Libr-critique

31 juillet 2017

[News/Livres] Libr-vacance (1)

Voici de quoi réussir votre mois d’août : deux festivals à ne pas manquer ; notre Libr-sélection (5 livres présentés) ; LC a reçu, lu et recommande 25 livres.

Libr-événements

â–º Du 1er au 5 août 2017, festival TOURNEZ LA PLAGE à La Ciotat. L’Art Hic&Hoc lance cet été son tout premier festival d’écritures contemporaines : l’événement se déroulera donc simultanément avec le festival de Jazz.
Les événements se dérouleront entre La Boutique, Le Cercle de La Renaissance, la Place Gauthier, La Librairie "Au Poivre d’Âne" et l’angle de la Rue Foch (Arnoux).

On pourra apprécier/découvrir les œuvres de nombreux artistes locaux :
Stéphane Nowak Papantoniou, Julien Blaine, André Robèr, Maxime Hortense Pascal, Claudie Lenzi, Eric Blanco, Nadine Agostini, Cédric Lerible, François Bladier, Patrick Sirot, Lili le Gouvello, Françoise Donadieu, Frédérique Guétat-Liviani, Laurence Denimal, Dominique Cerf, Olivia Rivet (exposition à la Boutique) ainsi que Cassandra Felgueiras, Caroline Derniaux et Zagros Mehrkian, étudiants à l’École Supèrieur d’Art de Toulon, et l’association "Lignes de Partage".

â–º Le Bruit de la Musique #5, Festival d’aventures sonores et artistiques, du 17 au 19 août 2017 à Saint-Silvain-sous-Toulx, Toulx-Sainte-Croix, Domeyrot et La Spouze (Creuse) : avec notamment Laurent Bigot, Lionel Marchetti, Arnaud Paquotte, Sébastien Lespinasse… Pour plus d’informations : ici.

Libr-sélection /FT/

â–º Bohumil Hrabal, La Grande vie, poèmes 1949-1952, traduit du tchèque par Jean-Gaspard Pálenicek, éditions Fissile, Les Cabannes (09), printemps 2017, 136 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37171-019-1.

Retour aux origines de l’œuvre, c’est-à-dire à la poésie : "Parce que la société moderne s’est accoutumée aux sensations et aux singularités, le poète mourant se fichera ses lunettes dans le cou et filtrera sa vie à travers le verre embué" (p. 43)… Des formes variées retenons "SUPERSEXDADAISME ?" : "Recherchons vacanciers bénévoles / Séjour payant à Founetainebleau / Entrée génitale amaigrissante" (63)… La belle vie, en somme !

â–º Yoann Thommerel, Mon corps n’obéit plus, éditions Nous, Caen, hiver 2016-2017, 80 pages, 12 €.

Le lecteur est averti : "Il serait bien plus prudent de voir dans ce fatras graphique la manifestation de troubles réactionnels sévères, une forme de défense face aux exigences d’application et de lisibilité imposées par la norme, un poème-refus, allant à l’encontre du modèle attendu" (p. 33). De façon symptomatique, dans ce poème-refus, le corps refuse d’obéir… Un corps qui est lieu de vie, d’envie, d’ennui… lieu de tentation consumériste… et de poésie ! Une poésie litanique et visuelle.

â–º Alain Jugnon, Artaud in Amerika. La Place de la femme dans le plan américain, Dernier Télégramme, Limoges, mai 2017, 80 pages, 12 €.

Ce cinémArtaud met en scène quatre "personnages conceptuels" : "La dame de Shanghai ou Rita Hayworth, André Bazin, Orson Welles et Antonin Artaud". Ces voix se mêlent à celle de l’essayiste pour évoquer/analyser avec brio, entre autres éléments passionnants, telle image-cristal, la langue jaune du fascisme, le rôle de "la femme blanche chez Welles et Artaud" : "c’était la révolution permanente à l’écran et en direct" (p. 69)…

â–º Michel Deguy, Noir, impair et manque, dialogue avec Bénédicte Gorrillot, Argol, coll. "Les Singuliers", hiver 2016-2017, 292 pages, 29 €, ISBN : 978-2-37069-012-8.

Quel animal est donc Michel Deguy ? Détour par l’œuvre de ce poète et revuiste qui figure parmi les écrivains contemporains les plus importants, dans un dialogue dense et intense avec une spécialiste du genre. Une nouvelle pièce de choix dans cette superbe collection qui associe entretiens, inédits et documents divers. Clôturée de fort belle manière par un abécédaire signé par l’auteur lui-même.

â–º Carole Aurouet, Prévert et le cinéma, Les Nouvelles éditions, avril 2017, 128 pages, 10 €.

En quatre chapitres, la spécialiste de Prévert évoque la poésie cinématographique de l’illustre écrivain qui était fasciné par les burlesques américains et par Fantômas : les ciné-textes des années 20-30, son cinéma visible (les grands films des frères Prévert et de Carné/Prévert) et invisible ("scénarios détournés", c’est-à-dire qui n’ont pas abouti à des films tournés). Humour et détournement surréaliste au programme ! Sans oublier que Carole Aurouet a su faire revivre pour nous tout un monde fascinant.

LC a reçu, a lu et recommande

♦ Christian PRIGENT : Chino aime le sport (P.O.L, juin 2017, 176 pages, 18 €) et Ça tourne, notes de régie (L’Ollave, coll. "Préoccupations", été 2017, 70 pages, 14 €) ; La Contre-Attaque, éditions Pontcerq (Rennes), printemps 2017 : dossier Prigent, p. 65-73 et 127-194. [On pourra découvrir leur présentation fin août sur le blog Autour de Christian Prigent]

 

♦ Pierre Bergounioux, Esthétique du machinisme agricole, suivi de Petit danseur par Pierre Michon, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), été 2016, 48 pages, 13 €.

♦ Eric Brognier, Tutti cadaveri, traduit de l’italien par Rio di Maria et Cristiana Panella, L’Arbre à paroles, Amay (45), juin 2017, 48 pages, 10 €.

♦ Hervé Brunaux, Homo presque sapiens, éditions PLAINE Page, Barjols (83), coll. "Connexions", 2015, 44 pages, 5 €.

♦ Rémi Checchetto, Le Gué, Dernier Télégramme, Limoges, printemps 2017, 64 pages, 10 €.

♦ David Christoffel, Argus du cannibalisme, Publie.net, printemps 2017, 104 pages, 12,50 €.

♦ Claro, Crash-test, Actes Sud, août 2015, 236 pages,19,50 €.

♦ Olivier Domerg, Rhônéo-Rodéo, poème-fleuve avec quinze photographies de Brigitte Palaggi, Un comptoir d’édition, Sainte-Eulalie en Royans (26), juin 2017, 144 pages, 15 €.

♦ Jacques Dupin, Discorde, P.O.L, édition établie par Jean Frémon, Nicolas Pesquès et Dominique Viart, juin 2017, 240 pages, 23 €.

♦ Frédéric Forte, Dire ouf, P.O.L, mai 2017, 96 pages, 11 €.

♦ Mihàlis Ganas, Marâtre patrie, traduit du grec par Michel Volkovitch, Publie.net, 2017, 80 pages, 13 €.

♦ Jean-Marie Gleize, La Grille, Contre-Pied (Martigues), coll. "Autres & Pareils", hiver 2016-2017, 32 pages, 4 €.

♦ Mary Heuze-Bern, Rendez-vous à Biarritz, éditions Louise Bottu (Mugron), coll. "Contraintes", juin 2016, 36 pages, 4,50 €.

♦ David Lespiau, Équilibre libellule niveau, P.O.L, mai 2017, 112 pages, 11 €.

♦ Patrick Louguet, Jean, Antoine, Mouchette et les autres… Sur quelques films d’enfance, Artois Presses Université, hiver 2015-2016, 268 pages, 20 €.

♦ Dominique Meens, Mes langues ocelles, P.O.L, novembre 2016, 384 pages, 21 €.

♦ Emmanuelle Pagano, Sauf riverains, Trilogie des rives II, P.O.L, janvier 2017, 400 pages, 19,50 €.

♦ Dominique Quélen, Avers, éditions Louise Bottu, Mugron (40), mai 2017, 116 pages, 14 €.

♦ Sébastien Rongier, Cinématière. Arts et Cinéma, Klincksieck, 2015, 252 pages, 23 €.

♦ Claude Royet-Journoud, La Finitude des corps simples, P.O.L, mai 2016, 96 pages, 13 €.

♦ Robine-Langlois, […], éditions Nous, Caen, octobre 2016, 96 pages, 14 €.

♦ Ana Tot, Méca, Le Cadran ligné, Saint-Clément (19), juin 2016, 72 pages, 13 €.

♦ Antoine Wauters, Nos mères, Verdier, hiver 2013-2014, 154 pages, 14,60 €.

 Bientôt sur LC…

De fin août à fin septembre, vous découvrirez, entre autres :

♦ Créations : Daniel Cabanis, CUHEL, Olivier Matuszewski, Mathias Richard…

Entretiens : Véronique Pittolo, Bernard Desportes, Claude Favre…

Recensions/chroniques : des spéciales sur Véronique BERGEN et sur Philippe JAFFEUX (à propos de leurs trois derniers livres)…
Vous attendent encore : Dictionnaire de l’autobiographie (Champion) ; La Poésie motléculaire de Jacques Sivan (Al dante) ; Patrick Bouvet, Petite histoire du spectacle industriel (L’Olivier) ; Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (tentative d’autobiographie), La Lettre volée ; Sébastien Lespinasse, Esthétique de la noyade (PLAINE Page) ; Valère Novarina, Voix négative (P.O.L) ; Nadège Prugnard, MAMAE (Al dante) ; Sébastien Rongier, Les Désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou (Pauvert) ; Martin Winckler, Les Histoires de Franz (P.O.L)…

30 juillet 2017

[News] Le Banquet du Livre d’été 2017

Du jeudi 3 au samedi 12 août, un événement extraordinaire à ne pas manquer : RV à Lagrasse…

penser rêver agir

Il faut choisir : se reposer ou être libre (Thucydide)

Depuis quelques années, le Banquet d’été s’interroge sur la place de chacun dans la société, sur ce que peut encore signifier aujourd’hui le « commun », l’être-ensemble.
L’édition de l’été dernier a marqué le début d’un cycle : plusieurs interventions ont pointé l’exigence d’une nouvelle pensée de l’action pour notre monde, traversé par des crises et des questions inédites et aiguës. Le Banquet 2017 fera donc un pas plus avant en questionnant les modalités d’articulation entre penser et agir : des utopies à la confrontation au réel, des idéaux moraux aux exigences, éthiques, pour sa propre existence.
Comment la pensée trouve-t-elle un accomplissement dans l’action ? Comment celle-ci peut-elle conserver en elle l’intention qui l’a initiée ? L’action ne fait-elle que mettre en œuvre ce qui a été préalablement conçu ? L’acte une fois accompli ne transforme-t-il pas la volonté ou le désir dont il procède ? Dans son rapport à l’action, la pensée se réduit-elle au concept ? Ne mobilise-t-elle pas aussi des images, des figures, des modèles, des récits qui peuvent prendre la forme de mythes, de fantasmagories ou d’utopie ? Dans son désir de concrétisation ou même plus simplement d’efficacité, la pensée ne rencontre-t-elle pas sa propre limite sous la forme de la croyance qui, certes, pousse à l’action mais dégrade aussi l’effort de penser ?
Au plan collectif, la politique ne peut se contenter d’être une pure pratique du discours déconnecté de tout souci d’action réelle, ni une manière d’agir, un pur pragmatisme, insouciant de la vérité du discours qu’il déploie pour justifier ses actions. Dans l’histoire, les révolutions font partie des moments où – quels soient les errements ultérieurs – la pensée mise en acte, l’exigence d’une action qui corresponde enfin à la parole cherchent à transcender les impasses du discours politique. C’est cette corrélation de l’acte et de la pensée qui nous intéresse, cette pensée pratique – morale ou politique en un autre sens. Pensée qui s’adosse aussi au rêve, à l’utopie prolongeant la réflexion et suscitant des formes d’action censément neuves mais aussi des mythes et des croyances, idoles encombrantes.

Au cours de ce Banquet, nous réfléchirons à l’exigence d’une conduite juste dans un monde qui ne l’est pas.

UN BANQUET DU LIVRE OUVERT ET MULTIPLE

Le Banquet se déroule dans l’abbaye et le village de Lagrasse, au cœur des Corbières, dans le département de l’Aude. L’abbaye médiévale, l’école, la salle des fêtes et les places du village accueillent les ateliers et les rencontres.

DEUX LIBRAIRIES

LE NOM DE L’HOMME, la librairie permanente de La Maison du Banquet et des générations, installée dans l’abbaye, propose sa sélection de livres de littérature et de sciences humaines, fonds et nouveautés ;
LA LIBRAIRIE DU BANQUET, librairie temporaire organisée le temps de la manifestation par notre partenaire Ombres Blanches de Toulouse. Déployée dans le cellier des moines de l’abbaye, cette librairie exceptionnelle présente tous les livres en rapport direct avec les auteurs invités et le thème abordé ; elle offre une sélection d’ouvrages en littérature contemporaine, philosophie, histoire et sciences humaines, en complément de la librairie permanente. Ouverture de 10h à 20h, tous les jours.

ATELIERS ET SÉMINAIRES

Séminaire inaugural de philosophie, avec Gilles Hanus
Jeudi 3 et vendredi 4 août, L’acte et la pensée. À l’abbaye, cour de la librairie
Séminaire de philosophie de Jean-Claude Milner
Mercredi 9 août (14h-16h). À l’abbaye, boulangerie
Marcher dans la garrigue
À 9h de lundi 7 au jeudi 10 août. Partez sur les sentiers autour de Lagrasse pour une promenade insolite avec l’ethnobotaniste Catie Lépagnole. Rendez-vous à l’abbaye
Rebonds
9h, lundi 7 au vendredi 11 août. « Quelques » bâtons rompus avec un des intervenants de la veille. Dans le village. En terrasse à la Porte d’eau
Atelier Cinéma. La Révolution française et le cinéma
9h30, mardi 8 au vendredi 11 août. Projections accompagnées de commentaires-débats avec les cinéastes Jean Narboni et Jacques Comets. À l’abbaye, cellier
Atelier de littérature et civilisation grecque
10h, dimanche 6 au vendredi 11 août. Dominique Larroque-Laborde propose une lecture des chants de L’Iliade, d’Homère. Dans le village, cour de l’école
Atelier de philosophie
11h, mardi 8 au vendredi 11 août. Animé par Françoise Valon, professeur de philosophie. À l’abbaye, cour de la Librairie
Histoire mondiale de Lagrasse
12 h 30, lundi 7 au vendredi 11 août. Par Patrick Boucheron. Dans le village, place de la Mairie, sous la Halle

LES RENCONTRES DE L’ABBAYE

Chaque après-midi, deux rencontres se déroulent avec les auteurs invités.
À 16h et à 18h ; un écrivain, un historien, un scientifique… traite librement de la thématique du Banquet.

LES LECTURES

À la nuit venue, une lecture de textes littéraires, par un des écrivains invités, ou par un comédien.

LES AUTEURS INVITÉS

Emmanuel Adely, écrivain ; La Très Bouleversante Confession de l’Homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, Inculte, 2014
Jean-Christophe Bailly, écrivain ; L’Élargissement du poème, Bourgois, 2015
Jean-Baptiste Brenet, écrivain, philosophe ; Je fantasme, Verdier, 2017
Patrick Boucheron, historien ; Machiavel, Équateurs Parallèles, 2017
Pierre Caye, philosophe ; Critique de la destruction créatrice, Les Belles Lettres, 2015
Didier Daeninckx, écrivain ; Novellas 2, Le Cherche Midi, 2016
Victor Del Arbol, romancier ; La Veille de presque tout, Actes Sud, 2017
Jean-François Delfraissy, médecin, directeur de l’ANRS, de l’INSERM et du CCNE
Camille de Toledo, écrivain ; Le Livre de la faim et de la soif, Gallimard, 2017
Gilles Hanus, philosophe ; L’Épreuve du collectif, Verdier, 2016
Thierry Hesse, écrivain ; Le Roman impossible, l’Olivier, 2017
René Lévy, philosophe ; Pièces détachées, L’âge d’homme, 2014
Jean-Claude Milner, linguiste, philosophe ; Relire la Révolution, Verdier, 2016
Céline Minard, écrivain ; Le Grand Jeu, Rivages, 2016
Marie-José Mondzain, philosophe ; Confiscation des mots, des images et du temps, Les Liens qui Libèrent, 2017
Jean Narboni, cinéaste, critique de cinéma ; … Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur le « dictateur », Capricci, 2010
Mathieu Potte-Bonneville, philosophe ; Game of Thrones, Les Prairies ordinaires, 2015
Yann Potin, historien ; Histoire mondiale de la France, collectif d’auteurs, Le Seuil, 2017
Nathalie Quintane, poète, écrivain ; Que faire des classes moyennes ?, P.O.L, 2016
Martin Rueff, poète, philosophe ; Icare cri dans un ciel de craie, Velin, 2008

LE CALENDRIER

Vendredi 4 août
L’inauguration du Banquet du Livre d’été 2017 aura lieu ce vendredi, à 18h30. 
Elle sera suivie, à 21h30, de la lecture de La Nature exposée, de Erri de Luca, par la comédienne Anne Alvaro.

Samedi 5 août

10h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet.
 Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre.
 Abbaye, boulangerie des moines
16h. Camille de Toledo.
 Accueillir l’Aventure.
 Quelle forme a la « demeure » du Quichotte de Cervantès ? Quelle est la texture des murs de sa maison si ce n’est, justement, une texture fictionnelle ? Que peut nous offrir cette « vie picaresque », aux origines du roman moderne, pour déborder et étonner la désespérante litanie des fins dont notre présent est ivre et las ? Le Quichotte, c’est l’histoire d’une vie rêvée, où le rêve ne cesse de refonder le monde, mais c’est plus encore l’histoire d’un homme qui se relève… Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18h. Yann Potin. Rêver d’archives, faire agir l’Histoire.
 Représentations et sociétés contemporaines seraient, selon Jacques Derrida, atteintes d’un « mal d’archive », dont l’ère numérique assurerait la contamination matérielle, sinon morale. Le rêve rétrospectif sur l’Histoire par les archives, dont Michelet fut un des inventeurs, est-il pour autant condamné à n’être qu’un cauchemar ? Chargées, bien malgré elle d’incarner ce qui n’est plus, les archives se pensent et agissent cependant dans un présent irrésistible, qui n’est autre que le passé du futur.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
21h30. Serge Renko. Nulle autre chose ne m’est plaisir, en dehors de toi. Lecture. Le comédien Serge Renko (Les Adieux à la Reine, de Benoît Jacquot, Un Amour de jeunesse, de Mia Hansen-Love…) propose un parcours de lecture, à travers sa bibliothèque, pour y retrouver les échos des utopies, des rêves et de l’engagement…
Chapiteau des jardins de l’abbaye

Dimanche 6 août

10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet.
 Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre. 
Abbaye, boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque. Animé par Dominique Larroque-Laborde. École du village
15 h à 20 h. Découverte-dégustation des vins des terroirs de l’Aude. Avec Laurent Jamois, de la cave lagrassienne Les vins sur le fruit. Parvis de l’abbaye
16 h. Marie-José Mondzain. 
Urgence de la radicalité.
 Comment ne pas réduire la radicalité à la « radicalisation » et à la « déradicalisation », aux gestes les plus meurtriers et fanatiques, mais lui rendre toute sa beauté virulente ?
 Marie-José Mondzain est philosophe. Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. Pierre Caye.
 Pourquoi y a-t-il de l’agir plutôt que rien ?
 Philosophe, spécialiste de la pensée grecque, directeur de recherche au CNRS, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, Pierre Caye développe depuis plus de 30 ans une recherche inédite sur les savoirs de l’architecture, de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire et, à travers ceux-ci, sur la question de la technique dont il renouvelle en profondeur la généalogie.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
21 h 30.
 Céline Minard.
 Parcours de lecture.
 Entre les blocs, parcours en chausson. « J’ai envie de vous promener dans les bois, en pensée, en montagne au printemps et dans la neige au travers d’une lecture qui sera faite de grandes parois, parfois liquides, et de petits pitons assez durs.
Dans le paysage que j’aimerais lever, la nature et la règle sont des utopies concrètes, l’engagement une pratique physique, l’assentiment un acte, et le travail des représentations, un vrai chantier. » Chapiteau des jardins de l’abbaye

Lundi 7 août

9 h. Marcher dans la garrigue. Promenade insolite avec l’ethnobotaniste Catie Lépagnole. Rendez-vous à l’abbaye
9 h 15. Rebonds. Table ronde avec un des intervenants de la veille. En terrasse, à la Porte d’eau
10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet.
 Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre.
 Abbaye, boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque. Animé par Dominique Larroque-Laborde. À l’école
11 h. Hommage à Armand Gatti. Un portrait de l’immense créateur pour la collection Un siècle d’écrivains (1997). Un film de Stéphane Gatti et Michel Séonnet.
 Abbaye, boulangerie des moines
12 h 30. Histoire mondiale de Lagrasse par Patrick Boucheron. Sous la halle, place de la Mairie
16 h. Jean-François Delfraissy.
 Professeur de médecine, spécialiste du Sida, nouveau président du Comité National d’éthique. Il a inscrit dans la liste des grandes questions qu’il souhaite traiter celle de la santé des migrants. Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. René Lévy.
 Fin d’acte, prémisse d’intention.
 Philosophe, spécialiste du Talmud, de Saint Paul et de Walter Benjamin :
« Penser est facile, agir est difficile. Agir suivant sa pensée est le plus difficile » Goethe. Chapiteau des jardins de l’abbaye
21 h 30. Emmanuel Adely.
 Lecture.
 Emmanuel Adely lit ce soir des extraits de son avant dernier ouvrage, La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté, Inculte 2014, Babel poche 2017, un récit embarqué dans la tête du soldat américain qui a tué Oussama Ben Laden…
 Chapiteau des jardins de l’abbaye

Mardi 8 août
9 h. Marcher dans la garrigue. Promenade insolite avec l’ethnobotaniste Catie Lépagnole. 
Rendez-vous à l’abbaye
9 h 15. Rebonds. Table ronde avec un des intervenants de la veille. En terrasse à la Porte d’eau
9h30. Atelier Cinéma. La Révolution française.
1788, de Maurice Failevic. Projection suivie d’un débat. Salle des fêtes
10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet.
 Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre.
 Abbaye, boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque. Animé par Dominique Larroque-Laborde. À l’école

11 h. Atelier de philosophie. Animé par Françoise Valon.
 À l’abbaye, cour de la librairie
12 h 30. Histoire mondiale de Lagrasse par Patrick Boucheron. Sous la halle, place de la Mairie
16 h. Jean-Baptiste Brenet.
 Pourquoi des fantasmes politiques ? 
Penser la politique, soit. Mais la fantasmer ? C’est peut-être l’une des grandes idées de la philosophie arabe. Si l’on songe à Dante, et à son « Banquet », on essaiera de concevoir ceci : que l’action politique requiert un festin d’images. Il est professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne où il enseigne la philosophie médiévale et arabe.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. Jean-Christophe Bailly.
 Vers quoi s’est-on tendu ? Vers quoi se tendre encore ? 
Il y aura bientôt cinquante ans que Mai 68 a eu lieu et pour ceux qui l’ont effectivement traversé la question se pose, non d’une commémoration ou d’un bilan, mais d’une évaluation de ce qui fut réellement tenté, et de ce qui en reste. A quoi avait-on alors vraiment pensé et rêvé ? A quoi s’engage-t-on quand on se soulève et qu’on est porté par une vague ? Et que devient cet engagement, quelles formes peut-il prendre quand la vague retombe et que l’on passe d’un grand
« nous » fictionné à une scène pronominale errante ? Le passage d’une hypothèse collective à une forme de vie retirée (non militante) est-il une fatalité, une trahison – ou une issue : une chance ? Chapiteau des jardins de l’abbaye
21 h 30. Thierry Hesse.
 Lecture.
 Le Roman impossible. Comment faire (un) roman ?
Roman : continuité et cohérence, dit-on. Mais s’il n’y a plus de cohésion possible ? Si le monde se trouve violemment déboîté, divisé, et ne fait plus « roman », quel roman j’écrirai ? Et lequel je lirai ?

Mercredi 9 août
9 h. Marcher dans la garrigue. Promenade insolite avec l’ethnobotaniste Catie Lépagnole. Rendez-vous à l’abbaye
9 h 15. Rebonds. Table ronde avec un des intervenants de la veille. En terrasse, à la Porte d’eau
9h30. Atelier Cinéma. La Révolution française. 
La Marseillaise, de Jean Renoir. Projection suivie d’un débat. Salle des fêtes
10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet. Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre.
 Abbaye, boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque par Dominique Larroque-Laborde. À l’école
11 h. Atelier de philosophie par Françoise Valon. À l’abbaye, cour de la librairie
12 h 30. Histoire mondiale de Lagrasse par Patrick Boucheron. Sous la halle, place de la Mairie
14 h. Le séminaire de Jean-Claude Milner. Jean-Claude Milner reprendra Relire la Révolution et répondra aux questions que soulève son livre. Si nécessaire, il abordera également son dernier ouvrage Considérations sur la France. Entrée libre, mais inscription obligatoire.
 Abbaye, boulangerie des Moines
16 h. Mathieu Potte-Bonneville.
 Recommencer.
 Recommencer n’est, au sens strict, ni commencer, ni répéter, ni poursuivre : on ne se soucie de recommencement qu’après avoir renoncé à la fraîcheur des aubes, cessé de compter sur des élans qu’il suffirait de prolonger, appris à ses dépens combien ornières, compulsions et rengaines reviennent toujours au même. Qu’il faille pourtant commencer de nouveau, une nouvelle fois, est peut-être la tâche de notre temps, dans l’ordre existentiel non moins que politique. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire – une nouvelle fois ? On partira en quête, dans la philosophie ou les diverses formes de la fiction, de quelques modèles et de quelques maximes pour cette étrange ambition.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. Victor del Arbol. 
Au-delà de l’Histoire, les écrivains de l’expérience.
 La mémoire se construit, mais l’Histoire se manipule. Un petit voyage entre les pages d’Albert Camus, Vassili Grossman, Dostoïevski.
L’auteur de La Tristesse du Samouraï (Actes Sud) traduit en une douzaine de langues et best-seller en France pose l‘engagement et la responsabilité au cœur de chacun de ses livres.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
21 h 30. Nathalie Quintane.
 Lecture en direct de l’espoir.
 « Je m’appelle encore Nathalie Quintane. Je n’ai pas changé de date de naissance. J’habite toujours au même endroit. Je suis peu nombreuse mais je suis décidée. » Cette lecture commencera par un texte intitulé Le suicide des classes moyennes, mais ne s’arrêtera pas là. Chapiteau des jardins de l’abbaye

Jeudi 10 août
9 h. Marcher dans la garrigue. Promenade insolite avec l’ethnobotaniste Catie Lépagnole. Rendez-vous à l’abbaye
9 h 15. Rebonds. Table ronde avec un des intervenants de la veille. En terrasse, à la Porte d’eau
9h30. Atelier Cinéma. La Révolution française.
 L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer. Projection suivie d’un débat. Salle des fêtes
10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h. Cycle vidéo du Banquet. Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre.
 Abbaye, boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque. Animé par Dominique Larroque-Laborde. À l’école
11 h. Atelier de philosophie. Animé par Françoise Valon. À l’abbaye, cour de la librairie
12 h 30. Histoire mondiale de Lagrasse par Patrick Boucheron. Sous la halle, place de la Mairie
16 h. Martin Rueff. 
L’impératif présent. 
Pour penser « l’impératif présent », à la conjoncture des trois verbes (penser rêver agir), pour penser, après Adorno les conditions d’une vie juste dans la vie fausse, il faut prendre la mesure de ce que l’impératif nous invite à penser. Ce serait une des conditions d’une politique par provision.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. Jean-Claude Milner. 
Unité nationale et dissimulation de la vérité.
 Notre pays a-t-il besoin de mensonges pour subsister ? Chapiteau des jardins de l’abbaye
21 h 30. Débat.
 Deux maîtres du roman noir européen, Didier Daeninckx et Victor del Arbol, débattent des enjeux de l’histoire dans leur propre œuvre.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye

Vendredi 11 août
9 h 15. Rebonds. Table ronde
avec un des intervenants de la veille. En terrasse, à la Porte d’eau
9h30. Atelier Cinéma. La Révolution française.
 Débat sur la Révolution française au cinéma, avec Jean-Claude Milner et Patrick Boucheron. Salle des fêtes
10 h. Ouverture du café et des librairies
10 h à 16 h.
Cycle vidéo du Banquet. Au début de chaque heure, projection de documentaires littéraires et de conférences d’archives du Banquet du Livre. 
Abbaye, Boulangerie des moines
10 h. Atelier de littérature et civilisation grecque. Animé par Dominique Larroque-Laborde. À l’école
11 h. Atelier de philosophie. Animé par Françoise Valon. À l’abbaye, cour de la librairie
12 h 30. Histoire mondiale de Lagrasse par Patrick Boucheron. Sous la halle, place de la Mairie
16 h. Gilles Hanus. 
Envisager le réel. 
Penser, rêver, agir : trois manières de se rapporter au réel, trois voies par lesquelles notre conscience et notre volonté se confrontent avec ce qui est, pour le comprendre, en nourrir notre imagination ou tâcher d’y graver quelque chose de notre volonté. Il sera question de penser la différence et l’articulation de ces trois modalités.
17 h 45. Le Livre à la criée !
 Un des auteurs invités au Banquet vante et vend le livre d’un autre écrivain, mort ou vif… Librairie du Banquet, cellier des moines
18 h. Didier Daeninckx.
 Quand l’utopie surgit des ténèbres.
 Saint-Alban, Lozère, hiver 1943.
 Au plus froid de l’hiver, au plus noir de la nuit, deux personnages d’exception, Lucien Bonnafé et François Tosquelles, vont faire d’un lieu de relégation le théâtre d’un bouleversement du monde. L’asile psychiatrique de Saint-Alban va devenir le symbole de la résistance à la folie du monde. Sous le regard attentif et complice de Paul et Nush Éluard, de Denise Glaser, de Georges Canguilhem et de quelques dizaines de professeurs, de biologistes qui partagent les dortoirs des déments pour échapper à la solution finale.
 Chapiteau des jardins de l’abbaye
22 h. La nuit de l’Iliade.
 Pour clore ce Banquet, une lecture intégrale du texte d’Homère.
Jusqu’à épuisement du texte (demain un peu avant midi ?). Les habitants de Lagrasse et les habitués du Banquet vont se relayer, toute la nuit, pour porter le texte d’Homère. Jusqu’à son terme.

La nuit de l’Iliade

Vendredi 11 août 
à partir de 22 heures
Lire l’Iliade aujourd’hui, c’est retrouver un texte qui a fécondé toute notre littérature. De l’Énéide, du Romain Virgile, à Une Rançon, de l’Australien David Malouf (Albin Michel, 2013), combien sont-ils à s’être inspirés de l’Iliade ? Combien sont-ils à l’avoir lue, traduite, commentée, reprise ? [Du Bellay, Racine, Giono, Simone Weil, Rachel Bespaloff et avant eux Sophocle et Euripide, et après eux Jean-Pierre Vernant (La traversée des frontières), Jacqueline de Romilly (Hector), Alberto Manguel (L’Iliade et l’Odyssée)… Pour n’en citer que quelques-uns, car ils sont innombrables, à en avoir été marqués pour la vie…]. Lire l’Iliade aujourd’hui, parce que « le poème de la force » (S. Weil), de la quête virile de gloire, de la guerre totale, est aussi le poème du deuil, de la compassion, de l’humanité. « Va, mon ami, meurs à ton tour… » dit Achille à Lycaon, son ennemi (chant 21). Et le poète de noter : « C’est par centaines qu’en ce jour, Troyens et Achéens, le front dans la poussière, côte à côte étaient étendus » (chant 4).
« De tels détails, on a beau s’en souvenir, on est saisi par l’émotion lorsque le poème les détache sur la grande fresque de la guerre et de la mort », écrit Olivier Rolin (« En relisant l’Iliade », Bric et broc, Verdier, 2011).
Citons avec lui Italo Calvino (Pourquoi lire les classiques, Points Seuil, 1989) : « On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers ».
Lire l’Iliade aujourd’hui, pour que cet été, à Lagrasse, elle soit sinon chantée, comme en Grèce, au moins dite, par une centaine de nos voix.
Dominique Larroque-Laborde et Mélanie Traversier ont préparé cette lecture. Sous le grand chapiteau, dans les jardins de l’abbaye, les lecteurs, amateurs et professionnels, vont se succéder toute la nuit pour porter le texte d’Homère.
Tout le monde peut lire, il suffit de s’inscrire à l’accueil du Banquet ou sur le site : www.lamaisondubanquet.fr, en téléchargeant le bulletin ici. Des litres de café, mais aussi d’ouzo, sont prévus pour accompagner un superbe buffet grec.

 

21 juillet 2017

[Chronique] Ecritures du vide : 3. Patrick Varetz, Sous vide, par Fabrice Thumerel

Dans notre société d’hyperconsommation, plus que jamais c’est sous vide qu’il faut écrire… En résonance avec notre bas monde, le troisième volet d’une entreprise singulière nous plonge dans un univers à la fois tragique et burlesque – beckettien… [Ecritures du vide 2. Jérôme Bertin]

Patrick Varetz, Sous vide, P.O.L, février 2017, 216 pages, 15 €, ISBN : 978-2-8180-4105-5.

"Les narrateurs de mes livres, dépassés par le réel, sont souvent – tout bien considéré –
dans un état proche de l’hallucination" (Matricule des Anges, n° 180, p. 22).

Dans Sous vide, nous retrouvons  Pascal Wattez, ce double de l’auteur qui poursuit sa petite vie, c’est-à-dire "l’histoire calamiteuse de [son] existence" (p. 208) : à la fin des années cinquante, Bas monde évoquait un début dans la vie de mauvais augure ; Petite vie, la fin de son enfance, avec en toile de fond Mai 68 ; au début des années quatre-vingt-dix, Sous vide nous présente un trentenaire que sa trajectoire a conduit à l’impasse. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cette épave solitaire, ce spectateur de son existence (193) ne fait que reproduire la malédiction sociale qui a marqué sa "folle de mère" (Violette) et son "pauvre salaud de père" (Daniel) : "Pas plus que mon père, je ne possède d’emprise sur mon existence" (29). Ce vide véhicule en fait le poids de la fatalité : "Il y a là, logé dans le creux de ma poitrine, ce sentiment d’échec et d’humiliation qu’il est parvenu à me transmettre, et c’est comme un poids mort – un vide dévorant – qui m’interdit de me ressaisir" (133). Honte et culpabilité comme fardeau tragique : "Ainsi je porte en moi, tel un avorton, l’agglomérat de mon salaud de père et de ma folle de mère, et leur douleur à tous deux" (71)… Son histoire rejoint l’Histoire dans sa dimension tragique : "Tous, on nous a dépossédés d’un ressort essentiel, au point que nous apparaissons condamnés en masse par l’Histoire" (75). Telle est l’ambition du romancier anti-académique : "créer une langue suffisamment forte pour reconstituer le petit monde d’où je viens : un milieu encore assez peu exploré en littérature, celui des enfants d’ouvriers de l’après-guerre, qui – après avoir traversé les Trente Glorieuses – sont confrontés aux effets dévastateurs du néolibéralisme et des crises successives qu’il engendre" (Matricule, 24).

Quand on est un zéro social, on ne peut qu’être un antihéros : "On croit toujours que l’on va avaler le monde, mais c’est lui – au final – qui vous gobe sans attendre" (38). Avorton ravagé par l’angoisse, cet homoncule ne fait qu’un avec la Chose mélancolique qu’il rejette pour redevenir une "petite chose" méprisable : "Je redeviens – au creux de ce lit – cette petite chose, indétectable et inutile, et qui se laisse trop souvent porter par des courants immaîtrisables. Ma gorge se noue" (31). Comment échapper à cette angoisse, comment combler un tel vide ? Par voie orale : "Je me sens tellement démuni, inachevé, qu’il me faut sans relâche boire ou manger, ou fumer – ne serait-ce que pour empêcher ma gorge de se resserrer tout à fait" (14). Par la quête d’une "identité d’emprunt" (27), à savoir l’imitation grotesque de Blanc, cet avatar du docteur Kuzlik (Jusqu’au bonheur) et de Caudron (Bas monde)… Voies sans issue. Par l’amour ? Ce petit roseau bandant se tourne vers Claire, tous deux réunis par leur "part d’ombre" (85). Mais cet amour ne fait qu’exacerber son inexistence, alimenter son hontologie. Au reste, l’accouplement avec celle qui perd peu à peu la claire conscience de soi devient rapidement absurde : habitant près d’un théâtre, le couple se joue la comédie… Il n’y a pas jusqu’à l’acte sexuel qui ne soit grotesque : "Ce doit être ça l’amour, cette gesticulation de l’être, comme une tentative maladroite d’accéder aux zones éclatantes et censément plus bienveillantes de la félicité" (194-195). S’ensuit une scène digne d’un roman de Beckett comme Malone meurt. Beckett auquel renvoie l’incipit : "Où aller ? Quoi faire ?" Écrire, pour conjurer le vide. Une écriture du ressassement qui donne toute sa place à ce vide, qui le donne à voir par-delà la saturation. Une écriture du ressassement à laquelle ressortit l’incantation même : (r)appeler à l’existence l’amante – Claire – c’est trouer le présent, en appeler à l’inexistence.

19 juillet 2017

[Chronique] Guillaume Decourt, Le Cargo de Rébétika, par Christophe Stolowicki

Guillaume Decourt, Le cargo de Rébétika, LansKine, juin 2017, 56 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90491-53-3.

Enchâssé de vécu le temps se tient en embuscade. Serpent d’amer se profile un cargo de « bananes bonnes à bonnir », baleinier mythomane, vaisseau fantôme d’Errant. Par clair de codage comme de lune en son premier quartier, entre politesse et insolence, voire méchanceté, et dandysme élémentaire, éclectisme à nul escient, une poésie subtile, agile, égrène des anecdotes en instantané d’années. Damnées et salvatrices, si peu. Du grand train d’être une poésie délasse en de petits souliers. Railleur, peu galant, toujours prêt à actionner le siège éjectable de ses amours en feu, multipliant les variantes de faire cattleya en frisant la pornographie, en vers d’un sophistiqué prosaïsme aux antipodes de l’autofiction, en énigmes bien timbrées à mots simples que relève un frémissement érudit, lyre basse flamberge en dedans – Decourt fait exception dans le paysage de la poésie contemporaine, son style calibré reconnaissable entre mille. Tout en rejets d’enjambements tournant court, jeune (encore) fauve s’ébrouant à la ligne (de flottaison), à la différence d’Oscar Wilde qui choisissait soigneusement ses roses, il porte un cargo à la boutonnière. Ce style, dont il est rare de qualifier un rhapsode, relâche sa tension dans le dernier poème, « berceuse » ironique rimant têtu.

18 juillet 2017

[Chronique] Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, par Jean-Paul Gavard-Perret

Éric Poindron, Comme un bal de fantômes, éditions Le Castor Astral, coll. "Curiosa & caetera", juin 2017, 256 pages, 17 €, ISBN : 979-10-278-0119-0.

 

Eric Poindron est trop enthousiaste pour embrasser le futur. Il préfère se féliciter du présent à l’aune de ses amours littéraires (entre autres mais pas seulement). Il y retrouve des amis. Bien vivants ou disparus. John Houston, Marco Beasley côtoient Yves Simon, Gilles Lapouge  ou Nerval. Arpenteur des deux rives d’autres fleuves que la Seine il fait chanter les fées et les Sirènes qui sortent de l’eaubladi, eaublada que chantaient les Beatles.

Si bien que le livre est une fête. C’est aussi une mêlée ouverte qui ignore les coupes sombres. Si bien que la fièvre sort du noir des disparitions en une profusion polychrome moins disparate qu’il n’y paraît.  La description de la vie mentale qui émerge est  celle du monde – de l’Islande à la Grèce – jusqu’au bout d’une forme magnifiée de la raison. Elle se retranche paradoxalement à mesure que le poète mûrit dans son chemin d’existence.

Tout reste sinon dans la couleur du moins dans la puissance d’une divulgation où chaque texte est construit pour une fusion joviale. Les différents poèmes construisent des schèmes qui tranchent en liant et  ensorcèlent la simplicité. Poindron construit ainsi sa lumière, y loge l’éclat et délivre de la négation.

C’est une manière d’offrir la face radiante des fantômes du paradis ou de l’enfer. Le langage fend leur ombre, produit une image du oui au cœur des mondes possibles de l’avant qui ressurgit. Nul autre meilleur remède pour vaincre autant la nostalgie que l’oubli. Ce qui apparemment s’est éclipsé semble neuf dans l’étalement de paradoxaux noyaux de jouvence.

17 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (3/5)

Où celui qui se rend au Salon de l’Égoïsme ne saurait avoir aucun alibi… [Lire/voir le précédent]

 

Troixio

 

J’ai assez de soucis comme ça, sinon ça m’aurait plu de m’accuser d’un meurtre.

 

Le dimanche 5 mai, réveillé en sursaut à cinq heures vingt-neuf, je n’ai pas eu la force de me lever. Pas moyen non plus de me rendormir. J’ai allumé la télé, puis zappé une centaine de fois avant de dénicher Le drame de la déforestation, un documentaire potable. Rude sexualité des Inuits ou Les derniers tigres de Sumatra m’auraient plu également mais ils n’étaient pas programmés. À huit heures, il y a eu un journal; j’ai regardé la météo puis une émission sur l’art de cuisiner cru. Enfin, la télé m’ayant assommé, je me suis rendormi. Vers midi, le téléphone a sonné, longtemps. J’ai supposé ma mère bien sûr mais j’étais vaseux et pas envie de parler à maman : je n’ai pas répondu. Il faudrait que je lui dise un de ces quatre que même le dimanche elle dérange. Quand le samedi soir on en est réduit à prendre un viagra pour se masturber, on n’éprouve pas le lendemain le besoin d’épiloguer là-dessus avec sa mère. C’est évident, je crois. Bref, j’ai fini par me lever. Café, douche, etc. Vers quatorze heures, je suis sorti. L’air était frais, avec juste un soupçon de pollution aux particules fines; j’ai marché dix minutes. Ça m’a fait du bien de respirer. Puis j’ai pris le bus 80 et suis allé porte de Versailles au 1er Salon de l’Égoïsme. Liz m’avait donné une invitation valable pour une seule personne. Vas-y, ça t’intéressera ! m’avait-elle dit. Merci, mais elle s’est trompée; ça ne m’a pas intéressé. L’égoïsme des autres est repoussant, vulgaire : tous ces stands tenus par des idiots nombrilistes, c’est presque pire que le Salon du Livre. En tout cas, pas moins sinistre. L’alvéole où, en live, des pros des deux sexes vantaient avec doigté les avantages de l’onanisme était bien sûr le clou du salon. Cohue monstre. Je n’ai pas pu m’approcher. Dans la foule j’ai croisé Nina, une amie de Liz. Hé ! me dit-elle, qu’est-ce tu fais là ? Ben rien, j’ai dit; l’égoïsme, c’est pas mon truc. Elle a ri. Tout ça est vérifiable.

16 juillet 2017

[Libr-retour] Aden Ellias, Hyperrectangle, par Fabrice Thumerel

Second Libr-retour du jour, en cette période de Libr-vacance où l’on peut faire le plein d’expériences nouvelles : c’est le moment idéal pour s’attaquer à ce premier récit prometteur…

Aden Ellias, Hyperrectangle, Collection Inventions, janvier 2017, 112 pages, 11 €, ISBN : 978-2-9157-9493-9.

Comme le dit si bien le narrateur au tout début de son roman (il s’agit même de la première phrase) : "La veille au soir, je m’étais donné rendez-vous très tôt le lendemain matin pour écrire un très grand livre ou quelque chose comme ça." Ce "très grand livre" est un roman qui parodie les procédés de l’"autofiction" : invention formelle et comédie sociale eu rendez-vous…

Toute ressemblance entre la Francespagne et notre monde spectaculaire mondialisé est tout à fait volontaire : un monde où même les sourires des vendeuses sont programmés, où l’on "porte des jeans joliment pourris tous les mêmes à cause de la civilisation du tous pareils" (p. 25), où triomphent les "organisations sur-distributrices d’objets-déchets" (51)… Le narrateur, "rédacteur de notices industrielles & techniques à l’intention des consommateurs" (35), vit "un peu en pré-réquisit de l’œuvre à venir" (14), un grand cuboïde rectangle… Mais quelle place pour la littérature dans un tel monde ? Heureusement, cet immonde est perçu au travers d’un imaginaire fantaisiste peuplé de grandes figures artistiques qui n’hésite pas à prendre ses distances ironiques avec la Grande-Littérature, le mythe du Grand-Écrivain. Très drôle, ce premier récit d’Aden Ellias n’en est que plus critique : "De nos jours, si l’on veut réellement s’élever l’âme du public et de soi mais surtout de soi, eh bien il y a les escalators de l’H&M® d’internet, mon semblable, mon frère" (31)…

[Libr-retour] Laurent Grisel, Journal de la crise de 2007, par Fabrice Thumerel

Le moment étant venu de se mettre en Libr-vacance, rien de tel que de prendre le temps de se plonger dans une somme dont on sort grandi. [Sur la crise des subprimes, on ne peut que (re)lire le roman de Mathieu Larnaudie, Les Effondrés]

Laurent Grisel, Journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après, tome II : 2007, Publie.net, hiver 2016-2017, 375 pages, 24 €, ISBN : 978-2-37177-464-3.

Voici un journal intellectuel précieux parce que rare : non pas intellectualiste, mais habité par le monde social au travers de l’actualité internationale. Un journal extérieur, pour reprendre la formule d’Annie Ernaux, mais à la différence des volumes écrits par l’illustre écrivaine, ceux de Laurent Grisel sont plus abstraits, s’attachant à décrypter les mécanismes complexes de la crise des subprimes. Ce sont ici les dimensions politique et socio-économique qui prévalent, l’auteur s’appuyant sur des lectures éclairantes (articles de presse, essais).

Les entrées du Journal sont regroupées dans des rubriques aux titres parfois paradoxaux : "Ce qui marche, dans le capitalisme, c’est le communisme" (la prédominance de la coopération sur l’individualisme) ; "Une mathématisation du puritanisme"… Dans ce journal critique abondent les saillies satiriques, comme celle-ci : "Michel Onfray, un philosophe ultra-rapide, capable de ramener n’importe quel philosophe de n’importe quelle époque aux lieux communs du temps présent" (p. 103) ; ou subtilement polémiques : « Christine Lagarde, notre ministre de l’économie, aux "Rencontres financières de Paris Europlace" : " Vous qui partez chercher au loin les clés du paradis fiscal, je vous dis : "revenez, ce n’est plus le purgatoire ici" ". Certes, c’est le paradis » (152)… Mais ce qui en fait surtout le prix, ce sont ses analyses des stratégies du pouvoir. Voyez un peu : « Suivez la consigne : qualifiez de preneurs d’otages, dans tout rapport de forces, la partie adverse, ainsi vous faites d’une pierre deux coups : vous êtes une victime, et jamais vous n’employez, continûment, violemment, chaque jour, chaque heure et depuis des générations et des générations un rapport de forces favorable pour soumettre vos employés. "[…] en otages le groupe japonais et les salariés", ah que la grammaire est belle avec ce "et" qui met le capital et le travail dans le même bateau » (35-36)…

14 juillet 2017

[Texte] Mathias Richard, Prenssée G

Suite des "prenssées" de Mathias Richard, l’auteur du Manifeste mutantiste : patch 1.2 et de syn-t. ext [sur LC]. [Lire "prenssée #f"].

Titre du texte : 06 95 27 19 55 / Je supprime régulièrement mes amis. / la bonne odeur d’herbes coupées des TERRAIN MILITAIRE : DEFENSE D’ENTRER / Je veux du soleil. Je ne dois pas me porter bien. Beaucoup, beaucoup de soleil. Devenir vraiment malade. Du soleil sur moi, qui me baigne, partout, de sa chaleur. Rester malade. Devenir plus malade. / des pensées se mêlent ensemble alors qu’elles ne devraient pas être mélangées les unes aux autres / J’ai jamais aussi bien baisé de ma vie. Mais c’était pas avec la bonne personne. / on renverse le contenu des tiroirs pour les mélanger ensemble / les folies s’interpénètrent, interagissent / Il faut s’ouvrir l’un à l’autre de tous ses tentacules. / derrière mon pansement, j’ai un vagin sur l’avant-bras / Est-ce que mon fœtus peut tomber enceinte. Réponse oui si c’est une fille. / Il y a un conflit entre ma cicatrisation et ma respiration. /

 

JE VEUX ACHETER DES AUTOMATISMES

JE VEUX ACHETER DES NOUVEAUX AUTOMATISMES

 

JE VEUX ACHETER DES AUTOMATISMES

DES NOUVEAUX AUTOMATISMES

 

du corps acéphale surgit une tête chiée

(l’anus-chie-tête, on l’appelle) / Il reste 37 secondes pour changer votre façon de penser.

 

Comment :

mentir.

Comment :

tirer.

Comment :

réfléchir.

Comment :

chier.

 

l’accouchement par l’orgasme | la première éjaculation : la première fois qu’un certain passage est emprunté dans le corps | Notre corps brille dans le noir, d’une lumière 1000 fois plus faible que celle que notre œil peut percevoir. | Je me dessine sur le regard un gigantesque 8 lumineux pour ne pas voir autre chose. | L’enseignement par hypnose fonctionne et deviendra généralisé à partir de la rentrée prochaine. | Je n’ai plus confiance en toi, je te libère de ma confiance.

 

toute la nuit est finie

la nuit entière est finie

toute la nuit est finie entièrement

toute la nuit entière est finie

toute la nuit est entièrement finie

 

Les camions poubelles sont mon opéra. / Aujourd’hui les fifilles sont épanouies comme des fleufleurs. / Haute comme 3 pommes, elle a fait 100 pas. (Soit 300 pommes.) / Son poème favori est un billet de 500€. / La fille porte un t-shirt « Je suis une bombe, Jihad, née le 11 septembre. » | Tu as tellement de rides que t’as des sourires dans ton sourire. | Seul, de la manière la plus terrifiante, et tu n’es pas la personne que tu voudrais être. | un corps composé de culs, un corps tout en cul, en calculs de cul ; un corps de culs | je tu il dans les elles | la vie monte et déborde sous forme de gestes | ça hurle sous ma peau, en moi, dans ce que je suis | panique attentat quoi faire je sais pas | j’ai pas le temps de naître | Souvent les choses ne sont pas une question de temps mais d’élan.

 

j’aimerais en fait pouvoir fumer en continu

aspirer et que cela soit bon, mais sans fumer,

juste avoir la sensation de fumer mais sans fumer juste en sentant le passage de l’air

cela s’appelle respirer

fumer, mais sans fumer, juste en respirant

13 juillet 2017

[Chronique] Danièle Momont et Anne-Sophie Tschiegg, Dans ma nuque, par Jean-Paul Gavard-Perret

Danièle Momont et Anne-Sophie Tschiegg, Dans ma nuque, Littérature mineure, Rouen, 2017, Deux feuilles pliées avec rabats (tirage limité à 100 exemplaire, 8 €.

La littérature est pour Danielle Moment comme l’amour : une matière qui se travaille, s’organise, se reprend selon des circulations et germinations spatiales, des envahissements contagieux avec une partenaire.

 

Mais pas n’importe quand ;  «  la faiblesse au matin, le soir pas, le soir jamais, de souhaiter une motte à mes reins – elle me chaufferait comme un fer. et c’est contre mon cou déjà son souffle accablé de gros seins car je veux la fille grosse, très, j’en veux une adipeuse et royale, qui bouillirait dans ma nuque avec assez de chair, de régal pour mes deux cent six os. Grandiose »

 

L’auteur jette ainsi le doute sur des propositions et positions habituelles de ce qui se nomme trop vaguement amour en dérangeant bien des repères. L’écriture constitue un champ visuel et évocatoire où ne subsiste pour la créatrice comme pour le lecteur (devenu voyeur) l’assurance de pouvoir se perdre. D’autant que Danièle Momont travaille les commencements, les attaques, les préludes.

 

Certes elle ne s’arrête pas en si bon chemin mais par l’avènement des possibles elle anticipe juste ce qu’il faut. Et ce au nom d’un axiome inconfortable et impérieux : l’étonnement qui me donne la sensation d’avancer dans l’exploration érotique : « contre le jour j’entends sa forge, j’y cuis dans le souffle renflé qui fait jouir, elle m’est contre le jour la mante »

 

L’auteure crée des résonances festives où l’émotion du corps se saisit à sa source. Et diverses sensations se répondent par tout un jeu de correspondances. Mais l’organique reste majeur :  il annonce et suggère la venue du plaisir en un travail radical, pointu, sans circonvolutions superfétatoires. Se créent des  propagations d’atmosphère à l’énergie communicative contagieuse.

 

Le lecteur perçoit une  étendue voluptueuse qui entraîne vers la jubilation sensuelle  Et la littérature devient gage d’unité de couples libres dont la perception libère mais n’est jamais acquise. D’où les incessantes reprises et repentirs de Danièle Momont  à la recherche d’un rythme, d’une cohérence défaite. La prise littéraire ne se limite pas à la saisie, elle reste dans le mouvement. Si bien que l’espace est rendu à un doute ludique. Ce dernier fait partie de l’espace car il éveille le contact.

11 juillet 2017

[Texte] Olivier Matuszewski, N’importe où toujours au même endroit (2/8)

Nous remercions Olivier Matuszewski – que l’on retrouvera chez Fissile, Tituli ou Publie.net – de nous avoir donné quelques extraits d’un travail en cours qui se présente comme un objet poétique en français fautif et se distingue par sa fantaisie critique. [Lire le premier extrait]

Soudainx sans un où // demi fuite avec tremblement

Comme j’aimais perdre mon temps en poil à gratter

l’horizon de derrière

Seconde récolte au crépuscule (tu vois l’tableau célèbre !)

Défectueuse, sa ligne ?

à moissonner des soupçons sans faire de tort à quiconque

s’amuse, se prive de ses muses, c-à-dire

Précisément, dans un terrible esprit de fête (quand meurt l’inspiration)

style grande roue

avec grand guignol en personne

Inspire avec > et puis avant d’ouvrir ton sac

Du moment que n’importe, démarre le dur métier d’arpenteur

A salir le plafond d’un pas encore pas très sûr

Calculer sa propre surface n’est vraiment pas humain

Ça procède de la faim en silence < dit une bête dont j’hérisse

Sans silence, je ne vois pas, je ne sais rien

Je pense à la foudre, à ceux qui oublient de s’atteindre, la nuit dans la nuit 

9 juillet 2017

[Chronique] Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, par Bruno Fern

Julien Blaine, Dé buts de Ro man *&, éditions des Vanneaux, été 2017, 192 pages, 19 €, ISBN : 978-2-37129-109-6.

Si l’on en croit le poète autrichien Ernst Jandl, « un roman c’est une histoire / dans laquelle / tout dure trop longtemps / c’est ça un roman »[1], et Julien Blaine approuverait probablement cette définition atypique puisqu’il se contente ici de présenter plus de 80 débuts de romans, sous la forme de brefs blocs de prose typographiquement non justifiée (et qui, de ce fait, frise avec les vers dits libres), parfois brutalement interrompus en plein milieu d’un mot. Pourtant, de même que le découpage syllabique du titre n’empêche pas sa lecture, des lignes de force apparaissent d’un texte à l’autre parce qu’on y discerne l’origine autobiographique de certains éléments, dessinant peu à peu un autoportrait diffracté de l’auteur.

En effet, il est question d’un individu masculin, plutôt âgé[2], désigné la plupart du temps par la 3ème personne du singulier, fréquentant Marseille et ses environs. De plus, ce personnage aussi central qu’atomisé évoque régulièrement des écrivains (« Une fois, il recherche dans un parking son véhicule en Cie de Francis Ponge, une autre fois en Cie de Ghérasim Luca, une autre fois avec Maurice Roche ou Pierre-Albert Birot […] » ou bien « Dans le frais cresson bleu d’Arthur poussaient trois violettes […] ») et accorde une attention particulière aux différents états de son corps, notamment à ses sécrétions les plus diverses ainsi qu’aux signes de son vieillissement. Cela dit, tous ces traits, tracés à travers des souvenirs variablement lointains (l’un quelquefois emboîté dans l’autre : « […] Il était autour de 10 heures dans un froid tranchant et sec le 21 janvier 2011. Sa respiration évacuait de petits nuages de vapeur… Il se souvint alors de cette matinée de novembre où, au milieu des vignes d’Allauch, il traversait les rangées de ceps, une à une, en culotte courte, les genoux gercés, un cartable insupportable à la main droite »), des micro-événements qui pourraient appartenir à un journal intime, des rêves, des notes de voyages, etc., ne l’empêchent pas de douter de sa propre identité : « En vieillissant les souvenirs de son enfance perdaient de leur consistance, de leur réalité. C’était comme les séquences d’un vieux film d’un vieil auteur étranger. Lui-même – soi – était maintenant devenu cet étra » Par ailleurs, il échappe heureusement à tout excès de sérieux, même si ses dix-sept ans sont bien loin : « C’est à partir de ses 66 ans / & 10 mois qu’il dût se contenter pour seule / fréquentation et commerce érotique d’un massage / par sa shampouineuse à qui il quémandait un / traitement du cuir chevelu. » Enfin, l’une des causes majeures d’inachèvement à laquelle nous sommes tous confrontés est plus longuement évoquée dans l’ultime partie du livre, consacrée aux derniers jours d’un père dont figure la photographie sur son lit de mort. Là encore, même si le je apparaît durablement, Julien Blaine parvient à dire le tragique sans pathos, positionnement qui rappelle celui adopté auparavant, quand le personnage principal préparait ses « vieux jours » en imitant sa mère nonagénaire : « Alors quotidiennement je vais m’entraîner. Déjà je suis parfait dans la discipline : « aïe ! aïe ! aïe ! …aïe ! aïe ! » Je vais passer, penser et passer à un changem » S’ils suggèrent différents sous-genres romanesques (policier, fantastique, érotique, etc.), la plupart de ces fragments semblent donc constituer un roman d’apprentissage dont l’objet correspondrait à ce en quoi, selon Montaigne, consiste l’acte de philosopher.

 

[1] Traduit par Alain Jadot et Christian Prigent (Retour à l’envoyeur, grmx éditions, 2012).

[2] L’un des derniers livres de J. Blaine s’intitule Lecture de 5 faits d’actualité par un septuagénaire bien sonné (éditions Al Dante, 2016).

 

7 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (2/5)

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Encore un non-événement tout à fait vérifiable… [Lire/voir le post précédent]

Deuxio

Réfléchissez, si j’avais commis quelque crime je serais le premier à m’en vanter.

 

Le jeudi 25 avril, j’ai dîné avec Liz au restaurant Chez Pavel (cuisine russe, zakouskis, bortsch à l’ancienne et tout le tralala). C’est elle qui invitait. J’ai pris le bœuf Stroganoff. Cinq minutes après j’ai demandé un cure-dent, et même plusieurs svp. Liz m’a flingué, comme si j’étais (a-t-elle dit) un vulgaire koulak tout droit sorti d’un récit de Tchékhov. Bon. J’ai quand même bien mangé (quoi qu’on en dise, la viande russe est comestible). Après le dîner, j’espérais que nous irions aussitôt chez elle finir gentiment la soirée mais Liz a insisté pour aller au cinéma. Je  risque de somnoler, j’ai dit, sans trop y croire (Liz non plus). Et on est allé voir Apportez-moi la tête de Raoul Duran 2, des frères Smerdiaco. Je n’ai pas vu le 1 qui est je suppose un navet ; quant au 2, c’est un bon digestif en plus d’un somnifère : l’effet est immédiat. J’ai dormi vingt bonnes minutes. Et voilà Raoul Duran, vu en gros-plan à la campagne. Il vient s’installer chez Mme Daff (Cristina), dans un petit château, du côté de Moussy-lès-Troyes. Que fait Raoul ? Sur ce point, le film n’est pas clair. Il traîne, il a l’air de s’ennuyer. Il lit beaucoup. Il devient (ou était déjà) l’amant de Cristina. Vie de château : promenades, feux dans la cheminée, grandes soirées avec des amis poètes élégiaques et/ou des comédiens, tous à secouer les mouches, bref ça ronronne ; j’ai failli me rendormir. Malheureusement, arrivé à ce point, l’action commence, ou un semblant d’action : Raoul devient l’amant de M. Lopez, l’homme à tout faire du château. Rien là d’original. Pourtant, on ne s’y attend pas. Au château, la vie va changer, enfin ! Et non. Cristina reste d’humeur égale. Tiens, elle augmente le salaire du bon M. Lopez ! Sûr, le jeu est biaisé, quelqu’un tire les ficelles. Raoul n’est qu’un jouet. Et la pauvre Mme Lopez retourne vivre chez sa mère, au Mexique. Fin. Quel film ! Liz était contente. On est allé dormir. Chez elle. Tout ça est vérifiable.

2 juillet 2017

[Chronique] Suzanne Doppelt, Vak spectra, par Fabrice Thumerel

Une fois encore le charme de Suzanne Doppelt opère, qui nous transporte de l’immobile au mobile, du prosaïque au féerique, du réel au spirituel…

Suzanne Doppelt, Vak spectra, P.O.L, mai 2017, 80 pages non numérotées, 13 €, ISBN : 978-2-8180-4198-7.

La Boîte d’optique avec des vues intérieures d’une maison néerlandaise (vers 1655-1660), ingénieusement créée par Samuel Van Hoogstraten (1627-1678), est pour Suzanne Doppelt l’occasion de nous emmener dans son domaine des spectres : "Pareille au trouble produit dans la chambre où s’ébauche une belle décomposition, les murs disparaissent, le plafond se retourne et la mouche avec, le sol offre à peine un chemin, de jolis miroirs si habilement placés et des lignes qui vont, elle est un vrai mirage, tout se défait et se refait. Pour mieux revenir entre deux étages dans l’escalier profond, dans cette boîte à ancêtres où on dort, au pied de la table, sur le tapis feutré comme une toile et en sautillant près des armoires, l’esprit des lieux remue la matière, rien ne s’élance autant qu’une maison"… Ce qui fascine l’auteure chez le peintre hollandais du siècle d’or, c’est son dispositif optique qui favorise les miroitements internes, les jeux de réflexions entre réel et représentations, la contemplation extatique de formes géométriques – d’un monde immobile où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté… Le petit trou d’une "boîte à malice" stimule les fantasmes et les fantômes : "Rien n’est jamais au repos, les choses sont des ombres mobiles imitant toutes sortes de profils" – et comme le dit le grand Hugo, "tout vit, tout est plein d’âmes"… Voir en mode mineur permet même d’être à l’écoute "des sons mécaniques, derrière la porte des choses à demi pensées" – un peu comme au Moyen-Âge on pouvait être charmé par la musique enchanteresse des étoiles du firmament…

Dans la mesure où c’est la perspective qui crée le monde, pour que le monde devienne vertigineux il suffit de choisir des points de vue privilégiés et de mettre en branle la machinerie optique. Des perspektiven au perpetuum mobile… Dans l’univers cosmopoétique de Suzanne Doppelt – de Lazy Suzie à Vak spectra, en passant par La Plus Grande Aberration et Amusements de mécanique -, poétique et optique vont de pair, animées par "une mécanique admirable" : "tout bouge autant que le décor d’un théâtre bien équipé, une belle féerie optique, les yeux levés vers le monde là où s’exerce de gauche à droite et l’inverse la ruse d’un regard oblique"…

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