Libr-critique

30 décembre 2019

[Chronique] Friedrich Murnau, L’Aurore, par Christophe Esnault

Friedrich Murnau / Yannick Le Vaillant, L’aurore (Sunrise – A Song of two Humans), éditions Conspiration, hiver 2019, livre de 112 pages, 20 €, ISBN : 979-10-95550-10-5.

 

Chef-d’œuvre incontestable de l’histoire du cinéma, année 1927 : L’Aurore de Friedrich Wilhelm Murnau. Ne me souviens pas des contours précis de mon émerveillement traumatique, de cette première fois où je l’ai visionné au cinéma Les 400 coups d’Angers. L’ai « revu » plusieurs fois, aspiré par un désir de grand cinéma, un désir d’y retourner – si on peut considérer que le revoir en DVD constitue un visionnage (bien évidemment, non). Revu une seconde fois lors d’un ciné-concert avec des musiciens de jazz. Bien sûr que je veux le revoir encore. Bien sûr que je n’en ai pas assez de L’aurore de Murnau. « Avant ils étaient comme des enfants, insouciants, toujours heureux et rieurs. » Quintessence de cinéma ou quintessence de l’amour dans son extrême fragilité. Visages du cinéma qui prennent feu comme une bobine dans une tragédie commune. « Vends ta ferme… Viens avec moi à la ville. » Après l’avènement du numérique, on ne sait plus ce qui est encore du cinéma, et à quarante-sept ans j’en sais moins que jamais sur ce qu’est l’amour. Résumé surnuméraire du film que tout le monde a vu : un pêcheur s’éprend d’une citadine aux allures de vamp. Sous l’influence de celle-ci, il décide de noyer son épouse, mais y échoue, incapable de mettre son plan à exécution. Effrayée, sa femme parvient à s’enfuir jusqu’au tramway qui serpente vers la grande cité. Son mari part à sa poursuite. Des images de ce film dans un ordre chronologique et les intertitres. Un remède à ta / nos mémoire(s) défaillante(s). L’image figée transforme le film en livre et en roman-photo inédit grâce à une composition graphique menée avec art. Visages expressifs dans une lenteur qui rejoint l’âge du muet : tourne les pages à ton rythme. Remember souviens toi, ce sont ces images-là qui ont constitué le cinéphile que tu ne peux plus être. Tu as rendez-vous avec la salle Henri Langlois pour une projection 35 mm. Tu as rendez-vous dans un festival qui offre une rétrospective Murnau. Et pour te faire patienter, ce livre. Indispensable dans les écoles d’arts et de cinéma, les médiathèques et dans tes mains.

29 décembre 2019

[Chronique] Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, par Ahmed Slama

Ryad Girod, Les Yeux de Mansour, P.O.L, printemps 2019, 224 pages, 18,50 €, ISBN : 978-2-8180-4744-6. [Prix Assia Djebar 2019 ; Prix Révélation 2019 de la Société des Gens de Lettres (SDGL)]

Lire un texte est toujours une expérience singulière. Les résonances que peuvent induire une lecture ou les interprétations auxquelles elles conduisent ne sont pas seulement inhérentes à la matière ou manière même du texte, elles renvoient à nos dispositions, sensibilités, nos connaissances ou encore nos intérêts, du moins les intérêts du moment. Toute lecture se révèle être d’abord et avant tout dévoilement et esquisse des lunettes dont on dispose et par lesquelles nous avons traversé le texte. Il est des Å“uvres plus que d’autres qui permettent d’opérer ce type de « révélation », Les Yeux de Mansour de Ryad Girod en fait partie, et ce bien évidemment par la manière dont ce roman est écrit, composé, les problématiques qui le traversent et qui font écho à ce que je nommerais rapidement les contextes d’émission et de réception. Commençons par ces derniers ; dans le cas qui nous occupe, ils sont doubles, l’Algérie par l’entremise de Barzakh, maison capable du pire (Kamel Daoud) comme du mieux (Mustapha Benfodil ou Ryad Girod) ; l’autre est (vous l’aurez déduit) la France au travers de P.O.L.

Les lunettes de la réception

Si je me permets d’évoquer ce pire qui est arrivé notamment par Barzakh (et Acte Sud), ce n’est pas tant pour le plaisir de ce que l’on nomme aujourd’hui le clash – la polémique, on le sait, n’est plus. Plutôt pour se prémunir de certains détournements[1] hasardeux dont pourrait souffrir ce roman. Comme s’y essaye Le Figaro qui, au travers d’un articulet, tente d’articuler une sorte de « mouvement littéraire » algérien appelé « génération 88 », défini de la manière qui suit :

« Remarquée en France grâce à Kamel Daoud, cette génération littéraire englobe une volée d’écrivains arrivés à l’âge adulte au moment des manifestations d’octobre 1988 qui ont débouché sur l’adoption d’une nouvelle constitution, la victoire des candidats du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives de 1991, l’annulation du scrutin et une guerre civile de dix ans. »[2]

Notons d’abord le résumé des plus sommaires au sujet des troubles qui ont secoué l’Algérie et que l’on nomme aujourd’hui la décennie noire, résumé qui omet tout de l’implication de l’armée algérienne et du DRS dans cette « sale guerre ». Manière également d’inclure le roman dont il est question dans les discours qu’a porté et que porte encore Kamel Daoud, discours racistes s’il en est[3], fait d’essentialisme envers un peuple qui lui démontre aujourd’hui la fausseté de ses analyses.

La manÅ“uvre du Figaro est d’autant plus efficace pour un roman qui dépeint une décapitation pour blasphème prenant place en Arabie Saoudite. Voici comment l’un des thèmes qui traversent le roman vient résonner avec les préoccupations et les valeurs actuelles du Figaro.

 Autre média, autres lunettes, celles de L’Humanité ; « le roman de Ryad Girod dresse le bilan de l’obscurantisme religieux et de l’hypocrisie coupable de la belle âme vendeuse d’armes. » Étrange que Le Figaro n’évoque aucunement ce pan du roman. La vente d’armes de la France à l’Arabie Saoudite, nous supposons que Le Figaro reste tout de même très discret au sujet du méfait de son propriétaire qui fait partie des fournisseurs de cet état si peu enclin aux droits de l’homme[4].

Montage à travers l’Histoire

Et nous quelles lunettes révélera notre lecture des Yeux de Mansour ?

Loin d’être simple dénonciation de l’islam wahhabite tel qu’il est appliqué en Arabie Saoudite, Les Yeux de Mansour est d’abord et avant tout une Å“uvre littéraire singulière, et c’est bien par les moyens de la mise en scène des personnages, de l’écriture et de la composition littéraire que cette Å“uvre agit et nous agite.

Mansour, un Syrien réfugié en Arabie Saoudite, est condamné à mort pour blasphème, il se trouve être le descendant de l’émir Abdelkader – figure historique de la révolution algérienne. Cette histoire nous est rapportée d’une manière qui relègue de fait l’intrigue au second plan. Elle amorce une véritable réflexion. Et pour en saisir l’ampleur, il faut nous arrêter sur cet art du montage dont use Ryad Girod avec brio – montage qui n’est pas sans nous rappeler celui que pratiquait en son temps Claude Simon – et qui permet, par l’écriture même, de plier l’espace et le temps, établissant un lien dans et par l’écriture entre Mansour son glorieux aïeul luttant contre la colonisation française.

« Peut-être qu’Abdelkader, pile au milieu du XIXe siècle, avait eu le même regard [que Mansour] lorsqu’on lui demanda de prendre la pose, pour la photo » ou encore :

« Toute prière, tout recueillement, devant rester lettre morte parmi le sable stérile et sec de l’Arabie, de l’Orient…

Tout comme un siècle et demi plus tôt, les dignitaires français avaient accueilli les complaintes de l’émir avec le même mépris et, peut-être pire que du mépris, de l’indifférence… »

Manière de lier les espaces, les histoires et l’Histoire. Tissage des plus rigoureux qui croît tout au long des deux cents pages du roman et annihile par sa manière toute lecture manichéenne que l’on pourrait commettre de l’Histoire, rendant de fait sa complexité au monde. La toponymie saoudienne est essentiellement faite d’anglicismes (Kingdom Tower, Mekkah Raod, Kingdom Hospital, Al Safah Sqaure), les descriptions s’éloignent d’un certain orientalisme éculé, tel qu’on peut les subir en des productions traitant de contrées dites exotiques.

Le fil d’une Histoire perdue

Cette toponymie résonne comme l’effacement de l’Histoire à laquelle il ne reste que ces procédés d’un autre temps pour s’inscrire dans un prolongement. Le fanatisme religieux n’est pas accolé à de l’essentialisme. Toute manière d’être s’inscrivant dans le fil d’une Histoire avec ses figures et que l’on remonte depuis le IXème siècle par l’entremise de l’art du montage.

« Effarés de constater que le seul mécanisme pérenne depuis la grande époque de Bagdad ou de Damas était celui de souks et des étals… transformés aujourd’hui en buildings étincelants et enseignes de luxe, avec tout autour, un fourmillement de petites mains pour maintenir l’éclat artificiel de la ville (…) des riches et des millions de pauvres qui ne vivent que pour devenir riches, avec, transversalement, des milliers de pauvres convaincus qu’ils ne seront jamais riches et qui veulent tout faire sauter et centaines de riches qui subventionnent cette entreprise désespérée au cas où celle-ci deviendrait rentable. »

Pas d’essentialisme comme on peut le trouver dans certaines proses commises ici ou là. C’est bien d’une histoire qu’il s’agit avec (et c’est là que se révèlent mes lunettes) les ravages du néolibéralisme et de la mondialisation qui affectent le monde dans son ensemble. La seule fin devenant l’enrichissement personnel au mépris du savoir ou de quoi que ce soit d’autre.

« Ibn Sina (Avicenne, pour les non-arabophones), lui-même, s’il lui était permis de revenir d’entre les morts, retournerait immédiatement auprès des morts ou fabriquerait habilement de l’argent pour le dépenser frénétiquement chez Zara ou Zwarovski. »

[1] Voir l’article de Thierry Discepolo (fondateur des éditions Agone) dans Le Monde diplomatique, sur la manière dont une pensée néoconservatrice a récupéré l’oeuvre de Georges Orwell : https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/DISCEPOLO/60049

[2] https://www.lefigaro.fr/livres/les-yeux-de-mansour-de-ryad-girod-une-etrange-defaite-20190321

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/02/11/les-fantasmes-de-kamel-daoud_4863096_3232.html

[4] https://www.bastamag.net/Ventes-d-armes-a-l-Arabie-saoudite-les-services-de-renseignement-multiplient

28 décembre 2019

[Chronique] Philippe Jaffeux, Mots, par Guillaume Basquin (Dossier 2/2)

Philippe Jaffeux, Mots, Lanskine, mai 2019, 176 pages, 20 €, ISBN : 979-10-90491-99-1. [Pour découvrir le travail de Philippe Jaffeux, lire cet entretien fondamental]

Comme tous les livres de Philippe Jaffeux (sauf Deux, aux éditions Tinbad ?), le sommaire (ou la forme, dans d’autres volumes) de Mots tourne autour du chiffre 26 (comme les 26 lettres de l’alphabet). Ce sont 26 mots qui donnent autant de titres à 26 chapitres. Citons les plus significatifs dans la « philosophie » (sagesse ?) de l’auteur : Hasart (avec un « t »), Nombres, Alphabet, Silence, Corps, Expérimental, Musique, Chaos, Jeu, Vide, etc. Le poète expérimentateur s’assagit ici sur la forme de son ouvrage, pour en donner autant d’explications que de chapitres (un peu comme le bien-nommé Explications de Pierre Guyotat, si vous voulez) ; et il se pourrait bien qu’il ait fourni là la meilleure exégèse de son œuvre déjà publiée. Cela a mauvaise presse, mais les écrivains sont souvent les mieux placés pour parler de leur œuvre (ainsi, certains admirateurs de Céline pensent que la meilleure critique du Voyage au bout de la nuit reste la fameuse lettre d’introduction qu’il envoya à Gaston Gallimard le 14 avril 1932) ; comment et pourquoi parler de ce livre, après ça ? Words are words are words are words… Essayons tout de même, et après Christophe Stolowicki ici même.

Tout le livre tourne autour de deux axes, il me semble : le jeu des permutations (tel qu’en le Yi King, ou Livre des permutations, grande référence chinoise du poète), et l’alphabet (titre de son grand chef-d’œuvre aux éditions Passage d’encres, rappelons-le ici). Jaffeux joue, et jouant il perturbe nos plus vieilles habitudes : « Les propositions des situationnistes s’actualisent-elles lorsque l’alphabet détourne l’écriture à l’aide d’un jeu irréductible à une culture du spectacle ? » (Est-ce pour cette raison même que les « grands » journaux n’ont jamais parlé de son œuvre ? Les bonnes vieilles habitudes du spectacle médiatique seraient-elle par trop bousculées ici ? On sait qu’un journal comme Libération n’a admis Guy Debord qu’après sa mort…). On apprend ici à mieux connaître les goûts de Jaffeux : le jazz (« L’écriture aléatoire met le sérieux de notre langue en jeu ; elle me permet, pour le mieux, de jouer avec les mots comme un jazzman joue, dans le temps présent, de son instrument »), le cinéma (« Les films procurent un plaisir visuel plutôt qu’intellectuel ; ils mobilisent l’esprit et la forme stupéfiante de l’enfance »). Le poète avoue ici passer plus de temps à regarder des films qu’à lire, et même, pour d’évidentes raisons pour ceux qui le connaissent, qu’à regarder le monde extérieur et « réel » ; cet intérêt pour « l’enfance de l’art » n’est pas sans faire écho à son désir, écrivant, d’être comme privé de savoir : enfant, du latin infans, « non fans », « celui qui ne sait pas encore parler ». Jaffeux donne d’ailleurs ce mot à son premier chapitre (et ce n’est certainement pas un hasart !…) : « L’acte d’écrire accompagne, dans le meilleur des cas, l’état d’un enfant qui s’abandonne et s’ouvre au temps présent » (incipit du livre). On sait que le cinéaste expérimental Stan Brakhage, dont Jaffeux pourrait être un équivalent acceptable en poésie littérature, voulait filmer ce qu’un enfant verrait pour la première fois avec un œil non éduqué ; tel est bien l’état rêvé de notre poète : « Comment écrire en vue de percevoir les vibrations de l’enfance ? »

On sait que la structure mathématique du Yi King impressionna Leibniz qui y aurait vu la première formulation de l’arithmétique binaire ; cela n’a pas échappé à Jaffeux : « Le Yi King s’apparente aussi à un manuel d’écriture abstraite ; toutes les combinaisons de trigrammes sont des signes graphiques qui vident notre alphabet grâce à un appel inespéré des nombres. » Cette creative method faisant largement appel au hasard (ou hasart) est un réservoir infini de potentialités poétiques : « L’alphabet s’articule avec le hasart pour ouvrir un texte sur tous les possibles » ; ainsi Courants blancs, Autres courants, Alphabet, Entre, Deux et Glissements…

On ne sera pas surpris d’apprendre, dans le chapitre « Cinéma », que Jaffeux, projetant ses tapuscrits (qu’il dicte, pour des raisons physiologiques) sur grand écran chez lui, soit tenté par une écriture plastique (voir Entre et Glissements, surtout) : « Chaque page se transforme en une image projetée sur un écran ; celui-ci agite des mots qui sont sous l’emprise de la fantaisie et d’un risque. » Elle est retrouvée ! quoi ? la grande abstraction ! c’est l’image allée avec le texte : « Des lettres ou des phrases, comprises comme des idéogrammes, indépendants des sons, se rapprochent des nombres ; elles peuvent aussi se confondre avec le dessin ou avec des taches. »

Pour finir, je suis d’accord avec Stolowicki : Mots est bien un grand cru de plus de Philippe Jaffeux !

27 décembre 2019

[Chronique] Silvia Marzocchi, Scènes d’intérieur, par Christophe Stolowicki

Silvia Marzocchi, Scènes d’intérieur, Lanskine, novembre 2019, 48 pages, 13 €, ISBN : 979-10-90491-95-3.

 

Binaires comme on pèse nerfs, à deux temps mais toute une architecture intérieure de mouvements divers, divergents comme les rayons d’un disque stellaire vers des planètes inconnues – ces scènes d’intérieur, d’extérieur nuit pour un tournage à tâtons lestés, étagent, alternent serré, étirent deux formats de caractères, un corps puce et le corpus d’une vie. Silvia Marzocchi, dont celui-ci est le premier livre, composé en français, est une traductrice connue d’auteurs gallicans dans sa langue ultramontaine. Pourquoi n’écris-tu pas en italien ? – Je ne peux pas. Seul le français lève l’interdit.

Il y a aussi des capitales, de doublure lumière plutôt que de la douleur, des vers en anglais, « it was a very clear full night / I had a terrible dream », des apartés dans un corps intermédiaire, à fonction d’italiques peut-être, à mi-chemin de l’intériorité, pour d’un soupçon de rythme ternaire développer, lever l’inter-dit, qui ne vaut rien s’il ne swingue, ainsi que l’illustrent Duke Ellington, Thelonious Monk. Ou le Modern Jazz Quartet, je me passe Pyramid, à deux solistes dont un discret, que ponctuent aux moments décisifs (de Sisyphe) des soubresauts de batterie. Ceux d’un amour qui en bribes, tessons se démantèle, se réajuste au gré d’une rythmique rédemptrice,  quand « un frisson choyant me déchagrine à fleur de peau ».

« Scènes d’intérieur 1 » à « 15 », moteur, on tourne, intitulent les séquences sans les coiffer, l’intertitre en corps ordinaire, sans rien d’italique ni de gras. Filmiques comme on aime la vie que seule la démêle la poésie.

Mais « où donc // près d’un lac rubis // la couleur femme / effusive / débordante /// où donc / la tornade / a vrillé / sur elle / plumes couleur de la nuit ». Sa poésie plus abrupte, plus verticale encore d’être horizontale hachée, la dispense que poigne autre interrogation que celle de « la couleur femme ».

Silvia, « à contre-jour habitée ». Son roman de jeune épouse (« un jour de janvier / comme on passe un tricot / pour se réchauffer // il / les épaules larges / cherchait tête à son creux // elle / en rêvait / se la poser douce ») tourne à vinaigre, surmonte les obstacles. En façade une vie de couple – diptyque arboré cachant la forêt, l’immense forêt de la langue natale à deux mains (et une arborescence de moignons) tenue en réserve, en lisière. D’un couple les scènes de ménage, infidélités et réconciliations (« après l’orage / ils s’étaient / pardonné /// l’étreinte nomade qu’elle s’était octroyée » – par revanche), le savoir-faire et le savoir aimer (« futur, je te reste fidèle). La ménagerie du grand fauve bichonné comme « l’enfant douillet / dans sa chambre / endormi de rêveries ». La complaisance  conjugale. Les détails de sensualité que seul le corps puce – et le retrait dans ses limbes de la langue première – autorisent.

Quelques minuscules énormes fautives approximations d’accord ou d’orthographe les seuls clins d’accent.

Scènes de famille où père & mère, et frère & sœurs. Une réversibilité syntaxique (je vous aime belle marquise), métaphore du temps retrouvé, « tandis qu’elle coupe ces pommes à cuire », remonte en corps menu un calligramme encadrant aux parois d’un gouffre « l’écorce de citron cet effluve de maman en soi la lacune / cet effluve //// cette écorce/ de maman //// de maman / en soi //// en soi /  la lacune cet effluve de maman à l’écorce de citron ». La rythmique d’import secret éclaircit le passé.

25 décembre 2019

[Texte] Alexander Dickow, Premier souper, fragments de mondes (extrait)

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Extrait du Premier Souper de Ronce Albène (1927 du calendrier aurède)

Où Dèze arrive au pays des Âmes et des Corps

 

Continuant notre route au jour subséquent, nous passâmes l’Île de l’Œil, où l’on ne croit qu’à ce qu’on peut voir de jour et clairement, et le pays de l’Ouïe, gros de rumeurs et de bruits. Nous n’en prîmes point connaissance, mais poursuivîmes. Cependant, des brouillards se haussèrent doucement qui nous confondaient bientôt le regard et déconcertèrent les navigations. Et nous choisîmes de nous échouer finalement sur un sol insoupçonné de personne. Alors, nous quittions le navire, et la brume fut si drue où nous tâtonnâmes, que le Sieur Lavant tourna en rond dans son voisin Pandon et tombaient dans un bataclan tout plein à bras et de jambes, et se remirent debout dans des jurons assez grands en couleur. Mais Dèze les écartait l’un à l’autre avec des rires, et rapporta le paisible des cœurs.

Nous arrivions face-à-face avec deux villes orientées l’une envers l’autre. Et les deux villes sont fortifiées extrêmement à force de pointes enfonçant beaucoup les remparts, fourmillant à meurtrières, avec des murailles comme des hanches de montagne. Nous prenions abri d’abord, car les villes échangèrent l’une dans l’autre des flèches ici et là. Une ville était toute neuve et brillante comme un miroir, et l’autre ville fut entachée d’une longue et douloureuse patine d’histoire. Finalement, des messagers des deux cités s’expédient devant notre bivouac l’un avant l’autre, et Dèze apprit quelle façon d’habitants demeurèrent dans ces cités neuve et ancienne.

Dans l’une, Dèze nous explique-t-il, vivait un peuple qui s’est certifié natif de ces terres, un aguerri et batailleur peuple aux corps robustes. Ceux avec qui ils haïssaient continuellement sont des âmes et des esprits venus d’au-delà des brumes imposantes de cette contrée, des habitants du monde nouménal qui envahissent les pauvres indigènes et se sont établis en la ville toute nouvelle et étincelante comme un miroir. Les esprits, disent ceux de la ville antique, ont naguère moissonné la chair animale et humaine avec des moyens plus sauvages imaginables, afin de s’être façonné des corps, et d’ainsi coloniser dans les terres du peuple d’ici avec abus et brutalités fougueusement.

Mais un messager des âmes vint ensuite nous démentir d’avec ce triste récit. La forme du messager nous épouvanta : il grouillait en griffues pattes et de pseudopodes gluants, et ses yeux regardèrent aussi grandement que des assiettes ; sur sa peau perlent et suent le sang et la sève, et il parla d’une voix cliquetante parcourue avec des grognements et dégoûtantes grinçures. Devant les cris, le messager nous a priés de ne pas faire confiance avec les apparences, et l’exquisité de la politesse du messager effroyable nous mit finalement dans l’aise tout malgré, et bientôt nous bavardons ensemble presque comme parmi de vieilles connaissances.

Pendant de longs équicycles, a conté notre visiteur, les corps – comme il nomme ceux de la ville vétuste, les aborigènes du pays – avaient obstinément rejeté et exclu et honni les choses de l’esprit, de sorte que pas la moindre idée ne puisse trouver aucun pied dehors le royaume nouménal, ni s’habiller en existence concrète ; emprisonnés et bannis par-delà la Brume, les âmes ont fini, comme il se devait d’arriver, par brusquer un passage au monde. Ne pouvant consister dépourvus en chair de par ce monde, et faisant à nécessité bonne figure, les âmes ont dû chaparder par-ci et là – oh ! sauf triste exception, toujours dans les animaux sans entendement – la chair qu’il leur fallut.

C’est alors que notre Pandon demandait un petit questionnement.

« Mais ces Corps, n’a-t-on point doté chacun d’eux d’une âme ? Avait-on à ce point chassé l’esprit hors de ce monde que les âmes ne pussent plus habiter le corps d’un enfant à sa conception ?

– Les miens croient fermement, commençait notre interlocuteur, qui se nomme Urqtàl, que les êtres de ce monde n’ont plus qu’une âme flétrie et rabougrie, réduite à presque rien. Les Corps eux-mêmes protestent désormais qu’ils n’ont aucune âme, car ils imputent aujourd’hui à la spiritualité tous les crimes et toutes les brutalités. Pourtant, nous nous efforçons de protéger ces pauvres créatures, car créatures elles restent, quand bien même la plus infime des lueurs idéelles les habite ; rien ne peut vivre entièrement sans idéalité. Au fond, nous ne souhaitons plus que les aider à s’élever enfin aux hauteurs de l’idée. S’ils n’étaient réfractaires à tout progrès, il n’y aurait plus aucun conflit entre nous.

Pourtant, les flèches continuèrent leur triste pluie parmi les deux cités. Le roi des Corps nous a reçu en sa ville qui se nomma Guèvres. Nous lui rapportions les dires du messager Urqtàl, mais avec chaque argument il contrait un autre où se montra, dit-il, la mauvaise foi des Âmes perfides.

« L’esprit n’illumine rien du monde concret, ni n’insuffle la vie aux êtres vivants ; cela est le premier et principal mensonge des âmes. Si nous avons cru jadis à la part spirituelle de l’homme, la malignité des âmes incarnées nous a démontré au contraire que l’âme n’habite que les êtres malfaisants. Ce discours de notre part négligeable de spiritualité, en outre, autorise à leurs yeux les atrocités qu’ils commettent, et les dispensent de nous traiter en égaux. L’idée qu’ils n’ont subtilisé que la chair des animaux est une absurdité, une exagération effrontée. Leurs charniers jonchent les pages de nos chroniques. C’est nous qui sommes victimes, d’une tentative de conquête incontestable et d’une lâcheté indicible.

Le roi fit une pause à son discours pour prononcer à ses généraux une nouvelle volée de flèches, à laquelle il ajouta une deuxième volée de flèches enflammées. Puis nous dit-il :

« Au demeurant, ce sont eux qui rendent la paix impossible : ces pustules ambulantes ont refusé chacune de nos propositions ! »

Puis, le roi de l’autre ville, qui n’eut pas encore de nom, nous accueille chaleureusement dans le sein de son palais en cours de construction. Vu la somptuosité de son bienvenu, nous nous sommes efforcés pour étouffer notre nausée en face avec cette créature de suppurantes boursouflures, qui déploya de poilues ailes noires, et dont la parole a ressemblé des sombres éructations et déglutitions molles. Quelle éloquence, pourtant !

« Il ne faut point succomber à la séduction de leurs boniments. Nous leur avons construit des routes, modifié le cours des eaux en leur faveur, fourni de nouvelles technologies. Nous avons dépensé de vastes ressources afin d’améliorer leur sort, mais ce peuple rétif s’obstine, et s’attache à une représentation injuste de la noble spiritualité. Ils ne souhaitent que nous noircir afin d’autoriser les atrocités qu’ils commettent, et pour les dispenser de nous traiter en égaux. Au demeurant, conclut le roi des Âmes, c’est impossible de négocier avec ces rustres brutaux, qui ont rejeté systématiquement les accords les plus raisonnables. »

Nous nous mîmes d’accord, en retour dans notre bivouac, qu’auparavant qu’ils ne puissent envoyer d’autres messagers ni nous entraîner à d’autres guet-apens de discours trompeurs et fautifs, que nous allons nous carapater et braver la brume pour notre navire, et quitter pour jamais cette contrée comblée de malédiction.

22 décembre 2019

[News] News du dimanche

Et si la trêve des confiseurs était celle des Libr-lecteurs ? Découvrez donc une nouvelle sélection de livres reçus parus en cette fin d’année ou qui vont être publiés début 2020… Et pour bien commencer 2020, des premiers RV hauts en couleur !

Libr-10

► Jacques ANCET, Amnésie du présent, éditions Publie.net, automne 2019, 210 pages, 19 €.

► Paul de BRANCION, Tu veux savoir comment je m’appelle ? suivi de 0.1.0 désorientation, Lanskine, automne 2019, 48 pages, 10 €.

► Pierre CHOPINAUD, Enfant de perdition, P.O.L, à paraître le 3 janvier 2020, 576 pages, 24,90 €.

► Johan GRZELCZYK, Données du réel, éditions Ni fait ni à faire, automne 2019, 110 pages, 10 €.

► Douin de LAVESNE, Trubert, un fabliau de la fin du XIIIe siècle, éditions Lurlure, Caen, 200 pages, 19 €.

► Jacques JOUET, Dos, pensée (poème), revenant, P.O.L, décembre 2019, 480 pages, 24,90 €.

► Sandra MOUSSEMPÈS, Cinéma de l’affect (Boucles de voix off pour film fantôme), éditions de l’Attente, Bordeaux, à paraître le 13 janvier 2020, 104 pages, 13 €.

► Fabrizia RAMONDINO, Retours, trad. de l’italien par Emanuela Schiano di Pepe, éditions Publie.net, novembre 2019, 152 pages, 14 €.

► Ritournelles : 20 ans de création littéraire transversale, Le Bleu du ciel, Libourne, automne 2019, 200 pages, 20 €.

► Senna Hoy, revue de poésie en anglais et en français, publiée par Luc Bénazet et Jackqueline Frost, n° 1, décembre 2019, 4 €.

Libr-événements

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► Le vendredi 17 janvier 2020, retrouvez Béatrice BRÉROT à La Balançoire :

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21 décembre 2019

[Chronique] Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, par Jean-Paul Gavard-Perret

Aurélien Bellanger, Le Continent de la douceur, Gallimard, automne 2019, 496 pages, 22 €, ISBN : 978-2-07-277179-8.

Aurélien Bellanger est un écrivain à la mode. Et la critique a présenté son livre comme une merveille littéraire. C’est pour le moins exagéré sauf aux laudateurs des amphigourismes.

Existe là une défense du libéralisme pro européen contre les complotistes. Le livre se prétend une satire. Mais, et pour rester parmi les écrivains qui, comme on dit, « ont la carte », nous sommes bien éloignés d’un Houellebecq.

Celui qui est paraît-il doué pour les fulgurances se perd dans un brouet qui limite l’intelligence littéraire à une mélopée à l’encaustique plus mélancolique que caustique.

L’épique – revendiqué par l’auteur – manque de piquant. Pour ce long voire interminable retour vers le futur de l’Europe, Bellanger opte pour un jeu (à clés évidentes) bourré de références, symboles voire de mathématiques.

Le conte se voudrait acide et plaisant, mais le narcissique écrivain fait trop étalage de son érudition. Et cela nuit à ce qu’il voudrait une performance où il feint de vouloir être l’alter ego de Tintin et du sceptre d’Otokar.

N’est pas Hergé qui veut. Ni Voltaire. Pas même Umberto Eco. L’Europe leur appartient plus qu’à Bellanger. Le bel ange de France Culture et de la littérature de cour manque ici d’étincelles au moment même où il se voudrait flambeur et initiateur d’un flambant neuf romanesque. Nous en sommes loin.

19 décembre 2019

[Chronique] Mémoire vive de Pierre Ménard, par Ahmed Slama

Pierre Ménard, Mémoire vive, éditions Abrüpt, automne 2019, 112 pages, 9 €, ISBN : 978-3-0361-0072-2.

Celles et ceux qui portent l’attention qui lui est due à la littérature qui s’écrit dans et par le web, Pierre Ménard est une figure familière ; son site – liminaire.fr – est un passage obligé dans le champ de ce que, dans un essai stimulant paru en 2017 chez Hermann, Gilles Bonnet nomme la poétique numérique (ou e-poétique). Et lorsqu’un tel écrivain, aussi imprégné de culture numérique nous gratifie d’un ouvrage au titre évocateur Mémoire vive, servi dans l’écrin d’une maison aussi singulière qu’Abrüpt, on ne peut que s’y pencher avec attention.

En parlant de poétique numérique, j’évoquais récemment dans les pages de Libr-critique le dernier roman de Philippe Toussaint, La Clé USB. Mémoire vive pousse dans le même sens, la manière est pourtant toute autre, plus radicale. Les effets du numérique ne sont pas simplement disséminés ou suggérés, fondus dans une intrigue et une écriture somme toute réalistes, non, le média numérique, du moins son influence sur nos manières de penser, sentir se donnent à voir dans et par la langue, le langage et la composition même de l’œuvre. Car, si La Clé usb parle de numérique, Mémoire vive parle numérique.

Des chemins denses et fragmentaires

L’ouvrage se présente comme une succession de fragments agencés dans une écriture dense et serrée ; on s’abandonne à leur flux. Chaque fragment trace son chemin, ouvre une voie tout en faisant écho aux précédentes. Fragments plus ou moins courts, ne dépassant que rarement les 10 lignes. Soit souvenir, soit pensée fugace, soit réflexions des plus stimulantes sur un monde en perpétuelle mouvance.

«

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Ce principe de liste qui juxtapose des affirmations hétérogènes dans un ordre aléatoire. S’interroger sur la difficulté à s’énoncer, à s’articuler avec les autres, avec le monde. Apprendre à revenir à la ligne, mais quoi pour nous y contraindre ? »

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L’ensemble de ces fragments sont recoupés autour de trois parties dénombrées à l’aide de trois codes binaires 01, 10 et 11. Les fragments composants chacune des parties sont séparés à l’aide de doubles barres obliques qui, dans le langage informatique, servent à spécifier un chemin. Par l’ensemble de ce paratexte, c’est bien un chemin qui semble se tracer :

« Je peux tirer quelques phrases heureuses, quelques trouvailles, les recueillir. Tout se tient à tel point que c’en est inextricable. Non pas suites sans principes de construction, mais entrelacements complexes. »

Composition et écriture audacieuses que vient compléter la couverture représentant un disque dur, balisant le sens de la lecture ; une mémoire numérique qui s’écrit.

Au travers des media

Nous n’en sommes plus aux simples agencements involontaires tels qu’on les a (d)écrits du côté de chez Marcel Proust, mais plutôt dans le cadre mémoire que je nommerais rapidement médiarchique ; mémoire liée aux Media [1]. À la manière dont ces Media influencent nos manières de penser et d’interagir avec le monde, nous pourrions citer à titre d’exemple La Dernière Bande de Samuel Beckett qui me semble creuser en ce sens ; pièce de théâtre où le vieux Kraps écoute et réécoute cette bande qui recèle l’enregistrement de quelques épisodes majeurs de sa vie. On pourrait également citer dans ce registre Claude Simon ou Annie Ernaux et la manière dont lui puis elle usent des photographies comme supports d’une certaine mémoire. Ainsi ce sont bien des « media » (la bande sonore, les photographies) dont usent les narrateurs pour se souvenir – les exemples en son sens pourraient abonder chez Proust même. Mais ici, c’est à une Mémoire vive que nous avons affaire, jonction ou basculement marqué dès la première phrase de l’ouvrage « Rien n’est plus pareil ». Phrase inaugurale contrebalancée une page plus loin par ce « rien ne se perd, je sais » ça se transforme bien sûr.

C’est que l’influence du médium numérique se ressent dans la manière dont Pierre Ménard transcrit ou retranscrit le monde qui l’entoure.

« Toute appréhension du dehors disparaît. On y voit plus clair au lever du jour. Je prends, je garde, je conserve et je préserve. L’écriture est un fragment infime de l’errance. Écouter sa propre respiration qui n’est pas vraiment à soi à la fin. Ce qu’on appelle réalité, c’est ce qu’on codifie. »

Le code, codifier, bien évidemment cette affirmation n’est pas simplement vraie pour le médium numérique, il en a toujours été ainsi. Mais c’est bien la recherche d’un langage qui s’agence au fil des pages ; « Vivre est une chose, découvrir le langage afin d’exprimer la vie en est une autre ».

Une opposition de mémoires

Qu’il me soit permis en guise de conclusion d’évoquer la signification concrète de la mémoire vive et l’implication de cette signification sur l’œuvre qui nous occupe. La mémoire vive, en informatique, permet de stocker momentanément les informations dont l’ordinateur a besoin rapidement et dont il se sert souvent. Et c’est ainsi que surgissent une série de paradoxes, le premier est que Mémoire vive donc une mémoire volatile et temporaire se présente sur le support du papier imprimé ; ineffaçable. Le second paradoxe recouperait la couverture représentant un disque dur appelé mémoire statique et qui s’oppose à ce que l’on nomme la mémoire vive.

Et c’est là qu’intervient la singularité de la maison d’édition : Abrüpt, car bien évidemment un éditeur ou une éditrice participe de l’œuvre. Ainsi par la mise en place d’un antilivre dynamique se présentant sous la forme d’un site, disponible ici, on recoupe plus strictement le sens de la mémoire vive ; car à chaque fois que l’on parcourt un site se déposent quelques données dans la mémoire de votre navigateur (appelée cache) et qui s’effaceront au moment où vous le viderez annihilant ainsi les traces qui se sont déposées au fil de voter navigation.

[1] « Des MEDIA (sans accent ni -s final) et par l’adjectif MÉDIAL, concerne tout ce qui sert à enregistrer, à transmettre et / ou à traiter de l’information, des discours, des images, des sons » (Yves Citton, Médiarchie, Le Seuil, coll. La couleur des idées, Paris, 2017, p. 28).

17 décembre 2019

[Texte] Cuhel, Retraitement du travail (extrait de « Une tRouée d’R dans l’aire du temps)

[À lire, l’un des derniers textes de CUHEL : « Hymne à la POHÉRÉSIE »]

CHÔMAGE.

C’est comme la Dette ou le Trou-de-la-Sécul : formidable pour bien tenir son monde !

Le chômage est systémique : la fabrique des inégalités produit des non diplômés, et les diplômés ne fabriquent pas forcément de bons petits soldats qui marchent pour le Marché, et le Marché fabrique des raisons que la raison ne connaît pas.

Le chômage est systémique : le hic est donc à trouver du côté des chômeurs.

 

CQFD.

Le chômage frappe lourdement les plus-de-50 ans, donc on rallonge la durée de cotisation pour une retraite à 64 ans.

L’espérance de vie en bonne santé est inférieure à 64 ans, donc on recule l’âge de départ à la retraite : en fRANCE, on aime la Bérézina !

 

ESPÉRANCE DE VIE. 

L’espérance de vie augmente, donc il faut travailler plus et partir plus tard à la retraite.
La retraite coûte cher, il y a trop de retraités – ces assistés !

Le travail c’est la santé. Mais la santé de l’entreprise ne supporte pas les plus-de-50 ans. Il faut donc travailler plus pour être au chômage. Le chômage, c’est bon pour la santé, ça augmente l’espérance de vie. Et quand l’espérance de vie augmente, il faut travailler plus. Et partir plus tard à la retraite.

Et comme l’espérance de vie en bonne santé ne dépasse pas 64 ans, on augmente le Trou-de-la-Sécul.
Et pour combler le Trou-de-la-Sécul, il faut cotiser plus.
Et pour cotiser plus, il faut travailler plus.
Et pour travailler plus, il faut être en bonne santé.
Et pour être en bonne santé, il faut travailler moins.

Pour combler le Trou-de-la-Sécul, il faut rembourser moins.
Et si on rembourse moins, on se soignera moins.
Et si on se soigne moins, on sera en moins bonne santé.
Et si on est en moins bonne santé, on coûtera plus.
Et si on coûte plus, on augmente le Trou-de-la-Sécul.

La question cruciale à traiter est donc celle-ci : combien de temps allons-nous encore financer ces Trous-du-cul de retraités ?

14 décembre 2019

[Chronique] Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants (2/2), par Carole Darricarère

L’une des lignes de force de Libr-critique est d’offrir parfois plusieurs lectures d’un même texte : après Jean-Paul Gavard-Perret, voici Carole Darricarère qui a eu envie d’écrire sur ce livre ouvert. [Lire la première chronique, par Jean-Paul Gavard-Perret]

Jean-Luc Parant, Nous sommes tous des migrants, accompagné de dessins de Mark Brusse et d’une lecture de Marielle Macé, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, septembre 2019, 96 pages, 20 €, ISBN : 979-10-92444-98-8.

 

Usant d’un raccourci, l’assertion, formule frontale abrupte et racoleuse, emprunte au hashtag pour emporter la convictionau prix d’un effet de ressassement faisant loi d’une tragique actualité à prendre avec des pincettes ou à cueillir à la gaffe sans se détourner ni tourner de l’œil.

D’aucuns d’entrée tiquant, seront tentés de se soustraire à la lecture, point de pathos ici pourtant nonobstant l’appât, privés de nectar seront, tombés dans le piège, cependant que décorporant le propos, l’auteur s’empare contre toute attentedu sujet en cosmonaute du sens de l’existence pour mieux s’en écarter, élargissant le motif à l’univers.

Ou comment s’extraire du pas qui confond les moyens et les finalités après Jean-Luc Parant, jaillissant verticalement sur l’horizon par la plante de nos yeux, ceux-ci étant « les signes de nos pas », « le cadran d’un kilométrage infini », la vue elle-même « l’insigne des plus grands voyageurs », la migration des corps annonçant celle des âmes, repartir de l’œil pour mieux s’expanser dans le retournement.

Qu’on se le dise, « tout est sans mesure », il suffirait de « changer de dimension », « on nous a menti, on nous a fait croire que nous vivons dans le monde avec le tout petit soleil qui nous éclaire alors que nous vivons aussi dans l’univers avec l’énorme soleil en feu », « il y aurait donc deux yeux et deux soleils, un œil et un soleil pour le jour, et un autre œil et un autre soleil pour la nuit (…) l’un pour voir le jour et l’autre pour ne plus voir la nuit », autant dire l’œil du bien et celui du mal, charge au lecteur de se situer.

Partant de là, du roulis au tournis, du corps de poussière au corps de nuage, du corps calleux à la connexion spirale et à l’étincelle chamanique, c’est par incartades et déplacements liquides de myriades de trajectoires off sky ; par la grande roue du proche et du lointain, par l’œil des perspectives, par le roulement à billes de tangentes parallèles ; que marchands de rêves et marcheurs de réalité confondus s’affranchissent des contingences du réel au passage de l’avers à l’amont : « plus originaires du ciel où tournent toutes les planètes que d’un pays ou d’un autre (…) nous avons tous migré sur la terre (…) » ; ainsi un référent qui nous aurait volontiers pris en otages, fait-il allégeance au grand huit métaphysique de l’univers, les amalgames faisant feu des récurrences, c’est « tout entier(s) voyant, tout entier(s) pensant », « là où notre corps ne va pas », tous au tout confondus, que l’adhérence s’acharne à faire acte de poésie dès lors que l’Origine est mise au service de la liberté dès à présent à partir de l’œil et que s’estompe le sort de chacun dans la perspective d’un catéchisme cosmogonique.

Difficile de faire moins réel que cette odyssée stellaire si l’on entend par réel ce qui ne dépasse pas le cadre strict des activités humaines sur le terrain. Péchant par abus, le Ciel n’étant jamais à court d’espoir, l’auteur martèle le propos à l’Infini, chacun de nous, à égalité de traitement face au mystère, n’étant que l’infime débris d’un totum cosmique, c’est à la faveur d’un lent coma que Jean-Luc Parant, dont le troisième Å“il protubérant supplante ici l’organe de chair, en aurait eu l’élégiaque vision, la migration des âmes sublimant la table de multiplication du pas à hauteur d’une algèbre spectrale, ressuscite les corps de lumière de rêves décimés – en témoignent les dessins à la détrempe de Mark Brusse.

Au pied pris à son propre piège, piètre figure du plein de l’épreuve, répond l’œil au balcon, ballon dirigeable des spéculations, son écume et sa voile transmutent de salutaires lignes de fuite au bénéfice du Vide, réduisant à néant les cuisantes vicissitudes. Perchée à bonne hauteur de cycles, la scène respire, les astuces de l’œil délivrant l’homme allégé de ses peines, pulvérisent les frontières au point que l’on en oublierait le titre et ses contenus, si ce n’était qu’ayant recours à un retour de manivelle, un effet de ritournelle ne crécelle vaille que vaille en rappel sa fidélité au propos. Ce qui sert ici l’homme ne relève en rien de la meule animale mais d’un point oméga, ce haut remède du bref de la meute amère étant le devenir de l’aller et du venir.

Du regard qui ne laisse pas de trace à la main qui noircit tout ce qu’elle touche, les phrases s’imbriquant les unes aux autres jusqu’au tournis, « nous avons tous migré sur la terre et autour du soleil parce que nous cherchons la lumière totale », ô conscience vitale vomissant par nos yeux « gavés d’un visible immangeable » les nourritures indigestes, « visible qui nous envahit comme pour une dernière fois (…) comme si tout allait s’éteindre » tandis que « les hommes ne s’arrêtent plus d’ouvrir la bouche pour dire n’importe quoi, pour chanter et crier n’importe quoi »,  apocalypse ici-bas d’une décadence.

À n’en pas douter c’est une longue exhortation à l’éveil et un message d’amour autant que d’espoir que l’œil du poète dédie en cet ouvrage à ses frères d’âme, sans pour autant emporter la conviction qui voudrait qu’après avoir tous été si désespérément Charlie nous soyons aujourd’hui portés ou préparés à devenir de vénérables migrants – le serions-nous potentiellement, héros malgré nous, par ces curieux revers dont l’Histoire s’est fait une spécialité -, étant posé qu’un migrant sans titre n’a pas exactement vocation à être un voyageur attitré, et que les dieux eux-mêmes sans solutions ne s’accordent pas forcément sur le sujet, rien n’est moins sûr même si « dans un monde illimité un obstacle peut devenir une ouverture ».

12 décembre 2019

[Chronique] Autoportrait en poète sur le qui-vive (Prigent), par Jean-Claude Pinson (Dossier Prigent 2/2)

Christian Prigent, Point d’appui 2012-2018, P.O.L, novembre 2019, 464 pages, 22,90 €, ISBN : 978-2-8180-4888-7. [interview de l’auteur]
[Lire le premier volet du Dossier Prigent]

Christian Prigent au meilleur de sa forme – au meilleur de LA forme, d’une forme, celle du journal (« Peut-être est-ce aujourd’hui cette forme informe dont j’ai besoin »).
Un journal singulier, où viennent se consigner, en blocs de prose, les considérations les plus diverses (de varietate rerum).

Que le nom de Rousseau plusieurs fois dans le livre apparaisse n’est évidemment pas un hasard ; peu ou prou un journal est toujours une forme d’autobiographie. Point d’appui est aussi un autoportrait : « Je suis un animal qui parle. Je ne peux donc seulement vivre : il me faut aussi représenter ma vie ». Et c’est en ce point de la représentation comme question qu’apparaît le grand intérêt du livre, sa façon propre de travailler le dilemme de l’écriture. Car écrire, c’est rêver de pouvoir « abattre ce à quoi “le monde“ tient, ce qui le fait tenir : des idoles (des figures, des noms ». Mais, ajoute Prigent, ce rêve est « évidemment voué à l’échec : toujours des figures sont là, au moins dans la trace de l’effort mis à les congédier : Pollock ; et l’invincibilité de leur retour : Malevitch. » Parfois, néanmoins le rêve devient réalité : Monet, le premier, tirant devant le tableau comme un rideau, a commencé de congédier figures et profondeur du champ. Il s’est approché de ce que Clement Greenberg appellera plus tard, à propos de Pollock justement, la « peinture-rideau », c’est-à-dire d’un tableau réduit au jeu surfaciste des lignes et couleurs.

Avec ce Point d’appui, le rideau s’écarte, la « poésie-rideau » cède la place, et laisse apparaître, sous mille facettes, s’enlevant sur les fonds les plus divers, la figure d’un homme. En l’occurrence celle d’un poète jamais assis, toujours inquiet du monde et de lui-même ; un homme en vérité et en proie à tous les démons qui font l’humanité (le sexe, la chose politique, la vieillesse, la lutte contre les représentations qui faussent notre rapport au monde…).

Nulle impudeur, toutefois. Mais regard lucide, toujours. Acide souvent. Mélancolique aussi – acédie de l’homme qui a fait sa tanière dans le « pigeonnier familier » de sa bibliothèque, « cet exosquelette de sa vie mentale ». Sagesse, salutaire décapage sur tous les sujets. Y compris les mieux pourvus en épines : la « vie littéraire » aujourd’hui asservie au « culturel » ; la « grotesque écriture dite “inclusive“ » ; la religion (« quoi de plus nécessaire aujourd’hui, qu’une critique de la religion, de toutes les religions ? ») ; les attentats de 2015 (« inévitablement, le souci “sécuritaire“ va nous fermer le monde, l’espace, le temps, les paroles », alors que « ce à quoi nous essayons de travailler, c’est l’ouvert ») ; le militantisme aujourd’hui (« délier, in-soumettre, disent-ils – mais revoilà du lié, du lien, une fascination dévote » : « difficile de supporter la dévotion au chef ») ;  la campagne  « balance ton porc » (« Balance : mot de flic. Sa logique : logique d’indic. Porc (entre bien d’autres emplois) : l’insulte des calvinistes aux épicuriens. La propagation délatrice sur les réseaux du net : effet de meute à la curée… »).

Se déploie également, par petites touches, toute une philosophie de l’écriture (« Vivre : désastre du sens. Ecrire : non pas imposer un sens à un matériau de vie qui n’en a pas. Ni dupliquer le désastre. Mais lui répliquer ») ; s’élargissant en philosophie tout court : « Pas de souci de la mort sans souci de son après. Et donc, ineffaçable croyance en cet après, au-delà de toute fermeté pensive comme de toute rodomontade incrédule. Nul n’est athée si du destin de son cadavre il se soucie. L’athéisme, en somme, n’existe pas. Fait anthropologique : c’est de se savoir mortel que le parlant néandertal ou sapiens se découvre religieux ; et de cette découverte que naît l’obligation des sépultures […] Ces banalités suite aux obsèques à Brest de notre ami M. G. ».

Si autoportrait il y a, il n’est pas monodique, mais sans cesse contrapuntique, car relationnel plutôt qu’introspectif. En regard : des portraits d’auteurs (salut les Anciens, salut les Modernes) ; des lectures d’Å“uvres plastiques (la Dame à la Licorne, Giorgione, Monet, Picasso, Fautrier, Anselm Kiefer, Ceija Stojka…), de films (de Pasolini, Franju, Truffaut, King Vidor, Francesco Rosi…) ; des souvenirs (mai 68 à Rennes…) ; des saynètes (Chino à la plage) et anecdotes drolatiques (sur Robbe-Grillet, Pierre Guyotat, Charles Pennequin) ; des paysages, des portraits de villes − à propos de Venise par exemple, une page d’autant plus magnifique que l’auteur ne craint pas de s’exposer au risque du cliché : « Venise d’automne : peu achalandée, déserte dès San Marco quitté. Difficile de renoncer au cliché : bain de beauté. Impossible de ne pas ressasser : elle (la beauté) étreint, immerge. Peu, d’abord le détail (d’art, d’histoire : le leitmotiv des vedute). Plutôt la masse sensorielle qui malaxe chair et pensée. Ce qu’on voit : perspectives brisées, angles déviés, coudes brusques, culs-de-sac et échappées alternés vite, boyaux claustrophobiques et béances ouvertes sur des vastitudes floues, des échines d’eaux éblouissantes. Ce qu’on entend : vacarmes mécaniques (la cacophonie des embarcations) troués de silence (les campi dépeuplés, leur tendresse friselée d’herbes) ».

Bref, un livre constamment passionnant, à la fois pour l’autoportrait saisissant du poète et de l’homme Prigent que l’ouvrage dessine par esquisses successives, et pour ce que chaque page nous donne à penser sur ce qu’il en est aujourd’hui d’être au monde, quand on refuse la soumission aux représentations toutes faites qui nous sont proposées (ou plutôt imposées). Et l’impression de lecture est d’autant plus forte que la prose de l’auteur, tracée au couteau et au scalpel, y retrouve la force de frappe et d’inscription, d’intonation et d’accentuation, d’un vers qui ne cesse de la hanter (Mallarmé : « le vers est tout dès qu’on écrit » – dès qu’on soustrait l’écriture au « laisser-aller en usage »).

Au-delà, si ce livre me paraît important, c’est par la façon qu’il a de poser en acte la question de la prosodie aujourd’hui – de l’errance prosodique dont nous ne sommes pas sortis (mais peut-on jamais en sortir ?) depuis plus d’un siècle qu’est révolu le règne du « mètre national ».

Dominique Fourcade, se penchant sur cette question, soulignait, en 1998, que si Mallarmé avait « indispensablement retendu la langue » (après le relâchement du romantisme hugolien), il s’agissait désormais de la détendre, de lui redonner du souffle, du flux (du flow, comme disent les rappeurs), mais de le faire « durement », loin du « style exalté » du lyrisme antérieur. Et c’est bien me semble-t-il ce que fait lui aussi Christian Prigent avec la prose à la fois « détendue » et dense de ce Point d’appui.

Mallarméens, les poèmes, ceux qui scandent le déroulé du journal comme ceux qui viennent à la fin, semblent à nouveau relacer très serré le corset poétique. Certains pourtant écartent eux aussi, à leur façon, le rideau. Ainsi ces vers où l’auteur évoque la figure légendaire de Perceval :

« […]

Il dort il ne sait pas son nom

Au ciel mille astres cent questions

Qu’est-ce qui goutte au bout des lances

À qui porte-t-on la pitance

Dans la gamelle solennelle 

[…]»

Et c’est alors quelque chose comme la beauté et la force des « complaintes traditionnelles » qu’on retrouve. De celles-ci (Le Roi Renaud par exemple), Christian Prigent loue le « pathos poncé par la netteté formelle (ligne claire) et l’avancée à plat (oratorio) […] ; ellipses brutales, pas de transitions logiques explicites […]. » « Quelle vivacité ! Quelle tension, dense d’humanité ! », conclut-il.

Compte tenu de ce que l’auteur avance ces remarques au détour d’une réflexion sur les rapports qu’entretiennent poésie/chanson, difficile, me semble-t-il, de ne pas y retrouver la problématique schillérienne du « naïf » et du « sentimental » (du réflexif) ; problématique dont on sait combien elle était implicitement essentielle à la poétique de Nerval, à la tension chez lui entre densité opaque des sonnets des Chimères d’un côté et limpidité énigmatique des Chansons et légendes du Valois de l’autre.

8 décembre 2019

[News] News du dimanche

Vos RV pour terminer 2019 comme il se doit : découvrez un aperçu du dernier JOUET ; vos RV à Paris, Angoulême ou Apt…

En lisant, en zigzagant…

« Les migrations d’argent comptant
avec un billet de retour ne ressemblent pas
aux allers simples de ceux qui fuient
leurs attaches, leurs racines, leurs montagnes et pauvretés.

Ananoana rêvait-elle de la sauvagerie parisienne ou bretonne
dont elle avait, chaque nuit, sur sa couche
un héros plein d’étrangetés ? »

(Jacques Jouet, Dos, pensée (poème), revenant, P.O.L, paru le 5 décembre 2019, 480 pages, 24,90 € ; cf. p. 123).

Libr-événements

► 

 

► Jeudi 12 décembre à 18H30 : Les 20 ans de Frictions. Une rencontre pour comprendre la place et le rôle des revues dans la création théâtrale contemporaine, animée par Karim Haouadeg (Europe et Ubu), avec Jean-Pierre Han, directeur & rédacteur en chef de Frictions, Sidonie Han, metteur en scène et scénographe & Michel Simonot, écrivain, metteur et scène et sociologue.

Hugo Pradelle, ENT’REVUES : 4, avenue Marceau 75008 Paris. Téléphone : 01 53 34 23 25.

â–º Jeudi 12 décembre à 19H, L’Autre Librairie à Angoulême (rue de Beaulieu) : Lecture d’Alban Lefranc pour son dernier roman L’Homme qui brûle (éditions Rivages) ; rencontre organisée par L’horizon des événements.

« Nous ne vivons plus dans une époque, mais dans un délai. »

Luc Jardie voudrait réunir dans un seul livre toutes ses obsessions : Thomas Münzer, révolutionnaire et théologien, Alain Delon, le porno californien, l’apocalypse et sa mère. Mais le monde autour de lui glisse dans le chaos, et la figure de la mère, terrifiante et comique, menace d’absorber toutes les autres…
Dans cette fable romanesque à l’humour incisif et au style incandescent, Alban Lefranc retrace les efforts désespérés d’un homme pour s’affranchir du poids du passé et survivre à l’enfer du monde contemporain.

Alban Lefranc est l’auteur notamment de Fassbinder, la mort en fanfare (Rivages, 2012), Le Ring invisible (Verticales, 2013), et Si les bouches se ferment (Verticales, 2014). Ses livres ont été traduits dans plusieurs langues. Il écrit aussi pour la radio et le théâtre.

► Vendredi 13 décembre à 20H30, Vélo Théâtre à Apt (route de Buoux) : 30 èmes Cris poétiques, avec Séverine Daucourt et Yves Boudier : 2 poètes sur la scène du Vélo Théâtre
Une soirée Les Cris poétiques organisée en complicité avec Alt(r)a Voce

Séverine Daucourt écrit, chante et traduit (de l’islandais). Elle publie récits et poèmes, conduit des ateliers d’écriture en divers lieux (prisons, centres d’accueil, hôpitaux…) et organise depuis 2016 à la Maison de la Poésie de Paris un cycle de rencontres poésie/chanson. Elle est aussi membre du comité de lecture de la Comédie Française. Son dernier livre, Transparaître aux éditions Lanskine, a fait partie de la sélection finale du Prix Apollinaire 2019.
Yves Boudier a fait paraître une douzaine de livres, poèmes et récits chez différents éditeurs et a souvent collaboré avec des peintres et des musiciens. Il a été professeur de Lettres, administrateur de la Biennale Internationale des Poètes, Président de la Maison des Ecrivains et de la Littérature et membre des comités de rédaction des revues Action Poétique et Passage d’Encres. Il est l’actuel Président de l’association c/i/r/c/é Marché de la poésie. Il publie cet automne Silentiaire (éditions La Lettre Volée), préfacé par Pierre-Yves Soucy.

Tarif unique : 5 euros
Réservations : Vélo Théâtre – reservation@velotheatre.com – 04 90 04 85 25

â–º Dimanche 15 décembre à 16H : dans le cadre de sa résidence à L’Anachronique (42, rue du Mont Cenis 75018 Paris), Laure Gauthier reçoit le poète François Bordes.

6 décembre 2019

[Texte] Mathias Richard, Je porte des vêtements volés avec dedans de l’argent volé

Et si la volupté c’était le vol… Petit manifeste anticonformiste signé Mathias Richard – que l’on connaît bien maintenant sur Libr-critique.

Je porte des vêtements volés avec dedans de l’argent volé. Je mange de la nourriture volée et bois de l’eau volée, et du vin volé. A mon poignet, une montre volée ; dans mes mains, un livre volé ; sous mes pieds un bateau volé aux voiles volées.

Je suis dans une voiture volée avec des chaussures volées, un téléphone volé et des lunettes volées.

A côté de moi, une femme volée. Nous partageons des moments volés. Dans ma tête, il y a des mots volés et des pensées volées.

Je vole dans un avion volé aux ailes volées. Tout est volé sur moi, tout est volé en moi, tout ce que j’ai est volé, tout ce que j’ai, je ne l’ai pas, tout ce que j’ai, n’est pas à moi, j’ai volé, je vole, je volerai, l’air que je respire est volé, chaque instant est volé, le passé est volé, le futur est volé, le présent est volé, mon futur je dois le voler, mon présent je dois le voler, mon passé j’ai dû le voler, j’ai volé ce sourire, ces mimiques, ces expressions. J’ai volé ce langage et ces idées et ce clin d’œil.

Mes chaussettes sont volées, mon slip est volé, ma chemise est volée, mon pantalon est volé, tout est volé en moi, sur moi, tout est volé partout, tout se vole, tout se vole, tout est à voler, même le rien j’ai dû le voler, rien n’est à moi, et il faut constamment le revoler, je tiens dans ma main des fleurs volées, des violettes volées, des Å“ufs volés, et pars sur un vélo volé, avec une valise volée, j’aurais voulu ne pas voler, mais rien n’est à moi et rien ne le sera jamais, tout s’échappe de mes mains, tout se refuse je ne possède rien, tout est à, pas à moi, alors j’ai volé une voix, et j’ai volé la clé d’un appartement, et j’ai volé un matelas, et j’ai volé un ordinateur, et j’ai volé du temps, et j’ai écrit ça, c’est bien volé hein, je ne pourrai pas continuer à voler encore longtemps comme ça, à ce rythme, alors volez pour moi, s’il vous plaît, volez, volez pour moi, et volez bien, et volez tout, merci, il faut voler, on ne devrait pas avoir à le faire, mais il faut savoir voler, tu ne dois pas le faire mais tu dois savoir le faire, c’est comme ça, alors vole une bière, vole un baiser, vole une cigarette, vole une carte d’identité, vole un appareil photo, pour continuer, un peu plus loin, à voler un peu plus de vie, à voler un peu plus de temps, à voler des émotions, à voler de la joie, à voler de l’aventure, à voler des galères, à voler de la vie, encore un peu de vie, de carburant, et tout ce que j’ai donné, je l’ai volé, tout ça est volé, tout ça est entièrement volé, alors vole pour donner et revole pour donner plus encore, car tout est volé en moi et il faut que je vole pour me dévoler et plus je me dévole et plus je vole et il n’y aura que la mort que je n’aurai pas volée, celle-là je ne veux pas la voler, je la laisse à tout le monde, mais on n’est jamais à l’abri de la voler par inadvertance, on croit qu’on vole un truc sans importance et hop j’ai la mort, (merde) c’est le seul truc qu’on vole dont on peut plus se débarrasser, la mort, alors volez tout mais évitez de voler la mort quand même ou c’est elle qui vous volera pour de bon. Sur ce je m’en vais entièrement volé et volant pour me dévoler au fur et à mesure que les vols sortent de moi, je vole et vole et revole encore juste pour rester vivant encore un peu, juste pour rester stabilisé quelques instants, je vole un toit, je vole un plat, je vole de la chaleur, je vole un jour de plus, je vole une nuit de plus, et demain je réessaierai de voler encore un peu, quelques brins d’herbe, quelques trous dans la terre, pour continuer encore un peu. Les violons volés jouent des airs volés dans ce lieu volé où même la lumière est volée et le son aussi bien sûr, et ma présence est volée et vos yeux sont volés et votre esprit est volé et hop il n’y a plus rien.

5 décembre 2019

[Chronique] D’un entretien forcément infini (à propos de S. Sangral, Préface à ce livre), par Jean-Paul Gavard-Perret

Stéphane Sangral, Préface à ce livre, éditions Galilée, en librairie depuis le 21 novembre, 256 pages, 17 €, ISBN : 978-2-7186-0992-8.

 

Sangral est à sa manière un auteur voire un poète post-situationniste. Il crée, avec ses propres mots et ses propres phrases une dialectique d’une négativité bien comprise. Pour preuve la quadrature de sa fausse « Préface » qui est vrai livre et qu’il résume dans sa quatrième de converture (considérée par l’auteur comme une partie intégrante de son opus) : « Penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire l’impossibilité de véritablement penser et écrire »).

il ne s’agit plus de muséifier le langage et la philosophie mais de rappeler que la seconde avance en prenant corps dans une langue qui opère de la même façon. Mais – et c’est bien là le problème – Sangral sait ce que les mots et leur syntaxe font : leur comment dire cache toujours un comment ne pas dire. De la langue il ne reste que « lalanque » chère à Lacan dont le « Ã§a' » parle n’est jamais le « bon ».

Néanmoins, évacuant toute démonstration, cette « Préface » devient un geste d’affirmation, un acte allègre et qui échappe à tout effet de logos admis ou de références livresques pesantes (elles ne sont que des commodités de la conversation des pédants un rien fainéants).

Surgissant par diverses entrées parfois inattendues de marches nocturnes, ce livre réactive la machinerie toujours partiellement inopérante de l’exercice de la pensée et de la langue. Tout créateur « bidouille », sinon dans l’inutile du moins dans des suites d’approximations. Si bien qu’à lire une telle « Préface » tous les corpus littéraires devraient être revus, corrigés, voire jetés…

La précision divagatoire et inquiète du texte hybride présente une remise en perspective des états de santé de la pensée et de la langue. Ce travail reste essentiel. L’alacrité est là afin de résister à la pensée et ses mots qui offrent, toujours, une approche a minima de toute vérité.

Le savoir de tout auteur reste en conséquence relatif et ne mérite ni le respect ni la révérence qui lui sont accordés. Existe là un exercice de défiance et de salubrité intellectuelle. Le statut de tout texte reste forcément déceptif, il permet néanmoins à tout discours de se construire afin d’avancer par ce qui ne peut être qu’une suite d’approximations.

Ce texte livre est donc la préface non d’un seul livre que Sangral serait sur le point d’écrire mais de tout contrat scriptural et philosophique. L’attente est toujours présente et légitime, mais il convient de faire – en ce qu’elle propose – la part du feu.

Certes, chaque « vrai » livre dévoile une dimension cachée de l’expérience littéraire ou de la conscience spéculative. Il se veut vecteur d’une vérité cachée, d’une richesse ignorée ou masquée par le flux ordinaire des logos. Bref, il offre au lecteur la possibilité d’une révélation. Mais elle demeure de l’ordre de la « rumeur » qui passe par les humeurs et la culture de l’écrivant.

Il s’agit d’éviter au lecteur de ne plus vivre aux dépens de ce qu’il découvre et croit croire. Certes, dans le meilleur des cas – comme dans ce livre – un pas au-delà est franchi : mais au dessus du vide. Chaque texte tente de le remplir. Toutefois, en relative pure perte. Si bien que la dernière page tournée d’un livre réclame à son horizon la première page d’un livre à venir. Sangral le signifie jusque dans le graphisme de ses « pièces » finales.

Une telle Préface et ses morceaux de bravoure quasiment poétiques remettent à nu l’usage de la langue et le contrat que toute lecture engage. Si bien que, comme Robert Montgomerry l’a écrit, « tous les palaces ne sont que temporaires et provisoires ». Sangral met donc en évidence la paréidolie de toute écriture et pensée : une forme d’illusion d’optique qui associe un stimulus ambigu à un élément qui se veut clair et identifiable en vue de transformations radicales.

Néanmoins, tout ensemble imaginé ne cessera pas d’être irréel, même si tout acte de création est de tenter une saisie d’un réel. Mais l’office des signes ne peut qu’offrir une vision approximative tant l’inconscient, cet éternel traître, crée des avancées relatives et qui doivent être réévaluées. Dès lors, ce livre comme tous les autres, appelle non une fin mais une suite. Bref, son entretien est infini. Blanchot et Jabès l’avaient senti, Sangral le précise dans cet efficient bain de jouvence propre à ragaillardir un bond en avant et une plongée dans les abîmes du sens où les grands auteurs et penseurs conduisent.

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