Libr-critique

30 juin 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (3/6)

En ce temps de mondialisation, force est de le constater, les pouvoirs en place affectionnent les usines-à-gaz… Mais de là à… Facétieux Daniel Cabanis ! [Lire/voir : 2/6]

Projet n° 3

L’USINE DE CHARENTON SERA TRANSFORMÉE EN PRISON MODÈLE

Complètement idiot. Une très mauvaise idée, une aberration. Car que veut dire modèle, hein ? Modèle ! Qui respecte la dignité des détenus, c’est ça ? Bien sûr. On sait qu’elle n’est pas respectée dans les prisons ordinaires. Donc, de loin en loin, pour se donner bonne conscience, les pouvoirs publics tirent de leurs cartons leur tout dernier projet de taule idéale. En général, ça fait aussitôt pschitt et on n’en parle plus. Ici, le projet a reçu l’aval combiné de la municipalité et de la pénitentiaire ; il paraît donc particulièrement suspect. Qu’en est-il ? J’ai vu les plans de l’architecte Bo Potzer, ses gribouillis aquarellés, ses perspectives tape-à-l’œil. Le type est un mondain surtout réputé pour ses niches de chien design (il a eu l’Os d’or du fameux concours international de Juan-les-Pins). Bref, il a prévu des cellules individuelles de 30 m2 avec internet, home cinéma, jacuzzi, frigo-bar et vélo d’appartement. Pourquoi pas ? Sur le papier, c’est beau. Mais c’est trop beau ; on a envie d’y aller ! Et je connais en personne un certain nombre d’opportunistes prêts à tuer un préfet OU un amiral pour s’offrir vingt ans de cette vie-là. Si le luxe pousse au crime, il est contre-productif. Ajoutons aux plans du bon Bo Potzer le lit double (+ matelas multispires), une visiteuse pas bégueule DEUX fois par semaine, du papier-cul à fleurs, les romans de Jean D’O sur papier bible et c’est la ruée assurée ! L’émeute ! On se battra pour être écroué ici. Merci ! Caïds et autres gros durs multicartes assureront le spectacle devant la prison ; excellente publicité. Et le prix du foncier va s’écrouler. La natalité aussi. Les entreprises vont fuir. Ça va être un désastre. Ce Potzer va causer de grands dégâts. Sauf s’il a un accident.

28 juin 2019

[Chronique] Anne-Marie Albiach : exercice de cruauté, par Jean-Paul Gavard-Perret

Anne-Marie Albiach, La Mezzanine. Le dernier récit de Catarina Quia, Seuil, coll. « La Librairie du XXème siècle », mai 2019, 274 pages, 22 €, ISBN : 978-2-02-141493-6

Au moment où les possibles s’épuisaient, Anne-Marie Albiach leur donna un maximum d’extension dans une sorte de rêve (ou cauchemar) de réalité. Et ce au sein d’un texte qui aurait donc lieu dans une nuit sans sommeil. C’est un rêve de l’esprit troublé et errant entre réalité et imaginaire.

La poétesse le retira de ses oeuvres complètes. Mais son compagnon (Claude Royet-Journoud) a décidé de le publer. Il doit devenir « réel » afin de laisser apparaître le mouvement autonome d’un esprit et d’un corps saisi de fulgurance au moment où la « folie » s’empare de la créatrice dans ce texte où les moyens artificiels de la fiction sont peu à peu éliminés.

La poétesse refuse la narration d’anecdotes. Le texte devient un mouvement loin de toute exhibition purement psychologique. Elle déplace un dehors d’un espace cartésien et d’une géométrie euclidienne. La créatrice maintient ensemble le monde physique et le mental, le corporel et le spirituel, un réel et son impossibilité.

Il y a là l’espace mais aussi une voix et une sorte de musique. Elles permettent de sortir la poésie de la représentation pour la mettre en une autre dépendance plus essentielle : celle de la vie et de son sens dans la potentialité de ce qui appartient à un possible pas forcément perçu comme tel.

L’auteure fait donc partie des créatrices et des créateurs qui proposent un dehors au langage à l’intérieur même du langage. Libéré de chaînes de combinaisons classiques, il ouvre à l’inépuisable et à une série de questions dont les majeures sont : « Pourquoi chercher la fiction ? Comment appréhender le réel ? ».

26 juin 2019

[Texte] Romain le GéoGrave, Règlement 3, mensonge familial

Tous comptes faits… [Lire les Règlements 1 & 2]

la vie toute pleine et toute belle de réalité
la fiction s’emmêle dans la vie vraie réelle
la vie vie fiction – ne pas avoir de racines
prive de la bonne franche réalité de vie
se rechercher dans l’avant plutôt que dans
l’histoire d’une fiction mentie inventée et
le tout dans une bonne humeur névrotique et,
aujourd’hui on ne cesse de le dire, bienveillante
pouvoir (se) rassurer (de) son passé
exercice illusoire car in extenso fictionnel mais
rassurant pour qui a cru s’abstenir de regarder en arrière
Factuellement, regarder photos, livres, comptes, notes, carnets, agenda, objets-souvenirs
la réinvention du tout illusoire avec quelques mots et expressions empruntées à ceux du passé
Croire que tout cela a été inventé pour soi, alors que
essentiellement pour les autres,

(ne pas savoir)

ne pas déchirer le contrat social ambiant qui, via les sbires de l’oeil de Moscou de la maison d’en face, observe, alimente la légende, juge et persifle
Il leur a fallu rester debout à ceux qui ont créé la légende ; probablement faire disparaître, se convaincre du faux comme du vrai, la fiction devient réalité – ou l’inverse, peu importe tout le monde s’enf(o)uit la mémoire –
et lui, le p’tit, lui inventer sa mémoire, lui créer ses souvenirs, invoquer la fiction pour éviter la friction
des années durant
espérer, pas à pas, que l’invention du réel tiendra debout, ne pas – ne plus, douter, au fil des jours, des mois, des années
évoquer le mensonge peut coûter cher, alors le monde se tait, le quartier, la ville, le zéro social se crée – et il ne le sait pas, le p’tit
évoquer le mensonge se paiera cher, un jour, mais pour le moment, le monde se tait,
les deux qui l’entourent, le cercle plus large qui l’enferme, enfermement dans la fiction
le p’tit, lui ne sait toujours rien, tant mieux – le p’tit baigne dans la fiction la plus étrange, qui semble ne pas payer de mine, mais qui risque d’éclater à tout moment

(avoir cru comprendre)

Un fossé d’années se creuse avec ce tas de mensonges initiaux qui reste au fond,
bouseux, merdeux,
le p’tit, lui, il grandit, le p’tit, il est plutôt bien construit, il avance sans trop savoir – et il sait déjà sans savoir, qu’il ne veut pas savoir ; il le sait très très vite,
inconsciemment
que rien ne tient debout dans cette histoire
il veut teindre le fil blanc avec une couleur qui va bien avec la toile de fond
avancer, avancer, courir, courir, se couvrir, tous aux abris
aux yeux des
ça, c’est bien,
la face est sauvée,
le p’tit posera plus d’questions,
il a rien vu,
il a rien capté,

(avoir compris)

et alors, toute une série de défunts,
muets défunts
remuer des fins
LES VIVANTS N’ONT JAMAIS PARLÉ (salauds!)

les morts se sont avérés plus bavards (cadavres!)

document administratif lambda bénin banal
dans une simple caisse de rangement de paperasses classiques
entre les factures d’eau et un livret de famille
ce sont les morts qui l’ont ressorti
et une vivante qui a lu
qui a soumis
qui a compris
qui a fait lire
au p’tit, qui n’avait jamais pris la peine, cette peine, lourde charge, de lire, lui, le p’tit qui aimait tant lire, mais pas la paperasse, c’est pour une autre race…

le p’tit il savait qu’il savait, dès qu’il a su

(ne plus vouloir savoir)

Ah !!! Colère, rage et empoignades, le p’tit en a marre de se faire foutre
Le p’tit, il va rapidement clôturer un débat qui n’est pas encore né
Le p’tit, il va faire payer tous les mensonges
les familles inventées, les ancêtres guerriers, les rien-du-tout finalement
les ressemblances avec … un tas de vent
les correspondances avec … un tas de cons

Le p’tit, il ne doit donc rien – c’est signé sur le papier vent
Plus personne pour venir lui rappeler son ascendance

car elle n’est pas, juste pas.

23 juin 2019

[News] News du dimanche

Passons en été avec un Libr-10 à déguster au cours de savoureuses soirées… Et aussi nos Libr-événements, du Nord au Sud…

Libr-10 (printemps 2019) /FT/

► Jacques PRÉVERT, détonations poétiques, sous la direction de Carole Aurouet et de Marianne Simon-Oikawa, Actes du colloque international de Cerisy, Garnier, 356 pages, 35 €.

► ARNAUDET Didier, Les Jambes sans sommeil, Le Bleu du ciel, 120 pages, 15 €.

► BERLOTTIER Sereine et LIRON Jérémy, Habiter, traces & trajets, Les Inaperçus, 136 pages, 17 €.

â–º DÉSAGULIER Christian, Leçon d’algèbre dans la bergerie, éditions Terracol, 846 pages, 25 €.

► GARNIER Typhaine, Massacres, éditions Lurlure, 112 pages, 15 €.

► MÉNÉCÉE, Le Voluptueux inquiet (réponse à Épicure), présentation et traduction de Frédéric Schiffter, Louise Bottu, 50 pages, 8 €.

â–º PASCAL Maxime Hortense, L’Usage de l’imparfait, Plaine page, 170 pages, 15 €.

► RAMIER Louise, Partition, Louise Bottu, 130 pages, 14 €.

► ROLAND Alice, Portulan, P.O.L, 256 pages, 18,50 €.

â–º TARDY Nicolas, Monde de seconde main, éditions de l’Attente, 112 pages, 13 €.

Libr-événements

► Mardi 25 juin à 18H30, Silencio (142, rue Montmartre 75002 Paris) :

â–º Du 25 au 30 juin 2019, au Monte-en-l’air (71, rue de Ménilmontant 75020 Paris) : Festival Tremble Parlure

Chaque jour des lectures, des discussions avec des romanciers, des poètes, grands bégayeurs ou remuants causeurs, de France, de Belgique ou du Québec, de la musique aussi… Chaque rencontre s’articulera sur le dos de thèmes dûment choisis, le parler fou par exemple, le parler cru, cuit ou mi-cuit, ce qui se trame dans l’enfance quand elle se parle, l’enfance considérée comme un outil de connaissance d’un réel plus vif, à la fois plus rouge et plus vert, les bestiaires les fantômes la ville et les forêts tout ce qui tremble dans la langue et, partant la fait trembler, tremble parlure. Chaque soir les auteurs seront invités à lire des extraits de leur choix, à se rencontrer, à dialoguer.

Mardi 25 juin, 19h30, Eugène Savitzkaya, discussion, lecture.
Mercredi 26 juin 19h30, Hervé Bouchard, Gaëlle Obiégly et Arno Calleja, discussion, lectures.
Jeudi 27 juin 19h30, Eric Chevillard et Boris Wolowiec, discussion ; Jean-Daniel Botta & Léonore Boulanger, performance.
Vendredi 28 juin 19h30 (à Pan Piper) : Hervé Bouchard donnera une lecture en ouverture de soirée ; puis, concert
de Loup Uberto & Lucas Ravinale (France), membres du trio Bégayer brutalisent à deux voix tout un répertoire de chansons rurales italiennes couchées sur percussions abrasives et instruments tournoyants.
Samedi 29 juin 17h00, conférence performée de Catherine Lalonde.
Samedi 29 juin 19h30, Christophe Manon et Dorothée Volut, discussion, lectures.
Dimanche 30 juin 16h00, carte blanche à la revue La Mer gelée (France-Allemagne), avec Bernard Banoun, Antoine Brea, Noémi Lefebvre, Laurent Grappe, Alban Lefranc, Aurélie Maurin, Benoît Toqué (liste non exhaustive).

â–º Du 27 au 30 juin, Numéro R – Salon des revues de création poétique en région Sud.
Avec les revues :
Arapesh, Art Matin / GPS, Attaques, Babel Heureuse, Bébé, Fondcommun, GPU, K.O.S.H.K.O.N.O.N.G, La revue des revues, Legovil, Pavillon critique, Phoenix, Mettray, Muscle, Nioques, Teste – véhicule poétique, Toute la lire.

En coproduction avec les Périphéries du 37e Marché de la poésie de Paris et Ent’revues. Entrée libre et gratuite, de 11h à 18h.

ORGANISATEUR : CIPM – CENTRE INTERNATIONAL DE POÉSIE MARSEILLE = Centre de la Vieille Charité – 2 rue de la Charité 13236 MARSEILLE
04.91.91.26.45

► Vendredi 28 juin à 20H, Poètes en Résonances : 8, rue Camille Flammarion (75018 Paris) :

20 juin 2019

[Chronique] L’écriture toutàtrac de Corinne Lovera Vitali, par Fabrice Thumerel

Corinne Lovera Vitali, Ronette et Modine, éditions Abrüpt, Zürich, mai 2019, 72 pages, 7,50 €, ISBN : 978-3-0361-0046-3. [« La continuité de cet ouvrage se fabrique » ici…]

Pour Sandra, Virginie et les autres…

Ronette et Modine… ça ne vous dit rien ? Allez, froncez un peu les sourcils…

Écrit en pensée véloce, en fronçais toutàtrac, cette « notice ronet modin » (p. 24) vise rien moins que la manie fronçaise de la commémoration des Grands-Hommes, très vivace au XIXe siècle : Hugo, Anatole-France, Renoir, Monet, Rodin… La fronce, championne de « la grande pompe et la grande commémore » (31) ne cesse de célébrer ses « grands hommes », qui « sont tout le temps vieux à cause de la consécration que la photo appuie » (28)…

Et patatrac : sus aux cons sacrés de la fronce, et en particulier aux machistes qui ont su bien écraser leurs femmes, épouses ou maîtresses :
« puisqu’ils ont mené des vies de gros phallocrates avides de reconnaissance de gloire et d’officialité
puisqu’ils ont recherché ça et qu’on le leur a donné
puisqu’ils ont mené des vies de mâles dominants
pourquoi continuer de parler si peu dans les commémorations de leurs dominées » (40)…
D’où l’intérêt porté à Camille Doncieux, Alice Hoschedé, Camille Claudel… Peut-on appeler « Grand-Homme » celui qui a étouffé la talentueuse Camille Claudel ? Un frère qui a laissé sa soeur crever de faim en asile ?
Et aujourd’hui, le milieu de la poésie même ne recèle-t-il pas des Monet et Rodin qui exercent leur emprise phallocratique dans les instances de consécration (revues, prix, commissions et manifestations diverses) ?

Avec l’indomptable et l’imprévisible Corinne Lovera Vitali, la culture phallus est mal barrée : une contrepèterie féministe, et le (vilain) tour est joué ! Ronette et Modine, donc.

Reste une allusion à son histoire accidentée, qui peut expliquer son écriture toutàtrac : « je ne sais plus quand ni comment ça a commencé la contre pèterie la con traction la psus qui s’est déshinibée dans ma bouche qui parle comme qui écrit et elle embrasse aussi avec sa manière à elle de tout téter » (21). De quoi replacer dans l’Å“uvre cette « notice » irrévérencieuse.

18 juin 2019

[Libr-retour] Campos, Galaxies, par Guillaume Basquin

Haroldo de Campos, Galaxies (1963-1976), traduction du portugais de Inês Oseki-Dépré, NOUS éditions, Caen, rééd. printemps 2019, 144 pages, 17 €, ISBN : 978-2-370840-66-0.

J’attendais ce livre depuis que j’en avais entendu parler (par l’ami Anton Ljuvjine, auteur de Fantasia (2017) – rendons à César ce qui appartient à César), sa précédente (et première) édition en français, chez La Main courante (1998), étant épuisée depuis longtemps. Sa réputation de livre-somme, « dans la lignée des Cantos d’Ezra Pound », doublée d’une écriture expérimentale déponctuée dans la veine de Paradis de Philippe Sollers, avait tout pour exciter ma curiosité. Était-ce le chaînon manquant entre le monologue de Molly Bloom à la fin de l’Ulysses de Joyce et Paradis ? Les premières pages nous fixent assez vite : aux mots-valises près, on est plus dans la lignée d’une méditation sur le destin de l’écriture de Paradis ou des Cantos que dans un monologue intérieur « à la Molly Boom » : pas de narration dans les Galaxies ; mais un flux de pensées sur la « fin » et les moyens de la poésie en cette deuxième mi-temps du déjà vieux alors 20e siècle : « je m’élance écrire millepages écrire mille-et-une pages pour en / finir avec en commencer avec l’écriture en finircommencer avec l’écriture ». Non plus le nombril de Molly (malgré tout le respect et l’admiration que j’ai pour ce chef-Å“uvre inouï de la littérature universelle), mais le monde autour du nombril du poète : « tout serait selon un livre-nombril / du-monde un monde-nombril-du-livre un livre de voyage où le voyage est le livre / l’être du livre est le voyage » « où tout serait fortuit » selon les bonnes ou mauvaises humeurs du poète « concret » (du nom du mouvement de poésie que cofonda de Campos au Brésil dans les années 50). Ce qui compte, ce ne sont plus les sentiments du poète, mais la couleur des mots, voire les rapports de couleur locale entre eux, ou les rapports de son, comme ici : « un vermeil si violet qu’il semble bleu un orange si sanguin qu’il glisse / vers le rouge et le jaune caverneux jaune mat Å“uf jaune d’œuf pourrissant ». Ou bien là : « un essaim de blanc / le blanc un essaim de blanc de la chaux d’espagne la chaussée cailloux ronds et l’arc blanc contenant le / blanc qui caille calla et chaux travaille un mur de blancheur ». La syntaxe devient secondaire dans une telle poésie ; ce qui compte, comme dans les arts plastiques les plus avancés de l’époque (Art conceptuel, Expressionisme abstrait et NouveauRéalisme), c’est la compression, le « all over » ; d’ailleurs l’un des « mots d’ordre » du groupe était de ramener le langage à son essence : le mot. Le poème devient une suite de mots ou de sons, sans plus forcément de mélodie ni d’harmonie (comme en musique dodécaphonique) : « et égout et égal et aiguille et vétille et nib et nibergue et niberte et nif ». (On notera qu’un poète contemporain français comme Philippe Jaffeux, et après les poètes objectivistes américains, s’en souviendra, de ce concrétisme.) Les mots peuvent être compressés (comme dans une compression de César : « cette mer cette merlivre », « ocrecuivre du guadalquivir », « dédalejournée », etc.) ou coagulés (comme dans une accumulation d’Arman : « l’aujourd’huidemainhier l’avanthier l’avantdemain le transavanthier » etc.) ; rien n’est interdit ; les vannes de tous les possibles sont ouvertes (quelle joie, pour les créateurs qui viennent après « cela » !)… Peu importe la syntaxe, pourvu qu’on ait l’ivresse auditive : « machines mitraillent trailles criaillent raillent mer morte d’égout ».

On saura gré à la traductrice d’avoir laissé en langue originale tous les emprunts d’Haroldo de Campos aux autres langues que la sienne (le portugais du Brésil), comme l’espagnol (très souvent), l’anglais, l’allemand, l’italien : « attenzione vorsicht molto fragile leicht zerbrechlich dommage qu’elle soit / une ptyx she’s a whore » etc.
— On parle toutes les langues, ici ?!
— C’est les brigades internationales…
On notera tout de même que cette traduction ne permet pas de savoir quels furent les emprunts de Campos à notre langue ? Seule une publication bilingue, en vis-à-vis, aurait permis un tel gai savoir… On regrettera aussi qu’une présentation non justifiée du texte ne permet absolument pas de comprendre pourquoi de Campos est allé à la ligne à tel ou tel endroit et pas à un autre ? Et ce d’autant plus que la fiche Wikipédia de la « Poésie concrète » donne ceci : « S’inspirant des arts plastiques non figuratifs, ces auteurs ont cherché à mettre en avant la structure du poème, en l’associant à la disposition spatiale des mots, pour exprimer du sens. Il s’agit de repenser non seulement le poème, mais son support, qui est la page blanche considérée comme espace à part entière. Selon la forme du texte et la disposition des mots, le rythme de lecture diffère du rythme de lecture linéaire habituel. » Seule une consultation du texte original permet de voir/entendre tous ces « o » en fin de vers : « umbigodomundolivro », « o livro », « o começo », « um livro », « do livro », « o conteúdo » (pour s’en tenir au premier chant du livre). Ce livre-futur reste à venir…

16 juin 2019

[Création] Daniel Pozner, Plutôt qu’ailleurs

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 10:38

Daniel Pozner nous livre ici un extrait de son prochain recueil : une bagatelle qui nous ouvre l’ailleurs… [Lire le dernier texte de Daniel Pozner sur Libr-critique]

L’étrange privilège de ne laisser aucune trace
Le col relevé jusqu’aux oreilles
Le commencement de tout cela
That’s marvellous !
Explosions analogues
Un verre d’eau
Pose son stylo
Quand les sirènes
Et venir vivre à New York
Le jour se lève
Tout sonne faux
Je n’ai pas craint d’écrire cette bagatelle
Une sorte d’axiome
La chose la plus simple
Toute sorte de mots confus
Ombres chéries
Flots immobiles
No man’s land
Rock and roll
Je leur donnai cinq cigarettes
Les noms effacés
Ne comptez pas sur moi
Lisant et relisant
Petites émotions de la kleptomanie
La maison croulait un peu plus
Ça se goupille
Manuscrits de ma composition
La gueule à coups de poings
Fruits des travaux de ma solitude
L’empêcher de tourner sur ses gonds
Les étoiles sont si proches
Tes petites craintes
Tes petites joies
L’herbe sèche
Le thème d’une fugue de Bach
Hasards de la conversation
Une petite fille pieds nus
Les images coloriées
Le jasmin et la menthe fraîche
Les phares des voitures
Lacets à la pièce
Une espèce de lacs en cœur
Les particularités d’une langue
Une lampe à alcool
La banlieue de Paris
L’ancienne brouette
Une tierce mineure
Pluie miraculeuse
Tournants brusques
Descentes rapides
Et l’éblouissement du soleil sur les pierres
Mort toujours menaçante
Son mégot dans le cendrier
Claquements de fouet
L’ampleur des contradictions
Habité par un oiseau sauvage
Des branches d’épines
Je vais lire ça ce soir
Intermezzo
Apprendre à ne rien faire
Lacéré brûlé emporté pillé
Le pied souple dans les espadrilles
Voyages dans le temps
Ces pommes âcres qui donnent soif
Miroir ovale
Cartes sur table
Lune de miel
Une pincée de sel entre le pouce et l’index
L’éditeur hocha la tête
Cela s’allumera tout seul
Choses anciennes précises irréelles et lointaines
All right !
Un minuscule carnet
Naissance des éphémères
Le grotesque l’impensable
Passe-temps
Filin d’amarrage
Une simple inscription
Si c’est de l’or
Le rôle de l’imagination
Le pouvoir des fées
Émotion étrange
Les paroles les plus
Ces barricades ?
Pourquoi je pleure ?
Une bonne promenade ?
Ne pas trouver de rime aux choses ?
Le rideau de perles qui masquait l’entrée
Aller et venir librement
Il y avait des trous et puis des tiroirs
Les mots qui n’existaient pas encore
Accélérez ralentissez
Le sang n’est-ce pas ?
Marionnettes du crépuscule
Encore une grève ?
Les châtaignes se fendent
Pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ?

13 juin 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Christophe Stolowicki

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Encore un grand cru de Jaffeux. Comme l’écru des crus il décroît et s’entrecroise aux effluves de la teinture rongeante du bain d’abstraction. Trêve de plaisanterie quand l’amer gronde et que du rivage.

Ou le livre des mots, de la chair de sa chair, dont faire chère lie, bombance et redondance, don d’anse et de volute, bien ivre sur la page compacte – aux trois petits blancs près d’entrée de paragraphe, ici supprimés et reportés en fin de page jusqu’à la pénultième incluse. De visuel il n’est pas ici d’autre procédé dont abuse & mésuse à bout touchant le poète.

Récapitulatif, testamentaire, teste âme en terre de ses mots, d’auteur, de ses titres, de modique microcosmique gloire, que contre tout usage et politesse la quatrième de couverture égrène : dix en neuf ans, un précipité, un collyre, encollé et labile, une vie d’écriture mode d’emploi. Il n’est que Nietzsche, se penchant sur La Naissance de la tragédie, pour oser cela.

Qui ne se souvient de découvrir dans Courants blancs (2014), après deux coups d’envoi, de lever de rideau, un poète se déployant en inextricables mais exorables apories aussi naturellement que Corneille en alexandrins. Ici, dressé un bilan de l’aventure scripturale abolissant le jeu qui l’a suscitée, dans un parti pris d’explicite absolu à bout d’énigmes fertiles (« j’écris avant tout pour questionner le sens des mots », « chaque mot est un événement prêt à transformer une phrase », « les lettres remplacent l’être, toujours à point nommé », « La marche de l’enfant, ouverte sur une dérive séditieuse, imprégnée d’une multitude d’ambiances fugitives »), on croit, à l’œuvre une cohérence là où manœuvrait l’incohérence élective, détordu l’objet noué naguère en foire conceptuelle, rétractée l’expansion du je en jeu à présent que le je est moins haïssable et moins occulté – à une mise à plat de l’aporie que confirme l’emploi nouveau, mouillant le vin de brève, tranchant la veine, d’un (voire deux, trois) point-virgule explicatif léger, effleurant.

Or non. Autotélique, autocentrée, une Critique de la raison aporétique déjoue les amalgames, la modération du jeu conceptuel et verbal accomplit une profession de cinquante fois il n’était ni moi ni je mais soi. « Un effacement de ma personne articule l’activité d’écrire avec une joie tragique ; le mental est secondé par un second mental » ; « une joie s’approfondit au moyen d’un enthousiasme tempéré ». À force d’aplanissement à l’élémentaire, l’aporie redouble de croiser ses impasses en impair, passe & manque (« Puis-je voir avec mes oreilles pour dévoiler l’énigme d’une image lisible ou d’une écriture visible ? »). Le contraste devient par moments insoutenable entre le corps réduit à l’immobilité par la maladie et l’agilité décuplée de cette pensée qui ne craint plus de s’appesantir où le bât blesse. Une éloquence délocalise la loquacité de la transcendance en immanence heureuse. Je pense à la verve de Matisse, à sa renaissance, très diminué physiquement, dans l’œuvre finale des papiers gouachés découpés en jazz, à son art pensé, toujours créativement pensé – là où Jaffeux enfièvre et dénerve, innerve la pensée. De la mise à plat à la remise en aporie, toutes les nuances de la (dé)raison dialectique à l’œuvre et à l’ouvrage.

Le tour de vis de l’abstraction desserré d’un perceptible quantième.

D’une macrocosmique « éclipse de l’espace et du temps » émerge un espace-temps vécu, un bon siècle après qu’on l’a conçu enfin vécu, comme seule vivre et concevoir « aiguise une transfiguration de la souffrance ». Dans la cannibalesque chair de sa chair torturée en bouillie de chaos, l’Inca Jaffeux incarne cas par cas « l’espace paginal ». Ce qui vagit là dans « un chaos gigogne » (les Incas ne distinguent pas en quechua l’espace et le temps) altère alterne, de « hasart sidéral », le haut re ô, le large à plat. « Corrigible à l’envi », « corrigeable à l’infini » la « mauvaise élocution » qu’induit et aggrave la maladie.

Ponctué de récurrents « dans le meilleur des cas », « pour le mieux », « au mieux », nuancé en « pour le meilleur ou pour le pire », un enthousiasme d’enfant philosophe passé par les fourches caudines d’une non-vie aporétique – puisatier épuise de la musique, de la peinture suprématiste, de la culture, du rêve même les distorsions fécondes. Exhaustif d’une vie. En un glossaire amoureux d’un soi, celui d’un autre, à vingt-six entrées de l’être alphabet. Quand des théories de théories processionnent et procèdent sans jamais sourdre haleine, ah si l’intelligence pouvait tenir lieu de tout.

Le tour de vis de l’abstraction resserré d’un perceptible quantième. L’abstraction concrète épandue.

Vertigineux sanglé que le sanglot n’apaise. À l’absurde préférant « le nonsense anglais » plus chargé de sens, d’essences subtiles où « l’antinomie trouve sa cohérence dans la contradiction ». À l’affut d’alphabet, l’alpha et le bêta, et l’omicron et l’oméga, de précision conceptuelle inégalée, égarée. À qui primitives et premières « la métrique et la cadence restituent la grâce insolite des nombres » (la villanelle et la sextine lui donnent raison, et les premiers comptages, la lunaison pour décimale). Pris de « vertige du zéro […] compris comme un nombre qui nomme tous les autres nombres ».

L’intellect, qui a ses héros et ses martyrs, ses hérauts d’armes et son aloi, déploie toute la largesse d’« un cri panoramique ». D’effilé aplomb l’âme jaffeuse de Jako Van Dormael surplombe Toto le héros.

9 juin 2019

[News] News du dimanche

Retrouvez Laure Gauthier cette semaine à Paris (vendredi et samedi)… Vous pouvez encore vous inscrire au précieux Colloque de Cerisy sur la revue Critique… Entre autres RV de ce mois de juin : Ivy writers, Ciné08-19, Plans-reliefs à Lille….

► Mardi 11 juin à 19H30 :

â–º Du 14 au 21 juin 2019, Colloque de Cerisy / LA REVUE CRITIQUE : PASSIONS, PASSAGES

Direction : François BORDES, Sylvie PATRON, Philippe ROGER / Comité scientifique : Per BUVIK, Patrice CANIVEZ, Éric MARTY, Claire PAULHAN, Thomas PIEL.

C’est l’une des grandes revues de la seconde moitié du XXe et du début du XXIe siècles. Ce fut aussi pendant longtemps la plus discrète. En juin 1946 paraît le premier numéro de Critique, revue générale des publications françaises et étrangères. Après des débuts difficiles, marqués par deux changements d’éditeurs et une interruption d’un an, elle trouve son équilibre aux Éditions de Minuit. Dirigée par Georges Bataille, assisté pendant quelques années du philosophe Éric Weil, puis par Jean Piel, le beau-frère de Bataille, et à partir de 1996 par Philippe Roger, Critique se propose de recenser les ouvrages les plus importants parus en France et à l’étranger, dans tous les domaines de la connaissance. Ce faisant, elle permet, dans des proportions encore modestes au vu des évolutions ultérieures, la diffusion de la pensée allemande et anglo-saxonne de l’après-guerre, et accompagne les premiers développements des sciences humaines en France. Elle contribue ensuite à l’émergence du « nouveau roman » et de la « nouvelle critique ». Elle encourage le projet intellectuel d’auteurs comme Roland Barthes, Michel Deguy, Michel Foucault, Jacques Derrida, Michel Serres, et connaît son heure de gloire avec l’avènement du structuralisme. Année après année, elle réunit les éléments d’une « encyclopédie de l’esprit moderne » (Georges Bataille). Selon les mots de Philippe Roger, son directeur actuel, « [é]chappant tout à la fois à l’urgence inhérente au journalisme culturel et à l’inévitable spécialisation des revues savantes, Critique est un instrument d’information et un espace de réflexion plus indispensables que jamais ».

Cette rencontre s’inscrit dans la lignée des colloques de Cerisy consacrés à des revues (Tel Quel, Change), mais y ajoute une dimension historique. Elle propose une réflexion partagée autour de Philippe Roger, des membres du conseil de rédaction actuel, des figures de Georges Bataille et de Jean Piel, ainsi que de la revue Critique en tant qu’expression de la passion des livres et des idées. Elle réunit des chercheurs de différentes spécialités et de toutes les générations ainsi que des témoins des différentes époques de Critique. Au-delà des spécialistes, les lecteurs de Critique et toutes les personnes intéressées sont invités à élargir les débats qui suivront les communications, les tables rondes ou les témoignages d’intellectuels et d’écrivains.

Informations complémentaires et inscription obligatoire sur le site.

► Vendredi 14 juin à 20H :

► Samedi 15 juin à 19H, Soirée poésie à l’Achronique avec Laure Gauthier et Katia Bouchoueva (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris).
Elles liront à deux voix je neige (entre les mots de villon) (LansKine, 2018) et Alger Celeste (Publie.net, 2019).

â–º Vendredi 21 juin, de 9H30 à 12H30, Séminaire ANR Ciné08-19 / Université Paris-Est Marne-la-Vallée, sur le site de la Centrif’.

9h30-10h : Espace de co-working
Ouverture par Gilles Roussel, Président de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée

10h-11h : Salle de conférence
Carole Aurouet : La mise en abîme du cinéma en France entre 1908 et 1919

11h-12h : Salle de conférence
Laurent Véray : Les mots et les lettres d’admirateurs reçus par Musidora pendant la Grande Guerre. Une source précieuse pour l’étude du succès d’une actrice qui passe de la scène à l’écran

12h-12h30 : Salle de conférence = Discussion

* « La mise en abîme du cinéma en France entre 1908 et 1919 », par Carole Aurouet (Maître de conférences HDR à l’UPEM – Membre du consortium du projet ANR Ciné08-19).
Si le cinéma dans le cinéma est un sujet bien appréhendé pour la période hollywoodienne, il ne l’est en revanche que très peu entre 1908 et 1919 en France. Pourtant, cette mise en abîme est fréquente : 80 films de fiction ayant été exhumés à cette date pour ces onze années. Ce copieux corpus constitue une matière passionnante dont l’analyse permet de mettre en exergue trois points saillants : une valeur testimoniale qui contribue à éclairer l’histoire du cinéma, un processus habile de valorisation, donc d’institutionnalisation, et la question d’une stratégie auto-promotionnelle délibérée.

« Les mots et les lettres d’admirateurs reçus par Musidora pendant la Grande Guerre. Une source précieuse pour l’étude du succès d’une actrice qui passe de la scène à l’écran », par Laurent Véray (Professeur à l’Université Sorbonne nouvelle – Paris 3 – Porteur du projet ANR Ciné08-19).
L’examen de la carrière de Musidora, entre 1915 et 1919, montre que le processus d’identification à une actrice, sur lequel repose le cinéma populaire hollywoodien, était déjà présent en France au milieu des années 1910. Après ses rôles de femme gangster dans Les Vampires (1915) et Judex (1917) de Louis Feuillade, sa célébrité ne cessa de grandir. Une jeunesse tomba toute entière amoureuse de la sulfureuse Irma Vep, écrira plus tard Louis Aragon. De la scène à l’écran, du mélodrame patriotique au serial à la mode, on reconnaît son style de jeu, son allure, sa mimique, sa sensualité effrontée. Cela aboutit en pleine guerre à la construction d’une forme de vedettariat unique en son genre. Une source exceptionnelle d’environ 300 lettres récemment retrouvées atteste d’un succès public hors du commun. Ces lettres adressées à Musidora disent combien son impact fut alors considérable, à l’avant comme à l’arrière du front.

â–º Jeudi 27 juin au Palais des Beaux-Arts de Lille :

[Création] Laure Gauthier, Transpoems (2/2)

Second volet des réalisations sonores situationnistes, créations originales de Laure Gauthier – que nous remercions tout particulièrement. [Lire/voir/écouter la première livraison]

► Un même texte a été enregistré dans une vingtaine de situations : il s’agit d’improvisations même si le texte est lu. Le dialogue avec le contexte est déterminant.

* Piste 3 : Couloir (Cheval Nature)

* Piste 4 : Couloirs (Incendie Notre-Dame)

► Sound machine 1 de Laurent Bolognini : son tournant intégrant les transpoems de LG et le montage de Martin Saez :

© Photos : en arrière-plan, « Vas voir au palazzo » (Dispositif plastique : Sylvie Lobato / Création Lumière-flux : Laurent Bolognini / Installation sonore : Martin Saëz) ; ci-dessus, « La Forêt blanche » (dispositif plastique et Ombres reportées : Sylvie Lobato / voix et transpoem : Laure Gauthier / Sculpture cinétique Ombra-01 : Laurent Bolognini / Installation sonore : Martin Saez).

6 juin 2019

[Chronique] Destination de la poésie : marche arrière… (à propos du livre de François Leperlier), par Fabrice Thumerel

François Leperlier, Destination de la poésie, éditions Lurlure, Caen, mars 2019, 192 pages, 19 €, ISBN : 979-10-95997-17-7.

L’interrogation sur la destination de la poésie (ses objectifs comme son devenir) est devenue un topos. Le livre de François Leperlier n’en est pas moins utile, ne serait-ce que pour sa critique salutaire d’une posture moderniste hégémonique qui a pour inéluctables corollaires toutes sortes d’impostures en plus de l’arrogante et insensée ignorance du passé. Aux antipodes du discours dominant sur la poésie, pleurnichard et aquoiboniste, François Leperlier a raison de juger problématique l’actuelle grande visibilité de la poésie, n’hésitant pas à emprunter la voie polémique, excessive mais drôle : « La moindre commune n’a-t-elle pas droit à un service public de la poésie ? N’a-t-elle pas vocation à bénéficier du label « Villes et villages en poésie », à l’instar des « Villes et villages fleuris » […] » (p. 106)… Et de souligner ce premier paradoxe : « Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie… Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’État, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! » (136). Et cet autre, tout aussi essentiel : jamais la poésie n’a suscité autant d’intérêt et d’investissement financier, et pourtant elle est décrétée en déclin. Et l’essayiste de s’attaquer à un nouveau type de poète, animé par la « fièvre de légitimation » : « La vie d’un poète qui en veut vraiment a fini par s’apparenter à celle d’un petit entrepreneur, chargé d’affaires ou, si l’on y tient, de missions. CV et agenda remplis à bloc. Il sait diversifier ses talents et consent volontiers à certaines tâches complémentaires, telle l’animation des « ateliers d’écriture », eux-mêmes en constante extension » (111-112). Désormais, tous les coups sont permis : s’autoproclamer « subversif » et re-clamer à l’envi que « la poésie est inadmissible » (sic !) fait partie des « bons plans » – comprendre : est une façon efficace de créer puis gérer sa surface de visibilité. Pourquoi « une telle boulimie de représentation » (135), alors même que très souvent il y a incompatibilité entre les types de production et les circuits de médiatisation choisis ?

On se gardera toutefois de se réjouir trop rapidement. En effet, une lecture un peu attentive conduit le lecteur à déplorer tout d’abord le recours au name dropping et à l’affirmation aussi péremptoire que hasardeuse : comment peut-on voir triompher au XVIIIe siècle « l’autonomie de la poésie par-delà les distinctions de genre » ? (83)… Mais surtout une tactique des plus malicieuses, que l’on pourrait synthétiser en appliquant à son auteur cette mise en garde : « sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée » (135). C’est ainsi que François Leperlier adopte une posture moderniste, prônant une conception élargie de la poésie (favorable à une « hybridation généralisée des pratiques »), pour mieux s’attaquer au fétichisme textualiste – qu’il fait passer pour une restauration -, au littéralisme, à la poésie scénique comme numérique. Sa cible principale est la poésie contemporaine, « ce label chargé de couvrir non pas, tout bonnement, l’art actuel, l’art d’aujourd’hui, mais un vaste et interminable chantier de retraitement institutionnel des avant-gardes » (38) : « Notons qu’on est déjà passé, après la « postmodernité des années 70, à « l’extrême contemporain », ça fait bien une quinzaine d’années, et qu’on ne recule pas devant « l’ultra », le « néo » ou même le « post-contemporain » » ! Exit Prigent, Espitallier, Hanna… Rien que cela. Et pour quoi ? Aboutir à la restauration d’une poésie métaphysique fondée sur la métaphore… Remétaphysiquer la poésie, car, vous comprenez, sa « désublimation est sa liquidation pure et simple » (53). CQFD !

Vous comprenez… la Dualité… la Réversibilité des contraires… la Poésie des essences… la Poésie des profondeurs !
Destination de la poésie : marche arrière…
Basta, et en avant toute !

4 juin 2019

[Création] Daniel Cabanis, Réhabilitation des usines à gaz (2/6)

Pour ouvrir comme il se doit ce 37e Marché de la poésie, et si l’on suivait à la lettre ce projet de Daniel Cabanis… [Lire/voir : 1/6]

Projet 2

UN INCUBATEUR D’ÉCRITURES S’INSTALLERA DANS L’USINE D’ORSAY

C’est consternant. Pendant dix ans, Région et Ville ont subventionné sans désemparer des ateliers d’écriture chaque SAISON plus nombreux. Il en a été organisé dans les établissements scolaires, comme il se doit, mais AUSSI dans les bibliothèques, crèches, hôpitaux, casernes, centres d’art, maisons de retraite, EHPAD, autres mouroirs ; en somme, il n’en a manqué qu’à la déchetterie. Bien, tout ça. Pour quel résultat ? AUCUN, me dit Alvin Jilas, un des écrivains multi-bénéficiaires desdits ateliers. Il n’y a pas en la matière la moindre obligation de résultat, précise-t-il. Ah bon. Je me renseigne. Je découvre qu’Alvin J, 52 ans, a publié une vingtaine d’ouvrages de poésie chez divers petits éditeurs éclairés. Ses meilleures ventes semblent avoir été Boues et bouées (66 exemplaires) et Random faisant (48 ex.) ; c’est assurément une voix qui fait autorité. Il a son blog, Ainsi dit-il, qu’il saupoudre avec la sublime sciure de ses fonds de tiroirs. Je suppose qu’il a déjà la médaille des Arts et Lettres ; sinon, il va l’avoir. Alvin, je demande, ces ateliers d’écriture, sinécure, planque, qu’en dit-il ? Aussitôt il prend des airs. C’est un job infect, ça fatigue, ça ne paie pas, aucune reconnaissance sociale, Elsa m’a quitté, mon fils se drogue, j’ai perdu mon smartphone, on m’a volé mon vélo. Alvin, je dis, ça suffit les jérémiades. Désolé, dit-il. Bon Dieu, c’est ce genre de gland qu’on va mettre à incuber ici tous frais payés ! Et quels sont ses projets ? Ah, euh, fait-il. Et il avoue des envies de roman. Des envies ! Pourvu qu’il se retienne. Il a pensé à un titre, Le Régisseur des variables, mais attend d’intégrer officiellement l’INCUBATEUR pour se lancer. Il se pourrait bien qu’il attende long. Et son Régisseur avec lui.

2 juin 2019

[News] News du dimanche

En cette semaine du 37e Marché de la poésie, fi du « marché » mais vive la poésie ! Avec un « Pleins feux sur les éditions Plaine page », une sélection de RV parisiens, le lancement des éditions L’Usage… Sans oublier le FESTINA LENTE !

â–º Pleins feux sur PLAINE PAGE :

► Du mercredi 5 au dimanche 9 juin, 37e Marché de la poésie : suite à notre présentation générale, voici maintenant quelques RV précis :

Stand 110/112 : Les Presses du réel / Al dante + éditions de l’Attente + Plaine Page… 202 : éditions Corlevour / revue NUNC

Les Inaperçus, Le Murmure – éditeur à la marge et les Editions La Contre Allée : stand 609.

Dédicaces : jeudi 6, de 17h00 à 18h00 = Sereine Berlottier et Jérémy Liron pour Habiter, traces & trajets | Les Inaperçus ; samedi 8, de 16h à 17h = Sereine Berlottier pour Habiter, traces & trajets | Les Inaperçus ; de 17h à 18h = Isabelle Bonat-Luciani pour Des Rendez-vous | Les Inaperçus…

► Vendredi 7 juin à 17H30 (podium face place Arlette et Pierre Albert-Birot), remise du « Prix de la Revue Nunc » aux deux lauréats de cette troisième édition 2019 dans les catégories « Poésie française » &
« Poésie étrangère ».

Sont toujours en lice au deuxième tour, dans la catégorie « Poésie française » :

– Flora Bonfanti pour « Lieux exemplaires », aux Editions Unes
– Cédric Le Peven pour « Juste un arbre Juste », aux éditions Æncrages & Co
– Virginie Poitrasson pour « Le Pas-comme-si des choses », aux Editions de l’Attente
– Hélène Dorion pour « Comme résonne la vie », aux Éditions Bruno Doucey
– Pierre Vinclair pour « Sans adresse », aux Éditions Lurlure
– Sébastien Fevry pour « Solitude Europe », aux éditions Cheyne
– Isabelle Lévesque pour « Le fil de givre », aux éditions Al Manar
– Sanda Voïca pour « Trajectoire déroutée » aux éditions Catherine Tourné Lanskine

Sont toujours en lice au deuxième tour, dans la catégorie »Poésie étrangère » :
– SYRIE : Hala Mohammad pour « Prête-moi une fenêtre », aux éditions Éditions Bruno Doucey (traduction de l’arabe par Antoine Jockey)
– USA : Juliana Spahr pour « Va te faire foutre – Alola – Je t’aime », aux Editions de l’Attente (traduction de l’anglais par Pascal Poyet)
– IRAK : Kadhem Khanjar pour « Promenade ceinturé d’explosif », aux Éditions de la Crypte (traduction de l’arabe par Antoine Jockey)
– IRAK : Mazin Mamoory pour « Cadavre dans une maison obscure », aux éditions Catherine Tourné Lanskine (traduction de l’arabe par Antoine Jockey)
– POLOGNE : Jakub Kornhauser pour « La fabrique de levure » aux éditions Catherine Tourné Lanskine (traduction du polonais par Macor-Filarska Isabelle)
– ARGENTINE : Juan Arabia pour « L’Océan est avare », aux éditions Al Manar (traduction de l’espagnol par Jean Portante)

â–º Mercredi 5 juin, RV avec Jacques Bouveresse :

â–º

Jean-François Puff vient de créer une maison d’édition de poésie, avec une petite équipe : ils présenteront L’usage le 6 juin avec une lecture de Jacques Roubaud et de Lola Créïs, qui a traduit Ron Padgett. Les deux livres sont écrits à partir de Reverdy, figure tutélaire : Jacques Roubaud, avec les mots de Reverdy ; Ron Padgett, dans une sorte de suscitation de la figure du poète, qui passe notamment par un voyage en France, sur ses traces. Le programme éditorial de la maison tient dans la citation de Wittgenstein qui lui donne son nom : « Les mots d’un poète ont le pouvoir de nous traverser de part en part. La cause en est liée naturellement à l’usage que ces mots ont dans notre vie. »

â–º Samedi 15 juin, FESTINA LENTE au Cirque électrique (Paris) – 20h30 :
POESIE SONORE – PERFORMANCES SONIQUES
Martin Bakero (Chili-Fr)
Eduard Escoffet (Esp)
Maja Jantar (Pologne-Belgique)
Hortense Gauthier (Fr)
Joel Hubaut (Fr)

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