Libr-critique

31 juillet 2018

[Chronique] Marc-Émile Thinez, L’Éternité de Jean, par Bruno Fern

Marc-Émile Thinez, L’éternité de jean ou l’écriture considérée comme la castration du maïs, éditions Louise Bottu (40), juillet 2018, 140 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-26-7. [On notera un agencement révélateur, dans le tableau de Ludmila Naoumenko qui figure en couverture, les bandes parallèles du ciel et du sol étant en même temps distinctes et fondues les unes dans les autres (cf. paragraphe 2)].

Comme dans ses deux précédents livres parus aux mêmes éditions, Marc-Émile Thinez court, dans tous les sens du verbe (« […] claquement sur le bitume humide, longtemps j’aurai cherché dans ma course au long du maïs, dans ce souffle qui berce les pieds. »), après la figure d’un père prénommé Jean. Ici, après avoir composé un véritable ouvrage (et non une simple suite) en 140 aphorismes tweetiques puis conçu avec brio un roman sous la forme d’un dictionnaire , il a opté pour un dispositif d’écriture aussi singulier que les deux premiers : la culture du maïs et, plus précisément, ce geste de la castration qui constitue simultanément une ablation et un gain puisqu’il a pour objectif la fécondation de la fleur femelle d’une certaine variété par la fleur mâle d’une autre.

Un tel choix a des conséquences non seulement sur le contenu du livre mais aussi sur sa structure. Par exemple, on peut mentionner les cinq parties intitulées planches, terme emprunté à l’agriculture, quatre rangées de plants de maïs formant une planche. En effet, de l’une à l’autre (qui se succèdent à quelques pages d’écart), on voit s’opérer une interpénétration progressive entre des extraits d’origines très différentes (d’Albert Spaggiari à Pierre Alferi, en passant par Cioran et Robin Cook) et un texte de l’auteur d’abord découpé en seize fragments, le tout étant finalement présenté d’un seul tenant. Bien entendu, cette évolution rappelle le phénomène de la reproduction, au sens d’une répétition qui, à la longue (« Copier la copie. Même ça, ne pas savoir. Originalité pour dire maladresse, erreur. »), finit par engendrer un mélange d’une ligne à l’autre , une nouvelle génération quand le fils, initialement considéré comme « consubstantiel du père » (citation en exergue, extraite du Credo de Nicé), parvient à s’en détacher – l’écrivain faisant de même à la fois envers ses pairs dont il assimile peu à peu les influences ainsi qu’envers un usage quelconque de la langue qui risquerait de le réduire à un moi parmi tant d’autres car si les mots auxquels il a affaire sont inévitablement ceux de tout le monde il ne s’agit pas d’écrire « comme n’importe qui ».

Quant à la castration, si elle renvoie évidemment à la psychanalyse (d’ailleurs Lacan appartient aux auteurs cités dès les planches A), elle évoque également le castrat, ce qui permet à Marc-Émile Thinez de tresser de nombreux fils autour de la thématique de la voix, composante que la menace paternelle (« je te la coupe tout net si t’es pas sage ! ») concerne tout autant que le sexe ; plus tard, la mue des cordes vocales rapprochera l’enfant de ce que l’on désigne sous le nom – problématique pour lui – d’homme avant d’en arriver à faire naître « ce goût de l’écriture qui donne à la langue une résonance nouvelle, pose une voix détimbrée qui ne peut que s’écrire ».

Cela dit, ce livre fondamentalement hybride présente bien d’autres facettes : considérations historiques et techniques sur la culture du maïs (des Indiens mayas, les hommes de maïs, jusqu’aux pratiquants de l’agriculture intensive qui n’ont plus, hélas, « aucun souci du sol »), réflexions sur l’écriture, sur les notions d’éternité (« Écrire parce qu’on est déjà mort et que rien ne change. Du point de vue de l’éternité » – clin d’oeil à Spinoza) et de genre (« Jean est un mâle, pas une gonzesse. La part féminine de l’homme ? Il ne voit pas de quoi on veut parler, rien qu’un slogan au goût du jour. »), sur la Révolution (qui, pour l’ouvrier autodidacte, devait avoir lieu via le PCF), récits de rêves, multiples citations issues de la littérature, de la philosophie, de textes religieux ou mythologiques, éléments biographiques sur Jean Thinez et sur son fils, etc.

Ce qui importe dans ce travail qui est autant celui d’un deuil qu’une renaissance, c’est que l’auteur y croise subtilement toutes ces lignes pour dresser un portrait du père aussi attachant que sans complaisance (« Jean n’aime pas les Arabes, les pédés non plus. L’étranger lui fait peur, l’étrange. ») et cela sans se faire d’illusions sur les limites de sa tentative : « J’aurai cherché dans la signature oubliée, l’anonymat, l’écriture convenue, lieux communs comme autant de non lieux, j’aurai cherché où l’on cesse enfin de nommer. » – offrant au passage, sous un certain angle, une sorte d’autoportrait car en dernier lieu « […] les deux écritures se confondent, on ne sait plus qui a écrit quoi. »

29 juillet 2018

[Libr-relecture] Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, par Christophe Stolowicki

Pierre Le Pillouër, Ça et pas ça, Le Bleu du ciel, 2015, 128 pages, 15 €, ISBN : 978-2-915232-96-7. On pourra lire la chronique de Tristan Hordé lors de la parution de ce superbe recueil.

Écrit aux deux temps de l’image et de son commentaire en écho décalé, déboîté, non sa légende, loin s’en faut, seule la vision, la visualisation apposant son emblème ; au deux registres du ça et du pas ça, le sursoi qui sursoit, de fulgurance en lambeau halluciné, de mystère en énigme, à leur élucidation ; du sas imagé et de sa fermeture exfiltrant des îlots de phrases en phase avec l’innommé ; aux deux modes d’apnée de la vision en romaines et de ce qu’en regard ou en ballon crevé « LA VOIX DIT » en italiques ; en séquences de films au doublage longtemps déficient, défaillant, rétabli sur la fin ; de poème en poème d’articulation franche, vers de prose longs dédaignant le rejet ou l’enjambement, seule la poésie apte à dire et décrire d’un même allant le rêve ou l’hallucination, seul le vers à vers disruptif rendant le fragmentaire onirique – un livre singulier dont le courage, l’audace, le travail sous-jacent d’une vie professionnelle, l’éthique évoquent Socrate dans Le Banquet vu comme un Silène déguisant ses vertus, son savoir.

Ça et pas ça ou le journal, tenu sur près d’un an, de ses hallucinations normales, légères, impondérables, celles que chacun laisse filer dans le sommeil, tenu par un diariste qui a soumis son endormissement à l’épreuve de happer ces images, la gageure de capter ces paroles – à contrecourant. Images filantes en floraison hypnagogique stellaire, feux follets dont chacun, la nuit venue, mais de préférence la sieste pour ne pas trop contrarier leur fonction, peut faire l’expérience – non des voix, imperceptibles comme le fond de rumeur de notre microcosme sinon aux dits psychotiques, héros méconnus appelés, sinon à sauver le royaume de France, à Domrémy fa sol et pic et pic et colégram rouler dans les limbes dont nous nous gardons.

Pierre Le Pillouër n’a pas frayé son chemin de poésie sur l’autoroute de l’enseignement universitaire des lettres ou d’une philosophie de peu de sagesse ni de folie, mais dans la rocaille de corniche, le surplomb d’une vie d’hôpital, à l’écoute infertile féconde dont s’est bien gardé André Breton, plus grand lecteur que poète, des fous qui pis que nous qui cogitons ergo sommes sommes sommes (dit Gide), ont décroché, dévissé dans l’à-pic. À cette expérience plus proprement surréaliste que l’amuse-bouche d’un cadavre exquis, il se livre relativement sur le tard, culture acquise, notamment picturale, fortune faite, celle de César ou des tarots sous l’égide de son étoile dans une nuit d’été riche en comètes.

Tout cela pour dire comment ces voix, lui peut les entendre, et a pu écrire son livre dans la tension, le jeu, les monologues amébées, et vers la fin surtout, quelques moments de suivi des deux registres. Curieusement, alors que d’intensité les voix sont très en retrait des images, toute la dramaturgie, la rythmique, le beat reposent sur la réitération anaphorique structurelle dans chaque poème des « ET LA VOIX DIT », ou « LA VOIX DIT », ou une fois « LA VOIX », cette fois en decrescendo de distiques, ou encore « LA VOIX DIT » suivi de parenthèses vides. Non la grosse caisse d’un Jacques a dit mais le porte-à-faux de baguettes sur les parois du vide, l’éclair des élancements de rapides de la démence côtoyée, parfois réparée.

« Deux lourdes portes genre hôpital […] elles n’ouvrent sur rien que / l’une contre l’autre », « Main droite dont tous les doigts sont des moignons / sur un paquet de bonbons », « Du ventre d’une vache aux taches blanches et marron / tombent de la chair et du mou par paquets rouges et rose vif », « Pâte malade pour malade / sans rebords suivis » : récurrents les détails hospitaliers. À l’écoute préservant des « Monstrueuses mâchoires de glace / stalactites et stalagmites cernées de chair rose / et prêtes à broyer ». Comme à contrepente réparatrice, dans les visions l’accent mis sur les habits des personnages aux couleurs vives : « Très belle jeune femme vêtue de vêtements blancs scintillants » ; « Batman costumé bleu ciel / son masque s’arrête au front et on pourrait voir ses yeux / s’il en avait » ; « Une religieuse toute vêtue de violet sauf la cornette / descend de cheval » ; « Bras gauche nu de femme pendant le long de sa robe / moirée pourpre » ; ou sur la couleur pure, intérieure, allitérée : « Plante verte aux boutons verts enfermant du vert / elle rampe ventre à terre ».

« Une énorme langue sort d’un vieux poêle / en proie aux flammes » : vision fulgurante qui dispense de tout commentaire – « ET LA VOIX SE TAIT », Lacan ne risquerait pas un jeu de mots. Dès la première strophe elle dit « il lira il lira il lira », lettrée révolutionnaire. « Une croix en or scintillant au pied d’un haut sommet neigeux / ET LA VOIX DIT / Orgival », d’orgie verbale longtemps réfrénée. La voix voit, dévoie – défie un siècle saturé d’audiovisuel où de bruissant s’est perdu le silence. Des premières visions légendées à faux dont on attend du plan suivant comme de rêve à rêve l’explication dont image et voix épaississent la dérobade, imperceptiblement, à la vigilance têtue, à l’affût permanent, au mirador intérieur à même l’immatière des matières – une chapelle Sixtine s’éclaire en phase paradoxale ; les piécettes d’hallucination tapissant le fond du bassin comme des « confettis d’or fin », les emblèmes nets, tableaux imparfaits, les voix de somnambule sur fil d’aragne tendu entre deux déserts évoluent vers des bribes de cure analytique : « LA VOIX DIT / J’ai tout de même des oreilles » ; « Immense cathédrale […] / LA VOIX DIT / Quelques transferts de bénédiction » ; « les anecdotes qu’il a respirées » ; « Elle a fait tout le boulot qu’il fallait pour nettoyer la dynamique du dieu » ; tandis que les couleurs gagnent en nuance : « rose stabilo », « une sculpture abstraite couleur pierre à savon ». « Boudins blancs grillent sur un barbecue / Bien qu’à l’envers ils ne tombent pas », le surréel réduit à son plus magrittéen simplisme. Quand une dernière « VOIX DIT / On voit ce qui se noue », le prénom du poète thérapeute répond à l’appel.

Sur la double page de couverture courent à strates des tracés d’encéphalogrammes à ressauts, rehauts, d’une neurologie des limbes tournée tableau, poème.

23 juillet 2018

[Livre] Philippe Sollers et la sagesse, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Philippe Sollers, Centre, éditions Gallimard, mars 2018, 128 pages, 12,50 €, ISBN : 978-2-07274-521-8.

Philippe Sollers appelle toujours à une « nouvelle » raison qui est aussi un nouvel amour qu’appelait Rimbaud afin qu’il envahisse l’espace et le temps de ses vœux. Et le Girondin Sollers ramène par ce biais à la « crête de la lucidité » qu’incarne pour lui Sade le divin marquis et son « principe de délicatesse ». L’auteur rappelle combien le « monstre » s’éleva contre la guillotine (entre autres) en écrivant des « abominations » dont Sollers est fier de les avoir fait publier sur le papier « bible » de La Pléiade.

L’auteur nous apprend combien l’impossibilité de formuler le mal est un mal. Et c’est là un « pas » essentiel. Sade n’entraîne pas au mal bien au contraire. Il le révèle. Comme « Les fleurs du mal » le révèle aussi. Et, ce n’est pas un hasard, furent censuré au nom « d’une catastrophe de la résignation ». Si bien que « les prospérités du vice » restent toujours la plus mystérieuse des révélations. C’est la vertu du vice. L’inverse est vrai aussi. Et Sollers ramène aussi à un immense rire et son souffle face à la folie des hommes qu’on nomme raisonnables.

16 juillet 2018

[News] Libr-vacance 2018 / 1

Plus que jamais, en ce temps de saturation médiatique, c’est le moment d’entrer en vacance : ce premier volet de Libr-vacance vous invite à méditer avec Leslie Kaplan sur/avec Mai 68, à lire une sélection de livres très récents, à rendre hommage à Christophe Marchand-Kiss, et vous donne RV au festival de poésie Voix vives…
Face à la liesse de ce 14-Juillet à double révolution, faut-il suivre le flaubertien fleuve humain auquel fait allusion Jean-Claude Pinson dans son dernier livre, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique)  ? « Flaubert, qui n’aimait pas la foule, écrit à Louise Colet que, néanmoins, "les jours d’émeute", il se sent "enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus ardente" »…

UNE : le Mai 68 de Leslie Kaplan, du chaos au chantier…

Leslie Kaplan, Mai 68, le chaos peut être un chantier, P.O.L, mai 2018, 80 pages, 9 €.

Il était un temps où l’espace social français n’était pas saturé par une seule obsession, l’invasion des "Migrants", que seul peut chasser cet antidote magique, la Victoire-des-Bleus… Une Coupe du monde quand la coupe est pleine, des Bleus contre les bleus à l’âme, le Mondial contre les ravages de la mondialisation…

« Et alors "quelque chose se passe"
qui remet en cause l’ordre normal, habituel, les choses en l’état, le surplace, apparemment calme, en fait violent, la répétition du mensonge […]
en mai 1968, c’est l’absence de hiérarchie
au contraire, c’est l’égalité, la liberté réciproque
la parole est partout, dans tous les milieux, chez tout le monde » (p. 39).

« ET ALORS vient la question : tout ça s’est fait dans des mots, paroles, dialogues
est-ce suffisant pour une révolution ? certes non
une révolution suppose un changement du cadre de pensée établi
mai 1968 a été un mouvement de contestation du cadre actuel, de la société capitaliste marchande
un mouvement très fort, général
et après 68, il y a eu une "reprise en main" terrible
un retour en force de la société de consommation

les paroles vivantes ont été "récupérées", c’est-à-dire : sont devenues des clichés » (p. 47-48).

Ces clichés, nous les avons tous en tête sous forme de slogans : "Faites l’amour, pas la guerre !" ; "Il est interdit d’interdire !" ; "L’imagination au pouvoir !" ; "La beauté est dans la rue" ; "Prenons nos désirs pour des réalités !" ; "Soyons réalistes, demandons l’impossible"… Mais, dans sa conférence interrompue par quelques personnages tout droit issus de ses textes, Leslie Kaplan insiste autant sur la chape de plomb du régime gaulliste que sur la prise de parole : mutisme des dominés… silence sur les opprimés… silence sur la France de Vichy, la guerre d’Algérie… Contre une certaine doxa selon laquelle Mai 68 est avant tout une révolte hédoniste et consumériste, un soubresaut individualiste, l’auteure nous invite à penser 2018 grâce à ce mouvement anticapitaliste : plutôt que de nous laisser engluer dans un individualisme de masse et un identitarisme de mauvais augure, retrouvons notre puissance d’étonnement, un désir de singularité qui passe par l’altérité !

Libr-15 : LC a reçu, lu et vous recommande

♦ Philippe ANNOCQUE, Seule la nuit tombe dans ses bras, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 152 pages, 16 €.

♦ Julien BLAINE, De quelques tombeaux de feus mes amis & de feue mon amie, Au coin de la rue de l’Enfer (04), mai 2018, 54 pages, 13 €.

Julien BLAINE, Catalogue de l’Exposition 1968/2018 = 1/2 siècle & Julien Blaine = 3/4 de siècle, Marseille, édition im/paires et éditions Galerie Jean-François Meyer, mai 2018, 64 pages.

♦ Philippe BOISNARD, Vie et mort d’un transsexuel, éditions Supernova, juin 2018, 86 pages, 10 €.

♦ Comité restreint, L’Inclusion qui va, éditions Louise Bottu, mai 2018, 128 pages, 7 €.

♦ Christophe ESNAULT, Mordre l’essentiel, éditions Tinbad, printemps 2018, 336 pages, 26 €.

♦ Bruno FERN, Suites, éditions Louise Bottu, juin 2018, 162 pages, 14 €.

♦ Laurent GRISEL, Journal de la crise de 2008, éditions Publie.net, printemps 2018, 272 pages, 20 €.

♦ Pierre MÉNARD, Comment écrire au quotidien. 365 ateliers d’écriture, Publie.net, 2018, 450 pages, 24 €.

♦ Cécile PORTIER, De toutes pièces, Quidam éditeur, à paraître en août 2018, 180 pages, 18 €.

♦ Jean-Claude PINSON, LÀ (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, éditions Joca Seria, Nantes, juin 2018, 280 pages, 19,50 €.

♦ Olivier QUINTYN, Implémentations/implantations : pragmatisme et théorie critique, Questions théoriques, 2018, 320 pages, 18 €.

Revue des Sciences Humaines, Université de Lille III, n° 329 : "Orphée dissipé. Poésie et musique aux XXe et XXIe siècles", printemps 2018, 296 pages, 28 €.

♦ Marc-Émile THINEZ, L’Éternité de Jean, éditions Louise Bottu, juillet 2018, 140 pages, 14 €.

♦ Patrick VARETZ, Rougeville, éditions La Contre Allée, Lille, printemps 2018, 96 pages, 8,50 €.

 Libr-brèves

â–º En hommage à notre ami Christophe Marchand-Kiss (1964-2018), qui nous a quittés trop tôt, sur Libr-critique on pourra (re)lire un extrait de Mère/instantanés et une chronique sur l’un de ses textes publié sur Publie.net en 2009.

â–º Bien que ce festival méditerranéen ait bien changé, RV à Sète du 20 au 28 juillet : avec notamment Béatrice Brérot, Sébastien Dicenaire, Frédérique Guétat-Liviani, Jean-Luc Parant et Pierre Tilman.

8 juillet 2018

[Chronique] Edith Azam, Oiseau-moi, par Christophe Stolowicki

Edith Azam, Oiseau-moi, dessin de couverture signé Eléa Damette, éditions Lanskine, printemps 2018, 36 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-74-8. 

Quand Seine rime avec souvienne mais que « Mais s’en fout bien Hannah » coupe court au fond musical, se désarticule d’intériorité l’oiseau porté en soi au pénultième ciel. Auteur moteur coupé enroue le libre usage de son vers. Quand deux point à la ligne, aligne son horizon, capte les simples sons, un et deux font deux, font d’elle le confondant auteur d’une motrice en soi. D’une émettrice qui maîtrise son pénultième soi, qu’électrise aux lectrices (et à quelques lecteurs) son féminin singulier à « corps ouvert » de « manque d’espace » quand « l’air est hirsute ». L’humour dispute à l’émotion le but en blanc. De but en banc de touche (non, là j’exagère, André Breton me taperait sur les doigts) la poésie mise à l’épreuve emporte à faux son authentique visage.

 

Le lyrisme s’est entrecoupé, ce qu’il en demeure hoquette en quête d’intériorité. Une petite musique bute sur le hic et nunc, ici et maintenant une scie associe un amour défunt à tout ce que la poésie dérobe de l’auteur qui « préfère écrire de droite à gauche, cela lui paraît mieux illisible. » Le dit d’Hannah met à mal la mâle grammaire qui sous les ponts s’affaire comme dans la plaie le fer d’un jour ou d’une vie. Le mire a beau égrener ses vers plus verticaux tumeur des jours heureux, plus familier tu meurs, d’Illiers en Montjouvain le temps affinitivement perdu. « Hannah Hannah / My Osotis » court son palindrome sa prétentaine comme l’ant(i)enne qu’un « caillou [jeté]sur la Seine » assène et retire de l’ô. Le chagrin se rétracte en peau de poème. De deux points en deux points de chute sur chute surlignées le rapide court son Niagara plus peur que pleurs.

 

Ce livre appelle une lecture seconde, avant-première, une lecture sonde qui débonde son objet, l’on y adhère à tire d’elles. Grand ouverte, de parataxe une syntaxe se déboîtant, court la verticale du souffle long. De piétinement, d’arrache les « mots [pèsent des tonnes » qu’un feu de paille éblouit. 

 

Dessin de couverture d’un voyage au centre de soi en devisement du monde, géographie cartographiée où des langues de mer s’enfoncent dans un continent de palimpseste, de Elea Damette. 

1 juillet 2018

[Texte] Sébastien Ecorce, Modulatio

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 10:16

Nous remercions Sébastien Ecorce de nous avoir donné ce subtil extrait d’un travail en cours : passionnant !

Des possibilités de modulation, des constantes près la voix, rotationnelle, sans savoir ce que l’on enregistre, grumellement des signes, fréquence des ondes perturbées, interférences des objets exténués, sans savoir ce que l’on enregistre, situés, dans l’ordre du vide et de la charge, la surface des nappes, des couleurs des masses qui s’attirent, une activité motrice un champ d’interface, sans savoir ce que l’on enregistre, sans savoir, non voyant, non, gradient du non soumis à la force du non, une résolution, à générer du voyant, du non voyant dans voyant, sans savoir ce que l’on enregistre, de cette charge ponctuelle, entre vide et vide, un potentiel kinétique, un tremblement dans le mouvement du sans savoir, du non voyant qui génère, la relation au voyant, la relation au tronc des pertes dans la relation, de la marche à quelle distance de l’éveil dans celle du non voyant, dans la vigilance même, de ne pas savoir ce que l’on enregistre, variable et continu, une seule direction en s’élargissant, se glisser à l’eau des pentes au figures tactiles, défilé ou faisceau des hauts parleurs une longueur d’onde, tempête veineuse sous la voute dense des fonds,

 

Un petit volume élémentaire : au milieu la gorge élémentaire : centré au point de résistance, à l’intérieur, un dehors très fluide, et occupé par le dehors, un dehors-dedans, au point de résistance,  entre deux instants de gorges, très voisins, entre deux points qui voisinent, entre deux points qui brouillent, une certaine quantité entre dans le volume de gorge, entre deux instants, il ne peut y avoir d’incursion, il ne peut y avoir d’intrusion, sans l’espace de deux instants, sans une petite élévation de la masse volumique, de la prise au milieu, gorge, à l’intérieur très fluide, s’il n’y a ni fuite ni source, s’il n’ y a l’intervalle de temps, la variation de masse du petit volume élémentaire, le passage par les parois de celle qui s’en réchappe, le paysage fluide, entre deux instants, entre deux bornes, entre deux frictions, entre deux mains élémentaires, la densité du courant à la vitesse de surface de son écoulement,

 

On raisonne par l’absurde : on pose : un espace : une région de l’espace : ou un sous espace : un repère qui n’est jamais donné : on raisonne par l’absurde : tu vois ce que cela peut être : par l’absurde : le raisonnement apagogique : tu vois : tu pourras y trouver ton champ : tu verras, tu pourras y croiser différents types de champ : les coordonnées de tel ou tel point : tu pourras y cerner l’atmosphère en chaque point : en chaque point de sa région : ou de sa sous-région : tu verras : c’est cela raisonner par l’absurde : c’est prendre par la vitesse et la pression le monde et son terme : son terme et suite de termes, entre le monde et monde : c’est tout aussi prendre le monde, que le monde en monde, terme par terme : que prendre le terme du terme par la température et toute forme de contact : en chaque point de la région : sous-région : on pose nous est donné par des nombres : on pose nous est donné par chaque point : il faut poser son point : une partition de points : il faut poser son corps dans cette partition dépliée : je pose mon point est né au pli d’un point : et pour caractériser le pli, il y faudrait une ruine de point : non, bien sûr que non : il ne s’agit pas de céder aux privilèges de la falsification : pour caractériser le nombre en chaque point : on raisonne par l’absurde : tu vois : on détermine pour voir : on voit pour déterminer : la partition nous fait voir : elle est presque une descente infinie : alors on détermine pour voir : et on voit pour déterminer :  le vent en chaque point : ou la trace en chaque terme : ou le terme en chaque occurrence : ou la masse en chaque point : ou le point en chaque silence :

 

tu vois : on raisonne par l’absurde : on raisonne dans l’atmosphère d’un corps solide : ou de plusieurs corps solides : ou de corps fluides : on raisonne dans la vitesse et l’accélération des corps solides : on choisit un repère : mais ce n’est pas tout à fait vrai : ce serait plutôt lui qui nous choisit : le repère : il nous vient, nous bouscule avec ces petites coordonnées : tu vois : ces petites coordonnées dans la position du point : tu vois : tu ne peux pas dire que tu vois si tu ne raisonnes pas par l’absurde :  tu dois être capable comme tout point d’être attaché à un nombre, comme celui de t’enfoncer dans l’absurde, d’y être attaché : elles ne sont pas toujours centrées, ces petites coordonnées : elles ont des composantes, elles décrivent des champs et des champs, ces petites coordonnées : elles ne produisent pas d’effacement : tu vois : elles sont plus ou moins indépendantes : les valeurs aussi sont indépendantes du choix : tu vois : et on te donne des gradients : tu ne peux rien faire sans gradient : tu ne peux rien donner sans gradient : il est ton opérateur dans la relation : tu vois : il n’est pas là pour rien : il n’est pas là pour de la figuration : il figure certes : ou davantage il opère : sur plusieurs champs : il est comme un bras qui fait levier sur un plan : tu vois : mais d’une infinité de manière : de voie : de singularité : il définit des axes de vies : le gradient : des relations de vie : il fait jouer la position dans ces axes et relations : tu vois, le gradient fait correspondre : au champ au champ :bande un opérateur différentiel que l’on écrit : sous la forme lumière, un rythme de déplacement : la distance la vue ou parole : la distance ou entaille du point à l’origine de la pulsion : on raisonne par l’absurde : le cœur est un vecteur unitaire dans la direction pulse et recouvrement : nous prenons les coordonnées de l’abattement : le sacrifice peut être sphérique : la douleur après définition a son repère local : la douleur est une constante qui peut très bien être nulle : tu vois : on raisonne par l’absurde : on raisonne par tout déplacement élémentaire : on raisonne par l’absurde : de ne pas refuser son souffle : entre courant et charge : dans la blancheur des écoulements :

 

Et la grandeur réelle peut être extensive ou intensive, le changement dans l’opération continue de la forme, il faut l’entendre, changement, il faut l’entendre, changement et modification, en-deçà du sens intuitif, en-deçà d’une tactilité intermédiaire, d’un niveau déjà spatialisé du passage du point à un autre sans lacune, selon un mouvement à travers tous les éléments intermédiaires , comme modification abstraite à faire passer d’un élément à l’autre,

 

 

 

Quand on parle du comportement local, il s’agit du comportement au voisinage d’un point, ou d’une borne ouverte

Quand on parle du comportement local je te donne un profilage de ce que tu penses

Quand on parle du comportement local, je te donne mal entendre par ce que tu conclus malhabile

Le point est le point extrêmal de l’effacement du regard 

Ce qui entraîne effacement il ne faut l’entendre mécaniquement 

Tu penses vite est un point de nécrose dans la pensée sans appui 

Toute dégradation donne à penser et à voir

Toute déformation est une pince retranchée entre deux points

Toute décomposition est une symétrie revisitée par l’invasion des rythmes d’activité

Tout franchissement ultra perméabilise barrière, dans l’épaisseur d’os vous n’avez que vérification

Toute note est un point in vivo dans l’hétérogénéité des tissus

(….)

Références iconographiques : Kusuma, Tatiana Trouvé et Terry Winters.

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