-Huberman fait déjà cela très bien) ; en bref : trop universitaire. Il lui a fallu transformer les archives de Bacon, à l’instar de ce que faisait le peintre lui-même dans son atelier londonien (de nombreuses photographies en témoignent — certaines reproduites dans ce livre), en détritus ; soit : les plier, les salir et les décadrer pour les mieux recadrer : les jeter par terre après les avoir froissées — marcher dessus/dedans, comme une « danseuse des solitudes » (expression et titre de Didi-Huberman à propos du danseur-chorégraphe de flamenco Israel Galván).

Mais prouvons maintenant notre dire. Dans son introduction, la poétesse écrit : « Je désirais lui rendre hommage, d’une façon non pas narrative ni scientifique, mais de l’intérieur même de sa création, de son geste, de sa matière. » (C’est moi qui souligne.) Pour atteindre l’intérieur, une seule solution : ruminer, bouffer son sujet / son objet (c’est une question d’empathie) ; puis le recracher. Le geste ? Marcher/danser dans les détritus-matière-des-archives. Danser ? Façon de parler pour « scotcher », « détourer », « tordre », « froisser », « modifier », « plier », « déchirer » les mots / les images. Cette creative method est bien sûr empruntée (on est [1] cannibale, ou on ne l’est pas) à Bacon :

Stupéfiante invention formelle. En scotchant en détourant en cadrant en
froissant en modifiant
                               en pliant
                                              en déchirant
                                                            en mouvement
effacer la présence pour mieux la révéler.

Une page de ce livre illustre particulièrement bien ce travail à l’œuvre, c’est la page 18 ; on y voit reproduite une archive de Bacon (une photographie en N&B arrachée d’un livre où le peintre a collé un morceau de scotch marron sur le visage du modèle (fig. 1)) à laquelle (s’)ajoute ce texte de Perrine : « La tête scotchée la tête cachée la tête coupée le bras en avant l’épaule pointée le corps fracassé le buste contorsionné […] le corps intensité. » (Qui n’a pas encore remarqué que la forme déponctuée accélère l’écriture / la pensée ?)

UNE FORME QUI PENSE
UNE PENSÉE QUI FORME [2]

Fig.1 : Détritus – Feuille arrachée d’un livre relié
© Francis Bacon MB Art Foundation

Les grands textes sur Bacon ont déjà été écrits (je pense aux quatre livres de Michel Leiris, à Logique de la sensation de Gilles Deleuze et aux Passions de Francis Bacon de Philippe Sollers) ; comment y ajouter ? Comment ne pas se laisser engloutir dans toute cette masse d’archives, de textes importants et d’entretiens (et au premier chef, le livre d’Entretiens avec David Sylvester) ? Une seule solution : élaguer / couper / raccourcir / condenser — trouver une forme que seul le poème permet : une page = une (ou plusieurs) archive(s) + un texte-poème autonome. Fulgurer alors.

On savait, avant que de lire ce livre, que Bacon avait toujours travaillé d’après photographies, et jamais d’après modèles vivants ; on ne savait en revanche (peut-être) pas qu’il avait eu devant ses yeux, dans les détritus de son atelier chaotique, tout le matériel nécessaire et suffisant pour réaliser ses peintures : ainsi la cage de bord de mer que semble traverser une jeune femme en couverture du Picture Post du 9 octobre 1948 se retrouvera dans de nombreux tableaux du peintre comme symbole-leitmotiv de l’enfermement de ses personnages-modèles ; ainsi le morceau de scotch évoqué supra deviendra une coulée de peinture verticale étalée à la brosse « grossière », voire une grosse flèche pointant un visage, dans moult autres tableaux. Les choses sont là, devant nous ; pourquoi les inventer ?

P.-S. : Saluons au passage le remarquable travail de composition graphique réalisé par les éditions Hippocampe dirigées par Gwilherm Perthuis ; le papier couché choisi, un Fedrigoni Symbol Tatami White, associé à un caractère Helvetius de Matthieu Cortat, forment un écrin idéal pour faire briller de tous leurs feux les archives-détritus rassemblées ici par Le Querrec.

[1] On naît cannibale ?…

[2] Aphorisme rencontré plusieurs fois dans Histoire(s) du cinéma, film de Jean-Luc Godard.

21 novembre 2018

[News] Exposition Poésie numérique

Exposition POÉSIE NUMÉRIQUE, Galerie Satellite : 7 rue François de Neufchâteau 75011 Paris, m° Charonne / ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h / Tél : 01 43 29 80 20.
Franck ANCEL, Alain ARIAS-MISSON, Philippe BOISNARD, Augusto de CAMPOS, Sarah CASSENTI / Bernard BOUSQUET, Philippe CASTELLIN, Caterina DAVINIO, Jacques DONGUY, Giovanni FONTANA, Eduardo KAC, Alison KNOWLES, Claude MAILLARD.
Vernissage le jeudi 22 novembre 2018 à 18 heures. Du 22 novembre au 6 décembre 2018 / Du 12 au 22 janvier 2019.

La Poésie numérique est née avec le développement de l’ordinateur portable grand public (PC) à partir des années 1980. Mais l’exposition comprend aussi une œuvre pionnière d’Alison Knowles (U.S.A.) de 1968, « House of dust », sous forme de sortie imprimante signée, œuvre mythique montrée à CalArts et plus récemment au CNEAI. Mais le véritable démarrage de la Poésie numérique va se faire, il y a plus de trente ans, avec les premiers PC, avec, pour cette première génération, Philippe Castellin, Jacques Donguy, Eduardo Kac et Claude Maillard. Une émission Tracks sur Arte, en date du 12 octobre dernier, donc visible en replay, a été consacrée à la Poésie numérique, plus précisément « de Hugo Ball à la Poésie numérique ». Philippe Castellin présente la série « Fanfares », qui a été montrée au FRAC Corse. Sur fond de vidéo de carnaval à Compiègne, cette œuvre utilise le web pour aller chercher des données liées aux informations du jour qu’elle récupère parmi les FluxRss. Ces informations sont mises en forme d’un texte dont les attributs varient en fonction des données sonores. Soit une position critique à l’égard de la saturation des récepteurs par ce défilé permanent qui finit par leur ôter toute signification. De Philippe Castelin aussi, des œuvres plastiques à base de QR Codes : « Alias » et « Flanolula ». Jacques Donguy est représenté, outre par des tirages photo de captures d’écran d’ordinateur textes/images en Pure Data, son dernier travail, par des photos de Bernard Bousquet. Il s’agit d’une vidéo-projection d’un texte de lettres vert fluo, comme dans Matrix, produit aléatoirement par un Atari 520ST, disquette de 1993, miraculeusement encore en fonctionnement, sur le corps de Sarah Cassenti, à l’occasion d’une performance au Générateur à Gentilly le 6 juillet dernier. Eduardo Kac (U.S.A.) présente « Outrossim », un QR Code qui se révèle un poème après lecture anamorphique par un smartphone. Claude Maillard, auteur de « Machines vertige Sat.L. Robot » en 1994, présente des tirages numériques. Pour les années 1990, nous avons le brésilien Augusto de Campos, en Italie Caterina Davinio et en France Philippe Boisnard. Augusto de Campos, qui vient de recevoir le grand prix de poésie Janus Pannonius en Hongrie, montre des tirages d’œuvres numériques extraits de son dernier recueil « OUTRO », publié en traduction partielle dans la revue « Celebrity Cafe » #03. Caterina Davinio, qui a participé à la Biennale de Venise, montre des œuvres sur aluminium et des vidéos. Philippe Boisnard expose lui « Black Hole in the language », où, à l’aide d’une application sur smartphone, on peut envoyer un secret, qui apparaît, puis disparaît dans un vortex de millions de lettres tourbillonnant autour d’un trou noir. En échange, le spectateur reçoit le secret d’une autre personne sur son portable. Alain Arias-Misson montre une œuvre en plexi en 3D, nouveau travail qui a commencé il y a 4 ans. Franck Ancel fait le lien avec « Le Livre » de Mallarmé et Giovanni Fontana, avec son « réel symbolique imaginaire », fait le lien avec la Poésie sonore.

18 novembre 2018

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer novembre en beauté : Cabaud & Favre, Espitallier, Emmanuèle Jawad et les éditions Lanskine, lancement d’une nouvelle collection aux éditions Vanloo, « Poésie et musique »…

â–º mercredi 21 novembre 2018 à 18h30, Jean-Baptiste Cabaud & Claude Favre, Salle Kantor de l’ENS Lyon (15, parvis Descartes, sur l’avenue Jean Jaures – en face du 249).

â–º

â–º

â–º Jeudi 29 novembre, 20h, théâtre Jean-Vilar, Vitry/Seine : Jean-Michel Espitallier, « She Was Dancing » (chorégraphie Valeria Giuga).

► Vendredi 30 novembre à 19H, Maison de la poésie Paris, « POÉSIE & MUSIQUE » : DOMINIQUE QUÉLEN, PHILIPPE BECK, LAURENT COLOMB, AURÉLIEN DUMONT, ARIELLE BECK & LUCAS BELKHIRI. Rencontre animée par Laure Gauthier & Sébastien Rongier.

Tarif : 10 € / adhérent : 5 €

Comment renouer les liens distendus entre poètes et compositeurs de musique écrite afin d’inventer de nouvelles voies de réflexion et de collaboration ?
La soirée donne la parole à trois poètes et un compositeur qui proposent de nouvelles façons de faire dialoguer poésie et musique contemporaines et repensent la question du lyrisme ou encore de la voix. Lectures, performance et musique sont au programme de cette soirée qui sera suivie d’une discussion.

15 novembre 2018

[Livre – News] Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], par Fabrice Thumerel

Après Faire le mur (2015) et En vigilance extérieure (2017), voici le dernier volet de la trilogie géopoétique publié aux mêmes éditions Lanskine, que l’auteure présentait ainsi en proposant un extrait : « Il y est donc questions des frontières, des murs, des contrôles et de la question du rapport texte/image photographique. Ce répertoire de photographies blanches a été écrit à partir de photographies (quasi blanches) de Bruno Boudjelal ».

► Emmanuèle Jawad, [Carnets de murs], éditions Lanskine, octobre 2018, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-70-0.

► Rencontres avec Emmanuèle JAWAD :
* vendredi 16 novembre au salon de L’Autre livre, 19h à 20h stand C29 des éditions Lanskine (Halle des Blancs-Manteaux : 48, rue Vieille-du-Temple 75 004).

* Lecture à la Librairie Texture le vendredi 23 novembre à 19h (94, avenue Jean Jaurès 75019 Paris).

« La nation n’est pas un titre de propriété,
c’est un ensemble de réfugiés déjà là« 
(Frédéric Leichter-Flack, Libération, 12/2015).

Il y a eu Sabra et Chatila, il y a aujourd’hui Ceuta et Melilla – clôtures sur lesquelles, depuis une vingtaine d’années, viennent se heurter des dizaines de milliers de migrants, ces nouvelles figures de l’Exclusion (trois dizaines depuis le début de l’année). Pour être moins visible que d’autres événements tragiques de l’Histoire, la situation dans cette zone de démarcation entre le continent africain et le mirage européen est toutefois innommable (les nombreuses victimes trouvent parfois un écho dans l’actualité occidentale)…

La mondialisation : passage des flux capitalistes / barrage aux flux migratoires. La société des flux sait se faire société de contrôle : « il est interdit de sortir il est interdit d’entrer une logique unilatérale sécuritaire et renforcée de nouveaux murs » (p. 15). Cette folie « muraliste » qui s’inscrit en droite ligne d’un réflexe sécuritaire vieux comme le monde est mondialement partagée : « 1998 Ceuta Mellila Espagne / Maroc 1953 Corée du Sud / Corée du Nord 248 km 1974 République Turque de Chypre du nord / République de Chypre 1975 Afrique du Sud / Mozambique 120 km 1991 Koweït / Irak 193 km 1999 Ouzbékistan / Kirghizistan 870 km 2001 Turkménistan / Ouzbékistan 1700 km Ouzbékistan / Afghanistan 209 km Israël / Territoires occupés 700 km 2004 Inde / Cachemire 550 km »… Cette énumération va, au fil des pages des Carnets, atteindre 26 références, pour quelque 15 000 km de murs.
Comme de bien entendu, pas plus que les autres, la Patrie-des-Droits-de-l’Homme n’a pas vocation à accueillir toute-la-Misère-du-Monde. L’hospitalité, c’est bon pour les humbles.

Contre un tel dispositif politique, un dispositif poétique efficace : dans cet Agencement Répétitif Neutralisant (ARN) constitué de télescopages singuliers, les effets de neutralisation sont liés à une écriture insidieusement objective, savoir à la façon dont les perceptions sont rendues dans leur immédiateté avec une froide objectivité qui fait songer aux objectivistes américains.

14 novembre 2018

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 premiers signataires, 2/6

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages…

P É T I T I O N N° 2

Non : je ne signerai jamais une pétition que n’importe quel pisse-vinaigre antialcoolique peut signer.

Catatina Cheng-Lessouy • Snub Wickier • Olavon Erkoots • Ablav Dabobetz • Dressi Planissian • Orek Layone • Muella Herciller • Talys Lhossé-Deveux • Gacinen Aparatie • Bonette Sigean • Lamou Missen • Vessa Perlut • Mémon Levitellier • Elrack Modens • Lochie Bellavissan • Khmera Quat-Odenzie • Géane Bucourty • Joliette Seillan • Aspartine Vipons • Tajan Gouraiz • Yoppi Delayan • Gathel Monrudert • Milon Goost • Bojane Leredressant • Olaxie Béréchovinas • Ully Belission • Évoal Glains • Belvis Gaume-Lachon • Vass Moniden • Licie Elkandi • Skovo Lipoussov • Aticia Frommet • Movia Elbiris-Coudy • Pincio Zardini • Kater Pilina • Vlyne Ogans-Markel • Louva Liscor • Leg Ozonov • Crinelle Hansperwer • Toupinia Lecarech • Djou-Djou Bankoulé • Elgus Leplisson • Asmartie Odress-Minant • Zedec Tibris • Omag Derchazov • Eljin Fex • Doki Yoff • Alvocimia Spanzulu • Jadel Moursin • Omirane Tatoulatière • Tibiss Féros-Lepoussu • Pot-Lo Viminh • Favel Djouga • Davine Bluchassaing • Alego Reversini • Samothra Thermopilidès • Caddi Delkader • Mayel Sertisseur • Mehrina Flagan-Lecodon • Amil Bodermatti • Anatine Lessué • Olette Griselodia • Diguo Damarina • Loé Chevrels • Al-Reinicher Spissenwek • Phina Domos-Lexiter • Per Dagrossian • Palino Letroudels • Alidéa Foldess • Flego Dramani • Rulès Lanzana • Gamm Pogersi • Beliagor Moussov • Ocyan Apolodantès • Brana Lestrodet • Ecton Lebarsi • Colass Daranguler • Danys Potter-Mayers • Wang Leng-Sumi • Phénis Ricottin • Douar Lelupaing • Liless Agnouffi • Mira Belcossy • Meigel Ofnag • Cariss Moute • Akkiko Tsumani • Corbine Lerecty • Mouffa Djeks • Lasno Bibren • Follain Létrusquier • Gerless Druder • Gaj Lemessian • Feltoff Mouziron • Guen Brohadec • Malvar Reg-Maaltonen • Vanny Gollers • Mollen Lerechezian • Grov Mudeck-Lyan • Silbi Kermagerlof • Ketin Lharro • Mathuler Polin • Anane Levilliers-Daubert • Malinodie Reik-Daracova •

11 novembre 2018

[News] News du dimanche

Au moment même où se termine le 28e Salon de la revue, et avant celui de l’Autre édition qui aura lieu en cette fin de semaine, en UNE, tout d’abord, « Les revues en revue… » Ensuite, notre Libr-10, puis nos Libr-brèves (Caligaris, Wauters, Festival Ritournelles #19, Doppelt, Hans Limon et son Poéticide, Stiegler)…

UNE : Les revues en revue…

Dans l’avant-dernier numéro de La Revue des revues, Jérôme Duwa perçoit « la revue comme coeur surchauffé de la machine littéraire. Ça vrombit, ça met en mouvement des flux, ça grince, ça fuit, de l’énergie circule et ça irrigue une quantité de membres formant une totalité organique. En cas de défaillance, l’explosion catastrophique n’est pas à exclure » (p. 95).

En cette soirée de clôture du 28e Salon de la revue, on ne peut que rendre hommage à celle qui les met en vue et les passe en revue depuis plus de trente ans… Entre autres, à découvrir dans les deux derniers numéros de La Revue des revues : pour le numéro 59, « Blaise Gautier et la Revue parlée » (R. Stella), « Format : poésie, la parole aux typographes » (Hervé Laurent), « Le mook, chimère éditoriale » (Frédéric Gai), « Pourquoi des revues ? » (J. Duwa)… Et pour le n° 60, « Quand le coeur d’Europe battait pour l’Espagne » (Jean-Baptiste Para), « Du Bout des bordes au bout du monde, les royaumes imaginaires de Jean-Luc Parant » (Jeanne Bacharach)…

► Voici le début de ma chronique sur le retour de TXT (n° 32°) :

Quoi TXT ? « Le Retour »… On n’en croit pas ses yeux : la dernière avant-garde historique recyclerait-elle une stratégie commerciale des plus éculées ? Le petit clin d’œil d’Éric Clémens dans sa contribution « La Mort n’existe pas », allusion à un texte paru dans la collection « TXT » (De r’tour, éditions Limage 2, 1987) – avec en prime la référence au fameux « imagimère » –, nous (re)met sur la bonne voie, celle de la distance ironique : Magna Via : vis comica !
Un quart de siècle après le dernier numéro et un demi après sa création post-soixante-huitarde, voici le « ressusciTXT » – selon le bon mot de Christian Prigent dans sa dédicace personnalisée –, revoici les TXThéoristes de la « communauté dormante » (p. 1)… Tous les principaux acteurs d’une aventure collective (1969-1993) qui avait à ce point marqué la fin du siècle qu’elle avait donné naissance à un véritable label : Philippe Boutibonnes, Éric Clémens, Jacques Demarcq, Alain Frontier, Pierre Le Pillouër, Valère Novarina, Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen ; les artistes de Supports/ surfaces ne manquent pas à l’appel non plus, avec Pierre Buraglio qui donne de nouveaux contours au sigle « TXT » trente-cinq ans après, et les créations toniques de Daniel Dezeuze (Grotesque), Claude Viallat (Conan) et de Jean-Louis Vila (La Méduse et le Paon). /Fabrice Thumerel/

Libr-10 : LC vient de recevoir et recommande…

â–º François BIZET, Dans le mirador, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

► Suzanne DOPPELT, Rien à cette magie, P.O.L, 80 pages, 13 €.

► Maria EFSTATHIADI, Hôtel rouge, Quidam éditeur, 128 pages, 15 €.

â–º Claude FAVRE, Crever les toits, etc., suivi de Déplacements, Les Presses du Réel, coll. « PLI », 96 pages, 10 €.

â–º Dominique MEENS, L’ÃŽle lisible, P.O.L, 304 pages, 22 €.

► Marcel MOREAU, À dos de Dieu, Quidam éditeur, 140 pages, 16 €.

â–º Florence PAZZOTTU, Le monde est immense et plein de coïncidences, éditions de L’Amourier, 116 pages, 13 €.

► Charles PENNEQUIN, Gabineau-les-bobines, P.O.L, 208 pages, 18 €.

► Christophe STOLOWICKI, Deuil pour deuils, Lanskine éditions, 88 pages, 14 €.

â–º Louis-Michel de VAULCHIER, Le Hall, Atelier de l’Agneau, 150 pages, 18 €.

Libr-brèves

â–º Mercredi 14 novembre, de 10 à 18H : Journée d’études sur Nicole Caligaris à l’ENSBA Lyon, organisée par la Station d’Arts poétiques (8bis, quai Saint-Vincent 69001 Lyon). Programme : ici. [Photo de Camille Faucheux]

► Vendredi 16 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012): Rencontre avec Antoine Wauters.

â–º FESTIVAL RITOURNELLES #19 – Samedi 17 novembre, La brasserie de l’Orient : 6 Esplanade François Mitterand, 33500 Libourne :
* 18H30 : Dégustation littéraire avec Julien Blaine, entrée 10 €. [Réserver]
* Rencontre et lectures avec Amandine Dhée, La Femme brouillon (Editions La Contre Allée) et Stéphanie Chaillou, Le Bruit du monde (Éditions Noir sur Blanc, collection Notabilia).
Deux récits de femmes qui interrogent la nécessité de se battre contre les carcans d’une culture toujours archaïque, ce qui revient à se faire violence pour être enfin soi-même.
Rencontre animée par Thomas Baumgartner.
Infos pratiques : Entrée gratuite – réservation conseillée sur reservation@permanencesdelalitterature.fr

► Dimanche 18 novembre, à l’occasion de la publication de Rien à cette magie, Double Change et la galerie éof vous invitent à une lecture de Suzanne Doppelt et Avital Ronell qui débutera à 18h Galerie éof (15 rue saint fiacre 75002 Paris).

► Vendredi 23 novembre à 19H, à la librairie Le Coupe-Papier, Laure Sagols accompagne Hans Limon dans une lecture-présentation de Poéticide, texte hybride mêlant poésie, théâtre et roman. C’est à 19h, au 19, rue de l’Odéon 75006 Paris. M° Odéon.

â–º Samedi 24 novembre, de 14 à 19H : Une journée avec Bernard Stiegler, organisée par l’Association Lacanienne Internationale (25, rue de Lille 75007).

9 novembre 2018

[News] Valère Novarina, L’Avant-Dernier des hommes au Lavoir Moderne Parisien

En 1995 le Lavoir Moderne Parisien accueillait Vous qui habitez le temps, pièce de Valère Novarina dans la mise en scène de Claude Buchvald. Ce fut un événement qui inaugura une relation durable entre un lieu singulier et un auteur qui ne l’est pas moins. Il y a là une affinité élective qu’au cours des années plusieurs rendez-vous vinrent confirmer : rencontres, lectures, spectacles, en particulier, durant l’année 2006, les journées consacrées avec un grand succès aux « Nourritures Novarina ». Aujourd’hui nous sommes heureux de poursuivre ce dialogue en invitant à nouveau Valère Novarina pour ses lectures d’ Une langue inconnue et du prologue du Drame de la vie. Et d’accueillir les représentations de L’Avant-dernier des hommes (Editions P.O.L.) joué par Claude Merlin de retour au Lavoir Moderne Parisien du 21 novembre au 1er décembre.

« Vingt ans après reprendre L’Avant-dernier des hommes au Lavoir Moderne Parisien, c’est revenir à la maison.
Un spectacle est un organisme vivant. Le sol où il a pris naissance, c’est le terreau primitif. D’y avoir séjourné dans les commencements, en avoir inhalé l’atmosphère si particulière, s’y être confié jusqu’à en être imprégné, et comme irradié (car entre ces murs marqués de traces, chargés de dépôts, s’activent en confidence des forces latentes et se perçoit une forme de rayonnement), L’Avant-dernier des hommes a cherché son allure et, glissant sur son erre, s’est ouvert à toutes les métamorphoses possibles, ultérieures. Le Lavoir n’est pas un espace neutre, une boîte noire; entre veille et rêve il médite, murmure d’anciennes histoires, chantonne des secrets et invite à la conversation ceux qu’il accueille. C’est cette conversation entre ce lieu et la figure qui l’a un temps habité qui se retisse aujourd’hui, c’est à dire entre deux présences qui échangent leur mystère tapi sous l’évidence. Ce ne serait donc être ce qu’on entend généralement par une « reprise » . Il n’y a pas de « reprise », pas plus que dans le dialogue entre la cave et le vin qui durant des années n’a cessé de mûrir. C’est toujours autre chose qui émerge. Le théâtre est un organisme vivant. » (Claude Merlin).

Précédé de lectures de Valère Novarina :
– Le 21 novembre à 19H30 / « Une Langue inconnue »
– Le 28 novembre à 19H30 / Prologue [Ouverture du Drame de la vie]

PLUS D’INFORMATIONS : ICI.

Du 21 novembre au 1er décembre, réservation pour L’Avant-Dernier des hommes : ici. Tarif plein : 18€ / Tarif réduit (chômeur, habitant du 18ème, étudiant, retraité, tarif donateur) : 15€ / Tarif jeune (-26ans, minimas sociaux, intermittent) : 10€.
Réservations : reservation@lavoirmoderneparisien.com ou Billetreduc

8 novembre 2018

[Texte – News] Hans Limon, Poéticide / « La poésie n’existe pas »

Hans Limon, Poéticide, Quidam, 8 novembre, 96 pages, 13 €, ISBN : 978-2-37491-086-4.

C’est le type même de livre que peut produire un poète qui entre dans le champ : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » C’est bien entendu un moyen radical pour se donner une chance de trouver sa voix. Mais encore ? « Les poètes nous ont menti. […] Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants […] »… En outre, la Poésie est une fille publique : « Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! » Poéticide s’attaque à la poésie de célébration, celle qui trône sur son piédestal, en parodiant les topos de la poésie à capitales. Et comme en son temps le clamait Denis Roche, « LA POÉSIE N’EXISTE PAS »… À l’« agitateur de mots » de la faire exister de façon sensible. /Fabrice Thumerel/

Hans Limon, « La Poésie n’existe pas »

6 rue Le Regrattier. Là où Charles Baudelaire logea la « Vénus noire », Jeanne la mulâtresse. Là où mon Poéticide assassine ou plutôt fait sauvagement assassiner le chantre désabusé du spleen et de l’idéal. À trente-trois ans – un âge à se faire crucifier –, me voici donc au seuil d’un nouveau néologisme délictueux, d’une insupportable prétention, en pèlerinage, le front plissé, les points serrés, me demandant ce qui a bien pu se passer entre mes presque six et mes plus de trente-trois ans. Prétentieux est le bon mot. Car je prétends, et c’est là mon unique réseau et probablement mon unique raison, qu’on peut tout à fait être « d’extraction basse » et s’élever jusqu’à la plaine capitale, qu’on peut et doit se retourner pour tendre la main à ceux qui sont restés embourbés dans leurs méfaits divers, quitte à se prendre des coups sur la gueule, quitte à les demander, parce qu’on sait pertinemment qu’ils soulageront qui les distribuera, que la littérature, et par voie de conséquence la poésie, ne sont en aucun cas l’apanage des classes aisées, favorisées, qu’on peut s’amuser avec les mots comme avec des pâtés de sable, et brandir des paragraphes avec la gloire d’un gosse de cinq ans qui pense avoir surpassé Versailles et décoiffé Lenôtre, que l’école de la République peut sauver des rêves et des vies, qu’on peut s’y faire des pères, des mères, des avenirs et des emmerdes, mais jamais très graves, qu’on peut avoir poussé dans la misère, l’exclusion, les complexes, la violence, les faits divers glauques, en garder quelques séquelles, certes, mais en faire naître pléthore de fruits gorgés de sucre à s’en niquer les molaires, qu’on peut s’acheter un manuel et se marteau-piquer bien comme il faut la prosodie du dix-neuvième siècle, et surtout, qu’on peut s’aimer assez proprement pour ne pas rougir de ses origines, tracer sa route et se dire un jour, aujourd’hui, demain, le 8 novembre, au choix : « Spinoza, je t’encule ! »

« La poésie n’existe pas » est le mot d’ordre de Poéticide. Quelle signification accorder à cette phrase comme balancée au lance-pierres ? Adorno proclamait qu’il était absurde d’écrire de la poésie après Auschwitz. Je suis d’avis, et cet avis n’engage que moi, qu’on ne peut plus écrire la même poésie qu’auparavant, compte tenu des événements et des auteurs qui nous ont précédés, et même, et cet avis n’engage toujours que moi, compte tenu de chaque existence particulière. La jeunesse du dix-neuvième siècle était beaucoup plus imprégnée de poésie que celle d’aujourd’hui. Philothée O’Neddy, romantique frénétique, avait, dans l’ombre de Victor Hugo, l’ambition de révolutionner la poésie, l’art et la société. Il a publié un recueil à seulement vingt-deux ans, Feu et flamme, puis a fait disparaître son pseudonyme avec son idéal. Il avait « son mot à dire ». Étouffé par la Monarchie de Juillet puis Napoléon III, il a fermé sa gueule et laissé le champ libre aux « anciennistes ». Le siècle qui nous précède, celui qui débute, la crise migratoire, les clodos qui croissent et multiplient, l’opulence exhibitionniste, la nature à l’agonie, la recherche toujours plus sanguinaire du profit, l’anomie, la désagrégation du corps social malgré le développement des technologies de communication, tout cela m’empêche de griffonner des poèmes jolis, des recueils brassant les jacinthes, les galets polis, les chevreuils, les alouettes, les chèvres et les bigorneaux. Un poète est une harpe éolienne : le vent qui le fait frémir passe à travers les bois… et les cadavres.

La poésie n’existe pas, parce qu’elle est sans cesse à réinventer : Villon, Celan, Hugo, Salabreuil, Rimbaud, Pessoa ont été les témoins de leur époque, et des chamanes, des sorciers, des bagarreurs, pour certains. Une œuvre poétique, sous forme de recueil, d’épopée ou de roman (cf. La chute d’un ange de Lamartine), au sens fort et noble de terme, fait gigoter, vaciller, trembler la Poésie sur ses gonds, pour mieux la refonder. Elle peut déranger de prime abord, mais elle fera date.

Là s’arrête ma prétention. Les noms cités plus haut ont réussi là où je ne suis même pas encore certain d’avoir essayé. En écrivant Poéticide, j’ai voulu rendre hommage à ces grandes figures qui, à l’instar des philosophes qui prennent le monde à bras-le-corps, innervent nos pensées, nos inconscients, et s’étalent un peu partout sur les plaques de nos rues. Je voulais aussi les rencontrer, du moins en rêve, et faire la nique au destin en faisant dialoguer le dormeur du val et le petit branleur de la ZUP.
Je ne crois plus vraiment aux génies. J’ai passé l’âge d’idolâtrer. Je n’accorde aucune importance à ces théoriciens qui, par esprit de conventionnalisme et recherche d’autosatisfaction, décident que tel auteur sera le nouveau classique ou celui qui comptera durant les prochaines années. Je ne me pose tout simplement plus ces questions, parce qu’elles sont étrangères à l’acte d’écrire, dans ce qu’il a de plus intime et charnel. Écrire, c’est l’union de la chair et de la métaphysique : le lecteur est le témoin de cette miraculeuse et pourtant si banale union.

La poésie n’existe pas, jusqu’à preuve du contraire. Il faut sans cesse la remodeler. Prétentieux est le bon mot. Car je prétends qu’il m’est impossible d’écrire uniquement sur les mésanges après avoir vu un grand échalas se faire trouer la paillasse, lorsque j’avais presque six ans. Ce qui n’empêche pas le passereau de s’introduire de temps à autre dans le conduit coupable et d’y pépier sa mélopée charmante. Mais dans ce cas, je vérifie systématiquement s’il ne se trouve pas, dans les parages, un canon de fortune prêt à lui trouer le bec.

Les trajectoires de vie dessinent les parcours d’écriture et de lecture. J’ai grandi et vécu à Calais. Je ne peux saisir les pissenlits que par la racine. La plupart du temps, du moins. Je fais bouger les frontières, j’ai mon mot à dire. Quand j’aurai tout dit, ou quand on m’aura fait tout cracher, publié ou pas, je pourrai fermer ma gueule et me poser.
Comme une mésange. Ou presque.
Le bec troué. Ou pas.

7 novembre 2018

[Chronique] Le temps précipité d’une langue (sur Jérôme Bertin, Cas Soc’), par Philippe Hauer

Jérôme Bertin, Cas Soc’, éditions Vanloo, Aix-en-Provence, en librairie mais sortie officielle le 24 novembre 2018, 70 pages, 12 €, ISBN : 979-10-93160-32-0.

Quand on parle de l’écriture de Jérôme Bertin, on convoque la « phrase ciselée », courte, percutante. Puis on évoque la « parole », celle des prolos qui, au demeurant, ne sont près ni de lire ni d’accepter cette langue qui parle d’eux. Tout est vrai, ça saute aux yeux.

Au début de Cas Soc’, son dernier roman, il est question d’une vieille adipeuse, vulgaire et péteuse, qu’il héberge chez lui. Il s’endort, elle ronfle. L’épisode se termine par cette formule : « Au matin elle a mis les vents… » (p. 9), curieux mélange des « vents » que sont les pets et des « voiles » que l’on met quand on se tire. Jérôme Bertin est coutumier de ces mélanges d’expressions, c’est un jeu, une façon de parsemer l’écrit de marqueurs poétiques, mais des marqueurs point trop nobles.

Une expression en recouvre une autre, lâcher un vent par-dessus mettre les voiles, strates du temps de partir, strates du temps de n’être plus là, où l’odeur seulement reste encore. Marqueur poétique pour marqueur du temps mais comme accélération. Ici, ce qui condense accélère.

« Les mêmes clients nous moquent, pensant comme on pue fort que je suis son amant. » Une phrase de monosyllabes. Sur 15 mots, seuls 3 mots de 2 syllabes. En bonne rhétorique, l’abus des monosyllabes tue le rythme. Ici non. Au contraire. Ça file sur les ailes du « comme on pue fort » (p. 9), résumé d’idée et de rythme, articulation majeure, huile dans les rouages. Ce qu’on entend ? Une petite musique que rien n’arrête, désinvolte et abominablement précise.

Il serait bon d’étudier de façon plus exhaustive la manière dont s’y prend Bertin pour tenir une telle cadence, les procédés poétiques, la précision de la prosopopée… Et quelle énergie il faut pour rester au plus près de cette musique de poche, cadre obsédant, indispensable tant il est le cÅ“ur du travail
.
C’est le cadre de l’autofiction ; l’autofiction est l’écriture. Car je me vis en train d’écrire.

D’abord, il y a urgence. Les personnages comme précipités, tracés à grands traits, puis jetés sur le bord du récit, on y reviendra plus tard, ou non, ça importe peu. Il est d’ailleurs étonnant de voir avec quelle précision ils nous sont présentés, et avec quelle désinvolture ils sont abandonnés. Il y a quelque chose de la chair à canon dans le champ de bataille du livre. Tant d’affection et tant de violence leur sont faites, quasi dans le même temps. Cet art consommé de savoir laisser ce qui est venu à la conscience. Puisque l’écrivain sait que ce qui soudain lui vient à la conscience n’intéresse déjà plus personne. Il faut le jeter sous peine d’en crever, d’en devenir un histrion qui s’accroche à ses grimaces, sans même se souvenir du jour où elles furent une fois, une seule fois, vraies. Jérôme Bertin n’écrit donc que ce qui lui échappe.

Seul le chat, Bardamu, revient, de livres en livres, de pages en pages, quand l’écrivain lève les yeux, quand il doit se reposer pour ne pas exploser, il est là, le chat, ce seul réel acceptable car il se suffit à lui-même.

Les personnages, disons les rencontres, maquillées en figures pour qu’elles ne soient pas trop vivantes, qu’elles entre dans de l’acceptable écriture, et pourquoi pas ? Dans Cas Soc’, des vieux, des vieilles, pas des prolos, des pires que ça, des sans statuts, des ni SDF ou un peu trop SDF, des vieux à qui il reste peu. Des marginaux vieux. Des écrasés entre les strates du montrable : pas assez miséreux pour faire vraiment pitié, pas assez représentatifs pour que s’en emparent les combattants de la révolution au poing levé, pas de bons clients au fond. Pour eux la langue doit aller très vite. Qui oserait s’y intéresser plus d’un paragraphe ?

Là encore Bertin ruse. De ses vraies rencontres il fait des figures, puis des images du kaléidoscope de l’auteur en train d’écrire. On ne creuse pas, on donne l’apparence, la première impression qui est toujours si juste. Chaque épisode, chaque rencontre doit s’inscrire dans le temps précipité de la langue pour cette raison que ce qui est entre les strates ne peut guère que s’apercevoir, se saisir au vol, voire se deviner, tout comme certains précipités en chimie.

L’autofiction s’inquiète de ce que le rythme de la pensée va plus vite que celui de l’écriture. La musique intérieure, à la fois physique et intellectuelle, comme une synthèse, ce qu’il y a de moins mauvais pour rester vivant. On ne court pas contre l’anéantissement, mais pour respecter ce qui est vivant, c’est-à-dire cette tension entre l’idée trop rapide et le souffle trop lent. L’écriture est une recherche de synthèse. Pas un simple équilibre (l’équilibre est éternel, une fois tenu il ne flanche pas), mais une dynamique, aussi infime soit elle. L’écriture n’a pas de regret, ni de nostalgie, elle s’inscrit dans le temps décalé, légèrement étriqué, étouffé, d’une forme de présent, un présent qui court un peu derrière ce qu’il vient de penser. Et cette course poursuite est un épuisant gai-savoir.

4 novembre 2018

[News] News du dimanche

Magique, cette première quinzaine de novembre ? Voyez un peu : en plus du Salon de la revue déjà annoncé, celui de l’autre Livre… Sans compter les rencontres avec Suzanne Doppelt ou Hans Limon… et une soirée Apollinaire à la Sorbonne…

â–º Ce jeudi 8 novembre 2018, à l’occasion de la parution de Rien à cette magie(P.O.L), rencontre avec SUZANNE DOPPELT à 19 heures : Librairie Michèle Ignazi (17, rue de Jouy 75004 Paris ; tél. : 01 42 71 17 00 ; métro : Saint-Paul ou Pont-Marie).

Le mot apparaît enfin : c’est bel et bien la magie qui dynamise la mécanique poétique de Suzanne Doppelt, qui réussit à réenchanter notre monde en nous transportant… Tel est le charme de sa cosmopoésie ! /FT/

► Jeudi 8 novembre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75004 Paris) :

Hans Limon, Poéticide, Quidam, 8 novembre, 96 pages, 13 €.

C’est le type même de livre que peut produire un poète qui entre dans le champ : « Tous les crever ! Tous les rayer ! » C’est bien entendu un moyen radical pour se donner une chance de trouver sa voix. Mais encore ? « Les poètes nous ont menti. […] Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants […] »… En outre, la Poésie est une fille publique : « Elle quémande les prix, les récompenses, les subventions, les caresses, les dessous de table ! » Poéticide s’attaque à la poésie de célébration, celle qui trône sur son piédestal, en parodiant les topos de la poésie à capitales. Et comme en son temps le clamait Denis Roche, « LA POÉSIE N’EXISTE PAS »… À l' »agitateur de mots » de la faire exister de façon sensible. /Fabrice Thumerel/

► Jeudi 8 novembre à 19h45, Sorbonne – Amphithéâtre Guizot (17, rue de la Sorbonne – Paris) :

on commémore en cette année 2018 un double centenaire, celui de la publication des Calligrammes de Guillaume Apollinaire, le 15 avril 1918 au Mercure de France, et celui de la mort du poète, le 9 novembre 1918 ; La revue Place de la Sorbonne entend participer à cette célébration en organisant une soirée où seront lus des poèmes de l’auteur d’Alcools ponctuant les grandes étapes et les principaux événements de sa vie.
Gratuit sur inscription obligatoire avant le jeudi 8 novembre 2018. Réservez en ligne sur Internet : ici.

â–º Du 16 au 18 novembre, Halle des Blancs-Manteaux (48, rue Vieille-du-Temple 75 004), le Salon de l’Autre Livre à ne pas manquer : programme.

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