Libr-critique

28 juin 2016

[Libr-retour] Klaartje de Zwarte-Walvisch, Et tout s’effondre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Klaartje de Zwarte-Walvisch, « Et tout s’effondre » (Journal du camp de Vught), Editions Notes de nuit, Paris, juin 2016, 182 pages, 18 €, ISBN : 979-1-09-317610-9.

 

Se segmentant en séquences temporelles inhérentes au genre du journal, le livre de Klaartje de Zwarte-Walvisch souligne l’horreur du réel. Le texte fonctionne par ricochets qui interrogent le temps de la politique la plus horrible. Aucun chant n’est plus possible : reste la colère sans illusion mais non sans rêve.

Klaartje de Zwarte-Walvisch est une sorte d’Anne Franck. Comme elle, elle vécut à Amsterdam et fut condamné à mort par la barbarie nazie. D’elle, il ne reste rien ou presque. Juste quelques photographies et surtout son journal. La couturière néerlandaise qui ne s’était pas fait enregistrer en tant que juive comme la loi l’exigeait fut arrêtée avec son mari en mars 1943 : elle mourut à Sobibor en Pologne.

Son journal part du jour de son arrestation jusqu’à celui où elle quitte la Hollande pour la Pologne. L’auteur y décrit la vie au camp de Vught où seront détenus 12000 juifs. Ce sont d’abord les enfants du camp qui partent à Sobibor. Klaartje de Zwarte-Walvisch décrit – entre autres – cet événement qui fait trembler d’effroi tout le camp : « Nous ne pouvions le concevoir. S’est-il jamais passé une chose pareille dans le monde ? Qu’est-ce que cela signifiait ? ». L’auteur n’a pas d’illusion sur la réponse.

Le « pressentiment » qui dicte la forme du livre est celui de la mort. Dans le refus du formalisme il se fonde sur la précédence de l’idée de la prose, ou de son réel pressenti. La pétrification prochaine des corps tombés au fond du trou du camp de transit est en marche. Mais demeure une prose de la mémoire, une forme de prose mémorable qui rend sensible le procès de sa formation.

 L’espace d’interprétation transhistorique se déploie loin de la force d’inertie que tout genre (selon Jean-Pierre Faye) porte en lui. L’auteur – car justement elle ne se veut pas « écrivaine » – en crée le débordement latent, son involution, l’allègement de sa force d’inertie. Paradoxalement, la littérature continue  ou advient comme sa propre infinition. Avec cette tension vers plus que lui-même, le journal ne « sert » plus de catégorie de rangement. Celui de Klaartje de Zwarte-Walvisch se donne la chance d’exister autrement car s’y joue l’invention d’un sens particulier à accorder à l’histoire qui broie les sans-grades : l’auteur est couturière, « sans aucune relation » précise-t-elle.  Cela donne une « intensification de la prose », un « mouvement ».

Tout l’univers de la Shoah tient dans le journal de l’inconnue, sa perception sensorielle, sa pensée lucide puisqu’elle porte d’avance le fil conducteur, le tragique et son au-delà. Le journal en déplie successivement bien des pans. Ecrit à l’horizon d’un temps compté qui devient trou noir « Et tout s’effondre » est un livre – forcément – terrible même s’il se refuse à tout pathos. Il reste celui de l’annonce des crimes qui se fomentent parfois dans l’hypocrisie la plus totale, comme si les bourreaux avaient honte (du moins certains d’entre eux) de ce qu’ils trament. Le tombeau du rêve d’un langage futur se referme par le poids de l’histoire. Il plonge dans un sommeil que soudain la redécouverte du texte secoue : il résonne non dans un mythe de la résurrection mais d’un rappel à la vigilance.

25 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (3), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 2]

 

aux frères morts et à venir, aux frères morts et petits frères des jours passés et pas encore advenus, aux frères nous laisserons l’enveloppe vide et sèche de la langue, aux frères morts et à venir nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens pour ce monde, nous trouverons. la lumière frémissante des matins d’avril, les tempêtes tenaces des soirs de novembre, la léthargie des nuits d’août, tout ce qui marque et marquera nos jours rugueux. cela, et tout cela. tout ce qui vit et existe. tout ce qui avale et respire. tout ce qui voit, est vu. tout ce qui avance, vers l’est, vers l’ouest, le nord ou le sud. cela, et tout cela qui ne dit pas son nom. nous trouverons d’autres lieux, d’autres moyens, ce monde et d’autres mondes aux frères morts et à venir. nous trouverons et lorsque sans langue et sans voix, nous tairons, nous trouverons. nous pourrons faire encore maintes promesses après cela. nous le pourrons, il faudra y croire.

rien ne nous frappera rien ne nous tuera, lorsque nous grandirons d’autres paroles d’autres corps, nos corps seront bien au-delà. rien, rien ne nous tuera. ce refus toujours, rien, absolument rien ne nous atteindra. nous en aurons l’intime et l’infime conviction, nos idées seront portées par chacune des parcelles de ce monde infini. nous serons dans chaque pierre, chaque arbre, chaque animal magnifique, minuscule ou majestueux. nous serons dans chaque vallée et chaque désert, nous serons dans chacun des creux de ce monde, arpentant, ensemençant, grandissant. nous serons cela, et tout cela à force et à bout de forces. plus rien ne nous atteindra. nous deviendrons calcaires, mousses, lichens, lierres, écorces, épines, aiguilles. nous deviendrons sève, boue, rosée, pluie, océans. nous n’existerons plus à force d’exister. nous serons la matière qui engendrera la matière et vivra en son sein même. nous serons cela, et tout cela. il n’y aura plus de limites à nos désirs.

nous vivrons plus loin que ceux qui ont choisi de rester. pas ailleurs qu’ici, dans la boue, les friches et les ronces. nous vivrons au-delà et en-deçà des mots séculaires. nous inventerons d’autres langages, d’autres poèmes, d’autres cris et nos vies ne deviendront que le cri de la matière appelant la matière. chaque instant sera radical, aussi radical qu’une guerre. aux frères morts et à venir nous promettons cette guerre sans armes, sans violences et sans répressions. nous promettons les luttes enthousiastes et les fraternités réelles. nous ne parlerons plus cette langue, nous la laisserons à ceux qui ont choisi de mourir pour rien, et bien moins que rien.

aux approches des ombres et la nuit encore, ce qui dira la nuit fuyant la nuit, la place de chaque élément dans un souvenir de lumière. il n’y aura rien à dire de cela, seulement le cri et la promesse, la guerre pour elle-même seulement, pour la joie de la guerre sans cause et sans destruction. nous serons toujours sur le qui vive, aux frères qui se sont assis et ont patienté leurs vies longues et misérables. nous vous entendrons.

aux approches de ce qui sera, de ce que nous espérerons être. aux approches de l’ombre et de l’écho, aux approches de cette violence sans nom et sans but, sans devenir même. pour tous les instants de lutte et de doutes, pour tous les instants terreux et éthérés, pour tous les instants d’angoisse et de révolte, aux approches de ce qui sera, nous serons absolument, absolument sûrs et sereins, face à cela plus parler. plus rien, sereins, sans doute et sans peur. à force et à bout de forces nous choisirons. nous choisirons de ne plus parler aucune autre langue que la roche et ce qui rampe. le faste des jours lents et entiers. aux approches encore frères éternels nous ne passerons pas sans bruit. nous ne ferons pas le grand saut sans un regard pour ceux qui n’ont pas voulu. nous continuerons d’entasser matières minérales, végétales et ce qui reste d’animalité dans nos bouches. rien ne se fera sans le fracas des guerres millénaires. aux approches de ce qui fut, frères, nous serons. nous continuerons.

les mains ne saisissent rien. les torses ne respirent plus. les jambes n’avancent pas les bras ne soutiennent rien. les têtes ne pensent pas les bouches ne laissent plus échapper un mot. quelles oreilles pour entendre, quelles langues pour goûter. quels yeux pour ne plus voir. les sensations échappent et la peau se calcifie, les muscles se fossilisent. aux frères qui ne lutteront plus nous adresserons notre salut terreux et minéral. aux frères qui continueront de parler la langue, nous offrirons notre langue des pierres, rugueuse et lourde comme un millier de civilisations. lorsque tout cessera, lorsque nous continuerons, lorsque nous serons sol et ciel, lorsque d’autres bouches nous parleront nous refuserons de parler. lorsque cela et tout cela, nous se serons qu’un, nous ne ferons qu’un avec le désastre que nous fertiliserons de nos échecs. ce monde parlera encore, s’étendra pendant mille ans, vaste champs de pierres aux frères éternels qui comprendront un jour notre choix. ce monde parlera encore.

nous leur laisserons paroles et poèmes, sang et sueur, cette langue morte qui ne s’adresse qu’aux morts. nous ne parlerons plus, nous laisserons la langue à la langue nous choisirons de vivre plutôt. plutôt vivre. face à ceux qui chantent et haïssent, face au meurtre et au merveilleux, face aux massacres et aux temples multiples, face aux débats éclairés et aux gémissements de ceux qui s’aiment. nous abandonnerons paroles et poèmes, aux morts nous laisserons leur langue, aux vivants notre promesse solennelle et notre force jamais résignée. notre lutte aura lieu ailleurs dans ce monde sans issue.

nous ne saurons pas dans un premier temps. seulement l’échec et tâtonner sans cesse et encore. d’abord nous ne saurons pas. il faudra avancer comme l’enfant ou le vieillard, avec peur et étonnement. nous ne saurons pas. les os de nos descendants nous apprendront. nous hésiterons. puis nous inventerons des géographies inversées, des héritages sans fin, la vie sans merci et sans barrières face à ce monde que nous grandissons et qui nous grandit. nous ne saurons pas, d’abord, puis viendront les lendemains radieux.

aux frères morts, à venir ou jamais venus, nous ne laisserons aucune trace de notre silence magnifique. lorsque nous ne parlerons plus, rien de nous ne demeurera, ceci est notre choix suprême et terrible. aux frères qui resteront ou partiront, aux frères qui feront ce choix ou non, vous ne nous trouverez pas. nous serons plus infimes que le cloporte ou le plancton. nous serons plus grands que les astres et le désert éternel réunis. nous serons dissimulés, silencieux et patients, dans chacune des enclaves de cette langue muette que nous refusons. aux frères morts, aux frères qui ne sont pas, aux frères à venir, à notre descendance improbable, ne riez pas de nous, ne riez pas, notre guerre vaut bien vos millions de crânes entassés. notre guerre lasse vaut bien tous les crimes commis en notre nom seul. ne riez pas. aux frères à venir nous laissons le sérieux de nos os, détachés de la chair.

pas parler creux pas parler. pas creux pas rien. nous ne parlerons plus, dans les creux, dans les plis et les failles de ce monde. nous ne parlerons plus collines et combes, nous ne parlerons plus lacs et rivières, plus la moindre étendue d’eau miroitante et tenace. nous ne parlerons plus les concrétions multiples et les falaises sans fin. cette langue des sillons et des roches. cette langue plus parler plus rien parler cette langue, nous laisserons cela aux frères immobiles et silencieux, nous le laisserons aux frères qui ont choisi de ne plus choisir, qui ont choisi de devenir l’humus des terres pierreuses ou fertiles, aux frères qui, dans les vallées, dans les combes, et sous les collines verdoyantes. nous ne parlerons plus et seulement en ce monde, au plus profond des aspérités et reliefs, nous ne parlerons plus que ce monde. nous offrirons nos os à tout ce qui a choisi l’énigme du vertical. nous offrirons nos chairs, nos muscles et nos yeux à tout ce qui se tient frêle, immobile et aveugle. nous ne parlerons plus la langue des morts, seulement nos corps et au sein même du corps de ce monde. nous établirons les paroles lumineuses, les fraternités magnifiques, les civilisations fondées sur la compréhension universelle et bienveillante. à la moindre brindille, à chaque grain de sable, chaque caillou et chaque nuage, nous promettons d’essayer, de continuer d’essayer, encore et encore.

nos dents ensemenceront les vertes prairies, nos dents blanchies comme champs de pierres, stèles et temples. tout notre être se tendra et se morcellera enfin. nous trouverons notre place en ce monde à la beauté terrible, nous fleurirons comme les genêts dans la lumière, nous grandirons comme les blés et le maïs déjà mûr. nous grandirons jusqu’à devenir ce monde dans sa totalité exacerbée. sans plus ruminer, sans plus pâlir face aux désastres qui adviennent vous savez frères à venir les désastres adviendront toujours, se répèteront, continueront les désastres continueront sans cesse, les désastres. nous le savons, sans langue et sans paroles nous ne perdons pas foi en l’avenir de ces jours lointains.

silence encore et tout au bord du silence. silence au bord tout au bord et dans l’équilibre des angoisses encore. silence au bout tout au bout et sans fin, sans un regard pour tout ce qui a toujours refusé de se taire. silence encore et dans le silence nos yeux se tournent vers l’avenir radieux et éclairé. silence et tout au bord du silence, nos promesses solennelles de faire partie de cette guerre universelle. silence et tout au bord du silence et sous les strates de ce sol froid et rugueux, sous les strates bien au-dessous bien au-delà quelque chose s’invente, quelque chose, bien au-dessous, bien au-delà, nos seules silhouettes nos seules ombres dans le crépuscule. au bord et tout au bord notre ténacité sans limites et notre souvenir face à ceux qui se sont effondrés.

sous les mers, sous les steppes, sous les neiges éternelles, sous les racines et les pierres dressées, sous les monolithes les falaises les montagnes mortes et érodées. sous le monde et bien au centre de ce monde, nos bouches inutiles au-dessous bien au-dessous et au centre. ceux qui comme nous ont choisi de se taire, ceux qui comme nous ont choisi les bouches inutiles, ont choisi. sous les tempêtes et les tremblements du sol, au-dessous bien au-dessous, ceux qui restent et demeurent. patientez, patientez encore, nous vous accompagnerons dans vos moindres gestes, au-dessous bien au-dessous et au centre de ce monde. patientez. patientez encore.

demeurant ici et bien plus loin que les ruines nous demeurerons, ici et bien plus loin que chaque mur effondré, lorsque plus rien ne tiendra, lorsque plus rien nous demeurerons. nous serons encore et bien plus. nous tracerons les cartes de ces mondes à venir. nous creuserons vallées, combes et abysses insondables. nous érigerons des reliefs nouveaux, planterons des forêts sans âge et construirons des villes à la mesure de la grandeur humaine. nous creuserons encore, ici et bien plus loin nous demeurerons, rien autre rien d’autre que ce monde. nous laisserons tout le reste à la langue et aux morts oubliés. nous laisserons la langue et tout le reste à la langue, lorsque notre promesse, aux frères qui nous succèderont. notre promesse. nos frères nous succèderont.

à force, à bout de forces et dans chacun des recoins de nos crânes, chacune des douleurs de nos corps. dans chaque veine, chaque nerf, chaque articulation, chaque repli de chair à force, à bout de forces, ce que nous ne serons plus, ce que nous nous refuserons d’être encore. à dresser listes et inventaires des désastres restants, de nos morcellements futurs et inévitables nous nous morcellerons vous le savez. nous nous diviserons pour peupler chaque espace de ce monde à venir. nous ne parlerons plus la langue de ceux qui rassemblent. nous ne chercherons plus à rassembler ni ressembler. aux frères épuisés vous connaîtrez nos transformations radicales, nos visages et nos silhouettes méconnaissables. aux frères craintifs et placides vous saurez que ceci deviendra notre guerre lasse et continue. vous saurez que nous n’avons pas eu le choix.

que les routes, vous saurez les routes. que les murs vous saurez les murs, les pierres, les briques, vous saurez que. les ponts, les tunnels, que les radeaux vous saurez les radeaux. vous saurez que les pirogues, les sentiers, les trébuchements. vous saurez. vous saurez que les jambes et les bras. vous saurez que les yeux et les lanternes. vous saurez que les cartes le ciel et le soleil. vous saurez que tout ce qui mène, conduit ou est conduit. vous saurez que nous deviendrons cela et tout cela, vous saurez que dans les possibilités multiples vous ne trouverez que nos fragments. vous saurez vous le saurez, ce monde fertilisé par notre refus unanime et catégorique. ce monde fertilisé par notre fugue hors de tout ce qui s’est efforcé de faire monde. en vain. vous saurez, vous le saurez, et dans ce mouvement toujours une langue que nous ne parlerons plus. vous saurez, que tout ce, tous ceux qui mènent sont menés, vous le saurez. en vain vous chercherez notre piste. vous saurez notre peau à chacune des frontières de ce qui vit et demeure.

23 juin 2016

[News] Libr-estivales

Des RV estivaux à ne pas manquer : soirée à Dole, à la Librairie Texture (75019), clôture du festival POEMA, soirée L’Échappée belle à Sète, Christian Prigent sur France Culture… Soutenez URGENCE POÉSIE #2 (Lodève)…

 

â–º Vendredi 24 juin à 19H30, Musée des Beaux-Arts de Dole (Pavillon des officiers, 85 rue des Arènes), SOIREE PERFORMANCES « avec les pieds et la bouche et les fesses et la cervelle et le ventre et les oreilles » : Hortense Gauthier, Véronique Hubert "Utopia présence au musée des beaux-arts de Dole", Manon Harrois vs Bertrand Kelle « Je t’adore reloaded. »

â–º Vendredi 24, 19H-20H, Texture Librairie (94, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris) : Invisibles, Audibles, Lisibles, Les Poètes Font Tourner Les Tables. Avec Anne TALVAZ, Claude BER, Geneviève HUTTIN, Nelly GEORGE-PICOT, Roxana PAEZ, Vannina MAESTRI, Véronique PITTOLO

â–º Samedi 25 juin à 17H, Festival POEMA, soirée de clôture 

Kulturfabrik Esch-sur-Alzette

116, Rue de Luxembourg, 4221 Esch-sur-Alzette

Plus d’une dizaine de lectures, de lectures-concerts ou de lectures-performances, une trentaine d’artistes (poètes, musiciens et danseurs) dans tous les espaces de la Kulturfabrik.

L’invitation est faite au public de venir voir / écouter / rencontrer une trentaine d’artistes luxembourgeois, belges et français. Poètes, musiciens et danseurs se croiseront, pour la plupart pour la première fois, et inventeront pour l’occasion des formes artistiques inédites, en solo, en duo et plus. Parmi une douzaine de lieux, le public sera convié à composer son parcours au gré de ses envies…

Avec:
– Didier Bourda (F), textes voix / Michel Deltruc (F), percussions jouets
– Antoine Boute (B), textes voix / Aurore Gruel (F), danse
– Antoine Cassar (L), textes voix / Sophie Langevin (L), traductions
– Rodica Draghincescu (F), textes voix / Franck Hammerlé, batterie
– Didier Petit (F), violoncelle / Stefan Scheibihler, contrebasse
– Pierre Guéry (F) et Michaël Vandebril (B), textes voix / Gauthier Keyaerts (B), sons
– Alain Helissen (F), textes voix
– Guy Helminger (L), textes voix / Sylvia Camarda (L), danse
– Dominique Massot (B), textes voix / Milady Renoir (B), corps / Alain Subrebost (B) taiko
– Anita Navarrete-Berbel (F), textes voix et cithare
– Tom Nisse (B/L), textes voix / Nicolas Ankoudinoff, saxophones
– Lambert Schletchter (L) / Joy Slam (B) / Volauvent (B) / l’Ami Terrien (B), textes voix
– Siriltiebo (F), textes voix listes
– Laura Vasquez (F), textes voix / Vincent Granger, vents

â–º Samedi 25 juin, de 18h00 à 21 h00 // Sète, derrière la mairie la libraire L’ Echappée belle
La poésie de la rue, ces traces rammassées au hasard des promenades, de ce qu’on apelle un déchet, jeté dans les poubelles ou à même le trottoir ou sur la plage…
Les traces des individus de passage des artisans des commerçants ou des riverains se transforment et reprennent une autre vie. Ces emballages « démoniaques » deviennent au grés des rencontres avec des amis, des peintres des artistes les images de nos pensées les plus secrètes, invités au restaurant BIO « Le HOMARD & DINDON » dont l’originalité de leur cuisine n’est pas sans rapport avec notre expo : http://homardetdindon.fr/fr/
Les artistes qui ont bien voulu se prêter au jeu de l’ART : Laure Della Flora, Jean-Jacques François, Karl Gietl, Marie Helène Abatte, Didier Calléja (didika) , Isabelle Piron ainsi que 3 guitares recyclées: Mourres de POrc en solo, Christophe Peccini & Michael L ‘Australien… Une performance sera créée pour l’occasion.

â–º Christian Prigent évoquera Les Amours Chino sur France Culture le lundi 04 juillet 2016 de 13 H 25 à 13 h 50  (émission «La grande Table»).

â–º URGENCE POESIE #2 
aura lieu du 7 au 10 juillet 2016 à Lodève.



Ce sera la seconde édition, d’URGENCE POESIE,

la première, l’an passé est née en réaction à la suppression du festival
 Les Voix de la Méditerranée.


Cette année, nous aurons le plaisir d’accueillir :


Nadine Agostini, Khouloud Al Zghayare, Samantha Barenson,
Julien Blaine, 
Guillaume Boppe Katia Bouchoueva, Yves Bressande,
Béatrice Brérot, 
Nadine Cabarrot, la Caravane  Syrienne, Bernard Deglet,
Sylvie Durbec, 
Guiseppe Gofreddo, Nicolas Giral, Golan Haji,
Emmanuel Hiriart, Louis Lafabrié, 
Melchior Liboa, Rafaële Mamane,
Marthe Omé, Dominique Ottavi, 
Francois Philipponnat, François Szabo, Marius Loris,
Pierre Soletti, Patrice Soletti, 
Dominique Sampiero, François Szabo, Yannis Stiggass.



Il y aura plusieurs moments de lectures dans différents lieux de la ville, des jardins, des cours.

Des musiciens, des danseurs, des plasticiens accompagneront ces moments de lecture.

Une quinzaine d’éditeurs seront aussi présents.

Une conférence de presse aura lieu :

le 28 juin à Montpellier, à la Gazette Café.

Seront présents Julien Blaine, Guillaume Boppe, Didier Calleja, Patrice Soletti, Marthe Omé

C’est un évènement sans aucune subvention,
c’est pourquoi le collectif lance sa première campagne de financement participatif.
Pour participer rendez-vous sur le lien suivant :
http://www.proarti.fr/fr/project/soutenir/1171

21 juin 2016

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points

Le rond-point est un microcosme sociologiquement emblématique : "Comme la loi, les règles de la circulation routière harmonisent les relations entre les individus d’une même communauté et régulent, dans cette harmonie, leurs comportements, faits et gestes, pour le bien commun (ici, circuler sans difficulté)". Lieu de croisement entre urbanisme, droit, morale, histoire, éducation civique, sociologie, psychologie, philosophie et poésie, le rond-point constitue bel et bien un de ces objets transversaux dont raffole l’humophilosophe Espitallier.

Jean-Michel Espitallier, Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points, PUF, février 2016, 132 pages, 12 €, ISBN : 978-2-13-073556-4.

"Je ne suis pas poète, je ne suis qu’explorateur d’une chose en son nom" (p. 25).

Ils se sont multipliés à la fin du siècle dernier, faisant tourner bourrique le quidam pour passer le cap de l’An 2000 : quelque chose ne tournait plus rond dans l’hexagone… Voilà qu’on se mettait à imiter les Grands-Bretons ! (En fait, dès le XVIIe siècle, il existait des ronds-points de jardins et de chasse). Faut dire, sans détours, que le rond-point est plus économique que les feux tricolores. Triomphe du pragmatisme ? Défaite de la pensée et confession amère : "un seul rond-point est mille fois plus utile au genre humain que ne le sont, à ma vie, tous les livres de ma bibliothèque" (91-92)… Mais, tout de même, après avoir fait le tour de la question comme d’un rond-point : "Une bibliothèque sera toujours plus utile qu’un pont (sauf pour franchir une rivière)". Toujours est-il que l’avènement du rond-point est politiquement significatif : "Dans leur autoritarisme assumé, le feu et le stop sont des reliquats de la société disciplinaire. Leur remplacement par le rond-point traduit le passage historique de l’ancienne société disciplinaire à la nouvelle société de contrôle" (86).

À  l’image de notre société de flux, utile et fonctionnel, le rond-point représente l’idéal de la vie contemporaine : il faut être absolument dans le mouvement ! Il faut bouger, toujours bouger. Plus précisément, il incarne l’ultralibéralisme hexagonal : "Le rond-point est un dispositif ultralibéral : initiative individuelle, esprit de compétition, libre concurrence dans les limites d’un encadrement souple, fluidité, primauté donnée à la circulation, soumission aux lois du résultat. Mais il s’agit en réalité d’un ultralibéralisme à la française. La liberté proclamée, encouragée y est encadrée par un certain nombre de règles et de prescriptions qui émanent de l’État" (80). Ce qui ne l’empêche donc pas de proposer une "société de centre-gauche" : "cette rotation vers la gauche tout en tenant le centre a toujours, pour dénouement, une sortie par la droite" (81)… Politique mise à part, le rond-point est encore et surtout métaphore du destin.

Tourner en rond emprunte à l’œuvre moderne selon Sartre sa caractéristique fondamentale de contradiction voilée. Le texte met en effet en valeur une série de tensions subtiles entre ultramodernité et tradition, naturel et artificiel, authenticité et inauthenticité, transparence et opacité, clos et ouvert, infini et fini… Et son auteur d’exceller dans le jeu de passe passe logique, le tourniquet rhétorique, dans l’art de pousser la logique binaire / circulaire jusqu’à l’absurde spiralique. Mettons-nous en bouche avec une antanaclase et quelques paronomases : "La menace du dommage occasionné par une suspension du permis de conduire s’est muée en menace du dommage occasionné aux suspensions prévenant qu’il ne sera plus permis de conduire" (101)… "cahots"/"chaos", "illusion"/"allusion", "valeurs du passé"/"valeurs dépassées"… Entrons ensuite dans la salle des machines :

"L’un des paradoxes du rond-point consiste à nous faire tourner en rond pour nous éviter de tourner en rond" (45).

"Inventé pour faciliter la vie des automobilistes, le rond-point, comme la plupart des dispositifs techniques, a transformé la vie des automobilistes  pour faciliter la bonne marche du rond-point.
Si bien que le rond-point mis au service des automobilistes a fini par mettre les automobilistes à son service. […]
Dans cette logique, c’est la restriction de liberté qui nous rend libre" (72-73).

De l’art d’aborder les ronds-points, à coups de paradoxes et d’apories : telle est la mécanique spitallienne ! Et c’est précisément parce qu’il explore la chose en son nom que Jean-Michel Espitallier est poète : la ronde des points ouvre des boucles, le sens circule, et souvent de façon circulaire, avec issues plus ou moins attendues ou saugrenues.

20 juin 2016

[Chronique] Po&psy, une collection originale, par Christophe Stolowicki

Collection PO&PSY, dirigée par Danièle Faugeras et Pascale Janot aux éditions Érès.

Alfredo Costa Monteiro, Dépli, trilingue, 52 p. en 4 leporellos sous pochette à rabat, un mini CD, 10 €.

Olav H. Hauge, Bateau de papier, bilingue, traduit du néo-norvégien par Anne-Marie Soulier, photographies de Sandrine Cnudde, 60 p. doubles reliées sous pochette à rabat, 10 €.

Paolo Universo, Dans un lieu commun j’ai fini par te trouver, poésie, bilingue, traduit de l’italien par Danièle Faugeras et Pascale Janot, dessins de Michèle Iznardo, 400 p., 20 €.

 

Happé par l’intitulé, je découvre au Marché de la place Saint-Sulpice une collection à la charnière où les sciences humaines s’évasent, se transcendent en poésie : PO&PSY, créée en 2008 chez Érès par Danièle Faugeras, une traductrice de large palette, et comportant à présent une trentaine de livres, la plupart coffrets de proportions modestes, de conception raffinée, certains emblématiques de la démarche. Deux traductrices viscérales poussent leurs antennes où PO et PSY ont partie liée, suivant sur les traces d’auteurs engagés dans la passe ou l’impasse à perte de réel – deux pistes principalement, celle où le poème s’irrigue de la folie qu’on n’enferme plus, et l’ultra-contemporaine du plurilinguisme, danse ici à trois temps inégaux rappelant la bidisciplinarité qu’un savant de sciences animales et humaines, Boris Cyrulnik, exigeait de ses pairs.

Il chante le dépli, celui de l’embryon, celui allitéré d’homophonies d’un basculement trilingue conceptuel primordial, mors aux dents la mort aidant. Bienheureux Alfredo Costa Monteiro, né à Porto en 1964, diplômé des Beaux-Arts de Paris en sculpture / multimédia sous l’égide de Christian Boltanski, installé à Barcelone depuis 1992 comme poète performeur et vidéaste, qui en dépliants en accordéon, dits leporellos, recto verso imprimés d’accords fondamentaux, de vers en escalier, espalier, criant son « horreur / du vide // em horror / duvido // horror / de vida », éploie ses trois idiomes en un déni du sens, en un retour au sens – aux confins contemporains de notre Babel. Les hiatus plus tranchants, hoquetants, plus cahotiques que chaotiques, plus décisifs en langues plus latines (« ecoa /o ego oco […] // assailli / l’ego / sec / que le vide / noue / et évide »). À la lecture orale le français pris en tenaille entre deux scansions marque le temps de retrait prosé, pesé, pensé, plus délibéré (de quel amour blessée / vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée) d’une langue cardinale de poésie.

 

Rude, douce, d’un solitaire de grands espaces que seul réconforte le papier ; d’un autodidacte absolu qui entre ses crises dites de schizophrénie a appris seul le français, l’anglais, l’allemand pour traduire en nynorsk ( néo-norvégien) les plus grands poètes ; au creux d’un livre qui feuilleté sans dépli ne laisse apparaître qu’un paysage de fjords, eaux vibrants miroirs, forêts, ciels en nuées, sur les photographies entrecoupées de verticales blanches questionnant cette vie de sédentaire de l’extrême ; d’Olav Håkonson Hauge (1908 – 1994) une poésie de l’élémentaire, périlleuse traversée de torrent sur les mots, galets de Poucet ; dans un mot à mot ardu de monosyllabes gutturales ou dentales aux consonances d’allemand ou d’anglais, en vers courts de poème vertical telles des bûches enfin « bien empil[ées] pour qu’[elles] sèch[ent] » ; de sérénité trempée comme le métal ne hurlant plus (« Les aigles ont repris leur vol, / les griffes tout ensanglantées ») quand « l’ondine [ne] trépigne [ plus] sa danse » – une rhapsodie rauque détache l’essentiel en tectonique de plaques sous la banquise.

 

Jadis […] ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs […] trop de chance ! Espoir dans sa jeunesse de l’athlétisme puis de la littérature italiennes, dandy côtoyant dans les salons Ezra Pound, Pasolini, toute l’avant-garde, Paolo Universo (1934 – 2002) ou l’avortement. Raisins verts ? Prise à outrance de son personnage ? Paraissant aux côtés des plus cotés dans une revue prestigieuse, rendez-vous fixé avec l’éditeur Mondadori pour publication, il renonce au dernier moment, soi-disant par « honnêteté ». Sur les brisées de Rimbaud s’affichant débris. De son œuvre quasiment inédite en italien il demeure des fusées infuses. Une Ballata del Vecchio Manicomio, Ballade de l’ancien asile où il n’a jamais mis les pieds ; il prévoyait de la faire jouer par les fous comme Sade qui y a séjourné longtemps. Des Penseri per versi, Vers p(a/e)r vers, aphorismes (« La valeur de la vie diminue à mesure que la demande s’accroît » ou « L’homme – ce succédané ») plus cyniques ou douloureux que pervers. Des jeux de mots à tire lyre, certains rendus avec prouesse (« io ?/ mi dissoc…i…o moi ? Je/ me désagrè…j…e »). Dans l’autodérision de la déréliction « réduit à [se] demander la charité quand [il se] rencontre ». Par la piété de deux traductrices exhumé de sa posture misérabiliste magnifique.

19 juin 2016

[News] News du dimanche

On commencera par quelques "épiphalypses" de CUHEL ; Libr-événements ensuite : Hubaut, soirée Al dante, ciné-psychanalyse à Marseille ; enfin, "À venir sur LC"…

CUHEL, Épiphalypses

Elle attend le Grand-Amour
Elle lui a déjà préparé toute sa place
Un tiroir de commode.

Jamais il ne buvait fumait draguait
En tout il assurait gérant sa vie comme ses affaires
Il avait oublié de prévoir le chauffard d’en face.

Elle avait tout pour être heureuse
le chic le chèque le choc
Elle eut un bel enterrement.

Libr-événements

â–º Jusqu’au 31 août 2016, Exposition personnelle Galerie Barnoud Entrepôt 9 (2 rue Champeau, 21800 QUETIGNY) : COMPIL’ EPIDEMIK PEST MODERNE Joël HUBAUT. (Cf. image d’arrière-plan).

â–º Mardi 21 juin, 19H-22H, soirée Lectures & performances, Librairie de L’Autre livre (13, rue de l’École Polytechnique 75005 Paris) : soirée Al dante, avec Anne Kawala, Amandine André & Anne-Claire Hello. Rien de moins : on croit rêver ! (On pourra (re)lire sur le site les recensions de leurs derniers livres pour se conforter dans l’idée que cette soirée est immanquable pour ceux qui seront sur Paris : Le Déficit indispensable ; De la destruction ; Naissance de la gueule).

â–º Mardi 21 juin 2016, de 19H à 20H, cinéma Les Variétés à Marseille (37, rue Vincent Scotto) : soirée Cinéma-Psychanalyse.
18 h : Michael LONSDALE dédicacera son livre :"Regards croisés".
19 h : un hommage à Margerite DURAS, "L’espace blanc" par le duo-altra-voce (Florence PAZZOTTU texte et Giney AYME musique)
19 h 30 : Conversation : Michael LONSDALE /Hervé CASTANET.
20 h 30 : Projection du film de Marguerite DURAS, INDIA SONG.
Une soirée organisée par Benoît Kasolter (en complicité avec Linda Mekboul). http://www.duo-altra-voce.com/
Réservations à la caisse du cinéma les Variétés.

À venir sur Libr-critique

â–º Libr-vacance : actualité, lectures, publications d’un certain nombre d’auteurs LC…

â–º Créations : Mathieu Gosztola, Mathias Richard, Yannick Torlini…

â–º Chroniques sur : Jean-Pierre Bobillot, Julien d’Abrigeon, Jean-Michel Espitallier, Annie Ernaux, Jean-Louis Fabiani (Pierre Bourdieu), Bernard Lahire, Florence Pazzottu, Charles Pennequin, Ana Tot, Laura Vazquez…

17 juin 2016

[Chronique] Céline Walter, L’Inconnue de la Seine, par Jean-Paul Gavard-Perret

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Céline Walter, L’inconnue de la Seine, Editions Tituli, Paris, mai 2016, 79 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37365-032-7.

S’il s’agit, pour l’être, de tenter de tenir dans la hantise de l’air et du monde, il arrive que des silhouettes errantes (de pierre, de chair ou imaginées) s’éloignent des berges pour plonger dans un fleuve afin que leur mémoire ne les garde plus en otage. Fantômes que fantômes, masses mouvantes englouties. Qui donc au fond d’elles peut se reconnaître ? Céline Walter sans doute.

Elle retrouve pour le dire le rythme de son premier livre et celui d’un pas antérieur. Tout reste à l’écart d’un qui je suis dont la poétesse avait réincarné le prélude en un voyage dans le dédale des âges premiers. La noirceur rôde au sein d’une alchimie poétique qui ne donne pas forcément les clés du secret de l’existence intime approchée par l’auteur dans son « Petite / C’est la fête, tu voudrais mourir. »

Saisissant à nouveau sa propre enfance mais la portant vers d’autres évocations à travers trois images diffractées, la poétesse tente de renoncer à l’oxymorique « joie immonde » du passé plutôt que de céder à la modulation de la nostalgie. Dans de sourdes tonalités, l’évocation résonne selon la musique marginale d’un corne de brume annonçant la dérive tandis que sur l’asphalte tombe les dernières feuilles en symbole d’une absence augurale.

Demeure toujours le souvenir d’une enfance lourde d’avoir été vécue sous le sceau de l’inexprimable. Le fleuve peu à peu devient abstrait comme s’il se perdait entre des terrains vagues. Un pigeon passe encore dans le creux de l’enfance. Hier et demain croisent leurs solitudes.

Que retenir encore de ces présages en suspens dans le blanc de la page ? Il faut juste écouter la nostalgie de l’irréel lorsque la pluie fait gicler en fièvres charnelles les battements d’un corps immémorial. Il est de nulle part ou d’ici, il reste en chute libre au fil des âges tandis que dans la Seine les inconnues boivent l’eau grise et deviennent des revenantes. Le cœur hérisson se noie bien plus que dans des flaques. Il revient du loin des larmes et des angoisses. Saga et élégie. Orgue à brouillard. Pressentiment du seul instant primitif vécu sur le ballast de l’existence jadis et maintenant.

14 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (2), introduction de Sébastien Ecorce

La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/     [Lire Cela 1]

 

il faudra bien, dans les remous et le pire toujours le pire. dans le pire il faudra bien, que quelqu’un ne parle plus que quelqu’un taise enfin bien pire, toujours bien pire ce qui derrière les côtes ne parle plus ne peut plus. nous n’irons pas plus loin, pas au-delà des pierres, pas hors des sentiers et chemins si longtemps arpentés, pas dans les sables installés, pas sous le ciel brisé, pas dans la langue rêche. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons cela aux morts et aux frères à venir. nous laisserons cela à ce qui tremble et passe, à ce qui se couche et se lève, à ce qui tombe et avance, aux friches éternelles, aux goudrons de nos os, à l’amplitude de nos muscles, nous laisserons cela. nous leur laisserons. seulement taire le reste et ce qui reste, nous ne parlerons plus ce monde plus de ce monde, la langue terrible de ce monde, boues et argiles. pas plus loin que les pierres, les souches, les nuits, les herbes frémissantes et les grillons incessants. plus loin, pas plus loin que la racine, les terres dévastées, l’ampleur des désastres nous ne parlerons plus. seulement pierres seulement. ce reste. il faudra bien que quelqu’un taise ce reste. taise l’horrible langue de ce reste et ce qui reste.

nous ne passerons pas sans bruit. pas le silence ni la résignation. avec fracas nous ne tasserons pas l’espace infime entre chaque chose. nous n’irons pas plus loin que la peau, que la terre et la glaise, que les branches sèches et les lichens rugueux. cette parole végétale qui précède le devenir animal. nous n’irons pas plus loin. nous laisserons nos regards errer vers l’est, l’ouest, le nord et le sud, comme ils l’ont toujours fait. nous laisserons le ciel sur nos épaules et la terre sous nos pieds, le vent dans nos poumons et la tempête sous nos os. nous laisserons tout cela. nous abandonnerons tout cela. les matins radieux et l’espérance des soirs, la solitude des steppes et le devenir des frondaisons, le bois et la roche à l’origine de toute chose, les sables éternels et la poussière qui vaincra malgré tout. nous laisserons cela, tout cela, et cette langue qui s’est brisée entre deux silences. sans bruit, nous ne passerons pas, nous ne parlerons plus, seulement nos morts et nos frères à venir que nous continuerons de pleurer. il faudra bien, il le faudra bien. il faudra bien l’exigence d’un monde futur, limpide et lumineux. nous laisserons tout cela derrière nous. et bien plus. et bien moins.

bien moins nous serons. bien moins. bien moins en nombre et en force. bien moins forts que le reste. bien moins que ceux qui parlent et nous tairons finalement. nous serons moins bien moins que la fourmi, que l’escargot, que la mouche et la libellule qui hantent les lieux liquides et sans âge. nous serons bien moins que tout ce qui peuple et anime ce monde. bien moins et pourtant mille et mille et bien plus nous serons. lorsque tout se taira et que nous suivrons le mouvement terrible de ce monde. bien moins nous serons. bien moins dans le mouvement, dans la langue terreuse, les silences laborieux, ce regard des morts qui nous hantent, frères à venir et jours promis, regardez-nous, bien moins, nous sommes bien moins que vous qui avez fait l’effort. nous espérerons bien plus pourtant. il le faudra bien, à force, à bout de forces et tout au bout, à force de tasser, d’entasser, d’empiler ce qui ne fait pas une possibilité. à continuer de recueillir ce qui se divise. nous poursuivrons bien moins, minuscules et invincibles à force de minuscule.

à bout de forces. pourtant, à continuer frères à venir, morts immenses et écrasants, à bout de forces vos désastres nous guident et continueront de nous guider, frères, morts, frères morts nous continuerons à force de nous taire. de refuser. de croire en un autre espace possible et imaginable entre nos côtes maigres et faibles. à force et à bout de forces nous continuerons, en silence et dans la discrétion de la terre qui recouvrira nos bouches épuisées. morts anciens, frères à venir, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste, à force, à bout de forces et jusque dans la matière indivisible de nos langues longues et lasses.

ni espoirs ni désastres. ni efforts ni résignations. ni cris ni murmures. ni mers ni ciels. ni peau ni écorce. rien de tout cela rien, rien croire de tout cela sans voix, sans langue. nous nous tairons aux frères éternels, aux morts venus de si loin, de bien plus loin que notre mémoire grégaire. nous tairons aux frères éternels, nous tairons dans cette promesse de tout dire enfin et sans repos. à force, à bout de forces ce monde, notre promesse irréaliste aux êtres faits de chair et d’os, de sang et de muscles, de peau et de roches, de plumes et d’écailles, de fourrure et de plaies, de terre et d’humus, de branches et de cavernes, d’océans et de nuits. nous vous promettrons. nous vous promettons. de vous laisser tout cela qui nous hante, nous vit et nous tue, nous vous promettons. de vous abandonner cette voix déjà éteinte, minuscule et jusque dans le minuscule et le moindre. cela qui n’est pas dit.

nous promettons. nous promettons aux frères morts et à venir, aux frères qui arpenteront cette terre, l’arpentent ou l’engraissent de leur viande, nous vous promettons l’irréaliste et l’impossible, l’angoisse éternelle de réussir malgré tout. frères nous vous promettons de dire tout ce qui s’est tu. frères, frères morts, frères sans voix, nous vous tairons jusque dans le moindre geste et le fruit de nos désastres, chacune des saillies du néant qui guette. ces mots qui appellent sans cesse et ne deviennent plus, nous vous tairons jusqu’à d’autres vies possibles, d’autres agencements de la matière, d’autres façons de se mouvoir et d’avancer à force à bout de forces. tout cela, toute cette langue qui s’entasse et s’accumule, toute cette langue que nous ne parlerons plus, cette voix des morts et des sables, à la fin tout à la fin nous la tairons. nous la tiendrons à bout de bras, à bout de corps et de forces. nous ne parlerons plus. frères, que vous parcouriez la terre et ses multiples chemins, que vous fertilisiez les sols de votre passé lourd, nous vous faisons cette promesse solennelle et irréaliste.

le monde plein d’échos et muet pourtant, empli de souvenir et d’angoisses, de regrets et de désirs insatiables. le monde est plein, il déborde des voix qui se sont déjà tues, des voix qui nous feront écho ou non. ce monde déborde de notre place, ni pierre ni vague, ni écume ni nuage, ni herbe ni concrétion rocheuse, ni violence aveugle ni douceur résignée. nous débordons de ce monde et tout ce qui ne dit rien de ce monde, tout ce qui ne dit rien, ce monde plein d’échos et de morts millénaires. nous nous tairons pour seulement entendre ce que les os ont à nous dire. pour seulement entendre, à force, à bout de forces et de langue, à force de taire et sans dire, les mots plus loin que nos mains creuses, frères, frères éternels notre promesse est en marche.

ce qui vit et meurt, ce qui nage et rampe, ce qui vole et saute, ce qui chasse et cueille, ce qui siffle et crie, ce qui creuse et grimpe. cela et tout cela, comme monde et bien moins que monde. comme silence et résignation. comme la première voix du premier amas de viande, hostile à sa propre condition de viande. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de la lourde réalité de tout cela. nous prenons conscience des siècles qui pèsent sur nos épaules, des voix qui s’entassent dans nos têtes, des montagnes qui s’érodent sous la neige et la pluie et des gestes qui se transmettent sans un mot. nous prenons conscience de cela, de tout cela, de l’indivisible totalité de cette force brute qui nous a précédés, et nous suivra.

nous prenons conscience de l’immense et du moindre, du plat et du volumineux, du lisse et du rugueux, du liquide et du solide. nous prenons conscience des différents aspects qu’a pris notre langue terrible et rêche. nous prenons conscience que le silence n’est pas le signe avant-coureur de notre extinction souhaitée et probable. nous savons que d’autres avant nous ont tenu et résisté malgré eux. nous prenons conscience de cela, de tout ce qui fait cela, dans notre déclaration solennelle aux animaux, aux insectes, aux minéraux, aux végétaux, aux bactéries et aux êtres unicellulaires, notre déclaration solennelle de ne plus rien parler de la langue dont nous sommes faits. nous prenons conscience de la démesure de notre choix dans la démesure de ce monde. nous prenons conscience.

nous prenons conscience des bouleversements qui auront lieu, des effondrements, des empilements de remords et de reproches. nous prenons conscience de l’angoisse des jours et de ce qui se tapit dans l’ombre. nous prenons conscience des souvenirs terribles et des espaces qui seront réinventés à chaque geste. nous ne ferons qu’énumérer des listes sans nombre et sans fin, pour chaque chose disparue et à venir. pour cela, et tout cela, lorsque nous nous tairons lorsque nous vivrons à côté de nos langues. nous prenons conscience de cette matière qui ne sera plus laissée au hasard. cette voix que nous laisserons aux morts nous entendrons nous les entendrons, comme le vent qui appelle entre les branches, les pierres, et les souvenirs plus anciens le vent appelle nous appelle. nous les entendrons, nous les appellerons, sans voix et sans force. nous le promettons, aux frères qui viendront, à ceux qui choisiront de partir, à ceux qui ne resteront qu’un songe et sans avoir même effleuré cette terre vaine. nous promettons les grands bouleversements de ceux qui se taisent. nous continuerons d’appeler ce monde à force et à bout de forces.

12 juin 2016

[News] News du dimanche

Fidèle en cela à ses fondements mêmes, LIBR-CRITIQUE vous propose en UNE de ces NEWS la belle et saine Libr-humeur d’Alain Jugnon. Suivent divers Libr-événements à ne pas manquer ; enfin, ne manquez pas la sortie du prochain numéro de la revue NU(e)

Libr-humeur : LA TERREUR DANS LES LETTRES, par Alain Jugnon

Les forces de l’ordre philosophique et catholique ont frappé hier matin sur France Culture dans l’émission de radio du journaliste et penseur de droite Alain Finkielkraut, Répliques ("Christianisme et modernité"). Rémi Brague, philosophe catholique français, démontra que l’être humain en tant que créature de Dieu ne mérite plus d’exister sur Terre et qu’il n’a plus aucune légitimité à représenter, en tant qu’espèce vivante supérieure, la Création divine. D’où l’appel à la fin de l’humanité athée de la part du philosophe chrétien : inutile désormais de procréer, impossible d’exister encore pour les hommes à la volonté libre, leur impiété est la cause de la solution finale à laquelle Dieu les condamne. Le professeur de la Sorbonne n’a pas encore expliqué dans ses nombreux livres de philosophie catholique et romaine comment les créatures devront entrer en guerre contre les incréés et les mécréants, mais on imagine bien comment au Vatican les théologiens politiques réfléchissent en ce moment à cette solution réellement finale (Voir : Daech, Croisades, Inquisition, KKK, Théocratie, Monothéisme).

Libr-événements

â–º Le 18 juin, Juliette Mézenc, Benoît Vincent, Nicole Caligaris, Benoît Virot, SP 38 et Elisa Briccorépondrai répondront à l’appel de Gênes du Général Instin : pour en savoir plus, c’est ici.

â–º R E N C O N T R E avec G R U P P E N organisée par le Marché de la Poésie et La Guillotine dimanche 19 juin 2016, à 16h, en compagnie de : Amandine André, Yann Beauvais, Pierre Déléage, Laurence Gatti, Laurent Jarfer et Ilan Kaddouch.
La Guillotine, 24 Rue Robespierre, 93100 Montreuil
M° Robespierre (9) — Entrée libre

â–º Le 23 juin, parution de 3 épisodes de "Laissez-passer" (textes de Juliette Mézenc choisis par Jean-Philippe Cazier) dans le numéro 88 de Chimères « Subjectivités en état d’urgence ». La totalité de la série "Laissez-passer" est à paraître à l’automne 2016 aux Editions de l’Attente.
 
â–º Le 28 juin, Cécile Portier, Mathilde Roux, Charles Robinson, ou encore Juliette Mézenc/Stéphane Gantelet interviendront à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Belleville dans le cadre des Périphéries du marché de la poésie : "Cartographie & Poésie, espaces de transformation"
 

Souscription au numéro spécial de NU(e) sur Jean-Claude PINSON

La revue Nu(e), dirigée par Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, espace éditorial où s’expérimente la poésie, consacre son prochain numéro à JEAN-CLAUDE PINSON.
Coordonné par Laure Michel, ce volume rassemble un entretien, des poèmes inédits, des dessins de Marie Drouet, des hommages, des études critiques :
• Jean-Claude PINSON, "Tresse chinoise" (inédit) ; • Marie DROUET, Dessins ; • Jean-Claude PINSON, "Pastorale surréaliste à Nantes" (inédit) ; • Fabrice THUMEREL, Jean-Claude PINSON, "Jean-Claude Pinson : poéthiquement impur. Entretien" ; • Jean-Claude PINSON, "Pages écartées. (Alphabet cyrillique)" (inédit) ; • Jean-Pierre MARTIN, "Nos vies sont poétiques" ; • Pierre BERGOUNIOUX, "Mon camarade chinois" ; • Yoann BARBEREAU, "Le petit maquisard des pins" ; • Arnaud BUCHS, "Une écriture pour la vie" ; • Stéphane BOUQUET, "Géographies de Jean-Claude Pinson" ; • James SACRÉ, "La Cabane Pinson" ; • Michel DEGUY, "De Leopardi au poétariat. Don de Zibaldone à Jean-Claude Pinson pour son numéro spécial" ; • Philippe FOREST, "Du recommencement" ; • Renée VENTRESQUE, Un « lent, très lent devenir-écrivain ». Jean-Claude Pinson « (i)n libris ex libris » ; • Michel COLLOT, "Sentimental et naïf ?" ; • Alexander DICKOW, "Les poéthiques de Jean-Claude Pinson (propos sur une notion multiple)"" ; • Michel BISHOP, "Jean-Claude Pinson et les mots de la tribu" ; • Laure MICHEL, "Un lyrisme free jazz".

Pour ce numéro de caractère exceptionnel, la revue organise une souscription.
Le volume peut être obtenu au prix promotionnel de 17 euros avant le 30 juin 2016, en renvoyant le talon ci-dessous. Après cette date, la revue sera en vente au prix normal de 20 €.
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Mme/M.

Adresse :

Souhaite … exemplaire(s) du numéro spécial de la revue Nu(e) sur Jean-Claude Pinson au prix de 17 € le numéro (+ 3 € de frais de poste) et paie ce jour le montant :
soit au total € à l’ordre de l’Association Nu(e), avec la mention : « Souscription Jean-Claude Pinson » :
• par chèque, c/o Béatrice Bonhomme, 29 avenue Primerose, 06000 NICE
La réception du paiement donne lieu de réservation.

10 juin 2016

[Entretien] Entretien avec David Lespiau (Critique et création 4, par Emmanuèle Jawad)

Série "Critique et création" : 1. entretien avec Jean-Marie Gleize ; 2. avec Jean-Philippe Cazier ; 3. avec Sylvain Courtoux.

 

Emmanuèle Jawad : Dans un article sur la question de la Critique de la poésie1, tu écris « La lecture dans la nuit, par exemple, à différents réveils, d’un même passage, prend tour à tour leurs voix. Présence-absence de monde (récit ?), rythme interne pressenti, prosodie rejouée mentalement – à chaque fois, autrement. Récupérer le sommeil qui permet d’en parler ; sa forme. Réellement, et analogiquement (nuit-critique ou sauvée sommeil-lecture…) ». Un nouveau livre de création portant ce titre Récupération du sommeil (éditions Héros-Limite) vient de paraître. Des liens apparaissent ici entre le texte critique qui évoque la « nuit-critique » et la nécessité de « récupérer le sommeil » et le titre même de ce nouveau livre. Quels passages, liens et écarts, ruptures s’opèrent entre le texte critique et le texte de création ?

 

David Lespiau : L’idée centrale est que le poème modifie la pensée, provoque en elle des mouvements nouveaux. L’article dont tu parles reprend certaines formulations testées auparavant dans un livre hors-commerce, [Autocuiseur] 2, livre qui essaie de donner des pistes sur ce qui se joue, ou une auto-observation de ce qui se passe, pendant l’écriture. Ces phrases que tu cites, tirées de là, modifiées et complétées ensuite, évoquent l’intériorisation d’un matériau, rejoué plusieurs fois mentalement, pour parvenir à une forme juste, finie, qui semble pouvoir ensuite vivre toute seule sur le papier.

Rejouer plusieurs fois une forme mentalement, cela passe par des phases plus ou moins conscientes, notamment celles de la rêverie, du sommeil, voire de l’oubli momentané et de la remémoration ; avec une tendance personnelle à considérer que les phrases les plus justes s’oublient le plus facilement — elles glissent ; et il faut alors se débrouiller pour les retrouver, sans savoir à la fin si on les a vraiment retrouvées. Cette phase de travail, qui évolue sur un temps assez long, ne diffère pas beaucoup d’un travail d’écriture critique, si ce n’est que le matériau de départ est alors complètement extérieur ; c’est un texte, un livre, lu et relu. Et ce livre, ce texte à critiquer ou à chroniquer, est un problème, devant lequel apparaît à chaque fois la nécessité de tout reprendre à zéro. C’est un moment où vont s’affronter des esquisses de commentaire sur la forme et la structure du texte, et la sensation prégnante que l’essentiel n’est pas là, que le poème est complètement réfractaire à toute approche discursive — un temps, justement, où l’intériorisation du texte va s’opérer naturellement, ce qui va régler le problème, autrement. Après quelques jours et nuits à se déplacer avec ce problème à résoudre, des éléments s’en détachent, qui vont ressembler à des débuts de solutions, des fragments qu’il faudra bientôt essayer de coudre ensemble, puis remonter vers une forme continue qui constituera le texte critique. C’est aussi un temps et un espace où le poème va jouer sa propre guerre, c’est-à-dire produire un effet sur la pensée, la modifier, la contrer.

Récupération du sommeil est effectivement un livre qui se tiendrait sur ce seuil-là, entre différents modes de pensée qui se rencontrent, se mêlent, s’échappent vers quelque chose d’autre, où la complexité est dépassée par une espèce d’évidence intégrant les contraires, les faisant jouer, tourner. Mais Récupération du sommeil n’a pas à remonter vers la forme articulée du discours, de l’essai ; il tente des équilibres flottant, des articulations fugitives, des agencements…

Oui, dans une forme d’écriture critique possible, souhaitée, il s’agit de récupérer un mode de pensée où tout est fluide, où l’intuitif et le discursif sont mêlés, où les motifs des textes et de leurs commentaires sont tressés, où il devient possible de fabriquer des petites machines qui ressemblent à des concepts sur-mesure, où peuvent se produire des courts circuits pour prendre la pensée de vitesse, et accompagner les micro-mouvements, la forme, l’effet d’un texte poétique, pour écrire quelque chose sur lui sans le trahir ni le réduire, capter en lui ce qui échappe de façon essentielle à la préhension.

Les termes de nuit-critique, de nuit sauvée, de sommeil-lecture, sont des repères personnels. Les deux premiers évoquent toute l’œuvre critique de Walter Benjamin, son refus de liens trop rationnels, de fixation dans une logique, un système, et toute la recherche à partir d’un matériau documentaire et de fragments de pensée réunis, collectés, repris dans une composition qui, par refus de tout savoir figé, préétabli, invente quelque chose de nouveau dans l’ordre de la compréhension des œuvres, et au-delà. Le troisième évoque la pensée de Maurice Blanchot, dont les lignes sur le sommeil et la nuit soulignent l’intimité avec un centre, le rassemblement tout entier de l’esprit en un point, le déploiement de la pensée dans un espace apaisé de pur possible. Ces nuits-là sont des zones où ils s’avancent, en toute confiance, pour abandonner et reprendre une pensée, continûment travaillée de façon contrôlée ou non, et se transformant en permanence.

Quelque chose est passé, ou s’est passé, dans cette nuit ; le « s’ » fait le lien, en miroir, entre le texte et son lecteur. C’est ici, d’abord, une nuit contenue dans le poème, toute la négativité que le poème comprend, nécessite pour sa combustion. Et c’est une nuit de la compréhension du lecteur, une traversée nécessaire, en aveugle, sans repère, qui durera autant que nécessaire, jusqu’à pouvoir lire enfin ce qui se passe dans un texte ; et en parler, au moins en partie, aussi nettement que possible, dans un autre texte. Ces deux formes de nuit peuvent se toucher, avec un peu de chance et de travail.

Les phrases règlent ça. Alors que le vers ouvre l’espace, trace des lignes, des directions…, la phrase arrive facilement à constituer des limites, des frontières, des murs. Le vers peut tout intégrer. Les phrases sont au contraire particulièrement finies, et c’est dans leur enchaînement que quelque chose d’autre va jouer ; chaque phrase, par la grammaire, la ponctuation, le rythme, étant réglée pour tenir son rôle dans cet enchaînement. Dans un texte en prose, critique, c’est une sorte de labyrinthe qui se met en place, où chaque phrase trace à la fois ce qui semble su, connu, compris, et marque la frontière avec le reste, les zones plus floues, incomprises ou non abordées par manque de savoir, d’outils, de temps. Et l’on est en permanence, de phrase en phrase, à courir sur ou entre ces espèces de murets, au bord du vide, un peu comme à la fin d’un film d’aventure, où le dénouement sera vécu après l’accumulation des éléments dans une accélération qui les résume et les dépasse. On se retrouve ailleurs.

 

EJ : De nombreux éléments, référents d’ordre iconique ou textuel entrent en amont dans la construction de tes textes de création. Dans quelle mesure cette démarche au sein de la création participe-t-elle d’un geste critique ?

 

DL : Non, ces éléments font partie du travail, l’initient ou le relancent. Ce qui est interrogé, questionné, utilisé, c’est la perception d’une œuvre plastique, d’une photographie, d’une séquence de film, d’une phrase dans un journal. Cette perception produit des bribes de phrases par réaction, et ces bribes deviennent du matériau. Ce que je critique, en fait, si l’on veut garder cette notion-là, c’est moi. C’est ma perception et les notes que je prends qui sont un problème, que je vais traiter. Pas du tout le référent, qui va retomber dans l’ombre. Une ombre bienveillante, parce que tout part de là, mais très vite oubliée parce que séparée des nouvelles préoccupations. Ici, les seuls soucis critiques sont : qu’est-ce que je suis capable de faire avec ça ? où est-ce que cela va me mener ? est-ce que cela en vaut la peine ? Et devant le texte en cours, à l’intérieur de son travail, de sa critique, de son réglage, il n’y a plus aucune image, plus de référent initial ; il n’y a que du présent.

 

EJ : Le texte critique se rapprocherait d’une «  réponse formelle » à ton « aventure de lecture » ou encore à ton « expérience de lecture ».3 Cette approche du geste critique en prise étroite avec le travail de lecture (et non nécessairement avec « des outils plus précis, méthodologiques »), peut-elle également se retrouver au sein du travail de création ? Le travail de lecture (en amont, au cours de l’écriture) peut-il être ce qui fait lien entre le travail de critique et de création ?

 

DL : La lecture attentive, la lecture pour écrire, ou en écrivant, n’a peut-être pas grand chose à voir avec la lecture. Les livres de poésie que je lis vont embrayer des mots, des phrases, des bribes que j’essaie de noter. Parfois aussi les romans, où il s’agit le plus souvent d’une partie de phrase recopiée. Heureusement, le rendement est faible, de l’ordre d’une ligne ou deux notées par livre. J’ai plusieurs fois travaillé à partir de la presse écrite, lue beaucoup pendant un temps, davantage pour les effets de fiction qu’elles produisaient chez moi que pour la recherche d’informations… Là, ce qui se passait, c’est qu’au détour d’un article du journal, une phrase ou un morceau de phrase se mettait à clignoter, une tournure qui n’avait rien à faire là, qui apparaissait complètement inattendue, magique, et à sauver, donc. Ce que je faisais, en la prélevant. Ainsi, avec un peu de chance, j’aurais presque pu acheter une phrase quotidienne chez le kiosquier. Pour les romans aussi, prélèvement. Pour les livres de poésie, sans parler de notations, leur lecture fait fonctionner une espèce de rumeur, qui me permet d’écrire plus facilement, ou de m’y remettre – parfois à tort, mais au moins le travail reprend. Pour un texte critique, plusieurs lectures attentives deviennent de l’intériorisation, comme j’en parlais plus haut, et tout le système se tord jusqu’à aboutir à une forme. Cette forme est encore différente de celle que l’on partage ici, dans cet entretien, où j’ai l’impression de retranscrire un discours intérieur, comme si nous conversions en silence. L’article critique, tel que j’essaie de l’écrire, est pourtant aussi de cet ordre. C’est une forme, en partie adressée. Le poème n’est pas adressé. Une forme en prose, adressée au lecteur, qui essaie d’intégrer une expérience de lecture de poésie. Dans ces cadres légèrement différents, le travail d’écriture est tout entier réglage pour faire fonctionner à plein ces régimes de transmission — transmission d’une forme, d’une pensée, pas d’une information ou d’une opinion ; transmission d’une pensée, dans le cas du texte critique, qui pourrait constituer une chambre d’écho au poème, de façon à le replacer, un peu paradoxalement, dans un réseau d’échange social, un réseau d’échange de pensée, où le livre se trouve déjà mais souvent de façon inactivée.

Ce travail pour écrire des articles critiques, enfin, m’apparaît de plus en plus difficile, et je suis de plus en plus lent. Il n’est pas impossible que ce que j’essaie d’écrire ait un peu abîmé ma pensée discursive, rationnelle ; je me sens plus fragile de ce côté-là, maintenant. Mais le plaisir d’un article critique réussi est particulièrement pur, et il est lié à l’évidence d’avoir appris quelque chose. Et, par réaction, à chaque fois, parce que c’est insupportable à faire, le texte critique en cours provoque des notations multiples, qui n’ont rien à voir avec le texte chroniqué ; ces notes sont autant de pistes pour reprendre ensuite un travail d’écriture poétique.

Très concrètement, cela a à voir avec ce que sont les phrases, comment elles travaillent. Plus on travaille avec elles, plus on voit comment leur système est lié à une sorte d’humilité formelle, qui va s’emballer dans l’enchaînement, la progression. Et l’on a envie tout d’un coup de travailler complètement à l’envers – avec le vers donc, qui est une espèce d’infini en une ligne, dont les agencements, au contraire, peuvent calmer le jeu jusqu’à revenir à la pure littéralité, à la pure immédiateté et matérialité du texte écrit. Certaines phrases peuvent contenir ce mouvement inverse là, en être minée, fissurée. Et là, on ne sait plus où on est, si ce n’est dans l’entre-deux, où l’on apprend beaucoup ; où tout apparaît presque possible, dans l’ordre de la compréhension comme de l’expression. C’est parfois vrai, parfois un leurre, le tout est rapide et changeant, et parfois juste en phase avec le mouvement d’un poème que l’on essaie de capter. J’essaie de récupérer ça, tout le temps…

 

EJ : Le travail de création nécessite t-il la pratique conjointe d’un travail critique ? Quelle répartition dans ton travail entre l’écriture critique et l’écriture de création ? Quel pôle privilégies-tu ?

 

DL : Le travail des textes de création est le mouvement naturel, continu, comme une exploration qui se poursuit ; il est essentiel, donne un sens à tout ce que je fais. Mais la réflexion théorique m’importe beaucoup, et elle me manque parfois dans l’écriture poétique. Poursuivre un travail critique permet de me poser des questions sur des textes que je découvre, sur leur fonctionnement, sur la perception que j’en ai, et de tenter ou tester des façons de les approcher ; c’est une contrainte que j’ai essayé de m’imposer depuis une quinzaine d’années maintenant, beaucoup dans CCP et ailleurs, parce que je me suis rendu compte que cet effort particulier de lecture était une façon d’accélérer un apprentissage, à la fois des textes, des auteurs, et des modes de lecture, de réflexion, d’analyse.

C’est aussi l’idée qu’il est peut-être possible de penser poétiquement, c’est-à-dire d’appliquer à d’autres champs le mode de pensée à l’œuvre dans l’écriture de création. Et ainsi : penser poétiquement un texte, par sa critique ; ou penser poétiquement un texte étranger par sa traduction, individuelle ou collective ; ou encore, penser poétiquement un événement, un fait, une situation, une rencontre… je ne sais pas de quelle façon. Tout cela ne doit surtout pas être un programme. Plutôt des potentialités, qui apparaissent ; et des tentatives qui fonctionnent, ou non.

 

EJ : Dans ton dernier livre Récupération du sommeil, la structure repose dans une forme de discontinuité, sur un agencement de bribes, notations, fragments en juxtaposition composant ainsi un matériau textuel hétérogène où le travail de montage reste fluide. Comment situes-tu ce nouvel ensemble dans ton parcours de création ? Quels projets dans le domaine à la fois de création et critique ?

 

DL : En fait, je n’arrive plus à voir la part de montage dans ce texte, que je lis maintenant comme une forme continue et neuve, alors que son écriture s’est échelonnée sur près de six ans. Les sections se sont ajoutées les unes après les autres sur un temps assez long, mais il n’y a jamais eu de blocage ; c’était juste réjouissant. Aujourd’hui, reste le plaisir pur de ce nouveau livre, et la sidération de le relire comme une forme extérieure. Récupération du sommeil vient donc d’être publié par les éditions Héros-Limite, avec lesquelles j’avais déjà travaillé pour Ouija Board puis indirectement pour L’intérieur du jour.4 Et un texte pour L’Ours Blanc, revue éditée par Héros-Limite, est en préparation. D’autres projets sont en cours, mais je ne sais pas du tout quand ni comment ils se termineront… 

Par ailleurs, je voudrais rassembler la plupart de mes textes critiques, voir s’ils fonctionnent ensemble ; je sais qu’il y a parfois eu des motifs qui ont traversé des textes très différents, ou qui ont articulé le passage d’un article à un autre. Je voudrais voir aussi des auteurs contemporains très divers cohabiter dans un même livre, et quels dialogues inattendus vont se jouer là. Je me demande si l’on peut en tirer un ensemble de gestes, répertorier des mouvements mentaux, dans ces textes, dans leurs lectures, et quel espace théorique cela peut bien dessiner… 

 

 

 

1 Article intitulé [Autocritique], CCP cahier critique de poésie n°22, cipM, 2011.

2 [Autocuiseur], éditions de l’Attente, coll. Vade-mecum, 2004.

3 Lire article précédemment cité et écouter l’entretien mené par Jean-Michel Espitallier et Emmanuel Rabu sur le thème « Fabriquer la poésie » avec Yves di Manno, David Lespiau et Gaëlle Théval, RADIO, Fondation Vuitton, décembre 2015.

4 Ouija Board, Héros-Limite, 2009 ; L’intérieur du jour, Head – Genève, 2012.

8 juin 2016

[Création] Yannick Torlini, Cela (1), introduction de Sebastien Ecorce

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La langue est soumise à une force. Une contrainte. Le silence fait partie du langage. Le corps est habité d’un silence, d’une nuit, d’une série de nuits pour une alliance. Un champ de voix couplé à des formes de désincarnation liées à des structures énonciatives (apostrophe, appel, promesse, adresse, invocation). Un se Taire fixateur, initiateur, fondateur d’une langue que l’on laisse aux morts. Qui ne parle qu’aux morts. On met l’index dans la bouche du mort. On en invoque pour ne pas dire convoque les frères, présents absents à venir, Une énergie exténuante tourne insémine informe l’enveloppe de ces textes. Parler ne peut se faire sans fracas, sans désastres. Mais il faudra bien parler ou franchir, en suturant ces plis, ces trous, les creux et les failles de ce monde. Face au silence, la structuration d’un Nous qui amplifie. Y. Torlini n’endosse jamais le Je, qu’il pluralise, ou ré-instancie en des formes plurales (Nous…), des dispositifs ou scénographies qui recontextualisent le flux continu (renouvelé) d’une Parole entre finir et a(d)venir, à entendre cette parole, si elle peut choisir de ne plus parler, de se placer au bord, en déséquilibre, dans une visée du « toujours plus que la fin ». Les relations complexes qui dissonent et consonnent des situations, de négations qui ouvrent à la confrontation d’un monde, de nuit, de langue dans les langues …

Présupposé existentiel (mémoire discursive du texte) et de montée en tension par des cycles de vitalités, des sensations peuvent échapper par calcification ou ossification. Avec ce risque d’un savoir de la langue qui se perd ou mue, la présence d’éléments de concrétion (pierres, glaise…), alternance du Tu et du Vous, une écriture de type oraculaire où les deux isotopies du savoir et de la langue se mêlent. Non pas une initiatique en termes de parcours, mais un devenir, « nous deviendrons moins que nous deviendrons l’infime et bien moins… », à donner partition à ce mouvement du devenir moins que : la chose, moins que et entre les choses, vers une cessation : et la promesse de l’accompagnement. Avec des formes oraculaires : vous saurez enfin vous verrez que notre silence n’a pas de limites. Au silence adjoint la solitude, et de ne pas laisser l’angoisse nous traverser, nous ne saurions plus rien que l’angoisse, l’idée du désastre et de cette force volonté, dans un mouvement qui ne ravaude pas le désastre mais lui donne sa puissance d’apparition dans la possibilité d’un éveil, ou de champ de tension et de bifurcation, une autre typologie de l’écoute, du regard (regarder vous tout au bord), le temps continuera lorsque nous cesserons enfin, notre langue morte rendue aux morts et à leur langue de morts enfin. Physique du corps et de la langue, sur le sens de ce qui lie les corps, corps entre les corps, frères dans toute la profondeur temporelle, des spectres et ses éléments naturels, les choses entres les choses, en un espace commun, formes accomplies ou désaccomplies de la relation, espace préexistant tout en étant aussi à recréer. /Sébastien Ecorce/

 

cela. ce qui fait cela, à force. à bout de forces. parler plus parler à force et tout au bout cela. de cela. plus parler la langue. nous ne parlons plus la langue. cela, et tout cela. à bout de forces nous ne savons plus, la langue ce qu’elle est. à force, à bout de forces nos voix aux morts. nous leurs laissons nos voix, ne savons plus, à force. ce qui se brise et dans la fragilité dans, le morcellement, se souvient. nous ne parlons plus. à force à bout de forces cette langue des morts. leur laissons la leur laissons. ne savons plus souvenir pas souvenir non.

plus seulement. plus parler rien cela nous ne parlons plus, à force à bout de forces tout au bout la langue des pierres, des restes, et ce qui reste. entassements, angoisses et jours, nous laissons. à force, à bout de forces, nous ne parlerons plus. nous tairons tout ce qui parle en nous tout ce qui parle. tout ce qui parle à bout de forces. nous ne saignerons plus la langue affreuse et. l’espace en nous qui s’est réduit, restreint, chaque geste seulement à bout de forces. de ces grands élancements du corps nous ne savons rien. de ces grands élancements, pierres, murs, ce qui ne parle plus. ces grands élancements.

plus rien. nous ne savons plus morts ni langues ni rien. rien et ce qui tient rien. à ne plus parler toute force à bout de forces. à force à bout de forces la langue et tant d’autres que nous ne parlerons plus. nous ne savons plus. nous ne voulons plus. parle, parle la langue ne parle pas, qui ne parle pas. vides nous ne savons pas habiter ce vide. nous ne savons pas. rien et moins que rien.

tout parle. tout ce qui parle et nous et dans les creux. tout cela. nous tairons tout cela qui parle mort et creux. langue, langue des stèles, langue écrasante langue. nous tairons tout cela nous ne saurons plus que taire cela. plus terre que cela et bien moins que sol, creux et mort, creux lent et terrible mort. à force, à bout de forces. tout cesser dans l’absolu, tout ce qui cessera lorsque nous. de ces grands élancements du corps, de ces nuits indicibles, de ces os terribles et obstinés. nous ne saurons rien. nous tairons tout ce rien. nous n’en saurons rien.

tout continue à force à bout de forces nous continuons, le gâchis et ce qui ne veut plus, ce qui ne peut plus. tout continue dans ce que nous cessons à force. rien ça, rien que ça bien moins. tout ce qui se taira enfin. tout ça, tout cela. tout et ce qui parle n’a jamais fait que parler. nos langues impossibles. tout ça, tout cela qui aspire au silence et au vide. nous ne savons pas. nous ne saurons pas. quelque chose se tassera enfin quelque chose se tassera, jusqu’au moindre puis à l’infime. quelque chose perdra toute consistance. nous ne serons plus là, à force à bout de forces nous ne parlerons plus. cette langue des pierres et des hommes qui retournent aux pierres en fin. tout cela qui parle aspire au silence. nous leur laisserons nos voix. tout ce qui parle.

nous ne verrons plus, ne regarderons plus. nous et l’aveugle absolu en silence. nous aveugles, absolument aveugles en silence, dans ce désert qui se tasse maintenant. nous ne saurons plus voir les pierres, entendre ceux qui se sont tus, qui ont cessé, à force, à bout de forces. rien. rien cela, rien que cela maintenant. ces grands élancements. cet espoir d’un désastre à venir. vide au fond de nous vides seulement plus voir, plus regarder. nous ne cesserons pas. nous ne cesserons pas de dire cela. nous ne cesserons pas, à force, à bout de forces et tout au bout, en silence.

tout ce qui tait cela, tout ce rien qui tait et continue de taire ne plus comprendre à ne plus comprendre, la part d’ombres laissée, entre les pierres et ce que disent les pierres tout parle tout se tait. cela et tout cela bien mort dans nos langues, bien mort et la part d’ombres. ce que nous leur laissons à force, à bout de forces et dans les remous de la nuit, l’angoisse des matins. nous ne parlerons plus, il faudra bien ne plus parler il faudra bien que quelqu’un ne parle plus. les corps, les élancements y veilleront. tout ce qui bruisse et craque et froisse, tout ce qui chuchote et appelle et franchit, tout ce qui siffle et chante et murmure, cela et tout cela. nous leur laisserons. nous y veillerons. tout ce que nous veillerons.

5 juin 2016

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de juin, en UNE L’Animal central de Mathieu Brosseau ; suivent vos Libr-événements : autres RV au Marché de la poésie, mercredi Montevideo, Prigent à la Maison Louis-Guilloux…

UNE : Mathieu Brosseau, L’Animal central   /Fabrice Thumerel/

"Incarner cette vie augmentée.
C’est poésie" (exergue).

"L’art, me dis-je, est une pâle imitation du courant, du mouvement
de l’Animal Central auquel on peut ajouter une écriture drôlesque
de la dramaturgie temporelle de l’Homme
" (p. 72).

Pourquoi se complaire dans "la nanosociété des hommes" (p. 34) ? Celle dans laquelle Machin est ceci, Machine est cela… Pourquoi ne pas devenir bête, ne pas être avec les animaux dans la matière, nous taire avec les choses ? Pourquoi ne pas laisser advenir notre Animal central : "la bête au centre, matière quasi-cervelle, pompeuse de ciel, aspirateur d’échelles, de vagues qui n’en font qu’une (car une seule histoire), l’animal nodal fait qu’on a tous le même ciel tout en ayant chacun le nôtre" (47)… Si l’animal est central dans l’œuvre de Mathieu Brosseau, c’est que l’animal central est celui du dedans, qui vit dans les plis. Mais le repli n’est autre que l’intériorisation du dehors ; d’où ce constat : "j’habite ce nulle part qui m’habite" (106). Et cette phrase anti-rimbaldienne, anti-Moderne : "Je est un nôtre, sans nom" (95). Autrement dit, le Je du poète ne vise pas la Différence mais l’indifférenciation innommable.

Le poète est celui-là qui explore son devenir-animal, se lance dans la "traversée de la langue" (11) pour remonter à l’in-vue, à un en-deçà de la figure : le visage-monde.

♦ Mathieu Brosseau vous attend Place St Sulpice, au Marché de la poésie : vendredi 10 juin à 19H ; dimanche 12 à 16H.

 

Libr-événements

â–º Tout sur le 34e Marché de la poésie Paris : ici. [Entre autres, Al dante = stand 110-112 ; éditions du Cheyne = 405 ; Philippe Jaffeux vous attend au stand 501…]

â–º Du côté du Grand Os. Du 4 au 13 juin à la Halle St Pierre, Paris 18e : les Eternels FMR, librairie éphémère (entrée libre).

Du 8 au 12 juin, place St Sulpice, Paris 6e / Marché de la poésie : avec les éditions Fissile – stand 506 b (entrée libre).

â–º LES MERCREDIS DE MONTEVIDEO / Lectures, mercredi 8 juin 2016 à 20h15, "Compérages" : Eric Pesty invite Bénédicte Vilgrain et Pascal Poyet.

"Bénédicte Vilgrain et Pascal Poyet ont chacun publié un ou plusieurs livres chez Eric Pesty Editeur. Etant tous deux également éditeurs (Théâtre Typographique et contrat maint), des rapports étroits existent entre nos différents travaux (édition, écriture, traduction). Cette soirée de lectures permettra donc également de préciser certaines de nos affinités." (Eric Pesty)
Lectures suivies d’un échange avec Emmanuel Moreira, producteur, journaliste à Radio Grenouille.

MONTEVIDEO, créations contemporaines, théâtre, musique, écriture
3, impasse Montévidéo 13006 Marseille
Tarif unique 3€  + adhésion
Renseignements et réservations au 04.91.37.97.35.
Ouverture du bar de 19h30 à minuit, restauration sur place de 19h30 à 23h00.

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â–º R E N C O N T R E avec G R U P P E N organisée par le Marché de la Poésie et La Guillotine le dimanche 19 juin 2016, à 16h, en compagnie de Amandine André, Yann Beauvais, Pierre Déléage, Laurence Gatti, Laurent Jarfer et Ilan Kaddouch.
La Guillotine, 24 Rue Robespierre, 93100 Montreuil
M° Robespierre (9) — Entrée libre

â–º

4 juin 2016

[Chronique] Jacques Sojcher, Eros errant, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Sojcher, Eros errant, dessins de Richard Kenigsman, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, mai 2016, 64 p., 13 €, ISBN : 978-2-85194-814-4.

A sa manière Eros errant est un livre de sorcellerie amoureuse. Il est rouge sang mais reste celui de la dévotion à la femme. Quittant son « rêve de ne pas parler », Sojcher se dégage de la mort qui habite son œuvre. Le texte devient une diction aussi affolée que sage sur la face souvent cachée de l’amour. La théâtralisation des fantasmes s’y opère non sans humour et contre l’angoisse. Le frivole devient une manière de lutter contre « la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée » (Blanchot).

Pour ce faire, Sojcher cultive des cérémonieux particuliers qu’il ose enfin dévoiler parodiant au besoin ses anciens états de jouvence. La glose mousseuse de ses anciens torrents reverdit, creuse encore les reins de la femme et renouvelle ses dentelles. Qu’importe si le temps coupe l’herbe sous les pieds du printemps : jusqu’à l’automne le feu sacré du désir ne fléchit d’aucune plainte. Sans exubérance le suave souffle et qu’importe si le ciel finissant s’approche. Le plaisir donne ses tremblements à la chair et les roses de jadis (mais non de personne) perpétuent une cueillaison émouvante face au saccage du temps.

Le sentiment érotique reste un moyen de dresser sa propre existence sur l’abîme. C’est un superbe tour de passe passe et de maîtrise. Le "volume" donné par l’auteur à l’écriture sanguine permet de révéler l’homme en le poussant dans les retranchements de l’intime affectif que l’auteur ne dévoila jusque là que par saccades. Cela revient à transformer l’auteur de rôle type en un drôle de type. Il ne cherche pas, en fidélité à ce qui il est, à dominer sa partenaire – même, ou surtout, lorsqu’il s’agit de la « femme léopard » sortie d’un tableau du Douanier Rousseau.

Jacques Sojcher matérialise poétiquement et en évitant les basiques mots stimuli, clôture et invitation sensorielles révélatrices des profondeurs de l’être. Moins sacrificateur qu’officiant de la grande œuvre amoureuse le poète inverse bien des « donnes » sous le sceau de la confidence. Il semble dire à la femme : « Prépare-toi car je suis prêtre ». L’injonction se fait, dans cette prière, la dominante. Elle ne cherche plus à argumenter mais à réanimer des cadences-frictions, linges jetés à terre, pour que les veines se rappellent à leur sang : salive aux commissures du soupir, la ponctuation suffoque.

1 juin 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (6/6)

Déjà la dernière de cette série signée Daniel Cabanis, qui nous entraîne dans son humour-monde… [Lire/voir le 5e volet]

Bianca Saldine, Glou-glou VI / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Dans le hall de la Foire d’Art Contemporain, je tombe sur Costin Davons, peintre minimaliste, autrefois coté chez les mondains et aujourd’hui complet démonétisé. Pauvre Costin ! Je savais qu’il avait pris des coups ces dernières années : procès avec sa galerie, suicide de sa fille Talia, drogues et démêlés avec la justice, enfin sa maladie de Crohn, autant d’aléas qui l’avaient éloigné de l’art, mais j’ignorais le plus récent (le plus navrant aussi) de tous ces maux  : qu’il s’était remis à peindre. Costin, t’es un dur, je lui dis; où as-tu trouvé l’énergie de recommencer ? Chapeau ! Il est flatté. Il minaude. J’insiste : Ton retour à l’art est un événement majeur. Je vais jusqu’à lui dire : Crois-moi, vieux, je t’admire. Bon. J’ai été trop loin. Costin réagit mal : il m’invite à venir visiter son nouvel atelier ! Me voilà piégé. Il me tend sa carte. C’est à dache mais je promets d’y aller. À Sotteville-lès-Rouen, le boulevard Pécuchet relie en biais la Seine à la gare de triage. Bordé de hangars des deux côtés, l’endroit n’est pas jojo. L’atelier de Costin est au 27 ; derrière le portail, au bout de la cour. Après avoir sonné en vain pendant dix minutes, je pousse la porte et entre. Costin est là, seul, debout, immobile au milieu de l’atelier vide. Ah, c’est toi ! dit-il. Comment va ? je demande. Mal, dit-il. Donc, bien, je finasse. Je vais te décevoir en grand, dit-il. Tu ne pourras jamais me décevoir assez, dis-je. Si, dit-il. Et il me raconte la dernière crue de la Seine, l’atelier sous l’eau, tout son travail détruit. Suis à poil, dit-il, j’ai plus rien. Ça va aller, je dis ; et imagine cette panade si tu t’étais noyé.

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